Mai 68/40e: L’insécurité racontée aux enfants (What broken windows?)

Broken windowsEncore un carreau d’cassé, v’là l’vitrier qui passe Encore un carreau d’cassé, v’là l’vitrier d’passé … (Air connu)
Dans le cas où un carreau cassé n’est pas remplacé, tous les autres carreaux connaîtront le même sort. John Wilson et George Kelling (Théorie du carreau cassé)
La société est devenue d’abord plus tolérante vis-à-vis des déviances mineures. Nous sommes de plus en plus individualistes; le contrôle social s’est affaibli, on ne vit plus sous le regard d’une seule communauté comme autrefois. Et puis, l’opinion des parents sur la conduite de leurs enfants est devenue plus indulgente. Ils sont plus laxistes sur la morale quotidienne, et ce dans tous les milieux. (…) Pour être efficace, la réparation doit être immédiate. Or, dans les lycées, la norme veut que l’on ne répare les casiers abîmés qu’au troisième. Au prétexte que le coût unitaire est trop élevé. De même, tous les offices d’HLM ne sont pas convaincus de l’utilité des poubelles ignifugées ou des produits antitags. Sébastian Roché
Si la vitre d’un Abribus est brisée, nous savons que, le lendemain, l’Abribus tout entier sera dévasté. Et si on laisse traîner les choses, c’est l’armature métallique qui peut disparaître! (responsable de chez Jean-Claude Decaux)
N’est-on pas allé jusqu’à interpréter les tags qui maculaient les trains de banlieue comme « une revendication de vie », voire comme « une agression carnavalesque contre l’ordre établi »? Le Point
Le fait qu’une merde de chien soit ramassée par une motocrotte légitime à leurs yeux le préjudice. Puisqu’il y a des employés payés pour nettoyer, pourquoi se gêner ? J’ai même entendu des passants qui applaudissaient à l’initiative, en disant : « Au moins, ça donne du travail aux jeunes » ! La réponse technique est indolore – sauf pour les contribuables – mais elle esquive l’aspect civique et moral, alors qu’il s’agit tout de même d’apprendre la propreté. » On retrouve d’ailleurs le même syndrome de « délégation passive aux pouvoirs publics » dans la gestion des immeubles. (…) Preuve qu’en matière de comportement il n’y a pas de fatalité. C’est sans rechigner qu’au McDo 95 % des clients vident leurs plateaux. Par le jeu des effets d’entraînement. Et aussi parce que le personnel veille à ce que les sacs-poubelle ne soient jamais pleins. André Midol (patron d’une agence de conseil en maîtrise des comportements)
Hier, la concierge qui entretenait les escaliers était redoutée des locataires, qui s’efforçaient de ne pas trop lui alourdir la tâche. Aujourd’hui, le personnel de nettoyage est anonyme, personne ne se sent responsable des dégradations. Nous avons trop souvent affaire à des consommateurs de propreté et de sécurité qui nous appellent et nous demandent de régler les problèmes à leur place. Le soir, on appelle le commissariat parce qu’on n’ose pas dire à ses voisins de mettre des chaussons ! Pour être sûr que nous allons venir dans un immeuble où des gamins sont assis par terre à écouter de la musique, on nous dit qu’il y a un trafic de drogue ! Nous sommes d’accord pour lutter contre les incivilités, mais que les gens aient le courage de porter plainte. Après tout, les graffitis sont passibles d’une amende de 25 000 francs, l’injure raciste de 5 000 francs, les jets de détritus de 1 000 francs. Bertrand Michelin(policier)
Je passe moi-même beaucoup de temps dehors. J’encourage les gens à se prendre en charge. Beaucoup de marginaux se sont par exemple procuré des clés PTT pour entrer dans les halls, et les propriétaires laissent faire. La société dérape, car elle n’est pas capable de signifier suffisamment tôt des règles d’autorité aux plus jeunes. Les parents ne le font plus. Et les policiers le font trop tard. Commissaire Roland Maucourant (Paris, 18e)

Il était une fois l’insécurité inventée par un rapport de ministre de droite (Peyrrefitte, 1977).

Puis découverte par la gauche presque 20 ans plus tard (programme de Jospin 1995, avant le colloque de Villepinte 1997 : sécurité » comme « la première des libertés ») comme « investissement politique et incarnation de la proximité ou moyen de se distinguer des concurrents (Daniel Vaillant, Bruno Le Roux, Jean-Pierre Balduyck, Pierre Cardo, entre autres).

Reprise par les médias qui, également soucieux de « proximité », mettent leurs « faits divers » à la sauce « problèmes de société ».

