Arrestation de Karadzic: Attention, des compromissions peuvent en cacher bien d’autres

C’est précisément en raison de la mort de l’impérialisme que nous voyons l’apparition du monde pré-moderne. Aujourd’hui, il n’y a aucune puissance coloniale qui accepte de s’atteler à cette tâche, bien que les occasions, peut-être même le besoin de colonisation, soient aussi grands qu’ils ne l’ont jamais été au XIXe siècle. Robert Cooper
Après tout, qui parle encore aujourd’hui de l’annihilation des Arméniens? Hitler (le 22 août 1939)
Quand l’Allemagne peut expulser des dizaines de milliers de Juifs et que la Russie transplante des millions d’hommes d’une partie du continent à un autre, le transfert de quelques a milliers d’Albanais ne fera pas éclater une guerre mondiale. Vasa Cubrilovic (1937, académicien serbe co-organisateur de l’assassinat de Sarajevo de 1918)

En ces Balkans qui, dit-on, produisent plus d’histoire qu’ils n’en consomment …

Pressions de la Russie, promesses d’impunité de Jacques Chirac en échange de la libération de pilotes français enlevés, abandon occidental de Srebrenica comme condition à la signature des accords de Dayton, suicide de Milosevic avant la fin de son procès et l’établissement de sa pleine culpabilité aux yeux du grand public, et spécialement de la population serbe…

Au lendemain de l’arrestation de l’ancien chef politique des Serbes de Bosnie Radovan Karadzic et principal architecte de la politique, de 1997 – 1995, de déportation massive (dite de « nettoyage ethnique ») des musulmans de Bosnie …

En ces Balkans qui nous ont déjà déclenché une première guerre mondiale (le jour-anniversaire même de la défaite des Serbes de 1389 face aux Ottomans!) et qui, avec la fin de la guerre froide et la résurgence de lignes de fracture ancienne et de lignes de faille civilisationnelles qu’on croyaient oubliées, nous ont renvoyé aux heures les plus sombres de notre continent …

Retour sur les particulièrement éclairants entretiens de Florence Hartmann, ex-correspondante du Monde à Belgrade et ancienne porte-parole de Carla Del Ponte, procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (elle-même embarquée, après la fin de son mandat en septembre dernier, dans une histoire – hélas sans preuves formelles – de trafic d’organes de prisonniers serbes de la part de responsables politiques kosovars dont l’actuel premier ministre) .

Qui rappelle que « l’interpellation du « boucher de Srebrenica » est essentiellement dû à un changement politique en Serbie ainsi qu’au sein de la communauté internationale ».

Avec d’un côté l’installation, au pouvoir à Belgrade il y a deux semaines, d’une nouvelle coalition pro-européenne (une alliance entre les démocrates pro-européens de la DS et les socialistes – et ex-nationalistes du SPS de feu Slobodan Milosevic), qui avait d’ailleurs déjà produit l’arrestation il y a juste après de l’ancien chef de la police serbe de Bosnie et conseiller militaire de Karadzic, Stojan Zupljanin.

Et de l’autre, après le notoire abandon des musulmans de Srebenica, le changement de discours de l’Europe qui s’est finalement résolue à exiger l’arrestation de Karadzic et Mladic comme pré-condition d’intégration européenne de la Serbie.

Mais qui rappelait aussi, (notamment dans son livre « Paix et châtiment, les guerres secrètes de la politique et de la justice internationale »), toutes les compromissions qui, au-delà de ses soutiens locaux (classe politique serbe, Église orthodoxe, ses propres réseaux, y compris mafieux qui avaient d’ailleurs, suite à l’extradition de Milosevic en 2001, coûté la vie au premier ministre serbe de l’époque Zoran Djindjic deux ans plus tard), ont permis à Karadzic d’éluder la justice internationale pendant ces 13 années.

Sans parler, aurait-elle pu ajouter et au-delà d’une accusation de génocide largement infondée (s’il y a bien dérives génocidaires et une version bosnienne de Wannsee au Holiday Inn de Sarajevo en décembre 91), il n’y a pas d’intention de destruction de la totalité d’un groupe humain), des dangers de l’occultation, à l’instar du reste de l’Europe communiste, de ces haines enfouies tant par le pouvoir titiste que par l’angélisme d’une Europe occidentale (avec ses boy scouts de soldats de la paix) aveuglée par la promotion du multiculturalisme à tout prix.

