Israël/60e: Non, le Monde diplo n’a pas toujours été anti-sioniste! (How Le Monde diplomatique got its new wretched of the earth)

Le monde diplomatique & israëlDrumont est parti d’un fait que son érudition prodigieuse a rendu évident pour tous: la conquête juive.  Georges Bernanos (« La Grande Peur des bien-pensants », 1931)
Israël est un fait colonial (…) né d’une conquête, de l’expropriation des autochtones. En revanche, il n’est pas (…) une « société coloniale », qui a besoin des « indigènes » pour survivre. Alain Gresh (Israël-Palestine Vérités Sur Un Conflit, 2002)
L’empathie avec les opprimés est une posture classique du militant de gauche, mais elle a changé d’objet. Les nouvelles figures des damnés de la terre sont les immigrés, les musulmans, les sans-papiers. Sur le front international, ce sont les Palestiniens. Michèle Tribalat
Les Français à l’époque, qu’ils soient pour ou contre l’indépendance de l’Algérie, avaient pour point commun de très mal connaître ce pays, et ils avaient d’aussi mauvaises raisons d’être pour que d’être contre. Il était donc très important de fournir les éléments d’un jugement, d’une compréhension adéquate non seulement aux Français de l’époque, mais aussi aux Algériens instruits qui, pour des raisons historiques, ignoraient souvent leur propre société. En effet, parmi les effets funestes de la colonisation, on peut citer la complicité de certains intellectuels français de gauche à l’égard des intellectuels algériens, complicité qui les incitait à fermer les yeux sur l’ignorance dans laquelle se trouvaient ces derniers vis-à-vis de leur propre société. Je pense en particulier à Sartre, à Fanon… Cette complicité a eu des effets très graves quand ces intellectuels sont arrivés au pouvoir. (…) L’Algérie était bien loin de l’image « révolutionnaire » qu’en donnaient la littérature militante et les ouvrages de combat. Elle était faite d’une vaste paysannerie sous-prolétarisée, d’un sous-prolétariat immense et ambivalent, d’un prolétariat essentiellement installé en France, d’une petite bourgeoisie peu au fait des réalités profondes de la société et d’une intelligentsia dont la particularité était de mal connaître sa propre société et de ne rien comprendre aux choses ambiguës et complexes. Car les paysans algériens -comme les paysans chinois- étaient loin d’être tels que se les imaginaient les intellectuels de l’époque. Ils étaient révolutionnaires mais en même temps, ils voulaient le maintien des structures traditionnelles car elles les prémunissaient contre l’inconnu. D’une manière générale, le sous-prolétariat oscillait entre une grande volonté de changement et une résignation fataliste au monde tel qu’il est. Cette contradiction me paraissait extrêmement importante car elle m’avait conduit à une vision plutôt réservée sur les rêves révolutionnaires des indépendantistes. Pierre Bourdieu (Institut du Monde Arabe, Paris, 1997)

Non, Israël n’a pas toujours été « un fait colonial » – même pour le Monde diplo!

« Expulsion des Palestiniens revisitée », « Soixante ans de conflits », « Le problème des réfugiés de Palestine », « Le désastre des colonies israéliennes dans les territoires occupés », « Vœux pieux, froide réalité », « La dérive israélienne », « Paix durable ou paix piégée ? », « Politicide », « Une société bousculée », « Sionisme et judaïsme inconciliables ? », « Révolution laïque pour le sionisme », « Le traumatisme persistant des Arabes israéliens », « Israël face à son histoire », « A-t-on inventé le « peuple juif » ? » …

A l’heure où, avec le « 60e anniversaire » de la (re)création d’Israël, le Monde diplodocus sort coup sur coup un dossier spécial Manières de voir (« Histoires d’Israël 1948-2008 » / Avril-mai 2008) et un dernier numéro avec plusieurs textes sur Israël (voir les éloquents extraits des sommaires ci-dessus) …

Retour sur un livre d’il y a deux ans (« Le Monde diplomatique et Israël. 1954-2005 », Samuel Ghiles Meilhac) à propos du traitement d’Israël par le mensuel d’Ignacio Ramonet (tout récemment repris par Serge Halimi).

Où l’on découvre que jusqu’aux années 70 et le tiers-mondisme de Claude Julien, le bréviaire de la gauche anti-américaine et antisioniste était plutôt, à l’instar de la diplomatie française jusqu’à la Guerre des Six-Jours, pro-sioniste.

Mais aussi, étrangement, nombre des funestes travers (gesticulations compassionnelles, proclamations radicales et surtout ignorance des réalités) que Pierre Bourdieu avait en d’autres temps reproché à leurs prédécesseurs (dont la propre mère de Serge Halimi?) qui portaient les valises pour le FLN …

Le monde diplomatique et Israël. 1954-2005
Histoire moderne de l’État juif à travers un journal français de référence
Par Samuel Ghiles Meilhac (*)
CRIF
23/10/06

Le Monde Diplomatique, n’est pas toujours très tendre avec Israël. C’est le moins qu’on puisse dire. C’est pourquoi l’étude qui nous est proposée vient à point pour nous offrir des réponses aux questions qu’on est en droit de se poser. En a-t-il toujours été ainsi ? Y a-t-il des raisons spécifiques à cette attitude ? Quelles sont les évolutions récentes du journal ? Quel est le profil de ses principaux collaborateurs ?…

Le Monde Diplomatique est né dix ans après Le Monde, en mai 1954. L’idée d’Hubert Beuve-Méry, son fondateur, est alors de proposer aux diplomates et à leurs familles un mensuel axé sur les relations internationales. Le sous-titre de la publication est on ne peut plus clair: « Journal des cercles consulaires et diplomatiques ». Modeste projet, modeste diffusion : quelques milliers d’exemplaires disponibles sur abonnement seulement.

