Anorexie: Quand la course au toujours moins se substitue à la course au toujours plus (Anorexia and bulimia as combat sports)

Giacometti womanBotero womanLes dernières décennies ont vu l’intérêt du public pour les artistes de la faim baisser considérablement. Alors qu’autrefois cela valait la peine d’organiser de grandes représentations dans une mise en scène personnelle, c’est devenu aujourd’hui tout à fait impossible. C’étaient d’autres temps. Jadis, toute la ville était occupée par l’artiste de la faim ; l’intérêt allait croissant de jour de faim en jour de faim … L’imprésario avait fixé le temps de faim maximal à quarante jours, il ne laissait jamais l’artiste s’affamer plus longtemps, même pas dans les métropoles, et pour une bonne raison. L’expérience montrait qu’à l’aide d’une réclame s’intensifiant progressivement, on pouvait aiguillonner toujours plus l’intérêt d’une ville pendant environ quarante jours, mais qu’après ces quarante jours le public venait à manquer, et qu’une diminution importante des applaudissements était observable ; il y avait naturellement de légères différences selon les villes et les pays, mais la règle était partout la même : le temps maximal était de quarante jours. (…) Quoi qu’il en soit, l’artiste de la faim, gâté jusqu’alors, se vit un jour abandonné de la foule avide de distractions qui préféra courir vers d’autres spectacles. L’imprésario parcourut encore une fois avec lui la moitié de l’Europe pour voir si l’ancien intérêt du public ne se retrouverait pas çà et là ; mais rien n’y fit ; comme s’il était agi d’un accord secret, une véritable aversion s’était partout développée à l’égard du spectacle de la faim. Naturellement, cela n’avait pu, en réalité, se produire si brusquement, et l’on se rappelait maintenant, après coup, de certains signes avant-coureurs auxquels, dans l’ivresse du succès, on n’avait pas assez pris garde alors, et qu’on n’avait pas assez réprimés, mais maintenant il était trop tard pour entreprendre quelque chose. Certes, il était sûr qu’on s’intéressait un jour à nouveau à l’art de la faim, mais cela ne pouvait consoler ceux qui étaient en vie. Franz Kafka
Le minimalisme artistique et la répudiation des anciens sont à l’art ce que l’anorexie est à la gastronomie: un fossoyeur. Florentin Piffard
En 1995, 34% des lycéennes américaines pensaient être en surpoids. Aujourd’hui, ce sont 90% qui s’imaginent l’être. Courtney E. Martin
Si nos ancêtres pouvaient voir les cadavres gesticulants qui ornent les pages de nos revues de mode, ils les interprèteraient vraisemblablement comme un memento mori, un rappel de la mort équivalent, peut-être, aux danses macabres sur les murs de certaines églises médiévales. Si nous leur expliquions que ces squelettes désarticulés symbolisent à nos yeux le plaisir, le bonheur, le luxe, le succès, ils se lanceraient probablement dans une fuite panique, nous imaginant possédés par un diable particulièrement malfaisant. René Girard
Nombre de recherches sur l’obésité, qui soulignent les styles de vie sédentaires, la biologie humaine ou la nourriture rapide, passent à côté de l’essentiel. L’augmentation de l’obésité doit être considérée comme un phénomène sociologique et non pas physiologique. Les gens sont influencés par des comparaisons relatives, et les normes ont changé et continuent à changer. Professeur Andrew Oswald (université de Warwick)
By preaching against anorexia while keeping her own weight dangerously low, Isabelle Caro was telling her followers, « Take me as your guide, but don’t imitate me! » The paradox behind this type of mixed message was precisely diagnosed by Stanford’s René Girard, who names it the « mimetic double bind. » Since imitation is the sincerest form of flattery, anyone is happy to attract followers, but if they imitate too successfully, they soon become a threat to the very person they took as their model. No one likes to be beaten at their own game. Hence the contradictory message: « Do as I do… just don’t outdo me! » Imitation morphs imperceptibly into rivalry – this is Girard’s great insight, and he applies it brilliantly to competitive dieting. There’s no use searching for some mysterious, deep-seated psychological explanation, Girard writes: « The man in the street understands a truth that most specialists prefer not to confront. Our eating disorders are caused by our compulsive desire to lose weight. » We all want to lose weight because we know that’s what everyone else wants – and the more others succeed in shedding pounds, the more we feel the need to do so, too. Girard is not the first to highlight the imitative or mimetic dimension of eating disorders and their link to the fashion for being thin, but he emphasizes an aspect others miss: the built-in tendency to escalation that accompanies any fashion trend: « Everybody tries to outdo everybody else in the desired quality, here slenderness, and the weight regarded as most desirable in a young woman is bound to keep going down. » Mark Anspach

Julien Sorel stendhaliens, adolescents dostoïevskiens et artistes de la faim kafkaiens, minimalisme artistique et surenchère postmoderniste, maigreurs giacomettiennes et obésités botériennes, « squelettes vivants » et « artistes du jeûne », Sissi et Eugénie, « Gymnastica nervosa » et « boulimie du jogging », Ana Carolina Reston Macan et Luisel Ramos

Et si l’anorexie était un sport de combat?

A l’heure où, reprenant les concepts vebleniens de « keeping up with the Joneses » (ne pas vouloir faire moins bien que le voisin) et confirmant (après la neuroscience) les analyses de René Girard, les recherches sur l’obésité se décident enfin à envisager la dimension sociale des pratiques et troubles alimentaires (jusqu’à parler d’ « obésité imitative ») …

Retour sur le tout récent petit ouvrage de René Girard (« Anorexie et désir mimétique », traduit d’un de ses articles américains de 1995) où, démontrant que la non-consommation peut aussi devenir ostentatoire, le théoricien de l’analyse mimétique met au jour la véritable nature de l’épidémie de désordres alimentaires (anorexie comme son pendant boulimie) que connaissent actuellement nos sociétés.

A savoir, au-delà des fausses explications de la médecine ou de la psychiatrie, la véritable culture de l’anorexie et surtout sa dimension compétitive, véritable version adoucie de la guerre hobbesienne du tous contre tous qui, à l’instar de ces « records athlétiques de plus en plus vite battus au fur et à mesure que de plus en plus de gens essayent de les battre, qui en est à l’origine et qu’il traque depuis son « Mensonge Romantique et Vérité Romanesque » de 1961.

Et ce, des pages de nos chefs d’oeuvres littéraires aux stands des foires et des cirques du tournant du siècle précédent ou des podiums de la haute couture aux chambres de nos adolescentes qui se sacrifient littéralement sur l’autel de la minceur …

Extraits:

Pourquoi l’anorexie frappe-t-elle certaines femmes plus que d’autres ? Les individus sont plus ou moins rivalitaires, il n’en va pas autrement dans le cas de la minceur que dans d’autres domaines. Les femmes anorexiques veulent être championnes de leur catégorie. C’est pareil dans le monde de la finance. La différence, c’est que le désir d’être plus riche que les autres n’apparaît pas comme pathologique. Par contre, le désir d’être plus mince, s’il est poussé à l’extrême, a des effets funestes visibles sur le plan physique.(…) Le résultat final est tragique dans les cas extrêmes, mais cela ne doit pas nous faire perdre de vue le fait que l’obsession de la minceur caractérise toute notre culture, ce n’est nullement quelque chose qui distingue ces jeunes filles. L’impératif qui pousse ces femmes à se laisser mourir de faim vient de toute la société. C’est un impératif unanime. De ce point de vue, donc, c’est organisé comme un sacrifice.

L’étape critique est atteinte quand la compétition se nourrit exclusivement d’elle-même, oubliant ses objectifs initiaux. Les femmes anorexiques ne s’intéressent pas du tout aux hommes; tout comme ces hommes, elles concourent entre elles, simplement pour la compétition elle-même.

Tout comme d’autres types de comportement humain, l’ascétisme religieux peut être contaminé par l’esprit compétitif.

Nous vivons dans un monde où manger trop et ne pas manger assez sont deux moyens opposés mais inséparables de faire face à l’impératif de minceur qui domine l’imaginaire collectif. La plupart d’entre nous oscillent, la vie durant, entre des formes atténuées de ces deux pathologies.

De nombreuses femmes voudraient être anorexiques mais, fort heureusement, très peu y parviennent.

Nous vivons à une époque où les actions les plus saines comme les plus malsaines peuvent avoir la même motivation. La véritable raison pour laquelle beaucoup de jeunes gens, et particulièrement de jeunes femmes, rejoignent de nos jours le banc des fumeurs, ou n’arrêtent pas de fumer, malgré les recommandations des pouvoirs publics, c’est la crainte de prendre du poids, une crainte que ces mêmes pouvoirs publics, curieusement, s’évertuent à encourager et à renforcer.

Nos péchés sont inscrits dans notre chair et nous devons les expier jusqu’à la dernière calorie, à travers une privation plus sévère qu’aucune religion n’en a jamais imposé à ses adeptes.

Il y a une grande ironie dans le fait que le processus moderne d’éradication de la religion en produit d’innombrables caricatures. On nous dit souvent que nos problèmes sont dus à notre incapacité à nous débarrasser de notre tradition religieuse mais ce n’est pas vrai. Ils sont enracinés dans la débâcle de cette tradition, qui est nécessairement suivie par la réapparition, dans des habits modernes, de divinités plus anciennes et plus féroces nées du processus mimétique.

Quand les riches s’habituent à leur richesse, la simple consommation ostentatoire perd de son attrait et les nouveaux riches se métamorphosent en anciens riches. Ils considèrent ce changement comme le summum du raffinement culturel et font de leur mieux pour le rendre aussi visible que la consommation qu’ils pratiquaient auparavant. C’est à ce moment-là qu’ils inventent la non-consommation ostentatoire, qui paraît, en surface, rompre avec l’attitude qu’elle supplante mais qui n’est, au fond, qu’une surenchère mimétique du même processus.

Dans notre société la non-consommation ostentatoire est présente dans bien des domaines, dans l’habillement par exemple. Les jeans déchirés, le blouson trop large, le pantalon baggy, le refus de s’apprêter sont des formes de non-consommation ostentatoire. La lecture politiquement correcte de ce phénomène est que les jeunes gens riches se sentent coupables en raison de leur pouvoir d’achat supérieur ; ils désirent, si ce n’est être pauvres, du moins le paraitre. Cette interprétation est trop idéaliste. Le vrai but est une indifférence calculée à l’égard des vêtements, un rejet ostentatoire de l’ostentation.

Plus nous sommes riches en fait, moins nous pouvons nous permettre de nous montrer grossièrement matérialistes car nous entrons dans une hiérarchie de jeux compétitifs qui deviennent toujours plus subtils à mesure que l’escalade progresse. A la fin, ce processus peut aboutir à un rejet total de la compétition, ce qui peut être, même si ce n’est pas toujours le cas, la plus intense des compétitions.

Ainsi, il existe des rivalités de renoncement plutôt que d’acquisition, de privation plutôt que de jouissance.

Dans toute société, la compétition peut assumer des formes paradoxales parce qu’elle peut contaminer les activités qui lui sont en principe les plus étrangères, en particulier le don. Dans le potlatch, comme dans notre société, la course au toujours moins peut se substituer à la course au toujours plus, et signifier en définitive la même chose.

Nous avons repéré l’ennemi et c’est nous. Chaque individu finit par trouver son équivalent personnalisé de la folie du potlatch.

L’histoire de la passion de la minceur peut être reconstituée, au moins en partie. Tout commence comme dans un conte de fées, avec des femmes belles et prestigieuses vivant dans des palais. Le plus significatif de ces modèles mimétiques est la femme de l’empereur François- Joseph, Elizabeth d’Autriche, dite Sissi. Malheureuse dans ses rôles d’épouse et de mère, elle se voulut une « femme nouvelle » et alla se chercher une identité propre, loin des obligations cérémonielles. Elle essaya de la trouver dans une culture particulière du corps qui ferait d’elle le prototype de la femme moderne et « avancée » (voir Vandereycken et van Deth).

En même temps qu’une autre beauté célèbre, l’impératrice Eugénie épouse de Napoléon III, Sissi mit fin à la crinoline qui emprisonnait le bas du corps des femmes. On raconte que, lors d’une rencontre de leurs deux maris impériaux, ces grandes dames décidèrent de se rencontrer seules dans un lieu écarté pour comparer leurs tailles respectives. Cet épisode suggère le début d’une espèce de compétition entre elles deux, juste ce qu’il fallait pour donner le coup d’envoi à une rivalité mimétique chez les nombreuses dames aristocratiques qui n’avaient rien de mieux à faire que d’observer Sissi et Eugénie et de copier leur comportement dans ses moindres détails. Les deux impératrices ont certainement joué un rôle dans le déclenchement de la rivalité mimétique qui n’a cessé de s’étendre et de s’intensifier depuis. Après la Première Guerre Mondiale, l’escalade a atteint la classe moyenne et après la Seconde Guerre Mondiale, au moins dans l’Occident opulent, s’est propagée à toutes les classes sociales.

Le mode de vie de Sissi était typique de l’anorexie. Elle suivait un régime strict hypocalorique et se consacrait à la gymnastique et au sport d’une manière qui préfigure les façons de faire d notre époque. Nous avons toujours des princesses, bien entendu, mais comme le reste de notre civilisation, elles sont tombées d’un cran ou deux. La boulimie leur est plus caractéristique que l’anorexie héroïque d’une  » Sissi authentiquement » donquichottesque.

Il est intéressant de constater que les premières descriptions cliniques de l’anorexie datent du moment même où Sissi et Eugénie exerçaient leur plus grande influence (Louis-Victor Marce en 1860, Lasegue et Gull en 1873). Cette première anorexie médicale semble avoir été surtout une maladie de la classe supérieure.

La rivalité s’intensifie à mesure que le nombre d’imitateurs augmente.

Dans tous les arts, à commencer par la peinture, et en continuant avec la musique, l’architecture, la littérature, et la philosophie, les idéaux de radicalisme et de révolution ont longtemps dominé. Ces étiquettes dissimulent l’escalade d’un jeu compétitif qui consiste à abandonner un par un tous les principes et toutes les pratiques traditionnels de chaque art. Les derniers venus étant encore fidèles aux mêmes principes anti-mimétiques que leurs prédécesseurs, ils doivent les imiter de façon paradoxale, balayant tout ce qui n’a pas déjà été emporté par les précédentes vagues de radicalisme. Chaque génération a sa nouvelle fournée d’iconoclastes qui se vantent d’être les seuls révolutionnaires authentiques, mais tous s’imitent les uns les autres : plus ils veulent échapper à l’imitation, moins ils parviennent à le faire. Il y a eu des interruptions temporaires de cette dynamique, sans aucun doute, et même de brefs revirements, dans l’histoire globale du modernisme, mais la principale poussée est indéniable et elle est devenue si évidente que les systèmes de la révolution se sont finalement brisés ou sont en train de se briser.

