Livres: Au pays des Soviets (Looking back at French travelers and fellow-travelers to the Soviet Union)

Tintin in the land of the sovietsI’m back in the USSR, Hey, You don’t know how lucky you are, boy, Back in the USSR Paul McCartney (1968)
Envoyé spécial: toujours disponible au bar du grand hôtel pour partager ses tuyaux avec ses collègues, qui les ont reçus des mêmes sources. Aurait pu écrire son papier avant d’arriver, sauf le prénom (Ahmed) du chauffeur de taxi, qui permet de donner un visage humain à la souffrance palestinienne. Laurent Murawiec
L’objectif prioritaire de la diplomatie française est le containment inconditionnel des Etats-Unis (…) Cet axe Paris-Berlin se complétant d’une entente avec Moscou, on comprend pourquoi les pays de l’ex-bloc communiste se demandent s’il vaut vraiment la peine d’entrer dans une Europe où tous les slogans de l’ère soviétique, lutte pour la paix , lutte contre le sionisme, lutte anti-impérialiste, acquis sociaux, sont revenus en force. (…) En politique étrangère, la France a, en quelque sorte, chaussé les bottes de la défunte Union Soviétique : même politique d’obstruction à l’ONU, même démagogie tiers-mondiste, même alignement sur le monde arabe, même ambition de prendre la tête d’une coalition d’Etats “anti-impérialistes” dirigée contre Washington. (…) L’”antibushisme” peut se comparer à l’”antifascisme” des années Trente et Quarante: il camoufle un consensus obligatoire de type communiste. Les dirigeants français, comme ceux de l’URSS brejnévienne, compensent par un ruineux activisme extérieur leur incapacité à lancer des réformes indispensables à l’intérieur, réformes impossibles car elles remettraient en cause les dogmes socialistes qui fondent l’étatisme français. Dans les deux cas, l’activisme extérieur accélère et accuse la crise interne. On a vu ce qu’il est advenu de l’URSS. Françoise Thom (le 6 mai 2003)
Dans la phase du Saddamgrad Patrice Claude et Rémy Ourdan du Monde ont inventé des atrocités, produit des témoignages en phase avec ce qu’ils ne pouvaient voir. Sur les fedayyin de Saddam, les gardes les plus brutaux du dictateur, ses SS, Ourdain a dit que les fedayyin n’ont pas combattu parce qu’ils étaient effrayés de la façon dont les GI’s tuaient tout le monde, dont un grand nombre de civils. Alain Hertoghe
Israël possède l’une des plus fortes concentrations de journalistes dans le monde, alimentant ce qui semble un appétit insatiable pour des nouvelles du conflit avec les Palestiniens. Il y a 350 agences de presse étrangères basées à Jérusalem, une ville d’à peu près la taille de Baltimore, avec 800 journalistes, cameramen et techniciens. [C]ette année 1300 journalistes invités. Peter Hermann (Baltimore sun, le 7 juillet 2003)
En termes de concentration de journalistes dans le monde Israël arrive deuxième juste après Washington, D.C. Jennifer Laszlo Mizrahi (The Israel project, le 30 avril 2008)
Je prends acte de la décision de TF1 de m’écarter de la présentation du journal télévisé de 20h00.(…).La brutalité de cette décision est d’autant moins compréhensible que je pense avoir accompli ma tâche, durant plus de 20 ans, avec dignité, professionnalisme et une efficacité qui a permis à TF1 de devancer tous les soirs, sans exception, une concurrence talentueuse. (…) Le respect des téléspectateurs a, en effet, toujours guidé mon action. Et je veux espérer que la réorganisation programmée de l’information de la chaîne n’entraînera pas d’autres licenciements ni de mise au pas de ses journalistes. Après toutes ces années, ces exigences journalistiques méritaient, je pense, un peu plus d’élégance. Patrice Poivre d’Arvor
L’arrêt rendu le 21 mai par la cour d’appel de Paris (…) nous surprend (…) car il accorde la même crédibilité à un journaliste connu pour le sérieux et la rigueur de son travail, qui fait son métier dans des conditions parfois difficiles et à ses détracteurs, engagés dans une campagne de négation et de discrédit, qui ignorent tout des réalités du terrain et n’ont aucune expérience du journalisme dans une zone de conflit. (…) Il nous inquiète, car il laisse entendre qu’il existerait désormais à l’encontre des journalistes une « permission de diffamer » qui permettrait à chacun, au nom de la « bonne foi », du « droit de libre critique » et de la « liberté d’expression » de porter atteinte impunément « à l’honneur et à la réputation des professionnels de l’information ». Appel pour Charles Enderlin (Le Nouvel Observateur, le 13.06.2008)
Pendant des décennies, la réalité du régime soviétique a été occultée par des images mythiques: les grands travaux, les kolkhoziennes souriantes, les ouvriers épanouis, les figures paternelles de Lénine et de Staline. Pourquoi, pendant si longtemps, la répression politique, les purges, les famines n’ont-elles pas provoqué en Occident de remises en cause décisives? Présentation de « La Grande Lueur A L’est » (Sophie Coeuré, 1999)
Constat fascinant que cette vision idéalisée de l’Union soviétique, faite de mythes prométhéens, d’images remplies de fiers ouvriers et de riantes kolkhoziennes, ainsi que de discours sur le pays de l’avenir radieux! Brigitte Studer

Mystère insondable de l’Histoire que la plus forte concentration de journalistes au monde au cm2 (aujourd’hui en Israël) arrive au même résultat que (pour, en son temps, l’Union soviétique) une poignée de thuriféraires certes protégés par le Mur de Berlin lui-même …

Barbusse, Aragon, Nizan, Rolland, Friedmann, Duhamel, Malraux, Drieu la Rochelle, Dorgelès, Gide, Eugène Dabit, Guilloux, Céline, Sartre, Beauvoir …

PPDA, Charles Enderlin, Sara Daniel, Eric Laurent, William Karel, Alain Ménargues, Ignacio Ramonet, Alain Gresh, Serge Halimi, télé-Chirak (alias France 24), le Canard enchainé, Foucault, Garaudy, Bové, Meyssan …

A l’heure où, baisse d’audience oblige (et éventuelle reconversion dans le plus lucratif nucléaire?), le bétonneur Bouygues et premier actionnaire de TFI se décide après bientôt 20 ans à pousser à la retraite l’homme de l’interview truquée de Castro et des 15 mois de prison avec sursis pour recel d’abus de biens sociaux

Mais où, pourtant sérieusement mise en cause le mois dernier par la Cour d’appel de Paris, la chaine d’Etat France 2 ne s’est toujours pas résolue à faire de même pour son auteur à elle du tristement célèbre faux de la mort du petit Mohamed, son indéboulonnable correspondant permanent en Israël Charles Enderlin …

Et en attendant que naisse un jour le chercheur qui réussira à expliquer le mystère, constamment renouvelé, de la conjonction de la plus grande concentration de journalistes et du plus haut degré d’occultation de la réalité du conflit israélo-palestinien et de l’islamisme …

Retour sur les décennies d’occultation de la réalité du régime soviétique qui lui au moins avait l’avantage de la fermeture des frontières.

Notamment, via la réédition l’an dernier de l’ouvrage de Fred Kupferman qui ne couvre hélas que l’entre-deux guerre (« Au pays des Soviets: le voyage français en Union soviétique, 1917-1939 ») sur l’importante part du tourisme politique, véritables nouveaux voyages Potemkine, dans le formidable travail de propagande élaboré par Moscou et le Komintern via ses relais en France, militants communistes comme compagnons de route éblouis.

Et ce malgré tous les efforts des milieux politiques anticommunistes ou des émigrés antibolchéviques …

Au pays des Soviets: le voyage français en Union soviétique, 1917-1939

Paru pour la première fois aux éditions Complexes en 1979, « Au pays des Soviets. Le voyage français en Union soviétique » de Fred Kupferman traite d’un genre littéraire bien particulier, original et propre à l’entre-deux-guerres : la relation de voyage des visiteurs français en URSS.

Revenant d’abord sur la perception de la Russie tsariste puis bolchevique, par les « touristes » français du temps, l’auteur relève qu’une aversion viscérale pour la Russie a succédé dans les années vingt à la slavophilie généralisée du début du XXème siècle. A partir de 1924, date de la reconnaissance officielle du régime de Moscou par la France, le voyage en URSS ne constitue plus l’aventure qu’a par exemple connue Louise Weiss en 1921. Bien au contraire l’Intourist, organisme ad hoc créé à des fins de propagande touristique, encadre la totalité des voyageurs étrangers, le plus souvent en groupe.

