Election américaine: Pourquoi les pauvres ne votent plus à gauche (What’s the matter with Pennsylvania?)

What's with Kansas? (Thomas Frank)Vous allez dans certaines petites villes de Pennsylvanie où, comme dans beaucoup de petites villes du Middle West, les emplois ont disparu depuis maintenant 25 ans et n’ont été remplacés par rien d’autre (…) Et il n’est pas surprenant qu’ils deviennent pleins d’amertume, qu’ils s’accrochent aux armes à feu ou à la religion, ou à leur antipathie pour ceux qui ne sont pas comme eux, ou encore à un sentiment d’hostilité envers les immigrants. Barack Obama
Nous qui vivons dans les régions côtières des villes bleues, nous lisons plus de livres et nous allons plus souvent au théâtre que ceux qui vivent au fin fond du pays. Nous sommes à la fois plus sophistiqués et plus cosmopolites – parlez-nous de nos voyages scolaires en Chine et en Provence ou, par exemple, de notre intérêt pour le bouddhisme. Mais par pitié, ne nous demandez pas à quoi ressemble la vie dans l’Amérique rouge. Nous n’en savons rien. Nous ne savons pas qui sont Tim LaHaye et Jerry B. Jenkins. […] Nous ne savons pas ce que peut bien dire James Dobson dans son émission de radio écoutée par des millions d’auditeurs. Nous ne savons rien de Reba et Travis. […] Nous sommes très peu nombreux à savoir ce qu’il se passe à Branson dans le Missouri, même si cette ville reçoit quelque sept millions de touristes par an; pas plus que nous ne pouvons nommer ne serait-ce que cinq pilotes de stock-car. […] Nous ne savons pas tirer au fusil ni même en nettoyer un, ni reconnaître le grade d’un officier rien qu’à son insigne. Quant à savoir à quoi ressemble une graine de soja poussée dans un champ… David Brooks
Tout ce que demande aujourd’hui le Kansas, c’est qu’on lui donne un petit coup de main pour se clouer à sa croix d’or.(…) Votez pour interdire l’avortement et vous aurez une bonne réduction de l’impôt sur le capital (…). Votez pour faire la nique à ces universitaires politiquement corrects et vous aurez la déréglementation de l’électricité (…). Votez pour résister au terrorisme et vous aurez la privatisation de la sécurité sociale. Thomas Frank

Barack Obama nous fait du Thomas Frank et se plante!

Après la révélation de son passé (?) de fidèle des sermons incendiaires du pasteur nationaliste noir Jeremiah Wright proche du notoire antisémite Farrakhan …

Et au lendemain d’une nouvelle manifestation de sa condescendance (lors d’une réunion de récolte de fonds privée à San Francisco mais surtout à deux semaines d’une primaire décisive en Pennsylvanie).

A savoir sa particulièrement maladroite analyse (certes sociologiquement non sans fondement, mais il aurait dû commencer en bonne logique… par l’antiaméricanisme et l’antisémitisme notoires de son pasteur et de ses amis Farrakhan et Sharpton!) de l’intérêt des classes populaires pour la religion et les armes comme produit du « ressentiment »…

Retour justement sur le fameux Thomas Frank et notamment le livre de 2004 qui l’a rendu célèbre des deux côtés de l’Atlantique: « Pourquoi les pauvres votent à droite: Comment les conservateurs ont gagné le cœur des États-Unis (et celui des autres pays riches) ou en anglais: « What’s the Matter With Kansas ? (How conservatives won the heart of America) ».

Où, dans un livre mi-essai mi-chronique politique, un journaliste engagé à gauche et collaborateur régulier du Monde Diplomatique et du Nation revient, un peu à la manière d’un Michael Moore, sur les terres de son enfance dans son état natal du Kansas.

Et notamment sur le « mystère des grandes plaines », à savoir l’angoissante question de la gauche américaine, depuis la réélection de Bush en novembre 2004 et à travers le basculement d’un Etat historiquement progressiste, le retournement et la « trahison » de l’Amérique profonde vis à vis de ses mandants habituels de gauche.