En peinture, le rendement réaliste de l’ombre et de la lumière a été écarté en premier, et de plus en plus d’éléments essentiels, la perspective traditionnelle, et finalement toute forme reconnaissable, et la couleur elle-même. En architecture et en ameublement l’évolution fut la même. En poésie, le rythme a été abandonné, et ensuite tous les aspects métriques. Le mot « minimalisme » désigne maintenant une école particulière seulement, mais il va bien avec toute la dynamique du modernisme. En poésie, dans le roman, dans le drame, et dans tous les autres genres d’écriture, ce processus continue à se répéter. D’abord, tout contexte réaliste est éliminé, puis l’intrigue, puis les personnages; finalement les phrases perdent leur cohérence et même les mots eux-mêmes, qui pourraient être remplacés par un fouillis de lettres significatif ou, encore mieux, incohérent.

Toutes les écoles, bien sûr, ne suppriment pas les mêmes choses en même temps et des différences locales ont souvent abouti en flambées créatives brillantes si elles n’étaient éphémères. Finalement, alors que chaque personne et chaque chose tend vers le même néant absolu qui est maintenant triomphant dans tous les champs de l’effort esthétique, de plus en plus de critiques commencent à faire face au fait que la nouveauté vigoureuse se tarit. L’art moderne est achevé et sa fin était certainement hâtée, sinon entièrement causée, par le tempérament de plus en plus anorexique de notre siècle.

Mais il est peu probable qu’un de nos contemporains égale jamais L’Artiste de la faim de Franz Kafka. Pour comprendre cette nouvelle, il faut savoir qu’au XIXe et au début du XXe siècle, on exhibait dans les foires et les cirques ce qu’on appelait des « squelettes vivants » et des « artistes du jeûne ». Sortes d’hybrides entre monstres et champions sportifs qui se vantaient tous d’avoir battu les records précédents d’émaciation.

Désordres alimentaires et désir mimétique
René Girard
Université de Stanford
[Ma traduction de « Eating disorders and mimetic desire », paru dans Contagion: Journal of Violence, Mimesis, and Culture, nº 3, printemps 1996, p. 1-20 (College of Arts and Sciences, East Caroline University)]

Chez les femmes les plus jeunes, les désordres alimentaires atteignent des proportions épidémiques. Le plus répandu et spectaculaire d’entre eux en ce moment est le plus récemment identifié, appelé névrose boulimique, et il est caractérisé par une alimentation orgiaque suivie de « purges », parfois grâce à des laxatifs ou des diurétiques, plus souvent en se faisant vomir. Certains chercheurs prétendent que, dans les collèges américains, au moins un tiers des étudiantes est concerné à divers degrés. (Puisque neuf sur dix des malades sont des femmes j’utiliserai des pronoms féminins dans cet article mais des étudiants de Stanford me disent que l’épidémie s’étend à des étudiants.)

G.M.F. Russell, le premier chercheur qui s’est concentré sur les aspects spécifiques de la boulimie moderne, est habituellement présenté comme le découvreur d’une nouvelle maladie. Le titre de sa publication de 1979 contredit cet avis: « La névrose boulimique: une sinistre variante de la névrose anorexique. » Et, en effet, tous les symptômes qu’il décrit ont été auparavant mentionnés en connexion avec l’anorexie (voir Bruch).

Les compagnies d’assurance et la profession médicale aiment uniquement les maladies bien définies, tout comme le public. Nous essayons tous de nous distancer de la contamination pathologique en lui donnant un nom. Les désordres alimentaires sont souvent discutés comme s’ils étaient de nouvelles variétés de rougeole ou de fièvre typhoïde.

Pourquoi se méfier de la distinction entre deux maladies avec des symptômes aussi radicalement opposés que ceux de l’anorexie et de la boulimie? Parce que nous vivons dans un monde où manger trop et ne pas manger assez sont des moyens opposés mais inséparables de copier l’impératif de sveltesse qui domine nos imaginations collectives. La plupart d’entre nous oscillons toute notre vie entre des formes atténuées de ces deux maladies.

L’homme de la rue comprend parfaitement une vérité que la plupart des spécialistes préfèrent ne pas affronter. Nos désordres alimentaires sont causés par notre désir compulsif de perdre du poids. La plupart des livres sur le sujet reconnaissent l’universelle phobie de la calorie mais sans guère y accorder d’attention, comme si ça ne pouvait pas être la cause majeure d’une grave maladie. Comment un désir fondamentalement sain pourrait-il devenir la cause d’un comportement pathologique, et même de la mort?

Beaucoup de gens seraient en meilleure santé, sans aucun doute, s’ils mangeaient moins. Ainsi, il n’est pas illogique de supposer que, dans l’anorexie, il devrait y avoir une motivation autre que ce désir de santé, une conduite inconsciente, sans doute, qui génère un comportement anormal. En transformant l’anorexie et la boulimie en deux pathologies séparées, les classificateurs nous font plus facilement perdre de vue leur base commune.

La faillite des théories modernes

La recherche des motivations cachées est l’alpha et l’oméga, bien sûr, de notre culture moderne. Notre principe numéro un est qu’aucun phénomène humain n’est réellement ce qu’il semble être. Une interprétation satisfaisante se doit de reposer sur une des herméneutiques de la suspicion qui sont devenues populaires aux dix-neuvième et vingtième siècles, ou sur plusieurs d’entre elles, sur un cocktail du soupçon: la psychanalyse, le marxisme, le féminisme, etc. Nous présumons automatiquement que les phénomènes sociaux ont peu, sinon rien à faire avec ce qui est évident en eux, en l’occurrence le rejet de la nourriture.

Dans l’anorexie, les psychanalystes diagnostiquent habituellement « un refus de la sexualité normale », due au désir excessif de la patiente « de plaire à son père », etc. Ces explications sont toujours invoquées dans des livres écrits maintenant mais leur voix devient plus faible. Autour de cette sorte de chose l’odeur de moisissure est accablante. Même sur les terres de Lacan, la vieille arrogance a disparu.

Au début de ma vie, j’ai eu l’opportunité d’observer que les pratiques alimentaires des jeunes femmes n’ont rien à voir avec un désir de plaire à leur père. Juste avant la Seconde Guerre Mondiale, une jolie cousine faisait une diète draconienne et son père, mon oncle, tempêtait en vain, essayant de la faire manger plus. En règle générale, ça ne plaît pas aux pères de voir leurs filles mourir de faim. En particulier ce père était aussi un médecin, à une époque où la profession médicale n’avait pas encore cerné la maladie qu’elle essayait déjà de guérir.

Cet oncle était notre médecin de famille et, en tant que tel, avait un grand prestige à mes yeux, au moins jusqu’à ce jour. Je n’avais pas encore lu Freud mais mon scepticisme ultérieur à propos de sa conception de la paternité pourrait bien trouver son origine dans cet incident. J’ai immédiatement perçu que ma cousine écoutait une autorité plus puissante que le désir de son père et, le temps passant, cette voix plus autoritaire est devenue de plus en plus forte. Elle émane des personnes qui comptent réellement dans notre adolescence et qui sont nos pairs et contemporains plutôt que nos pères. Les modèles individuels des jeunes gens renforcent l’autorité des modèles collectifs que sont les média, Hollywood et la télévision. Le message est toujours le même: nous devons être plus minces, coûte que coûte.

Les diéteurs compulsifs veulent réellement être minces; la plupart d’entre nous sont secrètement conscients de ceci puisque la plupart d’entre nous voulons aussi être minces. Tous nos systèmes d’explication tarabiscotés, basés sur la sexualité, la classe sociale, le pouvoir, la tyrannie du mâle sur la femelle, et tutti quanti se débattent avec cette évidence ridicule mais irréfutable. Le système capitaliste n’est pas plus responsable de cette situation que les pères, ou le genre masculin dans son entier.

Le système capitaliste est assez intelligent, sans doute, pour s’ajuster à la rage de minceur et il invente toutes sortes de produits supposés capables de nous aider dans notre bataille contre les calories, mais son propre instinct court dans l’autre sens. Il favorise systématiquement la consommation à l’abstinence et il n’invente certainement pas notre hystérie diététique.

C’est la beauté intellectuelle de nos désordres à ce point de notre histoire qui rend manifeste la faillite de toutes les théories qui continuent à dominer nos universités. Le problème n’est pas que ces désordres alimentaires soient trop complexes pour nos systèmes d’interprétation courants – ce qui ferait saliver avec délice nos démystificateurs. Le problème est qu’ils sont trop simples, trop facilement intelligibles.

Le besoin de sens commun

Tout ce dont nous avons besoin pour comprendre les symptômes décrits par les spécialistes est d’observer notre propre comportement avec la nourriture. à un moment, la plupart d’entre nous expérimentons au moins une version atténuée des symptômes variés qui caractérisent nos deux principaux désordres alimentaires. Quand les choses ne vont pas bien, nous tendons à trouver refuge dans quelque forme d’excès, qui se transforme en quasi-dépendance. Puisque la nourriture est toujours la drogue la moins dangereuse, la plupart d’entre nous avons recourt à une forme modérée de boulimie. Quand la situation s’améliore, nous revivons nos résolutions de Nouvel An et nous continuons une diète stricte. Nous sentant à nouveau maîtres de nous, nous faisons l’expérience d’une ascension psychologique identique à la liesse de la véritable anorexique.

Entre ces oscillations « normales » d’un côté, et la boulimie et l’anorexie de l’autre côté, la distance est grande, mais le chemin est continu. Nous avons tous le même but, perdre du poids, et, pour certains d’entre nous, ce but est si important que les moyens pour l’atteindre ne comptent plus. Qui veut la fin veut les moyens. Le comportement anorexique fait sens dans le contexte non pas de nos valeurs nominales mais de ce que nous enseignons silencieusement à nos enfants quand nous cessons de bavarder sur les valeurs.

L’anorexique ainsi que la boulimique se débrouillent pour réduire leur apport calorique à un niveau qui atteindra ou excédera le degré de minceur généralement considéré comme désirable à un moment donné. La véritable anorexique est capable d’atteindre ce but directement, simplement en s’abstenant de manger. La boulimique atteint ce but indirectement en mangeant autant que ça lui plaît et en vomissant ensuite une bonne partie de la nourriture qu’elle absorbe. Dans la compétition pour la minceur absolue, la véritable anorexique est un composite de Jules César, Alexandre le Grand, et Napoléon. Dans pas mal de cas, elle fait si bien qu’elle se fait littéralement mourir de faim.

Contrairement à ce que l’étymologie du mot suggère trompeusement, l’anorexique a de l’appétit. Elle veut toujours manger autant que nous le faisons et même bien plus, puisqu’elle a plus faim que nous. Certaines patientes anorexiques craignent que si elles mangeaient une simple bouchée, elles ne cesseraient pas de manger. En d’autres termes elles deviendraient boulimiques. Et c’est, en fait, ce qui arrive de temps en temps. C’est pourquoi ces personnes ne se détendent jamais. à travers un effort surhumain, elles ont triomphé de leur instinct normal et maintenant l’esprit de la minceur inhumaine les possède si complètement que la notion de possession démoniaque convient mieux à leur cas que le vocabulaire de la psychiatrie moderne. La nourriture dont elles avaient autrefois besoin devient vraiment répugnante. Chaque fois leur docteur ou quelque parent sensé les amène à absorber un aliment, elles se sentent nauséeuses. Elles savent que, en un simple instant, elles pourraient perdre tout ce qu’elles se sont si durement efforcé d’acquérir et leur relation d’amour-haine à la nourriture est incompréhensible. L’énorme énergie à chaque chose qu’elles entreprennent accomplit un double but: elle éloigne de leur esprit le désir de manger et elle les aide à perdre plus de poids.

L’anorexie frappe les meilleures et les plus brillantes des jeunes femmes. La victime typique est bien éduquée, talentueuse, ambitieuse, avide de perfection. Elle représente le type d’accomplissement supérieur et elle sait qu’elle est le jouet des règles suggérées par les voix les plus puissantes de notre culture, y compris la profession médicale. Les chercheurs de l’école médicale d’Harvard ont récemment « découvert » que le poids autrefois considéré comme idéal pour les femmes est trop haut de trente-cinq pour-cent et que la baisse de celui-ci donnerait aux femmes « une bien meilleure chance de survie. »

L’anorexique est une citoyenne trop fidèle à notre monde fou pour suspecter que, si elle écoute l’esprit unanime de la réduction du poids, elle est poussée vers l’autodestruction. Personne ne peut la convaincre qu’elle est réellement malade. Elle interprète toutes les tentatives de l’aider comme des conspirations envieuses de personnes qui aimeraient la déposséder de sa victoire péniblement acquise, étant incapables de l’égaler. Elle est fière d’accomplir ce qui est peut-être le seul et unique idéal encore commun à toute notre société, la sveltesse.

Beaucoup de femmes aimeraient être anorexiques mais, heureusement, très peu ont réussi. Quoique l’anorexie authentique soit statistiquement autant en augmentation que les autres désordres alimentaires, elle reste rare en nombre absolu. La réussite est si difficile à atteindre que les échecs sont innombrables. Les boulimiques sont des anorexiques virtuelles qui, désespérant de le devenir, font tout le chemin vers l’autre extrême. Et ensuite, par des moyens artificiels, elles se débrouillent pour supprimer les effets de leurs défaites constamment répétées. Ce qui explique pourquoi, dans la boulimie de type vomitif, le pronostic est meilleur que dans la véritable anorexie.

La boulimie de type vomitif est toujours gagnante en quelque sorte. D’une façon neutre, contrairement à la véritable anorexique, elle peut être juste aussi mince que la mode l’exige et pas plus. Dans les premiers stades de sa maladie, quand les conséquences physiques de ses pratiques alimentaires ne se sont pas matérialisées, elle pourrait se sentir aussi satisfaite d’elle-même que sa sœur anorexique. Elle peut manger son gâteau et ne pas l’avoir dans son estomac assez longtemps pour assimiler les calories détestées. Finalement, sa santé se détériore et elle paie chèrement ses orgies mais pas en ce qui concerne ce qui lui importe le plus. Elle ne devient jamais trop grosse.