C’est ainsi une image très partagée, entre enthousiasme pour l’égalitarisme soviétique, et sévère dénonciation du régime stalinien, que donnent à voir les ouvrages publiés à l’occasion des retours de leurs auteurs. À l’aide de très abondantes citations, extraites de 125 récits de voyageurs, Fred Kupferman démontre que si, de manière générale, l’orientation politique des visiteurs influe naturellement sur leur perception des choses – Alfred Fabre-Luce, engagé très à droite, restera toujours très critique – cette dernière peut, à l’occasion, la transcender. Certains hommes de gauche, notamment Henri Béraud pour lequel son voyage en URSS a certainement contribué à son évolution à droite, prendront vite conscience du caractère policier et répressif du régime alors que d’autres, Georges Duhamel par exemple, non suspect de sympathie pour les communistes, « se refusera toujours à dire du mal de l’Union soviétique ».

Cet ouvrage montre également que la perception qu’ont les Français de l’URSS évolue progressivement, et par étapes, suivant de près le positionnement diplomatique de Paris vis-à-vis de Moscou. Jusqu’en 1924, on note effectivement une franche hostilité mais surtout une grande méconnaissance des événements qui se trament alors en Russie bolchevique, faute de pouvoir aisément se rendre sur place. À partir du milieu des années vingt et jusqu’aux grandes purges de 1936/37, il est certain que les auteurs français sont disposés à ménager, voire à comprendre cet allié potentiel. Il n’en reste pas moins que le « Retour d’URSS » de Gide, paru fin 1936, relativement froid à l’égard de l’URSS, marque la fin de la lune de miel des auteurs français avec le régime russe.

Matthieu Boisdron

Voir aussi:

Au pays des Soviets : le voyage français en Union soviétique, 1917-1939

Présentation de l’éditeur

Durant l’entre-deux-guerres, les «retours d’URSS» furent un genre politique et littéraire très en vogue, d’autant que ce pays différent de tous les autres ne s’ouvrait pas au tout-venant, du moins sans préparation. Dès lors, la connaissance que pouvaient en prendre les voyageurs venus d’Occident devenait un enjeu lourd d’idéologie et de propagande. Que savoir, que comprendre, que raconter du pays du grand mensonge, ou de la grande illusion, ou du grand espoir ?

Fred Kupferman, par un subtil montage d’extraits de 125 récits de voyageurs français, apporte des réponses nécessairement contradictoires, car si chacun découvre chez les Soviets ce qu’il est venu y chercher, personne en revanche ne revient tel qu’il était avant la grande épreuve.

De Gide au paysan de la Corrèze, de Charles-André Julien à Pierre Pascal, de Henri Barbusse à Georges Friedmann, d’Eugène Dabit à Pierre Herbart, ce sont autant de versions composant un panorama dont personne, face au choc du «socialisme réel», ne sort indemne.

Fred Kupferman, qui enseignait l’histoire contemporaine à la Sorbonne et à l’IEP, est mort en 1988. Après l’incontournable biographie de Laval, Au pays des Soviets est le deuxième titre de son oeuvre pionnière à être réédité chez Tallandier.

Voir également:

La Grande Lueur A L’est – Les Français Et L’union Soviétique 1917-1939

Résumé:

Pendant des décennies, la réalité du régime soviétique a été occultée par des images mythiques : les grands travaux, les kolkhoziennes souriantes, les ouvriers épanouis, les figures paternelles de Lénine et de Staline.

Pourquoi, pendant si longtemps, la répression politique, les purges, les famines n’ont-elles pas provoqué en Occident de remises en cause décisives ?

A partir d’une documentation inédite provenant largement des archives de l’ex-URSS, Sophie Coeuré montre le formidable travail de propagande élaboré par Moscou. Les relais, en France, furent multiples, depuis la classique diplomatie jusqu’à l’industriel fasciné pur les grands travaux, en passant par le journaliste soviétique familier des mondanités parisiennes, le kominternien oeuvrant dans la clandestinité, le militant communiste ou le compagnon de route éblouis pur le voyage en URSS. Chez tous, un point commun : la répétition d’un discours dessinant une image toujours plus uniforme et plus positive du pays des Soviets, qui récupère une part bien choisie de l’héritage de l’Empire russe. On assiste en direct à la naissance d’une mythologie qui, avec des hauts et des bas, va marquer la France pendant un demi-siècle.

Cet ouvrage montre également que la perception qu’ont les Français de l’URSS évolue progressivement, et par étapes, suivant de près le positionnement diplomatique de Paris vis-à-vis de Moscou.

Idéologiquement hostiles au marxisme relu par les bolcheviks, bien informés par les sociaux-démocrates d’origine russe présents en France, parmi lesquels Oreste Rosenfeld, ils ne s’en refusent pas moins, pour la plupart, à critiquer nettement l’expérience soviétique. Pendant le Front Populaire, l’alliance politique entre la SFIO et le PCF vient se combiner avec l’image très favorable de l’URSS, soutien de la République espagnole, poumon de l’antifascisme, mais aussi porteuse d’un modèle économique collectiviste qui semble échapper à la crise mondiale.

A partir de la fin des années 1920 se met en place un encadrement de plus en plus strict des Occidentaux, en liaison avec le Parti communiste français ou ses organisations satellites comme les Amis de l’URSS (AUS). Plusieurs institutions soviétiques, parfois rivales, dont les plus connues sont la VOKS (Société pour les relations culturelles avec l’étranger) et l’Intourist se chargent d’accueillir des voyageurs qui viennent désormais le plus souvent en groupe, pour des périples menés au pas de charge. Les visites sont soigneusement préparées, certaines étant proposées à tous, comme le mausolée de Lénine ou des institutions modèles (usines, écoles, dispensaires, logements d’ouvriers, kolkhozes…), d’autres adaptées aux centres d’intérêts des délégations : syndicalistes, médecins, architectes… Des guides et des interprètes spécialement formés délivrent aux autorités des rapports détaillés sur les impressions des voyageurs français. Les visiteurs de marque, hommes politiques ou écrivains comme Romain Rolland ou André Gide, restent quant à eux accueillis par des commissions spéciales en liaison directe avec le commissariat du peuple aux Affaires étrangères et le Comité central du parti communiste. L’apogée de ce «tourisme politique» en France correspond à la période de l’alliance antifasciste et du Front populaire, avec plusieurs milliers de voyageurs par an. Les modes d’accès (train, mais aussi croisières en paquebot et avion) se diversifient ; les circuits intègrent désormais le Caucase, la Crimée ou l’Ukraine.

Aux voyages en groupes, organisés en étroite collaboration avec l’association « France-URSS » fondée en 1944, s’ajoutent désormais les séjours d’étudiants et de journalistes, les tournées des théâtres ou des ballets.

A propos de l’auteur :

Sophie Coeuré, historienne, spécialiste du communisme et de l’URSS, est l’auteur d’une thèse remarquée sur L’image de la Russie soviétique en France, dont ce livre est un prolongement attendu. Elle a également édité le journal de voyage d’Elie et Florence Halévy en 1932, Six jours en URSS.

