Colloque Lippmann/70e: Attention, un anniversaire peut en cacher un autre (Looking back on the Neocons’ Magna Carta)

Walter Lippmann (Time cover, Sep. 1937)
Le libéralisme constructeur, qui est le libéralisme véritable, ne permet pas qu’on utilise la liberté pour tuer la liberté… Le libéralisme manchestérien (celui du « laissez faire, laissez passer ») se pourrait comparer à un régime routier qui laisserait les automobiles circuler sans code de la route. Les encombrements, les embarras de circulation, les accidents, seraient innombrables… L’État socialiste est semblable à un régime de circulation où une autorité centrale fixerait impérativement à chacun quand il doit sortir sa voiture, où il doit se rendre et par quel chemin… L’État véritablement libéral est celui où les automobilistes sont libres d’aller où bon leur semble, mais en respectant le code de la route… Louis Rougier (Les mystiques économiques, Paris, 1938)
Le drame moral de notre époque, c’est, dès lors, l’aveuglement des hommes de gauche qui rêvent d’une démocratie politique et d’une planisme économique, sans comprendre que le planisme économique implique l’Etat totalitaire et qu’un socialisme libéral est une contradition dans les termes. Le drame moral de notre époque, c’est l’aveuglement des hommes de droite qui soupirent d’admiration devant les gouvernements totalitaires, tout en revendiquant les avantages d’une économie capitaliste, sans se rendre compte que l’Etat totalitaire dévore la fortune privée, met au pas et bureaucratise toutes les formes de l’activité économique d’un pays. Louis Rougier (Paris, 1938)
Dans le monde entier, au nom du progrès, des hommes qui s’appellent communistes, socialistes, fascistes, nationalistes, progressistes, et même libéraux, sont unanimes à prétendre que le gouvernement avec ses instruments de coercition doive, en commandant aux personnes comment ils doivent vivre, diriger le cours de la civilisation et fixer la forme des choses à venir…
[si] universel est le dominion de ce dogme sur les esprits des hommes contemporains que personne n’est pris au sérieux comme homme d’Etat ou théoricien s’il n’avance des propositions pour magnifier la puissance des fonctionnaires et pour prolonger et multiplier leur intervention dans les affaires humaines. À moins qu’il ne soit autoritaire et collectiviste, il n’est qu’un rétrograde, un réactionnaire, au mieux un excentrique aimable nageant désespérément à contre-courant. C’est un courant fort.
Seul l’échec du libéralisme comme philosophie cohérente et progressiste pourrait expliquer que les hommes soient tentés de considérer les tyrannies primitives en Russie, en Italie ou en Allemagne comme les débuts d’une vie meilleure pour l’humanité. Walter Lippmann (Paris, 1938)
Un Etat libéral peut et doit percevoir par l’impôt une partie du revenu national et en consacrer le montant au financement collectif de la défense nationale, les assurances sociales, les services sociaux, l’enseignement, la recherche scientifique. Extrait des conclusions du Colloque Lippman

Friedrich Hayek, Ludwig von Mises, Wilhelm Röpke, Alexander Rüstow, Michaël Polanyi (le frère de Karl), Alfred Schütz, Raymond Aron, Jacques Rueff …

Retour, en ce 40e anniversaire de Mai 68 et à l’heure où la gauche française fait mine de redécouvrir le libéralisme, sur un autre anniversaire: celui du néolibéralisme!

A savoir le fameux Colloque Walter Lippmann de 1938 qui, devant l’ascension alors apparemment irrésistible du collectivisme et des totalitarismes communiste comme fasciste (entre l’annexion de l’Autriche et, après les Accords de Münich, celle de la Tchécoslovaquie) et à l’instigation d’un professeur de philosophie de Besançon (Louis Rougier) suite à la traduction française du célèbre ouvrage du journaliste américain Walter Lippman (« The Good Society », « La Cité Libre » en français), avait réuni le Gotha des économistes du moment mais aussi d’autres universitaires, des hauts fonctionnaires et des industriels pour tenter de reconstruire, devant certaines dérives (y compris… protectionnistes!) du laissez-faire manchestérien, le libéralisme.

D’où, selon les idées de Lippman lui-même, une sorte de politique libérale de gauche (certes partiellement en réaction au modèle interventionniste de Keynes, dont la Théorie générale venait de sortir deux ans plus tôt) ou ce qu’après Reagan et Thatcher, un Clinton ou Blair appelleront plus tard la Troisième voie, tant fustigée par Bourdieu sous le nom de « révolution conservatrice ».

Mais qui pourtant, si l’on en croit le livre que Serge Audier lui consacre en ce 70e anniversaire, se révèle avoir été, à l’instar de Lippman lui-même (fondateur de la revue de gauche New Republic et un temps conseiller de Roosevelt qui avait participé à l’élaboration des Quatorze points de Wilson), beaucoup plus proche que l’on ne croit des idées du New Deal …

D’où vient le néolibéralisme
Recueilli par Eric Aeschimann
Libération
29 mai 2008
SERGE AUDIER Le colloque Lippmann, aux origines du néolibéralisme Le Bord de l’eau, 354 pp., 18 euros.

