Israël/60e: Du juif persécuté à l’Israélien persécuteur (Edgar Morin)

Je constate qu’après la formation de leur Etat, les Juifs, de victimes, sont devenus bourreaux. Ils ont pris les maisons, les terres des Palestiniens. Abbé Pierre (1991)
Qui eût pu penser à la fin de la seconde guerre mondiale, qu’après les siècles d’humiliation et de déni, l’affaire Dreyfus, le ghetto de Varsovie, Auschwitz, les descendants et héritiers de cette terrible expérience feraient subir aux palestiniens occupés humiliations et dénis? Comment comprendre le passage du juif persécuté à l’Israélien persécuteur? Edgar Morin (1997)
Ce que je crois, c’est que cette plaie permanente infecte effectivement notre politique étrangère. Barack Obama (le 12 mai 2008)

« Cancer », « pathologie », « métastases », « domination », « oppresseur », « carnage », « reconquistador », « répression impitoyable », « bantoustanisation », « colonialisme », « apartheid », « ghettoïsation », « soldatesque pillant et tuant », « logique du mépris et de l’humiliation », « conquérant », « supérieur face à un peuple de sous-humains », « pillage, destructions gratuites, homicides, exécutions », « race supérieure », « terrorisme d’Etat », « bombes inhumaines » contre « bombes humaines » …

Dans notre retour sur la tradition française d’antisémitisme honorable en ce 60e anniversaire de la (re)création d’une nation plus de trois fois millénaire …

Comment oublier, énième illustration de cet autre classique de l’antisémitisme mondial qu’est la nazification des juifs ou d’Israël, y compris par des juifs ou « alterjuifs » eux-mêmes …

Le véritable morceau d’anthologie qu’après un premier jet dans Libération en 97 et métaphore pathologisante du cancer comme citations gaullienne ou bovéenne à l’appui, en avait tiré le sociologue d’origine juive et tout récemment promu spécialiste en « civilisation » Edgar Morin en une du Monde il y a quelques années?

Où, en des termes (doublés d’une quasi-apologie du terrorisme) qui lui valurent en juin 2005 une condamnation pour « incitation à la haine raciale » (cassée, je vous rassure, en juillet 2006), « les juifs victimes d’un ordre impitoyable imposaient leur ordre impitoyable » et « le peuple élu agissait comme la race supérieure »

Extraits:

On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs, issue du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations en « peuple dominateur et sûr de lui » et, à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier.

Les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité. Les juifs, boucs émissaires de tous les maux, « bouc-émissarisent » Arafat et l’Autorité palestinienne, rendus responsables d’attentats qu’on les empêche d’empêcher.

Israël-Palestine: le cancer
Edgar Morin, Sami Nair et Daniele Sallenave
Le Monde
04.06.02

Le cancer israélo-palestinien s’est formé à partir d’une pathologie territoriale: la formation de deux nations sur une même contrée, source de deux pathologies politiques, l’une née de la domination, l’autre de la privation. Il s’est développé d’une part en se nourrissant de l’angoisse historique d’un peuple persécuté dans le passé et de son insécurité géographique, d’autre part du malheur d’un peuple persécuté dans son présent et privé de droit politique. « Dans l’opprimé d’hier l’oppresseur de demain », disait Victor Hugo. Israël se présente comme le porte-parole des juifs victimes d’une persécution multiséculaire jusqu’à la tentative d’extermination nazie. Sa naissance attaquée par ses voisins arabes a failli être sa mort. Depuis sa naissance, Israël est devenu une formidable puissance régionale, bénéficiant de l’appui des Etats-Unis, dotée de l’arme nucléaire.

Et pourtant Sharon a prétendu lutter pour la survie d’Israël en opprimant et asphyxiant la population palestinienne, en détruisant des écoles, archives, cadastres, en éventrant des maisons, en brisant des canalisations et procédant à Jenine à un carnage dont il interdit de connaître l’ampleur.

L’argument de la survie n’a pu jouer qu’en ressuscitant chez les Israéliens les angoisses de 1948, le spectre d’Auschwitz, en donnant à un passé aboli une présence hallucinatoire. Ainsi la nouvelle Intifada a réveillé une angoisse qui a amené au pouvoir le reconquistador Sharon.

En fait Sharon compromet les chances de survie d’Israël dans le Moyen-Orient, en croyant assurer dans l’immédiat la sécurité israélienne par la terreur. Sharon ignore que le triomphe d’aujourd’hui prépare le suicide de demain. A court terme, le Hamas fait la politique de Sharon, mais à moyen terme, c’est Sharon qui fait la politique du Hamas. Si, en deçà d’un certain seuil, l’Intifada a poussé Israël à négocier, au-delà elle a ranimé l’angoisse de la proie, exaspérée par les attentats-suicides, et la répression impitoyable semble une juste réponse à la menace. Si rien ne l’arrête de l’extérieur, l’Israël de Sharon va au minimum vers la bantoustanisation des territoires palestiniens morcelés.

C’est la conscience d’avoir été victime qui permet à Israël de devenir oppresseur du peuple palestinien. Le mot « Shoah », qui singularise le destin victimaire juif et banalise tous les autres (ceux du goulag, des Tsiganes, des Noirs esclavagisés, des Indiens d’Amérique), devient la légitimation d’un colonialisme, d’un apartheid et d’une ghettoïsation pour les Palestiniens.

La conscience victimaire comporte évidemment une vision unilatérale de la situation et des événements.

Au départ du sionisme, la formule « un peuple sans terre pour une terre sans peuple » a occulté le peuplement palestinien antérieur. Le droit des juifs à une nation a occulté le droit des Palestiniens à leur nation.

