« Emeutes de la faim »: Coup de semonce pour nos écolo-malthusiens arracheurs d’OGM

World hunger mapS’ils nous coupaient le pétrole et que le pétrole montait à $100 le baril – je serais plus que content, parce que le plus tôt nous arrivons à $100 le baril, le plus tôt nous serons tous obligés ici en Amérique de conduire une voiture hybride alimentée au maïs et à l’éthanol. Et je pense que ce serait une bonne chose. Et ça nous libérerait enfin de devoir nous inquiéter de ces gens-là. Thomas Friedman (ABC, March 9, 2006)

Alors que nos amis écolos arracheurs d’OGM n’ont que le mot biocarburants à la bouche …

Que nos dirigeants se font dicter leurs choix de ministres (ie. éviction de Bockel par des maitres-es-corruption aussi indéboulonnables qu’un Bongo ou un Biya) …

Et que, de l’Afrique (Maroc, Burkina Faso, Cameroun, Sénégal, Côte d’Ivoire, Egypte, Mauritanie) à l’Asie (Pakistan, Indonésie, Malaisie) en passant par les Caraïbes ou l’Amérique centrale (Haïti, Mexique, Bolivie), les « émeutes de la faim » en milieu urbain semblent se multiplier …

Flambée des prix de l’énergie (et donc des coûts de production et des échanges des produits agricoles) suite à un début ou une prévision de pénurie du fait de l’assèchement des réserves mondiales comme de l’augmentation de la consommation de pays nouvellement riches …

Compensation, par les producteurs, de la baisse du dollar (monnaie d’échange des matières agricoles) …

Reconversion, suite à la crise financière, des investisseurs et spéculateurs de la finance aux matières premières y compris alimentaires …

Aggravation des réflexes protectionnistes des pays producteurs pour « retenir la nourriture chez eux » (hausse des taxes à l’export: Argentine, Inde, Russie) …

Changement d’alimentation des populations (hausse, notamment, de la consommation de viande et donc de grains pour le bétail) suite à la richesse croissante de certains pays (Inde, Chine, Brésil) …

Diminution des terres agricoles suite à l’urbanisation mais aussi de la reconversion de terres agricoles pour produire des biocarburants …

Autant d’éléments souvent inattendus qui, au-delà des facteurs de long terme traditionnels tels que l’augmentation de la population mondiale ou des facteurs ponctuels et donc temporaires ou cycliques (essentiellement climatiques: sécheresse en Australie ou en Turquie) mais aussi, ce que semblent oublier nos belles âmes, des facteurs locaux de corruption et de mauvaise gestion des ressources comme des effets pervers de notre protectionnisme agricole ainsi que des politiques d’aide publique des Etats ou grands organismes internationaux tels que l’ONU (concentration de la misère, développement d’une culture de l’assistanat, encouragement de la corruption, découragement de la production locale) amènent à poser un certain nombre de nouvelles questions sur les dimensions structurelles du problème.

Et notamment, comme le rappelle l’économiste du Monde Eric Le Boucher, « les effets du fonctionnement des marchés mondiaux sur la malnutrition, avec la possibilité de « situations où il y a de la nourriture, mais où les gens n’ont pas de quoi se la payer », comme le montre la concomitance de « prix records de la nourriture » et de « productions agricoles record »…

Jusqu’ici, le développement, asiatique en particulier, a été axé sur l’industrie exportatrice et la zone urbaine. Les structures familiales des campagnes ont été volontairement laissées en l’état : on ne pouvait faire la révolution partout à la fois. Demain, il faut continuer de transformer les enfants de paysans en ouvriers des villes, mais aussi les transformer sur place en agriculteurs-entrepreneurs. Il faut remembrer, introduire la technologie, moderniser tous les circuits de financement et de distribution. Le risque politique est évidemment immense. Mais il faut choisir entre pénurie dans les villes ou révolution dans les champs.

Le retour des ventres creux
Eric Le Boucher
Le Monde
12.04.08

La crise financière mondiale est grave. La crise alimentaire mondiale est dramatique. L’explosion du prix du blé, du riz, du maïs ces derniers mois a fait surgir des premières émeutes de la faim, en Egypte, au Cameroun, en Bolivie, au Mexique, en Indonésie. Beaucoup d’autres pourraient suivre. Une trentaine de pays en développement avec des millions de pauvres entassés dans les zones urbaines sont brutalement fragilisés. Le nombre de nouveaux crève-la-faim pourrait déborder les capacités nationales et même les systèmes internationaux d’aides (lire l’article de Philippe Bolopion).

