Israël/60e: Une longue tradition française d’antisémitisme honorable (Looking back on an old French tradition of honorable anti-Semitism)

BernanosIl y a une question juive. Ce n’est pas moi qui le dis, les faits le prouvent. Qu’après deux millénaires le sentiment raciste et nationaliste juif soit si évident pour tout le monde que personne n’ait paru trouver extraordinaire qu’en 1918 les alliés victorieux aient songé à leur restituer une patrie, cela ne démontre-t-il pas que la prise de Jérusalem par Titus n’a pas résolu le problème ? Ceux qui parlent ainsi se font traiter d’antisémites. Ce mot me fait de plus en plus horreur, Hitler l’a déshonoré à jamais. Tous les mots, d’ailleurs, qui commencent par « anti » sont malfaisants et stupides.» (…) Je ne suis pas antisémite – ce qui d’ailleurs ne signifie rien, car les Arabes aussi sont des sémites. Je ne suis nullement antijuif (.) Je ne suis pas antijuif mais je rougirais d’écrire, contre ma pensée, qu’il n’y a pas de problème juif, ou que le problème juif n’est qu’un problème religieux. Il y a une race juive, cela se reconnaît à des signes physiques évidents. S’il y a une race juive, il y a une sensibilité juive, une pensée juive, un sens juif de la vie, de la mort, de la sagesse et du bonheur.» La preuve est faite désormais qu’aucune persécution n’est capable d’en finir avec un peuple dont le génie est précisément de lasser la patience et d’épuiser l’imagination des bourreaux. Les charniers refroidissent lentement, la dépouille des martyrs retourne à la terre, l’herbe avare et les ronces recouvrent le sol impur où tant de moribonds ont sué leur dernière sueur, les fours crématoires eux-mêmes s’ouvrent béants et vides sur les matins et sur les soirs, mais c’est bien loin maintenant de l’Allemagne, c’est aux rives du Jourdain que lève la semence des héros du ghetto de Varsovie (…) n’est pas de vaincre, mais de durer; c’est de la durée qu’il attend le salut. Qu’Israël dure, et le Très-Haut vaincra pour lui. En attendant, l’honneur, c’est de rester juif et de faire des enfants juifs, d’en faire assez pour que tous les pogroms ne puissent anéantir ce que Dieu a ordonné de conserver. Georges Bernanos (1947)
Je peux aussi ajouter une chose sur ce mot d’antisémitisme. Il faut l’employer avec d’autant plus d’exigence et de parcimonie qu’il n’y a pas plus monstrueux. Après tout Bernanos l’a dit, et il l’a dit avec une très grande profondeur même si cette expression peut nous paraître odieuse aujourd’hui : « Hitler a déshonoré l’antisémitisme ». Oui, d’une certaine manière. Il n’y a plus d’antisémitisme acceptable, il n’y a plus d’antisémitisme innocent, tout antisémitisme doit se penser dans cet horizon-là du cimetière. Raison de plus.  Alain Finkielkraut
Pendant cinquante ans, les Juifs d’occident ont été protégés par le bouclier du nazisme. Hitler, en effet, avait, comme l’a écrit Bernanos, déshonoré l’antisémitisme. On croyait ce déshonneur définitif. Il n’était peut-être que provisoire. Ce qu’on prenait pour un acquis apparaît rétrospectivement comme un répit. Et c’est en France, le pays d’Europe qui compte le plus grand nombre de Juifs, que la parenthèse se ferme de la façon la plus brutale. Des synagogues sont incendiées, des rabbins sont molestés, des cimetières sont profanés, des institutions communautaires mais aussi des universités doivent faire nettoyer, le jour, leurs murs barbouillés, la nuit, d’inscriptions ordurières. Il faut du courage pour porter une kippa dans ces lieux féroces qu’on appelle cités sensibles et dans le métro parisien; le sionisme est criminalisé par toujours plus d’intellectuels, l’enseignement de la Shoah se révèle impossible à l’instant même où il devient obligatoire, la découverte de l’Antiquité livre les Hébreux au chahut des enfants, l’injure «sale juif» a fait sa réapparition (en verlan) dans presque toutes les cours d’école. Les Juifs ont le coeur lourd et, pour la première fois depuis la guerre, ils ont peur. Alain Finkielkraut (« Au nom de l’Autre. Réflexions sur l’antisémitisme qui vient »)

