À l’époque, je défendais la thèse communément admise de la transmission de l’héritage grec par l’islam, sans trop me poser de questions. J’ai alors découvert de nombreux textes érudits d’auteurs très différents qui démontraient la volonté des hommes du Moyen Âge de découvrir le savoir grec. (…) Évidemment, les spécialistes connaissaient Jacques de Venise depuis longtemps, mais dans les manuels ça ne faisait que quelques lignes. Je suis allé consulter ses manuscrits à Avranches. J’ai été renversé en voyant le nombre de traductions annotées et les centaines de copies qui en avaient été faites. Au total, j’ai découvert entre 200 et 300 copies de certains textes. Je me suis alors dit que la traduction des Grecs était certes passée par des intermédiaires arabo-musulmans, cela ne fait aucun doute. Mais que la transmission directe du grec au latin avait aussi eu son importance. (…) Il faut arrêter de dire qu’on n’a rien fait et que la filiation directe du grec au latin est mineure. Moi, je dis qu’elle n’est pas si négligeable que ça. Les textes grecs suivent trois chemins: le monde arabo-musulman, les monastères à la périphérie de l’Europe et Byzance qui avait conservé la filiation grecque. Je ne sais pas quelle filière a été la plus importante, mais il n’y en avait pas qu’une. Pour trancher, il faudrait faire des recherches plus poussées. Nous entrons là dans un vrai problème historique. J’ai malheureusement l’impression que ceux qui ont étudié le monde arabo-musulman ont eu tendance ne privilégier qu’une seule source. (…) L’idée d’un Moyen Âge qui aurait été une époque noire est radicalement fausse. Cette image a été cassée par Jacques Le Goff, Georges Duby et tous les médiévistes que j’ai eus comme professeurs. Depuis 30 ou 40 ans, plus aucun d’entre eux ne considère le Moyen Âge comme une époque noire. Pourtant, depuis quelques années, dans le public, on est en train de restaurer cette vision éculée, notamment dans certains manuels scolaires. Bien sûr, Charlemagne n’est pas Napoléon entouré de savants. Mais ce n’est pas non plus une sombre brute inculte. Il y a dès cette époque une demande de textes grecs. La motivation de départ est religieuse, évidemment. Les hommes du Moyen Âge savent que la culture antique a existé, ils en ont gardé un peu, mais ils cherchent à la retrouver. Chez les lettrés, on cherche ce monde gréco-romain. (…) Ce qui me gêne, c’est quand on dit que l’islam en tant que religion a influencé la civilisation européenne. Ça, je n’y crois pas. Si on dit que le monde islamique a eu des savants et des chercheurs — qui étaient d’ailleurs souvent chrétiens ou juifs, même s’ils écrivaient en arabe — et que, après, ces savants ont produit des travaux qui ont influencé l’Occident, alors je suis d’accord. Mais les théologiens chrétiens ne se sont pas inspirés des théologiens musulmans. Je tente de distinguer religion et civilisation. J’ai essayé de ne pas confondre la religion musulmane et la civilisation arabo-musulmane, qui est autre chose. Dans le grand public, on ne fait plus cette distinction. (…) Au Moyen Âge, le dialogue entre la chrétienté et l’islam n’existe pas. Il n’y a pas de dialogue entre philosophes, entre penseurs. Il y a eu des échanges. Mais des influences profondes d’un des deux mondes sur l’autre, je n’y crois pas. (…) L’expression « islam des Lumières » me pose problème. Pour un Européen, les Lumières, c’est Voltaire, la critique des religions et l’athéisme. Or les philosophes musulmans du XIIe siècle n’attaquent jamais la religion. Ce sont de grands penseurs, mais en faire des agnostiques tolérants, c’est faire de l’ethnocentrisme. Ils n’utilisaient pas la raison pour critiquer la religion. Que des gens comme Abdelwahab Meddeb et Malek Chebel souhaitent un islam des Lumières, j’en suis. Mais qu’ils disent que cet islam des Lumières a existé au Moyen Âge, ça me gêne. C’est normal, on est au XIIe siècle. Même en Occident, il ne faut pas confondre saint Thomas avec Voltaire et Descartes. Ce qui ne veut pas dire que certains instruments de la pensée ne sont pas nés à cette époque et qu’ils ne serviront pas un jour à critiquer la religion. On est parti d’une vision au XIXe siècle où le monde arabo-musulman n’avait rien fait du tout, pour basculer dans l’idée inverse. On m’accuse de racisme culturel. Les Chinois n’ont pas assimilé l’héritage grec. Ce n’est pas être raciste que de le dire. Sylvain Gougenheim
Rendre les Occidentaux tributaires des fables servies par les Arabes est trop de parti pris et d’ignorance: rien d’autre qu’une fable, qu’un curieux penchant à se dénigrer soi-même. Jacques Heers
Vous avez dit banalité ?
