Mort de Soljenitsyne: Attention, une réception peut en cacher une autre (I suppose I could have spent time making myself likable to the West)

Soljenitsyne & De Villiers (Vendée, 1993)Le motif le plus profond fut en réalité que Soljenitsyne diagnostiquait le système concentrationnaire non point comme une maladie mais comme l’essence même du communisme. Jean-François Revel
On voit l’originalité de la position de Soljenitsyne. Son double crime est à la fois de ne pas être réaliste socialiste et de l’être. Tandis que les Soviétiques reprochaient à son œuvre de ne pas être socialiste, les avant-gardes occidentales lui faisaient grief d’être réaliste. Mathieu Lindon
La question des camps prit soudain en France toute sa dimension. Les Lettres Françaises niaient, bien sûr, leur existence et leurs témoins affirmaient que c’était une pure invention. Entendre de mes propres oreilles un ancien ministre ou un savant mondialement connu, lauréat du prix Nobel, ou un professeur de la Sorbonne, la Légion d’honneur à la boutonnière, ou encore un écrivain célèbre prêter serment, puis affirmer qu’il n’y avait pas et n’y avait jamais eu de camps de concentration en URSS, produisit sur moi une des impressions les plus fortes de ma vie […] Lorsque, en 1962, je lus le récit de Soljenitsyne, Une journée d’Ivan Denissovitch, et que j’appris qu’il était paru en traduction française, je m’attendis à ce que l’une au moins de ces personnalités, qui avaient menti sous serment au procès en 1949, réagit à cette œuvre. Mais il n’en fut rien. Nina Berberova
Il a fallu Soljénitsyne pour que la notion de bien et de mal soit réintroduite dans notre « réception » de l’histoire (…) Il y aurait une chronique à faire de la « réception » de Soljénitsyne dans chaque pays occidental et tout particulièrement en France. (…) Parce qu’elle est plus « idéologique » que le monde anglo-saxon, et que le mythe de la révolution russe est un rejeton de son propre mythe révolutionnaire, la France est plus rétive face au message de Soljénitsyne. Georges Nivat

Attention, une réception peut en cacher une autre!

Refus de jouer les sauveurs d’un socialisme à visage humain contre les prétendues dérives de Staline …

Reproche vivant de l’Occident pour ses vélléités et ses abandons (Yalta, Vietnam, Nicaragua) …

Contempteur de la détente et de l’union de la gauche …

Refus de se joindre aux fronts anti-impérialiste – c’est-à-dire antiaméricain – et antifascistes en vogue de l’époque (Vietnam, Portugal, Chili, Espagne) …

Dénonciation nationaliste de la corruption de la civilisation chrétienne par les modèles culturels étrangers (ie. occidentaux), le « triomphe du matérialisme et de la médiocrité » comme le pluralisme et l’irresponsabilité de la presse …

Participation, quatre ans après les fastes du bicentenaire de la Révolution française et à l’invitation du député conservateur français Philippe De Villiers, au bicentenaire des massacres de Vendée, mis de plus en parallèle avec ceux des paysans d’Ukraine ou de Sibérie dans les années vingt et dénonciation de la « perversité » de la devise républicaine …

Sans parler de son autoritarisme vis à vis de ses proches, son panslavisme, sa nostalgie du tsarisme, son antidémocratisme, son antisémitisme, ses soutiens aux Serbes de Bosnie, à la guerre de Tchétchénie, à l’ex-colonel du KGB Poutine …

Il y a peu de polémiques, on le voit, que l’écrivain russe Alexandre Soljénitsyne aura évitées.

D’où la gêne que l’on perçoit derrière l’apparence de gloire universelle et le concert de louanges médiatiques qui, à de rares exceptions près, saluent actuellement la disparition de celui qui finira, après tant de ses prédécesseurs (Victor Serge, Boris Souvarine, Victor Kravchenko, David Rousset ou Margarete Buber-Neumann) et grâce à la déstalinisation lancée par Khrouchtchev, par imposer au monde la réalité jusque-là refusée des camps soviétiques.

Mais aussi l’intérêt du texte de l’historien de la littérature russe et traducteur de Soljenitsyne Georges Nivat comme des extraits de la maitrise de Véronique Hallereau sur la particulièrement difficile réception du message de l’écrivain dans le « pays autoproclamé des droits de l’homme » mais aussi fille ainée de la Révolution

Florilège:

C’est l’organisme soviétique qui lutte contre son cancer, et le roman de Soljenitsyne sera sans doute considéré par l’avenir comme une étape marquante de cette lutte […] Il n’y a aucun doute sur le sens de ce livre: la terreur n’est pas un accident du socialisme. Elle le dénature. Elle lui est ennemie. Etrangère. Pierre Daix (rédacteur en chef de l’hebdomadaire communiste des Lettres françaises)

Cette « campagne autour de ce livre [n’est qu’un moyen] pour détourner l’attention de la crise qui sévit dans les pays capitalistes. (…) Rien de nouveau […] par comparaison au rapport présenté par Khrouchtchev au XX ème congrès du PCUS, dénonçant publiquement les violations de la légalité socialiste et y mettant un terme. Serge Leyrac (« Une campagne antisoviétique contre la détente », L’Humanité)

Je suis pour ma part persuadé que le plus important n’est pas ce que dit Soljenitsyne, mais qu’il puisse le dire. Et si ce qu’ il dit nuit au communisme, le fait qu’il puisse le dire le sert bien davantage.
François Mitterrand

Qui osera écrire, par exemple, que si Soljenitsyne vivait parmi nous (nous le souhaitons), on devrait logiquement le retrouver, dans les manifestations d’intellectuels, à la droite de Raymond Aron? Le Nouvel Observateur

Presque chaque page contient un témoignage de haine envers le régime soviétique, envers l’URSS. Poète soviétique (« Soljenitsyne, un ennemi de la paix « , Le Monde)

Ceux qui restent de marbre devant les atteintes aux libertés au Chili, en Espagne, au Portugal, en Afrique du Sud, en Iran, au Brésil ou même en France sont mal venus de s’émouvoir devant les malheurs du seul Alexandre Soljenitsyne. Ils n’ont aucune autorité pour traiter du problème des libertés. M. Loncle (secrétaire national des radicaux de gauche)

Tout se passait comme si Soljenitsyne, dans une situation qu’il jugeait intolérable, avait choisi la fuite en avant. le Monde (« Alexandre Soljenitsyne se rend [sic] en Allemagne de l’Ouest », une du 13 février 1974, suite à l’expulsion de l’écrivain russe)

[Il s’est mis] au-dessus des lois de son pays[…]Cherchait-il l’épreuve de force, l’arrestation, le martyre ? L’Humanité

Il a carrément nargué la loi en refusant de se rendre à la convocation du parquet. Or la loi ne peut être bafouée impunément. Le Figaro

Qu’ils soient libres de proférer toutes les sottises réactionnaires qu’ils voudront, (…) Mais, de grâce, ne crions pas, à gauche, avec la meute des anticommunistes de tous poils, qu’en eux résident générosité, noblesse ou vérité. Maurice Chavardès (Témoignage chrétien, déc. 1973)

Le personnage inquiète physiquement. (…) Même bien lavé et bien rasé, il offre le côté douteux du moujick des légendes. (…) Dans ces sillons qui burinent la face et lui donnent un aspect simiesque, celui de ces singes tristes qui regardent passer les promeneurs du dimanche et qui ne bougent pas, peut-être parce qu’ils n’aiment pas les cacahuètes, il y a tout cela. G. Frameries (L’Unité, hebdomadaire du PS, janv. 1975)

Devrons-nous en arriver à redouter qu’un mouvement révolutionnaire ne se libère de l’impérialisme américain en s’appuyant sur le totalitarisme soviétique? Jean Daniel

On n’aime pas ceux qui dérangent ! Qui peut reprocher à cet extraordinaire écrivain, après les épreuves terribles qu’il a souffertes, de nous secouer et de nous troubler ? Comment pouvait-on rester insensible au message grave, accablant, passionné, de Soljenitsyne, ce Cassandre qui dénonce tous les ‘ goulags ’, accable l’Occident comme l’Orient, relève les erreurs (le concernant) de la presse libre, refuse la ‘ détente ’ et fustige notre apathie et nos démissions ! Alain Cadeau (Télérama)

Et histoire de mesurer le chemin parcouru depuis:

Soljenitsyne était une baderne passéiste absurde et pontifiante, machiste, homophobe, et confis en bigoteries nostalgiques de la grande Russie féodale et croyante.(…) C’était un perroquet utile de la propagande « occidentale ». Utile car au contraire de tous ceux qui avaient dénoncé avant lui le goulag et les camps staliniens, Soljenitsyne était une voix de droite parmi les plus réactionnaire. Jean-Luc Mélenchon (sénateur membre du bureau national du PS, le 4/8/08)

– Paroles de Soljenitsyne:

J’aurais pu passer un peu de temps à me rendre aimable envers l’Occident. Le seul problème, c’est que j’ aurais dû abandonner mon style de vie et mon travail.

