Shanghai 2008: Attention, un classement peut en cacher un autre

Laure Manaudou cryingComme disait Proust du snob qui sait reconnaître au premier coup d’oeil un salon à la mode, tout universitaire qui a mis les pieds dans une université américaine comprend d’emblée qu’il s’est posé sur une autre planète. Daniel Cohen
La thermodynamique au XIXe siècle est née de recherches visant à améliorer l’efficacité des machines à vapeur. Selon les historiens, la complémentarité entre sciences et techniques est le facteur crucial qui explique pourquoi la révolution industrielle du XVIIIe siècle diffère de toutes celles qui ont précédé. Daniel Cohen
Nous ne pouvons pas récolter les fruits des réformes immédiatement. Il y a un effet retard. La Suède, pays qui vient de nous doubler dans le classement, a entamé sa réforme universitaire il y a quelques années. L’Allemagne a lancé le programme « Initiative excellence » afin de faire émerger ses universités en 2005. C’est une bataille mondiale dans laquelle d’autres pays ont pris de l’avance sur nous. La Grande-Bretagne a ainsi vingt ans d’avance. Valérie Pécresse
Ce classement, centré sur la recherche, n’est pas pertinent en France. Chez nous, les universités n’ont pas le monopole de la recherche. Le CNRS n’est pas pris en compte par Shanghaï. Thibault Weber (président de la Fage, deuxième fédération étudiante)
En terme de PIB par habitant, […] nous avons reculé au cours des dernières années. Il existe donc une perception collective inexacte de la place de la France. Valéry Giscard d’Estaing (janvier 2002)

Avant Pékin 2008, Shanghaï 2008!

7e sur 37 (derrière la Suède!), 23 établissements dans le « top 500 , 3 dans le « top 100 », émiettement (85), tricéphalisme (universités, grandes écoles, CNRS), manque de culture de recherche et d’insertion professionnelle, siphonnage des meilleurs étudiants par les écoles d’ingénieurs et aux dépens de la recherche, bureaucratie, paupérisation, méfiance du secteur privé …

A l’heure où à Pékin les prétentions de la France dans la course de plus en plus rude pour détrôner les Bahamas subissent leur première et douloureuse correction des marchés

Retour sur une autre correction des marchés quelque peu éclipsée, celle-là, par la trêve estivale et les JO de Pékin.

A savoir, celle de la publication, la semaine dernière, du classement des universités de la planète par l’université Jia Tong de Shanghai, qui confirme justement, face aux « multinationales du savoir » américaines, et alors que les entreprises privées américaines en sont déjà à financer la recherche fondamentale et donc les parts de marché de demain, les maux des universités (et économie!) françaises et désormais devancée par la Suède …

La France, mauvaise élève du classement de Shanghaï
Juliette Chain et Agnès Leclair
Le Figaro
06/08/2008

L’Hexagone recule dans l’édition 2008 du top 100 des établissements supérieurs, établi par l’université de Shanghaï, avec trois établissements contre quatre en 2007.

Avant le classement des médailles à Pékin, le classement de Shanghaï. Ce document, rendu public mardi, note les universités du monde entier depuis 2003. Habituées à occuper une place médiocre dans ce classement, les universités françaises sont notées «en baisse» cette année.

Sur trente-sept pays en compétition, la France n’arrive que septième. Après une petite progression l’année dernière, l’Hexagone perd une place en se faisant doubler par la Suède.

En effet, seuls trois établissements français se glissent dans le top 100 contre quatre l’an dernier. Abondamment critiqué, ce classement annuel des 503 meilleurs établissements de l’enseignement supérieur du monde, établi annuellement par l’université chinoise de Jiao Tong, fait pourtant figure de référence.

La première université française apparaît seulement à la 42e place. Il s’agit de Paris-VI (Pierre-et-Marie-Curie), qui perd trois places par rapport à 2007. Viennent ensuite Paris-XI, qui grimpe de trois échelons à la 49e place, et Normale Sup qui saute dix rangs en atteignant la 73e place. En tout, 23 établissements français figurent dans le top 500.

Les universités anglo-saxonnes, elles, restent fermement accrochées aux dix premières places. Les trois meilleures Harvard, Stanford et Berkeley sont américaines. Elles sont talonnées par les anglaises Cambridge et Oxford. Au total, 54 établissements américains, 11 britanniques et 5 allemands figurent dans le top 100.

