Mai 68/40e: L’impossible Monsieur Bourdieu (Impossible man in an impossible land)

Espace social (Bourdieu)On ne peut comprendre une trajectoire (c’est-à-dire le vieillissement social qui, bien qu’il l’accompagne inévitablement, est indépendant du vieillissement biologique) qu’à condition d’avoir préalablement construit les états successifs du champ dans lequel elle s’est déroulée, donc l’ensemble des relations objectives qui ont uni l’agent considéré — au moins, dans un certain nombre d’états pertinents du champ — à l’ensemble des autres agents engagés dans le même champ et affrontés au même espace des possibles. Cette construction préalable est aussi la condition de toute évaluation rigoureuse de ce que l’on peut appeler la surface sociale, comme description rigoureuse de la personnalité désignée par le nom propre, c’est-à-dire l’ensemble des positions simultanément occupées à un moment donné du temps par une individualité biologique socialement instituée agissant comme support d’un ensemble d’attributs et d’attributions propre à lui permettre d’intervenir comme agent efficient dans différents champs. Pierre Bourdieu (« L’Illusion biographique », ARSS, 1994)
Oui, vous avez raison, d’une certaine manière, peut-être n’ai-je jamais fait que la sociologie et l’ethnologie de moi-même. Pierre Bourdieu (Réponse à Didier Eribon)

Suite à la récente sortie de la première biographie de Pierre Bourdieu et, 40e anniversaire de mai 68 oblige, aux remous que son nom continue à susciter …

Ce petit papier écrit il y a quelques années sur un monsieur d’autant plus impossible qu’il se doublait d’un redoutable vendeur de mèche.

Impossible parce que, comme il l’avait théorisé lui-même, cherchant à concilier (en tension, sans compromis) des positions normalement inconciliables, ie. toute la théorie et toute la pratique, toute la science et toute la morale, etc., portant ainsi à l’existence des positions inédites et impossibles telles que « militant scientifique », véritable (et scandaleuse !) contradiction dans les termes pour ses détracteurs, mais peut-être aussi pendant longtemps (jusqu’à sa consécration suprême du Collège de France ?) pour Bourdieu lui-même.

D’où, comme plus tôt pour la guerre d’Algérie ou le marxisme, son refus de se laisser embrigader dans les dérives de Mai 68 alors que ses travaux en avaient fourni nombre des armes.

Mais qui expliquerait aussi quelques décennies plus tard ses affinités avec d’autres impossibles comme le « comique engagé » Coluche ou le « prêtre engagé » Abbé Pierre …

L’impossible Monsieur Bourdieu
Itinéraire d’un incorrigible vendeur de mèche
JC Durbant
Aller simple
Février 1999

Les groupes n’aiment guère ceux qui vendent la mèche, surtout peut-être lorsque la transgression ou la trahison peut se réclamer de leurs valeurs les plus hautes. (…) L’apprenti sorcier qui prend le risque de s’intéresser à la sorcellerie indigène et à ses fétiches, au lieu d’aller chercher sous de lointains tropiques les charmes rassurant d’une magie exotique, doit s’attendre à voir se retourner contre lui la violence qu’il a déchainée. P. Bourdieu (1984)

En ce pays de batailles pour l’orthographe et de théories sur la cuisine, on se dit que les penseurs doivent être rois. Pourtant, si l’exception sartrienne avait fait un temps illusion, il y a bien longtemps que, selon le vieux principe du nul n’est prophète en son pays, la production d’intellectuels en France est plutôt une culture d’exportation (forte demande à l’extérieur, indifférence polie à l’intérieur).

La montée en puissance d’un trouble-fête

Il est vrai que notre homme était sérieusement monté au créneau ces derniers temps : interpellation en une du Monde du gouvernement Jospin pour complicité avec l’ultra-libéralisme et appel à une gauche de gauche, intervention musclées (jusqu’à l’occupation de Normale sup !) en faveur des divers mouvements sociaux (grévistes, sans-papiers, chômeurs), attaques tous azimuts contre les dérives des médias et en particulier de la télévision et, comble de l’insolence, lancement de sa propre maison d’édition avec des pamphlets à 30 francs qui tirent à 100-150 000 exemplaires !

