Société: Trois siècles après Diderot, Wikipedia fait face à ses détracteurs (Critics lament Wikipedia’s torrents of errors and impieties)

Encyclopédie's frontispice (Reason & Philosophy tearing Truth's veil off, Cochin, 1772)Cet ouvrage produira sûrement avec le temps une révolution dans les esprits, et j’espère que les tyrans, les oppresseurs, les fanatiques et les intolérants n’y gagneront pas. Nous aurons servi l’humanité.
Parmi quelques hommes excellents, il y en eut de faibles, de médiocres & de tout à fait mauvais. De là cette bigarrure dans l’ouvrage où l’on trouve une ébauche d’écolier, à côté d’un morceau de maître ; une sottise voisine d’une chose sublime, une page écrite avec force, pûreté, chaleur, jugement, raison, élégance au verso d’une page pauvre, mesquine, plate & misérable. Diderot
Imaginez un monde où chaque individu peut accéder gratuitement à la totalité des connaissances de l’humanité. C’est ce que nous voulons faire. Jimmy Wales
Consulter Wikipedia, c’est comme poser des questions à un type rencontré dans un bar. Vous pouvez tomber sur un physicien nucléaire ou… le premier cinglé venu! Paul Vallely
On n’avait pas connu une telle mobilisation, une telle émotion du monde instruit depuis L’Encyclopédie de D’Alembert et Diderot (1772), accusée elle aussi de déposséder les « maîtres » de leur pouvoir. Bruno Le Gendre

Wikipedia serait-elle en passe de donner enfin corps, trois siècles après et pour la première fois dans l’histoire humaine, au vieux rêve de Diderot, à savoir « l’accession de tous à la totalité des connaissances de l’humanité »?

Injures, manipulations, publicités déguisées, propagande, « blagues adolescentes », contre-sites, sites parodiques, dénonciations d’enseignants, écrivains ou journalistes, prise de position officielle de l’INRP pour dévoiement de la jeunesse (notamment comme pousse-au-crime de « copier-coller »), poursuites judiciaires …

Les attaques ne manquent pas, on le voit, contre l’encyclopédie collaborative en ligne Wikipedia.

Et c’est tout le mérite de la tribune du rédacteur en chef au Monde et professeur de journalisme Bruno Le Gendre il y a deux semaines de rappeler que, bulle papale exceptée, son illustre ancêtre (traduction à l’origine de la Cyclopædia de l’Anglais Chambers) avait elle aussi en son temps eu droit à de semblables détractions pour avoir « dépossédé les ‘maîtres’ de leur pouvoir ».

Et que, comme le confirment nombre d’études (Nature, Stern, MIT) et grâce à une véritable armée de cadres bénévoles (« administrateurs », « arbitres », « patrouilleurs » et « wikipompiers ») mais également à un système incroyablement strict et élaboré de régles, procédures de validation et d’outils de contrôle (comme le WikiScanner qui permet d’identifier immédiatement les auteurs de modifications ou le gel d’articles particulièrement exposés: Hitler, Bush), les erreurs ou malveillances y restent rares ou disparaissent relativement vite …

Faut-il brûler Wikipédia?
Bertrand Le Gendre
Le Monde
Le 16.03.08

Les critiques pleuvent sur Wikipédia tandis que son audience s’accroît. Quelque 625 000 articles sont désormais disponibles en français, rédigés par 360 000 volontaires (par comparaison, l ‘Encyclopædia Universalis propose 30 000 entrées). Ailleurs dans le monde, la popularité de Wikipédia ne se dément pas non plus. Chaque mois, ce sont 220 millions de visiteurs uniques qui s’y réfèrent, dans 250 langues, amendant, s’il le faut, les 9 millions de notices existantes.

Chacun peut apporter son écot à cette utopie raisonnée, sous l’oeil vigilant de tous : tel est son principe fondateur. Avec la conviction que la lumière jaillira de cette aventure collaborative, plus sûrement que d’un débat entre experts. Le succès est là, de plus en plus dérangeant. C’est vers Wikipédia que pointent tous les moteurs de recherche – Google, Yahoo!… – souvent comme premier choix. Faut-il s’en inquiéter ou s’y résoudre ? Faut-il brûler Wikipédia ou au contraire tenter d’en tirer parti ?