Coïncidences, coïncidences …

A l’heure où sort, en ce 60e anniversaire de la (re)création d’Israël, la biographie du « pape de l’antisémitisme » Edouard Drumont

Qui se trouve être aussi le 60e anniversaire de la mort d’un de ses grands apologues, le Bernanos de « La Grande Peur des bien-pensants »…

Retour, après notre dernier billet sur le bulletin paroissial de l’antisionisme de gauche, sur une apparemment longue tradition française d’antisémitisme honorable.

Avec, trouvé sur le site alterinfo.net, un édifiant extrait d’un texte de l’anti-munichois de la première heure (cherchez l’erreur!) qui avait fameusement regretté au lendemain de la guerre (comprenant peut-être enfin, comme le suggère Finkielkraut, toute l’horreur cachée de la chose  ?) le déshonneur apporté au mot « antisémitisme » par Hitler.

Où, rappelant les glorieux états de services des fantassins arabes et, citations de Maupassant et Reclus à l’appui, la notoire « sordidité » et « immonde » usure des descendants du « supplanteur d’Esaü », il revient sur l’ignominie du fameux Décret Crémieux …

Connaissez-vous Georges Bernanos ?
Voici un extrait de son livre « La grande peur des bien-pensants » (Grasset 1931)

Au cours de la guerre de 1870, les fantassins arabes, dont la conduite fut héroïque, particulièrement à Wissenbourg et à Woerth, étaient devenus populaires sous le nom de « turcos ». Le nouveau régime se contenta de les démobiliser, mais Adolphe Crémieux, membre du gouvernement provisoire et fondateur de l’Alliance Israélite Universelle, décida de naturaliser en bloc, par decret, tous les juifs d’Algérie, qui n’avaient pourtant pas donné un homme à la défense nationale. La qualité de Francais, refusée à la race autochtone en dépit du sang versé, était octroyée brusquement à des usuriers devant lesquels une femme musulmane dédaigne de se couvrir la tête, et si méprisés qu’un vrai croyant ne les tue pas sans déshonneur.

« A Bou-Saada, écrit Guy de Maupassant, on les voit accroupis en des tanières immondes, bouffis de graisse, sordides, guettant l’arabe comme l’araignée guette la mouche. Ils l’appellent, essayent de lui prêter cent sous contre un billet qu’il signera. L’homme sent le danger, hésite, ne veut pas; mais le désir de boire et d’autres désirs encore le travaillent: cent sous representent pour lui tant de jouissances ! Il cède enfin, prend la pièce d’argent et signe le papier graisseux. Au bout de six mois, il devra dix francs, vingt francs au bout d’un an, cent francs au bout de trois ans. Alors le juif fait vendre la terre s’il en a une ou, sinon, son chameau, son cheval, son bourricot, tout ce qu’il possède enfin. »

Reclus avoue lui-même dans sa « Géographie de la France et des colonies »: « Les Juifs algériens n’avaient certes pas mérité cette faveur exceptionnelle, occupés qu’ils étaient uniquement de banque, de commerce, de courtage, de colportage et d’usure. Nul d’entre eux ne tient la charrue, n’arrose les jardins ou ne taille les vignes, et il y a très peu d’hommes de métier parmi ces arrières-neveux du supplanteur d’Esau ».

Ajoutons qu’ils avaient abondamment fourni d’espions, durant la guerre, l’état-major prussien préoccupé d’entretenir l’agitation parmi les tribus insoumises du Sud. A l’annonce du désastre de Sedan, on avait vu cette foule cosmopolite, éclater en transports de joie, trainer sur le pavé, au milieu des danses et des rires, le buste de l’Empereur vaincu. Comment la population arabe eut-elle accueilli sans révolte la provocation, à la vérité inconcevable, d’un de ceux que les enfants maures guettent au coin des rues pour les bombarder de vieux citrons, et devenu à Paris, grand vizir ?