Le néolibéralisme n’est pas jailli de nulle part. Lorsque des historiens tentent d’en remonter le fil, ils évoquent souvent le «colloque Lippmann», du nom de l’intellectuel américain Walter Lippmann. Réunissant des économistes de renom, cette conférence aurait posé, dès 1938, les bases de la future «révolution conservatrice». Le philosophe Serge Audier, qui en publie le texte intégral, fait la part de la réalité et du mythe.

«Walter Lippmann était un journaliste américain, fondateur de la revue de gauche New Republic, qui devait défendre des idées proches du New Deal. Il est aussi l’auteur d’essais sur l’opinion publique qui expriment un certain scepticisme sur la compétence des masses. En 1937, il publie la Cité Libre, plaidoyer pour les idées libérales, qui contient toutefois un réquisitoire contre le capitalisme et le libéralisme historique, auxquels il reproche une idéologie erronée du « laisser-faire » et une indifférence coupable envers les inégalités. Selon Lippmann, les impasses du libéralisme historique ont poussé les masses vers le collectivisme. Dans son plaidoyer pour le marché, il dénonce les inégalités de la société américaine, l’égoïsme des riches, les monopoles. Il demande la fin des « gros héritages », exige de fortes taxes sur les successions et un impôt progressif très lourd sur les gros revenus pour financer des dépenses publiques : formation, santé, environnement.

«La Cité libre est traduit en français dès 1938 et s’inscrit dans le contexte de l’imminence de la guerre et de la montée de politiques hostiles au libéralisme : la planification communiste, le « planisme » et le corporatisme. En réaction, dans toute l’Europe, des économistes en appellent à un renouveau du libéralisme. Le colloque va réunir à Paris une trentaine d’entre eux, qui, sur trois jours, discutent des causes du recul du libéralisme et des remèdes à y apporter. D’où la tentation d’y voir le moment inaugural d’une « internationale néolibérale » dont le travail idéologique devait aboutir, quarante ans après, à la contre-révolution néolibérale de Thatcher et Reagan. C’est notamment la présentation qu’en ont donné certains ouvrages (Serge Halimi ou Keith Dixon), en suggérant l’idée d’un complot idéologique. Mais le texte du colloque était souvent cité de deuxième main. Or ce qu’on découvre, en le lisant, c’est que les choses étaient plus complexes et intéressantes.

«Il est vrai qu’on y retrouve des figures qui compteront dans le libéralisme d’après-guerre : Jacques Rueff et Raymond Aron, pour la France, l’Allemand Wilhem Röpke, l’inspirateur de « l’économie sociale de marché » dans l’Allemagne post-nazie, et surtout Friedrich Von Hayek, la grande référence de Margaret Thatcher. Tous devaient contribuer, à leur façon, au retour du libéralisme, quitte à transformer la doctrine. Dès 1947, certains participants, emmenés par Hayek, fondèrent, en Suisse, la Société du Mont-Pèlerin, un think tank avant l’heure, qui sera à l’avant-garde de l’ultralibéralisme. Ils seront rejoints par des économistes de l’École de Chicago, dont Milton Friedman, favorables à des politiques radicales de déréglementation, de privatisation et de désengagement de l’État.

«Néanmoins, le colloque Lippmann est traversé par des lignes de fracture très nettes entre un courant qui valorise l’expansion du marché avant toute chose – le courant « marchéiste » – et des tendances plus sociales et régulatrices. Et il est inexact de dire que le colloque Lippmann avait pour cible principale John Maynard Keynes, l’inspirateur de l’interventionnisme public d’après-guerre, dont la Théorie générale était parue en 1936. Si certains rejetaient Keynes, d’autres s’en réclamaient plus ou moins. Pour les plus audacieux, il fallait refonder totalement le libéralisme, en y intégrant une orientation sociale et une part d’action de l’Etat. Même l’ »agenda » final du colloque, davantage consensuel, formule cette préconisation : « Un Etat libéral peut et doit percevoir par l’impôt une partie du revenu national et en consacrer le montant au financement collectif de la défense nationale, les assurances sociales, les services sociaux, l’enseignement, la recherche scientifique. »

«Le colloque Lippmann donne à voir les clivages internes au libéralisme. Certes, l’aile qui a triomphé au plan mondial, dans les années 70, était la plus radicale. La tendance allemande a aussi exercé une influence en Europe. Mais les jeux n’étaient pas encore faits, et il serait faux de réduire le libéralisme à l’idéologie néolibérale. Face aux tenants du « tout-marché », il existe un libéralisme éloigné du néolibéralisme, qui renforce les contre-pouvoirs, défend le pluralisme et la distinction des sphères d’activités, afin de mieux séparer les domaines politique, médiatique et économique, si souvent confondus aujourd’hui.»

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