«Si une université comme Paris-XI arrive à se distinguer, c’est qu’Albert Fert, professeur à l’université, a reçu le prix Nobel de physique 2007», rappelle Gilbert Béréziat, ex-président de l’université Paris-VI et délégué général de Paris Universitas. Des distinctions qui influencent nettement la notation des établissements dans ce classement. Mais, sans elles, la France semble être à la peine. «Entre l’université de Manchester, qui occupe la 40e place, et celle de Paris-VI, le budget varie du simple au double, rappelle Gilbert Béréziat. La fac parisienne risque désormais de se faire doubler par l’université de Copenhague qui a fusionné ses établissements il y a trois ans.»

La méthodologie en question

Pour l’ancien «patron» de Paris-VI, la réforme du gouvernement ne saurait enrayer cette dégringolade dans un contexte de compétition accrue. «On donne aux universités l’autonomie d’une main mais on leur reprend de l’autre. Pourquoi ne peuvent-elles pas organiser elles-mêmes leur regroupement ?», déplore-t-il.

Pour d’autres, la mauvaise place des Français découle avant tout de la méthodologie choisie par Shanghaï. «Ce classement, centré sur la recherche, n’est pas pertinent en France. Chez nous, les universités n’ont pas le monopole de la recherche. Le CNRS n’est pas pris en compte par Shanghaï», rappelle Thibault Weber, le président de la Fage, deuxième fédération étudiante. En juillet, un rapport du Sénat critiquait aussi la mauvaise prise en compte de la formation et des publications francophones.

Quant au vice-président de l’université de Strasbourg, sortie du top 100 cette année, il préfère ne pas dramatiser : «Ce classement ne prend pas en compte l’ensemble des activités de l’université, ni les phases cycliques de financement de recherche», relativise Jean-Marc Jeltsch.

Voir aussi:

Pécresse veut dix universités dans l’élite mondiale
Propos recueillis par A. L.
Le Figaro
06/08/2008

INTERVIEW – Pour la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, la mauvaise place de la France dans le dernier classement de Shanghaï démontre la nécessité absolue de la réforme des universités.

LE FIGARO. – La France perd une place dans le classement de Shanghaï, en dépit des réformes engagées dans l’enseignement supérieur…

Valérie Pécresse. – Nous ne pouvons pas récolter les fruits des réformes immédiatement. Il y a un effet retard. La Suède, pays qui vient de nous doubler dans le classement, a entamé sa réforme universitaire il y a quelques années. L’Allemagne a lancé le programme «Initiative excellence» afin de faire émerger ses universités en 2005. C’est une bataille mondiale dans laquelle d’autres pays ont pris de l’avance sur nous. La Grande-Bretagne a ainsi vingt ans d’avance. Notre objectif est d’avoir dix universités françaises dans les cent premières de ce classement d’ici à 2012.

Les universités françaises – au nombre de 85 – sont émiettées et en souffrent. Notre politique de regroupement des pôles de recherche de l’enseignement supérieur devrait déjà donner des résultats dans le classement de Shanghaï en 2010.

Ce classement est très critiqué et la Fage, deuxième fédération étudiante, déplore qu’il soit une référence absolue pour nombre de responsables politiques…

Ce classement a des défauts mais il existe. Les chercheurs et les étudiants du monde entier le lisent attentivement. Nous devons le prendre en compte et faire en sorte de donner plus de visibilité aux universités françaises. Le principal défaut du classement de Shanghaï est d’être principalement axé sur la recherche et non sur la qualité de la formation, excellente en France. C’est pourquoi nous travaillons sur un classement européen des universités qui mette en valeur ce critère. C’est un des objectifs de la présidence française de l’Union européenne. Dès le mois de novembre, à Nice, nous nous mettrons d’accord sur les indicateurs à retenir. Par ailleurs, l’existence d’organismes de recherche et de grandes écoles n’apparaît pas dans le classement de Shanghaï.

De quels maux souffrent les universités françaises ?

Elles ont un déficit en matière de culture de recherche et d’insertion professionnelle, mais elles sont prêtes à se battre pour le rattraper. Elles veulent entrer dans la culture du résultat. Vingt universités sont prêtes à devenir autonomes début 2009, c’est très encourageant. Les pouvoirs publics aussi sont responsables. C’est pourquoi nous avons décidé d’augmenter le budget des universités de 50 % et de celui de la recherche de 40 % sur cinq ans. Mais il était impensable d’accorder ces crédits dans un système où les établissements n’étaient pas autonomes.