Certes, le lascar n’avait jamais ménagé ses adversaires, mais on avait oublié un poeu vite son extravagante propension à se battre à fronts renversés, son irrépressible besoin de tordre le bâton dans l’autre sens , c’est-à-dire y compris contre son propre camp. Déjà, dans les années 60, alors que la plupart des intellectuels qui se respectent émargent au parti (communiste) ou sont compagnons de route, il garde ses idées (pourtant très nettement à gauche et pour le moins marxisantes) pour lui-même. Idem pour mai 68, où il ne s’en laisse pas plus conter quand vient la vogue du maoïsme et des groupuscules d’extrême-gauche. Il poussera même l’effronterie (et l’irresponsabilité !), à la veille de la première élection où la gauche a enfin une chance, avec Mitterrand, de sortir de ses 23 ans de purgatoire, jusqu’à signer un appel voter Coluche ! En 89, il assène à une gauche revigorée par une réélection inespérée de Mitterrand et dans l’effusion de la préparation du bicentenaire de la Révolution, une Noblesse d’Etat, étude dans laquelle il assimile tout simplement les serviteurs de l’Etat aux héritiers de la noblesse d’Ancien Régime. Puis, quelques années après la chute du mur de Berlin, alors que la plupart des intellectuels commencent à se recentrer, il fête ‘à sa manière) l’effondrement du communisme en publiant un pavé de plus de 900 pages (La misère du monde, qui tirera à 100 000 exemplaires !), sorte de bilan critique anticipé des 14 ans de socialisme mitterrandien (alias les annés fric). La même année, il remet ça, poussant le vice jusqu’à s’afficher à la télé (dans un débat sur la misère justement) avec l’Abbé Pierre, lui, le mécréant,qui s’est toujours voulu athée et matérialiste. Enfin, après avoir longtemps critiqué l’Etat et la méritocratie, il en devient maintenant le défenseur le plus passionné (il est vrai au moment où, sous la pression des marchés et la mondialisation, celui-ci est tenté de se désengager), achevant ainsi de démontrer sa magistrale virtuosité dans l’art de toujours retourner sa veste du mauvais côté.

L’esprit de contradiction ou la méthode du bâton tordu dans l’autre sens

Mais c’est dans ses recherches que se manifeste encore plus son esprit tordu. Retour aux années : on ne parle que démocratisation de l’enseignement, d’école libératrice et le voilà qui cosigne une étude sur l’importance de l’héritage culturel à l’école (les Héritiers, suivi quelques années plus tard de La Reproduction). Puis, tout de suite, il récidive, s’en prenant la culture cette fois, avec deux enquêtes (sur les usages de la photo et la fréquentation des musées) qui dénoncent à nouveau les illusions et l’utopie de la démocratisation. Il y démontre, chiffres à l’appui, que la culture de masse reste marquée par l’appartenance de classe et que la haute culture est toujours aussi fermée au plus grand nombre malgré la forte progression des budgets culturels (notamment, les fameuses MJC de Malraux). Rebelote en 79 ‘c’est de l’acharnement thérapeutique !),où, contre l’idéologie d don et du goût naturel, il parachève la démonstration en établissant (dans sa fameuse Distinction), l’origine proprement sociale de nos jugements esthétiques. Même l’anthropologie, dominée à l’époque par le structuralisme de Lévi-Strauss, va en prendre pour son grade, pour sa vision intellectualiste et déshistorisée. Refusant le concept trop réducteur et statique de règle, il lui substitue celui de stratégie. Grâce aux statistiques alors peu utilisées en ethnologie, il montrera ainsi que la pratique ne se conformait qu’exceptionnellement à la règle (pas plus de 3-4% des cas pour le mariage avec la cousine parallèle alors considéré comme typique par les ethnologues !), le concept de règle réduisant les acteurs à de simples jouets des structures alors que celui de stratégie – non nécessairement consciente – leur redonnait au contraire une part de liberté (bien que moindre certes que celle postulée par la philosophie sartrienne du sujet).