L’exercice

Étant donné la relation sens dessus dessous de notre culture à la nourriture, ce n’est pas l’augmentation des désordres alimentaires qui est étonnante mais plutôt le fait que beaucoup de gens mangent plus ou moins normalement. Contrairement à ce que nos nihilistes et relativistes nous disent, il y a une nature humaine et la résistance est telle qu’elle se débrouille souvent pour s’ajuster aux plus bizarres folies culturelles.

Pour copier l’impératif de la minceur sans s’engager dans des pratiques qui mettent en danger leur santé ou détruisent leur respect d’elles-mêmes, beaucoup de personnes ont une arme secrète: elles font de l’exercice. Elles dépensent beaucoup de leur temps à marcher, courir, faire du jogging, faire de la bicyclette, nager, faire du cheval, gravir des montagnes, et à pratiquer d’autres activités horriblement ennuyeuses et ardues dans le seul but d’éliminer des calories indésirables.

L’aspect irritant de l’exercice est sa justification politiquement correcte avec des termes tels vie en plein air, communion avec la nature, la mère terre, Thoreau, Rousseau, écologie, vie saine, le sort des victimes, et les autres excuses habituelles. La seule motivation réelle est le désir de perdre du poids.

Il y a quelques mois, The Stanford Daily a publié le jugement d’un psychiatre local, je crois, affirmant que quelques étudiantes font une utilisation excessive et compulsive des équipements de gymnastique. L’année suivante, je suppose que cette personne sera officiellement créditée de la découverte d’un syndrome entièrement nouveau, la névrose gymnastique peut-être, ou la boulimie de jogging…

N’avons-nous pas besoin d’une étiquette spéciale, aussi, pour ces professeurs grassouillets qui se traînent sur les collines de Stanford en portant un lourd poids dans chaque main? Ils croient visiblement que le plus atroce supplice, le plus profitable sera en termes de rajeunissement personnel. Avec la transpiration ruisselant sur leur visage, aveuglant leurs yeux follement implorants, ils évoquent les plus exotiques tortures de l’Enfer de Dante. Étant titularisés, ils pourraient passer leur vie dans le confort et la sécurité. Le spectacle qu’ils offrent nous fait nous demander si la description de l’enfer par le poète est après tout aussi outrageante que le clament nos humanistes. Si d’eux-mêmes ils recréent volontairement les pires aspects de l’enfer dans leur temps de loisir, sans contrainte extérieure, ils démontrent involontairement le réalisme qu’ils questionnent imprudemment.

Que fais-je moi-même sur ces collines de Stanford? . . . . Est-ce votre question? Cela n’a pas de pertinence dans notre propos et ne mérite aucune réponse. Je signale cependant que personne ne m’a jamais vu porter quoi que ce soit dans les mains dans le but de me rendre plus lourd que je ne suis.

Nous vivons à une époque où les plus saines et les plus malsaines actions peuvent avoir la même motivation. La véritable raison pour laquelle beaucoup de jeunes gens, en particulier des femmes, rejoignent les rangs des fumeurs, ces temps-ci, ou ne cessent pas de fumer, même malgré les conseils du gouvernement, est la crainte de gagner du poids, une crainte que ce même gouvernement, curieusement, fait de son mieux pour encourager et intensifier.

La nature mimétique des désordres alimentaires modernes

Quelle est la cause de tout cela? Comme je l’ai déjà observé, nous ne pouvons pas plus longtemps blâmer les boucs émissaires institutionnels favoris battus à mort par nos maîtres à penser des deux derniers siècles. Il y a longtemps que ces bêtes de somme se sont effondrées, exactement comme le fameux cheval de Nietzsche à Turin. Chacun peut continuer à battre des chevaux morts durant plusieurs décades, sans aucun doute, en particulier dans des séminaires universitaires, mais même là, il y aura une fin. Personne ne peut réellement croire que nos familles, le système des classes, le genre masculin entier, les églises chrétiennes, ou même une administration universitaire répressive, pourrait être responsable de ce que cela continue.

Tôt ou tard, nous devons finalement identifier l’obstacle féroce et vivace que les théories modernes et postmodernes n’anticipent jamais, le convive sans invitation auquel personne ne s’attend, le rival mimétique. Aussi longtemps qu’elles sont respectées, les prohibitions détestées gardent ce commandeur vivant hors de vue. Elles rendent la rivalité mimétique plus difficile, sinon impossible.

Aussi bien le modernisme que le postmodernisme sont désarmés quand ils sont confrontés à l’intensification de la rivalité mimétique qui accompagne nécessairement la dissolution de toutes les prohibitions. Comme ces insectes qui continuent de construire leurs nids quand leurs œufs ont disparu, nos enseignants modernistes et post-modernistes continueront de blâmer les prohibitions mortes jusqu’au jour fatal, mais leurs étudiants, un jour, devraient finalement contester ce dogme.

Il y a quelques années, une formule populaire de notre individualisme contemporain était: la quête du numéro un. Si nous étions contents de nous-mêmes, nous ne devrions rien chercher; or la plupart de nous découvrons que, loin d’être numéro un, nous sommes perdus dans la foule. Dans chaque chose cela nous importe, il y a toujours quelqu’un qui semble supérieur, en apparence, en intelligence, en santé, en richesse, et plus épouvantable que tout ces temps-ci, en sveltesse. Même une orientation radicale des déconstructeurs vers les mystiques orientales ne nous donnera pas la paix que nous cherchons. Les Occidentaux sont toujours contraints à l’action et, quand ils n’imitent plus des héros et des saints ils sont conduits dans le cercle infernal de la futilité mimétique. Même à ce niveau, et même surtout à ce niveau, le statut de numéro un ne peut être atteint que par un travail dur et une compétition coupe-gorge.

Les personnes avec des désordres alimentaires ne sont pas des personnes avec une gueule de bois religieuse, les traditionalistes et les fondamentalistes, mais les plus « libérés. » Je me souviens d’une émission de Seinfeld sur NBC qui cernait brillamment la « normalité » de la névrose boulimique dans notre monde. à la fin d’un repas dans un restaurant new-yorkais, une jeune femme va dans la salle de bain vomir une grosse assiettée de spaghettis qu’elle vient juste de manger. Elle l’annonce à sa compagne, une autre femme, dans le même ton tranquille et neutre qu’en d’autres temps elle aurait dit: « Je vais mettre du rouge à lèvres. »

Elle se comporte comme ces Romains décadents dont les histoires horrifiaient ma jeunesse innocente mais elle n’a pas besoin d’esclaves pour chatouiller sa gorge. Une bonne Américaine sûre d’elle peut s’occuper elle-même de tout. Elle joue à la fois le maître et l’esclave d’une façon si efficace et neutre que tout semble parfaitement naturel et légitime. Elle a acheté ces spaghettis avec son propre argent et elle peut en faire ce qui lui plaît. Nous sentons que chaque chose dans sa vie, depuis sa carrière professionnelle jusqu’à ses histoires d’amour, doit être agencé selon la même efficacité. En regardant cette émission, j’ai été émerveillé une fois de plus par la supériorité de l’expression dramatique qui peut suggérer en un éclair ce que des volumes de « recherche » pompeuse n’arriveront jamais à appréhender.

Comparés à la jeune femme sur NBC, les Romains décadents étaient d’innocents sensualistes. Eux aussi mangeaient et vomissaient tour à tour, mais pour eux-mêmes seulement et pour personne d’autre. Ils cherchaient réellement le numéro un. Notre boulimique moderne mange pour elle-même, certainement, mais elle vomit pour les autres, pour toutes ces femmes qui surveillent la taille des autres.

Le désir mimétique vise la sveltesse absolue de l’être rayonnant qu’une autre personne est toujours dans nos yeux mais que nous ne sommes jamais nous-mêmes, au moins à nos propres yeux. Comprendre le désir c’est comprendre que l’égocentrisme est indiscernable de l’hétérocentrisme.

Les stoïques me disent que nous devrions trouver refuge en nous-mêmes, mais nos egos boulimiques sont inhabitables et c’est ce qu’Augustin et Pascal ont déjà découvert. Aussi longtemps que nous ne sommes pas pourvus d’un but digne de notre vacuité nous copierons la vacuité des autres et régénérerons constamment l’enfer que nous essayons de fuir.

Aussi puritains et tyranniques qu’aient pu être nos ancêtres, leurs principes religieux et éthiques pourraient être considérés impunément, et en effet nous pouvons voir le résultat. Nous sommes réellement nos propres maîtres. Les dieux que nous nous donnons sont auto-générés dans le sens où ils dépendent entièrement de notre désir mimétique. Nous réinventons ainsi des maîtres plus féroces que le Dieu du christianisme le plus janséniste. Aussitôt que nous violons l’impératif de minceur, nous souffrons toutes les tortures de l’enfer et nous nous trouvons sous l’obligation redoublée de jeûner. Nos péchés sont inscrits dans notre chair et nous devons les expier jusqu’à la dernière calorie, à travers une privation plus sévère que n’importe quelle religion n’en a jamais imposé à ses adeptes.

Même avant que l’impératif de minceur apparût dans notre monde, Dostoïevski réalisa que l’homme nouveau, libéré, générerait de cruelles formes d’ascétisme enracinées dans le nihilisme. Le héros de La jeunesse inexpérimentée jeûne afin de se démontrer sa volonté de puissance. Plus tôt même, Stendhal, quoique hostile à la religion, avait détecté la même tendance dans la culture française post-révolutionnaire. Le héros du Rouge et le noir (1830) s’abstient de manger afin de démontrer qu’il peut être Napoléon.

Il y a une grande ironie dans le fait que le processus moderne d’écrasement de la religion en produit d’innombrables caricatures. On nous dit souvent que nos problèmes sont dus à notre incapacité à nous débarrasser de notre tradition religieuse mais ce n’est pas vrai. Ils sont enracinés dans la débâcle de cette tradition, qui est nécessairement suivie par la réapparition dans un costume moderne de divinités plus anciennes et plus féroces enracinées dans le processus mimétique.

Nos désordres alimentaires ne sont pas contigus à notre religion. Ils ont leur origine dans le néopaganisme de notre temps, dans le culte du corps, dans la mystique dionysiaque de Nietzsche, le premier de nos grands diéteurs, d’ailleurs. Ils sont causés par la destruction de la famille et d’autres garde-fous contre les forces de la fragmentation et de la compétition mimétiques, déchaînées par la fin des prohibitions. Ces forces pourraient recréer l’unanimité uniquement à travers des boucs émissaires collectifs, ce qui ne pourrait pas se produire, heureusement, dans notre monde, parce que notre notion de personne humaine, même dégradée en individualisme radical, prévient le rétablissement d’une communauté fondée sur la violence unanime. Ce qui explique pourquoi les phénomènes marginaux que je souligne se multiplient maintenant. Parmi ceux-ci, des éléments judéo-chrétiens néo-païens et corrompus sont mélangés d’une façon si complexe que, pour les démêler tous, une analyse plus détaillée serait nécessaire.

Le processus qui a rejeté Dieu d’abord, puis l’homme, et finalement même l’individu, n’a pas détruit le désir compétitif qui, au contraire, devient de plus en plus intense. C’est ce désir compétitif qui nous accable de fardeaux énormes et futiles et nous essayons vainement de nous en débarrasser en accusant les vieux boucs émissaires des modernistes et post-modernistes.

Mais viennent enfin de bonnes nouvelles. Tout le problème est sur le point d’être résolu de la façon la plus moderne et technologique. Des chercheurs viennent de développer une nourriture vraiment miraculeuse qui sera « très savoureuse, » prétendent-ils, mais pas du tout nourrissante: elle sera entièrement évacuée. Très bientôt, donc, nous serons capables de jouir d’une perpétuelle orgie et manger vingt-quatre heures par jour sans même avoir à vomir! Nous passerons toujours une certaine quantité de temps dans la salle de bain, je suppose, mais pas pour une raison anormale; chaque chose sera parfaitement normale et légitime. C’est le plus réconfortant. Cette grande découverte pourrait bien être la victoire finale de la science moderne sur toutes nos fausses superstitions métaphysiques.

Un parallèle anthropologique: le potlatch

Notre hystérie de minceur est unique, sans aucun doute, parce qu’elle est inséparable de notre unique marque « individualisme » radical et radicalement autodestructeur, mais quelques caractéristiques de notre comportement courant sont reproduites dans d’autres cultures, par exemple dans le célèbre potlatch du Nord-Ouest américain. Le grand sociologue américain Thorstein Veblen était déjà conscient de ce fait et dans sa Théorie de la classe de loisir, il discute le potlatch dans le contexte de ce qu’il appelle la consommation ostentatoire.

N’importe où, étaler la richesse de quelqu’un a toujours semblé important à la catégorie de nouveau riche, et dans notre monde il n’y a jamais eu autant de nouveaux riches qu’en Amérique. Immigrants ou enfants d’immigrants, ces personnes ne pourraient pas prétendre qu’elles venaient de vieilles et prestigieuses familles; l’argent était le seul instrument de leur snobisme.

Quand les riches s’habituent à leur propre richesse, la consommation ostentatoire franche perd son attrait et les nouveaux riches se transforment en anciens riches. Ils perçoivent ce changement comme le summum du raffinement culturel et ils font de leur mieux pour le rendre aussi ostentatoire que la consommation antérieure. Ils inventent une non-consommation ostentatoire, donc, superficiellement coupée de l’attitude qu’elle supplante mais, à un niveau plus profond, c’est une escalade mimétique du même processus.

Dans notre société la non-consommation ostentatoire est présente dans beaucoup de domaines, dans les vêtements par exemple. Le jean déchiré, la veste mal ajustée, les pantalons trop larges, le refus de s’habiller bien, sont des formes de non-consommation ostentatoire. La lecture politiquement correcte de ce phénomène est que les jeunes gens riches considèrent leur propre pouvoir d’achat supérieur avec un sentiment de culpabilité, et ils désirent, si ce n’est d’être pauvres, au moins de sembler pauvres. Cette interprétation est trop idéaliste. Le but réel est une indifférence calculée aux vêtements, un rejet ostentatoire de l’ostentation. Le message est: « Je suis au-delà d’un certain type de consommation. Je cultive des plaisirs plus ésotériques que la foule. » S’abstenir volontairement de quelque chose, quoi que ce soit, est la démonstration ultime qu’on est supérieur à quelque chose et à ceux qui la convoitent.