Le droit au retour des réfugiés palestiniens est vu aujourd’hui, non comme un droit symétrique à celui du retour de juifs qui n’ont jamais vécu en Palestine, mais à la fois comme un sacrilège et comme une demande de suicide démographique d’Israël. Alors qu’il aurait pu être considéré comme une réparation aux modalités négociables.

Il est horrible de tuer des civils selon un principe de culpabilité collective, comme le font les attentats-suicides, mais c’est un principe appliqué par Israël frappant, depuis le temps de Sabra et Chatila et du Liban nord jusqu’à aujourd’hui, et hélas probablement demain, des civils, femmes et enfants, et en détruisant la maison et les cultures des familles d’auteurs d’attentat. Les victimes civiles palestiniennes sont désormais de 15 à 20 fois plus nombreuses que les victimes israéliennes. Est-ce que la pitié doit être exclusivement réservée aux unes et non aux autres ?

Israël voit son terrorisme d’Etat contre les civils palestiniens comme autodéfense et ne voit que du terrorisme dans la résistance palestinienne. L’unilatéralisme attribue à Arafat seul l’échec des ultimes négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne ; il camoufle le fait que, sans cesse depuis les accords d’Oslo, la colonisation s’est poursuivie dans les territoires occupés et considère comme « offre généreuse » une restitution restreinte et morcelée de territoires comportant maintien de colonies et contrôle israélien de la vallée du Jourdain.

L’histoire complexe des négociations est effacée par la vision unilatérale de cette « offre généreuse » reçue par un refus global, et l’interprétation de ce supposé refus global comme une volonté de détruire Israël.

L’unilatéralisme masque la dialectique infernale répression-attentat, elle-même alimentée par les forces extrémistes dans les deux camps. Il masque le fait que la tournée de Sharon sur l’esplanade des Mosquées n’a pu que renforcer le cercle vicieux infernal qui favorise le pire dans les deux camps.

Le cercle infernal où tout accroissement du pire de l’un accroît le pire de l’autre a donné le pouvoir au clan nationaliste-intégriste en Israël, a installé des officiers issus des colonies à la tête de Tsahal, a transformé des éléments de cette armée de réoccupation en soldatesque pillant et tuant parfois jusqu’au massacre (Jenine). Il a accru le rayonnement et l’emprise des mouvements religieux fanatiques sur la jeunesse palestinienne.

Certes, il y a également un unilatéralisme palestinien, mais sur l’essentiel, depuis l’abandon par la charte de l’OLP du principe d’élimination d’Israël, l’Autorité palestinienne a reconnu à son occupant l’existence de nation souveraine que celui-ci lui refuse encore. Sharon a toujours refusé le principe « la paix contre la terre », n’a jamais reconnu les accords d’Oslo et a considéré Rabin comme un traître.

En Occident, les médias parlent sans cesse de la guerre israélo-palestinienne ; mais cette fausse symétrie camoufle la disproportion des moyens, la disproportion des morts, la guerre de chars, hélicoptères, missiles contre fusils et kalachnikovs. La fausse symétrie masque la totale inégalité dans le rapport des forces et l’évidence simple que le conflit oppose des occupants qui aggravent leur occupation et des occupés qui aggravent leur résistance.

La fausse symétrie occulte l’évidence que le droit et la justice sont du côté des opprimés. Elle met sur le même plan les deux camps, alors que l’un fait la guerre à l’autre qui n’a pas les moyens de la faire et n’oppose que des actes sporadiques de résistance ou de terrorisme. De même, il y a fausse symétrie entre Sharon et Arafat, l’un maître d’une formidable puissance, capable de défier les Nations unies et les objurgations (certes molles) des Etats-Unis, l’autre de plus en plus impuissant. Une sinistre farce consiste à demander à Arafat d’empêcher les attentats tout en l’empêchant d’agir.

On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs, issue du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations en « peuple dominateur et sûr de lui » et, à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier.

Les médias rendent mal les multiples et incessantes manifestations de mépris, les multiples et incessantes humiliations subies aux contrôles, dans les maisons, dans les rues. Cette logique du mépris et de l’humiliation n’est pas le propre des Israéliens, elle est le propre de toutes les occupations où le conquérant se voit supérieur face à un peuple de sous-humains. Et dès qu’il y a signe ou mouvement de révolte, alors le dominant se montre impitoyable. Il est juste qu’Israël rappelle à la France sa répression coloniale durant la guerre d’Algérie ; mais cela indique qu’Israël fait pour la Palestine au moins ce que la France a fait en Algérie. Dans les derniers temps de la reconquête de la Cisjordanie, Tsahal s’est livrée à des actes de pillage, destructions gratuites, homicides, exécutions où le peuple élu agit comme la race supérieure. On comprend que cette situation dégradante suscite sans cesse de nouveaux résistants, dont de nouvelles bombes humaines. Qui ne voit que les chars et les canons, mais ne voit pas le mépris et l’humiliation, n’a qu’une vision unidimensionnelle de la tragédie palestinienne.

Le mot « terrorisme » fut galvaudé par tous les occupants, conquérants, colonialistes, pour qualifier les résistances nationales. Certaines d’entre elles, comme du temps de l’occupation nazie sur l’Europe, ont certes comporté une composante terroriste, c’est-à-dire frappant principalement des civils. Mais il est indu de réduire une résistance nationale à sa composante terroriste, si importante soit-elle. Et surtout, il n’y a pas de commune mesure entre un terrorisme de clandestins et un terrorisme d’Etat disposant d’armes massives. De même qu’il y a disproportion entre les armes, il y a disproportion entre les deux terreurs. L’horreur et l’indignation devant des victimes civiles massacrées par une bombe humaine doivent-elles disparaître quand ces victimes sont palestiniennes et massacrées par des bombes inhumaines ?