Interprété comme une sorte de « masochisme politique » (les “fausse conscience”, « servitude volontaire” ou “aliénation” de jadis) des classes populaires qui les pousserait, contre les élites urbaines des côtes, « suréduquées, libérales, arrogantes, jouisseuses et dépravées » et au nom des valeurs immuables (simplicité, virilité, religion), à voter « contre leurs propres intérêts » (moins d’impôts et de services publics, moins de protection sociale et plus d’aide aux entreprises, fin des droits de succession, privatisation des hôpitaux).

Mais surtout comme une manoeuvre de subversion de la part du « grand capital », qui, en jouant sur la religion, l’anti-élitisme et l’anti-intellectualisme, auraient déplacé le débat des questions matérielles et économiques sur les terrains culturel et moral des valeurs, en une sorte de lutte des classes « masquée » ou « inversée » (substituant ainsi la “guerre culturelle” à la lutte des classes).

D’où bien sûr, pour ses zélateurs de ce côté-ci de l’Atlantique, les inévitables ressemblances avec la France et la victoire l’an dernier d’un Nicolas Sarkozy, qui a vu comme en Amérique le basculement à droite des vieux bastions ouvriers.

Sans voir que cet abandon des classes populaires pour la gauche caviar ou stalinienne a aussi, comme l’avait bien repéré la gauche modernisée d’un Clinton ou d’un Blair, sa dimension économique et sociale, notamment (comme l’a déjà largement montré l’aide au développement pour le Tiers-Monde) la failite des politiques de forte imposition et de déresponsabilisant assistanat comme de laxisme au niveau de la sécurité tant intérieure qu’extérieure.

Et qu’inversement, l’approche de la gauche avait elle aussi, avec sa remise en cause des valeurs familiales traditionnelles (laxisme éducatif et sécuritaire, avortement banalisé, « mariage homosexuel ») sa dimension sociétale et éthique, rendant d’autant plus illusoires, ici comme là-bas, les appels de certains à un retour de la gauche à des positions encore plus radicales …

Pourquoi les pauvres votent à droite
Jérôme Sage
Marianne2.fr
Le 26 Janvier 2008

Dans son dernier ouvrage, Thomas Frank délivre le portrait d’une Amérique en proie à un populisme d’un nouveau genre. Une analyse qui pourrait bien nous servir de leçon…

Extraits.

Bienvenue au Kansas. C’est ici, dans les environs de Wichita, Kansas city, Mission Hills, que se joue peut-être le grand roman d’anticipation de l’Amérique néolibérale. C’est en tout cas, à écouter Thomas Frank, natif de la région, une très réelle fracture du continent. Rien de très géographique dans cette faille, à part peut-être un hasard, celui des grandes plaines du Midwest balayées par « le vent qui rend fou », celui d’une région trop éloignée des deux côtes pour leur ressembler.

Car on est bien loin de New York la flamboyante, patrie des avant-gardes culturelles et de la finance mondiale. Bien loi aussi de Los Angeles la dingue et de San Francisco la libérée. On est au milieu, c’est tout, au cœur d’une Amérique globalisée, à un endroit où justement on ne se reconnaît pas dans le portrait que l’Europe, le monde entier peut observer au prisme des grandes interfaces économiques, politiques et culturelles que sont ses mégalopoles côtières.

Au Kansas, donc, à écouter les habitants, on n’a que faire de la politique fédérale, du libéralisme –comprendre « gauchisme »-, de la haute finance dont l’Europe redoute tant les assauts. De l’Europe aussi, justement, que les « vraies gens » du milieu prennent pour responsable de la sophistication des étrangers de la côte Est.

Perte de vitesse et frustration

Parce que dans le Midwest, on a toujours préféré l’électricité aux Lumières, on ne comprend plus l’ «autre Amérique», et, dans son regard on lit le mépris. On ne s’y retrouve pas, mais après tout, est-ce si grave ? Ce n’était pas grave. Tant que le Kansas et son environnement avaient des raisons objectives, palpables, dures comme une Bible d’être fiers d’eux : industrie de pointe (l’aéronautique de Wichita), statut de grenier à blé de l’Amérique… Mais voilà, la globalisation, le rationalisme économique sont passés par là, au moins en tant que bouc émissaire des douleurs socio-économiques de l’Etat.