Plus nous sommes riches, plus les objets pour lesquels nous daignons concourir doivent être les plus précieux. Les gens très riches ne se comparent plus eux-mêmes à travers la médiation des vêtements, des automobiles, et même des maisons. En d’autres termes, plus nous sommes riches, plus c’est ce qui est le moins grossièrement matérialiste que nous pouvons avoir les moyens de nous payer pour être dans une hiérarchie de jeux compétitifs qui devient de plus en plus raréfié alors que l’escalade continue. Finalement ce processus pourrait se transformer en un rejet complet de la compétition, ce qui n’est pas toujours la compétition la plus intense de toutes mais pourrait l’être.

Pour mieux comprendre ceci, nous n’avons qu’à penser au potlatch qui n’illustre pas réellement le type simple de consommation ostentatoire mais le type inversé. Chez les Kwakiutl et d’autres tribus indiennes du nord-ouest, les grands chefs démontraient leur supériorité en distribuant leurs possessions les plus précieuses à leurs concurrents, les autres grands chefs. Ils essayaient tous de surpasser les autres dans leur mépris de la richesse. Le gagnant était celui qui abandonnait le plus et recevait le moins. Ce jeu étrange était institutionnalisé et il aboutissait à la destruction des biens que les deux groupes, en principe, essayaient de donner à l’autre, tout comme la plupart des groupes humains font dans toutes sortes d’échange rituel.

D’immenses quantités de richesses étaient ainsi gaspillées dans des manifestations compétitives d’indifférence à la richesse, le but réel de cela était le prestige. Il peut y avoir des rivalités de renoncement plutôt que d’acquisition, de privation plutôt que de plaisir.

A un moment, les autorités canadiennes ont rendu le potlatch illégal et nous pouvons bien comprendre pourquoi. Elles réalisaient que cette recherche de prestige collectif bénéficiait finalement seulement aux grands chefs et avait un impact négatif sur la grande majorité du peuple. Il est toujours dangereux pour une communauté de placer des formes négatives de prestige devant les formes positives qui ne contredisent pas encore les besoins réels des êtres vivants.

Même dans notre société, il peut y avoir un aspect compétitif au don de cadeaux qui, dans le potlatch, devient exacerbé au-delà presque de la reconnaissance. Le but normal de l’échange de cadeaux, dans toutes les sociétés, est d’empêcher les rivalités mimétiques d’échapper à tout contrôle. Cependant, l’esprit de rivalité est si puissant qu’il peut transformer de l’intérieur même des institutions qui existent seulement dans le but de le prévenir. Le potlatch témoigne du formidable entêtement de la rivalité mimétique. Il pourrait être défini comme la tranche gelée de la crise mimétique qui devient ritualisée et finalement joue un rôle, mais à un grand coût, dans le contrôle et l’atténuation de la fièvre compétitive.

Dans chaque société, la compétition peut assumer des formes paradoxales parce qu’elle peut contaminer les activités qui lui sont le plus étrangères, en particulier le don. Dans le potlatch, aussi bien que dans notre monde, la politique du toujours moins peut se substituer à la politique du toujours plus et finalement signifier la même chose.

La minceur surnaturelle pourrait bien être dans notre société ce qu’une grande destruction de couvertures et de fourrures était chez les Indiens du nord-ouest, avec cette différence, cependant, que dans le potlatch tout est sacrifié à la fierté du groupe, qui était incarné par le grand chef alors que, dans le monde moderne, nous concourrons comme individus, contre tous les autres individus. La communauté n’est rien et l’individu est tout. Nous avons identifié l’ennemi et c’est nous. Chaque individu finit par devenir l’équivalence personnalisée de la folie du potlatch.

Une brève histoire de la diète compétitive

La clé anthropologique ouvre l’antichambre de la diète compétitive mais le sanctuaire intime reste fermé. Puisque les phénomènes mimétiques tendent toujours à s’intensifier, ils doivent avoir un commencement, un développement, et finalement un achèvement, qui n’est pas toujours visible dans le cas de nos désordres alimentaires… Les phénomènes mimétiques ont leur propre temporalité et histoire spécifique et ils doivent être lus avec une clé aussi bien historique qu’anthropologique.

L’histoire de la fureur de sveltesse peut être reconstituée, au moins en partie. Tout a commencé, comme il se doit, comme dans un conte de fées, avec quelques belles femmes prestigieuses dans les tout premiers rôles. Le plus important de ces modèles mimétiques était Elizabeth d’Autriche, l’épouse de l’Empereur Franz Joseph, mieux connue sous le nom de Sissi. Elle se présentait elle-même comme une « femme nouvelle. » Étant malheureuse comme épouse et mère elle recherchait une identité par elle-même, loin des obligations cérémonielles. Elle essayait de la trouver dans une culture spéciale du corps qui faisait d’elle un prototype de la femme moderne et « avancée » (voir Vandereycken et van Deth).

Avec l’épouse de Napoléon III, l’Impératrice Eugénie de France, une autre beauté célèbre, Sissi mit fin à la crinoline qui emprisonnait la partie inférieure du corps de la femme. à une rencontre de leurs deux maris impériaux, ces grandes dames se sont retirées dans une pièce privée dans le but, nous a-t-on dit, de comparer leurs tailles respectives. Cet épisode suggère une sorte de compétition naissante entre elles deux, exactement ce qu’il fallait pour commencer un mécanisme de rivalité mimétique chez les nombreuses dames aristocratiques qui n’avaient rien à faire sinon regarder Sissi et Eugénie et copier leur comportement jusqu’au moindre détail. Les deux impératrices ont certainement joué un rôle dans le déclenchement de la rivalité mimétique qui s’est toujours élargi et intensifié depuis. Après la Première Guerre Mondiale, l’intensification a atteint la classe moyenne et après la Seconde Guerre Mondiale, au moins dans l’Occident opulent, s’est étendue à toutes les classes sociales.

Le plan de vie de Sissi était typiquement anorexique; elle exigeait un régime hypocalorique strict et elle se consacrait à la gymnastique et à divers sports d’une manière prophétique pour notre propre époque. Nous avons toujours des princesses, bien sûr, mais en suivant le reste de notre civilisation, elles sont descendues d’un cran ou deux. Le mécanisme boulimique leur est plus caractéristique que l’anorexie héroïque de la « véritablement » donquichottesque Sissi.

Il est intéressant d’observer que les premières descriptions cliniques de l’anorexie ont été écrites en même temps que Sissi et Eugénie exerçaient leur plus grande influence (Louis-Victor Marce en 1860, Lasegue et Gull en 1873). Cette première anorexie médicale semble avoir principalement été une maladie de la classe supérieure.

Les spécialistes reconnaissent volontiers la dimension mimétique des désordres alimentaires mais leur compréhension reste superficielle. Ils sont conscients que quand un cas de boulimie devient connu dans un collège, quelques jours plus tard, il pourrait y avoir des centaines de cas. Mais ils conçoivent toujours l’imitation dans les termes du dix-neuvième siècle comme une contagion sociale purement passive décrite par des auteurs tels Tarde, Baldwin, Le Bon, etc. Ils ne voient pas la dimension compétitive, l’escalade toute mimétique. Ils ne voient pas, donc, qu’ils traitent d’un phénomène historique.

La rivalité s’intensifie avec l’augmentation du nombre des imitateurs. La raison de la répugnance à percevoir l’escalade est que nous détestons reconnaître nos propres lubies mimétiques autant que nous raffolons de reconnaître la mimesis des autres. Toutes les cultures tendent à être comiques dans les yeux des autres mais jamais dans nos propres yeux. La même chose est vraie du passé en relation au présent.

L’esprit de rivalité pourrait triompher en l’absence de n’importe quel rival spécifique. Tout le processus est une version adoucie de « la guerre de tous contre tous » de Hobbes. Il pourrait aussi être comparé à une série de records athlétiques qui deviennent de plus en plus vite battus au fur et à mesure que de plus en plus de gens essayent de les battre.

L’exagération constante du syndrome collectif est inséparable de sa diffusion à des foules de plus en plus énormes. Une fois que l’idéal mimétique est défini, chacun essaie de surpasser chaque autre dans la qualité désirée, ici la sveltesse, et le poids considéré comme le plus désirable chez une jeune femme ne peut que descendre. Toutes les lubies et les modes opèrent dynamiquement parce qu’elles opèrent mimétiquement. Les historiens se concentrent exclusivement sur la phase suprême, juste avant l’effondrement. Ils veulent amuser leurs lecteurs avec les sottises du passé et les persuader simultanément que leur propre rationalité supérieure protège notre monde d’excès similaires.

Les stars hollywoodiennes des années trente semblent assez dodues pour nos standards mais elles semblaient élégamment minces à leur propre époque et, pour les standards de l’avant-première Guerre Mondiale, elles apparaissaient carrément maigres. Avant 1940 la tendance était si puissante que les pénuries de nourriture de la Seconde Guerre Mondiale ne l’ont même pas ralentie. Depuis cette époque, c’est devenu plus extrême à chaque décade qui passe. L’étape critique est atteinte quand la compétition se nourrit exclusivement d’elle-même, oubliant ses objectifs initiaux. Les femmes anorexiques ne s’intéressent pas du tout aux hommes; tout comme ces hommes, elles concourent entre elles, simplement pour la compétition elle-même.

L’idéal anorexique de l’émaciation radicale affecte de plus en plus de domaines de l’activité humaine. Il déforme nos jugements professionnels. Les personnes trop grosses se plaignent, sans aucun doute à juste titre, qu’elles sont l’objet d’une discrimination sociale et économique.

Le Jules César de Shakespeare se méfie de la minceur de Cassius. Il y détecte l’envie et le ressentiment qui, en effet, caractérise ce personnage. De nos jours c’est de la corpulence que nous nous méfions. Cette volte-face, cependant, pourrait ne pas être tout à fait ce qu’il semble. Ce qui a changé n’est pas nos sentiments les plus profonds mais la culture dans laquelle nous vivons, qui est devenue une culture de la méfiance et, non sans raison peut-être, nous considérons les gens minces comme plus capables de copier que les corpulents.

Notre distorsion anorexique du passé

Pour voir ce qui se trame, nous nous débrouillons pour nous duper en ce qui concerne le passé, penchant vers diverses demi-vérités ou des mensonges effrontés que, comme tous propagandistes, nous répétons ad nauseam. L’un d’eux consiste à attribuer au passé européen dans sa totalité une prédilection excessive pour les femmes corpulentes, enraciné, prétendons-nous, dans une obsession de la nourriture résultant de l’état de semi-famine qui était normale ces temps-là.

Tant historiquement qu’esthétiquement, cette théorie est primaire. Dans l’Europe préindustrielle, plus de 80% des gens vivaient sur ces petites unités indépendantes de production de nourriture qui s’appelaient fermes. Même s’ils l’avaient voulu, les plus tyranniques souverains et les plus injustes propriétaires auraient trouvé extrêmement dangereux d’affamer leurs propres fermiers. Ils n’étaient pas assez stupides pour oublier qu’ils dépendent de ces gens pour la production de leur propre nourriture.

Durant leur occupation de l’Europe occidentale, les Nazis ont affamé les habitants urbains assez efficacement mais les fermiers et toutes les personnes en relation avec des fermes ne mouraient jamais de faim. Les seuls dirigeants qui ont réussi à créer d’énormes famines furent Staline et Mao qui, en obéissance à leur dogme communiste, ont détruit le fermage indépendant et tué plus de gens que toutes les famines médiévales réunies.

L’idée que la semi-famine était une caractéristique plus ou moins permanente de la vie dans l’Europe préindustrielle est une grossière falsification de l’évidence et, même si des pénuries de nourriture avaient été aussi communes qu’on le prétend maintenant, il est plus que douteux qu’elles aient influencé la conception de la beauté féminine soutenue par les peintres et les sculpteurs. En ces temps-là, les modes esthétiques n’avaient pas leur origine dans les classes les plus basses mais avec les personnes trop étroitement liées aux cercles dirigeants pour ne pas partager leurs privilèges, du moins tant que la nourriture était concernée. Même en temps de famine, les artistes étaient certainement parmi les derniers à avoir faim. Il n’y a rien qui suggère qu’ils aient rêvé de nourriture la moitié de ce que nous faisons.

L’impératif de corpulence que nous clamons pour le passé est une grossière projection de notre propre obsession de la nourriture, une manœuvre évidente pour dénier notre propre singularité. Nos innombrables livres de cuisine et magazines gastronomiques, notre fausse gaieté dans le domaine alimentaire, nos interminables émissions de cuisine et notre perpétuelle célébration du bien manger, démontrent que la culture la plus obsédée par la nourriture dans l’histoire occidentale est la nôtre. Cette obsession est un symptôme d’anorexie bien connu.

à en juger par l’histoire de la peinture, il n’y a jamais rien eu de vaguement similaire dans le passé à notre préoccupation de ce qu’une femme doit peser, ou des possibles dépôts de cellulite sur les cuisses des femmes peintes par des personnes comme Rembrandt et Rubens!

Avant notre siècle, il y a eu des variations du goût, sans aucun doute, dans les écoles de peinture aussi bien que chez les peintres individuels mais ils ne peuvent être réduits à aucun simple facteur. Dans la peinture flamande, des femmes semblent plus corpulentes, en règle générale, que dans la peinture italienne mais les exceptions abondent. Vermeer peint des silhouettes féminines plus minces que Titien et Tintoret. Devons-nous supposer qu’il était le mieux nourri des trois?

Avec la possible exception des énormes seins, ventres et derrières des Vénus préhistoriques, l’impératif de corpulence dans l’histoire de l’art semble être un des moindres bobards dans la vaste constellation des mythes générés par notre passion pour la minceur surnaturelle. Afin de ne pas percevoir combien nous sommes exceptionnels, nous traitons l’exception – nous-mêmes – comme la règle et la règle – tous les autres – comme l’exception. Nous déplorons pieusement les « erreurs ethnocentriques » qui bien auparavant se dissolvaient dans la massive uniformité de notre époque mais nous ne notons jamais la seule erreur qui nous afflige tous, l’erreur « modernocentrique. »

La tendance à nous prendre pour le nombril de l’univers et à juger chaque chose de notre point de vue tordu est visible dans tous les domaines de notre culture. Une de nos réelles bourdes est l’interprétation courante de l’ascétisme religieux comme « une forme précoce d’anorexie. » Elle devrait être appariée avec la justification révélatrice que quelques anthropologues fournissent pour l’infanticide dans la culture archaïque: « un moyen précoce de contrôle de la population. »

Il y a un ascétisme religieux authentique et de grands travaux témoignent de son existence dans toutes les périodes de notre histoire. Cependant, quand la sainteté est officiellement valorisée, le désir non d’être un saint mais d’être considéré comme tel doit devenir un but de la rivalité mimétique. Tout comme d’autres types de comportement humain, l’ascétisme religieux peut être compétitif. Mais les églises étaient en garde contre des distorsions qui, tout au plus, impliquaient quelques centaines de personnes, pas des millions comme nos désordres alimentaires courants. Nous détestons tant notre passé chrétien que nous l’accusons simultanément d’encourager l’anorexie et de « décourager les grands mystiques. » Nous ne lui donnons jamais le bénéfice du doute ni n’envisageons la possibilité qu’il pourrait avoir encouragé le mysticisme tout en décourageant l’anorexie.