La détente, pour l’Occident, on comprend ce que c’est : c’est faire des choses agréables pour la partie adverse, céder, ne pas insister. […] De la part de l’Union soviétique, il n’y a pas eu un jour de détente, pas un seul. En fait, elle continue la même guerre froide qu’elle a toujours menée mais maintenant elle s’appelle rivalité/ compétition idéologique [ Les arrestations continuent…] à Moscou, dans la rue, de jour, on coffre les gens et personne ne proteste, n’ose même lever les yeux. C’est ça la détente chez nous. Merci. Comme résultat de cette détente, la puissance de l’Union soviétique s’est renforcée par rapport à vous ; maintenant les vis sont serrées. […] Tout le monde a peur de vous faire parvenir l’information.

C’est un processus qui dure depuis plusieurs siècles. Il a commencé sans doute… [il réfléchit] quand les hommes ont décidé qu’au-dessus d’eux il n’y avait personne, qu’il n’y avait pas d’exigence supérieure, uniquement une philosophie pragmatique, des calculs d’affaires. [Ils] ont amené l’Occident dans cet état, quand chacun veut jouir de cette liberté, mais ne veut pas la répandre et la défendre.

Je regrette que des spectateurs vous aient écrit en parlant de ce dialogue comme d’un concert anti-communiste. Si on peut, après le film qu’on a vu, appeler un concert un dialogue sur nos souffrances, cela veut dire que les gens qui ont posé ces questions n’ont pas de cœur. Ils ne peuvent comprendre les souffrances parce qu’ils ne les ont pas éprouvées. Le mot de concert est insultant ! Nos souffrances ne sont pas anti-communistes, ce sont des souffrances humaines. Mais le communisme est anti-humain. […] Nous sommes des hommes, nous voulions vivre comme des hommes. On nous a imposé un régime anti-humain : on l’a appelé communiste.

J’ai estimé que cela était un honneur pour moi, parce que nous autres Russes qui sommes passés par une guerre civile, nous avons constaté plusieurs Vendées chez nous … Ceux qui ont vécu la Révolution, et nous l’avons vécue, ne peuvent pas rester insensibles à ce bicentenaire. (…) Je condamne les révolutions en tant que telles. Les révolutions n’accélèrent pas l’histoire, elles ne font que compliquer son déroulement.

Dans votre presse libre, on peut parfaitement mentir, avec beaucoup d’adresse, comme dans la presse soviétique. Le même journal Le Monde a réussi à publier en gros caractères que mon discours américain était un discours pro-hitlérien.

Soljenitsyne

Polémiques

Georges Nivat
2005

Soljénitsyne, dès sa jeunesse, semble avoir été possédé par la conviction intime d’une « prédestination ». A dix-huit ans, le jeune Soljénitsyne est persuadé qu’il renouvellera l’idée et la compréhension que nous avons de la révolution russe, qu’il rénovera le léninisme, qu’il dira un mot neuf. Ceux qui l’ont bien connu parlent tous de cette assurance intérieure qui le poussait déjà à travailler quinze heures par jour, à minuter ses loisirs et ses repas, à s’abstenir de tout détour qui distrait. Soljénitsyne est l’homme de la ligne droite (ce qui ne veut pas dire que sa vie n’ait pas connu les zigzags : le marxiste est devenu un chrétien, et le dissident un nostalgique de la théocratie ; l’homme a hésité entre la littérature, les mathématiques, le théâtre ; il a refait sa vie sentimentale à la cinquantaine passée). Au chapitre xxx du Pavillon des cancéreux, Soljénitsyne évoque Kitovras, variante mythologique russe du Centaure : « Kitovras vivait dans un désert lointain, et il ne pouvait marcher qu’en ligne droite. Le roi Salomon fit venir Kitovras et il l’enchaîna par ruse, puis on l’emmena tailler des pierres. Mais Kitovras n’allait qu’en ligne droite et lorsqu’on lui fit traverser Jérusalem, on dut abattre des maisons devant lui pour lui frayer passage. Or il y avait sur son chemin une maisonnette qui appartenait à une veuve. La veuve se mit à pleurer et à supplier Kitovras de ne pas démolir sa masure, et elle le fléchit. Kitovras se tordit, se fit tout petit et il se cassa une côte. Mais il laissa la maison intacte. Il dit alors : une parole douce peut briser un os, une parole dure appelle la colère. »

Soljénitsyne admire Kitovras : savoir marcher tout droit, toujours, et ne céder jamais devant le mal, la dureté, la méchanceté. Mais savoir céder aux humbles, à la « parole douce »… Il y a du Kitovras en Soljénitsyne. Pour avoir su vaincre le gouvernement de son pays, l’hostilité retorse des sbires de la littérature, la persécution mesquine de la police, pour avoir rapporté de huit ans de captivité la décision irrévocable de « faire parler les morts », il fallait l’entêtement de Kitovras.

Il n’est certainement pas facile de vivre à côté d’un Kitovras. Dans les témoignages de l’ancienne épouse, de l’ancien collègue, de sa « fondée de pouvoir » aux États-Unis, perce la révolte contre 1′ « autoritarisme » ou le « despotisme » de Kitovras. Au demeurant, ne suffit-il pas de lire le Chêne et le Veau ou encore la lettre de remontrance au patriarche Pimène pour s’en assurer? A Pimène, Soljénitsyne écrit, à Pâques 1972, une lettre sévère : « Ni devant les hommes, ni moins encore dans la prière, nous ne saurions faire accroire que les entraves extérieures sont plus fortes que notre esprit. Ce n’était pas plus facile lors de la naissance du christianisme, et pourtant il tint bon et s’épanouit. Et nous montra la voie : le sacrifice. Celui qui est privé de la force matérielle trouve toujours la victoire dans le sacrifice. Et beaucoup de nos prêtres et de nos coreligionnaires ont choisi eux aussi un martyre digne des premiers siècles, notre mémoire en est témoin. Mais alors on jetait aux lions – aujourd’hui on ne risque que son confort. »

Ces reproches à un patriarche investi de la tâche de maintenir l’institution chrétienne en pays athée – et un homme qui a passé dix ans au Goulag – choqua plus d’un orthodoxe. Le prêtre Jeloudkov – connu pour son esprit de résistance -rétorqua publiquement à l’écrivain qu’il avait tort de provoquer un pasteur qui, par définition, était tenu au silence. Dans notre société totalement soumise à un seul Centre, écrivait Jeloudkov, l’Église ne peut pas être à elle seule une « île de liberté ».

Le même type de malentendu se répétera après la publication du Chêne et le Veau. Les amis et la fille de Tvardovski s’indigneront du portrait du poète et directeur de la revue Novy Mir. Ingratitude, aveuglement, suffisance, égocentrisme : voilà comment ils perçoivent la ligne droite de Soljénitsyne.

En somme, à chaque fois que Soljénitsyne applique le principe de Kitovras, il offense gravement des êtres sensibles, honnêtes mais empêtrés dans le compromis avec la réalité. Dans son appel à l’union des trois branches désunies de l’orthodoxie russe, en 1975, puis dans son discours de Harvard au printemps 1978, c’est encore et toujours la même démarche.

Tout le problème vient de ce que Soljénitsyne, d’une certaine façon, a toujours raison. S’il n’avait pas raison, il n’y aurait pas d’offense. L’inflexibilité de Kitovras est son arme, mais beaucoup en sont blessés. D’autant plus qu’il s’y ajoute un pédantisme de maître d’école, une certaine condescendance de pédagogue.

Plusieurs de ses proches se sont rebiffés, voire rebellés. Sa première épouse a écrit un livre tout brûlant de l’offense subie ; publié par l’agence de presse soviétique Novosti (qui est très proche du « bras séculier » de l’URSS), ce livre de Mémoires a bénéficié d’un agent littéraire puissant, qui ne l’a diffusé qu’à l’usage externe à l’URSS : le pouvoir soviétique… Cependant, sa lecture convainc qu’il ne s’agit pas d’un faux : la détresse et la mesquinerie d’une épouse délaissée ont seulement été habilement exploitées pour une manœuvre d’intoxication. Autre révolte, celle de Vladimir Lakchine, l’ancien « bras droit » de Tvardovski à la revue Novy Mir, critique connu et estimé – selon Soljénitsyne un « génie de la circonspection » littéraire. Lakchine étouffe d’indignation en lisant le Chêne et le Veau. Soljénitsyne est pour lui un « maraudeur qui détrousse les morts ». « II fut longtemps l’incarnation de notre courage, de notre conscience, de notre intrépide mémoire du passé. Mais que faire si ce support s’effondre de lui-même? Il faut apprendre à vivre sans lui. » Hargne, mesquinerie, morgue, intolérance lui rappellent ce que Tchékhov disait de Tolstoï : « Les grands sages sont tyranniques comme des généraux, tout aussi impolis et indélicats, car assurés de l’impunité. » Troisième livre offensé : celui d’Olga Carlisle, journaliste américaine d’origine russe, petite-fille du grand écrivain Leonid Andreev et qui raconte dans son Soljénitsyne et le Cercle secret, paru en américain en 1978, d’une part son rôle dans le réseau de connivences qui aida Soljénitsyne à publier – depuis l’URSS – le Premier Cercle et l’Archipel du Goulag, d’autre part 1′ « ingratitude » de l’écrivain qui note à son sujet (sans la nommer), dans le Chêne et le Veau : « J’avais fait tout ce que j’avais pu, mais deux ou trois mercenaires d’éducation occidentale réduisirent la chose en cendres. » Elle aussi fait le portrait du « despote », sacrifiant son entourage dès qu’un écart de conduite lui déplaît. « Olga Carlisle n’a pas cessé de jouer un rôle néfaste dans l’histoire de mes œuvres », écrit Soljénitsyne dans une page rajoutée au Chêne et le Veau. Aucun des trois livres mentionnés n’emporte l’adhésion ; pourtant, force est de constater ce commun dénominateur des trois textes : une commune plainte contre la « tyrannie » de l’homme possédé par une seule idée et « peu regardant » aux exécutants humains.