Même la Chine ! Les surfaces cultivées en riz y ont reculé de 3 millions d’hectares en dix ans, les stocks y ont chuté de 100 millions de tonnes en 2000, à moins de 40 millions. L’empire est dépendant de l’extérieur, alors que le prix du riz sur le marché mondial a grimpé de 54 % depuis janvier. On se doute que le sujet inquiète beaucoup plus lourdement le comité central à Pékin que l’éventuel boycottage de la cérémonie des JO…

Cette semaine, à Washington, Robert Zoellick, le président de la Banque mondiale, a crié l’urgence d’une mobilisation internationale. Pour des centaines de millions de pauvres, la nourriture dépasse 75 % du revenu. Ils n’ont d’autre choix que de jeûner. L’inflation alimentaire risque d’annuler la victoire historique contre la pauvreté et la malnutrition que l’homme était en passe de remporter.

Depuis une décennie, la croissance des pays en développement, de 7 % par an en moyenne, allait permettre de ramener la proportion des pauvres (moins de 1 dollar par jour) de 29 % de la population mondiale en 1990 à 10 % en 2015. Une division par trois ! Hélas, « ces gains durement obtenus peuvent maintenant s’inverser », avertit Robert Zoellick. La hausse des prix a fait reculer de sept ans les objectifs de réduction de la pauvreté, a calculé la Banque. Et les experts de souligner que le retour des ventres creux annule immédiatement tous les autres espoirs de meilleure santé, de scolarisation, de réduction des inégalités fille-garçon, etc. Avec la faim vient la régression générale.

Les causes de l’explosion des prix sont connues. Côté demande, les Asiatiques enrichis mangent plus de viande, ce qui renforce les besoins en végétaux pour l’alimentation animale. L’offre, elle, a été contrainte ces derniers temps par des accidents climatiques, comme la sécheresse en Australie ou en Turquie. D’où une tension sur les marchés. A quoi s’est ajoutée la baisse du dollar, monnaie d’échange des matières agricoles, que les producteurs veulent compenser. Et, enfin, une spéculation très puissante. La crise financière joue ici son rôle : les investisseurs ont fui la finance pour chercher « refuge » dans les matières premières, provoquant une furieuse accélération des prix ces dernières semaines.

Que faire ? Pour l’immédiat, Robert Zoellick appelle à un « plan mondial » : créer un fonds d’urgence de 500 millions de dollars, accorder des prêts à court terme pour l’approvisionnement des pays en pénurie, refaire de l’agriculture une priorité du développement parce que l’industrie a été trop privilégiée et réfléchir aux conséquences des cultures de biocarburants (en clair, les abandonner sauf là où ils sont incontestables, comme au Brésil, à la déforestation près).

Le pire est que la tentation du chacun pour soi est évidemment très forte pour les dirigeants. Les pays producteurs veulent « retenir la nourriture chez eux » en haussant les taxes à l’export (Argentine, Inde, Russie…). Au contraire, pense-t-on à Washington, c’est en améliorant le marché mondial qu’on fera face le plus facilement aux pénuries. Il faut en particulier vite conclure les négociations de Doha. Les réflexes écolo-malthusiens sur « l’épuisement des ressources » sont ce qu’il faut éviter. Ce sont eux qui provoqueront les disettes.

Sur le moyen terme, la terre, généreuse nourricière, est capable de doubler ses productions pour alimenter les 9 milliards d’êtres humains de 2050. Mais les clés sont l’investissement, la science, la génétique. « Un progrès des rendements dans toutes les régions du monde du même ordre de grandeur qu’au cours des années passées permettrait de couvrir les besoins alimentaires et même au-delà », selon Marion Guillou, PDG de l’INRA. La révolution de l’agriculture sera, bien entendu, moins chimique, plus écologique mais dans le bon sens : plus précise, utilisant des semences adaptées à chaque sol, optimisant l’eau, génétiquement innovante, etc.

Pour les pays en développement, le défi est redoutable. Car cette nouvelle agriculture impose de faire la révolution dans les campagnes en parallèle avec celle des villes. Jusqu’ici, le développement, asiatique en particulier, a été axé sur l’industrie exportatrice et la zone urbaine. Les structures familiales des campagnes ont été volontairement laissées en l’état : on ne pouvait faire la révolution partout à la fois. Demain, il faut continuer de transformer les enfants de paysans en ouvriers des villes, mais aussi les transformer sur place en agriculteurs-entrepreneurs. Il faut remembrer, introduire la technologie, moderniser tous les circuits de financement et de distribution. Le risque politique est évidemment immense. Mais il faut choisir entre pénurie dans les villes ou révolution dans les champs.