Ceux qui méprisent le passé ne semblent jamais suspecter que les pires excès se passent maintenant sous leurs nez, à une échelle sans précédant, sans doute, depuis le début de l’histoire de l’humanité. Au Moyen-Âge, la possibilité d’ascétisme faux était toujours reconnue, au moins par des observateurs intelligents, alors que nos désordres alimentaires sont discutés exclusivement dans des termes médicaux, comme s’ils n’avaient rien à faire avec la culture en général et à son évolution récente.

Le problème de nos observateurs « scientifiques » est qu’ils adorent les mêmes idoles que leurs patients. Ils pourraient être eux-mêmes des diéteurs compulsifs, ou des soi-disant diéteurs. Peu de gens veulent être des saints de nos jours mais chacun essaie de perdre du poids.

Avec la fin des dernières prohibitions religieuses restantes, un rituel des plus bienveillants et merveilleux a pris fin, le repas familial, un barrage majeur, sans aucun doute, sur le chemin de la boulimie vomitive. La nourriture industrielle est incontestablement plus facile à vomir que la cuisine de votre mère. La dérégulation des repas a eu des effets similaires à la dérégulation du trafic aérien. Tout le processus est devenu bon marché, sans doute, mais cahoteux, chaotique, peu sûr, et suprêmement inconfortable. De plus en plus de gens mangent seuls, à des heures irrégulières, et ils consomment en hâte de grandes quantités de cochonneries. Il est intéressant que, dans leurs fameuses orgies, les patientes boulimiques accentuent ces caractéristiques typiques à un point caricatural. Elles montrent une préférence marquée pour la pâtisserie bon marché et toutes les horreurs graisseuses et en bouillie produites par notre industrie alimentaire, qu’elles consomment en grande hâte. Cette hâte est le seul point de ressemblance avec le repas de Pâques.

Dans le monde « développé, » les forces qui nous tirent en direction de la consommation sont juste aussi puissantes que les forces qui nous tirent en direction du jeun. à côté de la consommation excessive, il y a le bas prix de la nourriture, son caractère tout-prêt, l’énorme pression publicitaire et aussi, last but not least, l’effondrement de toutes les contraintes religieuses et éthiques.

Toute notre culture semble de plus en plus une conspiration permanente pour nous empêcher d’atteindre les buts qu’elle nous assigne perversement. Ce n’est pas étonnant si nous appartenons à aussi la culture dont beaucoup de gens veulent se mettre en marge, comme un résultat d’épuisement absolu, et aussi, peut-être, comme une sorte particulière d’ennui. Aux États-Unis, l’obésité est même plus en augmentation que l’extrême sveltesse, spécialement dans ces zones géographiques ces classes sociales qui sont moins « dans le vent » que le reste d’entre nous. Personne ne peut s’empêcher de ressentir de la sympathie pour tous ces marginaux. Dans tous les aspects de la vie, l’oscillation entre tout et rien, qui est le fruit de la compétition hystérique, est de plus en plus visible. Même en Europe où autrefois toutes les classes vivaient toujours dans tous les quartiers, les villes sont divisées entre des sections dilapidées et les zones avec les maisons énormes et les pelouses soignées.

La culture de l’anorexie

Les escalades mimétiques qui culminent en anorexie/boulimie sont au travail dans tous les domaines de notre culture. La plus révélatrice, sans doute, est celle de la « haute culture, » qui était la première, probablement, à être contaminée par des tendances « anorexiques » longtemps avant que le poids soit devenu l’obsession universelle.

Dans tous les arts, à commencer par la peinture, et en continuant avec la musique, l’architecture, la littérature, et la philosophie, l’idéal de radicalisme et de révolution ont été longtemps dominants. Ce que ces labels impliquent concrètement est que l’escalade d’un jeu compétitif consiste invariablement à écarter un par un tous les principes et toutes les pratiques traditionnels de chaque art. Les successeurs se consacrant toujours aux mêmes principes anti-mimétiques que leurs prédécesseurs, ils doivent paradoxalement les imiter en supprimant ce qui n’était pas encore écarté par les précédentes vagues de radicalisme. à chaque génération, un nouveau groupe d’iconoclastes se vante d’être les seuls authentiques révolutionnaires, mais en réalité ils s’imitent tous les uns les autres et plus ils essaient, moins ils peuvent échapper à l’imitation. Il y a eu des interruptions temporaires de cette dynamique, sans aucun doute, et même de brefs revirements, dans l’histoire globale du modernisme, mais la principale poussée est indéniable et elle est devenue si évidente que les systèmes de la révolution se sont finalement brisés ou sont en train de se briser.

En peinture, le rendement réaliste de l’ombre et de la lumière a été écarté en premier, et de plus en plus d’éléments essentiels, la perspective traditionnelle, et finalement toute forme reconnaissable, et la couleur elle-même. En architecture et en ameublement l’évolution fut la même. En poésie, le rythme a été abandonné, et ensuite tous les aspects métriques. Le mot « minimalisme » désigne maintenant une école particulière seulement, mais il va bien avec toute la dynamique du modernisme. En poésie, dans le roman, dans le drame, et dans tous les autres genres d’écriture, ce processus continue à se répéter. D’abord, tout contexte réaliste est éliminé, puis l’intrigue, puis les personnages; finalement les phrases perdent leur cohérence et même les mots eux-mêmes, qui pourraient être remplacés par un fouillis de lettres significatif ou, encore mieux, incohérent.

Toutes les écoles, bien sûr, ne suppriment pas les mêmes choses en même temps et des différences locales ont souvent abouti en flambées créatives brillantes si elles n’étaient éphémères. Finalement, alors que chaque personne et chaque chose tend vers le même néant absolu qui est maintenant triomphant dans tous les champs de l’effort esthétique, de plus en plus de critiques commencent à faire face au fait que la nouveauté vigoureuse se tarit. L’art moderne est achevé et sa fin était certainement hâtée, sinon entièrement causée, par le tempérament de plus en plus anorexique de notre siècle.

Non seulement notre littérature est baignée de l’esprit de l’anorexie et de la boulimie mais ces conditions sont maintenant le sujet de travaux littéraires comme ceux de Valérie Rodriguez, La Peau à l’envers, le roman d’une boulimique ou de Stephanie Grant, La Passion d’Alice. Un jour, sans doute, il y aura une section MLA consacrée à ce nouveau champ appétissant. Mais je doute que quelqu’un égale bientôt L’Artiste de la faim de Franz Kafka. Afin de comprendre ce travail, on doit être conscient qu’au dix-neuvième et au début du vingtième siècle, ce qu’on appelle des « squelettes vivants » et des « artistes du jeun » étaient exhibés pour un prix dans les foires et les cirques. Ils se vantaient tous d’avoir battu tous les précédents records d’émaciation. C’était un croisement entre des monstres et des champions sportifs.

L’histoire de Kafka est une allégorie de toute notre culture. L’auteur voit manifestement son propre art comme représentatif des tendances négatives, gnostiques et égotistes présentes dans notre monde. Tout cela a été brillamment analysé par Claude Vigée, le poète et essayiste français dans un livre intitulé Les Artistes de la faim.

Il y a maintenant des lectures plus littérales. Il y a des raisons de croire que Kafka lui-même avait des tendances anorexiques. Pour un psychiatre comme Gerd Schütze, son histoire représente: « l’essence, la tragédie et le désir des anorexiques d’une façon dont seul un introverti est capable. » Cette vue ne contredit pas mais complète l’interprétation littéraire et culturelle de Vigée. Certaines tendances étaient visiblement au travail dans notre culture longtemps avant qu’elles aient influencé notre alimentation et la proéminence courante de l’anorexie physique et ses variations boulimiques doivent être considérées comme un moment essentiel dans la révélation tragique et grotesque de ce qui nous advient, qui est bien plus significatif qu’une épidémie qui nous frapperait au hasard, ou une bizarre marotte culturelle sans relation avec l’évolution générale de notre société.

Dans la conclusion de l’histoire de Kafka, les foules perdent leur intérêt pour le Hungerkünstler qui est finalement balayé de sa cage et remplacé non pas par quelqu’un dans la même ligne de travail mais par une panthère musclée et menaçante. Cette fin est souvent considérée, plutôt de façon convaincante à mes yeux, comme prophétique de l’ère nazie.

L’histoire en entier, cependant, et ses échos autobiographiques, sont prophétiques d’une ère ultérieure, la nôtre, dans laquelle la métaphore se transforme en un fait existentiel massif, aboutissant en un revirement mystérieux et éclairant de la relation conventionnelle de la métaphore à la réalité. Quand nos relativistes soutiennent que seules les métaphores existent, ils ne réalisent pas combien ils ont raison. Ils sous-estiment le pouvoir de certaines métaphores de devenir épouvantablement réelles.

Cependant, tout cela semble maintenant derrière nous depuis que notre culture postmoderne a rejeté le principe de la nouveauté à tout prix. Le fétiche de l’innovation a été remplacé par l’éclectisme chaotique. Mais loin de réhabiliter la pieuse et patiente imitation des classiques, le postmodernisme ne s’approprie insolemment et indolemment presque rien dans le passé, dans un but indiscernable, et certainement pas pour nous fournir la solide nourriture dont nous avons si désespérément besoin. La nouvelle école renie implicitement toute valeur permanente du passé qu’elle emprunte. Elle régurgite vite ce qu’elle ingurgite sans discernement et la tentation est grande pour moi de réduire toute l’affaire à un équivalent esthétique non d’anorexie cette fois, mais de notre syndrome le plus contemporain, la névrose boulimique. Comme nos princesses, nos intellectuels et artistes atteignent le stade boulimique de la modernité.

Quoi qu’il en soit, l’escalade n’est pas réellement achevée et nous devrions même nous préparer pour des choses plus grandes et meilleures. Si nos ancêtres pouvaient voir les cadavres gesticulants des magazines de mode contemporains ils les interpréteraient probablement comme un memento mori, une remémoration de la mort, équivalente, peut-être, aux danses macabres sur les murs des dernières églises médiévales. Si nous pouvions leur dire que, pour nous, ces squelettes désarticulés signifient le plaisir, le bonheur, le luxe, le succès, ils s’enfuiraient probablement dans une panique, pensant que nous sommes possédés par un démon particulièrement néfaste.

Travaux cités

Broch, Hilde. 1973. Eating Disorders. New York: Basic Books.

Grant, Stephanie. 1995. The Passion of Alice. Boston: Houghton-Migglin.

Kafka, Franz. 1979. « A Hunger Artist. » In The Basic Kafka. New York: Washington Square Pen Books.

Rodrigue, Valérie. 1989. La peau à l’envers: le roman vrai d’une boulimique. Paris: Robert Laffont.

Russell, G.M.F. 1979. « Bulimia Nervosa: An Ominous Variant of Anorexia Nervosa. » Psychological Medicine 9: 429-48.

Schütze, Gerd. 1980. Anorexia Nervosa. Bem, Stuttgart and Vienna.

Vandereycken, Walter and Roll van Deth. 1994. From Fasting Saints to Anorexic Girls. New York: New York University Press.

Veblen, Thorstein. 1899. Theory of the Leisure Class. New York: McMillan.

Vigée, Claude. 1960. Les artistes de la faim. Paris: Calmann-Lévy.

Voir aussi :

http://news.bbc.co.uk/2/hi/health/7524944.stm

Fat friends ‘can boost your size’
BBC NEWS

People are subconsciously influenced by the weight of those around them – so fat friends can cause someone to put on weight too, researchers suggest.

An international team, including University of Warwick experts, dubbed it « imitative obesity » – or « keeping up with the Joneses » on calories.

Their study, presented to a conference in the US, looked at data on 27,000 people from across Europe.

But one expert said the causes for the rise in obesity were much more complex.

The work, by scientists at the University of Warwick, Dartmouth College, and the University of Leuven, is being presented to an economics conference in Cambridge Massachusetts.

They suggest choices about appearance – on which decisions such as job offers or being deemed attracted are based – are determined by the choices others around you make.

So, if people around you are fat, it is permissible for you to be fat too.

It found nearly half of European women feel overweight, while just under a third of men felt the same.

‘Cheeky’

Professor Andrew Oswald at the University of Warwick, who worked on the study, said: « Consumption of calories has gone up but that does not tell us why people are eating more.

« Some have argued that obesity has been produced by cheaper food, but if fatness is a response to greater purchasing power, why do we routinely observe that rich people are thinner than poor people? »

He said: « A lot of research into obesity, which has emphasised sedentary lifestyles or human biology or fast-food, has missed the key point.

« Rising obesity needs to be thought of as a sociological phenomenon not a physiological one.

« People are influenced by relative comparisons, and norms have changed and are still changing. »

But Dr David Haslam, clinical director of the National Obesity Forum, said: « It’s a bit cheeky to pin it on sociological influences – there’s more to it than that.

« If you are surrounded by people, whether that’s friends or within the family home, who are overweight, you are sharing the same environment where there is likely to be an abundance of the wrong kind of foods. »

Voir de même:

Mimetic Theory and Eating Disorders

René Girard

Extracts

“The compulsive dieters really want to be thin and most of us are secretly aware of this because most of us also want to be thin. … The capitalist system is no more responsible for this situation than fathers are, or the male gender as a whole. The capitalist system is clever enough, no doubt, to adjust to the rage for thinness and it invents all sorts of products supposedly capable to help us in our battle against calories, but its own instinct runs the other way. It systematically favors consumption over abstinence and it certainly did not invent our dieting hysteria.”