Voir enfin:

Le voyage en U.R.S.S. et son « retour »
Brigitte Studer [*]
Le Mouvement Social 2003-4
1

Ils sont sans doute plusieurs dizaines de milliers à travers le monde occidental à avoir fait le voyage en U.R.S.S. entre 1917 et 1939. Parmi eux un nombre important de Français – on les estime à dix mille environ. Mais chaque pays fournit son contingent. Presque dès le départ, la Russie soviétique attire les Occidentaux. Les premiers à partir à l’Est sont parfois en mission officielle [1], plus souvent politique, délégués par leur parti ou syndicat aux congrès de l’Internationale naissante.
2

S’y joignent quelques intrépides poussés par la curiosité face à la « première révolution socialiste », telles Madeleine Pelletier ou Hélène Brion, dont le voyage en 1920-1921 est présenté dans ce numéro. C’est à cette époque encore que certains tenteront de s’établir en Russie. Parmi eux Boris Souvarine, Victor Serge et Robert Guiheneuf, dont la reconstitution de l’itinéraire mouvementé forme la trame de la seconde contribution thématique de ce numéro. Après la création de la V.O.K.S., la société panunioniste pour les relations culturelles avec l’étranger, en avril 1925, des intellectuels, notamment des écrivains, sont invités à Moscou. Joseph Roth et Walter Benjamin s’y croisent par exemple en 1926. Suivent peu à peu les délégations ouvrières, forme d’organisation du voyage en U.R.S.S. qui prend son envol avec la commémoration du Xe anniversaire de la Révolution en 1927. Enfin, dès 1929, avec l’établissement d’Intourist, l’Union soviétique innove en mettant sur pied une infrastructure touristique de masse sous contrôle de l’État.
3

Si le type de voyageur évolue avec le temps, le nombre de visiteurs de l’U.R.S.S. est surtout échelonné selon les pays. Alors que le voyage français se concentre sur les années 1932-1939, avec une pointe au milieu de la décennie, le flot des Allemands s’ouvre plus tôt, vers 1927, mais il est coupé net fin 1932, et pour cause. Il n’y a alors plus de retour possible, le séjour devient émigration. Avec la Grande Terreur de 1937-1938, puis le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, se clôt cette première période du voyage en Union soviétique – et, surtout, de son « retour » [2].
4

Car c’est en premier lieu par ses effets dans le pays d’origine que le voyage en U.R.S.S. est devenu objet d’histoire. Constat fascinant que cette vision idéalisée de l’Union soviétique, faite de mythes prométhéens, d’images remplies de fiers ouvriers et de riantes kolkhoziennes, ainsi que de discours sur le pays de l’avenir radieux [3] ! Mais de la reconstruction de ces représentations, il a fallu s’interroger sur leur genèse. Et la question sur les conditions du séjour des voyageurs a naturellement conduit à celle de leur encadrement, tant par les organismes officiels et les structures soviétiques d’accueil, voire les autorités elles-mêmes, que par les relais organisationnels que constituaient les partis communistes ou les Amis de l’U.R.S.S. A ce propos, Sylvia Margulies a utilisé la notion de « techniques d’hospitalité » pour englober tout le dispositif institutionnel de l’organisation du voyage et ses principes. Ceux-ci vont de la prescription de l’itinéraire et la réservation d’hôtel jusqu’à la prise en charge des voyageurs sur place et au contrôle sur ce qu’ils peuvent voir et entendre grâce aux interprètes qui « orientent » les réponses, en passant par les contacts sélectionnés avec la population et les horaires surchargés qui ne laissent pas de loisir pour des visites imprévues [4].
5

Ce contexte a fait récuser à certains la valeur documentaire des récits de retour, considérés comme simple produit de la propagande clivée de l’époque et donc sans intérêt pour l’historiographie [5]. Certes, André Gide n’a pas tort de constater qu’« il arrive souvent que le voyageur, selon des convictions préétablies, ne soit sensible qu’à l’un ou qu’à l’autre », soit au plus lumineux ou au plus sombre [6]. Une telle lecture de ces sources en tant que reproductions directes des schèmes de perception et d’interprétation du milieu de référence de leur auteur est néanmoins dépassée aujourd’hui. Sans abandonner le défrichage toujours indispensable du terrain – notamment l’ampleur du phénomène et la sociologie des acteurs –, le questionnement s’est déplacé depuis lors vers les aspirations, les sensibilités et les croyances des voyageurs eux-mêmes. Comme le démontrent les deux textes réunis dans ce numéro, suivant la voie tracée par Sophie Cœuré et plus particulièrement Rachel Mazuy, l’interrogation s’est portée sur les motifs qui ont poussé certains à faire le voyage et à en parler ensuite. Une telle approche est devenue possible grâce à l’apport de nouvelles sources avec l’ouverture des archives russes et au croisement des perspectives. Pour les détenteurs d’un capital culturel, surtout, il s’agit dans bien des cas d’un projet personnel aussi. A la différence des délégués ouvriers ou des simples militants – mais il convient de ne pas généraliser –, ils peuvent utiliser leurs propres outils intellectuels pour s’opposer aux schèmes explicatifs proposés. Aussi s’avère-t-il fructueux de focaliser le champ d’action ouvert aux voyageurs et les possibilités de construction de leurs discours, ceux-ci étant le résultat d’une double négociation, avec les attentes du parti communiste d’abord ou plus généralement de leur milieu politique spécifique – le champ de réception de leur récit donc – et aussi celles de leurs hôtes. En effet, Hervé Guiheneuf le rappelle bien à propos d’Yvon, les Soviétiques ne sont pas indifférents aux impressions des étrangers. On s’interroge aussi sur la place du voyage ou du séjour en U.R.S.S. dans l’itinéraire militant. Car la mise en récit du vécu ne va pas sans un travail d’appropriations et de distanciations de la « réalité » soviétique, travail qui est cognitif autant qu’émotionnel et qui prend parfois l’allure de cheminements tortueux, d’allers-retours, d’ajustements ou de douloureuses remises en question. Positionnement d’appartenance dont la difficulté varie selon qu’on se trouve dans la situation de l’observatrice telle que l’expérimente Hélène Brion ou que se pose la question de l’intégration comme pour Yvon. Mais les chances qu’il y ait adéquation individuelle avec la norme militante sont sans doute aussi tributaires du type de rapport à l’engagement politique. Or celui-ci est fortement sexué, comme le suggère la contribution de Sophie Cœuré. Quoi qu’il en soit, dans les deux cas étudiés, les individus en question possèdent d’autres cultures de référence (le féminisme d’une part, le syndicalisme révolutionnaire de l’autre), ce qui leur permet de résister à la forte emprise intellectuelle, morale, voire identitaire du communisme et à son système de valeurs dans lequel le subjectif n’a de raison d’être qu’au service du collectif.
6

Si l’on constate l’irréductibilité de l’individu dans sa manière de vivre et de construire son expérience par le récit de son voyage, il convient par ailleurs de ne pas négliger les problèmes de méthode posés par cette source spécifique. Celle-ci se situe, au niveau formel, entre deux types de narration. Le premier est celui qui relate des événements singuliers et une expérience individuelle, le second celui qui revendique d’emblée un statut d’objectivité, en introduisant nombre de données chiffrées et en s’efforçant d’intégrer l’observation dans un ordre d’ensemble. Toutefois, dans l’un comme dans l’autre cas, l’auteur opte, en règle générale, pour une posture plus ou moins affichée de sincérité. Que le récit de voyage se définisse comme un témoignage, plus personnel, ou plutôt comme proche du reportage, la préface comporte presque toujours l’affirmation de la véracité de ce qui suit, de la facticité de ce qui est décrit.
7

De fait, ni vraiment autobiographie, ni étude scientifique ou traité philosophique, ni compte rendu, ce genre textuel s’inscrit dans plusieurs traditions. Anciennes d’abord, avec le pèlerinage, le voyage culturel et d’études ou encore l’enquête sociale du XIXe siècle à l’origine des méthodes empiriques en sciences sociales, dont on retrouve l’écho chez le syndicaliste britannique Walter Citrine [7]. Mais il est aussi à l’origine de la formation d’une tradition nouvelle, spécifique au XXe siècle, le récit de voyage politique qui élabore progressivement son propre système de références, ses règles narratives et ses codes. Presque aucun récit ne saurait par exemple faire l’économie de la mention du moment hautement symbolique qu’est le passage de la frontière ! Si l’on croyait ce corpus pourtant déjà immense définitivement constitué, les deux contributions qui suivent montrent qu’il n’en est rien. Les archives conservent toujours des manuscrits inédits, non publiés à cause des aléas de l’histoire et des itinéraires individuels. Il reste donc bien des sources et des pistes de réflexion à explorer à propos du « retour de l’U.R.S.S. » !

Notes

[*]

Professeure d’histoire contemporaine à l’Université de Berne (Suisse).

[(1)]

Tels les membres de la mission militaire française à Petrograd ou encore de la mission Montandon du C.I.C.R., chargée du rapatriement des prisonniers de guerre des pouvoirs centraux. Le Suisse Georges Montandon, à l’époque pro-bolchevique, deviendra par la suite tristement célèbre en France pour ses positions antisémites et eugénistes.