En fait, Soljénitsyne lui-même devance ses détracteurs. Comme un preux qui perd peu à peu ses compagnons, il sait devoir perdre ses partisans. « Allant de l’avant, je dois inéluctablement me découvrir : il est temps de parler de plus en plus net et d’aller toujours plus profond. Et ce faisant, inévitablement, on perdra des lecteurs, on perdra des contemporains, fondant l’espoir sur leurs héritiers. Mais cela fend le cœur de devoir en perdre jusque parmi les proches » (le Chêne et le Veau).

La « manifestation » de Soljénitsyne a été jalonnée de trahisons, de coups bas pas seulement venus de son adversaire naturel. Il y aurait une chronique à faire de la « réception » de Soljénitsyne dans chaque pays occidental et tout particulièrement en France. Car si le grand public a fait de l’Archipel du Goulag un best-seller incontesté, de multiples escarmouches ont jalonné sa parution, depuis telle émission littéraire à la télévision où il était traité de « vlassovien littéraire » jusqu’au pamphlet d’Alain Bosquet Pas d’accord, Soljénitsyne. Parce qu’elle est plus « idéologique » que le monde anglo-saxon, et que le mythe de la révolution russe est un rejeton de son propre mythe révolutionnaire, la France est plus rétive face au message de Soljénitsyne. Max-Pol Fouchet a écrit de 1′ « affaire Soljénitsyne » : « Elle sert de machine de guerre contre l’urss d’abord, contre le socialisme ensuite, et enfin contre l’union de la gauche », tandis que Jean Daniel, dans son livre de Mémoires, l’Ère des ruptures, révèle l’angoisse et le relatif isolement que cette défense de Soljénitsyne lui valut alors : « Ça va cogner de tous côtés sur toi », l’avertit son ami sociologue Edgar Morin. En revanche, de jeunes philosophes qui étaient nés à l’action en mai 68 se retrouvent du côté de Daniel. André Glucksmann déclare : « Si l’œuvre de Soljénitsyne gêne tant la gauche, c’est qu’un comité central fonctionne déjà dans nos têtes. » Et puis, de mémorables emissions de télévision ont établi entre le grand écrivain proscrit et le public français une intimité où le sourire et la roublardise de zek, le sens tactique de la repartie et la chaleur de conviction de Soljénitsyne l’ont largement emporté. « En un peu plus d’une heure, Alexandre Soljénitsyne a frappé l’ensemble de l’opinion française au cœur et la gauche française à la tête », écrivait alors Daniel ; le philosophe Maurice Clavel renchérissait : « Il y a longtemps que nous n’avons eu ici-bas une créature de cette taille – et si frêle, si homme -, dont la souffrance indivisiblement accuse et pardonne, et il faudrait qu’il achève en lui-même de pardonner à tous les pauvres de la planète qui croient, même égarés dans les systèmes qui humilient ou égorgent… » Un savant comme Jacques Monod déclare, en retrait sur Clavel : « Je crois qu’il est difficile de le suivre dans le manichéisme qui est le sien à l’heure actuelle. Mais on peut le comprendre si on ne se croit pas obligé de le suivre. Il se trompe dans sa conviction que le léninisme donnera lieu au même phénomène où qu’il s’implante, même du point de vue des probabilités biologiques. Il y a pourtant quelque chose de très impressionnant dans ce qu’il dit. »

Pour apprécier l’apport de Soljénitsyne, la méthode la plus efficace et la plus modeste est sans doute de mesurer ce qui a pu changer après lui. Il a fallu Soljénitsyne pour que la notion de bien et de mal soit réintroduite dans notre « réception » de l’histoire, pour que les PC d’Europe occidentale « s’européanisent » tant soit peu, pour que la génération de mai 68 s’interroge avec Bernard-Henry Lévy, André Glucksmann et d’autres sur la « barbarie à visage humain », c’est-à-dire sur le totalitarisme tel que depuis des années Hannah Arendt l’avait défini. Paradoxalement, c’est peut-être de Philippe Sollers, romancier si éloigné de Soljénitsyne et ancien « maoïste », que sera venu l’hommage le plus marquant : « Je suis de ceux que la lecture de Soljénitsyne a lentement, profondément transformés : c’est un devoir de le dire. » De Pierre Daix à Clavel, de Lévy à Sollers, le « Dante de notre temps » a changé notre vision du monde, lui restituant le sens de l’enfer et le sens du salut.

Dans l’Espagne du dernier quart d’heure franquiste, Soljénitsyne a fait scandale en déclarant que ce qu’il voyait dans ce pays – librairies envahies par Marx et les livres de gauche – lui suggérait qu’il n’avait pas affaire à un régime totalitaire. Les journaux de gauche espagnols crient au scandale et dénoncent la collusion du faux prophète barbu avec le « Bunker » du Caudillo.

Après Harvard, c’est presque un tollé, indigné quoique poli, à l’encontre de cet homme d’une autre planète, venu reprocher au inonde occidental la perte de sa « volonté » et même de sa « virilité ». Étrangement gauche, guindé, distrait au milieu du décorum obsolète de Harvard, légèrement voûté, vieilli et comme lointain, Soljénitsyne a recouvré sa force de prophète pour condamner solennellement la chute morale de l’Occident. En réponse, l’écrivain polono-américain Kosinski, rescapé de l’holocauste hitlérien et naturalisé américain, lui rétorque que les limitations imposées aux grands hommes par la démocratie (mésaventures de Nixon) sont le prix de la liberté publique. « II n’a pas compris que la démocratie est souvent un état mouvant entre la tyrannie qu’elle a renversée et la tyrannie qui pourrait renaître. » Le compositeur émigré André Volkonski lui reproche avec véhémence de poursuivre l’erreur traditionnelle de la pensée russe : la méconnaissance du réel (les Matriona appartiennent au passé).

Le discours de Harvard aurait pu être pensé en Russie ; la réalité américaine n’y est pour rien, n’intervenant que superficiellement, sous forme de stéréotypes : déferlement de la pornographie, affaiblissement de la volonté nationale, perte du sacré… Soljénitsyne n’a pas le temps, encore moins le besoin de regarder une autre réalité que la russe. Il est une Cassandre aveugle, un morceau exterritorialisé du destin russe. Il ne juge, ne pense et ne prophétise qu’à partir du « devenir » russe.

Une part de l’incompréhension qui jalonne la carrière de Soljénitsyne vient de son génie de la tactique : il ne s’est révélé que peu à peu. Longtemps il nous fut présenté comme un « socialiste à visage humain », un critique du socialisme qui restait à l’intérieur du socialisme. Il est naturel que ceux qui ont publié Une journée d’Ivan Denissovitch aient voulu enfermer cette œuvre dans un commentaire de ce type. La courte notice introductive de Tvardovski n’échappe pas à cette tendance : « Ce récit austère est une preuve supplémentaire qu’il n’est point de secteur ou de phénomène de la réalité qui soient aujourd’hui exclus de la sphère de l’artiste soviétique et inaccessibles à une authentique description. Tout est fonction des moyens de l’artiste lui-même. » Le débat qui s’ensuivit mit au jour les difficultés de la société soviétique à digérer ce petit récit qui levait un tabou aussi important. La parution du récit – patronnée par Khrouchtchev – provoqua certes dans la presse soviétique un concert de louanges, mais bientôt perça le reproche qui devait devenir canonique : le défaut d’insertion dans une conception plus globale de la vie soviétique.

L’année 1963 se termine par une polémique acerbe entre la Literatournaïa Gazeta et la revue Novy Mir. Le critique Ovtcharenko, habile défenseur du réalisme socialiste devant les modernismes de tout poil, résume au fond très bien le diagnostic de tous ceux qui n’arrivent pas à comprendre que Khrouchtchev ait autorisé la publication de Soljénitsyne : « La disproportion entre le particulier et le général, l’insuffisance dialectique dans la perception et dans la re-création de la réalité, une préférence marquée pour 1′  » éternel « , le  » permanent « , au détriment de ce qui est nouveau, en gestation, la substitution ou 1′  » élargissement  » des principes d’un humanisme socialiste allant jusqu’à une idée fausse de la bonté, de la compassion absolue, de la justice absolue, ont conduit l’écrivain à donner, dans le meilleur des cas, une valeur générale aux phénomènes fortuits, éphémères. » L’attaque est double : Soljénitsyne fait d’une journée le symbole d’une vie, bref il généralise abusivement. Et, par ailleurs, son héros est trop passif. Le « bâtisseur du communisme » doit être puissant, décidé, viril : les êtres résignés et doux d’un Soljénitsyne n’ont rien à voir avec lui. « Depuis quand compterions-nous l’esprit de victime au nombre des traits nationaux? » (Iouri Barabach.) D’autres, plus sournois peut-être, dénonçaient une structure archaïque de pensée et de langue, une phraséologie conservatrice « à la Leskov ».