“All we need, to understand the symptoms described by the specialists, is to observe our own behavior with food. At some time or other, most of us experience at least an attenuated version of the various symptoms that characterize our two main eating disorders. When things are not going well, we tend to take refuge in some form of excess, which turns into a quasi addiction. Since food is still the least dangerous drug, most of us resort to a mild form of bulimia. When the situation improves, we revive our New Year resolutions and we go on a strict diet. Feeling in control once again, we experience a psychological lift not unlike the exhilaration of the true anorexic. Between these ‘normal’ oscillations on the one hand, and bulimia and anorexia on the other hand, the distance is great, no doubt, but the path is unbroken. We all have the same goal, to lose weight, and, to some of us, this goal is so important that the means to reach it no longer matter.”

“In order to cope with the thinness imperative without getting involved in practices that endanger their health or destroy their self-respect, many people have a secret weapon: they exercise. Much of their time is spent walking, running, jogging, bicycling, swimming, jumping, climbing mountains, and practicing other horribly boring and strenuous activities for the sole purpose of eliminating unwanted calories. The irritating aspect of exercise is its politically correct justification in terms of outdoor living, communion with nature, the earth mother, Thoreau, Rousseau, ecology, healthy living, the plight of victims, and the other usual excuses. The only real motivation is the desire to lose weight.”

“Mimetic desire aims at the absolute slenderness of the radiant being some other person always is in our eyes but we ourselves never are, at least in our own eyes. To understand desire is to understand that its self centeredness is undistinguishable from its other-centeredness.”

“To abstain voluntarily from something, no matter what, is the ultimate demonstration that one is superior to that something and to those who covet it.”

“Even in our society, there can be a competitive aspect to gift giving ….The normal purpose of exchanging gifts, in all societies, is to prevent mimetic rivalries from getting out of hand. The spirit of rivalry is so powerful, however, that it can transform from the inside even institutions that exist only for the purpose of preventing it.”

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“Our entire culture looks more and more like a permanent conspiracy to prevent us from reaching the goals it perversely assigns to us. No wonder if we are also the culture from which many people want to drop out, as a result of sheer exhaustion, and also, perhaps, of a peculiar kind of boredom. In the United States, obesity is even more on the rise than extreme slenderness, especially in those geographical areas and social classes which are less ‘with it’ than the rest of us. One cannot help feeling sympathy for all these drop-outs. In all aspects of life, the oscillation between all or nothing, which is the fruit of hysterical competition, is more and more visible. Even in Europe, where formerly, all classes still lived in all neighborhoods, the cities are dividing between dilapidated sections and the sanitized areas with the enormous houses and the manicured lawns.”

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“Ultimately, however, everybody and everything tends towards the same absolute nothing which is now triumphant in all fields of esthetic endeavor. More and more critics are beginning to face up to the fact that vigorous novelty is drying up. Modern art is over and its end was certainly hastened, if not entirely caused, by the more and more anorexic temper of our century. … The new school [postmodernism] implicitly denies all permanent value of the past from which it borrows. It quickly regurgitates whatever it indiscriminately ingurgitates and the temptation is great for me to reduce the whole affair to the esthetic equivalent not of anorexia this time, but of our most up-to-date syndrome, bulimia nervosa. Like our princesses, our intellectuals and artists are reaching the bulimic stage of modernity.”

Voir encore:

Why Did Isabelle Caro Die?

 Mark Anspach

Mixed messages in an anorexic model’s demise.

It was a shocking one-two punch: first anorexic model Isabelle Caro died in a French hospital, then the distraught mother killed herself. Coming so soon after her daughter’s November death, Marie Caro’s January suicide has reopened the debate about the causes of anorexia. Is imitation of ultra-thin models to blame – or are girls like her stunted by clinging mothers who won’t let go? In interviews and a celebrity memoir, Isabelle didn’t hesitate to blame Mom for wanting her to stay a child, yet she herself will be remembered as the skinny model who denounced the fad for skinny models. In an unsettling way, anorexia became her ticket to stardom.

Isabelle Caro won fame by posing naked for a controversial 2007 advertising campaign about the dangers of anorexia sponsored by Italian fashion label Nolita. Timed to coincide with the unveiling of spring-summer collections on the Milan catwalks, the campaign was conceived as a wake-up call to the fashion industry and a warning to girls who might be tempted to imitate impossibly slim models. The sight of Isabelle’s emaciated frame was supposed to show that extreme thinness is repulsive, not sexy.

« The message is clear, » Isabelle said at the time. « I have dry, sore skin, sagging [breasts], the body of an old woman. » Alas, the message was not clear at all. Pictures of the 20-something’s wizened body and big green eyes turned up on so-called « pro-ana » sites run by militant anorexics, and Italian associations devoted to helping victims of eating disorders were quick to criticize the campaign as misguided.

The advertisement’s message was supposed to be: « You don’t want to look like this. » But the medium undercut the message. By boldly displaying a stick-thin body on huge billboards or in two-page newspaper spreads, the campaign inadvertently made another statement: « Look like this and you can be famous. » In a celebrity-obsessed culture, too many people would do anything to see themselves up on that billboard – even adopt a look that is literally « to die for. »

Isabelle Caro’s theatrical agent said she had « wanted at all costs to be a model » but got nowhere because of her sickly appearance. The Nolita campaign was her big break. It brought her documentary work and made her a hot item on the talk show circuit. She was featured on « The Price of Beauty » with Jessica Simpson and even served as a judge on « France’s Next Top Model. » Her agent feared she was doing more interviews than her frail health could take. « I shouted at them. I said it was dangerous to make her run all over the world like that. » Isabelle ultimately collapsed after returning from filming a television series in Japan. A « pro-ana » site ran her photo with the caption « Die young, stay pretty. »

If the urge to imitate is so powerful that young women are led astray by images of too-thin models, it’s no solution to show them one who is even thinner. As every parent learns, « Do what I say, not what I do » is a losing educational strategy. Young people imitate behavior.

By preaching against anorexia while keeping her own weight dangerously low, Isabelle Caro was telling her followers, « Take me as your guide, but don’t imitate me! » The paradox behind this type of mixed message was precisely diagnosed by Stanford’s René Girard, who names it the « mimetic double bind. » Since imitation is the sincerest form of flattery, anyone is happy to attract followers, but if they imitate too successfully, they soon become a threat to the very person they took as their model. No one likes to be beaten at their own game. Hence the contradictory message: « Do as I do… just don’t outdo me! »

Imitation morphs imperceptibly into rivalry – this is Girard’s great insight, and he applies it brilliantly to competitive dieting.1 There’s no use searching for some mysterious, deep-seated psychological explanation, Girard writes: « The man in the street understands a truth that most specialists prefer not to confront. Our eating disorders are caused by our compulsive desire to lose weight. » We all want to lose weight because we know that’s what everyone else wants – and the more others succeed in shedding pounds, the more we feel the need to do so, too.

Girard is not the first to highlight the imitative or mimetic dimension of eating disorders and their link to the fashion for being thin, but he emphasizes an aspect others miss: the built-in tendency to escalation that accompanies any fashion trend: « Everybody tries to outdo everybody else in the desired quality, here slenderness, and the weight regarded as most desirable in a young woman is bound to keep going down. »

In the universal weight-loss contest, anorexics are the « winners, » with often-tragic results. But, Girard explains, it is hard to convince an unhealthily underweight girl that she is doing something wrong:

She interprets all attempts to help her as envious conspiracies of people who would like to cheat her out of her painfully acquired victory, being unable to match it. She is proud to fulfill what is perhaps the one and only ideal still common to our entire society, slenderness.

Isabelle Caro did know she was perilously slender, but in the end she was unable to renounce the hard-won status her illness brought her. Her friend and colleague Kim Warani told AOL News that she seemed « trapped in a vicious cycle. Those pictures made her famous and the center of attention and in some ways that may have been hard to give up. »

After she died, the man who photographed her for the Nolita ad made some stunningly blunt comments. « I don’t have happy memories of Isabelle, » said Oliviero Toscani. « She was very selfish and full of herself, right up to her death, » imagining she was a successful model and actress when « her only talent was to be anorexic. »

According to Isabelle’s stepfather, Toscani’s heartless remarks helped push her mother Marie over the edge. She already felt an enormous burden of guilt, he said – not, as one might guess, about her daughter’s illness, but about sending her to the hospital! While the parents charged the doctors with mishandling her treatment, Warani said she « died from the effects of being so weakened by anorexia » after having « lost a lot of weight again. »

By choosing to follow her daughter into the grave, Marie Caro unwittingly lent credence to the notion that she was pathologically attached to Isabelle. So what about the idea that this was a mother who just didn’t want her daughter to grow up? How does that jibe with a mimetic reading of the facts?

Well, perhaps staying 12 years old has also become a fashion to imitate. Isn’t that a key element of Nolita’s appeal? The name may be borrowed from a newly chic NY neighborhood, but in the context of sexy clothes for young women, it inevitably conjures up the quintessential underage seductress: Lolita. Of course, by replacing « Lolita » with « No-lita, » the designers get to have it both ways: they can always claim they’re just saying « No » to exploiting Lolita-like models. The Toscani ad combined both No’s: « No-anorexia, No-l-ita. » Once again, however, the message was ambiguous, and not only because the two No’s were scrawled in lipstick-pink: since when is it a turn-off to be told something is a no-no? The lure of the forbidden is part of what makes Lolitas seductive in the first place.

Toscani himself has long cultivated a « bad boy » image. Even before the Nolita campaign, he was already notorious for using shock photos of AIDS victims or death-row inmates to promote causes while selling clothing. When the furor over the anorexia ad erupted, Time called him the « eternal enfant terrible » of fashion photography: literally, the eternal unruly child, the naughty boy who never grew up.2 But why should anyone want to grow up when our culture rewards bad behavior with fame and fortune?

Mark Anspach is a former Imitatio Fellow and the editor of Oedipus Unbound: Selected Writings on Rivalry and Desire by René Girard (Stanford, 2004). He wrote the introduction to a new French edition of Girard’s essay on eating disorders: Anorexie et désir mimétique (L’Herne, 2008).

 1 René Girard, « Eating Disorders and Mimetic Desire, » Contagion: Journal of Violence, Mimesis, and

Culture, vol. 3, spring 1996: http://www.uibk.ac.at/theol/cover/contagion/contagion3/contagion03_girard.pdf

2 http://www.time.com/time/world/article/0,8599,1666556,00.html

Voir enfin:

Un artiste de la faim

Franz Kafka

nouvelle traduction de Laurent Margantin

Les dernières décennies ont vu l’intérêt du public pour les artistes de la faim baisser considérablement. Alors qu’autrefois cela valait la peine d’organiser de grandes représentations dans une mise en scène personnelle, c’est devenu aujourd’hui tout à fait impossible. C’étaient d’autres temps. Jadis, toute la ville était occupée par l’artiste de la faim ; l’intérêt allait croissant de jour de faim en jour de faim ; chacun voulait voir l’artiste de la faim au moins une fois par jour ; les derniers jours, il y avait des abonnés qui restaient assis toute la journée devant la petite cage grillagée ; la nuit aussi il y avait des visites, aux flambeaux pour augmenter l’effet ; les beaux jours, on sortait la cage à l’air libre, et c’était spécialement aux enfants qu’on montrait l’artiste de la faim ; alors que pour les adultes ce n’était souvent qu’un amusement auquel ils participaient parce que c’était à la mode, les enfants, étonnés, bouche bée, se tenant par la main pour se sentir en sécurité, regardaient l’artiste de la faim : il était pâle, portait un tricot noir d’où ses côtes ressortaient très nettement, ne voulait même pas du fauteuil qu’on lui avait mis, préférant rester assis sur de la paille dispersée par terre, faisait un signe poli de la tête, répondait aux questions avec un sourire forcé, tendait aussi le bras à travers la grille pour qu’on puisse toucher sa maigreur, puis il replongeait complètement en lui-même, ne s’occupait plus de personne, même pas de l’heure qui sonnait, si importante pour lui, à la pendule qui était le seul meuble de la cage, regardait devant lui les yeux presque fermés en trempant les lèvres de temps en temps dans un minuscule verre d’eau pour se les humecter. A part les spectateurs qui changeaient sans cesse, il y avait en permanence des gardiens choisis par le public, bizarrement des bouchers en général qui, toujours par groupe de trois, avaient pour tâche de surveiller jour et nuit l’artiste de la faim afin qu’il n’aille pas manger en cachette. Mais c’était une simple formalité qu’on avait introduite pour rassurer la foule, car les initiés savaient bien que, pendant la période de la faim, l’artiste de la faim n’aurait jamais rien mangé, quoi qu’il arrive, même pas sous la contrainte, même la plus petite chose ; l’honneur de son art le lui interdisait. Evidemment, ce n’est pas tous les gardiens qui pouvaient comprendre cela, il y avait parfois des équipes de nuit qui surveillaient de manière très souple, elles se mettaient exprès dans un coin retiré et se plongeaient dans une partie de cartes afin visiblement de lui accorder un petit réconfort qu’il serait, d’après eux, aller puiser dans quelque réserve secrète. Rien ne le tourmentait plus que ces gardiens, ils lui troublaient l’âme, ils lui rendaient la faim terriblement difficile, parfois il surmontait sa faiblesse et chantait pendant qu’on le surveillait, il chantait aussi longtemps qu’il le pouvait pour montrer aux gens qu’ils le soupçonnaient de manière injuste. Mais cela ne servait pas à grand-chose, les gardiens s’étonnaient alors de l’habileté avec laquelle il arrivait à manger tout en chantant. Il préférait de beaucoup les gardiens qui s’asseyaient tout près du grillage, et qui, parce qu’ils ne se contentaient pas du faible éclairage nocturne, l’éclairaient avec des lampes de poche que l’imprésario mettait à leur disposition. La lumière éblouissante ne le gênait pas du tout, de toute façon il ne pouvait pas dormir, mais il pouvait toujours somnoler, sous n’importe quel éclairage et à n’importe quelle heure, même dans une salle bondée et bruyante. Avec de tels gardiens, il était tout à fait prêt à passer toute la nuit sans dormir, il était prêt à plaisanter avec eux, à leur raconter des histoires de sa vie errante, puis à écouter leurs propres histoires rien que pour les tenir éveillées et pouvoir ainsi leur montrer qu’il n’avait rien à manger dans sa cage et qu’il s’affamait comme aucun d’entre eux n’aurait su le faire. Mais le moment où il était le plus heureux, c’était quand on apportait à ses frais un petit-déjeuner fort copieux sur lequel les gardiens se jetaient avec l’appétit d’hommes en pleine santé qui viennent de passer une épuisante nuit blanche. Il y avait bien des gens qui voulaient voir dans ce petit-déjeuner une volonté malséante d’influencer les gardiens, mais c’était aller trop loin, et quand on leur demandait s’ils voulaient se charger de la garde de nuit de manière désintéressée et sans petit-déjeuner, ils se dérobaient, sans renoncer toutefois à leurs soupçons. Ceux-ci faisaient d’ailleurs partie des soupçons inévitables auxquels n’échappait jamais l’art de la faim. Personne n’était capable de passer toutes ses journées et ses nuits à surveiller l’artiste de la faim, personne ne pouvait donc savoir par sa propre observation s’il s’était vraiment affamé sans interruption et de manière parfaite. Seul l’artiste de la faim pouvait le savoir, lui seul par conséquent pouvait être à la fois le spectateur parfaitement satisfait de sa propre faim. C’est pour une autre raison d’ailleurs que lui n’était jamais satisfait, peut-être n’était-ce pas du tout l’art de la faim qui l’avait fait tant maigrir – au point que certains, à leur grand regret, devaient rester à l’écart des représentations parce qu’ils ne supportaient pas de le voir –, mais uniquement cette insatisfaction envers lui-même. Lui seul en effet savait – même les initiés l’ignoraient – combien il était facile de s’affamer. C’était la chose la plus facile au monde. Il ne le taisait d’ailleurs pas, mais on ne le croyait pas, dans le meilleur des cas on pensait qu’il était modeste, le plus souvent qu’il cherchait à faire parler de lui ou bien même qu’il était un bonimenteur pour lequel l’art de la faim était facile simplement parce qu’il savait le rendre facile, et qui avait en plus le front de l’avouer à moitié. Il lui fallait supporter tout cela, il s’y était habitué au fil des années et il ne rougissait plus depuis longtemps, comme cela lui arrivait régulièrement jadis lorsqu’on parlait avec lui de la faim. Mais cette insatisfaction ne cessait de le ronger intérieurement, et jamais il n’avait quitté volontairement sa cage après une période de faim – ce qu’on devait porter à son crédit. L’imprésario avait fixé le temps de faim maximal à quarante jours, il ne laissait jamais l’artiste s’affamer plus longtemps, même pas dans les métropoles, et pour une bonne raison. L’expérience montrait qu’à l’aide d’une réclame s’intensifiant progressivement, on pouvait aiguillonner toujours plus l’intérêt d’une ville pendant environ quarante jours, mais qu’après ces quarante jours le public venait à manquer, et qu’une diminution importante des applaudissements était observable ; il y avait naturellement de légères différences selon les villes et les pays, mais la règle était partout la même : le temps maximal était de quarante jours. Le quarantième jour, on ouvrait donc la porte de la cage couronnée de fleurs, l’amphithéâtre était rempli d’une foule de spectateurs enthousiastes, un orchestre militaire jouait, deux médecins entraient dans la cage pour prendre les mensurations obligatoires, on annonçait les résultats à l’assemblée au moyen d’un mégaphone, enfin deux jeunes dames venaient, toutes contentes que ce soit elles qui aient été tirées au sort pour aider l’artiste de la faim à descendre les quelques marches de sa cage devant laquelle, sur une petite table, un repas de malade soigneusement préparé était servi. Et à cet instant l’artiste de la faim résistait toujours. S’il posait de son propre chef ses bras décharnés dans les mains tendues et serviables des dames penchées sur lui, il refusait en revanche de se lever. Pourquoi s’arrêter justement maintenant, après quarante jours ? Il aurait pu tenir encore longtemps, infiniment longtemps, pourquoi s’arrêter justement maintenant, alors qu’il était au meilleur de la faim, ou plutôt même pas encore au meilleur de la faim ? Pourquoi voulait-on lui ravir cette gloire, celle de continuer à s’affamer, de devenir non seulement le plus grand artiste de la faim de tous les temps, ce qu’il était sans doute déjà, mais encore de se dépasser lui-même jusque dans l’inconcevable, car il ne sentait aucune limite à sa capacité à s’affamer ? Pourquoi cette foule, qui prétendait l’admirer tellement, faisait preuve de si peu de patience avec lui ? Pourquoi, s’il supportait la faim plus longtemps encore, ne voulait-elle pas tenir ? En plus il était fatigué, il était bien assis dans sa paille, et maintenant il devait se lever, se redresser et aller manger ; rien que d’y penser il avait la nausée, nausée qu’il s’efforçait de réprimer, uniquement par égard pour les dames. Et il levait son regard vers les yeux des dames qui paraissaient si gentilles alors qu’elles étaient en réalité si cruelles, et il secouait sa tête si lourde sur son faible cou. Mais il se passait alors ce qui se passait toujours. L’imprésario venait, levait les bras en silence – la musique empêchait tout discours – au-dessus de l’artiste de la faim, comme s’il invitait le Ciel à regarder un instant son œuvre sur cette paille, ce misérable martyr qu’était effectivement l’artiste de la faim – mais martyr dans un tout autre sens –, saisissait l’artiste de la faim par sa maigre taille, ce qu’il faisait avec une prudence exagérée afin de montrer de quelle chose frêle il s’agissait, puis – non sans l’avoir, discrètement, secoué un peu, ce qui faisait vaciller les jambes et le tronc de l’artiste de la faim sans qu’il puisse les maîtriser –, il le remettait aux dames qu’une pâleur mortelle avait saisie. L’artiste de la faim acceptait tout désormais, sa tête tombait sur sa poitrine, c’était comme si elle avait roulé et s’était arrêtée là de manière inexpliquée ; son corps était vidé de sa substance ; les jambes se pressaient, par instinct de conservation serraient les genoux l’un contre l’autre, mais elles grattaient le sol comme s’il ne s’était pas s’agi du vrai : le vrai, elles le cherchaient ; et tout le poids du corps – à vrai dire très insignifiant – reposait sur l’une des dames qui, essoufflée, cherchant de l’aide – ce n’était pas ainsi qu’elle s’était représentée ce service honorifique – commençait par tendre le cou le plus possible pour empêcher que son visage touchât l’artiste de la faim, puis, comme elle n’y arrivait pas et que sa compagne, plus heureuse, ne lui venait pas en aide, mais au lieu de cela se contentait de porter devant elle en tremblant la main de l’artiste de la faim, ce petit paquet d’os, alors elle s’effondrait en larmes au milieu des éclats de rire enchantés de la salle, et devait être remplacée par un domestique qui était là, mis à disposition, depuis un bon moment. Ensuite venait le repas, dont l’imprésario faisait ingurgiter un peu à l’artiste de la faim tombé dans un demi-sommeil qui ressemblait à un évanouissement – il lui disait des blagues qui devaient détourner l’attention de l’assistance de l’état dans lequel se trouvait l’artiste de la faim –, puis on portait un toast à la santé du public, toast qu’avait, disait-on, murmuré l’artiste de la faim à l’oreille de l’imprésario, l’orchestre célébrait tout cela par une tonitruante fanfare, on se dispersait et personne n’avait le droit d’être insatisfait de ce qu’il avait vu, personne, sauf l’artiste de la faim, sauf lui, toujours lui.

Il vécut ainsi pendant de longues années entrecoupées de courtes et régulières périodes de repos, auréolé d’une gloire apparente, recevant les hommages du monde, mais le plus souvent d’une humeur sombre qui devenait toujours plus sombre parce que personne ne la prenait au sérieux. Avec quoi pouvait-on d’ailleurs le consoler ? Que lui restait-il à souhaiter ? S’il venait un homme bienveillant pour le plaindre et vouloir lui expliquer que sa tristesse était vraisemblablement causée par la faim, il pouvait arriver, en particulier dans une période de faim avancée, que l’artiste de la faim réponde par un accès de rage, et qu’il se mette, au grand effroi de tout le public, à secouer les barreaux de sa cage comme un animal. Dans une telle situation, l’imprésario disposait d’un châtiment dont il faisait volontiers usage. Il excusait l’artiste de la faim devant l’ensemble du public, concédait que seule l’irritabilité provoquée par la faim, que des gens bien nourris avaient de la peine à comprendre, pouvait permettre d’excuser la conduite de l’artiste de la faim ; puis, poursuivant, il venait à parler de la prétention de l’artiste de la faim à pouvoir s’affamer beaucoup plus longtemps qu’il ne le faisait, prétention qu’il expliquait comme auparavant par son irritabilité ; il faisait l’éloge de la haute ambition, de la bonne volonté, de la grande abnégation que reflétait certainement cette prétention ; mais il cherchait ensuite à la réfuter d’une façon bien simple, soit en montrant des photographies qu’on vendait en même temps, photographies où l’on voyait l’artiste de la faim un quarantième jour de faim, au lit, presque mort d’épuisement. Cette façon de déformer la vérité qu’il connaissait bien, mais qui, une fois de plus, le vidait de toutes ses forces, était trop pour lui. Ce qui était la conséquence de l’interruption prématurée de la faim, on le présentait comme son origine ! Lutter contre cette incompréhension, lutter contre cet univers d’incompréhension était impossible. Plein de bonne foi, il écoutait à nouveau l’imprésario avec avidité, mais dès qu’on sortait les photographies, il lâchait les barreaux, se laissait retomber dans sa paille en soupirant, et le public rassuré pouvait de nouveau approcher et le regarder.

Lorsque les témoins de ces scènes se les remémorèrent quelques années plus tard, il leur fut souvent difficile de les comprendre. Car entretemps s’était produit ce revirement que nous avons déjà évoqué ; il s’était produit de manière presque soudaine ; il avait peut-être des causes profondes, mais qui se serait occupé de les élucider ? Quoi qu’il en soit, l’artiste de la faim, gâté jusqu’alors, se vit un jour abandonné de la foule avide de distractions qui préféra courir vers d’autres spectacles. L’imprésario parcourut encore une fois avec lui la moitié de l’Europe pour voir si l’ancien intérêt du public ne se retrouverait pas çà et là ; mais rien n’y fit ; comme s’il était agi d’un accord secret, une véritable aversion s’était partout développée à l’égard du spectacle de la faim. Naturellement, cela n’avait pu, en réalité, se produire si brusquement, et l’on se rappelait maintenant, après coup, de certains signes avant-coureurs auxquels, dans l’ivresse du succès, on n’avait pas assez pris garde alors, et qu’on n’avait pas assez réprimés, mais maintenant il était trop tard pour entreprendre quelque chose. Certes, il était sûr qu’on s’intéressait un jour à nouveau à l’art de la faim, mais cela ne pouvait consoler ceux qui étaient en vie. Que devait faire à présent l’artiste de la faim ? Lui que des milliers de gens avaient acclamé ne pouvait pas se montrer dans des baraques de petites foires, et pour changer de métier l’artiste de la faim n’était pas seulement trop vieux, mais surtout trop fanatiquement soumis à la faim. Ainsi donna-t-il congé à son imprésario qui avait été le compagnon d’une carrière sans égale, et il se fit engager dans un grand cirque ; afin de ménager son amour-propre, il ne regarda même pas les conditions du contrat.

Un grand cirque, en raison du nombre considérable d’hommes, d’animaux et d’appareils qui se remplacent et se complètent sans cesse, peut employer n’importe qui à tout moment, même un artiste de la faim, pourvu naturellement qu’il ne soit pas trop exigeant, et d’ailleurs, dans ce cas particulier, ce n’était pas seulement l’artiste de la faim qu’on avait engagé, mais également son vieux nom célèbre, en effet, étant donné la nature particulière de cet art dont la maîtrise ne baisse pas à mesure qu’on vieillit, on ne pouvait même pas dire qu’on avait affaire à un artiste qui, parce qu’il était usé et n’était plus au maximum de ses capacités, voulait se réfugier dans un tranquille petit poste de cirque, au contraire, l’artiste de la faim assurait, ce qui était tout à fait crédible, qu’il s’affamait tout aussi bien que par le passé, oui, il affirmait même que, si on le laissait user de sa volonté, ce qu’on lui promit aussitôt, c’était seulement maintenant qu’il allait plonger le monde dans un étonnement légitime, affirmation qui, à vrai dire, en raison de la tendance de l’époque que l’artiste de la faim emporté dans son élan oubliait facilement, fit sourire les spécialistes.

Mais au fond l’artiste de la faim, lui non plus, ne perdait pas de vue la réalité, et il accepta sans problèmes qu’on ne le place pas au milieu du manège dans sa cage, comme s’il était le clou du spectacle, mais qu’on le loge dehors, à un endroit d’ailleurs facilement accessible, près des écuries. De grandes pancartes peintes de toutes les couleurs entouraient la cage et signalaient ce qu’il y avait à voir à l’intérieur. Lorsque le public, pendant les entractes du spectacle, se pressait vers les écuries pour aller voir les animaux, il était presque inévitable qu’il passe devant l’artiste de la faim et s’arrête là un instant, on serait peut-être restés plus longtemps auprès de lui si, dans ce passage étroit, ceux qui poussaient derrière, ne comprenant pas le sens de cet arrêt sur le chemin des écuries qu’ils étaient pressés de découvrir, n’avaient pas empêché qu’on le regarde plus longtemps à loisir. C’était aussi la raison pour laquelle l’artiste de la faim, avant ces visites qu’il désirait naturellement car elles étaient le but de sa vie, tremblait aussi toujours. Les premiers temps, il avait eu du mal à patienter jusqu’aux entractes : il avait vu avec ravissement la foule s’avancer vers lui, jusqu’au moment qui venait bien trop tôt où il lui apparaissait – l’aveuglement presque conscient, le plus obstiné ne pouvant résister à l’expérience – qu’il s’agissait toujours, sans aucune exception, de visiteurs dont l’intention était de visiter les écuries. Et cette vision de loin était toujours la plus belle. Car une fois qu’ils l’avaient rejoint tourbillonnaient autour de lui les cris et les jurons des groupes qui ne cessaient de se reformer, dont l’un – c’était celui qui gênait le plus l’artiste de la faim – était composé de ceux qui voulaient le regarder à leur aise, non par sympathie, mais par caprice, et l’autre de ceux qui comptaient d’abord aller visiter les écuries. Une fois qu’était passé le gros de la foule arrivaient les retardataires, et ceux-là que rien n’empêchait de s’arrêter aussi longtemps qu’ils le désiraient passaient à grands pas sans regarder sur le côté afin d’arriver à temps aux animaux. Et c’était un coup de chance qui ne se produisait pas très souvent, quand un père de famille arrivait avec ses enfants et montrait du doigt l’artiste de la faim, leur expliquait en détail de quoi il s’agissait, évoquait une époque passée où il avait été à des exhibitions semblables, mais incomparablement plus grandioses, et alors les enfants, que l’école et la vie avaient insuffisamment préparés, restaient là il est vrai sans comprendre – qu’était-ce pour eux que la faim ? –, mais dans leurs yeux curieux on pouvait voir briller l’annonce de temps nouveaux, de temps plus cléments. Peut-être, se disait parfois l’artiste de la faim, tout serait-il un peu mieux s’il n’était pas placé si près des écuries. Son emplacement actuel facilitait le choix du public, sans parler du fait que les émanations des écuries, l’agitation des animaux la nuit, le transport de la viande crue pour les fauves, les cris des animaux quand on les nourrissait, tout cela le blessait beaucoup et l’accablait continuellement. Mais il n’osait pas s’adresser à la direction ; malgré tout, c’était aux bêtes qu’il devait tous ces visiteurs parmi lesquels il pouvait y en avoir un de temps en temps venu exprès pour lui, et qui sait où on l’aurait caché s’il avait cherché à rappeler son existence et du même coup le fait qu’il n’était en vérité qu’un obstacle sur le chemin qui menait aux écuries.