Cinquante ans plus tard, c’est un tout autre profil et un tout autre produit. Pratiquement dégagé de la tutelle initiale du Monde, Le Monde Diplomatique qui tire désormais à 300 000 exemplaires en France et dispose de 43 éditions étrangères est devenu, au dire de Samuel Ghiles Meilhac, l’organe de la gauche radicale. De fait, avec une « Association des amis du Monde Diplomatique » qui revendique plus de 5000 membres, l’ancien bulletin à l’usage des consulats s’est fortement engagé à gauche au point d’être « l’acteur principal de la naissance de l’association altermondialiste Attac ».

Rappelant les relations étroites entre la France et l’État hébreu naissant au temps de la Quatrième République, l’auteur note les nombreux articles alors favorables à Israël. « Le mensuel, affirme-t-il, défend la position israélienne du refus du retour des réfugiés palestiniens ». Ce « tropisme israélien » atteint son apogée avec un article dithyrambique de Maurice Carr publié en février 1956 qui fait dire à Samuel Ghiles Meilhac : « Plus qu’un soutien à Israël face aux pays arabes et une sincère admiration aux réalisations du jeune État, il s’agit d’une vision historique présentant les Juifs puis les Israéliens comme le phare des nations, un exemple à suivre pour l’humanité dans son ensemble ». Les choses continuent dans le même sens pendant quelques années. En mars 1958 un dossier élogieux sur Israël de sept pages pleines est « un signe fort de solidarité, de soutien et d’admiration ». Puis, au fil des ans, au milieu des années soixante, par petites touches et parfois par grands écarts, Le Monde Diplomatique va connaître une évolution significative dans son traitement d’Israël. La petite phrase du général De Gaulle, l’embargo français sur les armes à destination d’Israël en juin 1967 marquent le début d’une forme de rupture entre la France et Israël. Ce virage politique se retrouve au sein du Monde Diplomatique qui amorce son changement vis-à-vis d’Israël au début des années 70 et, sous l’impulsion de son nouveau directeur, Claude Julien, se transforme en « mensuel engagé et militant ». Il s’agit à présent, sous couvert de tiers-mondisme, de servir la cause palestinienne. Après une approche très critique des accords de paix israélo-égyptiens, « c’est à partir de 1982 qu’Israël passe définitivement de statut de petit État agressé à celui de puissance ayant des volontés d’expansion territoriale et non simplement préoccupé d’assurer sa sécurité ». La Guerre du Liban, Sabra et Chatila, ont, certes, un retentissement profond sur la teneur du mensuel, mais l’auteur, et c’est là une forme d’originalité, accorde une certaine importance au « poids des histoires personnelles » de certains des nouveaux collaborateurs permanents ou occasionnels qui font peu à peu leur entrée au sein du journal que va bientôt diriger Ignacio Ramonet : Amnon Kapeliouk, Joseph Algazy, Michel Warchawski, Samir Kassir, Eric Rouleau, Edward W.Saïd, Étienne Balibar… et, surtout, Alain Gresh, Dominique Vidal et Serge Halimi. Alain Gresh ancien membre du Parti communiste, fils d’un père copte catholique et d’une mère juive, est en fait le fils naturel d’Henri Curiel. Dominique Vidal, lui aussi passé par le Parti communiste et les Jeunesses Communistes, est le fils de Haïm Vidal Sephiha, ancien déporté, militant communautaire très actif. Quant à Serge Halimi, il est le fils de Gisèle Halimi, qui, en son temps, défendait le F.L.N. algérien.

Par ailleurs, l’auteur remarque, avec pertinence que Le Monde Diplomatique n’a quasiment jamais étudié en profondeur le problème de l’antisémitisme dans les pays arabes et que, d’autre part, il a « la réputation d’un journal très anti-américain ». Enfin, lorsque, par extraordinaire, un article moins désobligeant à l’égard d’Israël est publié – c’est le cas de l’éditorial d’Ignacio Ramonet en juin 2000 – c’est le tollé au sein des lecteurs qui se plaignent dans leurs courriers.

Que conclure donc sur ce mensuel de référence ? C’est un fait, par exemple, dit l’auteur, que « L’analyse de la seconde Intifada, autant ses objectifs que se moyens, par Le Monde Diplomatique, a comporté de lourdes erreurs, de nombreux non-dits et a tardé à accepter certaines cruelles réalités pour le camp palestinien ». Pour autant, « son récent attachement à décrire en profondeur la société israélienne, réfute les thèses de ceux qui présentent Le Monde Diplomatique comme un relais de la détestation d’Israël ».

Intéressant donc, édifiant même.

Jean-Pierre Allali

(*) Éditions Le Manuscrit. 2006. 256 pages. 21,90€

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