Avec l’aide des « experts », de leurs sondages et de leurs « savoirs savants » dans les années 1990 (Sébastian Roché, qui popularise la théorie américaine du carreau cassé » ou les « incivilités ») ou des, des consultants (Alain Bauer qui démarche collectivités locales sur le marché de la sécurité).

Sans oublier les banlieues dites « sensibles » offrant, avec leurs émeutes régulière, leur validation des discours les plus pessimistes (« jeune d’origine étrangère, sans emploi, en échec scolaire et/ou délinquant »).

Alors que Le Monde des livres nous ressort une énième resucée du conte de l’insécurité par un énième sociologue (« La France a peur. Une histoire sociale de l’insécurité » , Laurent Bonelli, 2008) …

Petit retour, via un dossier du Point de 1997, sur les « cabines téléphoniques cassées, bacs à fleurs pillés, épaves de voitures calcinées ou injures », bien inconnues apparemment de nos belles âmes des beaux quartiers.

Cette « brutale remise en question » des « civilités admises comme normales dans tous les domaines de la vie quotidienne, qu’il s’agisse de l’hygiène ou du savoir-vivre, après plus de deux siècles d’apprentissage » (qui se souvient des panneaux « Ne pas cracher » du métro des années 50?).

Car, si la violence des classes dangereuses (y compris dans les écoles, voir les mutineries à répétition des lycées de Louis-le-Grand au XIXe siècle), n’a rien de nouveau, les chiffres têtus indiquent bien une diminution quantitative (moins fréquentes) mais une augmentation qualitative (mais plus graves) des violences ces dernières décennies.

Passant ainsi des violences armées aux insultes, menaces, et violence physique sans arme (regroupées sous le terme PC d’incivilités).

Et, coïncidence, sont passés par là Mai 68 (avec sa libéralisation des mœurs et son érosion des bases normatives de la société) mais aussi l’allongement de la scolarité (avec le collège unique, 1975) et l’ouverture des frontières et l’arrivée massive de jeunes non-européens (avec le regroupement familial, 1974), sur fond de chocs pétroliers (1973 comme punition pour la Guerre du Kippour, puis 1979 suite à la Révolution islamique de Khomeny) et avènement du chômage de masse

Extraits:

Ce sont des faits apparemment sans importance. Qui ne valent pas dix lignes dans les journaux. Qui ne méritent pas, croient leurs victimes, qu’on se déplace dans un commissariat. Ou qu’on saisisse un tribunal. A qui se plaindre de la gêne éprouvée devant un attroupement de gamins enkystés dans un hall d’immeuble ? A quoi bon signaler les vestiaires dégradés du club de foot ? Qui interpeller sur ces trottoirs transformés en patinoires, même dans les artères chics, par des déjections canines et autres crachats ?

Tags qui défigurent les façades ou les rames de métro, chiens menaçants et propriétaires irascibles, cyclistes qui slaloment sur les trottoirs, parkings malodorants, boîtes aux lettres abîmées, Digicode dévastés, Abribus déglingués, comportements agressifs, menaces gratuites ou injures obscènes, ce sont autant d’« actes d’incivilité », difficiles à dénombrer et même à définir, qui pourrissent la vie, créent un climat général de plus en plus délétère et contribuent à faire grimper d’un cran le sentiment d’insécurité.
Goujaterie, agressivité, injures, vandalisme – Les nouveaux « barbares»
Le Point
29/11/1997

Cela va du sans-gêne à l’agression mineure, de la goujaterie à la menace. On les appelle des « incivilités ». Un bien joli mot pour des comportements qui pourrissent la vie, nourrissant le sentiment d’insécurité et créant un climat délétère. Autant d’atteintes aux règles élémentaires de la vie sociale. Prémices d’une société « barbare » ? Enquête sur un phénomène qui inquiète.

Ce sont des faits apparemment sans importance. Qui ne valent pas dix lignes dans les journaux. Qui ne méritent pas, croient leurs victimes, qu’on se déplace dans un commissariat. Ou qu’on saisisse un tribunal. A qui se plaindre de la gêne éprouvée devant un attroupement de gamins enkystés dans un hall d’immeuble ? A quoi bon signaler les vestiaires dégradés du club de foot ? Qui interpeller sur ces trottoirs transformés en patinoires, même dans les artères chics, par des déjections canines et autres crachats ?