Un petit obstacle à vrai dire, un obstacle de plus en plus petit. On s’habituait à cette bizarrerie qui consistait à vouloir, à notre époque, demander l’attention du public pour un artiste de la faim, et cette accoutumance des spectateurs équivalait à un verdict. Il pouvait s’affamer aussi bien qu’il pouvait, et c’est ce qu’il faisait, mais rien ne pouvait plus le sauver, on passait devant lui sans le voir. Essaye d’expliquer à quelqu’un l’art de la faim ! Personne ne pourra l’expliquer à quelqu’un qui est dénué de tout sentiment pour cela. Les belles pancartes devenaient sales et illisibles, on les arrachait par lambeaux, personne ne pensait à les remplacer ; le petit tableau où était affiché le nombre de journées de la faim accomplies, qu’au début on modifiait avec soin tous les jours, n’était plus tenu à jour, car au bout de quelques semaines le personnel s’était lassé de ce petit travail ; et ainsi l’artiste de la faim continua à s’affamer, comme il en avait rêvé jadis, et il y réussit sans aucune peine, comme il l’avait annoncé, mais personne ne compta plus les jours, personne – pas même l’artiste de la faim – ne savait ce qu’il avait accompli, et il en eut le cœur gros. Et quand un visiteur oisif s’arrêtait, se moquait du vieux chiffre et parlait de fumisterie, c’était bien le mensonge le plus stupide que pouvaient inventer l’indifférence et la méchanceté innée, car ce n’était pas l’artiste de la faim qui trompait le monde, il travaillait honnêtement, c’était le monde qui le trompait en lui volant son salaire.

Pourtant beaucoup de jours passèrent, et cela aussi prit fin. Un jour, un inspecteur remarqua la cage et il demanda aux employés pourquoi on ne se servait pas de cette cage pleine de paille moisie mais parfaitement utilisable ; personne ne le savait, quand l’un d’entre eux qui finit par se rappeler de l’artiste de la faim grâce au tableau des jours. On remua la paille à l’aide de bâtons et l’on y trouva l’artiste de la faim. « Tu es encore là sans manger ? », demanda l’inspecteur. « Quand arrêteras-tu donc enfin ? ». « Pardonnez-moi tous », murmura l’artiste de la faim ; seul l’inspecteur qui tenait une oreille contre la grille, comprit ce qu’il disait. « Bien sûr », dit l’inspecteur en portant le doigt à son front pour signaler au personnel l’état dans lequel se trouvait l’artiste de la faim, « nous te pardonnons ». « J’ai toujours voulu que vous admiriez ma faim », dit l’artiste de la faim. « Mais nous l’admirons », dit l’inspecteur, prévenant. « Vous ne devriez pourtant pas l’admirer », dit l’artiste de la faim. « Eh bien, soit ! Alors nous ne l’admirons pas », dit l’inspecteur, « et pourquoi donc ne devons-nous pas l’admirer ? ». « Parce que je dois m’affamer, je ne peux pas faire autrement », dit l’artiste de la faim. « Voyez-vous ça ! », dit l’inspecteur, « et pourquoi ne peux-tu pas faire autrement ? ». « Parce que je… », dit l’artiste de la faim qui levait un peu sa petite tête et parlait en avançant ses lèvres comme pour donner un baiser, tout près de l’oreille de l’inspecteur pour qu’aucune de ses paroles ne se perde, « … parce que je n’ai pas pu trouver d’aliments qui me plaisent. Si je les avais trouvés, crois-moi, je ne me serais pas fait remarquer, et je me serais rempli le ventre comme toi et les autres ». Ce furent ses derniers mots, mais dans ses yeux éteints on pouvait lire la ferme conviction, même si elle était désormais sans fierté, qu’il continuait à s’affamer.

« Maintenant mettez-moi un peu d’ordre », dit l’inspecteur, et l’on enterra l’artiste de la faim avec la paille. Dans la cage on mit une jeune panthère. Ce fut, même pour les esprits les plus apathiques, une amélioration sensible que de voir cette bête sauvage s’agiter dans cette cage si longtemps inhabitée. Elle ne manqua de rien. Les gardiens, sans avoir besoin de beaucoup réfléchir, lui apportait la nourriture qui lui plaisait ; même la liberté ne semblait pas lui manquer ; ce corps noble, doué de tout ce qui était nécessaire au point de se déchirer, semblait porter en lui la liberté ; elle paraissait placée quelque part dans sa mâchoire ; et la joie de vivre sortait de sa gueule avec une telle passion qu’il n’était pas facile pour les spectateurs de lui tenir tête. Mais ils se dominaient, se pressaient autour de la cage et ne voulaient plus la quitter.

Note du traducteur : Les deux récits Un artiste de la faim et Première souffrance ont été composés au printemps 1922, alors que Kafka travaillait au Château. Ils ont été publiés aux côtés de deux autres récits dans le volume Un artiste de la faim, qui parut en 1924, quelques mois après la mort de Kafka.

Première mise en ligne le 8 janvier 2013

© Franz Kafka_traduction Laurent Margantin _ 20 décembre 2013

COMPLEMENT (2013):

So ‘heroin chic’ has been replaced by thigh gap, huh? » Dr. Murphy mused. For years women have been preoccupied with their thighs, he said, « now it’s just getting reinvented under a new title. The Huffington post
While this body image obsession is often spurred by social media and fashion trends, young women say it is also the result of peer pressure and worrying about competing with other girls. « Girls care more about what other girls think of them than guys, » said Rozansk. « They just really want to fit in and make friends, and they think having a shape like this will get them that.” The Daily Mail

10 commentaires pour Anorexie: Quand la course au toujours moins se substitue à la course au toujours plus (Anorexia and bulimia as combat sports)

  1. […] sur une récente étude de chercheurs américains qui, après l’obésité ou l’anorexie et derrière le triomphe supposé de l’individualisme le plus débridé, débusque la part […]

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  2. […] qui, sans parler des réels et inquiétants dégâts de la hausse des mélanomes et des conduites anorexiques (les anglosaxons parlent parle même et très significativement, pour l’obsession du bronzage, […]

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  3. […] influencés par des comparaisons relatives, et les normes ont changé et continuent à changer. Professeur Andrew Oswald (université de […]

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  4. […] Quand les riches s’habituent à leur richesse, la simple consommation ostentatoire perd de son attrait et les nouveaux riches se métamorphosent en anciens riches. Ils considèrent ce changement comme le summum du raffinement culturel et font de leur mieux pour le rendre aussi visible que la consommation qu’ils pratiquaient auparavant. C’est à ce moment-là qu’ils inventent la non-consommation ostentatoire, qui paraît, en surface, rompre avec l’attitude qu’elle supplante mais qui n’est, au fond, qu’une surenchère mimétique du même processus. (…) Plus nous sommes riches en fait, moins nous pouvons nous permettre de nous montrer grossièrement matérialistes car nous entrons dans une hiérarchie de jeux compétitifs qui deviennent toujours plus subtils à mesure que l’escalade progresse. A la fin, ce processus peut aboutir à un rejet total de la compétition, ce qui peut être, même si ce n’est pas toujours le cas, la plus intense des compétitions. René Girard […]

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  5. […] bébé, baillements, toux, sourires, (fous) rires, chants, prières, prise alimentaire, obésité, anorexie/boulimie, rythmes respiratoire et cardiaque, mentruation (du latin mensis « mois", proche du grec […]

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  6. […] enfin à libérer nos filles et nos femmes de la tyrannie anorexisante de nos magazines et de nos défilés de mode […]

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  7. jcdurbant dit :

    BARBIE FLU OF HUNGER ARTISTS (From Korea to Ukraine: back to Kafka’s hunger games)

    In recent weeks I have not been hungry at all; I’m hoping it’s the final stage before I can subsist on air and light alone.

    Valeria Lukyanova

    Surprisingly, Valeria said that she wants to live with light and air only. It seemed that the Ukranian model and singer is following Breatharianism, which is a mysterious cult that advocates living without food or water. A breatharian is said to be someone who never eats or drinks as they can exist on « cosmic micro-food. » Valeria gained attention from netizens because she resembles Mattel’s favourite girl toy. Meanwhile, there was a woman from California named Blondie Bennett who wants to live like Barbie and has taken drastic measures to achieve her goal. The 38-year-old woman is reportedly in the process of trying to become the real life Barbie doll. She underwent procedures from simply bleaching her hair to platinum blonde to surgeries like chin liposuction, Botox, breast implants and spray tans. The procedure she is currently undertaking is hypnotheraphy in order to be « brainless ».

    http://au.ibtimes.com/articles/540856/20140227/human-barbie-doll-valeria-lukyanova-tiny-waist.htm#.UxAyW17BFo4

    Ukrainian girls from the city of Odessa keep making the news for altering their appearance in dramatic fashion. The story of a girl who turned herself into a real life Barbie doll has spread across the globe and the saga continues. Two more girls, Anime and Dominika, have become living dolls and received publicity for their disturbing looks. (…) Unlike her, Barbie – also known as Valeriya Lukyanova – and her friend, Olga Oleynik, aka Dominika, had breast surgeries and accentuate their “Barbiness” with long hair, giant eyes, contact lenses, small mouths, tiny waists, curvy hips, full busts, and slightly manipulative unemotional manners. In a talk show, Barbie said her measurements were 86/47/86, in centimeters, which in inches equals 33.85/18.5/33.85. Olga Oleynik said that she has had breast surgery to balance the proportion with her hips because she is all about harmony and perfection. What is it that makes these girls turn themselves into living dolls? A struggle for perfection or escape from reality? It seems to have a connection to “Barbie doll syndrome” – when young girls try to attain impossible standards of beauty – but with Odessa girls it varies from case to case.

    Forbes

    http://www.forbes.com/sites/katyasoldak/2012/10/17/barbie-flu-spreading-in-ukraine/

    http://www.kyivpost.com/guide/people/living-dolls-walk-streets-of-odesa-314253.html

    A South Korean woman has been accused of ‘ruining her face’ after ‘before’ and ‘after’ shots of her plastic surgery procedure spread online. The unnamed woman, allegedly a reporter on a South Korean TV channel, has undergone jaw surgery in order to achieve the dainty heart-shaped face desired by many east Asian women.

    South Koreans currently have more plastic surgery than in any other country according to recent figures, with the craze particularly popular among 19 to 49-year-olds. The most popular surgical procedures include double eyelid surgery – which reduces excess skin in the upper eyelid to make the eyes appear bigger, lipoplasty – which uses high-frequency sound waves to eliminate fat – and nose jobs.

    The popularity of surgery, particularly among the young, has been blamed by some on a desire to look more ‘western’ fuelled by an obsession with celebrity culture. It appears the woman in these pictures have undergone drastic jaw surgery, a high-risk operation which involves re-aligning the jaw and shaving off parts of the bone to create a ‘heart shape’. It is usually a last resort solution to correct facial deformities where people have been unable to chew properly due to an excessive over or underbite, but has become popular in South Korea. A small face with a ‘V-shaped’ chin and jawline is considered a mark of feminine beauty in much of East Asia, along with a high-bridged nose and big eyes.

    It is believed that the rise of the country’s music industry is behind the boom, and many patients visit clinics with photos of celebrities, asking surgeons to emulate American noses or eyes. Singer PSY, whose song ‘Gangnam Style’ became a global hit, said his record label had urged him to get plastic surgery.

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  8. […] énième variation principalement masculine de ces conduites mimétiques bien mises au jour par René Girard dont l’anorexie était jusqu’à présent la forme plutôt féminine […]

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  9. […] Quand les riches s’habituent à leur richesse, la simple consommation ostentatoire perd de son attrait et les nouveaux riches se métamorphosent en anciens riches. Ils considèrent ce changement comme le summum du raffinement culturel et font de leur mieux pour le rendre aussi visible que la consommation qu’ils pratiquaient auparavant. C’est à ce moment-là qu’ils inventent la non-consommation ostentatoire, qui paraît, en surface, rompre avec l’attitude qu’elle supplante mais qui n’est, au fond, qu’une surenchère mimétique du même processus. Dans notre société la non-consommation ostentatoire est présente dans bien des domaines, dans l’habillement par exemple. Les jeans déchirés, le blouson trop large, le pantalon baggy, le refus de s’apprêter sont des formes de non-consommation ostentatoire. La lecture politiquement correcte de ce phénomène est que les jeunes gens riches se sentent coupables en raison de leur pouvoir d’achat supérieur ; ils désirent, si ce n’est être pauvres, du moins le paraitre. Cette interprétation est trop idéaliste. Le vrai but est une indifférence calculée à l’égard des vêtements, un rejet ostentatoire de l’ostentation. Plus nous sommes riches en fait, moins nous pouvons nous permettre de nous montrer grossièrement matérialistes car nous entrons dans une hiérarchie de jeux compétitifs qui deviennent toujours plus subtils à mesure que l’escalade progresse. A la fin, ce processus peut aboutir à un rejet total de la compétition, ce qui peut être, même si ce n’est pas toujours le cas, la plus intense des compétitions. (…) Ainsi, il existe des rivalités de renoncement plutôt que d’acquisition, de privation plutôt que de jouissance.(…) Dans toute société, la compétition peut assumer des formes paradoxales parce qu’elle peut contaminer les activités qui lui sont en principe les plus étrangères, en particulier le don. Dans le potlatch, comme dans notre société, la course au toujours moins peut se substituer à la course au toujours plus, et signifier en définitive la même chose. René Girard […]

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