Décontenancés, les lettrés s’alarment pour la science et la raison. L’Institut national de recherche pédagogique a recensé vingt-deux motifs de se méfier de Wikipédia, parmi lesquels : « Les contributeurs sont au mieux des amateurs, au pire des perturbateurs. » « Les sources sont rarement indiquées, le contenu n’est pas vérifiable. »

Des sites exclusivement voués à la dénonciation de Wikipédia ont vu le jour : wikipedia-watch.org aux Etats-Unis, wikipedia.un.mythe.org en France. A en croire ce dernier, Wikipédia est « un projet anarchiste (…) entre les mains d’un gang ». A peine plus mesuré, l’écrivain et journaliste Pierre Assouline parle dans la revue Le Débat de « démagogie ambiante, qui consiste à dire aux gens : «Vous êtes des encyclopédistes si vous le voulez.» »

Les inventeurs de Wikipédia se moquent des critiques, ils croient en leur mission. C’est ce que ne cesse de répéter son cofondateur (en 2001), l’Américain Jimmy Wales : « Imaginez un monde où cha que individu peut accéder gratuitement à la totalité des connaissances de l’humanité. C’est ce que nous voulons faire. »

Ces accents prophétiques indisposent les savants. Ils maudissent ces électrons libres qui croient au darwinisme intellectuel plus qu’aux savoirs établis et ne respectent même pas le b.a.-ba du métier. « N ‘hésitez pas à être audacieux », recommande Wikipédia à ses contributeurs. « Tout n’a pas à être parfait du premi er coup » (puisque les articles que les internautes rédigent sont modifiables). On n’avait pas connu une telle mobilisation, une telle émotion du monde instruit depuis L’Encyclopédie de D’Alembert et Diderot (1772), accusée elle aussi de déposséder les « maîtres » de leur pouvoir. Ce parallèle invite à la prudence et au pragmatisme, plutôt qu’à la défense d’une corporation. Wikipédia est-elle fiable ? C’est pour l’internaute la seule question qui compte.

Contrairement à une idée répandue, la réponse est plutôt oui. Une étude de la revue Nature l’a comparée en 2005 à l ‘Encyclopædia Britannica. Sur quarante-deux sujets scientifiques retenus, Wikipédia avait commis 162 erreurs ou omissions, la Britannica 123.

En décembre 2007, Wikipédia a marqué un nouveau point contre ses détracteurs. Le magazine allemand Stern a publié les résultats d’une enquête portant sur cinquante articles piochés au hasard dans Wikipédia, version allemande, et dans l’édition en ligne de l’encyclopédie Brockhaus, dont l’accès est payant. Exactitude, clarté, exhaustivité, actualisation : le cabinet indépendant chargé de l’enquête a tout passé au crible. Dans 43 cas sur 50, Wikipédia l’a emporté.

Une étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT) confirme ce résultat. Elle montre qu’une obscénité introduite intentionnellement dans Wikipédia est « nettoyée » en moins de deux minutes par les wikipédiens. Ce qui ne veut pas dire que toutes les erreurs ou malveillances qui y figurent disparaissent aussi vite. En général, l’internaute de passage a intérêt à se méfier des articles récents, les moins retravaillés.

UNE NOUVELLE ÉCOLOGIE DE LA CONNAISSANCE

Wikipédia mène une guerre sans merci contre les provocateurs, les vandales et autres perturbateurs, qu’elle appelle les trolls. Un combat toujours recommencé dont sont chargés, chacun avec un rôle précis, les cadres bénévoles de Wikipédia, « administrateurs », « arbitres », « patrouilleurs » et « wikipompiers ». Injures, manipulations, publicités déguisées, propagande… rien n’est censé leur échapper. Les utilisateurs eux-mêmes sont invités à dénoncer ces hérésies, pour correction immédiate. Ici des liens politiques ajoutés, en pleine campagne municipale, à l’article sur Troyes. Là, dans la notice sur le hockey sur glace, « des modifications qui apparaîtront sensées au lecteur non averti ». Ailleurs des « blagues adolescentes ». La faute est souvent bénigne et involontaire, quelquefois révoltante et délibérée.