Voir également:

Le classement infamant des universités françaises
Daniel Cohen
Le Monde
15.09.05

L’UNIVERSITÉ de Shanghaï publie chaque année le classement des 500 premières universités du monde. Et, chaque année, c’est le même crève-coeur pour les universitaires français de voir la place dérisoire qui leur est assignée. Sur les 100 premières universités, 4 seulement sont françaises : Paris-VI à la 46e place, Paris-IX à la 61e, Strasbourg-I à la 92e et l’Ecole normale supérieure (de la rue d’Ulm) à la 93e place (la liste est disponible sur http://ed.sjtu.edu.cn/ranking.htm). Cette tendance est encore soulignée par le rapport annuel sur l’éducation de l’OCDE, qui situe la France au 19e rang sur 26 en matière d’enseignement supérieur. L’OCDE insiste tout particulièrement sur le manque d’investissements consacrés à l’université (lire page 12). Comme tous les classements, celui de l’université de Shanghaï est discutable. Il fait la part trop belle aux Prix Nobel, tend à ignorer les publications des chercheurs rattachés à des organismes de recherche extérieurs et donne une prime aux grands établissements sur les petits. La puissance – intellectuelle et financière – des universités américaines est pourtant patente.

Ignorer ce classement au motif qu’il est imparfait tiendrait de la politique de l’autruche. Comme disait Proust du snob qui sait reconnaître au premier coup d’oeil un salon à la mode, tout universitaire qui a mis les pieds dans une université américaine comprend d’emblée qu’il s’est posé sur une autre planète.

Faut-il, peut-on, copier le modèle américain ? L’idée qu’il faudrait strictement l’importer en Europe paraîtra inacceptable à beaucoup. L’hypothèse mérite pourtant d’être considérée. Après tout, le XXe siècle a été dominé, dans le monde industriel, par une « organisation scientifique du travail », le taylorisme, qui s’est imposée partout.

Si l’on admet que les innovations scientifiques et techniques seront au XXIe siècle ce que l’organisation du travail industriel a été au XXe, il ne serait pas aberrant de considérer qu’une « organisation scientifique du savoir » s’impose également.

Les universités américaines doivent leur efficacité à ce qu’elles apportent une réponse aux contradictions majeures qui traversent l’organisation du savoir : l’équilibre, tout d’abord, entre compétition et coopération, l’arbitrage, ensuite, entre recherche fondamentale et recherche appliquée.

Les universités américaines sont indiscutablement concurrentielles. Elles se disputent les meilleurs étudiants, les meilleurs enseignants et disposent du nerf de la guerre : l’autonomie financière, qui leur est donnée à la fois par les droits d’inscription élevés et des dotations financières propres. Elles sont aussi un lieu de coopération : les enseignants passent de l’une à l’autre au gré des séminaires ou des années sabbatiques, présentent ensemble des projets de recherches à la NSF, l’équivalent de notre CNRS (qui n’est outre-Atlantique qu’une agence de moyens).

Mais, surtout, les universités américaines sont suffisamment fortes pour discuter de puissance à puissance avec le reste de la société, politique ou industrielle. Se joue ici la question tant controversée du rapport entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée.

Les chercheurs français ont récemment manifesté leurs craintes de voir leurs programmes de recherche dictés par une logique industrielle ou bureaucratique. Se faisant l’écho de leurs inquiétudes, le président de l’Académie des sciences, Edouard Brézin, faisait remarquer qu’on n’avait pas découvert l’électricité en cherchant à faire de nouvelles bougies. Par quoi il voulait dire, à juste titre, que la logique des découvertes scientifiques est irréductible aux usages qu’on en attend.

Pour autant, on aurait tort de clore le débat sur ce seul constat. L’idée extrême selon laquelle sciences et techniques formeraient deux mondes étanches est également fausse. La thermodynamique au XIXe siècle est née de recherches visant à améliorer l’efficacité des machines à vapeur. Selon les historiens, la complémentarité entre sciences et techniques est le facteur crucial qui explique pourquoi la révolution industrielle du XVIIIe siècle diffère de toutes celles qui ont précédé.