Il ne faut pas craindre de s’interroger sur ces jeunes gens et jeunes filles devenues bombes humaines. Le désespoir, certes les a animés, mais cette composante ne suffit pas. Il y a aussi une très forte motivation de vendetta qui, dans sa logique archaïque si profonde, surtout en Méditerranée, demande de porter la vengeance, non pas nécessairement sur l’auteur du forfait mais sur sa communauté. C’est aussi un acte de révolte absolue, par lequel l’enfant qui a vu l’humiliation subie par son père, par les siens, a le sentiment de restaurer un honneur perdu et de trouver enfin dans une mort meurtrière sa propre dignité et sa propre liberté.

Enfin, il y a l’exaltation du martyr, qui par un sacrifice de sa personne féconde la cause de l’émancipation de son peuple. Evidemment, derrière ces actes, il y a une organisation politico-religieuse, qui fournit les explosifs, la stratégie et conforte par l’endoctrinement la volonté de martyre et l’absence de remords. Et la stratégie des bombes humaines est très efficace pour torpiller tout compromis, toute paix avec Israël, de façon à sauvegarder les chances futures de l’élimination de l’Etat d’Israël. La bombe humaine, acte existentiel extrême au niveau d’un adolescent, est aussi un acte politique au niveau d’une organisation extrémiste.

Et nous voici à l’incroyable paradoxe. Les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité. Les juifs, boucs émissaires de tous les maux, « bouc-émissarisent » Arafat et l’Autorité palestinienne, rendus responsables d’attentats qu’on les empêche d’empêcher.

Une nouvelle vague d’antijudaïsme, issue du cancer israélo-palestinien, s’est propagée dans tout le monde arabo-islamique, et une rumeur planétaire attribue même la destruction des deux tours de Manhattan à une ruse judéo-américaine pour justifier la répression contre le monde islamique.

De leur côté, les Israéliens voisins crient « Mort aux Arabes » après un attentat. Un anti-arabisme se répand dans le monde juif. Les instances « communautaires » qui s’autoproclament représentantes des juifs dans les pays occidentaux tendent à refermer le monde juif sur lui-même dans une fidélité inconditionnelle à Israël.

La dialectique des deux haines s’entretenant l’une l’autre, celle des deux mépris, celui du dominant israélien sur l’Arabe colonisé, mais aussi le nouveau mépris antijuif nourri de tous les ingrédients de l’antisémitisme européen classique, cette dialectique est en cours d’exportation. Avec l’aggravation de la situation en Israël-Palestine, la double intoxication, l’antijuive et la judéocentrique, va se développer partout où coexistent populations juives et musulmanes. Le cancer israélo-palestinien est en cours de métastases dans le monde.

Le cas français est significatif. En dépit de la guerre d’Algérie et de ses séquelles, en dépit de la guerre d’Irak, et en dépit du cancer israélo-palestinien, juifs et musulmans coexistent en paix en France.

Cependant une ségrégation commence. Une rancoeur sourde contre les juifs identifiés à Israël couvait dans la jeunesse d’origine maghrébine. De leur côté, les institutions juives dites communautaires entretenaient l’exception juive au sein de la nation française et la solidarité inconditionnelle à Israël.

C’est l’impitoyable répression menée par Sharon qui a fait passer l’antijudaïsme mental à l’acte le plus virulent de haine, l’atteinte au sacré de la synagogue et des tombes. Mais cela conforte la stratégie du Likoud : démontrer que les juifs ne sont pas chez eux en France, que l’antisémitisme est de retour, les inciter à partir pour Israël. Ne devons-nous pas au contraire mobiliser l’idée française de citoyenneté comme pouvoir de fraternisation entre musulmans et juifs ?

Y a-t-il une issue ? Une haine apparemment inextinguible est au fond du coeur de presque tous les Palestiniens et comporte le souhait de faire disparaître Israël. Chez les Israéliens, le mépris est de plus en plus haineux, et également semble inextinguible. Mais la haine séculaire entre Français et Allemands, aggravée par la seconde guerre mondiale, a pu se volatiliser en vingt années. De grands gestes de reconnaissance de la dignité de l’autre peuvent, surtout en Méditerranée, changer la situation.

Des Sémites (n’oublions pas que plus de 40 % des Israéliens d’aujourd’hui viennent de pays arabes) peuvent bien un jour reconnaître leur identité cousine, leur langue voisine, leur Dieu commun. L’énormité de la punition qui s’abat sur un peuple coupable d’aspirer à sa libération va-t-elle enfin provoquer dans le monde une réaction autre que de timides objurgations ? L’ONU sera-t-elle capable de décider d’une force d’interposition ? Sharon ne peut qu’être contraint à renoncer à sa politique.

Il y eut le 11 septembre 2001 un électrochoc qui, au contraire, l’a encouragé. La « guerre au terrorisme » américaine lui a permis d’inclure la résistance palestinienne dans le terrorisme ennemi de l’Occident, de façon à ce que le tête-à-tête israélo-palestinien devienne un face-à-face non entre deux nations mais entre deux religions et deux civilisations, et s’inscrive dès lors dans une grande croisade contre la barbarie intégriste.

L’électrochoc inverse est en fait advenu. C’est l’offre saoudienne de reconnaissance définitive d’Israël par tous les pays arabes en échange du retour aux frontières de 1967, conformément à toutes les résolutions des Nations unies. Cette offre permettrait non seulement une paix globale entre nations mais une paix religieuse qui serait consacrée par le pays responsable des lieux saints de l’islam. On peut donc envisager une conférence internationale pour arriver à un accord comportant une garantie internationale.