Occultation qui, de la bataille perdue contre les Ottomans de Kosovo Polye de 1389 jusqu’au génocide de 1915 des chrétiens (arméniens, assyriens, grecs) par les Turcs ou les massacres de 1941 par les Croates et les divisions SS musulmanes, laissait ainsi le champ libre à la mythification et l’instrumentalisation des tenants de la grande Serbie qui, omettant leurs propres massacres et collaboration avec les nazis dans l’extermination des Juifs et des tziganes, firent de la Serbie l’éternelle victime, légitimant par là son ressentiment et sa soif de revanche …

Florence Hartmann met en question la justice internationale en ex-Yougoslavie
La Croix
le 06-09-2007

Dans un livre réquisitoire, Florence Hartmann, ex-porte-parole au Tribunal pénal international, explique pourquoi les bourreaux courent toujours

Paix et châtiment. Les guerres secrètes de la politique et de la justice internationales, par Florence Hartmann, Flammarion, 319 p., 19, 90 €.

La justice internationale n’est pas un long fleuve tranquille. Entre raison d’État et protection des peuples, c’est une guérilla permanente dans les arrière-cuisines de la diplomatie internationale.

Porte-parole et conseillère pour les Balkans du procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) d’octobre 2000 à octobre 2006, Florence Hartmann a été le témoin privilégié de cette « bataille palpitante », présente aux réunions, participant aux débats, préparant les rencontres et participant aux entretiens entre Carla Del Ponte et les responsables politiques.

Son livre dresse le portrait d’une procureure, seule contre tous, confrontée à la résistance des États et de leurs multiples relais, à l’intérieur comme à l’extérieur du tribunal. Rétrospectivement, le transfert de Slobodan Milosevic de Belgrade à La Haye, le 28 juin 2001, apparaît comme un succès trompeur.

« Leur refus persistant d’arrêter Karadzic et Mladic »
Le dictateur déchu est le premier chef d’État inculpé de crimes contre l’humanité à être traduit devant une juridiction internationale. Plus encore qu’à Carla Del Ponte, le mérite en revient à Zoran Djindjic, le premier ministre serbe, soucieux de se débarrasser de ce « facteur d’instabilité », alors même que les responsables occidentaux – notamment Hubert Védrine, ministre français des affaires étrangères –, prêchaient la prudence.

L’élimination brutale de Zoran Djindjic, le 12 mars 2003, privera ensuite Carla Del Ponte d’un partenaire essentiel dans la traque des fugitifs, en particulier celle de Ratko Mladic, le chef militaire des Serbes de Bosnie.

Ancienne correspondante en ex-Yougoslavie du journal Le Monde, Florence Hartmann revient sur la responsabilité des grandes puissances, au premier rang desquels la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis, « leur refus persistant d’arrêter Karadzic et Mladic ou de s’assurer qu’ils soient livrés au TPIY, indissociable de leur défaut de volonté de prévenir les massacres de Srebrenica ».

Les grandes puissances, « une coopération sélective »
Au lendemain des accords de Dayton en novembre 1995, un « gentleman agreement» est conclu entre Richard Holbrooke et Radovan Karadzic, prévoyant son retrait de la vie politique en échange d’une compensation financière et d’assurances concernant sa sécurité.

De même, la France n’a jamais levé le doute sur les circonstances de la libération de ses pilotes le 12 décembre 1995, deux jours après la signature des accords de Dayton dans les salons de l’Élysée. Des échanges téléphoniques entre les dirigeants serbes font état d’une promesse de Jacques Chirac garantissant l’impunité à Ratko Mladic en échange de la libération des pilotes, promesse toutefois démentie par le président lors d’une rencontre avec Carla Del Ponte en juin 2003 à l’Élysée. Par la suite, souligne l’auteur, les uns et les autres se renverront la balle « alors qu’ils cherchent de concert à limiter l’action de la justice pour couvrir leurs choix passés ».

La contribution la plus inédite de Florence Hartmann porte sur les coulisses du procès de Slobodan Milosevic, la façon dont le tribunal a été infiltré, entravé et verrouillé de l’intérieur par les grandes puissances qui n’ont coopéré que de façon très sélective à l’obtention de preuves et fait de la rétention d’information.

Carla Del Ponte se heurte notamment à l’opposition du Britannique Geoffrey Nice, le substitut principal recruté à son insu, devenu chef d’orchestre de l’accusation dans le procès Milosevic. Cet avocat anglais, proche du Foreign Office et ancien des services britanniques, a tout fait pour obtenir l’abandon des charges concernant le siège de Sarajevo, les massacres de Srebrenica et le chef de génocide dans l’acte d’accusation contre Milosevic.

Florence Hartmann raconte comment la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis ont concentré leur volonté de blocage sur la chute de l’enclave musulmane bosniaque de Srebrenica en juillet 1995 et la question de l’implication directe de Slobodan Milosevic dans la guerre en Bosnie.

« Un épilogue en forme de mission inachevée »

Aucun de ces pays ne souhaite que l’on découvre les circonstances exactes de leur abandon de Srebrenica et de leur relation prolongée avec Slobodan Milosevic. Américains et Européens savaient que le réduit musulman allait tomber et n’ont rien fait pour empêcher les massacres. Les Serbes avaient fait de la prise de ce territoire une condition à la signature d’un accord de paix et les accords de Dayton entérineront ce fait accompli.