L’insurrection éclata lorsqu’en 1871 les Israélites commencerent d’exercer les fonctions de jurés. Le Kalife de la Medjana, Si Mokransi, le célèbre Bach-Aga qui prétendait descendre d’un Montmorency des Croisades, l’hôte de Napoléon III aux fêtes de Compiègne et de Fontainebleau, reçut courtoisement l’officier français chargé de lui transmettre et de lui commenter le texte de la loi de naturalisation, mais dès les premiers mots il lui retira doucement le décret des mains, cracha dessus et lui dit : « J’aime mieux mourir que de tolérer cet affront fait à ma race ». Le lendemain il renvoyait sa décoration de la Légion d’Honneur, prenait les armes, et se faisait tuer volontairement, quelques semaines après, en marchant à pied, au pas, sous un feu terrible, droit vers une compagnie de ces zouaves francais qu’il avait tant aimés, de la main desquels il voulait mourir.

« La grande peur des bien-pensants »
(Chap XIV)
Georges Bernanos
1931

Voir aussi l’intéressant commentaire de BHL sur l’actuelle « mondialisation de l’antisémitisme » (via notamment sa grand messe d’août 2001 à Durban) mais aussi « cette drôle d’histoire qu’est l’histoire de l’antisémitisme en France, qui ne cesse, d’âge en âge, de modifier son visage, de réinventer ses systèmes de légitimité »:

on a connu un antisémitisme catholique, qui reprochait aux juifs d’avoir tué le christ ; on a connu un antisémitisme des lumières qui leur reprochait au contraire de l’avoir inventé, on a connu un antisémitisme anti-capitaliste, qui leur faisait grief d’être les alliés des riches, des puissants, et des ploutocrates, on a connu un antisémitisme raciste qui leur faisait reproche de corrompre, par leur être même, les races pures de l’Europe. On assiste aujourd’hui à la mise en place, à la mise en forme, au triomphe, à l’extension, d’un nouvel antisémitisme, qui recycle tous les énoncés anciens dans un nouveau système de légitimation, un nouveau système d’acceptabilité, qui reprend tous les énoncés interdits d’autrefois en les intégrant dans un dispositif dont la seule nouveauté est, qu’au lieu de dire juif, comme vous le savez, il dit Israël, et qu’au lieu de dire juif, il dit : sionisme, (…) Mais cette machine là, qui donne d’une certaine manière une actualité sinistre à ce mot que j’ai toujours trouvé si terrible, et qui, d’une certaine manière, bien sûr l’est, mais prend une étrange résonance de Bernanos qui disait après la guerre, je crois dans Le chemin de la croix des âmes, qu’Hitler avait déshonoré le mot d’antisémitisme – mot atroce, parce qu’il sous entend que l’antisémitisme avait son honneur, et que l’hitlérisme l’aurait déshonoré, et d’une certaine manière, c’est ainsi que fonctionne ce néo-antisémitisme, sachant que les discours dont il se nourrissait sont en effets déshonorés, proscrits, et qu’ils retrouvent une validité, un honneur, dans ces nouvelles machines discursives. (…)

Bernard-Henri Lévy (Intervention à l’Inauguration de l’Institut d’études lévinassiennes, Jérusalem, le 15 mai 2004)

Voir également:

Georges Bernanos: “Encore la question juive” (1944)
(Mayo de 1944. En Bernanos. Le Chemin de la Croix des Ames. París: Gallimard, pp. 421-424)

Il y a une question juive. Ce n’est pas moi qui le dis, les faits le prouvent. Qu’après deux millénaires le sentiment raciste et nationaliste juif soit si évident pour tout le monde que personne n’ait paru trouver extraordinaire qu’en 1918 les Alliés victorieux aient songé à leur restituer une patrie, cela ne démontre-t-il pas assez que la prise de Jérusalem par Titus et la dispersion des vaincus n’a pas résolu les problème ?