Tags qui défigurent les façades ou les rames de métro, chiens menaçants et propriétaires irascibles, cyclistes qui slaloment sur les trottoirs, parkings malodorants, boîtes aux lettres abîmées, Digicode dévastés, Abribus déglingués, comportements agressifs, menaces gratuites ou injures obscènes, ce sont autant d’« actes d’incivilité », difficiles à dénombrer et même à définir, qui pourrissent la vie, créent un climat général de plus en plus délétère et contribuent à faire grimper d’un cran le sentiment d’insécurité.

Actes d’incivilité ? Depuis quelque temps, le mot connaît une surprenante fortune. Vocable fourre-tout dont les politiques usent et abusent tant il permet d’aborder avec pudeur les sujets qui fâchent les électeurs. Mais qui a le mérite d’illustrer le glissement progressif d’une société en rupture avec les codes élémentaires de la vie sociale.

« On y prêtait peu attention parce que beaucoup d’incivilités ne relèvent pas du pénal et qu’elles intéressaient modérément la police, occupée à traquer les « vrais » délinquants, explique Sébastian Roché, un jeune sociologue grenoblois auteur de « La société incivile » (Seuil). Mais il n’est plus possible aujourd’hui, devant la montée de ces désordres qui menacent « l’ordre en public », d’ignorer que les mécanismes sociaux d’apprentissage du contrôle de soi et du respect mutuel se délitent. »

La faute à la crise, au chômage, à l’exclusion : on a longtemps minimisé, voire excusé, ces déviances ordinaires. Il importait surtout de dédramatiser les phénomènes de violence dans les quartiers défavorisés des grandes villes. N’est-on pas allé jusqu’à interpréter les tags qui maculaient les trains de banlieue comme « une revendication de vie », voire comme « une agression carnavalesque contre l’ordre établi » (sic) ? « L’explication économique arrange tout le monde, ironise Roché, malheureusement, elle est un peu courte. » « C’est un phénomène de société, pas un phénomène de pauvreté », renchérit Louis Dubouchet, un psychosociologue qui conseille plusieurs municipalités sur ce sujet. Une crise, en quelque sorte, de la « civilisation des moeurs » théorisée par l’historien Norbert Elias. Les civilités admises comme normales dans tous les domaines de la vie quotidienne, qu’il s’agisse de l’hygiène ou du savoir-vivre, sont brutalement remises en question après plus de deux siècles d’apprentissage.

Personne, bien sûr, n’oserait nier que, sous le poids de la pauvreté, le phénomène est plus voyant et plus aigu dans les banlieues défavorisées, mais c’est bel et bien la société tout entière qui s’est transformée. Comment ? « Elle est devenue d’abord plus tolérante vis-à-vis des déviances mineures, analyse Sébastian Roché. Nous sommes de plus en plus individualistes ; le contrôle social s’est affaibli, on ne vit plus sous le regard d’une seule communauté comme autrefois. Et puis, l’opinion des parents sur la conduite de leurs enfants est devenue plus indulgente. Ils sont plus laxistes sur la morale quotidienne, et ce dans tous les milieux. »

Le règne du « moi, je » a ainsi fait de tels ravages que tout le monde – élus locaux, sociologues, magistrats – s’en inquiète. Et voit dans ces petits coups de canif répétés portés au tissu social les prémices d’une société « barbare ». Même d’anciens soixante-huitards en sont ébranlés. « J’ai piqué l’autre jour un coup de gueule à la fac, s’énerve Armel Huet, 54 ans, professeur de sociologie à la faculté de Rennes et co-fondateur du Laboratoire de recherche en sciences sociales. Mes jeunes collègues ignorent les règles de la politesse élémentaire. Ils font leurs cours quand ça les arrange, sur les thèmes qui les intéressent. Même en 68 on respectait des règles de politesse pendant les conflits. La capacité à créer du lien social se dissout autant dans les universités que dans les banlieues. Comment voulez-vous que les jeunes, beurs ou pas, nous respectent si on ne les respecte pas ? »

Difficile, en effet, de faire la morale au gamin qui apostrophe méchamment la femme conducteur de bus – « Salope, t’as pas honte de faire ce métier ! » – quand il entend Marc Blondel injurier grossièrement Nicole Notat ! « Sur nos quatre lignes parisiennes, assure Evelyne Leloup, directrice du centre bus de Montrouge, les conducteurs se font aussi bien agresser par des ménagères que par des adolescents en rollers. Sur la ligne 38, un agent de maîtrise a reçu récemment un coup de genou d’un homme en costume trois-pièces et attaché-case qui refusait de payer sa place ! »