Car malgré les fortunes indécentes qui s’étalent en ces plaines, l’économie vacillante a tué le petit peuple, et paradoxalement ragaillardi le conservatisme républicain. Non pas que les politiciens confrères de George W. Bush fassent réellement quelque chose pour les classes populaires. Mais eux au moins ont su saisir les bruits de la frustration d’en-bas. Ont su les amplifier, les théoriser, et clamer avec force les rêves de purge d’une révolution conservatrice.

Plongée dans le phénomène populiste

Et les griefs sont nombreux, opposés au principe de réalité d’un peuple aux abois mais fier de sa culture. Dès lors, la bataille est engagée, celle du stock-car contre les sushis, du café latte contre la lavasse servie au litre dans les diners, de la bière contre le vin, de la Bible contre la perversion des grandes villes. Le tout encadré, encouragé par un Parti républicain pétri de populisme et de certitudes, prenant comme ligne politique des principes forts tels que le refus de l’avortement, de la finance abstraite, en faveur de la «vraie économie», celle qui consiste à faire pousser du grain. Pas celle de la concentration économique à outrance, même si celle-ci a assuré aux élites locales des fortunes colossales.

Cette dense somme résonne forcément aux oreilles françaises. On songe à l’antienne de la rivalité Paris / Province, et avec elle la somme des régionalismes bourrés de rancoeurs. Mais aussi, et surtout, Thomas Frank décrypte les phénomènes populistes. Pas au bout du monde, pas aux périodes les plus noires de l’histoire, non, maintenant, et dans un endroit qui nous ressemble. Il décrit, par mille détails signifiants, l’éclosion de l’œuf « frustration », non pas dans la violence du fait divers mais dans le silence qui précède l’explosion.

Extraits

1- Etats rouges vs Etats bleus

La répartition en États rouges / États bleus permettait aux conservateurs de se livrer à l’une de leurs manœuvres rhétoriques favorites, que nous baptiserons «diffamation du latte», c’est-à-dire l’idée selon laquelle les libéraux peuvent s’identifier à leurs goûts et leurs habitudes de consommation, et que ces goûts et préférences reflètent l’arrogance et l’étrangeté fondamentale du libéralisme. Si un véritable débat sur la politique devrait commencer par se pencher sur les intérêts économiques que servent les différents partis, la diffamation du latte estime que ces intérêts n’importent pas. Les éléments fondamentaux, les indices qui mènent sur le chemin de la vérité concernent le lieu où vivent les gens, ce qu’ils mangent, boivent et conduisent. Et, en particulier, ce que les libéraux sont censés boire, manger et conduire : les Volvo, le fromage d’importation et, par-dessus tout, le latte. Le Vermont est la cible favorite de la diffamation du latte. Dans son best-seller Bobos in Paradise, le très conservateur journaliste politique du New York Times David Brooks se moque de Burlington, sise dans cet État, comme du prototype même de la «ville-latte», où les «revenus de type Beverly-Hills» se marient à une conscience sociale à la scandinave. Dans une publicité télévisuelle diffusée début 2004 par le très conservateur Club for Growth, un ancien prétendant démocrate à la candidature pour la présidentielle et ancien gouverneur du Vermont, Howard Dean, est pris à parti par deux prétendus Américains moyens, qui lui conseillent de i[«remporter son infernal barnum gauchiste d’augmentations d’impôts, de dépenses publiques, de latte, de sushis, de Volvo, de New York Times, de piercing, de Hollywood dans ce Vermont qui [lui] va si bien»]i.