Ne nous étendons pas sur cette polémique soviétique. Elle prit fin avec la mise au ban de Soljénitsyne, en dépit de quelques salves d’arrière-garde tirées par Lakchine pour la défense de celui qui était encore l’auteur préféré de Novy Mir et que la revue avait – sans succès – proposé à l’obtention du prix Lénine (en 1964). D’elle-même, la polémique publique se déplaçait à l’étranger. En URSS, le « procès » de Soljénitsyne, instruit en 1967, allait culminer avec son exclusion de l’Union des écrivains, mais cela se passerait à huis clos. Soljénitsyne devenait en URSS une « non-person ». Tous ses ouvrages disparaissaient des bibliothèques et des bibliographies.

C’est au philosophe marxiste hongrois Georg Lukâcs que l’on doit la plus habile tentative de « récupération » de Soljénitsyne. Il présente celui-ci comme un critique « plébéien » (non communiste) du réel socialiste. Soljénitsyne est pour lui « un bon metteur en scène des contradictions du socialisme stalinien » ; il annonce une discussion à venir. Il est le précurseur « gauche » et « maladroit » ; comme Tolstoï pour la révolution russe, dont il avait été le « miroir » (et non l’agent), selon Lénine.

En France, la publication d’Une journée d’Ivan Denissovitch avait été patronnée par Elsa Triolet et Pierre Daix, le rédacteur en chef des Lettres françaises. Le Parti avait tenu Soljénitsyne sur les fonts baptismaux. Dix ans plus tard, dans Ce que je sais de Soljénitsyne, Pierre Daix devait confesser, en évoquant cette parution : « Ce qui me frappe, c’est notre ton à tous, l’espèce de bonheur, dans les interviews, que l’art du socialisme redevienne de l’art, avec, au bout, un socialisme qui en mérite enfin le nom. »

Ce « bonheur » devait évidemment se dissiper avec la répression « rampante » puis violente exercée en URSS à l’encontre du coupable. Les uns renieraient Soljénitsyne ou le relégueraient dans un canton limité et passéiste de la littérature. Pierre Daix, lui, suivrait Soljénitsyne, allant jusqu’au sabordage provoqué des Lettres françaises et à la position courageuse qu’il occupe aujourd’hui. Pour lui, pour beaucoup d’autres, Soljénitsyne a sonné le glas du « socialisme existant ».

Face à un Daix que Soljénitsyne déboutait de son dogmatisme, il y avait les « réalistes », les partisans de la « détente », ceux qui allaient dénoncer le « pavillon des étonnés » (le mot est de Georges Gorse, ministre du général de Gaulle). Pour eux, Soljénitsyne est un obstacle gênant sur la voie de la détente, une « piqûre de moustique » pour I’urss et, au fond, la preuve d’un certain libéralisme (Soljénitsyne banni d’URSS comme Aristide d’Athènes, ce n’est encore pas trop grave…). H. Kissinger déconseilla au président Ford de recevoir celui que le Sénat américain avait fait citoyen d’honneur des États-Unis…

On retrouve Soljénitsyne au cœur d’une polémique bien connue, celle de la « convergence » économique et sociale des systèmes capitaliste et socialiste. Le parrain de la théorie est l’avocat américain Samuel Pisar ; elle fut à un moment reprise par Sakharov. On en trouve un écho dans le premier article du recueil Des voix sous les décombres. Soljénitsyne y récuse la « convergence » parce qu’elle anéantirait l’esprit national russe dont il perçoit la renaissance. « Sakharov néglige la possibilité qu’il y ait dans notre pays des forces nationales vivantes. » Progrès, liberté intellectuelle et même démocratie ne sont pour Soljénitsyne que des « idoles du marché ». Il cite le philosophe Serge Boulgakov, coauteur avec Berdiaeff et d’autres du recueil les Jalons (1909) : « L’occidentalisme est une capitulation spirituelle devant le plus fort du point de vue culturel. » Sakharov répondra en dénonçant 1′ « isolationnisme » de Soljénitsyne. Pour le savant, héritier des Lumières et père de 1′ « atome » russe, la science transcende les frontières et offre des remèdes à nos maux ; Soljénitsyne, qui est aussi un homme de sciences exactes, lui oppose les études du Club de Rome sur l’épuisement prochain des sources d’énergie et en appelle à une « auto-restriction » du peuple russe. Dès 1948, à la charachka, un débat identique l’avait opposé à son ami marxiste Lev Kopelev.

Une séquelle de ce débat toucha au droit d’émigrer. Sakharov défendait le droit d’émigrer au nom d’une conception universaliste de l’homme; Soljénitsyne n’accorde son respect qu’au combattant resté sur le terrain (condamnant ainsi les Siniavski, Nekrassov, Maximov ou Galitch qui ont choisi d’émigrer). Jules Daniel – resté en Russie, alors que son coïnculpé de 1966, Andreï Siniavski, a émigré à Paris -répliqua que c’était faire bon marché de l’œuvre riche et variée de la première émigration russe qui – par Tsvetaïeva, Bounine ou Chagall – avait apporté une contribution irremplaçable à l’art russe du xxe siècle. Siniavski, dans son article « Le processus littéraire en Russie », fit écho à sa façon en évoquant 1′ « autre face » de la Russie, face de marâtre obtuse et cruelle qui a déjà rendu fous tant de ses fils. « Mais ça fuit toujours et sans fin hors de Russie. Russie-Marâtre, Russie-Chienne, tu répondras de ce rejeton-là aussi, nourri par toi et jeté par toi à la décharge! »

Ironie des événements : 1′ « occidentaliste » Sakharov est resté à Moscou, dernier symbole d’une « dissidence » aujourd’hui dispersée aux quatre coins du monde; le « glèbophile » Soljénitsyne a rejoint contre son gré les fuyards, s’établissant l’abord à Zurich, puis aux États-Unis. Et comme pour lui donner paradoxalement raison, André Malraux déclare alors : Soljénitsyne, dont toute la force était de dire ce qu’il disait riant entre les mains de la police d’État et sachant qu’il l’était, va devenir un émigré qui dit des choses importantes en elles- mêmes. Mais à mon avis, il n’y a pas de commune mesure. Des émigrés d’un grand caractère, il y en a eu, pas seulement de Russie. C’est une attitude très noble, ce n’est pas forcément une attitude très importante. »

Chaque pas de Soljénitsyne a soulevé une polémique. Prend-il part (de loin, du bout des lèvres) à la fondation de la revue Continent en 1974 (« Ce n’est ni la meilleure forme, ni le meilleur territoire pour l’apparition d’une revue russe libre – ah! comme il ferait plus clair dans le cœur si les auteurs et l’édition elle-même se trouvaient sur le territoire russe authentique ! ») -, voilà qu’il s’attire les foudres d’un Gùnther Grass qui, en octobre 1974, lui reproche de s’allier à l’empire de presse réactionnaire du Springer-Konzern! Crée-t-il son « Fonds social russe pour les personnes persécutées et leurs familles » – fonds auquel il a cédé la totalité de ses droits d’auteur de l’Archipel du Goulag, comme Tolstoï avait donné aux Doukhobors les droits de Résurrection – et le voilà aux prises avec le fisc du canton de Zurich qui n’admet pas les modalités de cette cession, alors qu’à Moscou Alexandre Guinzbourg, l’auteur du Livre blanc sur le procès Daniel-Siniavski, paie d’une troisième arrestation le crime d’avoir distribué les subsides du Fonds.

Soljénitsyne ne craint pas d’attiser les polémiques. Par exemple lorsqu’il reprend à son compte le bruit qui a couru en 1928 sur l’imposture de Cholokhov : le Don paisible ne serait pas de lui, mais de l’auteur cosaque Krioukov, mort pendant la guerre civile. En 1974, Soljénitsyne préface l’étude d’un certain D. sur les Rapides du Don. L’ouvrage, une sorte de policier littéraire, entend démontrer par la critique interne qu’il y a deux « mains » dans le Don paisible, celle d’un maître chevronné et celle d’un débutant malhabile. Il dépossède Cholokhov de son chef-d’œuvre et le pouvoir soviétique de son génie patenté. Il le fait par amour pour le Don paisible, pour cette Russie cosaque méridionale et vigoureuse, sans complexes et sans tares, que lui-même voudra chanter dans Août 14 et dont lui aussi est un rejeton[*1] …

Polémique encore lorsque Soljénitsyne dénonce la livraison de tous les dp d’origine soviétique, après la guerre, ordonnée par Eden à la demande de Staline. Un récent ouvrage du comte Nikolaj Tolstoy a établi, documents à l’appui, que les autorités britanniques savaient qu’elles renvoyaient contre leur gré des hommes qui n’étaient pas criminels de guerre et qui seraient promis dans leur ancienne patrie à un sort peu enviable. L’intervention de Soljénitsyne à la tv britannique a eu un immense retentissement. Aujourd’hui, une souscription est ouverte en Angleterre pour élever un monument à ces victimes de la « raison d’État[*2] ».