Quant à la linguistique, alors dominante dans le champ des sciences sociales et humaines, il lui rappelle (dans ce que parler veut dire) que la langue reste un instrument de pouvoir et critique l’évacuation, par les linguistes, des déterminations sociales, historiques et économiques de la réalité linguistique. Sur sa lancée, il poussera même la perversité jusqu’à retourner ses attaques contre son propre milieu, à savoir le monde universitaire (Homo academicus, 1984) et la philosophie (L’Ontologie politique de Martin Heidegger, 1988), lieux par excellence du refus de l’objectivation. Ramenant les prises de position des uns et des autres à leur histoire et à leurs déterminations sociales, il les décrira en termes de champs de luttes (ie. déterminations à la fois externes et internes, produits de ces luttes) – analyse qu’il prolongera un peu plus tard pour la littérature (Les Règles de l’art, 1992). Enfin, comble de la perversion, c’est contre sa propre identité d’homme qu’il se retournera dans son dernier livre (La domination masculine, 1998), rappelant que l’inconscient androcentrique, qui survit en chacun de nous (homme ou femmes, hétérosexuel ou non), est en fait le produit d’une construction sociale perpétuellement recommencée et donc historique. Mais, direz-vous, comment expliquer tant de perversité ?

Les universitaires heureux n’ont pas d’histoire(s) : une révolution et des maitres à penser sur le pavé

Certes, après quelque quarante années de travail acharné (le gaillard est resté solide pour ses 68 ans !), il a accumulé un sérieux capital d’honneurs : professeur au Collège de France (depuis 81), directeur à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, ancien normalien, agrégé de philosophie, médaille d’or du CNRS (93), directeur de revues et de collections, auteur reconnu (seul ou en collaboration) d’une trentaine d’ouvrages, intervenant, depuis 72, dans de nombreuses universités étrangères (Princeton, Chicago, Harvard, Max Planck Institut de Berlin, etc.), intellectuel français le plus cité dans le monde. Mais cette reonnaissance était surtout (jusqu’à tout récemment) une reconnaissance de spécialistes ou d’initiés. Son écriture, difficile, est réputée rebutante et ses objets d’étude ne brillent pas non plus par leur accessibilité. Surtout, il conserve une position un peu en marge par rapport à l’Université. Il ne restera en effet que deux ans à la faculté des lettres de Lille avant de rejoindre très vite l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et plus tard le Collège de France, institutions un peu excentriques bien que que prestigieuses, d’où leur fréquente fonction de refuge pour certaines figures consacrées mais elles aussi un peu marginales. Ainsi, un Lévi-Strauss, interdit d’université par les lois juives de Vichy et obligé de s’exiler un moment au brésil, puis aux Etats-Unis.Mais aussi, après la fièvre anti-mandarinale d’un certain mois de mai, toute une génération de chercheurs (les Foucault, Derrida, Bourdieu et consorts), contraints de renoncer à des positions désormais intenables et renforcés par là même dans leur humeur anti-institutionnellle.

Trahir la rue d’Ulm pour rester fidèle à Denguin (la Contrebasse*, c’est moi !)