De toutes façons, les Etats-Unis, dont la responsabilité est écrasante, disposent du moyen de pression décisif en menaçant de suspendre leur aide, et du moyen de garantie décisif en signant une alliance de protection avec Israël.

Le problème n’est pas seulement moyen-oriental. Le Moyen-Orient est une zone sismique de la planète où s’affrontent Est et Ouest, Nord et Sud, riches et pauvres, laïcité et religion, religions entre elles. Ce sont ces antagonismes que le cancer israélo-palestinien risque de déchaîner sur la planète. Ses métastases se répandent déjà sur le monde islamique, le monde juif, le monde chrétien. Le problème n’est pas seulement une affaire où vérité et justice sont inséparables. C’est aussi le problème d’un cancer qui ronge notre monde et mène à des catastrophes planétaires en chaîne.

Voir également:

Israël-Palestine : Le double regard
Edgar Morin
Libération
Le 11 septembre 1997

En deux mille ans, à partir de la dépossession de sa terre nationale, l’histoire juive a été faite d’expulsions, persécutions, ghettoïsations, vexations, dénis, humiliations, mépris, haines. Comment ne pas voir que 50 ans d’histoire palestinienne depuis la naissance de l’État d’Israël sont un concentré de ces deux mille ans d’histoire juive: dépossession, expulsions, ségrégation, ghettoïsations multiples et répétées, prédations, humiliations, vexations, déni, mépris, haine.

Israël a retrouvé un pays devenu étranger pendant deux mille ans, et, en le faisant sien, c’est le palestinien séculairement installé qui y est devenu étranger. Israël a accueilli des centaines de milliers de réfugiés fuyant l’Europe et une partie de la diaspora juive. Il a provoqué l’exil de centaines de milliers de palestiniens parqués depuis dans des camps de réfugiés ou diasporés dans le monde.

Qui eût pu penser à la fin de la seconde guerre mondiale, qu’après les siècles d’humiliation et de déni, l’affaire Dreyfus, le ghetto de Varsovie, Auschwitz, les descendants et héritiers de cette terrible expérience feraient subir aux palestiniens occupés humiliations et dénis? Comment comprendre le passage du juif persécuté à l’Israélien persécuteur?

La légitimation israélienne

La conception israélienne voit dans le processus historique qui a conduit à la situation actuelle non pas le produit d’une volonté de domination, mais la manifestation d’une nécessité vitale pour échapper à une menace permanente d’extermination.

Le sionisme fut la réponse nécessaire à l’antisémitisme européen, et l’aspiration à un État national fut la légitime aspiration à une patrie refuge.

L’implantation sioniste fut pacifique jusqu’en 48; elle s’effectua par achat de terres et non spoliation, et cela dans une petite partie d’une vaste territoire arabe sous-peuplé et sous-développé.

Refusé par le monde arabe, l’État hébreu, qui avait accepté le plan de partage de la Palestine, fut menacé de mort dès sa naissance et ne survécut que grâce à la victoire sur ses ennemis coalisés.

C’est à la suite de guerre défensives, menées sous la menace d’anéantissement, qu’il y eut extension du territoire originellement prévu par l’ONU. Le contrôle des territoires de peuplement arabe et l’implantation de colonies juives sur ces territoires se justifia par des nécessités stratégiques vitales, d’autant plus que la charte de l’OLP proclamait ouvertement l’objectif de détruire l’État d’Israël. La même nécessité vitale justifia les expéditions punitives au Liban ou ailleurs, ainsi que le refus de souscrire aux décisions de l’ONU.

Le terrorisme aveugle n’a cesser de frapper des civils juifs.

La menace de mort demeure constante.

Israël est une nation démocratique civilisée face à des despotismes et des peuples asservis ou fanatisés.

Ce point de vue est l’une des faces d’une réalité à double face.

La légitimation palestinienne

La conception palestinienne voit dans le processus historique qui a conduit à la situation actuelle la conséquence d’une implantation étrangère forcée en terre arabe.

Le monde arabo-musulman n’est pas responsable de l’antisémitisme européen ni du génocide hitlérien.

La colonisation sioniste s’est opéré par un argent juif collecté dans le monde et par l’occupation de fait de nombreux territoires.

La guerre de 1948 a suscité, non seulement la fuite de populations palestiniennes devant les troupes israéliennes, mais des expulsions sous la menace et l’interdiction du retour.

Depuis l’occupation totale de la Palestine par Israël en 1967, il y a colonisation de domination et colonisation de peuplement. La population palestinienne est soumise sans arrêts à des contrôles, vexations, représailles et à la ghettoïsation dès qu’il y a attentats. Le principe du talion et de la responsabilité collective est appliqué implacablement.

Il y a refus de reconnaître l’identité nationale palestinienne. Jusqu’à Oslo, Israël ne connaît que des arabes, c’est à dire non une nation occupée, mais des indigènes.

La légitime résistance palestinienne, née en 1956, s’est organisée sous l’égide de l’OLP en 1964. La poursuite de la colonisation israélienne sur son territoire, le sort de millions de réfugiés dans des camps au sein des pays arabes voisins, son impuissance militaire, son interdiction politique, ont conduit l’OLP à l’action terroriste comme ultime moyen désespéré de mener la lutte pour la reconnaissance, et comme réponse au terrorisme d’État d’Israël.

Israël s’est mis au dessus de toutes lois internationales; l’occupation de la Cisjordanie a été condamnée par l’ONU ainsi que les agressions israéliennes, dont l’expédition au Liban jusqu’à Beyrouth.