Voir aussi:

Emeutes de la faim : un défi inédit pour l’ONU
Philippe Bolopion
Le Monde
12.04.08
NEW YORK (Nations unies) CORRESPONDANT

Confrontée à la flambée mondiale du coût de la nourriture, l’ONU se prépare au pire. « Une des inquiétudes majeures est la possibilité que l’ensemble du système d’aide alimentaire d’urgence soit incapable de faire face », prévient une note interne de l’ONU dont Le Monde a obtenu une copie. Elle recommande la mise sur pied de « plans d’urgence spécifiques pour répondre aux besoins des populations urbaines », jusque-là peu touchées par la malnutrition.

D’après ce document de travail, la hausse des prix, qui pourrait se révéler non pas passagère mais « structurelle », risque de plonger dans l' »insécurité alimentaire » des millions de personnes. Et la communauté humanitaire manquera de moyens et d’expertise pour leur porter secours.

Selon le « mémo » de neuf pages produit par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), l’ONU devra répondre aux besoins de « nouveaux groupes de population » à un moment où il y aura « moins de nourriture à distribuer ». Pour cause d’augmentation des prix des aliments et de l’énergie, les agences humanitaires reçoivent moins de dons en nature et doivent dépenser plus pour acheter de la nourriture et la distribuer.

Parmi les défis qui attendent l’ONU et qui ne doivent pas être sous-estimés, figure aussi le durcissement de crises locales causé par des « émeutes de la faim », comme celles qui ont secoué l’Egypte, la Mauritanie, le Mexique, le Maroc, la Bolivie, le Pakistan, l’Indonésie, la Malaisie…

Ces troubles pourraient imposer « des interventions humanitaires hautement délicates » notamment en termes « de ciblage et de distribution », dans des périodes d’agitation et d’instabilité.

La réflexion onusienne s’appuie notamment sur des données du Fonds international de développement agricole (FIDA), une agence de l’ONU selon laquelle, pour chaque augmentation de 1 % du prix des denrées de base, 16 millions de personnes supplémentaires sont plongées dans l’insécurité alimentaire. Cela « signifie que 1,2 milliard d’êtres humains pourraient avoir chroniquement faim d’ici à 2025 ; 600 millions de plus que précédemment anticipé », prévient le document. Parmi les pays en première ligne : l’Erythrée, la Sierra Leone, Madagascar, Haïti, la Géorgie, le Burundi ou le Zimbabwe.

Selon cette analyse, bien que la flambée des prix alimentaires soit en partie due à des facteurs temporaires, la concomitance de « prix records de la nourriture » et de « productions agricoles record » est « une indication forte » que les prix resteront durablement élevés. D’autant plus que les facteurs de long terme, tels que l’augmentation de la population mondiale, la richesse croissante de pays tels que l’Inde, la Chine ou le Brésil (où l’on consomme plus de viande, et donc de grains pour le bétail), ainsi que la pénurie des ressources naturelles suggèrent « la possibilité d’un changement structurel, plutôt que simplement cyclique ».

Bien que les groupes les plus vulnérables se trouvent traditionnellement dans des zones rurales, la nouvelle crise risque, selon l’OCHA, « d’avoir un impact important sur les pauvres en milieu urbain ».

Le phénomène a commencé au Pakistan, où plus d’un tiers des 56 millions de citadins sont considérés comme vivant dans une situation « d’insécurité alimentaire ». Selon la note, le défi, pour les organisations d’aide alimentaire, sera de s’adapter à « la nature mouvante des mécanismes de débrouille en milieu urbain », alors qu’elles n’ont qu’une « expérience limitée » dans cet environnement.

Pour faire face, l’ONU devra aussi, selon l’étude de l’OCHA, envisager « des interventions alternatives », telles que la distribution d’argent liquide, de bons alimentaires, ou la mise en place de « filets de secours sociaux ».

Le déblocage de fonds d’urgence pour l’achat de bétail, de semences ou d’outils agricoles pourrait aussi se révéler indispensable. Mais les Nations unies disposent d’une expertise toute relative dans ces domaines, ce qui est, selon la note, une « source de vulnérabilité majeure ».

Jusqu’à présent, les modèles d’analyse de l’ONU se sont rarement appliqués à « des situations où il y a de la nourriture, mais où les gens n’ont pas de quoi se la payer », relève le document. Le bureau de la coordination de l’aide humanitaire envisage donc d’encourager l’étude des effets du fonctionnement des marchés mondiaux sur la malnutrition.

L’ONU pourrait par ailleurs aider les gouvernements touchés à trouver « les bonnes réponses ». Cela pourrait passer par l’adoption d’une posture claire sur la question de la reconversion de terres agricoles pour produire des biocarburants. Cette tendance nouvelle a été qualifiée de « crime contre l’humanité », en octobre 2007, par Jean Ziegler, alors rapporteur des Nations unies sur le droit à l’alimentation, mais ni l’ONU ni ses agences humanitaires ou environnementales n’ont adopté de position définitive sur la question.

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