Mais cela n’explique pas tout et surtout – signe ultime de perversité ? – ce persistant malaise que Bourdieu ne manque pas une occasion de rappeler (je en me suis jamais vraiment senti justifié d’exister en tant qu’intellectuel). Certes, ses origines ne sont pas des plus reluisantes : originaire d’un petit village du Béarn (Denguin), d’un père fonctionnaire des PTT, il est vite contraint à la vie d’internat, d’abord au Lycée de Tarbes, puis à Louis le grand et à l’Ecole normale supérieure de Paris. Un beau parcours quand même, mais l’ingrat n’en retient que le racisme social et la situation quasi-coloniale (le fait d’être constamment rappelé à son étrangeté incite à percevoir des choses que d’autres ne peuvent pas voir ou sentir), s’identifiant pleinement à un autre ingrat célèbre de la rue d’Ulm, le petit camarade de Sartre Nizan (J’avais 20 ans, je ne laisserai personne dire que c’était le plus beau âge de la vie). Plus tard, il sera un moment tenté par la musique (la direction d’orchestre – et prétentieux en plus !) ou la critique d’art, mais il devra vite déchanter, comme il le dit lui-même, car ilavait commencé trop tard. Enfin, contraint de partir en Algérie pour son service militaire (que son statut d’étudiant lui permettra quand même d’effectuer comme assistant à la faculté de lettres d’Alger), il se convertit à l’ethnologie (à laquelle Lévi-Strauss venait de donner ses lettres de noblesse en France) et retournera en Algérie étudier la société kabyle traditionnelle. Mais c’est une scène de bal de campagne, à son retour en France, qui lui donne l’idée (tordue, s’il en est !) d’appliquer à sa propre société (des paysans béarnais) les méthodes ethnologiques : il sera donc sociologue, trahissant pour la deuxième fois les secrets de son autre tribu, celle des philosophes. Et il ira jusqu’à refuser de passer sa thèse (point d’honneur auquel il se tiendra toute sa vie), quand son maitre Raymond Aron considère comme trop peu dignes les recherches qu’il avait faites en Algérie.

L’art de faire de nécessité sociale vertu intellectuelle

Résultat des courses: on est bien embarrassé. L’homme est certes des plus singuliers, mais avec une telle constance. Et cette sensibilité d’écorché vif, ce côté sérieux, fastidieux, qui lui sont tant reprochés, doivent bien avoir un rapport avec son expérience précoce de la nécessité sociale. Mais surtout, on comprend que cet attachement quasi-viscéral à la pratique, cette insistance flaubertienne à porter sur Yvetot le regard que l’on accorde volontiers à Constantinople, peuvent être aussi les plus précieuses des vertus intellectuelles. On pressent alors qu’on a peut-être besoin, plus qu’on ne croit, de cette étrange propension pour les positions impossibles et de ces gens impossibles qui les prennent et les incarnent.

____________

*Référence au personnage au personnage éponyme de Patrick Süskind (1984-89), exemple de la misère de position de ceux qui occupent une position inférieure et obscure à l’intérieur d’un univers prestigieux et privilégié (cité dans La Misère du monde).

Voir également:

Fonder les usages analogiques
Entretien avec Pierre Bourdieu
Le Français dans le monde
Mars-avril 2002

Pierre Bourdieu est mort le 23 janvier 2002. Professeur à l’École des hautes études en sciences sociales, il occupait depuis 1981 la chaire de sociologie au Collège de France. Pour lui rendre hommage, Le français dans le monde republie de larges extraits d’un entretien qu’il avait accordé à la revue en février 1986 (FDLM n° 199, pp. 41-45).

Votre œuvre, dans la chronologie de sa publication, est perçue comme dotée d’une forte unité, et, en même temps, comme traitant d’une grande diversité de domaines (Algérie, éducation, communication, culture, langue…). À partir de quels choix avez-vous construit votre itinéraire ?

[…] Je pourrais sans peine montrer comment s’articule, par exemple, la série qui mène des Héritiers à la Distinction en passant par Un art moyen et L’amour de l’Art. Mais je suis aussi bien placé pour savoir l’expérience subjective qui a accompagné cette trajectoire : j’ai toujours mené de front plusieurs recherches, un peu à la va comme je te pousse, avec le sentiment d’une unité d’intention auquel se mêlait toujours la crainte que cette unité ne soit purement subjective et que toutes mes pensées n’aient en commun que d’être pensées par moi simultanément. Et avec aussi le sentiment très fort d’une différence systématique – et non voulue comme telle –, à l’égard de tout ce qui m’entourait dans ce que j’ai appelé depuis le champ intellectuel. Par exemple, lecteur de Saussure avant la mode – je travaillais à la construction d’une théorie de la culture sur le modèle de la théorie saussurienne de la langue –, je me suis senti très étranger à la ferveur structuraliste, qui me paraissait mondaine et superficielle. […] En ce sens, la coïncidence temporelle, dans la bibliographie, des travaux sur les Kabyles, des enquêtes sur les Béarnais et des recherches sur les étudiants est significative. Du rapprochement des trois cas ressort un même objet : l’étude du rapport à l’objet (qui s’est continué jusqu’à Homo academicus, et se poursuivra sans doute au-delà), ou, mieux, l’objectivation du sujet connaissant. Rapport de l’indigène et de l’étranger évidemment (ce n’est pas nouveau, bien qu’on n’ait jamais été très loin sur ce point) ; rapport du théoricien, du savant, qui se retire de l’action pour la penser et de l’agent, qui à la fois sait et ne sait pas ce qu’il fait (Le Sens pratique). […]