Israël est responsable de nombreux massacres sur des populations civiles; ceux de Chabra et Chatila ont été perpétrés sous tutelle israélienne. Les morts civiles dans les camps de réfugiés et au sud Liban sont innombrables. A la guerre des pierres de l’Intifada, Tsahal a répondu par balles et meurtres d’enfants et adolescents.

La double tragédie

Considéré isolement, chacun des points de vue, l’israélien et le palestinien est légitimé. Mais à utiliser le double regard, on perçoit une dialectique infernale et un cercle vicieux, lequel a créé un asservisseur et un asservi. On ne peut limiter son regard aux seuls innocents israéliens déchiquetés sous une bombe. On doit aussi regarder en face tant d’humiliations, de souffrances, de mépris subis par les palestiniens occupés demeurés sans cesse victimes d’une culpabilité collective en vertu de laquelle on fait sauter une maison familiale et l’on boucle un territoire.

Il faut voir aussi que durant le processus historique de ces décennies, la nation palestinienne s’est forgée dans la résistance et que l’unité israélienne s’est elle-même forgée dans la lutte. Les deux nations se sont trempées, comme souvent, grâce à l’ennemi mortel. Mais le terrible est qu’il y a deux nations ennemies pour un même territoire, et que les deux nationalismes empêchent un État binational. Plus terrible est que la double sacralité de Jérusalem en fasse non un même lieu saint ou une double capitale pour deux États, mais matière à monopole. Jérusalem est promulgué « capitale éternelle », alors que le passé a montré que cette éternité à éclipses, suspendue pendant plus de deux millénaires, n’a aucune garantie future.

Le terrible est que du moins jusqu’à Oslo, il n’y avait pas pour Israël, de marge entre dominer et être éliminé, et qu’il n’y avait aucune possibilité pour la Palestine d’être reconnue, sinon dans une élimination future d’Israël.

Les dialectiques infernales

Derrière la dialectique infernale, il y avait la complémentarité antagonique de l’antisémitisme et du sionisme.

L’idée sioniste est née en réaction à l’antisémitisme européen et la conséquence historique de l’antisémitisme nazi fut de permettre à l’État d’Israël d’exister. Les antagonistes ont travaillé dans le même sens au sein de la dialectique entre l’antisémitisme et le sionisme: isoler les juifs parmi les nations, négativement dans le cas antisémite en leur retirant tout droit national, positivement dans le cas sioniste en leur donnant une nation propre.

Cette dialectique s’est renouvelée au Moyen-Orient entre Israël et le monde arabe. L’anti-israelisme arabe a travaillé en faveur de la puissance israélienne, ce qui a suscité la dialectique occupation-resistance-repression-terrorisme.

Le terrorisme est donc à la fois conséquence et cause au sein de cette dialectique, où les victimes israéliennes d’attentats aveugles réactualisent la tragédie de l’histoire juive, et où la répression sur la population accroît le malheur palestinien.

Parallèlement, les États arabes se sont servis du malheur palestinien pour masquer leurs problèmes intérieurs, tout en maintenant les réfugiés palestiniens parqués dans des camps. Plus encore: c’est l’État jordanien qui a opéré le massacre des palestiniens lors du Septembre noir en 1970, et ce sont des arabes chrétiens, qui certes sous l’oeil bienveillant de Tsahal, ont effectué les massacres de Sabra et Chatila au Liban en 1975.

Au cours de la dialectique infernale, l’État assiégé a pu devenir État envahisseur au Liban, le sionisme socialiste a dépéri au profit d’un nationalisme devenant intégral par intégration en lui d’un intégrisme religieux, tandis que le nationalisme laïque de l’OLP s’effrite au profit du nationalisme intégriste de Hammas.

Au sionisme originel qui recherche avant tout la sécurité militaire, a succédé un nationalisme qui dans le Likoud prend un caractère ouvertement annexionniste: il s’agit de transformer la Cisjordanie palestinienne en Judée-Samarie israélienne. L’argument sécuritaire se met dès lors au service de l’intégrisme annexionniste.

Israël, né du rejet antisémite, a développé sa force grâce au rejet antisioniste. L’accroissement de sa puissance a été fonction de la haine arabe, mais si le cycle infernal n’est pas brisé, la haine finalement risque de l’anéantir.

Et tout cela dans la zone sismique du Moyen-Orient où s’affrontent est-ouest, nord-sud, riches-pauvres, laïcité-religion, les religions entre elles et où s’affrontèrent jusqu’en 1989 les deux super-puissances, USA et Union soviétique.

Le miracle historique

Et pourtant le miracle historique survint. Il y eut en prélude, la première rupture dans la quarantaine que les pays arabes faisaient subir à Israël. Grâce à l’initiative de Sadate, Israël obtint en échange du Sinaï la reconnaissance de son plus puissant voisin arabe, l’Egypte.

Le miracle lui-même vint des changements dans l’environnement: l’apaisement du conflit des deux blocs, pour qui le Moyen Orient était un foyer et enjeu considérable. La décomposition de l’URSS cessa de faire du Moyen-Orient une ligne de front entre l’empire soviétique et l’empire américain, puis la guerre du Golfe provoqua une rupture nouvelle dans le monde arabe; l’OLP se convertit officiellement à l’idée d’une paix négociée avec Israël, et, en Israël, le gouvernement Rabin-Peres s’avança prudemment, via les négociation d’Oslo, vers un règlement qui, selon la formule « paix contre territoires », rompait le cercle vicieux et conduisait à terme à l’entre-reconnaissance d’un État palestinien et d’un État hébreu, et à faire de Jérusalem une double capitale, l’ouest d’Israël, l’est de la Palestine.

Un cercle vertueux semblait devoir succéder au cercle vicieux.