Longtemps, les personnes qui subissaient le plus ces incivilités – souvent les plus démunies – n’ont pas eu le choix : c’était soit quitter leur quartier, soit subir. Personne, ni parmi les magistrats ni parmi les policiers, ne se bousculait vraiment pour s’en préoccuper. Pas le temps, pas de moyens. Les effets de ces incivilités sont pourtant bien plus ravageurs que la délinquance « ordinaire ». Il est en effet prouvé qu’un rodéo nocturne perturbe plus durablement des dizaines de personnes qu’un crime passionnel. Que des cabines téléphoniques cassées, des bacs à fleurs pillés, des épaves de voitures calcinées ou des injures créent au moins autant de stress que les cambriolages. « Ce ne sont pas les risques les plus graves qui nourrissent le sentiment d’insécurité, écrit Jean-Paul Grémy, professeur en sciences humaines et sociales à la Sorbonne, dans une étude publiée ce mois-ci par l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure. Ce sont les transgressions mineures du « contrat social » qui sont le plus fortement ressenties par les citoyens. Les personnes qui mènent une vie « sans histoire » désirent pouvoir vivre en paix dans leur quartier, et souhaitent pour cela jouir de la protection des pouvoirs publics. »

Les Américains, les premiers, ont pris conscience de cette demande. Deux universitaires, John Wilson et George Kelling, l’ont imagée en parlant de la « théorie de la vitre brisée ». Elle pose le principe que, « dans le cas où une vitre brisée n’est pas remplacée, toutes les autres vitres connaîtront le même sort ». Comme un signal qu’il n’y a plus de loi commune, que personne ne se soucie de faire respecter l’ordre et, pis, que la voie est libre pour les délinquants. « Ce sentiment d’impunité est dévastateur pour les jeunes, reconnaît Louis Dubouchet. Ils croisent des adultes indifférents, voire peureux, qui préfèrent changer de trottoir plutôt que de les affronter. »

Le maire de New York, Rudolph Giuliani, a décidé, dès son élection en 1993, de lutter prioritairement contre tous ces délits mineurs. Pari – presque – gagné : leurs auteurs sont systématiquement interpellés, les graffitis rapidement effacés dans le métro et les resquilleurs traqués. Un système informatique permet de contrôler, commissariat par commissariat, l’évolution de la criminalité (voir page 74).

En France aussi – signe que les choses bougent – on commence à comptabiliser les actes d’incivilité, jusque-là mollement consignés sur les mains courantes des commissariats. Un système au nom évocateur – Torid, pour traitement par ordinateur des requêtes et informations diverses – a été mis en place dans le 8e arrondissement de Paris et devrait être étendu à tous les commissariats. « Un outil informatique, explique Bertrand Michelin, adjoint du sous-directeur de la police de proximité à la préfecture parisienne, qui permettra de mieux appréhender les incivilités et donc de lutter contre elles. Mais la réponse est complexe, car il s’agit d’un concept sociologique et non juridique. »

La plupart du temps, quand il s’agit de dégradations sur des lieux publics, la réponse est d’abord technique. Depuis plusieurs années, la RATP prend en charge instantanément toute rame dégradée. Celle-ci rejoint aussitôt la gare de nettoyage la plus proche. Une riposte coûteuse qui ne décourage pas forcément les tagueurs, mais rassure les voyageurs. Chez le spécialiste du mobilier urbain Jean-Claude Decaux, on réagit de même : « Si la vitre d’un Abribus est brisée, nous savons que, le lendemain, l’Abribus tout entier sera dévasté. Et si on laisse traîner les choses, c’est l’armature métallique qui peut disparaître ! » « Pour être efficace, confirme Sébastian Roché, la réparation doit être immédiate. Or, dans les lycées, la norme veut que l’on ne répare les casiers abîmés qu’au troisième. Au prétexte que le coût unitaire est trop élevé. De même, tous les offices d’HLM ne sont pas convaincus de l’utilité des poubelles ignifugées ou des produits antitags. »