Sa seconde épouse est juive, mais Soljénitsyne n’a pas évité non plus l’accusation d’antisémitisme. Dans un article de 1974, Jean Cathala notait que les écrivains d’origine juive assassinés par Staline étaient passés sous silence dans l’Archipel alors que les noms juifs des premiers tchékistes, fondateurs du Goulag, étaient étalés. Ce reproche est excessif, mais le débat a été alimenté par la publication de Lénine à Zurich où Parvus apparaît comme une sorte d’éminence diabolique et cosmopolite de la révolution russe. Simon Markish, dans un article sur « les images juives chez Soljénitsyne », a exploré très prudemment l’héritage inconscient chez Soljénitsyne, selon lui, du stéréotype du juif qui se venge de ses malheurs, image née au XIVe siècle.[*3] Dans Une journée, le juif César Markovitch ne fait-il pas figure de « planqué » ? Et Soljénitsyne ne dit-il pas du tchékiste Frenkel, au livre I de l’Archipel :

Il me semble qu’il haïssait son pays »? Cela s’adresse-t-il au tchékiste ou au juif? On releva que dans la liste des nations ayant souffert du peuple russe, le juif ne figurait pas! Certes, il a, à plusieurs reprises, manifesté son admiration pour Israël, mais, outre que cette vénération peut être comprise comme une invite aux juifs à quitter la Russie où ils n’ont rien à faire, il a assorti cette déclaration de considérations assez étonnantes sur les vertus théocratiques d’Israël.

Enfin, de toutes les polémiques soulevées, la plus grave est certainement celle qui porte sur la « russité » ou la « non-russité » de la révolution de 1917. Face aux Berdiaeff et aux Frank qui voyaient en 1917 l’aboutissement du maximalisme russe, Soljénitsyne a articulé une thèse bien précise : ce sont des étrangers qui sont venus faire la révolution chez nous et c’est le peuple russe qui en a été la victime principale. L’holocauste du peuple russe est son argument central. L’Archipel s’est attiré des corrections de la part de Roy Medvedev, l’historien du stalinisme. Mais au-delà des corrections de détail, Medvedev accuse Soljénitsyne de haine et de mépris injustifiables à l’égard des victimes bolcheviques des camps. Medvedev relève des sarcasmes peu charitables, mais également des contradictions, ou plutôt une grande contradiction : comment condamner le « mensonge de toutes les révolutions » (qui anéantissent les porteurs du bien autant que les porteurs du mal) et célébrer en même temps les « quarante jours de Kenguir », bénir le couteau primitif confectionné avec des boîtes de conserve? Rarement Soljénitsyne a eu un repentir ou éprouvé le besoin de se justifier. C’est pourtant ce qu’il fait dans sa préface à l’édition américaine de l’ Archipel. Il y met en garde contre une mésinterprétation de la révolte de Kenguir justifiant la violence. Kenguir n’a rien à voir, explique-t-il, avec le terrorisme « aveugle ». Medvedev met probablement le doigt sur la contradiction interne la plus organique dans le fonctionnement de la « machine Soljénitsyne » : cet apôtre d’une certaine non-violence, de la restriction économique, de l’ascétisme national – dans lequel il voit par excellence la voie russe – est aussi un lutteur doué d’une prodigieuse combativité. L’hymne à Kenguir est l’un des plus beaux hymnes à la révolte écrit en ce siècle. Mais comment relier Kenguir à Matriona ?

L’ancien ami de bagne de Soljénitsyne, Dimitri Panine, représenté dans le Premier Cercle sous le nom de Sologdine, a d’ailleurs exploité ce point faible de l’œuvre de Soljénitsyne en lui reprochant de ne pas appeler de toutes ses forces à l’effondrement de la Russie soviétique! Sologdine-Panine est un peu le double outrancier de Soljénitsyne, qui doit beaucoup à son ancien compagnon de la charachka. Leur brouille n’est peut-être pas étrangère à certaines retouches subies par le personnage de Sologdine dans le Premier Cercle…

Les grandes convictions comportent leur part d’aveuglement, les grandes vérités leur revers d’ombre. Chacun des objecteurs à Soljénitsyne peut légitimement récuser tel ou tel aspect du monolithe. Écrivain-prophète, lutteur avant tout, Soljénitsyne continuera – tant que sa voix s’élèvera – de faire naître les polémiques. Certains le soupçonnent d’une paranoïa de grand homme. D’autres se gaussent de son icône de Matriona. Est-il antisémite? injuste envers le patriarche Pimène ? excessif dans ses condamnations ? schématique dans ses gloses historiques ? peu chrétien dans sa haine des truands du camp ? expéditif dans le procès fait à Cholokhov ? léger dans son jugement sur l’Amérique? Soljénitsyne s’est aventuré jusqu’à la frontière du désespoir humain, jusqu’à une lisière de l’existence où, comme dit Chalamov, « l’homme commence à sentir que le fond de la vie s’installe à tout jamais dans sa propre vie ». L’œuvre de Soljénitsyne brûle au brasier d’une indicible souffrance humaine. Une « roue de feu » tourne désespérément à son horizon, une jeune sainte brûle sur un bûcher (Archipel I, 5) et l’auteur-témoin murmure à lui-même : « A ces flammes et à cette jeune fille je le jure : le inonde entier lira le récit que je ferai de vous. » Ce serment lui confère sa gravité.

Nous ne pouvons pas mesurer Soljénitsyne à l’aune des habituels concepts du débat intellectuel : gauche ou droite, passéiste ou progressiste, nationaliste ou universaliste, prédestination ou existentialisme. Ou plutôt si, nous pourrons le faire, mais seulement après avoir chargé nous aussi cette meule de feu à notre cou. L’œuvre de Soljénitsyne est une epreuve pour chacun, une épreuve de vie : il faut l’assumer et la vivre avant de la peser à un quelconque trébuchet. La lecture de l’Archipel du Goulag est une épreuve nécessaire. L’Archipel brûle son lecteur et ne le lâche pas. A sa suite, nous entrons dans un cheminement existentiel qui ne relève pas de l’opinion. Il nous entraîne dans le mécanisme du totalitarisme et de la production totalitaire du déchet humain. Certes, avant Soljénitsyne, il y a eu David Rousset, Olga Wormser, Elie Wiesel et Léon Poliakov, Jules Margolin et Varlaam Chalamov. Il n’est pas le seul historien de cette production de l’inhumain. D’autres avant lui ont aussi, selon le mot de Claude Lefort, « pensé ce qui prive de penser ». « Dernier acte sanglant quelque belle que soit la comédie », comme a dit Pascal, la mort n’est rien à côté de la dénégation de la mort, du scandale du zek retranché de la communauté biologique par la machine a nier l’humain. Oui, la réception de Soljénitsyne a été difficile, en dépit de l’apparence de gloire universelle. Car la usée de cette mort dans la mort, de cette double dénégation l’homme, est insoutenable. Tous, nous tentons d’y résister.

1 D., Le Cours du Don paisible, Paris, Éd. du Seuil, 1976, préface de A. Soljénitsyne. Voir Roy Medvedev, Qui a écrit « le Don paisible »?, Paris, Bourgois, 1975.

2 Nikolaj Tolstoy, The Secret Betrayal, New York, 1978.

3 Simon Markish, « Jewish Images in Solzhenitsyn », in Soviet Jewish Affairs, New York, 1977-1.

Voir aussi:

Le déclin du courage est peut-être ce qui frappe le plus un regard étranger dans l’Occident d’aujourd’hui. Le courage civique a déserté non seulement le monde occidental dans son ensemble, mais même chacun des pays qui le composent, chacun de ses gouvernements, chacun de ses partis, ainsi que, bien entendu, l’Organisation des Nations Unies. Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d’où l’impression que le courage a déserté la société tout entière. Bien sûr, il y a encore beaucoup de courage individuel, mais ce ne sont pas ces gens-là qui donnent sa direction à la vie de la société. Les fonctionnaires politiques et intellectuels manifestent ce déclin, cette faiblesse, cette irrésolution dans leurs actes, dans leurs discours, et plus encore dans les considérations théoriques qu’ils fournissent complaisamment pour prouver que cette manière d’agir, qui fonde la politique d’un État sur la lâcheté et la servilité, est pragmatique, rationnelle et justifiée, à quelque hauteur intellectuelle et même morale qu’on se place. Ce déclin du courage, qui semble aller ici ou là jusqu’à la perte de toute trace de virilité, se trouve souligné avec une ironie particulière dans les cas où les mêmes fonctionnaires sont pris d’un accès subit de vaillance et d’intransigeance – à l’égard de gouvernements sans force, de pays faibles que personne ne soutient ou de courants condamnés par tous et manifestement hors d’état de rendre un seul coup. Alors que leur langue sèche et que leurs mains se paralysent face aux gouvernements puissants et aux forces menaçantes, face aux agresseurs et à l’Internationale de la terreur. Faut-il rappeler que le déclin du courage a toujours été considéré comme le signe avant-coureur de la fin ?