Certes la voie était lente, longue pour dissiper une obsession obsidionale, entretenue par le complexe de Massada, et pour que les palestiniens se résignent au voisinage d’Israël. Le pari pour la paix comportait des risques pour Israël, de puissantes forces de rejet demeurant dans son entourage arabe. Mais le rejet ne pouvait que diminuer avec la reconnaissance des droits palestiniens, et le développement du processus de paix était la seule chance de le réduire. Comme prévu, le processus a été farouchement combattu par les deux camps du refus, et les deux extrémistes ennemis se sont montrés les meilleurs alliés pour torpiller la paix. L’assassinat de Rabin, la mollesse de Peres à l’intérieur et sa dureté à l’extérieur dans ses bombardements au sud Liban comme dans le réenfermement de la Cisjordanie, tout cela a ouvert la voie au Likoud de Netanyahou.

Le cercle fatal recommencé

Les candides avaient cru à l’irréversibilité du processus de paix. Netanyahou fut présenté comme intransigeant, stupide, imprudent, inexpérimenté, maladroit, irresponsable, « apprenti sorcier » inconscient, qui allait bientôt apprendre le « réalisme »: en fait il exécutait la politique du nationalisme intégral israélien. Le projet geo-politique du Likoud se lia de plus en plus à la prédication intégriste qui assure obéir à la volonté divine. Recevant Netanyahou à Paris, le représentant français du Likoud ne s’est-il pas écrié que les seules frontières que devait reconnaître Israël sont celles fixées, non par l’ONU, mais par Dieu?

De fait, Netanyahou s’efforce de réaliser – comme ne cessent d’ailleurs de le souligner de plus en plus de voix en Israël – le projet conjoint de l’extrême-droite et des intégristes fanatiques. C’est le projet du Grand Israël, qui vise à coloniser la Cisjordanie, et à l’israéliser en Judée-Samarie.

D’où le verrouillage quasi continu, interrompu seulement par quelques brefs entractes, de la Cisjordanie en néo-ghetto, l’occupation de la bande sud du Liban, les bombardements indiscriminés, les incursions dans les territoires évacués par l’armée israélienne, la reprise des colonisations dans les terres palestiniennes, les nouveaux quadrillages routiers réservés aux seuls israéliens, l’asphyxie du Jérusalem palestinien avec dynamitage des immeubles et maisons, le meurtre de manifestants désarmés, les mitraillages par hélicoptères de lanceurs de pierres, l’ouverture du tunnel qui révèle le mépris total de ce qui pour le musulman est sacré, l’aggravation des humiliations et ghettoisations. Tout cela révèle un comportement qu’on aurait qualifié de criminel s’il s’agissait de Karadzic. Il est curieux que l’intelligentsia européenne, qui s’était mobilisée pour la Bosnie victime, demeure étrangement muette devant les mesures et actes de Netanyahou. Les commentateurs trouvent erroné et périlleux ce qui, commis contre un peuple occidental, aurait été dénoncé comme monstrueux.

Certes le jeu de Netanyahou tend à susciter des réactions violentes qui donneront prétexte à la réoccupation des territoires occupés pour les réprimer. En un mot la politique du Likoud a besoin d’exaspérer les palestiniens, de favoriser le développement de leurs extrémistes et intégrismes afin de pouvoir réoccuper militairement toute la Cisjornanie, et d’annexer finalement la « Judée-Samarie ». .

Les forces maléfiques adverses ne font qu’accentuer leur collaboration objective. Le opérations provocatrices de Netanyahou ont pour effet très prévisible de déclencher des révoltes populaires et des attentats, d’affaiblir Arafat et l’OLP jusqu’au discrédit total au profit du Hamas, lequel, refusera plus que jamais de reconnaître Israël, ce qui déclenchera les opérations finales de nettoyage de la Cisjordanie. A court terme, le Hamas fait la politique du Likoud plus que l’inverse. Mais à moyen-terme c’est le Likoud qui fait la politique du Hamas.

A court terme effectivement, Israël profite d’un rapport de forces démesurément en sa faveur, en raison de la désunion arabe, de sa suprématie militaire, du soutien américain, de son arme nucléaire.

A moyen-terme, cette politique provoquera exactement l’inverse de son objectif: elle radicalisera un conflit négociable entre deux nations en un conflit inexpiable entre deux religions. Elle fournira une aide massive et inespérée aux intégrismes musulmans. Elle renforcera le camp du refus dans le monde arabe. Elle sape déjà la crédibilité d’Arafat, de l’OLP et des gouvernements arabes qui avaient choisi la négociation. La politique de déni des droits palestiniens surexcite les forces de rejet qui se déchaîneront et se coaliseront a nouveau. Elle affaiblit moralement Israël et tend à l’isoler dans le monde. Enfin, à long terme, le rapport de forces sera un jour modifié: la protection américaine n’est pas éternelle, et plusieurs états arabes ou musulmans disposeront de l’arme nucléaire. On ne peut éliminer en bout de course l’horrible perspective d’entre-anéantissements. D’un mot : il s’agit d’une stratégie auto-destructrice.

En attendant Dieu se bat contre Dieu: désormais les deux intégrismes sont en plein élan: Dieu devient acteur de plus en plus important et implacable. Il y aura un accroissement prévisible des barbaries : un anti-arabisme aussi horrible que l’antisémitisme, un anti-occidentalisme aveugle et meurtrier. Antijudaïsme et anti-arabisme croissent ensemble, s’entre nourrissent l’un l’autre. Au delà, la haine de l’Occident et la peur haineuse de l’Islam s’entre-aggravent l’une l’autre. Arabes et musulmans voient combien ils sont traités en leur défaveur selon le principe implicite mais évident de « deux poids deux mesures », tandis que l’Occident tend à ne percevoir de l’Islam que ses fanatismes terroristes.