Nécessaire, la seule réponse « technique » est toutefois largement insuffisante. D’autant qu’elle a parfois des effets pervers. André Midol, patron d’une agence de conseil en maîtrise des comportements, AM Interact, n’a de cesse de vitupérer la légèreté de ses concitoyens au sujet d’un problème très terre à terre, mais parfaitement irritant, les déjections canines. « Le fait qu’une merde de chien, dit-il, soit ramassée par une motocrotte légitime à leurs yeux le préjudice. Puisqu’il y a des employés payés pour nettoyer, pourquoi se gêner ? J’ai même entendu des passants qui applaudissaient à l’initiative, en disant : « Au moins, ça donne du travail aux jeunes » ! La réponse technique est indolore – sauf pour les contribuables – mais elle esquive l’aspect civique et moral, alors qu’il s’agit tout de même d’apprendre la propreté. » On retrouve d’ailleurs le même syndrome de « délégation passive aux pouvoirs publics » dans la gestion des immeubles. « Hier, la concierge qui entretenait les escaliers était redoutée des locataires, qui s’efforçaient de ne pas trop lui alourdir la tâche, renchérit le policier Bertrand Michelin. Aujourd’hui, le personnel de nettoyage est anonyme, personne ne se sent responsable des dégradations. Nous avons trop souvent affaire à des consommateurs de propreté et de sécurité qui nous appellent et nous demandent de régler les problèmes à leur place. Le soir, on appelle le commissariat parce qu’on n’ose pas dire à ses voisins de mettre des chaussons ! Pour être sûr que nous allons venir dans un immeuble où des gamins sont assis par terre à écouter de la musique, on nous dit qu’il y a un trafic de drogue ! Nous sommes d’accord pour lutter contre les incivilités, mais que les gens aient le courage de porter plainte. Après tout, les graffitis sont passibles d’une amende de 25 000 francs, l’injure raciste de 5 000 francs, les jets de détritus de 1 000 francs. »

En fait, les incivilités ne sont pas toujours faciles à réprimer pénalement. D’abord, parce qu’elles sont souvent anonymes : sur 100 dégradations d’espaces publics, 15 auteurs seulement sont connus. Ensuite, il n’existe pas toujours d’incrimination pénale. Exemple : l’occupation abusive des halls d’immeuble. Aucun règlement n’interdit à cinquante personnes de se réunir dans une entrée. « Pourquoi ne pas considérer l’occupation réitérée de halls d’immeuble par des non-résidants comme une infraction ? demande Thierry Virol, le président de l’office d’HLM de Montrouge, qui présentait la semaine dernière à ses collègues d’Ile-de-France un rapport sur les incivilités. Il faudrait garantir l’anonymat des plaignants qui ont peur des représailles. » « L’arrêté qu’a signé fin septembre le préfet de police sur  » l’interdiction de consommer de l’alcool en réunion » nous a bien aidés, explique pour sa part le commissaire Roland Maucourant, chargé du 18e arrondissement. Nous ne savions plus comment intervenir auprès de ces groupes, pas forcément de marginaux, mais qui encombrent certains carrefours, près des bistrots, sans avoir conscience d’attenter à la liberté des autres. »

Chaque jour, Roland Maucourant note sur un grand cahier bleu les doléances des habitants de son arrondissement, le plus touché par le chômage dans tout Paris. Ceux-ci l’appellent directement ou lui écrivent. Il a aussi son « réseau personnel », des membres d’associations de quartier, des commerçants. Toutes ces doléances forment un catalogue presque complet des incivilités ordinaires. Le paillasson qu’on enflamme, les tags sur la façade repeinte la veille, les toxicomanes en manque qui importunent les passants, les différends familiaux que l’on règle en public… Rien qui relève de Starsky et Hutch, mais autant de conflits qui demandent pas mal de doigté à la douzaine de policiers – sur 500 – qu’il a affectés à cette police routinière. « Je passe moi-même beaucoup de temps dehors, dit-il, j’encourage les gens à se prendre en charge. Beaucoup de marginaux se sont par exemple procuré des clés PTT pour entrer dans les halls, et les propriétaires laissent faire. La société dérape, car elle n’est pas capable de signifier suffisamment tôt des règles d’autorité aux plus jeunes. Les parents ne le font plus. Et les policiers le font trop tard. »

Restaurer des règles d’autorité, voire des règles tout court, c’est tout l’enjeu social de cette lutte contre les incivilités. « Un sujet encore tabou, estime André Midol. Nos élites ne sont pas toujours claires à ce sujet. Elles voudraient mesurer la vie sociale à l’aune de l’exercice des libertés individuelles. C’est impossible. En même temps, on ne sait pas gérer correctement des situations de « correction fraternelle ». On aboie ou on mord, on est incapable de réguler la vie sociale par la parole ou la sanction. »