C’est parce que les liens entre recherches fondamentale et appliquée sont complexes que le besoin d’institutions puissantes et autonomes est indispensable, qui protègent les chercheurs du court-termisme des industriels, sans les conduire pour autant à ignorer la demande sociale qui leur est adressée. Le fait que les universités américaines soient des lieux d’enseignement joue à cet égard un rôle décisif. Répondre à la demande de formation est un stimulant puissant, qui oblige à répondre aux tendances de long terme de la société, sans avoir à renoncer aux impératifs de la science. Revenons en France. Sans refaire un diagnostic qui est hélas déjà bien connu, le contraste est saisissant. Les universités sont à la fois trop pauvres pour se faire concurrence et trop pauvres pour coopérer. L’écologie d’un système où la demande de formation nourrit la vitalité des départements concernés et guide les orientations des établissements est perdue.

« DIX HARVARD »

La faiblesse institutionnelle de l’Université nourrit la suspicion des industriels et des chercheurs eux-mêmes. Privé d’un terrain de rencontre, c’est ensuite la méfiance entre industriels et chercheurs qui s’envenime. Pour conjurer la crise que traverse la recherche française, on a ainsi créé au cours de la seule année 2005 : une agence pour l’innovation industrielle, une nouvelle agence pour la recherche et des pôles de compétitivité. Chacun, industriel, scientifique ou collectivité locale, aura gagné sa juste part de l’effort national, mais au prix d’un accroissement malheureux de la complexité institutionnelle. En l’absence d’un socle de référence légitime, la recherche s’émiette.

Une loi de programmation et d’orientation de la recherche est prévue, qui devrait déboucher sur la création de pôles de recherche et d’enseignement supérieur (les PRES). Le débat s’annonce rude entre ceux qui voudront leur donner une personnalité morale forte et autonome et ceux qui voudront limiter ces pôles à n’être que des structures légères et peu contraignantes. L’enjeu est pourtant capital. Il faut espérer que l’on ne créera pas un niveau de complexité additionnel, mais bien une instance capable de rassembler les acteurs de la recherche et de l’enseignement supérieur.

S’ajoute à la complexité interne du débat français le fait que le problème n’est pas strictement national. Les autres grands pays européens, à l’exception de la Grande-Bretagne, ne font pas mieux que la France. On ne compte ainsi que cinq universités allemandes et une seule université italienne dans les cent premières recensées par l’université de Shanghaï.

Nombre d’universitaires, italiens notamment, plaident pour que la Commission européenne prenne en charge la création de « dix Harvard », pour reprendre la formule du chancelier Schröder. Elle créerait ainsi à leurs yeux une base plus tangible que les promesses vaines de l’agenda de Lisbonne. Le problème est que le potentiel de destruction d’une telle mesure serait considérable. Pour fabriquer ces « dix Harvard », il faudrait forcément prendre sur les ressources intellectuelles des institutions existantes, au risque de les déstabiliser durablement et de ruiner leurs efforts d’adaptation.

Ce risque suggère une voie médiane : que la Commission ne crée que « cinq Harvard », pluridisciplinaires, mais prévoie également un budget de fonctionnement équivalent pour les meilleurs pôles existants, discipline par discipline. On offrirait ainsi une alternative européenne aux « multinationales du savoir » américaines, tout en ouvrant un champ propice à des innovations institutionnelles souples et adaptées aux contraintes nationales. Une voie nouvelle serait ainsi ouverte, sensible à l’exigence européenne de créer et de préserver.

Voir enfin:

Le déclin français : un mythe et une réalité
Daniel Cohen
Le Monde
09.02.02

TEMPÊTE dans un verre d’eau : la France n’est plus sur le podium des nations européennes pour sa richesse par habitant. Elle a rétrogradé en queue de peloton, ne devançant plus que la Grèce, le Portugal et l’Espagne ( Le Monde des 14 et 29 janvier). Le thème du déclin français sous Jospin pourrait tenter l’opposition, mais elle gagnerait, avant de s’avancer dans cette direction, à regarder les données de près.