L’opposition État rouge / État bleu apparut aux yeux de bien des journalistes comme une confirmation de ce stéréotype familier, qui ne tarda pas à être un des éléments du répertoire sociologique des médias. Les « Deux Amériques » ont servi dès lors d’explication universelle à tous les particularismes locaux; ainsi le Minnesota bleu n’est-il séparé du Minnesota rouge que par une ruelle, mais Dieu que ces deux Minnesota sont différents! Elles fournissent un outil fort utile pour contextualiser les petites histoires que l’on peut lire dans les journaux – les Américains rouges (contrairement aux bleus) aiment les shows de Las Vegas; ou pour fabriquer les grandes histoires – John Walker Lindh, cet Américain qui combattait au côté des talibans, était originaire de Californie et incarnait donc parfaitement les valeurs des États bleus. Cette opposition justifiait également un nombre incalculable d’articles de style USA Today sur la véritable identité des Américains, c’est-à-dire essentiellement des enquêtes sur des sujets aussi brûlants que ce qu’écoutent, regardent ou achètent les Américains.

Évidemment, ces récits supposent que l’Amérique rouge est un endroit mystérieux dont la philosophie et les valeurs sont par essence étrangères aux maîtres de la société. Comme l’«Autre Amérique» des années 1960 (ou celle des «Oubliés» des années 1930), son immense étendue est tragiquement ignorée de la classe dominante : celle qui écrit les sitcoms, les scénarios et les articles des magazines sur papier glacé et qui, selon le commentateur très conservateur Michael Barone, ne peut tout simplement «pas s’imaginer vivre dans des endroits pareils». Ce qui est particulièrement injuste de sa part, voire prétentieux, puisque l’Amérique rouge est bel et bien la vraie Amérique, une région du pays où réside, comme on a pu le lire dans le National Post canadien, «les valeurs originelles qui se trouvent aux fondements même de l’Amérique».

Comme nombre d’intellectuels qui saluaient les vertus des États rouges – intellectuels conservateurs soutenant George W. Bush, rappelons-le – vivaient en fait physiquement dans les États bleus qui votaient pour Gore, les règles de ce jeu parfaitement idiot les autorisaient à présenter la diffamation du latte dans le langage châtié de la confession intime. David Brooks – qui a fait depuis carrière en propageant le stéréotype du libéral – a choisi les pages du magazine The Atlantic pour reconnaître, au nom de tous ceux qui vivent dans une zone bleue, qu’ils sont tous snobs, aristos, faiblards, stupides et incroyablement étrangers à la vie authentique des gens. « Nous qui vivons dans les régions côtières des villes bleues, nous lisons plus de livres et nous allons plus souvent au théâtre que ceux qui vivent au fin fond du pays. Nous sommes à la fois plus sophistiqués et plus cosmopolites – parlez-nous de nos voyages scolaires en Chine et en Provence ou, par exemple, de notre intérêt pour le bouddhisme. Mais par pitié, ne nous demandez pas à quoi ressemble la vie dans l’Amérique rouge. Nous n’en savons rien. Nous ne savons pas qui sont Tim LaHaye et Jerry B. Jenkins. […] Nous ne savons pas ce que peut bien dire James Dobson dans son émission de radio écoutée par des millions d’auditeurs. Nous ne savons rien de Reba et Travis. […] Nous sommes très peu nombreux à savoir ce qu’il se passe à Branson dans le Missouri, même si cette ville reçoit quelque sept millions de touristes par an; pas plus que nous ne pouvons nommer ne serait-ce que cinq pilotes de stock-car. […] Nous ne savons pas tirer au fusil ni même en nettoyer un, ni reconnaître le grade d’un officier rien qu’à son insigne. Quant à savoir à quoi ressemble une graine de soja poussée dans un champ… »

L’un des outils rhétoriques les plus fréquents chez les commentateurs conservateurs est d’adopter avec cynisme le point de vue du libéral tant haï. Ainsi, en 2002, Peggy Noonan prétendait-elle parler au nom de l’âme du défunt démocrate du Minnesota Paul Wellstone, pour se moquer de ce qui restait des partisans de celui-ci.