Alors qu’à coups de pétitions et d’articles assassins (jusqu’à la demande d’enquête informatique! – mais incluant, selon l’historien Jacques le Goff, « peu des principaux médiévistes ») rebondit la véritable cabale qui a salué la sortie du dernier livre du médiéviste de l’Ecole normale supérieure de Lyon Sylvain Gouguenheim (« Aristote au Mont Saint-Michel »)…
Pour avoir « tenté, selon ses propres dires, un « rééquilibrage scientifique de la vision unilatérale et orientée » de la « thèse de la dette et des racines musulmanes de l’Europe » …
Ou plutôt, selon ses détracteurs, pour la “parfaite banalité” de nombre de ses prétendues “découvertes” qu’il faisait ainsi sortir du monde fermé des historiens …
Confirmation avec un article (repris par le site bafweb et signalé hier par Valeurs actuelles) qu’il y a quelques années et sans apparemment la moindre polémique (mais dans une revue de spécialistes), le médiéviste Jacques Heers intitulait… « La fable de la transmission arabe du savoir antique »!
Et qui, banalité des banalités, rappelait qu’entre deux incendies de bibliothèques (à la Alexandrie ou Cordoue), nos maitres musulmans s’étaient largement contentés de faire travailler pour eux les savants et les traducteurs des territoires (christianisés depuis des siècles) dont ils avaient pris possession …
La fable de la transmission arabe du savoir antique
Jacques Heers
Nouvelle revue d’histoire, N°1
2002
A en croire nos manuels,ceux d’hier et plus encore ceux d’aujourd’hui, l’héritage de la Grèce et de Rome fut complètement ignoré dans notre monde occidental, de la chute de l’empire romain et du développement du christianisme jusqu’à la «Renaissance» : nuit du Moyen Âge, mille ans d’obscurantisme !
Et d’affirmer, du même coup,que les auteurs de l’Antiquité ne furent connus que par l’intermédiaire des Arabes, traducteurs appliqués, seuls intéressés, seuls capables d’exploiter et de transmettre cette culture que nos clercs méprisaient.
Parler d’«Arabes» est déjà une erreur. Dans les pays d’islam, les Arabes, lettrés et traducteurs, furent certainement bien moins nombreux que les Persans, les Egyptiens et les chrétiens de Syrie et d’Irak. La plupart des textes grecs ont d’abord été traduits en langue syriaque, parler araméen de la ville d’Edesse qui a largement survécu à l’islam et ne dispararait qu’au XIIIe siècle. Au temps d’al Ma’mum, septième calife abbasside (813-833), Human ibn Isbak, le plus célèbre des hellénistes, hôte privilégié de la Maison de la Sagesse à Bagdad, était un chrétien. Il a longtemps parcouru l’Asie Mineure pour y recueillir des manuscrits grecs qu’il traduisait ou faisait traduire sous sa direction.
Nos livres parlent volontiers des savants et traducteurs de Tolède qui, au temps des califes de Cordoue, auraient étudié et fait connaitre les auteurs anciens. Mais ils oublient de rappeler que cette ville épiscopale, comme plusieurs autres et nombre de monastères, était déjà, sous les rois barbares, bien avant l’occupation musulmane, un grand foyer de vie intellectuelle toute pénétrée de culture antique. Les clercs, demeurés chrétiens, très conscients de l’importance de transmettre cet héritage, ont tout simplement poursuivi leurs travaux sous de nouveaux maitres.