C’est en effet entre 1993 et 1997 que la France rétrograde. Le niveau du revenu français par habitant était de 9 % supérieur à la moyenne européenne fin 1992, n’étant dépassé alors que par la Belgique et par le Luxembourg, et faisant jeu égal avec l’Allemagne. Fin 1997, la France est descendue (juste) au-dessous de la moyenne européenne, et s’y maintient, ou peu s’en faut, depuis. Si l’Europe est prise en base 100, notre pays a aujourd’hui, selon les données publiées par la Commission européenne, un indice de 99,6, l’Italie et le Royaume-Uni possèdent un indice 102 et l’Allemagne détient un indice 104. Inutile de dire que les différences constatées excèdent largement les erreurs de mesure (lire Jean Gadrey : « A bas la dictature du PIB ! », Le Monde du 22 janvier).

Les indices mesurés par la Commission ne sont pas des données brutes, mais des données que l’on essaie de corriger de l’influence du change et des écarts de prix relatifs (par la méthode dite des pouvoirs d’achat). En euros courants, la France serait plus riche que l’Italie, mais elle est plus pauvre après correction. Aux prix et change de 1995, elle serait plus riche aujourd’hui que l’Angleterre, mais ce serait le contraire si l’on prenait les données correspondant aux valeurs de l’an 2000…

Plutôt que de chercher une illusoire précision à ces données, le plus simple est en fait d’admettre que les grands pays européens font désormais jeu égal (la comparaison avec les petits pays pose d’autres problèmes et gagnerait à être située sur une échelle interrégionale). Au risque de blesser l’orgueil national, ces résultats sont d’abord une excellente nouvelle pour l’Europe.

Le modèle d’intégration européenne fonctionne. Les pays les plus pauvres, Portugal, Grèce, Espagne, ne sont plus qu’à 30 % de la moyenne européenne, alors qu’en 1975 le Portugal, par exemple, était 50 % plus pauvre que la France. Le risque d’une polarisation des nations riches et des nations pauvres, au nom duquel – en son temps – une personnalité aussi clairvoyante que Pierre Mendès France s’était opposée au traité de Rome, ne s’est pas produit. Aucun pays n’est laissé sur le bord de la route. C’est de bon augure pour la suite.

Les données proposées par la Commission européenne permettent toutefois d’aller au-delà de ce constat. En ouvrant la boîte noire de la richesse par habitant, elles permettent de traquer ce qui constitue, malgré la similarité des moyennes, une pathologie française. Le plus simple pour l’apprécier est de mesurer la richesse française à partir de trois critères : la production par heure travaillée, la production par personne employée et la production par habitant (celle-ci étant la mesure utilisée pour classer les nations entre elles). Pour un économiste, le critère le plus éclairant est indiscutablement le premier. C’est la production par heure employée qui signe la capacité d’un système technique et social de transformer une heure de travail humain en richesse (matérielle). Tout le reste est affaire de choix individuels ou de politique économique.

A l’aune de cet index, la France est en haut du tableau, et, selon certaines mesures, au-delà même des Etats-Unis. Selon les chiffres de la Commission, elle se situe, par exemple, 20 % au-dessus de l’Angleterre et 50 % au-dessus du Portugal. Si donc, malgré une productivité horaire supérieure, la France est néanmoins au niveau européen en matière de richesse par habitant, c’est mécaniquement parce que les Français travaillent en moyenne moins que les autres. la faute aux 35 heures ?

Première question (où fait retour le débat électoral) : est-ce la faute aux 35 heures ? C’est facile à vérifier. Si les 35 heures étaient en cause, la production par personne employée aurait baissé (relativement aux autres pays européens) au cours des deux ou trois dernières années. Or il n’en est rien, les données 2001 étant en fait meilleures en ce domaine que les données 1992. La productivité par personne employée en France est ainsi aujourd’hui supérieure de près de 10 % à la moyenne européenne, alors qu’en Allemagne ou en Angleterre elle lui est inférieure. Si donc il y a une pathologie française, c’est moins par rapport aux performances des personnes employées que vis-à-vis du nombre de celles-ci.