A World Split Apart
An Address by Aleksandr Solzhenitsyn
Harvard College
June 1978

I AM SINCERELY HAPPY to be here with you on this occasion and to become personally acquainted with this old and most prestigious university. My congratulations and very best wishes to all of today’s graduates.

Harvard’s motto is Veritas. Many of us have already found out, and others will find out in the course of their lives, that truth eludes us if we do not concentrate with total attention on its pursuit. And even while it eludes us, the delusion still lingers of knowing it, and that leads to many misunderstandings. Also, truth seldom is pleasant; it is almost invariably bitter. There is some bitterness in my speech today, too. But I want to stress that it comes not from an adversary but from a friend.

Three years ago in the United States I said certain things which at that time appeared unacceptable. Today, however, many people agree with what I then said . . .

The split in today’s world is perceptible even at a hasty glance. Any of our contemporaries can readily identify two world powers, each of them already capable of entirely destroying the other. However, understanding of the split often is limited to this political conception, to the illusion that danger may be abolished through successful diplomatic negotiations or by achieving a balance of armed forces. The truth is that the split is a much profounder and more alienating one, that the rifts are more than one can see at first glance. This deep, manifold split bears the danger of manifold disaster for all of us, in accordance with the ancient truth that Kingdom—in this case, our Earth— divided against itself cannot stand.

Then there is the concept of the Third World: thus, we already have three worlds. Undoubtedly, however, the number is even greater; we are just too far away to see. Any ancient, deeply rooted, autonomous culture, especially if it is spread over a wide part of the earth’s surface, constitutes an autonomous world, full of riddles and surprises to Western thinking. At a minimum, we must include in this category China, India, the Muslim world, and Africa, if indeed we accept the approximation of viewing the latter two as compact units. For one thousand years Russia belonged to such a category, although Western thinking systematically committed the mistake of denying its autonomous character and therefore never understood it, just as today the West does not understand Russia in Communist captivity. It may be that Japan has increasingly become a distant part of the West, I am no judge here; but as to Israel, for instance, it seems to me that it stands apart from the Western world in that its state system is fundamentally linked to religion.

How short a time ago, relatively, the small new European world was easily seizing colonies everywhere, not only without anticipating any real resistance but also usually despising the conquered peoples and denying any possible value in their approach to life. On the face of it, it was an overwhelming success. There were no geographic frontiers to it; Western society expanded in a triumph of human independence and power. Then all of a sudden, in the twentieth century, came the discovery of its fragility and friability. We now see that the conquests were short-lived and precarious, and this in turn points to defects in the Western view of the world which led to these conquests. Relations with the former colonial world now have turned to the opposite pole, and the Western world often goes to extremes of obsequiousness, but it is difficult yet to estimate the total size of the bill which former colonial countries will present to the West, and it is difficult to predict whether the surrender, not only of its last colonies, but of everything it owns will cover the bill.

But the blindness of superiority continues in spite of all and supports the belief that vast regions everywhere on our planet should develop and mature to the level of present-day Western systems, which in theory are the best and in practice the most attractive. There is this belief that all those other worlds are only being temporarily prevented by wicked governments or by heavy crises or by their own barbarity and incomprehension from taking the way of Western pluralistic democracy and adopting the Western way of life. Countries are judged on the basis of their progress in this direction. However, this is a conception which developed out of Western incomprehension of the essence of other worlds, out of the mistake of measuring them all with a Western yardstick. The real picture of our planet’s development is quite different.

Anguish about our divided world gave birth to the theory of convergence between leading Western countries and the Soviet Union. It is a soothing theory which overlooks the fact that these worlds are not at all developing into similarity; neither one can be transformed into the other without the use of violence.Besides, convergence inevitably means acceptance of the other side’s defects, too, and this is hardly desirable.

If I were today addressing an audience in my country, examining the overall pattern of the world’s rifts, I would have concentrated on the East’s calamities. But since my forced exile in the West has now lasted four years and since my audience is a Western one, I think it may be of greater interest here to concentrate on certain aspects of the West in our days, as I see them. A decline in courage may be the most striking feature which an outside observer notices in the West in our days. The Western world has lost its civic courage, both as a whole and separately, in each country, each government, each political party, and of course in the United Nations. Such a decline in courage is particularly noticeable among the ruling groups and the intellectual elite, causing an impression that the loss of courage extends to the entire society. Of course there are many courageous individuals, but they have no determining influence on public life. Political and intellectual bureaucrats show depression, passivity, and perplexity in their actions, in their statements, and most of all in their theoretical reflections intended to explain how realistic and reasonable as well as intellectually and even morally warranted it is to base state policies on weakness and cowardice. The decline in courage is ironically emphasized by occasional explosions of anger and inflexibility on the part of those same bureaucrats when dealing with weak governments and weak countries that are not supported by anyone, or with currents which cannot offer any resistance. But they get tongue-tied and paralyzed when they deal with powerful governments and threatening forces, with aggressors and international terrorists.

Should one point out that from ancient times a decline in courage has been considered the beginning of the end?

When the modern Western states were created, the following principle was proclaimed: governments are meant to serve man, and man lives to be free and to pursue happiness. (See, for example, the American Declaration of Independence.)

Now at last, during recent decades, technical and social progress has permitted the realization of such aspirations: the welfare state. Every citizen has been granted the desired freedom and material goods in such quantity and of such quality as to guarantee in theory the achievement of happiness, in the morally inferior sense which has come into being during those same decades. In the process, however, one psychological detail has been overlooked: the constant desire to have still more things and a still better life, and the struggle to obtain them, imprints many Western faces with worry and even depression, though it is customary to conceal such feelings. Active and tense competition permeates all human thoughts without opening a way to free spiritual development. The individual’s independence from many types of state pressure has been guaranteed; the majority of people have been granted well-being to an extent their fathers and grandfathers could not even dream about; it has become possible to raise young people according to this ideal, leading them to physical splendor, happiness, possession of material goods, money, and leisure-to an almost unlimited freedom of enjoyment. So who should now renounce all this? Why and for what should one risk one’s precious life in defense of common values, and particularly in such nebulous cases as when the security of one’s nation must be defended in a distant country?

Even biology knows that habitual extreme safety and well-being are not advantageous for a living organism. Today, well-being in the life of Western society has begun to reveal its pernicious mask.

Western society has given itself the organization best suited to its purpose, based, I would say, on the letter of the law. The limits of human rights and righteousness are determined by a system of laws; such limits are very broad. People in the West have acquired considerable skill in using, interpreting, and manipulating law, even though the laws tend to be too complicated for an average person to understand without the help of an expert. Any conflict is solved according to the letter of the law, and this is considered to be the supreme solution. If one is right from a legal point of view, nothing more is required; nobody may mention that one could still be not entirely right, and urge self restraint, a willingness to renounce such legal rights, sacrifice, and selfless risk: it would sound simply absurd. One almost never sees voluntary self-restraint. Everybody operates at the extreme limit of the legal frames. An oil company is legally blameless when it purchases an invention for a new type of energy order to prevent its use. A food-product, manufacturer is legally blameless when he poisons his product to make it last longer: after all, people are free not to buy it.

I have spent all my life under a Communist regime and I will tell that a society without any objective legal scale is a terrible one indeed. But a society with no other scale but legal one is not quite worthy of man either. A society which is based on letter of the law and never reaches higher is scarcely taking advantage of the high level of human possibilities. The letter of the law is too cold and formal to have a beneficial influence on society. Whenever the tissue of life is woven of legalistic relations, there is an atmosphere of moral mediocrity, paralyzing man’s noblest impulses.

And it will be simply impossible to survive the trials of this threatening century with only the support of a legalistic structure.

In today’s Western society, the equality has been revealed between freedom to do good and the freedom to do evil. A statesman who wants to achieve something important and highly constructive for his country has to move cautiously and even timidly; there are thousands of hasty and irresponsible critics around him, parliament and press keep rebufling him. As he moves ahead, he has to prove that each single step of his is well-founded and absolutely flawless. Actually, an outstanding and particularly gifted person who has unusual and unexpected initiatives in mind hardly gets a chance to assert himself; from the very beginning, traps will be set out all around him. Thus mediocrity triumphs, with the excuse of restrictions imposed by democracy.

It is feasible and easy everywhere to undermine administrative power, which, in fact, has been drastically weakened in all Western countries. The defense of individual rights has reached such extremes as to make society as a whole defenseless against certain individuals. It is time, in the West, to defend not so much human rights as human obligations.

Destructive and irresponsible freedom has been granted boundless space. Society appears to have little defense against the abyss of human decadence, such as, for example, the misuse of liberty for moral violence against young people, motion pictures full of pornography, crime, and horror. This is considered to be part of freedom, and theoretically counterbalanced by the young people’s right not to look or not to accept. Life organized legalistically has thus shown its inability to defend itself against the corrosion of evil.