On veut nous faire croire aux pires sottises et l’on nous montre des moines, copistes ignares, occupés à ne retranscrire que des textes sacrés, acharnés à jeter au feu de précieux manuscrits auxquels ils ne pouvaient rien comprendre. Pourtant, aucun témoin, aux temps obscurs du Moyen Age, n’a jamais vu une bibliothèque livrée aux flammes et nombreux sont ceux qui, au contraire, parlent de monastères rassemblant d’importants fonds de textes anciens. Il est clair que les grands centres d’études grecques ne se situaient nullement en terre d’islam mais à Byzance. Constantin Porphyrogénète, empereur (913-951), s’est entouré d’un cercle de savants, encyclopédistes et humanistes; les fresques des palais impériaux contaient les, exploits d’Achille et d’Alexandre. Le patriarche Photius (mort en 895) inaugurait dans son premier ouvrage, le Myriobiblion, une longue suite d’analyses et d’exégèses d’auteurs anciens. Michel Psellos (mort en 1078) commentait Platon et tentait d’associer le christianisme à la pensée grecque. Nulle trace dans l’Église, ni en Orient ni en Occident, d’un quelconque fanatisme, alors que les musulmans eux-mêmes rapportent nombre d’exemples de la fureur de leurs théologiens, et de leurs chefs religieux contre les études profanes. Al-Hakim, calife fatimide du Caire (996-1021), interdisait les bijoux aux femmes, aux hommes les échecs, et aux étudiants les livres païens. A la même date, en Espagne, al-Mansour, pour gagner l’appui des théologiens, fit brûler par milliers les manuscrits grecs et romains de la grande bibliothèque de Cordoue. L’occident chrétien n’a connu aucune crise de vertu de ce genre.
Les « Arabes » ont certainement moins recherché et étudié les auteurs grecs et romains que les chrétiens. Ceux d’Occident n’avaient nul besoin de leur aide, ayant, bien sûr, à leur disposition, dans leurs pays, des fonds de textes anciens, latins et grecs, recueillis du temps de l’empire romain et laissés en place. De toute façon, c’est à Byzance, non chez les « Arabes », que les clercs de l’Europe sont allés parfaire leur connaissance de l’Antiquité. Les pèlerinages en Terre sainte, les conciles œcuméniques, les voyages des prélats à Constantinople maintenaient et renforçaient toutes sortes de liens intellectuels. Dans l’Espagne des Wisigoths, les monastères (Dumio près de Braga, Agaliense près de Tolède, Caulanium près de Mérida), les écoles épiscopales (Séville, Tarragone, Tolède), les rois et les nobles recueillaient des livres anciens pour leurs bibliothèques. Ce pays d’Ibérie servait de relais sur la route de mer vers l’Armorique et vers l’Irlande où les moines, là aussi, étudiaient les textes profanes de l’Antiquité. Peut-on oublier que les Byzantins ont, dans les années 550, reconquis et occupé toute l’Italie, les provinces maritimes de l’Espagne et une bonne part de ce qui avait été l’Afrique romaine? Que Ravenne est restée grecque pendant plus de deux cents ans et que les Italiens appelèrent cette région la Romagne, terre des Romains, c’est-à-dire des Byzantins, héritiers de l’empire romain ?
Byzance fut la source majeure de la transmission
Rien n’est dit non plus du rôle des marchands d’Italie, de Provence ou de Catalogne qui, dès les années mille, fréquentaient régulièrement les escales d’Orient et plus souvent Constantinople que Le Caire. Faut-il les voir aveugles, sans âme et sans cervelle, sans autre curiosité que leurs épices ? Le schéma s’est imposé mais c’est à tort. Burgundio de Pise, fils d’une riche famille, a résidé à Constantinople pendant cinq années, de 1135 à 1140, chez des négociants de sa ville. Il en a rapporté un exemplaire des Pandectes, recueil des lois de Rome rassemblé par l’empereur Justinien, conservé pieusement plus tard par les Médicis dans leur Biblioteca Laurenziana. Fin helléniste, il a traduit les ouvrages savants de Gallien et d’Hippocrate et proposa à l’empereur Frédéric Barberousse un programme entier d’ autres traductions des auteurs grecs de l’Antiquité. Cet homme, ce lettré, qui ne devait rien aux Arabes, eut de nombreux disciples ou émules, tel le chanoine Rolando Bandinelli, qui devint pape en 1159 (Alexandre III).