Pourquoi le nombre de personnes employées est-il faible ? On pense au chômage : 8,7 % en France, contre 7,7 % en Europe en 2001. Mais l’écart est trop mince pour expliquer le déclassement français. La véritable cause tient, à part égale, à la faible participation au marché du travail des jeunes et des vieux. Si les personnes (hommes et femmes) âgées de 25 à 54 ans travaillent davantage en France que leurs homologues européens, les moins de 25 ans et les plus de 55 ans restent singulièrement en deçà. Seuls 28 % de 15-24 ans travaillent en France, contre 46 % en Allemagne et 56 % au Royaume-Uni. De même, seuls 30 % des personnes âgées de 54 à 64 ans travaillent chez nous, alors que le chiffre correspondant est de 37,4 % en Allemagne et de 50 % en Angleterre. La retraite à 60 ans n’est pas seule en cause. Dès 50 ans, le taux d’activité chute : seuls 50 % des travailleurs âgés de 50 à 60 ans ont aujourd’hui un emploi.

Cette durée de vie active singulièrement concentrée dans la tranche 25-54 ans contribue pour beaucoup à expliquer la double anxiété des jeunes et des personnes âgées, et ce faisant la crise latente de l’université d’un côté ou la difficulté d’aborder la question des retraites de l’autre. Elle aide également à comprendre le chiffre par lequel la France est en deçà de toutes les moyennes européennes : le pourcentage d’adultes engagés dans un cycle de formation permanente. Seuls 2,8 % des Français sont dans ce cas, contre 8,4 % en Allemagne et 20 % en Angleterre.

Cycle pervers

Tous ces déséquilibres s’enchaînent évidemment. Le diplôme universitaire fixant pour longtemps le seuil déclaré de compétence, on ne quittera l’université que le plus tard possible, sans avoir nécessairement fait les études qui correspondent à ses besoins. Absorbée dans la production de diplômes et de normes sélectives, l’université est incapable de rentrer ensuite dans le jeu de la formation professionnelle, la « deuxième chance » devenant alors illusoire, car mal validée.

Parce qu’ils sont par la suite rarement ou mal remis à niveau au cours de leur vie professionnelle, les travailleurs qui perdent leur emploi après 50 ans n’en retrouvent plus, créant un cycle pervers où l’on ne lâche pas son travail pour se former quand on tient une carrière, arrivant essoufflé en fin de vie professionnelle. Répartir sur toute une vie d’adulte éducation, emploi et formation n’est donc pas une mince affaire. L’enjeu, essentiel, est portant de donner aux Français le moyen de retrouver le sens d’un autre critère aujourd’hui en déclin : une vie professionnelle heureuse et accomplie.

http://abonnes.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/ARCHIVES/archives.cgi?ID=aed583b87cbe9c89a680ae0dd79661d41f27844200eabbf0

Un palmarès de la richesse met la France en queue de peloton
Arnaud Leparmentier
Le Monde
15.01.02

Selon l’agence Eurostat, elle ne devance que la Grèce, le Portugal et l’Espagne en terme de PIB par habitant : ce recul au douzième rang de l’Union inquiète les politiques et traduit un déclin relatif engagé depuis les années 1990

Douzième sur quinze ! Dans l’avion qui le transporte vers Stockholm, pour un sommet européen, en mars 2001, Jacques Chirac n’en croit pas ses yeux : dans l’Union, seuls les Grecs, les Portugais et les Espagnols produisent moins de richesse par habitant que les Français. C’est ce qu’indiquent les statistiques de l’agence européenne Eurostat, qui a classé les pays en fonction du produit intérieur brut (PIB) par habitant, ajusté en fonction des standards de pouvoir d’achat. Médusé, le président français demande à Bercy de faire une étude sur le sujet, s’en entretient avec le commissaire européen Michel Barnier (RPR), qui a pris conscience du phénomène fin 2000, en travaillant sur les aides aux régions.

M. Chirac évoque bien l’affaire le 14 juillet, mais il faut attendre le début de la campagne électorale et l’arrivée de l’euro, qui facilite les comparaisons, pour que les statistiques européennes fassent leur entrée en force dans le discours politique français. « En terme de PIB par habitant, […] nous avons reculé au cours des dernières années. Il existe donc une perception collective inexacte de la place de la France », déclare, début janvier, Valéry Giscard d’Estaing.