Dans le cas de Brook, cette méthode s’est avérée trop alambiquée pour ses lecteurs. Dans tous le pays, des conservateurs ayant apparemment cru que Brooks pensait réellement que les Bleus étaient « plus sophistiqués et plus cosmopolites » que les Rouges se sont rués sur leur clavier pour se plaindre. Blake Hurst, un fermier du Missouri, prit même la peine de rédiger un article de trois mille mots pour The American Enterprise, dans lequel il critiquait la prétention de ce Bleu de Brooks et prenait bizarrement de nombreux passages du texte de celui-ci, pourtant franchement favorables aux Rouges, pour des concessions faites par un ennemi acharné. Hurst surenchérissait sur ces passages – du genre « C’est vrai, nous sommes effectivement plus humbles que vous » –, faisant ainsi de son article un miroir de celui de Brooks.

En temps normal, un magazine qui publierait un texte fondé sur une méprise si criante qu’un écolier aurait été capable de la détecter serait pour le moins piteux. Mais l’article de Hurst fut très bien reçu par les gens de droite, qui louèrent l’auteur sur Internet. Ils considéraient cet article comme un coup porté à Brooks, qui fut désormais considéré (malgré des années et des années passées au service de publications conservatrices) comme une figure démoniaque du libéralisme élitiste. Le texte de Hurst fut republié sur le Wall Street Journal Online et de nombreuses publications professionnelles agricoles, confirmant ainsi l’un des stéréotypes que Brooks et lui avaient pourtant voulu démolir : les Américains moyens sont des crétins.

Parmi le grand nombre de ceux qui n’ont pas compris l’usage que faisait Brooks de la seconde personne du pluriel, la réaction la plus cocasse fut celle de Phil Brennan, un conservateur de la vieille école qui accusa Brooks sur le site Internet de droite Newsmax.com de faire preuve d’un «élitisme insupportable dans le regard qu’il porte sur une Amérique que ni lui ni ses amis snobs n’essaient seulement de comprendre». Brennan allait jusqu’à voir dans l’article de Brooks la confirmation d’une théorie assez curieuse du déclin du journalisme. Au bon vieux temps, nous dit-il, les journalistes étaient « des êtres virils, totalement engagés dans des activités hétérosexuelles et qui avaient pleinement conscience de qui ils étaient et de quelle était leur place. Leurs articles reflétaient d’ailleurs cet état de fait. Et c’est cette conscience de leur fonction qui expliquait qu’il n’y avait pas un seul élitiste chez eux ».

Bien sûr, on serait tenté de rejeter les grandes généralisations de Brooks en soulignant les points sur lesquels il se trompe : en précisant, par exemple, que les trois plus gros producteurs de soja (Illinois, Iowa et Minnesota) sont en fait des États bleus; ou en dressant la liste des bases militaires situées sur les côtes; ou simplement en faisant remarquer que, lorsqu’il a fallu construire une piste de stock-car au Kansas, le comté qui eut cet insigne honneur fut l’un des deux seuls de l’État à avoir voté pour Al Gore. Je pourrais aussi bien ajouter que le revenu moyen par tête dans ce même comté bleu si isolé est de 16 000 dollars : ce qui le place bien en dessous de la moyenne du Kansas et des États-Unis en général et bien en dessous du nécessaire pour s’offrir le luxe de se donner de quelconques airs élitistes ou cosmopolites.

2- Grandeur et décadence de Wichita, Kansas

Si, comme moi, vous êtes un fan de la médiocritude américaine, Wichita est le genre d’endroit que vous adoreriez : véritable Eldorado du hamburger, des devises municipales allitératives, des sandwichs au filet de porcs, des camions au moteur gonflé, des dîners d’anciens élèves, des bowlings, des restaurants carnivores avec leurs serveuses en lycra. Et, par-dessus tout, c’est le paradis des églises. De très, très nombreuses églises : Church of God in Christ, Assemblées de Dieu, Foursquare Gospels et toutes les variantes plus ou moins connues du charismatisme. Les intitulés des sermons annoncés sur des panneaux à l’extérieur de ces églises suffisent à occuper durant des heures tout amateur de kitsch sacré : «Mettez vos baskets spirituelles»; «Rayons X pour maladies spirituelles». Même les syndicats ouvriers éditent des bibles portant leur logo sur la couverture. Mais tout cela présente également un côté sombre; comme, par exemple, ces camions exhibant de gigantesques photos de fœtus avortés qui parcourent les rues de la ville. Certains aspects sont plus cryptés, comme ce message apparu à travers la buée déposée sur le miroir de la salle de bain de ma chambre d’hôtel à Wichita après que j’eus laissé couler l’eau chaude durant quelques minutes : «Chevalier dans l’armure de Dieu». J’imaginais aussitôt un manifestant anti-avortement, emporté par une sorte d’extase sacrée, griffonnant ce message avec son doigt pour qu’il s’inscrive au-dessus de sa tête pendant qu’il se rasait.