Au fur et à mesure que sa popularité augmentait, Wikipédia s’est dotée de règles plus strictes, d’outils de contrôle plus performants. Des articles ont été « gelés » par la Wikimedia Foundation, la tête de pont de la cyberencyclopédie en Floride : Hitler, Bush… Ils aimantaient trop les trolls.

Mieux, un WikiScanner permet aujourd’hui de repérer quel ordinateur a opéré une modification, donc à quelles fins. Wikipédia s’est ainsi aperçu qu’un employé de la municipalité de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) avait effacé de l’article consacré au maire, Patrick Balkany (UMP), certaines données désobligeantes.

Sous le feu des critiques et de la concurrence, Wikipédia évolue. Des projets d’encyclopédies contributives et gratuites voient le jour, dont les auteurs, à la différence de ceux de Wikipédia, sont des spécialistes dûment identifiés : Citizendium et Knol (Google), par exemple, aux Etats-Unis. Attentive à cette concurrence, la présidente de la Wikimedia Foundation, une agronome de 39 ans, la Française Florence Devouard, a annoncé que bientôt certains articles, considérés comme sûrs, ne seront plus modifiables.

La bataille continue pourtant de faire rage entre ceux qui accusent Wikipédia d’encourager les élèves et les étudiants à « copier-coller » et ceux qui saluent dans Wikipédia l’émergence d’une nouvelle écologie de la connaissance, à laquelle il vaut mieux préparer les jeunes générations plutôt que de diaboliser son succès.

Voir aussi:

Wikipédia le rêve de Diderot?
Marc Fernandez
Philosophie magazine
Avril 2007

Avec des textes écrits, corrigés et enrichis en permanence, et près de 350 millions de visiteurs par mois, l’encyclopédie en ligne Wikipédia est un succès mondial. Diderot y verrait-il la réalisation de son idéal de l’encyclopédie ? Un rapprochement osé, alors que sont remises en question la pertinence et la validité du savoir que diffuse cette oeuvre collective et collaborative.« Considérant la matière immense d’une encyclopédie, la seule chose qu’on aperçoive distinctement, c’est que ce ne peut être l’ouvrage d’un seul homme. […] Ouvrage qui ne s’exécutera que par une société de gens de lettres et d’artistes, épars, liés seulement par l’intérêt général du genre humain. […] Je les veux épars, parce qu’il n’y a aucune société subsistante d’où l’on puisse tirer toutes les connoissances dont on a besoin, et que, si l’on vouloit que l’ouvrage se fît toûjours et ne s’achevât jamais, il n’y auroit qu’à former une pareille société.  » (1) Tel était le rêve de la création intellectuelle par l’échange et l’utopie du savoir pour tous qui animait Diderot en 1751, quand paraissait le premier volume de son Encyclopédie publiée avec d’Alembert. Trois siècles plus tard, l’encyclopédie libre Wikipédia, avec des textes écrits, corrigés et enrichis en permanence par des internautes issus de toute «  la surface de la terre  », affiche la même ambition : «  Le but est de refléter de manière aussi exhaustive que possible l’ensemble du savoir académique.  » Et en illustration…, la couverture de l’Ency­clo­pédie de Diderot et d’Alembert ! Attirant chaque mois près de 350 millions de visiteurs, Wikipédia semble avoir réalisée cette «  société  » que le philosophe des Lumières appelait de ses voeux.
«  Wikipédia n’est pas une réalisation finie mais un processus perpétuellement en cours. En ce sens, c’est l’ency­clopédie la plus proche qui soit de ce que souhaitait Diderot  », soutient Jean-Noël Lafargue, contributeur régulier de Wikipédia. Denis Diderot, pour qui l’utopie du savoir résidait plus dans la mise en relation des idées et des hommes que dans l’ordre des raisons, utilisait déjà dans Le Rêve de d’Alembert la métaphore de l’araignée pour établir un parallèle entre sa toile et le savoir. Symbole de la communication entre le centre et la périphérie, l’image de la toile d’araignée, qui montre comment l’information parvient au cerveau central qui l’interprète, constitue pour lui la figure même de l’intelligence en action. Jean-François Bianco, spécialiste de l’Encyclopédie, a montré, dans un article «  Diderot a-t-il inventé le Web ?  » (2), comment, parlant de «  lignes  », de «  points  », de «  parcours  » et de «  liaisons  », Diderot élaborait son encyclopédie sur le modèle d’une toile qui se tisse, d’un réseau. Utilisant les possibilités théoriquement infinies d’Internet, Wikipédia oppose à la traditionnelle conception statique et figée de l’encyclopédie comme simple somme d’articles, un modèle dynamique de développement de la connaissance.
Au début de l’an 2000, en Floride, naît dans l’esprit de Jimmy Wales l’idée d’une encyclopédie d’un nouveau genre. «  Le mouvement du logiciel libre m’impressionnait, explique l’ancien courtier en bourse et patron du site Bomis.com, un moteur de recherche hébergeant des contenus de divertissement. Je voulais étendre ce concept au partage des connaissances et créer une encyclopédie gratuite, produite de manière collective par les internautes.  » Il choisit Larry Sanger, jeune docteur en philosophie, pour être rédacteur en chef et faire respecter la neutralité de point de vue, principe directeur du projet. L’encyclopédie en ligne Nupédia voit le jour, hébergée sur les serveurs de Bomis. Mais les contributions sont rares et la validation des textes par un groupe d’experts se révèle fastidieuse. Un an après son lancement, Nupédia compte à peine vingt-cinq textes finalisés.
On est en 2001, et un nouveau système de gestion de contenus de sites web, dont le logiciel est libre, fait fureur sur le Net : c’est le Wiki («  vite  » en hawaïen). La nouveauté ? Un site Wiki peut être modifié en permanence par ses visiteurs. Jimmy Wales et Larry Sanger décident alors de lancer Wikipédia, conçu à l’époque comme un réservoir d’articles pour Nupédia. Le succès est au rendez-vous. En quelques mois, les textes affluent, des groupes de «  wikipédiens  » se constituent dans le monde. En un an, le trafic est tel que l’encyclopédie doit se doter de serveurs dédiés. Jimmy Wales crée une fondation à but non lucratif, Wikimedia, à laquelle les internautes et les entreprises peuvent adresser leurs dons. En 2007, le budget atteindrait 6  millions de dollars !