L’association patronale de Paul Dubrule, Entreprise et Progrès, veut lancer, mercredi 16 janvier, un « cri d’alarme » sur le recul de la France en terme de PIB par habitant et demande « une réforme de l’Etat », alors que la France n’est dépassée que par la Belgique et la Scandinavie pour le taux de ses prélèvements obligatoires. « On vit dans un discours un peu irréel et euphorique et la réalité ne correspond pas à cela. L’euro va favoriser la perception politique des comparaisons », affirme au Monde Michel Barnier, qui déplore que « ce ne soit pas une habitude française de regarder ce qui se passe ailleurs ». Mais, précise-t-il, « je ne souhaite pas qu’on utilise ces chiffres de manière partisane. Ils sont à mettre au débit de plusieurs gouvernements ». en-dessous de la moyenne

Le déclin relatif remonte aux années 1990. Selon Eurostat, en 1992, la France et l’Allemagne réunifiée affichent toutes deux un PIB par habitant de 108,8, pour une moyenne de 100 en Europe : elles ne sont alors devancées que par le Luxembourg et la Belgique. En 2001, l’Allemagne se retrouve au septième rang (104,4) en Europe, tandis que la France est à la douzième place, en dessous de la moyenne européenne (99,6). Le Royaume-Uni, resté au dixième rang selon les chiffres d’Eurostat, est toutefois passé de 97,7 à 102. L’Irlande, tête de pont des investissements américains en Europe grâce à sa fiscalité attractive, s’est envolée de la douzième (80) à la troisième place (121,2).

Matignon renvoyait, dimanche 13 janvier, sur Bercy pour avoir des explications. « On pourrait se lancer dans une bataille de chiffres – l’OCDE classe mieux la France – mais le sujet n’est pas celui-là », reconnaît-on à Bercy, où l’on estime que « les gens qui s’inquiètent du déclin ont raison ». Sauf que celui-ci a eu lieu avant l’arrivée de Lionel Jospin au pouvoir, la France ayant atteint dès 1997, sous le gouvernement d’Alain Juppé, la douzième place du classement. Cette mauvaise position peut paraître paradoxale : « La France a un PIB par personne occupée parmi les plus élevés du monde industrialisé », explique-t-on à Bercy. Sauf qu’en France, comme dans les pays latins, peu de personnes travaillent. Selon Eurostat, en 2000, 61,7 % seulement de la population de 15 à 64 ans avaient un emploi, ce qui situe la France au onzième rang, derrière le Royaume-Uni (71,2 %) et l’Allemagne (65,3). « Le peu [de Français] qui travaillent bossent pour les autres, ce qui fait une moyenne par habitant faible », résume crûment un fonctionnaire de la Commission. A l’opposé, le Royaume-Uni, avec une main-d’oeuvre peu productive mais un taux d’activité élevé, parvient à être mieux classé.

Jusqu’en 1997, le PIB par habitant a été affecté par la baisse du taux d’emploi – c’est l’époque de la course aux licenciements pour faire des gains de productivité, qui entraîne la hausse du chômage des jeunes et le recours aux préretraites – et la faible croissance.

Depuis le retournement conjoncturel et le changement de gouvernement, la France stagne au classement. Selon Eurostat, le PIB par habitant devrait passer d’un taux de 99,1 en 1997 à 99,6 % en 2001. Si le résultat n’est pas meilleur, en dépit du retour de la croissance et des 1,5 million d’emplois créés, selon Bercy, dans les entreprises depuis 1997, c’est que les partenaires de la France ont fait plutôt mieux. Selon les prévisions d’Eurostat, la France devrait en 2001 être encore au onzième rang européen du chômage. Et il aura fallu attendre cette même année pour qu’elle remonte au sixième rang de la croissance en Europe : elle est aujourd’hui devant l’Allemagne et l’Italie, au coude à coude avec la Grande-Bretagne.

La question de la remontée britannique depuis dix ans reste taboue, alors que son PIB a dépassé celui de la France en valeur absolue lors du passage à l’euro, qui s’est accompagné d’une remontée de la livre. Un haut fonctionnaire insiste sur la difficulté qu’il y a à comparer le PIB par habitant avec un pays dont la devise est jugée durablement surévaluée. Pourtant, affirme en privé un très grand commis de l’Etat, « les Britanniques encaissent les dividendes de la politique qu’ils ont menée avec détermination ». Michel Barnier, lui, estime que « la remontée du Royaume-Uni s’explique par un encouragement systématique à l’entreprise, à l’innovation, avec moins de règles et moins de charges ». Mais, affirme un proche de l’Elysée, « on ne se positionnera jamais vis-à-vis des Anglais ».

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