Ceux qui parlent ainsi se font traiter d’antisémites. Ce mot me fait de plus en plus horreur. Hitler l’a déshonoré à jamais. Tout les mots d’ailleurs qui commencent par “ anti ” son malfaisants et stupides. L’usage du terme anticlérical a fini par faire de ce vocable le synonyme d’antireligieux, réhabilitant du même coup le mot de clérical qui n’a pas du tout la même signification que le mot religieux, comme le faisait remarquer l’autre jour encore l’intrépide archevêque de Toulouse. Quiconque est capable de sacrifier la vérité aux intérêts ou au prestige du clergé et des fidèles – c’est-à-dire de “ mentir pour le bon motif ” – est un clérical et, grâce à Dieu, la plupart des prêtres ou des moines que j’ai l’honneur de connaître ne méritent pas cette épithète.

Je ne suis pas antisémite – ce qui d’ailleurs ne signifie rien, car les Arabes sont aussi des sémites. Je ne suis nullement antijuif. […] Je puis joindre pourtant à leur liste [d’amis en Brésil] deux Juifs également chers à mon cœur. […] Je ne suis pas antijuif, mais je rougirais d’écrire contre ma pensée qu’il n’y a pas de problème juif, ou que le problème juif n’est qu’un problème religieux. Il y a une race juive, il y a une sensibilité juive, une pensée juive, un sens juif de la vie, de la mort, de la sagesse et du bonheur. Que ces traits communs – sociaux ou mentaux – soient plus ou moins accusés, je l’accorde volontiers. Ils existent, voilà ce que j’affirme, et en affirmant leur existence, je ne les condamne ni ne les méprise. Il en est qui s’accordent mal avec ma propre sensibilité, mais je n’en sais pas moins qu’ils appartiennent au patrimoine commun de l’humanité, qu’ils maintiennent dans le monde la tradition et l’esprit de la plus ancienne civilisation spirituelle de l’histoire.

De ce qui précède les imbéciles concluront que je suis raciste. N’importe ! Je ne suis nullement raciste pour affirmer qu’il y a des races. Le racisme condamné par l’Église est l’hérésie qui prétend distinguer entre les races supérieures par essence et les races inférieures destinées à servir les premières, ou à être exterminées par elles. Ce racisme du nazisme allemand ou du ku-klux-klan américain n’a jamais été, pour un Français, qu’une monstruosité dégoûtante.

Il n’existe pas de race française. La France est une nation, c’est-à-dire une œuvre humaine, une création de l’homme ; notre peuple, comme le peuple brésilien, est composé d’autant d’éléments divers qu’un poème ou une symphonie. Mais il y a une race juive. Un Juif français, incorporé à notre peuple depuis plusieurs générations, restera sans doute raciste puisque toute sa tradition morale ou religieuse est fondée sur le racisme, mais ce racisme s’est humanisé peu à peu,, le Juif français est devenu un Français juif ; ses vertus héréditaires, comme les nôtres, sont désormais au service de la nation. J’ai écrit que le génie juif est un génie de contradiction, de refus. Honneur à qui refuse le reniement, honneur à qui dit “ non ! ” à la servitude, à la honte, à la collaboration. […]

En est-il de même pour l’Allemagne ? L’idée raciste a malheureusement toujours faussé la conscience germanique. Ce racisme est un racisme d’agression, de conquête. […] L’âme juive et l’âme allemande communient dans le même orgueil, le même déchirant complexe d’infériorité, la même amertume aussi, car une race supérieure, une race élue, a nécessairement le sentiment de sa solitude parmi les nations, elle se croit haïe et enviée par tout. Lorsque j’ai écrit que le génie juif est profondément accordé au génie allemand, je voulais dire d’abord que le milieu allemand, loin de tempérer certains caractères particuliers à la race juive, les entretient et les exaspère.

Ce sont là, j’en conviens, des considérations un peu prétentieuses pour un simple article de journal. Je crois qu’elles n’ont rien qui puisse offenser ceux de mes compatriotes juifs qui se sont mis sans réserve au service de la France, et que la France ne songera jamais à renier.