Un succès qui donnerait le vertige à Diderot. Mais pas à Larry Sanger. Il quitte le projet, en 2002, quand Nupédia (validée par les experts) est abandonné au profit de Wikipédia. «  J’étais contre, et je le suis toujours, cette idée d’encyclopédie non validée par des experts. J’ai préféré partir pour tenter de créer mon propre projet, Citizendium  », explique ce professeur d’épistémologie à l’université de l’Ohio (lire encadré ci-dessous). Le désaccord porte sur le fondement idéologique même de Wikipédia : dans une société libre, les experts n’ont pas à monopoliser la parole. Chacun a un droit égal à l’expression, chacun a le droit de dire ce qu’il sait sur Wikipédia, pourvu qu’il présente ses opinions pour ce qu’elles sont ou que d’autres le fassent pour lui. Autant dire que, dans cette optique, «  le problème du contrôle par les experts est à relati­viser  », explique David Monniaux, enseignant en informatique à l’École nationale supérieure et membre du Conseil d’administration de Wikimédia France. D’abord, parce qu’une partie importante des contributions ne sont pas de nature à demander une expertise technique : « Nul besoin d’être un expert pour écrire que le président de la République française est élu au suffrage universel.  » Ensuite, parce qu’«  il paraît impossible que les rédacteurs de l’article “Arithmetical hierarchy” n’aient pas une certaine expertise en logique mathématique  », poursuit le chercheur.
Il n’empêche que, de par son concept, l’encyclopédie en ligne faite par tous et pour tous produit des erreurs et des articles subjectifs, voire est la proie de vandales. «  Certes, Wikipédia peut être corrigée n’importe quand par n’importe qui, rappelle Jean-Noël Lafargue. Le sérieux des contributeurs tient lieu d’expertise. Le principe est d’apporter au public une connaissance “banale”. Il ne s’agit pas d’éclairer le monde par des réflexions inédites ou des informations exclusives, mais de compiler le ou les points de vue significatifs sur un sujet, d’exposer les faits.  » Soit. Mais qu’en est-il des thèmes plus controversés ? L’expérience des lecteurs-contributeurs est souvent celle d’articles où les internautes s’affrontent à coup d’ajouts ou de restaurations de versions antérieures du texte lors de «  guerres éditoriales  ». Ce que critique Larry Sanger : «  Wikipédia est devenue une communauté virtuelle dirigée par un gang. Celui qui parle le plus fort finit par avoir raison.  » Wikipédia ne saurait en effet garantir une protection contre les erreurs ni même contre le sabotage. L’une des «  affaires  » les plus médiatisées concerne John Seigenthaler, journaliste et écrivain, dont un article insinuait, fin 2005, qu’il était impliqué dans les assassinats des frères Kennedy. Une «  erreur  » qui est restée en ligne plusieurs mois.
Pour limiter les dégâts et offrir des textes dont le contenu soit au plus près de la vérité, l’organisation de Wikipédia met peu à peu en place ses garde-fous. «  Les gens pensent qu’il n’y a pas de relecture, parce qu’il n’y a pas de comité scientifique. Ils se trompent. Les utilisateurs relisent en permanence l’encyclopédie. Et nous demandons aux rédacteurs de fournir le maximum de sources possibles afin de vérifier les informations  », explique Christophe Henner, salarié d’une entreprise de services, membre du conseil d’administration de Wikimédia France et contributeur régulier.
Par ailleurs, si tout le monde peut écrire dans l’encyclopédie, tous les participants ne sont pas dotés du même pouvoir. Il existe des grades : administrateur, arbitre, patrouilleur, pompier, etc. Chacun a un rôle bien défini. Les arbitres tranchent les conflits entre utilisateurs, les pa­trouil­leurs surveillent les dernières modi­fications dans les articles, tandis que les pompiers jouent les médiateurs. Des procédures de contrôle se mul­tiplient. Car «  Wikipédia s’est déve­loppée très vite  », souligne Florence Devouard. Elle a succédé à Jimmy Wales en 2006 et préside, depuis Clermont-Ferrand, la Wiki­media Foundation dont le siège est en Floride. «  Si, dans l’ensemble, tout se passe bien, il faut mainte­nant établir des mécanismes de déci­sion plus rapides et faire le ménage dans ­les contenus. Wikipédia doit cesser d’abriter une masse d’informations non significatives.  »