L’attitude actuelle d’Israël et le soutien que continuent à lui apporter une grande partie des juifs dans le monde, va contribuer au renouveau de l’antijudaïsme. Selon la logique des prophéties auto-réalisatrices, les palestiniens et les arabes croiront de plus en plus au complot juif international, les juifs croiront de plus en plus à l’antijudaïsme de tout ce qui conteste les actes d’Israël. Tout ce qui confirmera les uns confirmera les autres.

Le cercle de la haine et de la vengeance pourra-t-il s’arrêter?

Le trou noir

Israël a dés sa naissance bénéficié de la solidarité juive et de la sympathie occidentale. Un cordon ombilical s’est formé reliant la diaspora à Israël. La diaspora se sentait fière qu’Israël démontre au monde que les juifs n’étaient pas par nature des couards et de commerçants, qu’ils savaient se battre et cultiver la terre.

Le cordon ombilical s’est renforcé avec la menace d’anéantissement sur Israël de 1948 à 1973. Mais à partir du moment où Israël devint colonisateur et répressif, le soutien à Israël a eu de plus en plus besoin de raviver le sentiment de cette menace, de renforcer le souvenir du génocide nazi, de convaincre ceux qu’on appelait « israélites » c’est à dire relevant d’une appartenance religieuse traditionnelle comme les protestants, qu’ils étaient juifs, c’est à dire ressortissants d’un peuple et d’une nation dont le foyer est Israël, et enfin d’entretenir chez les juifs l’idée qu’ils ne sont nulle part chez eux sauf en Israël.

Les institutions nommées communautaires se donnèrent pour mission d’opérer une transformation historique: dissiper l’universalisme qui était la tendance naturelle de la diaspora au profit d’un égocentrisme judeo-israélien.

Ainsi, au cours des années 70 le rappel du martyre juif subi sous les seconde guerre mondiale s’intensifie. Il correspond certes au légitime besoin de lutter contre l’oubli qui vient avec le temps. Mais il prend trois caractères particuliers.

Le premier est de faire ressortir l’unicité du martyre juif, qui d’abord appelé génocide, terme applicable à d’autres peuples, puis Holocauste, terme pouvant être dit dans toutes les langues, s’intitule désormais du terme hébreu de Shoah pour désigner une singularité absolue.

La hantise de la Shoah conduit à un judeo-centrisme obsessionnel (justement déploré par Yehudi Menuhin), qui non souvent oublie le sort équivalent subi par les tsiganes, mais aussi oublie les innombrables victimes non juives des déportations et exactions nazies durant la seconde guerre mondiale, tend toujours à atténuer l’énormité des hécatombes du goulag stalinien, tend à occulter les traits communs aux totalitarismes nazi et communiste en ne relevant que leur différence idéologique, et finit par faire du crime antisémite une monstruosité unique et absolue dans l’histoire de l’humanité, alors que les noirs d’Afrique ont subi à partir du 16ème siècle un massif et atroce esclavage dont les conséquences perdurent, que les peuples des Amériques ont été subjugués et détruits, non seulement par les maladies venues d’Europe, mais aussi par les cruautés de leurs asservisseurs.

Le second caractère de l’obsession de la Shoah est d’occulter les souffrances qu’inflige Israël par le rappel du martyre juif passé. Répressions, tueries, bombardements de civils au sud Liban, tortures, ghettoïsation de la Cisjordanie dès qu’il y a attentat, responsabilité collective subie par le peuple palestinien de tout crime terroriste, tout cela tend à être estompé, excusé, toléré par l’idée qu’Israël porte en lui le visage du martyr d’il y a cinquante ans et non celui de l’oppresseur des 25 dernières années.

Le troisième caractère de la Shoah est de développer une psychose d’appartenance inconditionnelle à Israël chez tous les juifs de la diaspora. Le trou noir de la Shoah attise l’incertitude juive sur la possibilité d’être intégré chez les gentils et fournit au diasporé laïque le témoignage de l’irréductibilité de son identité juive. Ainsi, le diasporé à la fois s’angoisse et se reconnaît intrinsèquement juif dans tout rappel du passé nazi (comme un procès de criminel de guerre), dans toute dénégation du passé (le « révisionnisme »), dans toute analogie présente avec le passé funeste ( la menace sur Israël).

Comme souvent l’entreprise d’oppression dans le présent est masquée à soi-même par le fait qu’on a été opprimé dans le passé; comme l’a dit Hugo: « dans l’opprimé d’hier, l’oppresseur de demain ». Ainsi la Serbie hypernationaliste s’est auto-justifiée de ses pratiques barbares a l’égard des bosniaques en évoquent le martyre passé des serbes sous les ottomans puis sous les nazis et les oustachis; ainsi la conscience d’être victime du passé permet de devenir bourreau du présent: mais cela peut préparer aussi les catastrophes du futur.

Aussi le vaste réseau entretenu par les institutions dites communautaires censées représenter tous les juifs de chaque pays (comme en France) et/ou et de lobbies (comme aux États Unis) utilise et attise Auschwitz pour bien relier tout juif extérieur à l’État israélien, afin qu’il soit bien convaincu qu’il ne sera en sécurité nulle part, que sa vraie patrie est Israël. Comme les années 70 sont marquées à la fois par la désintégration des idées universalistes auxquels s’étaient attachés beaucoup d’intellectuels d’origine juive, notamment en Europe, et par les multiples ressourcements dans l’identité ethnique ou religieuse, il s’opère un ressourcement juif qui du reste comporte et développe un intégrisme messianiste et nationaliste. Dès lors, Israël entre de plus en plus profondément dans l’identité de beaucoup de juifs diasporés. Ce mouvement s’accentue et s’amplifie chez certains en une solidarité inconditionnelle avec tout acte du gouvernement israélien, et il s’enracine chez les générations récentes dans le thème « même peuple, en France et en Israël » [1].