Jacques Heers, extraits, Nouvelle revue d’histoire, N°1
Agrégé d’histoire, il a été professeur aux facultés des lettres et aux universités d’Aix-en-Provence, d’Alger, de Caen, de Rouen, de Paris X-Nanterre et de la Sorbonne (Paris IV), directeur du Département d’études médiévales de Paris-Sorbonne.
COMPLEMENT:
L’entrevue – Historien, métier à hauts risques
Christian Rioux
Le Devoir
28 juillet 2008
Paris — L’histoire est-elle devenue une discipline à hauts risques? C’est ce que l’on serait tenté de croire, tant les polémiques historiques suscitent de vives réactions en France depuis quelques années. Il y a trois ans, Olivier Pétré-Grenouilleau, un spécialiste de l’esclavage, avait dû affronter des menaces de poursuites judiciaires pour avoir publié un livre sur les traites négrières. Un collectif de militants proche du comédien Dieudonné lui avaient reproché d’étudier non seulement la traite européenne, mais celles qui se sont aussi déroulées dans le monde arabe et à l’intérieur du continent africain. Résultat: l’historien de réputation internationale avait été réduit au silence pendant des mois.
Cette fois, le couperet s’est abattu sur un personnage moins connu, Sylvain Gouguenheim, professeur d’histoire médiévale à l’École normale supérieure de Lyon, spécialiste du XIIe siècle et des chevaliers teutoniques. Pas moins de deux pétitions ont été lancées contre lui. La première, publiée dans le quotidien Libération et signée par 56 chercheurs, l’accusait de «racisme culturel». La seconde, signée par 200 élèves et employés de l’École normale supérieure de Lyon, demandait une «enquête approfondie» sur l’auteur.
L’objet du scandale est un livre, Aristote au Mont-Saint-Michel, les racines grecques de l’Europe chrétienne (Seuil), dans lequel l’historien entend ramener à de justes proportions le rôle du monde arabo-musulman dans la transmission à l’Europe des savoirs grecs qui furent à l’origine de la Renaissance. On s’en doute, l’enjeu est des plus actuels. Gouguenheim s’est donné pour tâche de remettre en question la thèse selon laquelle ce seraient essentiellement des savants du monde arabe, comme Averroès, Al-Farabi et Avicenne, qui auraient permis à l’Occident de renouer avec la rationalité grecque et donc de connaître la révolution scientifique et artistique qui a suivi.
Lorsque nous l’avons rencontré à Paris, l’historien sortait de deux mois de silence pendant lesquels, assommé par la violence des réactions, il avait refusé toute entrevue. «Les pétitions, j’en ai marre! Ce n’est pas une façon de faire des débats historiques.»
Le livre avait pourtant d’abord été encensé par le quotidien Le Monde, qui l’avait jugé «courageux» car il permettait «une étonnante rectification des préjugés de l’heure». «Somme toute, contrairement à ce qu’on répète crescendo depuis les années 60, la culture européenne, dans son ensemble et son développement, ne devrait pas grand-chose à l’islam», concluait le philosophe Roger Pol-Droit. Même jugement très flatteur du côté du Figaro, pour qui Gouguenheim n’a «pas craint de rappeler qu’il y eut bien un creuset chrétien médiéval, fruit des héritages d’Athènes et de Jérusalem».