[(2)]

Pour des raisons évidentes, la plupart des travaux sur les voyages en U.R.S.S. se basent sur un corpus national ou linguistique. Pour les Français citons : S. CŒURÉ, La grande lueur à l’Est. Les Français et l’Union soviétique 1917-1939, Paris, Seuil, 1999; R. MAZUY, Croire plutôt que voir ? Voyages en Russie soviétique (1919-1939), Paris, Odile Jacob, 2002, ainsi que la présentation thématique, toujours inspirante, d’un grand nombre de textes : F. KUPFERMAN, Au pays des Soviets. Le voyage français en Union soviétique 1917-1939, Paris, Gallimard, 1979. Pour les Allemands et les Autrichiens : B. FURLER, Augen-Schein. Deutschsprachige Reisereportagen über Sowjetrussland 1917-1939, Francfort-sur-le-Main, Athenäum Verlag, 1987; H. WOLF, Glauben machen. Über deutschsprachige Reiseberichte aus der Sowjetunion (1918-1932), Vienne, Sonderzahl, 1992. Pour les Suisses : C. UHLIG, Utopie oder Alptraum ? Schweizer Reiseberichte über die Sowjetunion 1917-1941, Zurich, Éditions Hans Rohr, 1992. Pour les Britanniques et les Américains : P. HOLLANDER, Political Pilgrims. Travels of Western Intellectuals to the Soviet Union, China and Cuba 1928-1978, Oxford, Oxford University Press, 1981.

[(3)]

M. FERRO, L’Occident devant la Révolution soviétique. L’histoire et ses mythes, Bruxelles, Complexe, 1980; M. FLORES, L’immagine dell’U.R.S.S. L’Occidente e la Russia di Stalin (1927-1956), Milan, Il Saggiatore, 1990; M. FLORES, F. GORI (a cura di), Il mito dell’U.R.S.S. La cultura occidentale e l’Unione Sovietica, Milan, Franco Angeli, 1990; D. O’SULLI-VAN, Furcht und Faszination. Deutsche und britische Russlandbilder 1921-1933, Cologne, Böhlau, 1996.

[(4)]

S.R. MARGULIES, The Pilgrimage to Russia. The Soviet Union and the Treatment of Foreigners, 1924-1937, Madison, The University of Wisconsin Press, 1968.

[(5)]

C’est la position de l’historien allemand D. PFORTE, « Russland-Rei-seberichte aus den 20er Jahren als Quellen historischer Forschung », in E. KNÖDLER-BUNTE et G. ERLER (Hg.), Kultur und Kulturrevolution in der Sowjetunion, Berlin, Verlag Aesthetik und Kommunikation, 1978.

[(6)]

A. GIDE, Retour de l’U.R.S.S., Paris, Gallimard, 1936, p. 14.

[(7)]

I Search for Truth in Russia, Londres, Routledge, 1936 (traduction française : A la recherche de la vérité en Russie, Nancy, Berger-Levrault, 1937).

http://www.europe-revue.info/histoire/actes/robert.htm

P.E. Robert – Europe, 1934-1939 : les voyages en URSS

Pierre-Edmond Robert : Europe 1934-1939 : Les voyages en U.R.S.S.

Relire, soixante ans après leur parution, les numéros d’Europe, y retrouver l’écho des débats idéologiques d’une époque où aux arguments des démocraties s’opposent ceux de l’Italie fasciste, de l’Allemagne nazie, de la Russie communiste, et le témoignage de ses acteurs, écrivains et intellectuels, en particulier celui de ceux qui ont voyagé en U.R.S.S., ne nous révélera pas une vérité désormais établie par les historiens 1. Mais la vérité est relative parce que datée. Si les contemporains étaient déjà à même de connaître la réalité soviétique 2, la révéler était un autre enjeu 3.
L’intérêt d’une telle relecture n’est donc plus dans le débat lui-même, mais dans ses conditions. On a largement reconstruit l’itinéraire collectif de la revue Europe, fait des hésitations, des prises de position successives, voire contradictoires, de ses fondateurs et de ses responsables réagissant aux événements des années trente 4. Peut-être n’a-t-on pas assez souligné que les collaborateurs d’Europe, de même que ceux qui écrivaient alors dans La N.R.F., Marianne, Commune ou d’autres revues, ou communiquaient de toute autre manière leur expérience de l’U.R.S.S., ont en commun d’être romanciers. Il n’est donc pas injustifié d’observer alors comment leurs écrits sont à la fois le fruit des circonstances et le produit de traditions ou de remises en question littéraires, comment ils s’inscrivent dans les diverses variations des genres romanesques de cette première partie du vingtième siècle et plus encore dans l’ensemble de leur œuvre 5.
L’U.R.S.S. n’a cessé d’être présente dans Europe depuis sa fondation en 1923, sous le patronage de Romain Rolland. On sait que l’auteur d’Au-dessus de la mêlée avait été réticent devant la révolution russe. Dix ans plus tard, dans le numéro d’Europe du 15 octobre 1927, il avait exprimé ses réserves dans  » Trois lettres sur la Russie « . Mais après les journées de février 1934 en France, l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne, et à la suite d’une progressive évolution personnelle, dont son second mariage, il s’est aligné sur les positions soviétiques qu’il a justifiées dans la conclusion de son second roman, L’Âme enchantée.
Les années 1934-1938, dont les six premiers mois de 1939 forment l’épilogue, ne sont pas moins riches en articles et en échos sur l’Union soviétique. On y trouve des études et des témoignages de visiteurs français retour de Moscou, des textes de Trotsky ou de Staline, ou d’auteurs russes impliqués dans la révolution, tels Maxime Gorki et Alexandre Névérov, ou encore des correspondances, comme celle de Lénine avec des membres de sa famille. En l’absence d’articles, des motions officielles émanant des Congrès des écrivains successifs, des comptes rendus d’ouvrages consacrés à l’Union soviétique, voire des encarts publicitaires signalant des parutions aux Éditions sociales internationales soulignent cette référence permanente.

Pour ce qui est des intellectuels et écrivains français retour de Moscou, pendant cette période cruciale des années 1934-1938, on trouve donc dans la revue des textes de ses  » ténors  » : Romain Rolland, lui-même invité à Moscou par Gorki en juin-juillet 1935, de Jean-Richard Bloch, l’auteur de … & Cie 6, qui tient alors la rubrique  » Commentaires « . Comme Romain Rolland, il a évolué dans un sens favorable à l’U.R.S.S. 7. En 1934, membre de l’Association des Écrivains et des Artistes Révolutionnaires, il a été invité à Moscou, au 1er Congrès des Écrivains soviétiques. Un autre membre de l’A.É.A.R., Georges Friedmann, et bien qu’il ait eu des ambitions littéraires 8, s’exprime en revanche dans Europe comme le spécialiste de la sociologie du travail. Son enquête dans les usines en France, Angleterre, Tchécoslovaquie, Pologne, U.R.S.S. a été publiée en 1934 aux Éditions sociales internationales : Problèmes du machinisme en U.R.S.S. et dans les pays capitalistes et dans Europe :  » Machinisme et humanisme  » (15 juin 1935) ainsi que  » Travail et communion en U.R.S.S.  » (15 septembre 1935) 9.

Jean Guéhenno 10, rédacteur en chef et responsable de l’orientation antifasciste d’Europe, à partir de 1934, se montre plus discret à l’égard de l’U.R.S.S. Le pacifisme qu’il partage avec Romain Rolland s’exprime dans le numéro d’Europe du 15 novembre 1934, consacré à la guerre de 1914. Il contient notamment un texte d’Alain,  » Vingt ans après ou Mars refroidi « , reprenant le titre de son Mars ou la Guerre jugée, de 1921, et le  » Témoignage d’Eugène Dabit  » où l’auteur de l’Hôtel du Nord, qui tient la rubrique des expositions dans la revue 11, évoque ses souvenirs de la guerre et du front pour appeler au refus de toute nouvelle guerre.

Sur l’U.R.S.S., Jean Guéhenno se contente, dans le numéro du 15 février 1934, d’une note de lecture sur l’ouvrage de Nadiejda Kroupskaïa, Ma vie avec Lénine, paru chez Payot. Après son départ en février 1936, lorsque la revue est passée dans la mouvance communiste, son successeur, Jean Cassou 12, alors  » compagnon de route « , signe un éditorial pro-soviétique dans le numéro du 15 février 1937 :  » Unir « . Cassou, répondant au courrier de lecteurs critiquant la nouvelle ligne de la revue, nie tout changement et ajoute :  » leur grief véritable, c’est que l’on n’y fait pas campagne contre l’U.R.S.S., et je dois reconnaître que les manifestations et les créations de celle-ci sont et seront étudiées dans Europe sans complaisance ni docilité, mais avec une sereine confiance.  » Plus loin, et c’est en effet la nouvelle ligne, il justifie la défense de l’U.R.S.S. par la lutte contre le fascisme.