COMPLEMENT:

Bernanos et les bien-pensants
Philippe Lançon
Libération
2 septembre 2008

Dans sa Semaine de l’écrivain (Libération du 23 août), l’éditeur Jean-Paul Enthoven cite, après tant d’autres, une expression attribuée à Georges Bernanos : «Hitler a déshonoré l’antisémitisme.» Il la prend naturellement de haut, du haut sans doute de la propreté morale et du talent chic qu’il s’accorde, suggérant que l’écrivain le plus honnête et le moins calculateur de sa génération a voulu «se démarquer d’une postérité trop zélée» : en résumé, qu’il a cherché à blanchir, comme un malin, son vieil antisémitisme. Georges Bernanos est ainsi non seulement dégradé mais, une fois de plus, au détour d’une phrase, engagé dans l’emploi de bonne à tout faire de l’antisémitisme. Déjà, dans un article paru le 25 juillet dans le Figaro, un ancien communiste et journaliste à Libération, devenu baron intellectuel de cour, Alexandre Adler, rassemblait sous le même chapiteau, pour dénoncer le prétendu antisémitisme du dessinateur Siné, qui n’en méritait pas tant, un trio d’écrivains français résumés par l’infamante épithète : Drumont, Maurras, Bernanos. Les deux premiers furent en effet les maîtres du troisième ; mais il s’en détacha résolument, sans toutefois les renier, car Bernanos, qui plaçait haut la fidélité à l’enfance et à ceux qui vous ont formé, ne fut jamais un renégat. Les héroïques chasseurs mondains d’antisémites ont du mal à saisir ces fidélités, ces contradictions. Il ne faut pas s’en étonner. Dans leurs jugements si noblement rendus au nom de l’humanisme, c’est précisément l’homme qu’à la manière des Jivaros, ils réduisent : son évolution, ses imperfections, son génie – tout ce qui fait la valeur d’une oeuvre et d’une vie.

Ainsi, l’un des plus grands romanciers et pamphlétaires français – le grand conteur de l’enfance perdue et de la sainteté introuvable, l’écrivain catholique qui dénonça le premier les crimes franquistes et qui, vivant au Brésil depuis 1938 avant d’être rappelé en France par de Gaulle, ne cessa de s’opposer à Hitler, à Mussolini et à Vichy – se trouve réduit, si l’on ose dire, à sa plus simple expression. Citons d’abord les phrases exactes de Bernanos : «Il y a une question juive. Ce n’est pas moi qui le dis, les faits le prouvent. Qu’après deux millénaires le sentiment raciste et nationaliste juif soit si évident pour tout le monde que personne n’ait paru trouver extraordinaire qu’en 1918 les alliés victorieux aient songé à leur restituer une patrie, cela ne démontre-t-il pas que la prise de Jérusalem par Titus n’a pas résolu le problème ? Ceux qui parlent ainsi se font traiter d’antisémites. Ce mot me fait de plus en plus horreur, Hitler l’a déshonoré à jamais. Tous les mots, d’ailleurs, qui commencent par « anti » sont malfaisants et stupides.» Et plus loin : «Je ne suis pas antisémite – ce qui d’ailleurs ne signifie rien, car les Arabes aussi sont des sémites. Je ne suis nullement antijuif (.) Je ne suis pas antijuif mais je rougirais d’écrire, contre ma pensée, qu’il n’y a pas de problème juif, ou que le problème juif n’est qu’un problème religieux. Il y a une race juive, cela se reconnaît à des signes physiques évidents. S’il y a une race juive, il y a une sensibilité juive, une pensée juive, un sens juif de la vie, de la mort, de la sagesse et du bonheur.»