C’est par la suite que les choses se sont gâtées. Plusieurs chercheurs ont attaqué une démarche qui n’avait «rien de scientifique», disaient-ils, de «prétendues découvertes» et des «raisonnements fallacieux». Certains iront jusqu’à accuser l’auteur de «révisionnisme» et de sympathies d’extrême droite, en invoquant la publication de certaines pages du livre dans un site anti-islamique avant sa sortie au Seuil. Une critique que réfute l’auteur en disant qu’il n’est pas responsable de ce qu’ont fait les personnes à qui il a distribué des extraits de son manuscrit. La critique a atteint une telle véhémence que le grand historien Jacques Le Goff est sorti de sa réserve. Si elle est évidemment «discutable», la thèse de ce livre demeure «intéressante», a soutenu Le Goff, qui a invité l’auteur à son émission sur France Culture en signe de solidarité.
Les origines de la Renaissance
S’il connaît bien le Moyen Âge et Byzance, Gouguenheim avoue ne pas être un spécialiste de l’islam. C’est lors d’un cours qu’il a donné à la Sorbonne sur les échanges culturels en Méditerranée qu’il a commencé à s’intéresser à la question. «À l’époque, je défendais la thèse communément admise de la transmission de l’héritage grec par l’islam, sans trop me poser de questions. J’ai alors découvert de nombreux textes érudits d’auteurs très différents qui démontraient la volonté des hommes du Moyen Âge de découvrir le savoir grec.»
C’est alors qu’il s’intéresse à Jacques de Venise, grand traducteur d’Aristote. «Évidemment, les spécialistes connaissaient Jacques de Venise depuis longtemps, mais dans les manuels ça ne faisait que quelques lignes. Je suis allé consulter ses manuscrits à Avranches. J’ai été renversé en voyant le nombre de traductions annotées et les centaines de copies qui en avaient été faites. Au total, j’ai découvert entre 200 et 300 copies de certains textes. Je me suis alors dit que la traduction des Grecs était certes passée par des intermédiaires arabo-musulmans, cela ne fait aucun doute. Mais que la transmission directe du grec au latin avait aussi eu son importance.»
Gouguenheim dit avoir essentiellement voulu rétablir un équilibre. «Il faut arrêter de dire qu’on n’a rien fait et que la filiation directe du grec au latin est mineure. Moi, je dis qu’elle n’est pas si négligeable que ça. Les textes grecs suivent trois chemins: le monde arabo-musulman, les monastères à la périphérie de l’Europe et Byzance qui avait conservé la filiation grecque. Je ne sais pas quelle filière a été la plus importante, mais il n’y en avait pas qu’une. Pour trancher, il faudrait faire des recherches plus poussées. Nous entrons là dans un vrai problème historique. J’ai malheureusement l’impression que ceux qui ont étudié le monde arabo-musulman ont eu tendance ne privilégier qu’une seule source.»
En discutant avec l’historien, on a le sentiment que deux grandes démarches historiques semblent aujourd’hui se télescoper. Depuis les années 1960, de nombreux chercheurs ont mis en lumière le rôle de Bagdad, de Tolède, de Cordoue et des grands savants arabes du début du second millénaire, dans la transmission de l’héritage grec. Mais, en même temps, les historiens ont rompu avec la vision d’un Moyen Âge qui n’aurait été que barbarie et ignorance. On parle aujourd’hui de la Renaissance carolingienne et même des Renaissances successives survenues au Moyen Âge.
Pas de grande noirceur
«L’idée d’un Moyen Âge qui aurait été une époque noire est radicalement fausse. Cette image a été cassée par Jacques Le Goff, Georges Duby et tous les médiévistes que j’ai eus comme professeurs. Depuis 30 ou 40 ans, plus aucun d’entre eux ne considère le Moyen Âge comme une époque noire. Pourtant, depuis quelques années, dans le public, on est en train de restaurer cette vision éculée, notamment dans certains manuels scolaires. Bien sûr, Charlemagne n’est pas Napoléon entouré de savants. Mais ce n’est pas non plus une sombre brute inculte. Il y a dès cette époque une demande de textes grecs. La motivation de départ est religieuse, évidemment. Les hommes du Moyen Âge savent que la culture antique a existé, ils en ont gardé un peu, mais ils cherchent à la retrouver. Chez les lettrés, on cherche ce monde gréco-romain.»