Il suffit de dépouiller les sommaires de la revue pour retrouver le contrepoint de ces différences. Se succèdent ainsi un article de Romain Rolland,  » Lénine : l’art et l’action « , introduisant un texte de Lénine,  » Léon Tolstoï, miroir de la révolution russe  » (15 janvier 1934) et, toujours de Lénine, en juillet de la même année, des  » Lettres de Sibérie « . Dans Europe du 15 mars 1936, on trouve encore une correspondance de Lénine avec sa famille, due à Henri Barbusse et Alfred Kurella. Mais dans les numéros des 15 mars et 15 avril 1934 ce sont des fragments de l’Histoire de la révolution russe de Léon Trotsky.

Dans la rubrique  » Chroniques  » du numéro du 15 mai 1934, Marc Jaryc fait une étude comparative des moyens d’information par pays :  » Information et déformation « . L’auteur note l’omniprésence de la propagande en U.R.S.S. Rien de tel dans  » Paroles à un congrès soviétique  » de Jean-Richard Bloch (15 septembre 1934), qui a participé, avec pour la France Aragon, Malraux et Nizan, au 1er Congrès des Écrivains soviétiques, qui s’est ouvert le 17 août. Il y parle de la place de l’écrivain en France et en U.R.S.S. – il reviendra sur ce Congrès dans le numéro du 15 janvier 1935. Une motion dithyrambique à l’égard de Romain Rolland, votée lors de ce même congrès et signée par son président, Maxime Gorki, est publiée dans Europe du 15 septembre 1934.

Dans une autre de ses  » Chroniques « , le 15 décembre 1934, J.-R. Bloch, avec  » Commentaires : d’U.R.S.S. « , poursuit son périple en Géorgie et en Arménie, s’émerveille des statistiques qui mesurent les progrès de ces régions. Dans le numéro du 15 mars 1935, son  » Mort et résurrection de Moscou  » approuve les transformations qui affectent la capitale soviétique. J.-R. Bloch revient sur cette question architecturale dans  » Le peuple a droit à des colonnes  » (Europe, 15 juin 1937). À l’occasion de l’Exposition de Paris et des critiques adressées par les visiteurs au pavillon soviétique, il rappelle un épisode emblématique de son voyage de 1934 :  » On venait d’inaugurer, à Moscou, une vaste maison qui faisait l’objet de tous les commentaires dans les milieux artistiques de l’U.R.S.S., et bien au-delà de ces milieux. Elle était déjà célèbre dans le public, sous le nom de « La Maison à colonnes », et cette expression était prise volontiers dans un sens ironique.  » Il s’agit de la copie  » d’un palais romain du XVIe siècle « , avec  » quatre grandes colonnes « , et elle contraste avec l’avant-gardisme architectural importé d’Occident qui avait été le style de la Révolution jusque-là. J.-R. Bloch explique les échecs ou les retards de l’économie russe, la pénurie, en rappelant les rigueurs du climat, la formation médiocre des ouvriers russes, les priorités du plan quinquennal, voire la perte de la Pologne _ mais souligne la bonne politique de  » l’homme d’acier  » du Kremlin. À propos de la maison à colonnes, il rapporte le mot de Kaganovitch :  » Le peuple a droit à des colonnes !  » Il cite enfin un journaliste soviétique qui, grâce à la dialectique, apporte sa conclusion à cette histoire exemplaire : ce goût pour les images du passé n’est que temporaire, plus tard, le peuple russe  » pourra élaborer un art qui exprime son destin « .

La rubrique nécrologique n’est pas moins intéressante. Comme ces inscriptions funéraires qui sont tout ce qui subsiste d’empires disparus, elle nous renseigne sur les mœurs du temps.

Europe du 15 mai 1935 annonce la mort de Panaït Istrati et le numéro du 15 octobre celle d’Henri Barbusse (le 30 août à Moscou). Une  » Chroniques du temps _ À la mémoire de Henri Barbusse  » reproduit les hommages déjà publiés (le numéro de septembre était déjà bouclé) par J.-R. Bloch et Romain Rolland _ ce dernier dans Regards :  » Il y a un mois, le 23 juillet, je rencontrais Barbusse à Varsovie. Je revenais de Moscou. Il s’y rendait. Il était plein de joie. […]  » Voici la conclusion de Rolland :  » Il a eu cette autre joie d’assister, avant de mourir, aux premières assises du VIIe Congrès du Comintern [sic], où vient de s’affirmer, avec un éclat triomphal, la victoire de l’Internationale communiste, dont il était un soldat. Et quelle consécration à cette vie de combat et de foi, que de tomber au pied de la muraille du Kremlin, près du maître Lénine, parmi les glorieux morts qui montent la garde héroïque autour de celui en qui s’incarne la Révolution mondiale et prolétarienne !  » La même foi en l’U.R.S.S. s’exprime dans sa  » Réponse à une enquête de Vendémiaire sur « Le déclin des idées de liberté et de progrès » « , publiée dans Europe du 15 janvier 1936.

Dans Europe du 15 juillet 1936 figurent les hommages à Gorki qui vient de mourir : Romain Rolland,  » Adieu à Gorki « , J.-R. Bloch,  » Gorki est mort ! « . Dans le numéro du 15 août Romain Rolland a préfacé une lettre de Maxime Gorki et Aragon a signé  » Les jours de Gorki  » où il dépeint avec lyrisme ses funérailles à Moscou, en présence d’André Gide.
Dans Europe du 15 octobre 1936, un article d’Henri Hertz retrace la carrière littéraire d’Eugène Dabit, mort deux mois plus tôt à Sébastopol, lors du voyage officiel où il accompagnait Gide. Hertz évoque le mouvement populiste, revient à ce propos sur les romans de Céline qu’il décrit comme  » le monstre, le minotaure, le Gargantua qui, dans un paroxysme lyrique d’appétit sensuel et de vengeance, fait une gigantesque bouillie de toute cette humanité infirme, la dévore, puis la rend, la torture, en jouit, puis l’assassine « . Hertz approuve l’art de Dabit mais ne donne pas d’informations sur les circonstances de sa mort 13.
Au cours des années 1935 à 1939, on trouve encore dans Europe l’écho des événements, des questions du jour. Le numéro du 15 juillet 1935 reproduit les interventions de J.-R. Bloch, André Chamson, Georges Friedmann, Jean Guéhenno, Paul Nizan au Congrès international des Écrivains pour la défense de la culture qui s’est tenu à Paris du 21 au 25 juin. Dans le numéro du 15 avril 1936, L. Émery se félicite de la signature du pacte franco-soviétique 14 et une  » Chronique « , de M.-R. Charel,  » À propos du stakhanovisme « , signale que ce  » mouvement  » est largement débattu dans la presse française. Dans Europe du 15 juin 1936, Léon Moussinac se range au nouveau mot d’ordre artistique :  » Réalisme socialiste « .

Mais le débat le plus important, celui qui suivit le revirement d’André Gide dans son Retour de l’U.R.S.S., figure dans Europe du 15 janvier 1937 avec l’article de Georges Friedmann,  » André Gide et l’U.R.S.S.  » Friedmann oppose sa connaissance approfondie de l’U.R.S.S. à celle de Gide qu’il juge  » partielle « . Il conteste la valeur d’exemple des témoignages cités par Gide, ses chiffres, mais reconnaît :  » Je n’approuve pas tout ce que j’ai vu en Union soviétique.  » Il conclut en s’adressant à Gide :  » Nous sommes quelques-uns à penser que votre petit livre n’a fait que « blesser », sans être capable de « guérir ».  »
Georges Friedmann signe encore, dans Europe du 15 février 1938, un article,  » De la Sainte Russie à l’U.R.S.S. « , où il fait une synthèse des informations tirées de ses voyages de 1932 à 1936. L’ensemble a été publié la même année et sous le même titre aux éditions Gallimard. Bien que favorable à l’U.R.S.S., Friedmann émet des réserves sur son système totalitaire, ne nie pas ses échecs économiques. Pour lui, c’est parce que la Sainte Russie était un pays arriéré que l’U.R.S.S. n’est pas encore parvenue à atteindre ses objectifs économiques. Mais il garde ses critiques les plus graves pour lui, comme en témoignent  » quelques pages écrites en 1943  » et reprises dans son livre de 1970, La Puissance et la sagesse. Il note sa propre évolution qu’il fait remonter  » au retour de [son] troisième séjour en U.R.S.S. « . Il se souvient :  » Je m’y trouvais, en août 1936, au moment du premier grand « procès de Moscou » (les principaux accusés étaient Zinoviev et Kamenev) qui constitua pour moi un choc décisif 15.  » Entre-temps, il y avait eu le pacte germano-soviétique qu’il a condamné dans son remarquable Journal de guerre, publié posthume, en 1987 16. Malgré le caractère mesuré de son analyse de 1938, Friedmann est alors attaqué dans la presse communiste (par Nizan dans L’Humanité) à laquelle il avait collaboré jusque-là, mais non dans Europe où il peut compter sur le soutien amical de Jean Cassou.