Pourtant, tous ceux qui gèrent des espaces publics, qu’il s’agisse des dirigeants de sociétés de transport, des hypermarchés ou des maires, ont fini par évaluer les ravages du sentiment d’insécurité et commencé à prendre des mesures. « Les entreprises privées ont réagi plus vite que les services publics, commente André Midol. Parce que leur survie économique était en jeu. » Les responsables du parc Astérix lui ont ainsi demandé son aide pour résoudre le problème des bandes de jeunes de la banlieue parisienne qui s’agglutinent l’été aux portes du parc. Des règles du jeu ont été imposées, moyennant quoi ces jeunes sont bien accueillis. Mais, en cas de troubles, ils peuvent se voir « interdits de séjour » pendant un certain temps. « Preuve qu’en matière de comportement il n’y a pas de fatalité, ajoute Midol. C’est sans rechigner qu’au McDo 95 % des clients vident leurs plateaux. Par le jeu des effets d’entraînement. Et aussi parce que le personnel veille à ce que les sacs-poubelle ne soient jamais pleins. »

A l’hypermarché Géant-Casino de Toulouse-Le Mirail, des règles ont également été définies avec les jeunes du quartier. « Nous avons refusé de quitter le quartier, explique Luc Germain, directeur du magasin. Pour prouver que nous avions de la considération pour ses habitants, nous avons refait le magasin à neuf, voilà deux ans. Mais nous avons établi une discipline : un gamin qui crève un paquet de bonbons passe à la caisse. Nous avons aussi engagé des jeunes de la cité qui servent d’exemple, et plutôt que d’offrir un panneau de foot comme une association sportive me le demandait, je paie 5 000 francs par mois pour que les gamins me récupèrent les Caddie qui traînent. »

Associer les jeunes, mais aussi les adultes, à la lutte contre les incivilités, c’est ce que font de plus en plus de mairies (voir l’article de Philippe Descamps). La municipalité de Saint-Herblain, près de Nantes, a engagé depuis trois ans une campagne tous azimuts : auprès d’enfants de maternelle qu’on initie au respect d’un code à travers le judo, auprès d’adolescents qui s’exercent à des jeux de rôle avec des adultes, auprès de tous avec la publication d’un Journal de la civilité, etc.

« Plus on intervient tôt, plus on a des chances de s’épargner de vraies violences », veut croire Yves Grasset, sociologue de formation, chargé de la prévention dans les transports de Saint-Etienne, qu’il considère comme moins menacés que dans d’autres villes. Menaces, crachats à la figure, bris de vitres, bombes lacrymogènes ne sont pas, comme ailleurs, monnaie courante, mais il y a eu tout de même l’an dernier une épidémie d’incivilités suffisamment stressante pour que les responsables du réseau stéphanois s’affolent. Aussi, voilà trois mois, une vingtaine d’agents d’accueil de 23-25 ans ont été recrutés. Ils gèrent les sorties scolaires houleuses, la tenue dans les transports – pas de cigarette, pas de pieds sur les sièges, pas de cris intempestifs -, les clochards qui s’incrustent, etc. « Ce ne sont ni des gros bras ni des copains, explique Yves Grasset. Ils doivent respecter quelques règles de neutralité : habillés en vert aux couleurs du réseau, ils ne portent aucun signe religieux ostentatoire et ne doivent pas saluer leurs amis à la musulmane, la main sur le coeur. Ils ont appris à avoir un traitement visiblement égalitaire à l’égard des passagers, et à dialoguer sans s’énerver. » Résultat : une baisse de 50 % du vandalisme sur l’ensemble des lignes. « On voit aussi des adultes qui osent enfin blamer ouvertement des jeunes incorrects. »

Heureuse conséquence, car de « correspondants de nuit » en « agents d’ambiance », de « gardes verts » en « médiateurs sociaux », le risque est grand de voir confier la régulation de toute la vie sociale à des « pros ». « La délégation passive risque de mener à une impasse, analyse le psychosociologue Louis Dubouchet. Il faut refaire de la discipline urbaine en négociant avec les habitants des règles de fonctionnement, passibles de sanctions si elles ne sont pas respectées. » En quelque sorte, recréer du conflit… pour préserver la paix sociale.

Le plan anti-incivilités de Grenoble

Le « V.O. », comme on dit à Grenoble, pour parler du village olympique, créé au moment des J.O. d’hiver de 1968, n’est pas dépourvu de charme. Certes, les constructions en béton y sont denses, mais c’est aussi une cité-jardin décorée en son temps par des artistes du monde entier. La population y est socialement mélangée et il y a une vraie vie associative. Pourtant, le malaise ne cesse de grandir : un collège incendié, trop de jeunes désoeuvrés, trop de dégradations… Résultat : les plus aisés de ses habitants s’en vont et le V.O. se paupérise.