Michael Cormody, le directeur d’un hebdomadaire de Wichita, compare la ville à une cuvette située au centre du pays qui recueillerait la culture populaire venue de partout ailleurs; un lieu où toutes les lubies du passé se rassembleraient et s’accumuleraient sans jamais réellement s’évaporer. «Les gens d’ici pensent encore que c’est cool de rouler en Camaros», me dit-il un jour. Les observateurs les plus avisés de cet endroit si spectaculairement moyen furent les Embarrassment, groupe de rock indépendant du début des Années 1980 qui pourrait bien avoir été le meilleur groupe de ces années-là – en tout cas ce fut sans conteste le meilleur groupe que le Kansas ait produit. Selon la légende des États rouges, les habitants du Kansas sont censés redouter comme la peste l’esprit et le cynisme, symptômes du libéralisme pseudo-sophistiqué des deux côtes. Pourtant, les Embarrassment étaient aussi sarcastiques et aussi bons musiciens que tout ce qui pouvait se produire à la même époque dans l’East Village. Leurs chansons évoquaient les vide-greniers à but caritatif, les sermons télévisés, les vêtements en acrylique, les rediffusions de sitcoms et, bien entendu, les voitures.

Scott roule dans sa Trans Am les vitres baissées
Mais il est furax quand il voit la fille.
Il hurle : « Hé, tire-toi de là!
J’ai pas fait l’amour de toute la journée. »

La décennie 1990 fut mauvaise pour Wichita, comme pour toutes les villes dont la prospérité repose sur la production industrielle et sur la qualification de leurs travailleurs. La faute n’en revient pas tant à la fin de la guerre froide – même si celle-ci joua un certain rôle – qu’au fait que des entreprises du type de Boeing se soient imaginées en « entreprises virtuelles » et du coup débarrassées de ces fardeaux dépassés que constituent les usines géantes et les armées d’employés. Tout en nous rebattant les oreilles avec de flexibilité et de compétitivité, elles sous-traitèrent ou délocalisèrent une partie de leur production; forcèrent les villes à surenchérir les unes sur les autres pour pouvoir participer aux nouveaux projets industriels; délocalisèrent à l’étranger et s’en prirent aux syndicats locaux. Entre 1999 et 2002 , le principal syndicat représentant les salariés de Boeing au niveau national perdit presque un tiers de ses membres à la suite de licenciements. À Wichita, on licencia près de la moitié de la masse salariale.

Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 n’arrangèrent pas les choses : les compagnies aériennes accusèrent le coup et les commandes d’avions se tarirent du jour au lendemain. Hors New York, la «Capitale de l’Air» fut sans doute la ville la plus touchée par la catastrophe. Boeing en profita pour accroître les licenciements d’ouvriers syndiqués et informa les autorités de Wichita que ses emplois ne seraient jamais remplacés quoi qu’il advienne. À l’été 2003, le taux de chômage de la ville dépassait les 7 %, entraînant des saisies de domiciles à répétition, le désastre ayant des conséquences sur l’économie locale. Quand j’ai visité Wichita en 2003 , il y avait tant de commerces fermés qu’on pouvait rouler plusieurs kilomètres sans quitter les parkings alignés parallèlement aux rues de la ville en passant devant les magasins de sports, de jouets et de matériel agricole tous définitivement fermés. Il m’est même arrivé d’arrêter ma voiture plusieurs minutes au beau milieu de ce que mon guide qualifiait de voie la plus fréquentée de Wichita : il n’y avait absolument personne. Le long de Douglas Avenue, principale artère de la ville, trônait autrefois un célèbre panneau surplombant le flot de la foule qui appelait à «Contempler la réussite de Wichita»; aujourd’hui, on n’y voit que des statues de bronze représentant des hommes ordinaires – sans doute pour qu’elle ne semble pas aussi sinistrement vide.