And what shall we say about the dark realm of criminality as such? Legal frames (especially in the United States) are broad enough to encourage not only individual freedom but also certain individual crimes. The culprit can go unpunished or obtain undeserved leniency with the support of thousands of public defenders. When a government starts an earnest fight against terrorism, public opinion immediately accuses it of violating the terrorists’ civil rights. There are many such cases.

Such a tilt of freedom in the direction of evil has come about gradually, but it was evidently born primarily out of a humanistic and benevolent concept according to which there is no evil inherent in human nature; the world belongs to mankind and all the defects of life are caused by wrong social systems which must be corrected. Strangely enough, though the best social conditions have been achieved in the West, there still is criminality, and there even is considerably more of it than in the pauperized and lawless Soviet society. (There is a huge number of prisoners in our camps who are termed criminals, but most of them never committed any crime; they merely tried to defend themselves against a lawless state, resorting to means outside of a legal framework.)

The press too, of course, enjoys the widest freedom. (I shall be using the word press to include all media.) But what sort of use does it make of this Freedom?

Here again, the main concern n is to avoid infringing the letter of the law. There is no moral responsibility for deformation or disproportion. What sort of responsibility does a journalist have to his readers, or to history? If he has misled public opinion or the government by inaccurate information or wrong conclusions, do we know of any cases where the same journalist or the same newspaper has publicly recognized and rectified such mistakes? No, it does not happen, because it would damage sales. A nation may be the victim of such a mistake, but the journalist always gets away with it. One may safely assume that he will start writing the opposite with renewed self-assurance.

Because instant and credible information has to be given, it becomes necessary to resort to guesswork, rumors, and suppositions to fill in the voids, and none of them will ever be rectified, they will stay on in the readers’ memory. How many hasty, immature, superficial, and misleading judgments are expressed every day, confusing readers, without any verification? The press can both stimulate public opinion and mis-educate it. Thus we may see terrorists turned into heroes, or secret matters pertaining to one’s nation’s defense publicly revealed, or we may witness shameless intrusions on the privacy of well-known people under the slogan: « Everyone is entitled to know everything. » But this is a false slogan, characteristic of a false era: people also have the right not to know, and it is a much more valuable one. The right not to have their divine souls stuffed with gossip, nonsense, vain talk. A person who works and leads a meaningful life does not need this excessive burdening flow of information.

Hastiness and superficiality are the psychic disease of the twentieth century, and more than anywhere else this disease is reflected in the press. In-depth analysis of a problem is anathema to the press. It stops at sensational formulas.

Such as it is, however, the press has become the greatest power within the Western countries, more powerful than the legislature, the executive, and the judiciary. One would then like to ask: By what law has it been elected and to whom is it responsible? In the Communist East, a journalist is frankly appointed as a state official. But who has granted Western journalists their power, for how long a time, and with what prerogatives?

There is yet another surprise for someone coming from the East, where the press is rigorously unified: one gradually discovers a common trend of preferences within the Western press as a whole. It is a fashion; there are generally accepted patterns of judgment and there may be common corporate interests, the sum effect being not competition but unification. Enormous freedom exists for the press — but not for the readership, because newspapers mostly give stress and emphasis to those opinions which do not too sharply contradict their own, or the general trend.

Without any censorship, fashionable trends of thought and ideas in the West are carefully separated from those which are not fashionable; nothing is forbidden, but what is not fashionable will hardly ever find its way into periodicals or books or be heard in colleges. Legally, your researches are free, but they are conditioned by the fashion of the day. There is no open violence such as in the East; however, a selection dictated by fashion and the need to match mass standards frequently prevents independent-minded people from giving their contribution to public life. There is a dangerous tendency to form a herd, shutting off successful development. I have received letters in America from highly intelligent persons, maybe a teacher in a faraway small college who could do much for the renewal and salvation of his country, but his country cannot hear him because the media are not interested in him. This gives birth to strong mass prejudices, to blindness, which is most dangerous in our dynamic era. There is, for instance, a self-deluding interpretation of the contemporary world situation. It works as a sort of petrified armor around people’s minds. Human voices from 17 countries of Eastern Europe and Asia cannot pierce it. It will only be broken by the pitiless crowbar of events.

I have mentioned a few traits of Western life which surprise and shock a new arrival to this world. The purpose and scope of this speech will not allow me to continue such a review, to look into the influence of these Western characteristics on important aspects of a nation’s life, such as elementary education, and advanced education in the humanities and in art.

It is almost universally recognized that the West shows all the world a way to successful economic development, even though in the past years it has been strongly disturbed by chaotic inflation. However, many people living in the West are dissatisfied with their own society. They despise it or accuse it of not being up to the level of maturity attained by mankind. A number of such critics turn to socialism, which is a false and dangerous current.

I hope that no one present will suspect me of offering my personal criticism of the Western system in order to present socialism as an alternative. Having experienced applied socialism in a country where that alternative has been realized, I certainly will not speak for it. The well-known Soviet mathematician Shafarevich, a member of the Soviet Academy of Science, has written a brilliant book under the title Socialism; it is a profound analysis showing that socialism of any type and shade leads to a total destruction of the human spirit and to a leveling of mankind unto death. Shafarevich’s book was published in France almost two years ago, and so far no one has been found to refute it. It will shortly be published in English in the United States.

But should someone ask me whether I would indicate the West such as it is today as a model to my country, frankly I would have to answer negatively. No, I could not recommend your society in its present state as an ideal for the transformation of ours. Through intense suffering our country has now achieved a spiritual development of such intensity that the Western system in its present state of spiritual exhaustion does not look attractive. Even those characteristics of your life which I have just mentioned are extremely saddening.

A fact which cannot be disputed is the weakening of human beings in the West, while in the East they are becoming firmer and stronger. Six decades for our people and three decades for the people of Eastern Europe; during that time we have been through a spiritual training far in advance of Western, experience. Life’s complexity and mortal weight have produced stronger deeper, and more interesting characters than those generated by standardized Western well-being. Therefore, if our society were to be transformed into yours, it would mean an improvement in certain aspects, but also a change for the worse on some particularly significant scores. It is true, no doubt, that a society cannot remain in an abyss of lawlessness, as is the case in our country. But it is also demeaning for elect such mechanical legalistic smoothness as you have. After suffering decades of violence and oppression, the human soul longs for things higher, warmer, and purer than those offered by today’s mass living habits, exemplified by the revolting invasion of publicity, by TV stupor, and by intolerable music.

All this is visible to observers from all the worlds of our planet. The Western way of life is less and less likely to become the leading model.

There are various meaningful warnings which history gives a threatened or perishing society — the decadence of art, for instance, or a lack of great statesmen. There are open and evident warnings, too. The center of your democracy and of your culture is left without electric power for a few hours only, and all of a sudden crowds of American citizens start looting and creating havoc. The smooth surface film must be very thin, then; the social system quite unstable and unhealthy.

But the fight, physical and spiritual, for our planet, a fight of cosmic proportions, is not a vague matter of the future: it has already started. The forces of Evil have begun their decisive offensive, you can feel their pressure, and yet your screens and publications are full of prescribed smiles and raised glasses. What is the joy about?

Very well-known representatives of your society, such as George Kennan, say: We cannot apply moral criteria to politics. Thus we mix good and evil, right and wrong, and make space for the absolute triumph of absolute Evil in the world. On the contrary, only moral criteria can help the West against Communism’s well-planned world strategy. There are no other criteria. Practical or occasional considerations of any kind will inevitably be swept away by strategy. After a certain level of the problem has been reached, legalistic thinking induces paralysis; it prevents one from seeing the size and meaning of events.

In spite of the abundance of information, or maybe because of it, the West has difficulties in understanding reality such as it is. There have been naive predictions by some American experts who believed that Angola would become the Soviet Union’s Vietnam or that Cuban expeditions in Africa would best be stopped by special U.S. courtesy to Cuba. Kennan’s advice to his own country —- to begin unilateral disarmament — belongs to the same category. If you only knew how the youngest of the Moscow Old Square officials laugh at your political wizards! As to Fidel Castro, he frankly scorns the United States, sending his troops to distant adventures from his country right next to yours.

However, the most cruel mistake occurred with the failure to understand the Vietnam War. Some people sincerely wanted all wars to stop just as soon as possible; others believed that there should be room for national, or Communist, self-determination in Vietnam, or in Cambodia, as we see today with particular clarity. But members of the U.S. antiwar movement wound up being involved in the betrayal of Far Eastern nations, in a genocide, and in the suffering today imposed on thirty million people there. Do those convinced pacifists hear the moans coming from there? Do they understand their responsibility today? Or do they prefer not to hear? The American intelligentsia lost its nerve, and as a consequence thereof danger has come much closer to the United States. But there is no awareness of this. Your shortsighted politicians who signed the hasty Vietnam capitulation seemingly gave America a carefree breathing space; however, a hundredfold Vietnam now looms over you. That small Vietnam had been a warning and an occasion to mobilize the nation’s courage. But if a full-fledged America suffered a real defeat from a small Communist half country, how can the West hope to stand firm in the future?