Gouguenheim ne cache pas son accord avec la thèse défendue par le théologien Joseph Ratzinger, devenu depuis le pape Benoît XVI, selon laquelle la raison et la philosophie grecque sont consubstantielles à l’héritage chrétien. Ce qui ne veut pas dire que la chrétienté n’a pas trahi ses racines grecques à plusieurs reprises, précise-t-il.
«Ce qui me gêne, c’est quand on dit que l’islam en tant que religion a influencé la civilisation européenne. Ça, je n’y crois pas. Si on dit que le monde islamique a eu des savants et des chercheurs — qui étaient d’ailleurs souvent chrétiens ou juifs, même s’ils écrivaient en arabe — et que, après, ces savants ont produit des travaux qui ont influencé l’Occident, alors je suis d’accord. Mais les théologiens chrétiens ne se sont pas inspirés des théologiens musulmans. Je tente de distinguer religion et civilisation. J’ai essayé de ne pas confondre la religion musulmane et la civilisation arabo-musulmane, qui est autre chose. Dans le grand public, on ne fait plus cette distinction.»
Dans son livre, Gouguenheim insiste pour rappeler que de nombreux savants du monde arabo-musulman étaient syriaques, persans, kurdes et souvent même chrétiens, bien qu’ils écrivaient tous en arabe. Mais un «dialogue», comme on dit parfois, entre l’islam et la chrétienté, il n’en voit guère. «Au Moyen Âge, le dialogue entre la chrétienté et l’islam n’existe pas. Il n’y a pas de dialogue entre philosophes, entre penseurs. Il y a eu des échanges. Mais des influences profondes d’un des deux mondes sur l’autre, je n’y crois pas.»
L’«islam des Lumières»?
C’est pourquoi Gouguenheim réfute l’idée d’un «islam des Lumières», dont il comprend pourtant bien qu’elle soit souvent défendue par des musulmans soucieux de faire évoluer leur propre religion. «L’expression « islam des Lumières » me pose problème. Pour un Européen, les Lumières, c’est Voltaire, la critique des religions et l’athéisme. Or les philosophes musulmans du XIIe siècle n’attaquent jamais la religion. Ce sont de grands penseurs, mais en faire des agnostiques tolérants, c’est faire de l’ethnocentrisme. Ils n’utilisaient pas la raison pour critiquer la religion. Que des gens comme Abdelwahab Meddeb et Malek Chebel souhaitent un islam des Lumières, j’en suis. Mais qu’ils disent que cet islam des Lumières a existé au Moyen Âge, ça me gêne. C’est normal, on est au XIIe siècle. Même en Occident, il ne faut pas confondre saint Thomas avec Voltaire et Descartes. Ce qui ne veut pas dire que certains instruments de la pensée ne sont pas nés à cette époque et qu’ils ne serviront pas un jour à critiquer la religion. On est parti d’une vision au XIXe siècle où le monde arabo-musulman n’avait rien fait du tout, pour basculer dans l’idée inverse. On m’accuse de racisme culturel. Les Chinois n’ont pas assimilé l’héritage grec. Ce n’est pas être raciste que de le dire.»
Cela n’implique pas que Sylvain Gouguenheim ne regrette pas certaines affirmations un peu péremptoires présentes dans son livre. Il ne réécrirait probablement pas, comme il l’a fait, que l’arabe est une langue plus portée vers la poésie que vers la raison, comme le lui a reproché Alain de Libera, spécialiste de la philosophie médiévale, dans un article virulent. Le chercheur dit avoir beaucoup appris des lettres que lui ont adressées plusieurs spécialistes de l’islam. Mais il n’est pas certain que l’universitaire intervienne à nouveau dans cette polémique. Échaudé par la violence des réactions qu’il a suscitées, il devrait revenir à son champ de prédilection, les chevaliers teutoniques et la mystique rhénane. Un domaine plus paisible où l’on ne risque pas de se faire écorcher sur la place publique. Du moins, pas pour l’instant…