3- Une jeunesse américaine

Ce lien entre la culture réactionnaire et la culture idéalisée de l’enfance me semble évident et naturel. En effet, pour moi, la réaction était la culture idéalisée de mon enfance. Aujourd’hui, elle m’apparaît parfois comme une maladie de vieillard, une frustration de la vie adulte confirmée par la conscience que nos meilleures années sont derrière nous – simple projection des inévitables déceptions que nous réserve la culture politique. Pourtant, la réaction était, pour moi, une manière d’exprimer mon anomie adolescente. Comme tous les écoliers de la classe moyenne, j’étais impatient et idéaliste; mais les objets de mon idéalisme dataient de l’époque pré-soixante-huitarde. Je croyais fermement au déclin de la nation, à la persécution des plus vertueux et à l’inéluctable échec, comme d’autres croyaient dans le progrès ou la providence : les bons étaient perpétuellement agressés par les méchants; le travail des plus méritants n’était jamais récompensé et les travailleurs étaient volés par les fainéants.

Peut-être avez-vous de votre côté vécu des années 1970 excitantes, avec Deep Purple et toute l’herbe que vous pouviez fumer; mais pour moi, il s’agissait d’une époque de honte nationale et d’honneur trahi. Une décennie décadente, l’ombre évanouie de la Seconde Guerre mondiale – quand (j’étais d’accord avec Liddy en cela) c’était vraiment chouette d’être un gosse. J’écoutais avidement tous ces self-made men amers. Et je suis passé à côté des X Men. En revanche, je dévorais les livres les plus bellicistes de la célèbre collection « Landmark » de Random House, comme The Flying Tigers [Les tigres volants] ou The Story of the Naval Academy [L’histoire de l’Académie navale], des livres dont le militarisme revendiqué était à peine plus réaliste que la juvénilité guerrière de classiques tels que The Boy Allies on the Somme [Nos gars sur la Somme]. Je sifflotais des airs militaires en marchant dans la rue. J’écrivais des odes au drapeau et je rendais de fréquentes et respectueuses visites à un jardin public d’Olathe où des carcasses d’avions militaires étaient présentées comme des sculptures. Je connaissais par cœur le nom de tous les navires coulés à Pearl Harbor et je pouvais identifier rien qu’à leurs formes les avions qui survolaient la Bretagne ou Guadalcanal au début des années 1940.

Je m’absorbais dans des livres sur les avions de chasse, les gratte-ciel et les milliardaires des années 1920. Je m’émerveillais devant la compétition romantique à laquelle se livraient Harvard et Yale au début du XXe siècle. J’étais ébloui par les formidables demeures de la bourgeoisie de Kansas City, solidement bâties avant guerre, qui surpassaient à l’évidence les édifices érigés durant les misérables années 1970.

Par ailleurs, je ne supportais pas cette décennie de foutaises télévisées à la « Happy Days », dans lesquelles circulaient ce discours crétin sur la lutte entre les figures autoritaires et les individualistes subversifs dans le genre John Travolta ou Burt Reynolds. Je croyais fermement que notre culture ne pouvait que s’enfoncer toujours un peu plus dans la vulgarité. J’estimais que nous souffrions de maux spirituels plus ou moins vagues – comme, par exemple, du manque de héros – et je n’ai pas été surpris lorsque l’Amérique fut humiliée par l’Iran. Évidemment, la tentative de sauvetage des otages ne pouvait que finir sur un échec. L’Amérique ne pouvait plus désormais réussir quoi que ce soit.