Ici, armé d’une bonne conscience nivelant texte, histoire et contexte, l’héroïque chasseur mondain d’antisémites bondit, s’indigne, s’esclaffe. Plus jamais ça ! Il s’étonnerait presque, le brave homme, que l’auteur de telles phrases soit disponible dans la collection de la Pléiade (Essais et Ecrits de combats, tome 2, pages 613-614). Déjà, il n’écoute plus, ne lit plus. Le moment de l’article ? Aucune importance. L’itinéraire de Bernanos ? Quelle blague ! Les combats qu’il mène au moment précis où il écrit cela ? C’est douteux. L’antisémitisme, vous dis-je. Le malade était suspect, il «dérape», le voici condamné.

Proposons, pourtant, de ralentir un instant la lecture. Ce texte est tiré d’un article publié en portugais, dans la presse brésilienne, le 24 mai 1944. Il s’intitule «Encore la question juive» et répond aux réactions violentes provoquées par deux autres articles, publiés peu avant : «L’avenir de l’Allemagne» et «Un drame de conscience d’un Juif allemand». Aggravons ici notre cas d’admirateur : dans ces deux articles, Bernanos a des phrases encore plus idiotes, plus lourdes, sur la «race juive». Il lie au passage la survie du régime nazi, qu’il combat depuis toujours de toutes ses forces, à la «haute banque israélite». Rien n’est donc plus aisé – ni plus vain – que de le condamner soixante-quatre ans plus tard. Il suffit d’oublier l’essentiel : la masse des autres articles, de ses essais, le sens général de son combat antivichyssois et antitotalitaire ; de réduire, en somme, la vie d’un écrivain mort en 1948 à quelques phrases, sans chercher à expliquer d’où elles viennent – non pour les justifier, mais pour le comprendre, lui.

La vie de Bernanos est celle d’un catholique qui fut antidreyfusard, camelot du roi et, jusqu’en 1932, membre de l’Action française. Avis aux moralistes hors du temps : ils trouveront de quoi horrifier leur sociable vertu dans ses articles des années 1920. Georges Bernanos fut en effet antisémite, comme pouvait l’être un catholique français en ces années-là. Il admirait effectivement Drumont – la Grande Peur des bien-pensants, son premier essai, fait le panégyrique de l’auteur de la France juive – et Charles Maurras, qu’il appelait «Cher Maître». Les phrases qu’on vient de lire, bien qu’écrites en 1944, sont l’écho de ces temps-là : si un homme change, ses fantômes le suivent. Ils continuent d’occuper ses combats, même quand ceux-ci se sont depuis longtemps retournés et devraient, selon une frémissante logique rétrospective, le conduire à les éliminer. Mais l’existence d’un homme n’est pas un traité de géométrie. Elle a ses passions, ses souvenirs, ses hoquets. L’ignorer ne peut conduire à aucune morale valable, fût-elle anti-antisémite.

La rupture de Bernanos avec l’Action française, qui était une famille, se fit au nom de la vérité : elle fut violente, douloureuse et courageuse. Dès lors, il fut libre. Jamais il ne calcula ses attitudes et ses textes. Il vécut, avec femme et enfants, comme un pauvre. Catholique, il était d’abord favorable au franquisme ; mais, observant aux Baléares les assassinats bénis par les évêques, il changea aussitôt – et écrivit l’un des plus beaux pamphlets de la langue française. Il abandonna l’art romanesque pour mener, essais après articles, sa lutte contre la dégradation française et l’Europe fasciste. Il le fit selon sa perspective catholique, royaliste, antiprogressiste ; mais il le fit absolument. Et il devint l’une des premières consciences de la France libre. Il n’en accepta aucun dividende ; ce n’était pas son genre. Soixante ans après sa mort, sa phrase porte toujours la grâce, les splendeurs de l’esprit de révolte et d’insoumission. Son antisémitisme appartient à une culture, à une époque. Sans l’oublier, ce n’est plus lui qu’on retient, mais son courage, sa puissance et sa liberté.

Un commentaire pour Israël/60e: Une longue tradition française d’antisémitisme honorable (Looking back on an old French tradition of honorable anti-Semitism)

  1. […] notre retour sur la tradition française d’antisémitisme honorable en ce 60e jour-anniversaire de la (re)création d’une nation plus de trois fois millénaire […]

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