Le système est censé assurer le triomphe de l’objectivité, de la vérité, ou à tout le moins du consensus sur la futilité, les erreurs et les opinions partisanes. La véracité émergerait ainsi d’un autocontrôle de la communauté wikipédienne. La concurrence des idées conduirait à l’élimination progressive des erreurs. «  Comme si la vérité était au bout du temps, ironise la philosophe Barbara Cassin, auteur de Google-moi (3). Ce que les wikipédiens désignent sous le nom de “vérité” n’émerge jamais que de la “doxa”, de la simple opinion continue. Le projet me séduit, mais je suis déçue de n’y retrouver qu’une “opinionisation” du savoir. Le “tous” ne produit finalement que du quantitatif. La masse des opinions ne fait pas quelque chose qui excède l’opinion et qui soit proche de la connaissance. » Car, dans la multitude d’entrées de l’encyclopédie en ligne, on trouve peu d’articles de fond qui accompliraient un travail pédagogique ; la plupart se limite à des données. «  Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, fait remarquer Barbara Cassin, la connaissance était sous-tendue par un objectif politique et social. L’encyclopédie, c’est aussi une “paideia”, c’est-à-dire une formation, une éducation du peuple.  » Wikipédia, avec sa structure éclatée, se présente sans ordre ni sens de lecture, sans méthode d’accès réfléchie à la connaissance. On perd ici le sens étymologique de l’encyclopédie qui est celui d’un parcours formateur dans la connaissance, au profit d’une recherche immédiate d’information.
Une problématique que les wikipédiens eux-mêmes n’ignorent pas. Déjà, en décembre 2004, au sujet de ce que devrait être un article «  encyclopédique  », un des contributeurs, surnommé Caton, a affirmé, sans craindre l’ironie, qu’«  au fond, Wikipédia renseigne sur les oeuvres que Des­cartes a écrites comme on peut se ren­seigner sur des horaires de train  » (4) : « […] On peut très bien avoir beaucoup d’informations, et être néanmoins au degré zéro de la connaissance […]. C’est pourquoi le danger de toute encyclopédie est de sombrer dans l’insignifiance et le vide culturel. L’information pour l’information est l’opposé de l’instruction, du savoir et de l’amour de la connaissance.  » Le débat fait rage, y compris au sein de la communauté. Pour tenter d’y répondre, Wikimédia France organise, en octobre prochain, à la Cité des sciences et de l’indus­trie à Paris, un colloque «  Wikipédia et les experts  » (5). «  C’est un problème inextriquable, admet Barbara Cassin. Si l’on instaure un comité scientifique, on dénature l’instantanéité du projet. Malgré ses inconvénients, l’information qu’offre Wikipédia a cet avantage de ne pas être orpheline  : elle cite des sources, renvoie à des liens, etc. Si l’on s’en sert comme d’un point de départ qui nous permette de tirer un fil pour entamer une recherche, alors c’est parfait. Maintenant, est-ce qu’à partir de là, vous avez assez de matériau pour en faire un usage intelligent ? C’est une question qu’il leur faudra affronter pour poursuivre cette magnifique aventure.  »
Sans doute, l’enthousiasme de Christophe Henner, pour qui «  Wikipédia a dépassé tous les rêves de Diderot  », doit être mesuré. Des Lumières au Web, l’apparition d’un nouveau mode de communication pose toujours la même question : que modifie-t-il dans notre système de connaissance ? Sa capacité à «  changer la façon commune de penser  » définissait pour Diderot le critère ultime d’une «  bonne  » encyclopédie : «  L’ouvrage qui produira ce grand effet général, aura des défauts d’exécution ; j’y consens. Mais le plan et le fond en seront excellents. L’ouvrage qui n’opérera rien de pareil, sera mauvais. Quelque bien qu’on en puisse dire d’ailleurs ; l’éloge passera, et l’ouvrage tombera dans l’oubli.  »
Si Wikipédia ne change pas radicalement notre façon de penser, l’encyclopédie du XXIe siècle traduit certainement un changement du statut de la connaissance. L’accès au savoir passe désormais par une communauté de bénévoles, tous professeurs et élèves à la fois. La relation de maître à disciple, matrice historique de l’éducation, a disparu pour laisser place au partage universel du savoir à travers la libre communication. Au risque d’oublier parfois la formation du jugement critique, essentielle pour savoir s’orienter dans la masse des informations disponibles .

(1) Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, de Diderot et d’Alembert
(article « Encyclopédie », rédigé par Diderot). Tous les textes de l’Encyclopédie sont disponibles sur le site du projet « Analyse et traitement informatique de la langue française » (Atilf) du CNRS
(2) Article consultable sur le site « Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie »
(3) Google-moi : la deuxième mission de l’Amérique, de Barbara Cassin
(Albin Michel)
(4) Wikipédia : Quelle encyclopédie ?
(5) Colloque Wikipédia

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