À quinze ans, je vénérais l’idéal scout datant de cinquante années auparavant; et si je fus totalement à côté de la plaque vis-à-vis de mes pairs, je constituais en revanche une cible parfaite pour les discours de Ronald Reagan. Certes, selon moi, les adultes devaient être plus à même d’en juger, mais Reagan m’apparaissait comme une évidence. Pour lui, les événements s’arrangeaient tout naturellement selon sa propre mythologie héroïque de l’histoire américaine. Ni les faits ni l’histoire ne pouvaient le départir de ses idées fixes concernant l’individualisme acharné et la vénalité intrinsèque de l’État fédéral. En 1987, Garry Wills écrivait : « De la même manière que Reagan semble incapable de trouver quoi que ce soit de bon dans l’État fédéral, il est absolument aveugle à la possibilité que les hommes d’affaires puissent être mal intentionnés quand ils proposent leurs services au gouvernement. » Une conviction que Reagan conserva alors même que ses conseillers issus du monde des affaires tombaient les uns après les autres pour conflit d’intérêts.

J’étais comme lui. Ce qui importait avant tout, c’étaient les idéaux. La réalité quotidienne était trop vile pour compter réellement. Pour d’autres gosses du Kansas, cette quête adolescente de certitude se manifestait par de brefs éclats périodiques de piété : l’un de mes amis, qui était parti pour un camp d’été scout caractérisé par une vulgarité quasi pornographique, en était revenu deux semaines plus tard confit en religion. Il me demanda avec angoisse si j’admettais que Christ était bel et bien mon sauveur. J’ai même connu un type qui a tenté de concilier sa sainte spiritualité avec les vices inhérents au lycée. Un jour que je lui demandais ce qu’il comptait faire pendant les vacances, il me répondit : « Boire de la bière et penser au Christ. »

Pourquoi les pauvres votent à droite, de Thomas Frank, est publié aux Editions Agone, 24 euros.

Source :
http://www.marianne2.fr

3 commentaires pour Election américaine: Pourquoi les pauvres ne votent plus à gauche (What’s the matter with Pennsylvania?)

  1. […] ans de contrôle du pouvoir par la droite, la gauche française semble, à l’instar de son homologue américaine et malgré l’amère leçon d’il y a cinq ans, plus démunie que jamais face aux […]

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  2. […] Nous qui vivons dans les régions côtières des villes bleues, nous lisons plus de livres et nous allons plus souvent au théâtre que ceux qui vivent au fin fond du pays. Nous sommes à la fois plus sophistiqués et plus cosmopolites – parlez-nous de nos voyages scolaires en Chine et en Provence ou, par exemple, de notre intérêt pour le bouddhisme. Mais par pitié, ne nous demandez pas à quoi ressemble la vie dans l’Amérique rouge. Nous n’en savons rien. Nous ne savons pas qui sont Tim LaHaye et Jerry B. Jenkins. […] Nous ne savons pas ce que peut bien dire James Dobson dans son émission de radio écoutée par des millions d’auditeurs. Nous ne savons rien de Reba et Travis. […] Nous sommes très peu nombreux à savoir ce qu’il se passe à Branson dans le Missouri, même si cette ville reçoit quelque sept millions de touristes par an; pas plus que nous ne pouvons nommer ne serait-ce que cinq pilotes de stock-car. […] Nous ne savons pas tirer au fusil ni même en nettoyer un, ni reconnaître le grade d’un officier rien qu’à son insigne. Quant à savoir à quoi ressemble une graine de soja poussée dans un champ… David Brooks […]

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  3. […] Vous allez dans certaines petites villes de Pennsylvanie où, comme dans beaucoup de petites villes du Middle West, les emplois ont disparu depuis maintenant 25 ans et n’ont été remplacés par rien d’autre (…) Et il n’est pas surprenant qu’ils deviennent pleins d’amertume, qu’ils s’accrochent aux armes à feu ou à la religion, ou à leur antipathie pour ceux qui ne sont pas comme eux, ou encore à un sentiment d’hostilité envers les immigrants. Barack Obama […]

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