Mais, en racontant l’histoire comme ça, je vais donner de nouveau l’impression qu’il y avait au point de départ de toute l’entreprise une sorte de plan rationnel. Alors qu’en fait, il s’agit d’une série de hasards, d’accidents biographiques, comme dans toute vie, mais qui ont été l’occasion d’un certain nombre d’interrogations fondamentales. […]

Analysant la langue, vous renouvelez de fond en comble les idées de la linguistique ; vous le faites en sociologue et aussi (donc) en utilisant des concepts venus de l’économie que vous reconstruisez dans le domaine étudié : investissement, monnaie, transaction…

Je ne pense pas ces usages comme des transferts ou des emprunts. Il se trouve que, à certains moments de mon travail, j’ai besoin de certains concepts et j’ai le sentiment de les réinventer, au risque de produire des usages naïfs de concepts déjà élaborés dans d’autres secteurs de la science, et de susciter des malentendus… […] Je conçois mon travail comme un effort pour établir les fondements d’une économie générale des pratiques, avec des concepts comme ceux d’habitus, de champ, de stratégie, d’investissement (ou d’intérêt), etc. Dans ce travail, comme d’autres avant moi, Max Weber par exemple, […] je rencontre l’économie ou sur d’autres terrains (par exemple pour penser toutes les formes de fétichisme), l’ethnologie. Mais, mon ambition […] est d’établir, même très grossièrement […], les fondements généraux des pratiques économiques de toute espèce, religieuses ou économiques au sens ordinaire, artistiques ou juridiques, etc. C’est la fonction de notions comme celles de champ ou d’habitus. Je pense que les sciences sociales, et tout particulièrement l’économie, sont victimes des fausses avancées que permettent les emprunts incontrôlés, – en l’absence de fondements – à des sciences plus assurées – comme la physique. […]

L’écriture de Pierre Bourdieu : le plaisir, lisible, d’écrire, l’attention portée à la langue utilisée. Y a-t-il là une nécessité instrumentale (on ne peut pas dire autrement ce qui doit être dit) ou une visée perlocutive (solliciter le lecteur pour qu’il fasse le travail qui doit être fait pour lire). Ou les deux ?

Il m’est difficile de répondre sans risquer la complaisance. Je crois que je serais assez malheureux si je devais écrire en anglais : il est évident que je me trouverais privé d’un certain nombre de petits plaisirs auxquels je cède, sans doute par un effet de ma formation. Cela dit, je ne suis pas sûr que ma manière d’écrire soit totalement dépourvue de nécessité intrinsèque. Je crois que ce qui est à dire en sciences sociales est à la fois très facile et très difficile à entendre. Très difficile parce que trop facile. La sociologie est une science ésotérique, – l’initiation est très difficile, très lente, et demande une véritable conversion de toute la vision du monde, les pièges et les chances d’erreur sont innombrables –, mais qui a l’air exotérique. Certains, surtout parmi les gens de ma génération qui a été nourrie dans le mépris, entretenu par la philosophie, de la sociologie, lisent les analyses du sociologue comme ils liraient leur hebdomadaire politique. Aidés en cela par tous ceux qui vendent du mauvais journalisme sous le nom de sociologie. C’est pourquoi le plus difficile est d’obtenir du lecteur qu’il adopte la véritable posture, celle qu’il serait immédiatement contraint d’adopter s’il était mis en situation de découvrir, devant un tableau statistique à interpréter ou une situation à décrire, toutes les erreurs que la posture ordinaire, – qu’il applique à des analyses construites contre elle –, l’amène à commettre. Le compte rendu scientifique fait l’économie des bévues. Autre difficulté, dans le cas des sciences sociales, le chercheur doit compter avec des propositions scientifiquement fausses mais sociologiquement si puissantes – parce que beaucoup de gens ont besoin d’y croire, de croire qu’elles sont vraies – qu’elles font partie de l’horizon théorique, qu’il faut les discuter, les prendre en compte, compter avec elles si l’on veut réussir à imposer la vérité (je pense par exemple à toutes les représentations spontanées de la culture que véhiculent les gens cultivés). Ce qui amène parfois à  » tordre le baton dans l’autre sens  » ou à prendre un ton polémique ou ironique, nécessaire pour réveiller le lecteur de son sommeil doxique. Voilà quelques-unes des raisons qui me paraissent justifier l’attention que je porte à l’écriture. […]