Tout cela pousse bien des juifs à percevoir en Israël le persécuté et l’opprimé d’il y a un demi-siècle, et non le persécuteur et l’oppresseur d’aujourdhui. Tout cela les pousse en même temps à ne voir que la menace d’anéantissement qui plane sur Israël et non son caractère dominateur.

Engagé dès sa création dans une guerre pour sa survie, Israël fit craindre aux juifs de la diaspora qu’il devienne l’équivalent national d’un gigantesque ghetto de Varsovie promis à l’extermination. Il est vrai que la menace demeure pour l’avenir, et si le mot Shoah signifie un anéantissement proprement et uniquement destiné aux juifs, il vaut pleinement comme terrifiante possibilité du futur pour Israël. Mais la politique de force, loin atténuer la menace ne fait que l’accroître à long terme.

Aujourd’hui, le rappel de la hantise juive se fait au service de la politique colonisatrice de l’État israélien, lequel, par le biais des institutions juives de la diaspora, rappelle à l’Occident européen l’ignoble antisémitisme qu’il a provoqué. Du coup, on banalise les bouclages répétés des territoires palestiniens. Tandis qu’on demande la condamnation de crimes et d’aveuglements commis sous et par Vichy il y a 50 ans, on reste indifférent aux crimes commis par des enragés comme Golstein, l’assassin d’Hebron, les tortureurs légaux de la police israélienne, les militaires ou politiques responsables du massacre de 200 civils à Canaa au Sud-Liban.

C’est sur ces bases que le Likoud, avec Netanyahu, a instrumentalisé le sentiment de solidarité qui s’est tissé ainsi en faveur d’Israël pour opérer la désolidarisation des accords d’Oslo, reprendre les colonisations, organiser le quadrillage du territoire palestinien par des routes stratégiques, et ainsi entreprendre à petits pas l’Israelisation de toute la Palestine.

Tout cela continue à s’opérer dans un silence moral impressionnant: le tabou de respect pour le martyre juif passé devient un tabou de mutisme pour la tragédie palestinienne.

La situation actuelle

Tout n’est pas encore joué. Il suffirait, pour reprendre le processus de paix, que les principaux acteurs internationaux sortent de leur immobilisme.

Les États Unis disposent des moyens de pression suffisants, mais Clinton subit la pression de ceux qui veulent empêcher l’usage de ces moyens de pression.

L’Europe pourrait intervenir en subordonnant ses coopérations politiques et économiques à la reprise du processus de paix.

La diaspora juive pourrait comprendre et soutenir la gauche israélienne.

Israël demeure une nation démocratique où peut intervenir un changement de majorité.

Il est clair que la reprise du processus de paix n’éliminerait pas pour autant tout risque pour Israël, dans le contexte éruptif du Moyen-Orient arabe, et nul ne peut assurer que le risque extrême serait écarté. Mais, répétons-le, la politique likoudienne aggrave le risque à terme et favorise une catastrophe historique pire que celle du royaume franc, car elle serait non seulement pour Israël, mais aussi pour toute la région, et peut être pour la planète.

En attendant (Godot? Clinton? Bilak?), nous ne pouvons que regarder en face la double tragédie, des deux yeux et non d’un seul oeil borgne.

EDGAR MORIN

NOTES
* Article publié dans Libération du 11 septembre 1997, pp. 5-7 ; texte reproduit dans notre Bulletin avec l’autorisation de l’auteur.

[1] Comme je l’ai écrit dans un article « Juif, substantif ou adjectif » paru dans Le Monde du 11 octobre 1989. Ainsi s’est reconstituée la triade d’avant l’occupation romaine peuple-nation-religion qui s’est reconstituée en Israel, et dans l’aura d’Israel, tend à envelopper comme tentacule, à récupérer, à absorber l’identité juive moderne, qui perd alors de plus en plus son fondement culturel laïque et européen. Même quand demeure le sentiment d’appartenance à la France et au peuple français, la triade devient la référence spécifique et du coup substantielle de l’identité juive.

Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 12 – Février 1998
Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires
http://perso.club-internet.fr/nicol/ciret/ – mis à jour le 10 février 1998

4 commentaires pour Israël/60e: Du juif persécuté à l’Israélien persécuteur (Edgar Morin)

  1. […] comprendre le passage du juif persécuté à l’Israélien persécuteur? Edgar Morin […]

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  2. […] On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs issus du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations en peuple dominateur et sûr de lui, et à l’exception d’une admirable minorité en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier.Les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoîsent les palestiniens. Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les palestiniens. Les juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux palestiniens. Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité . Les juifs, boucs émissaires de tous les maux, ‹ bouc-émissarisent › Arafat et l’Autorité palestinienne, rendus responsables d’attentats qu’on les empêche d’empêcher. Edgar Morin […]

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  3. […] avec l’exemple de Fritz Haber, sur cette sous-catégorie des juifs utiles ou Schutzejude, à savoir ces scientifiques juifs convertis qui pousseront la volonté […]

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  4. jcdurbant dit :

    Avez-vous déjà entendu vos médias parler des colons chinois du Tibet ou des colons turcs de Chypre ? Ou même des colons indonésiens de la Papouasie ? Non ? Ben non. Le mot « colon », ils ne l’utilisent que pour les juifs. C’est comme youpin.

    D’après Alain Legaret

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