Ainsi fait-il partie de ces quartiers dans lesquels la municipalité teste sa politique pour faire reculer les incivilités qui ont coûté 2,2 millions aux contribuables grenoblois en 1996. L’équipe municipale, de « gauche plurielle », vient en effet de lancer une vaste campagne – « T’as vu ta ville ! » – diffusée par voie d’affiches et expliquée dans 13 000 plaquettes distribuées aux Grenoblois. « Nous voulons restaurer l’autorité publique, mais notre réponse se veut civique, sans alimenter les fantasmes », explique Jean-Michel Rougemont, conseiller municipal chargé de la sécurité.

Dix-huit « médiateurs sociaux » du V.O. font partie de ce plan anti-incivilités. « A nous d’aider à résoudre ces petits conflits de voisinage que les institutions classiques ne prennent pas en charge, souligne Françoise, gestionnaire au CNRS. C’est pour éviter d’appeler toujours la police. » Françoise et ses amis, tous bénévoles, se sont formés en s’entraînant au cours de jeux de rôle à résoudre des conflits ordinaires.

Dans le nouveau dispositif qu’elle met en place, la ville a également prévu une demi-douzaine de « gardes verts » qui circulent dans les parcs et jardins depuis juin dernier. Par ailleurs, des « correspondants de nuit », chargés d’assurer une permanence nocturne, sont actuellement recrutés par la régie de quartier de l’Arlequin (1 700 logements). A noter : les locataires et les propriétaires participeront au financement de l’opération, à raison de 10 francs par mois. « Il ne s’agit pas de milices privées, insiste Jean-Michel Rougemont, mais d’équipes de gens équilibrés ayant un fort pouvoir de persuasion. Nous avons d’ailleurs lancé cette campagne en accord avec l’Education nationale, la police et le parquet. » « Nous ne pouvons pas rester dans notre tour d’ivoire, renchérit Xavier Richaud, le nouveau procureur de la République. La politique pénale se fait aussi sur le terrain, avec différents partenaires. » Avec des « médiateurs pénaux », par exemple, comme ceux de l’association Aide, information aux victimes (AIV), créée en 1983. Non seulement ils accompagnent dans leurs démarches ceux qui veulent porter plainte, mais ils organisent également des médiations avec les auteurs des incivilités pour que leurs victimes obtiennent réparation. « La répression n’a de sens, analyse Daniel Jullian, le directeur d’AIV, que si l’on recherche la réparation intelligente en responsabilisant tout le monde. » Philippe Descamps (à Grenoble)

Des chiens indélicats

Avis aux possesseurs inciviques de chiens indélicats : Jean Tiberi a récemment annoncé au Conseil de Paris qu’il était décidé désormais à faire verbaliser. A peine une centaine de procès-verbaux, à 1 000 francs l’amende, sont en effet dressés chaque année, alors que le traitement des déjections canines coûte entre 60 et 100 millions par an. Toutefois, dans un premier temps, les propriétaires goujats qui accepteront un « rendez-vous civique » (!) auprès des services de propreté de la Ville se verront retirer leur PV…

D’autres élus y sont allés de leur proposition : le conseiller PS Bertrand Bret a proposé la distribution de « sachets hygiéniques » à l’abord de certains lieux publics tandis que l’élue verte Marine Billard demandait une taxation sur les chiens. Autant de mesures qu’il sera difficile à faire accepter à certains. « Mais, Madame, mon chien est copropriétaire ! » s’est ainsi vu répondre une Parisienne qui admonestait calmement sa voisine parce que son chien arrosait copieusement les parterres de leur immeuble commun…

Le blues des chauffeurs de bus

De Mulhouse à Dunkerque, de Nancy à Tourcoing, les machinistes ont le blues. Une rage lasse devant une violence routinière. Et les agressions les plus mal vécues ne sont pas toujours les plus dures physiquement. « Le voyageur qui monte sans les regarder comme s’ils étaient transparents, ils ne le supportent plus », explique Evelyne Leloup, qui gère au centre de Montrouge 480 chauffeurs de bus et 180 lignes, principalement de banlieue. Il n’empêche : ils ne se sont pas davantage habitués aux jets de pierres, aux mesures de représailles, aux battes de base-ball menaçantes, etc. « Le plus dur à supporter, c’est l’aléatoire, il y a des accalmies, et puis, soudain, des bouffées d’incidents, des actes gratuits incompréhensibles. Leur problème, c’est : « comment faire appliquer la règle ? ». Exemple : les chiens sont interdits à moins qu’ils ne soient dans des sacs. Si cinq gars montent avec un pitbull, que doit faire le chauffeur ? Les faire descendre au risque de se faire massacrer ? Nous avons donc décidé de travailler sur le règlement et sur le comportement des machinistes. » Le 21 octobre, au cours d’un colloque sur la violence organisé à la Sorbonne par l’Institut européen de cindyniques, Evelyne Leloup annonçait une expérience originale : un ethnologue, Patrick Declerc, spécialiste des exclus du métro et connaisseur des ghettos américains, va coopérer avec les chauffeurs de deux lignes de banlieue, la 119 et la 199, « pour leur apprendre à gérer des situations conflictuelles et à négocier avec la clientèle une réglementation acceptable par tous ».