On constate que de tous les témoignages rapportés par des écrivains et intellectuels français, seuls ceux des responsables d’Europe et de ses principaux collaborateurs sont mentionnés dans ses colonnes avec, pour 1936, l’exception du Retour de l’U.R.S.S. de Gide. Cette même année 1936, dix-neuf ouvrages de ce type sont publiés et dix-sept pour 1937 17. Mais Europe, dans son numéro du 15 mars 1937, ne revient sur le livre de Gide qu’à l’occasion d’un échange de lettres entre l’auteur de l’article qui en a rendu compte, Friedmann, et un des membres du groupe qui accompagnait Gide en U.R.S.S., le romancier et militant communiste néerlandais Jef Last. Cette polémique porte sur la dédicace de Retour de l’U.R.S.S. à Eugène Dabit, mort au cours du même voyage. Friedmann reproche à Gide cette dédicace qu’il juge abusive, tandis que Jef Last invoque la déception de Dabit devant la réalité soviétique et conclut ainsi sa lettre :  » J’ose dire que le livre qu’a écrit Gide était bien celui que Dabit attendait et exigeait de lui.  » Dans ce même numéro, on trouve les pages du journal que Dabit a tenu pendant son voyage en U.R.S.S, du 20 juin au 12 août 1936. Il n’y aborde pas les questions de fond, évoque des rencontres féminines et ses propres préoccupations.

Rien sur le Mea culpa de L.-F. Céline, qui avait été à Leningrad pendant l’été de 1936, bref récit sur le mode burlesque paru en décembre 1936, rien sur Retouches à mon retour de l’U.R.S.S. de Gide, ni sur le En U.R.S.S. 1936 de Pierre Herbart, qui y avait accompagné Gide, ni sur Bagatelles pour un massacre de Céline, où son séjour de 1936 fournit encore la matière de plusieurs séquences, tous ouvrages parus en 1937.
Il est vrai qu’en 1937 et 1938, la guerre civile en Espagne occupe plus de place dans la revue que l’U.R.S.S. En 1936, Europe ne parle pas non plus des procès de Moscou. Enfin, les crises qui jalonnent l’approche de la guerre inspirent à Georges Friedmann  » L’U.R.S.S. et le drame tchécoslovaque  » (Europe, 15 janvier 1939). L’auteur revient sur les accords de Munich, signés deux mois plus tôt, évoque la confusion qu’ils ont semée dans les esprits et se propose d’examiner  » l’attitude de l’U.R.S.S.  » qu’il approuve en conclusion. Mais le dernier article consacré à l’U.R.S.S. dans Europe, avant la suspension de sa publication à la suite du pacte germano-soviétique, est une  » Chronique  » dans le numéro du 15 avril 1939 :  » Nouvelles du vaste monde réunies par l’Association internationale des écrivains pour la défense de la culture « , une rubrique créée en juin 1938, et, de P. Pavlenko,  » Lettre d’U.R.S.S.  » :  » Culture unique et multinationale « .

Un contrepoint : La N.R.F.

C’est la revue, rarement mentionnée dans Europe mais toujours présente à l’esprit de ses rédacteurs car elle est le contre-modèle qu’ils ont voulu dépasser grâce à une revue engagée dans les débats intellectuels de l’heure et dont le titre est aussi un programme politique. En réalité, les convergences ne manquent pas ; les textes que Jacques Rivière, directeur de La N.R.F. de 1919 à sa mort, en 1925, a écrits de 1916 à 1924, et qui ont été repris sous le titre Une conscience européenne, le prouvent 18. Jacques Rivière, associé à La N.R.F. presque dès sa fondation, fut mobilisé en août 1914. Fait prisonnier peu après, il fut interné en Suisse en juin 1917, avant de retrouver la France en 1918. Son témoignage, dans L’Allemand, paru aux Éditions de La N.R.F. en 1918, est une tentative honnête pour comprendre l’ennemi. Dans son premier éditorial, lors de la reparution de La N.R.F., en juin 1919, Rivière a défendu, contre Henri Ghéon ou Jean Schlumberger, favorables au nouveau et maurrassien Parti de l’Intelligence,  » une revue désintéressée, une revue où l’on continuera de juger et de créer en toute liberté d’esprit « . En ce qui concerne la situation européenne de cet après-guerre, Rivière, dans les Notes de La N.R.F., comme dans les articles du quotidien Luxemburger Zeitung, s’oppose _ sur la question des réparations et de l’occupation de la Ruhr notamment _ à la politique de Poincaré, en proposant, dans La N.R.F. du 1er mai 1923, au lieu de sanctions une entente économique avec l’Allemagne. On retrouve aussi la signature de Jean Cassou dans La N.R.F., tandis que Pierre Drieu la Rochelle, qui la dirigera de 1940 à 1943, signe  » Unité française et unité allemande  » dans le numéro du 15 janvier 1934 d’Europe. Autre contact au sommet : Jean Paulhan, dans une lettre du 11 mars 1942 à Jean Guéhenno affirme (contre ce dernier) qu’une revue peut  » être parfaitement valable sans traiter le moins du monde de politique ou d’actualité « , et conclut :  » ne réveillons pas la vieille querelle Europe-N.R.F. 19 « .