I have had occasion already to say that in the twentieth century Western democracy has not won any major war without help and protection from a powerful Continental ally whose philosophy arid ideology it did not question. In World War II against Hitler, instead of winning that war with its own forces which would certainly have been sufficient, Western democracy cultivated another enemy who would prove worse and more powerful yet: Hitler never had so many resources and so many people, nor did he offer any attractive ideas, or have such a large number of supporters in the West — a potential fifth column — as the Soviet Union does. At present, some Western voices already have spoken of obtaining protection from a third power against aggression in the next world conflict, if there is one; in this case the shield would be China. But I would not wish this on any country in the world. First of all, it is again a doomed alliance with Evil; also, it would grant the United States a respite, but when at a later date China with its billion people would turn around armed with American weapons, America itself would fall prey to a genocide similar to the one perpetrated in Cambodia in our days.

And yet —- no weapons, no matter how powerful, can help the West until it overcomes its loss of will-power. In a state of psychological weakness, weapons become a burden for the capitulating side. To defend oneself, one must also be ready to die; there is little such readiness in a society raised in the cult of material well being. Nothing is left, then, but concessions, attempts to gain time, and betrayal. Thus, at the shameful Belgrade conference, free Western diplomats in their weakness surrendered the line where enslaved members of Helsinki Watch groups are sacrificing their lives.

Western thinking has become conservative: the world situation should stay as it is at any cost, there should be no changes. This debilitating dream of a status quo is the symptom of a society which has come to the end of its development. But one must be blind in order not to see that the oceans no longer belong to the West, while the land under its domination keeps shrinking. The two so-called world wars (they were by no means on a world scale, not yet) meant the internal self-destruction of the small progressive West, which has thus prepared its own end. In the next war (which does not have to be an atomic one, and I do not believe it will) may well bury Western civilization forever.

Facing such a danger, with such historical values in your past, at such a high level of realization of freedom and apparently of devotion to freedom, how is it possible to lose to such an extent the will to defend oneself?

How has this unfavorable relation of forces come about? How did the West decline from its triumphal march to its present sickness? Have there been fatal turns and losses of direction in its development? It does not seem so. The West kept advancing socially in accordance with its proclaimed intentions, with the help of brilliant technological progress. And all of a sudden it found itself in its present state of weakness.

This means that the mistake must be at the root, at the very basis of human thinking in the past centuries. I refer to the prevailing Western view of the world which was first born during the Renaissance and found its political expression starting in the period of the Enlightenment. It became the basis for government and social science and could be defined as rationalistic humanism or humanistic autonomy: the proclaimed and enforced autonomy of man from any higher force above him. It could also be called anthropocentricity, with man seen as the center of everything that exists.

The turn introduced by the Renaissance evidently was inevitable historically. The Middle Ages had come to a natural end by exhaustion, becoming an intolerable despotic repression of man’s physical nature in favor of the spiritual one. Then, however, we turned our backs upon the Spirit and embraced all that is material with excessive and unwarranted zeal. This new way of thinking, which had imposed on us its guidance, did not admit the existence of intrinsic evil in man, nor did it see any higher task than the attainment of happiness on earth. It based modern Western civilization on the dangerous trend toward worshiping man and his material needs. Everything beyond physical well-being and accumulation of material goods, all human requirements and characteristics of a subtler and higher nature, were left outside the range of attention of the state and the social system, as if human life did not have any higher meaning. That provided access for evil, of which in our days there is a free and constant flow. But freedom does not in the least solve all the problems of human life, and it even adds a number of new ones.

At that, in early democracies, as in American democracy at the time of its birth, all individual human rights were granted because man is God’s creature. That is, freedom was given to the individual conditionally, on the assumption of his constant religious responsibility. Such was the heritage of the preceding thousand years. Two hundred years ago — even fifty years ago — it would have seemed quite impossible, in America, that an individual could be granted boundless freedom simply for the satisfaction of his instincts or whims. Subsequently, however, all such limitations were discarded everywhere in the West; a total liberation occurred from the moral heritage of Christian centuries, with their great reserves of mercy and sacrifice. Meanwhile, state systems were becoming increasingly materialistic. The West ended up by truly enforcing human rights, sometimes even excessively, but man’s sense of responsibility to God and society grew dimmer and dimmer. In the past few decades, the legalistic, selfish aspect of Western thinking has reached its apogee, and the world is now in a harsh spiritual crisis and a political impasse. All the glorified technological achievements of Progress, including the conquest of outer space, do not redeem the twentieth century’s moral poverty, which no one could imagine even as late as in the nineteenth century.

As humanism in its development became more and more materialistic, it made itself increasingly accessible to speculation and manipulation, at first by socialism and then by Communism. So that Karl Marx was able to say in 1844 that « Communism is naturalized humanism. »

This statement turned out to be not entirely meaningless. One does see the same stones in the foundations of a despiritualized humanism and of any type of socialism: endless materialism; freedom from religion and religious responsibility, which under Communist regimes reaches the stage of anti-religious dictatorship; concentration on social structures, with a seemingly scientific approach (this is typical of the Enlightenment in the eighteenth century and of Marxism). Not by coincidence, all of Communism’s meaningless pledges and oaths are about Man, with a capital M, and his earthly happiness. At first glance it seems an ugly parallel: common traits in the thinking and way of life of today’s West and today’s East? But such is the logic of materialistic development.

The interrelationship is such, too, that the current of materialism which is farthest Left always ends up being stronger, more attractive, and finally, victorious, because it is more consistent. Humanism without its Christian heritage cannot resist such competition. We watch this process over the past centuries and, especially in the past decades, on a world scale, as the situation becomes increasingly dramatic. Liberalism was inevitably displaced by radicalism, radicalism had to surrender to socialism, and socialism could never resist Communism. The Communist regime in the East could stand and grow, thanks to the enthusiastic support of an enormous number of Western intellectuals who felt a kinship with Communism and refused to see its crimes. When they could no longer ignore them, they tried to justify them. ‘In our Eastern countries, Communism has suffered a complete ideological defeat; it is zero and less than zero. But Western intellectuals still look at it with interest and with empathy, and this is precisely what makes it so immensely difficult for the West to withstand the East.

I am not examining here the disastrous case of a world war and the changes which it would produce in society. As long as we wake up every morning under a peaceful sun, we have to lead an everyday life. There is a disaster, however, which has already been under way for quite some time. I am referring to the calamity of a despiritualized and irreligious humanistic consciousness.

To such consciousness, man is the touchstone in judging and evaluating everything on earth. Imperfect man, who is never free of pride, self-interest, envy, vanity, and dozens of other defects. We are now experiencing the consequences of mistakes which had not been noticed at the beginning of the journey. On the way from the Renaissance to our days we have enriched our experience, but we have lost the concept of a Supreme Complete Entity which used to restrain our passions and our irresponsibility. We have placed too much hope in political and social reforms, only to find out that we were being deprived of our most precious possession: our spiritual life. In the East, it is destroyed by the dealings and machinations of the ruling party. In the West, commercial interests tend to suffocate it. This is the real crisis. The split in the world is less terrible than the fact that the same disease is plaguing its two main sections.

If humanism were right in declaring that man is born to be happy, he would not be born to die. Since his body is doomed to die, his task on earth evidently must be of a more spiritual nature. It cannot be unrestrained enjoyment of everyday life. It cannot be the search for the best ways to obtain material goods and then cheerfully get the most out of them. It has to be the fulfillment of a permanent, earnest duty, so that one’s life journey may become an experience of moral growth, so that one may leave life a better human being than one started it. It is imperative to review the table of widespread human values. Its present incorrectness is astounding. It is not possible to reduce the assessment of the President’s performance to the question of how much money one makes or of unlimited availability of gasoline. Only voluntarily inspired self-restraint can raise man above the stream of materialism.

It would be retrogression to attach oneself today to the ossified formulas of the Enlightenment. Social dogmatism leaves us completely helpless before the trials of our times.

Even if we are spared destruction by war, our lives will have to change if we want to save life from self-destruction. We cannot avoid revising the fundamental definitions of human life and human society. Is it true that man is above everything? Is there no Higher Spirit above him? Is it right that man’s life and society’s activities have to be determined by material expansion in the first place? Is it permissible to promote such expansion to the detriment of our spiritual integrity?

If the world has not come to its end it has approached a major turn in history, equal in importance to the turn from the Middle Ages to the Renaissance. It will exact from us a spiritual upsurge, we shall have to rise to a new height of vision, to a new level of life where our physical nature will not be cursed as in the Middle Ages, but, even more importantly, our spiritual being will not be trampled upon as in the Modern Era.

This ascension will be similar to climbing onto the next anthropological stage. No one on earth has any way left but — upward.
(From National Review, July 7, 1978; pages 836-855)

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One Response to Mort de Soljenitsyne: Attention, une réception peut en cacher une autre (I suppose I could have spent time making myself likable to the West)

  1. […] et les camps staliniens, Soljenitsyne était une voix de droite parmi les plus réactionnaire. Jean-Luc Mélenchon (sénateur membre du bureau national du PS, le […]

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