Pour étayer la charge de génocide contre Milosevic, Carla Del Ponte devra attendre longtemps la communication par Belgrade des verbatim des réunions du Conseil suprême de défense (CSD) de la Yougoslavie, des documents obtenus de haute lutte, malgré l’opposition de Belgrade et les mesures de protection imposées par les juges du TPIY, qui montrent la subordination de la direction serbe de Bosnie et de Croatie et de leurs armées respectives au pouvoir de Belgrade.

Affaibli par la mort de Milosevic et la non-arrestation de Karadzic et Mladic, le TPIY s’achemine aujourd’hui vers une fermeture prochaine, imposée par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Un épilogue en forme de mission inachevée pour un tribunal qui a échoué dans sa fonction de pédagogie. En dépit de quatre ans de procès, la culpabilité de Milosevic, décédé le 11 mars 2006 dans sa cellule, n’a pas été clairement établie aux yeux du grand public, et spécialement de la population serbe.

François d’ALANCON

Voir aussi:

Fugitif ambigu, Radovan Karadzic aurait bénéficié de protections
Reuters
L’Express
mardi 22 juillet 2008

Pendant ses onze ans de cavale, Radovan Karadzic aurait été souvent oublié, voire épargné sciemment par la France, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie, selon le livre d’un témoin-clef paru en France.

Florence Hartmann, ex-porte-parole du procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Carla Del Ponte, de 2000 à 2006, a raconté cette fuite ambiguë dans un livre sorti fin 2007, « Paix et châtiment », qui n’a suscité ni démenti ni poursuites.

Après les accords de Dayton du 14 décembre 1995, qui ont mis fin au conflit bosniaque, les grandes puissances savaient ou se trouvait Radovan Karadzic, qui ne se cachait d’ailleurs pas à l’époque et donnait des entretiens à la presse, malgré une inculpation par le TPIY dès le 25 juillet 1995.

Soutenu financièrement par Belgrade, il rencontrait régulièrement à Pale, près de Sarajevo, l’officier français Hervé Gourmelon, qui tentait en vain de le persuader de se rendre, écrit Florence Hartmann. En mai 1997, son arrestation fut débattue entre les grandes puissances, sans qu’une décision soit prise.

Florence Hartmann cite l’ex-président français Jacques Chirac expliquant en 2000 à Carla del Ponte : « Karadzic n’a pas été arrêté en raison de l’opposition des Russes, Boris Eltsine m’a dit : ‘Karadzic sait trop de choses sur Milosevic’ et il m’a averti qu’il enverrait un avion pour l’extraire de Bosnie si nécessaire. »

Selon le livre, Radovan Karadzic est parti en octobre 1997 en Biélorussie « dans un avion militaire affrété par Boris Eltsine », le président russe d’alors, avant de revenir en Bosnie début 1998. En 1999, Florence Hartmann témoigne qu’il a demandé au parquet du TPIY 300.000 marks et une protection en échange de sa reddition, avant de renoncer.

En février 2004, le fugitif a été localisé en Bosnie par le TPIY, qui a transmis l’information à l’Otan. « Quelques heures plus tard, un hélicoptère survole la zone, alertant ainsi Karadzic », écrit Florence Hartmann.

En 2005, un Néerlandais contacte le TPIY. Il dit avoir vu Karadzic le 7 avril à la terrasse d’un café d’une ville bosniaque, Foca. Alertés par le TPIY, les responsables américains de l’Otan, qui officiellement ont perdu sa trace, répondent : « Impossible, il était du 6 au 8 avril à Belgrade. »

Le fuyard a souvent fait état de promesses d’impunité qui lui auraient été accordées par Paris et Washington pour favoriser les accords de Dayton et obtenir la libération de pilotes militaires français prisonniers en 1995.

La vraie clef de la fuite est ailleurs, selon Florence Hartmann. « Karadzic et Mladic n’ont pas été traduits en justice pour ne pas raviver le souvenir du choix inavouable des grandes démocraties occidentales de sacrifier la population de Srebrenica en l’abandonnant sciemment à ses tortionnaires, puis en privant ses survivants de leurs terres et d’un jugement. »

Toujours libre, Ratko Mladic a bénéficié d’un statut de fugitif tout aussi ambigu, étant hospitalisé deux fois sous son nom en 2001 et 2002 à Belgrade, touchant sa retraite de l’Etat serbe. Le TPIY a connu son adresse exacte et l’a transmise à la CIA, sans jamais obtenir de résultats, écrit Florence Hartmann.

Thierry Lévêque, édité par Véronique Tison

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