Vous participez quelquefois à des travaux dont l’objectif explicite n’est pas la production de savoir, mais plutôt l’élaboration d’orientations d’action, l’élucidation de modalités pratiques d’opérations. […] Quelle est, selon vous, la fonction que le sociologue exerce en de telles occasions ?

Bien qu’il y ait au principe de recherche une part d’intérêt  » pur « , lié aux seules demandes du champ scientifique et au développement autonome de la problématique, et vécu comme plaisir de  » comprendre pour comprendre « , il est certain qu’on ne peut se désintéresser des usages sociaux de la sociologie, voire des applications possibles. Cela d’autant plus que beaucoup de gens se réclament de la sociologie pour conduire des actions qui n’ont rien à voir avec les cautions qu’elles se donnent. De là des interventions obscures, auprès d’instances pédagogiques (telle conférence départementale, telle association de parents d’élèves, tel groupe de professeurs ou d’inspecteurs, tel syndicat d’enseignants, etc.) ou, hors du système d’enseignement, auprès de toutes les catégories possibles d’agents sociaux.

La dernière, c’est par exemple la participation à un débat, inévitablement confus, nécessairement douteux, étant donné les interlocuteurs, des responsables d’instituts de sondages, sur les sondages : au nom de l’idée que, étant donné l’importance sociale de cet usage abusif d’une apparence de science, il fallait y aller, avec l’espoir de jeter une certaine inquiétude chez les producteurs et les consommateurs. Les Propositions du Collège de France représentent une autre forme d’action. C’est une tentative pour constituer une nouvelle stratégie d’action collective pour les intellectuels (qui n’ont pas fait preuve de beaucoup d’invention, en la matière, depuis Zola) : refusant les rôles traditionnels, et usés, du  » pétitionnaire « , du conseiller du prince, de l’expert, du membre de commissions, de l’auteur de rapports voués aux tiroirs des bureaux ministériels, les intellectuels, à condition de s’organiser et d’user rationnellement de l’autorité qu’ils peuvent avoir en tant que corps, pourraient constituer un véritable groupe de pression capable de peser sur les décisions en matière de culture et d’éducation, et plus largement, dans tous les domaines de la pratique. Cela suppose que les intellectuels s’assument comme dépositaires d’intérêts propres, ni plus ni moins inavouables que d’autres, sans doute moins, puisque, pour des raisons proprement sociologiques, […] les intellectuels ont souvent intérêt à l’universel, à la défense de l’universel qui est devenue une des dimensions du rôle historique, légué par les devanciers. Cela suppose aussi que les intellectuels répudient cette espèce de culpabilité (si visibles chez Sartre et toute la génération de l’immédiat après-guerre) qui les pousse souvent à se faire les compagnons de route, voire les séides d’un parti ou d’un syndicat. La tentation est toujours très forte. Mais cet intellectuel collectif devrait travailler intellectuellement, pas seulement exprimer des états d’âme ou se manifester manifestant ; je veux dire produire des analyses, des propositions fondées sur les acquis des sciences sociales, comme l’a fait le Collège de France, bref proposer une véritable politique de la raison, selon la vieille tradition de l’Aufklärung. […]

Questions posées par Louis Porcher

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