Dans la période qui nous intéresse ici, les années 1934 à 1939, les mêmes événements trouvent leur écho aussi bien dans Europe que dans La N.R.F. de Jean Paulhan. Les événements de février 1934 sont aussitôt commentés dans La N.R.F. du 1er mars par Benjamin Crémieux. Il conclut ses  » Hypothèses autour du 6 février  » par cette interrogation :  » 6 février 1934 : charnière de l’histoire française ou mauvais cauchemar ? « , avant de revenir sur les journées de février dans le numéro du 1er avril. La conversion d’André Gide au communisme est un autre sujet récurrent. Dans La N.R.F. du 1er avril 1934, Ramon Fernandez publie une  » Lettre ouverte à André Gide  » :  » Mon cher ami, vous êtes communiste et je ne le suis pas encore ; et je persiste à croire que mieux vaut « ne l’être pas » encore quand on veut servir, de la place où je suis, les intérêts essentiels du prolétariat.  » Ramon Fernandez reproche à Gide son incompétence politique et idéologique. Dans ses  » Chroniques  » de La N.R.F. du 1er avril et du 1er juin 1934, Albert Thibaudet revient sur cette conversion d’André Gide au communisme dont on parle dans les revues, de l’Action française au Mercure de France et à Europe.
De 1934 à 1936, l’U.R.S.S. est également présente dans les numéros de La N.R.F. Le 1er novembre 1934, on trouve un ensemble de documents sur le 1er Congrès des Écrivains soviétiques, qui s’est tenu à Moscou du 17 au 31 août 1934, et dont Europe a parlé dans son numéro du 15 septembre. On peut lire dans La N.R.F. le résumé des interventions d’André Malraux et J.-R. Bloch, pour la France, celles d’une délégation de l’armée rouge, d’une pionnière de quatorze ans, des cheminots russes, etc., et le message d’André Gide, retraduit du russe. Le 1er janvier 1936, un autre ensemble dans  » Textes et documents  » aborde un sujet d’actualité :  » Le Mouvement stakhanoviste « . Divers records d’abattage du charbon sont reproduits à l’intention des lecteurs de La N.R.F., ainsi qu’un texte d’Alexis Stakhanov, à l’origine du mouvement. Des notes sur le Lénine de D. Mirsky, sur Trois Russes, de Maxime Gorki, ouvrages publiés aux Éditions de La N.R.F., une lettre ouverte à Julien Benda, de Pierre Herbart (qui affirme :  » Le communisme mise sur l’homme. C’est une entreprise de libération totale de l’homme. « ) complètent le tableau.
Pour les récits des voyageurs de l’U.R.S.S., soixante ans après, notre religion est faite. Dans les productions de ce genre, celles de Gide et de Céline tranchent. Non pas parce qu’ils sont les plus compétents, les mieux informés, mais parce que leur place, au premier rang de la littérature du vingtième siècle s’est imposée depuis. Le Mea culpa de Céline 20 ne compte que vingt pages : un soliloque gouailleur où les exclamations sont autant de commentaires sur le système soviétique, comme si les faits déjà connus de tous n’avaient plus à être exposés mais seulement soulignés. On peut y ajouter les scènes d’un voyage en U.R.S.S. qui figurent, mêlées à la scandaleuse diatribe antisémite, dans Bagatelles pour un massacre. La première séquence est faite des réactions de Céline aux critiques qui ont suivi la sortie de Mea culpa et de Retour de l’U.R.S.S. 21. La situation sanitaire à Leningrad est l’objet d’une première séquence 22, suivie d’une autre, introduite comme par un conteur parodique :  » Il faut d’abord situer les choses, que je vous raconte un petit peu comment c’est superbe Leningrad… C’est pas eux qui l’ont construit les « guépouistes » à Staline… Ils peuvent même pas l’entretenir… 23  » Une nouvelle intervention d’auteur introduit la séquence suivante :  » Peut-être faut-il à présent, à ce moment du récit, que j’éclaire un peu ma lanterne…24  » Suivent la rencontre fortuite avec un personnage qui est un témoin romanesque du passé londonien de Céline et qui figurera dans Guignol’s Band, puis des conversations avec Nathalie, l’interprète de l’Intourist, qui, avec l’argument du  » Grand Ballet Mime Van Bagaden « , terminent le volume. Céline est romancier, il s’exprime sous son nom de plume dans ce registre-là et inscrit son récit de voyage et sa suite dans l’ensemble de son œuvre _ romans, pamphlets, chroniques.
Chez les écrivains contemporains de Céline, seul Gide lui consacre quelque attention. Dans des feuillets écrits lors de la parution de Bagatelles, il rappelle ses lectures de Voyage et de Mort à crédit 25. Il approuve Bagatelles pour un massacre, ouvrage que la critique n’a, selon lui, pas compris. Dans Retouches à mon Retour de l’U.R.S.S., paru en juin 1937, Gide a cité le Mea culpa de L.-F. Céline, paru en décembre 1936, soit peu après son propre Retour de l’U.R.S.S.
Les  » Carnets d’U.R.S.S. « , que Gide avait tenus lors de son voyage, du 17 juin au 23 août 1936, et qu’il a utilisés pour Retour de l’U.R.S.S., ont été publiés in extenso lors de la réédition du Journal en 1997 26. Les réserves de Gide sur ce qu’il voit du régime communiste s’y expriment directement. Malgré sa sympathie pour l’U.R.S.S., il avoue son scepticisme, voire son découragement 27. Journal de voyage ou journal tout court, tel est un des aspects essentiels de l’œuvre de Gide, même si son Retour de l’U.R.S.S. et Retouches empruntent, comme son Voyage au Congo, aussi aux moyens du documentaire.

À propos de Retour de l’U.R.S.S. et Retouches, Jean Guéhenno écrit à la date du 16 août 1937 dans son Journal d’une  » révolution  » :  » Il n’était pas besoin d’être grand prophète pour être sûr, dès il y a trois ans, que le voyage d’André Gide en U.R.S.S. le décevrait 28.  » Les raisons ? Les origines bourgeoises de Gide, son inexpérience politique, voire sa naïveté… Un échange public de lettres acides dans Vendredi, en novembre et décembre 1937, complète ces propos alors privés. Guéhenno les a republiées en appendice de son volume de 1939. Elles ont trait à la guerre d’Espagne mais elles sont pour Guéhenno l’occasion de réitérer les réserves qu’il avait déjà formulées quatre ans plus tôt, dans un article d’Europe du 15 février 1933, sur la sincérité de l’engagement de Gide. Gide, exaspéré, lui répond par une formule qui a fait mouche : Guéhenno parle du cœur comme d’autres parlent du nez.
La N.R.F. n’avait pas à faire de procès d’intention à Gide pour son Retour de l’U.R.S.S. Le compte rendu de Benjamin Crémieux dans le numéro du 1er décembre 1936 est nuancé. Le 1er août 1937, il écrit sur Retouches à mon Retour de l’U.R.S.S. :  » Ces Retouches se présentent non comme une atténuation, mais comme une confirmation et une aggravation des réserves formulées par André Gide dans Retour de l’U.R.S.S. à l’adresse du régime stalinien.  » Crémieux ajoute que le redoublement de la dictature stalinienne donne  » à réfléchir à bon nombre de communistes et à tous les sympathisants d’Occident « .
La plupart des articles de presse qui rendent compte de Mea culpa le rapprochent du Retour de l’U.R.S.S. de Gide, parce que Céline avait jusqu’à cette dénonciation du régime soviétique une réputation de  » sympathisant  » communiste, malentendu qui remontait à Voyage au bout de la nuit 29. Si La N.R.F. n’a pas parlé de Mea culpa, elle a présenté Bagatelles pour un massacre à deux reprises : une première fois le 1er février 1938 par la plume de Marcel Arland, et la seconde le 1er avril 1938 par celle d’André Gide. L’article de ce dernier,  » Les juifs, Céline et Maritain  » (auquel Maritain répondra dans le numéro du 1er juin 1938) ne mentionne pas les passages qui évoquent la situation en U.R.S.S. et pas davantage Mea culpa.
L’article de Jacques Soustelle, dans La N.R.F. du 1er octobre 1938, sur l’ouvrage de Georges Friedmann, De la Sainte Russie à l’U.R.S.S., paraît clore l’inventaire :  » On remplirait bien des bibliothèques avec les ouvrages consacrés à l’U.R.S.S. Qui n’a voulu, après un séjour long ou bref au pays des Soviets, encore tout palpitant de ses expériences, conter au monde ses étonnements, son admiration, sa haine, voire sa « saison en Enfer » ?  » Mais, parce qu’il juge que  » les études sérieuses sont plus rares « , Soustelle approuve le livre de Friedmann.
Il n’y a donc pas eu de commentaires dans Europe, ni sur le second ouvrage de Gide ni sur ceux de Céline. Est-ce parce que, depuis le Retour de l’U.R.S.S. de Gide, la messe est dite ? On ne croit plus guère au paradis soviétique, même chez les sympathisants. Mais la montée des périls _ guerre d’Espagne, crise des Sudètes _ change le regard que l’on porte sur l’Union soviétique, jusqu’au pacte germano-soviétique. Aujourd’hui, le recul nous conduit à redécouvrir deux vérités d’évidence. La première : avoir raison ou voir les événements vous donner raison n’est pas indispensable dans un débat intellectuel. Empêcher l’adversaire de s’exprimer est autrement plus efficace. Europe, malgré les hautes ambitions et les grandes qualités de ses collaborateurs, n’échappe pas toujours à cette tentation. La seconde : la revanche de la littérature sur les sciences politiques, l’anthropologie, la sociologie, voire les statistiques économiques ou démographiques, les bilans financiers, la prospective à moyen ou long terme… Le Retour de l’U.R.S.S. de Gide, autre fragment de son Journal, le Mea culpa de Céline, autre chapitre de son œuvre romanesque, atteignent, en dépit de leur documentation incomplète, à une vérité non seulement confirmée depuis 30, mais essentielle. Une fois de plus, dans le voyage d’écrivain, en U.R.S.S. ou ailleurs, c’est l’écrivain qui compte.

Pierre-Edmond Robert

Notes

1. Le plus récemment par Michel Winock, Le Siècle des intellectuels, Seuil, 1997, chap. 24-31.
2. Notamment par les études de Walter Citrine, dirigeant syndicaliste britannique (la traduction française de son ouvrage de 1936 _ le journal de son voyage en U.R.S.S. de septembre-octobre 1935 _ fut publiée en 1937 chez Berger-Levraut sous le titre : À la recherche de la vérité en Russie) et celles de Victor Serge, écrivain et militant belge d’origine russe qui a fait le bilan de son expérience soviétique, de la Révolution d’Octobre à ses emprisonnements, jusqu’à sa libération en 1936, dans Destin d’une révolution, U.R.S.S. 1917-1936, Grasset, 1937. Europe a publié Ville conquise, de Victor Serge, dans ses numéros de mai, juin, juillet, août et septembre 1932 et, dans son numéro du 15 janvier 1935,  » Histoire de Russie « , poème qui tourne en dérision le régime stalinien. Voir n° 7.
3. En 1946, au lendemain de la guerre et dans un contexte différent, le Post-scriptum de Victor Kravchenko à son propre témoignage observé de l’intérieur du système soviétique, J’ai choisi la liberté !, rappelait l’efficacité de ses propagandistes extérieurs :  » Bien que les chefs du Kremlin aient refusé d’accorder à leurs sujets les libertés politiques et économiques les plus élémentaires, ils essayent, de concert avec leur complices de l’étranger, de faire croire au reste du monde que le système soviétique est une forme de la liberté et qu’il représente la démocratie véritable opposée à la démocratie « vieux jeu », à la démocratie démodée qui se pratique dans d’autres pays. « . V.-A. Kravchenko, J’ai choisi la liberté ! La vie publique et privée d’un haut fonctionnaire soviétique, traduit de l’américain par Jean de Kerdéland, Éditions Self, 1947, p. 637.
4. Voir N. Racine,  » La revue Europe (1923-1939). Du pacifisme rollandien à l’antifascisme compagnon de route « , Matériaux pour l’histoire de notre temps, BDIC, janvier-mars 1993 ; Jacques Julliard et Michel Winock, Dictionnaire des intellectuels français, Seuil, 1996, articles  » Europe « , p. 457, et  » Romain Rolland « , p. 998 ; Stavroula Constantopoulou,  » La fonction de la littérature et le rôle de l’écrivain selon la revue Europe , de 1923 à 1939 « , thèse de doctorat, Paris III- Sorbonne Nouvelle, 1996, 2 vol.
5. Outre Barbusse, Aragon et Nizan, familiers de l’U.R.S.S. en raison de leur engagement, de nombreux écrivains français, en dehors des collaborateurs habituels d’Europe _ notamment Romain Rolland, Georges Friedmann, Jean-Richard Bloch _, ont voyagé en U.R.S.S. depuis les années vingt : Henri Béraud, Georges Duhamel, André Malraux, Pierre Drieu la Rochelle, Roland Dorgelès et, en 1936, André Gide, Eugène Dabit, Louis Guilloux, Louis-Ferdinand Céline, entre autres. Voir Fred Kupferman, Au pays des soviets. Le voyage français en Union Soviétique, 1917-1939, Gallimard, coll.  » Archives « , 1979. Il signale 125  » retours d’U.R.S.S. « .
6. 1884-1947, agrégé d’histoire, ancien combattant ; … & Cie avait paru en 1918.
7. C’est ainsi que dans le numéro du 15 novembre 1933 d’Europe, il exprime dans  » Le manteau d’Arlequin  » sa crainte qu’en parlant de l’affaire Victor Serge (écrivain et journaliste de langue française mais d’origine russe, arrêté en U.R.S.S. pour trotskisme et finalement libéré sous la pression internationale en 1936, voir n° 2) on se serve de son cas  » pour instruire le procès tout entier de la politique stalinienne et du destin de la révolution socialiste en Russie « .
8. 1902-1977, agrégé de philosophie. Dans son diptyque publié aux Éditions de La N.R.F., Jacques Aron (I : Votre Tour viendra, 1930, et II : L’Adieu, 1932), Friedmann retrace l’enfance et la jeunesse dorées puis l’engagement militant d’un héros, Jacques Aron, proche de lui et des modèles romanesques de Roger Martin du Gard, voire de Proust et de Gide.
9. Sur ces mêmes questions, Georges Friedmann a publié aux Éditions Gallimard, en 1936, La Crise du progrès, suivi d’un deuxième volet en 1946 : Problèmes humains du machinisme industriel. Voir encore Où va le travail humain ? (1950) et Le Travail en miettes (1956).
10. 1890-1978, agrégé de lettres. Son Caliban parle a été publié en 1928 (Grasset), année où, sous l’égide de Romain Rolland, il est devenu secrétaire de la rédaction d’Europe. Voir P. Ory,  » La Revue Europe à l’époque de Jean Guéhenno (1929-1936) « , Hommage à Jean Guéhenno, Actes du colloque organisé sous l’égide de l’Unesco, 1990, et, de Jean Guéhenno, Dernières lumières, derniers plaisirs, Grasset, 1977.
11. 1898-1936. Son premier roman, L’Hôtel du Nord, publié en 1929 chez Denoël, avait obtenu le premier Prix populiste en 1931. De 1930 à 1936, et tout en poursuivant une carrière de romancier et de nouvelliste, il signe des comptes rendus littéraires dans Europe et La N.R.F. Outre la critique artistique publiée durant la même période dans Europe (et aussi dans la N.R.F., L’Humanité et Regards), il est l’auteur d’un essai, Les Maîtres de la peinture espagnole, Le Greco _ Velasquez, paru en 1937 aux Éditions Gallimard.
12. 1897-1986. Poète, romancier et critique d’art. Son Une vie pour la liberté a été publé chez Robert Laffont en 1981.
13. Dabit est mort dans un hôpital de Sébastopol, le 21 août 1936, alors que Gide et les autres membres du groupe encore présents en U.R.S.S. _ les romanciers Pierre Herbart et Jef Last _ étaient repartis, deux jours plus tôt, pour Moscou et Paris. Voir son Journal intime, Gallimard, 1939, nouvelle éd., P.-E. Robert, 1989.
14. Signé le 2 mai 1935 à Moscou par Pierre Laval, ministre des Affaires étrangères du cabinet Flandin, et ratifié en 1936.
15. Georges Friedmann, La Puissance et la sagesse, Gallimard, 1970, prix  » La France et l’Europe « , p. 249.
16. Georges Friedmann, Journal de guerre, 1939-1940, Préfaces d’Edgar Morin et d’Alain Touraine, Gallimard, 1987. Voir les entrées du 7 septembre et 15 octobre 1939, p. 42 et 71.
17. Voir Fred Kupferman, Au pays des soviets. Le voyage français en Union Soviétique, 1917-1939, éd. citée. Mea culpa de L.-F. Céline y est mentionné pour 1936, mais Bagatelles pour un massacre n’est pas cité pour 1937, bien qu’appartenant au moins partiellement à cette catégorie des  » retours d’U.R.S.S. « .
18. Jacques Rivière, Une conscience européenne, 1916-1924, textes présentés et annotés par Yves Rey-Herme avec la collaboration d’Alain Rivière & Bernard Melet ; préface de Jean Grosjean,  » Les Cahiers de La N.R.F. « , Gallimard, 1992.
19. Jean Paulhan, Choix de lettres II, 1937-1945, Gallimard, 1992, p. 265.
20. L.-F. Céline, Mea culpa suivi de La Vie et l’œuvre de Semmelweis, Denoël et Steele, 1936 ; rééd. Cahiers Céline 7, Gallimard, 1986 et L’Infini, Automne 1993 (voir l’article d’Arina Istratova :  » Mea culpa pour âmes interdites, péripéties d’une édition en pays « prolovitch » « , retraçant la première publication de la traduction russe de Mea culpa en 1991).
21. L.-F. Céline, Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1937, p. 44.
22. Ibid., p. 113-123.
23. Ibid., p. 332.
24. Ibid., p. 335.
25. André Gide, Journal II 1926-1950, éd. Martine Sagaert,  » Bibliothèque de la Pléiade « , Gallimard, 1997, p. 634, 635.
26. Ibid., p. 523-540 ; voir également l’Introduction de Martine Sagaert, p. XVI-XIX, pour le voyage en U.R.S.S.
27.  » De l’excellent et du pire.  » Ibid., p. 537.
28. Jean Guéhenno, Journal d’une  » révolution  » I 1937-1938 (Cahiers de vacances), Grasset, 1939, p. 48.
29. Voir Le Figaro du 2 janvier 1937 ; Paris Midi du 4 janvier 1937 ; Le Charivari du 16 janvier 1937 ; Gringoire du 29 janvier 1937 ; Commune de mai 1937.
30. Voir V.-A. Kravchenko, J’ai choisi la liberté !, éd. citée, chap.  » Ingénieur à Nikopol  » et  » Plus vite, plus vite !  » (sur le stakhanovisme).

One Response to Livres: Au pays des Soviets (Looking back at French travelers and fellow-travelers to the Soviet Union)

  1. […] profité de la sanglante Révolution culturelle de Mao pour renouveler le genre littéraire déjà bien rodé (de Gide à Sartre et Beauvoir) du voyage en terre […]

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