Voir aussi:

Critique
« La France a peur » : généalogie de l' »insécurité »
Luc Bronner
Le Monde Des Livres
28.02.08

La France a peur », disait le présentateur du journal télévisé, Roger Gicquel, en 1976, après le meurtre de Philippe Bertrand, 8 ans, tué par Patrick Henry. Trente ans plus tard, il n’y a plus de doutes sur le caractère insécure de la société française. La France a peur tous les soirs : « Délinquance des mineurs », « récidivistes », « criminels sexuels », « zones de non-droit », « violences urbaines », « émeutes »… Le champ lexical policier a définitivement envahi l’actualité.

Quittant la sphère des seuls « faits divers », l’insécurité est devenue l’enjeu central de la présidentielle de 2002, puis le socle sur lequel Nicolas Sarkozy a construit son élection en 2007. Mais limiter le mouvement à la seule figure de l’ancien ministre de l’intérieur serait réducteur. Car, au-delà de la tactique électorale d’un homme politique, c’est la quasi-totalité des acteurs de la vie intellectuelle qui ont progressivement basculé d’une analyse sociale vers une grille de lecture sécuritaire. Laquelle a ensuite justifié la focalisation des pouvoirs publics sur les réponses répressives.

Chercheur en sciences politiques, Laurent Bonelli ouvre la boîte noire de l' »insécurité », parcourant les chemins par lesquels ce sujet est devenu un tel enjeu politique, médiatique et social. Déconstruire « ce qui va de soi », raconter la naissance d’un « problème social » : un travail de généalogiste, au fond, qui retrace l’émergence de la doxa sécuritaire dans l’opinion au cours des trois dernières décennies.

Bonelli ne s’inscrit dans aucune théorie du complot, selon laquelle ce mouvement serait la conséquence d’une « invention » ou de la « manifestation du talon de fer sous lequel les dominants écraseraient les dominés ». Bien plus efficacement, il s’essaie à un décryptage clinique des « dynamiques », pas forcément pensées ou voulues, selon lui, qui ont conduit à l’irruption de l’insécurité dans le débat public.

L’histoire de cette évolution n’est évidemment pas linéaire. Dans l’appréhension des déviances ou des désordres, le chercheur souligne qu’un premier basculement a eu lieu à la fin des années 1980 avec le passage d’une analyse globale (urbanisme, développement social, insertion des jeunes) à une lecture centrée sur la responsabilité individuelle. Cette évolution, qui déborde largement les questions de délinquance, a offert un cadre idéologique propice.

S’ajoute un second facteur : la mise en avant du « sentiment d’insécurité », notamment à travers le rapport du Comité d’études sur la violence, la criminalité et la délinquance, présidé par Alain Peyrefitte (1977). « Le glissement de la « délinquance » à l' »insécurité » élargit le spectre des faits sociaux considérés, et autorise l’investissement politique. Ce ne sont plus désormais seulement les crimes ou les délits qui vont être pris en compte, mais également – et surtout – le « sentiment d’insécurité » », écrit le chercheur.

Une de ses hypothèses est que les sondages ont joué un rôle déterminant : l’insécurité devenant une expression récurrente de l' »opinion », elle aurait quitté le strict terrain policier pour devenir politique.

Or, dans un contexte de désaffection des classes populaires vis-à-vis des partis traditionnels, cette thématique possédait une vertu magique aux yeux des élites politiques : incarner la proximité. Et donc constituer un « investissement politique » efficace, offrant à des élus locaux de droite et de gauche (Daniel Vaillant, Bruno Le Roux, Jean-Pierre Balduyck, Pierre Cardo, entre autres) la possibilité de se différencier de leurs concurrents.

Dans l’histoire de ce déplacement, l’exemple du PS est éclairant. Laurent Bonelli rappelle qu’avant les années 1990 on n’évoquait pas le sujet au sein du parti. Aucune mention, par exemple, dans La Lettre à tous les Français, de François Mitterrand, pour la campagne présidentielle de 1988. La rupture intervient en 1995 avec l’inscription d’un chapitre « Garantir la sécurité » dans le programme de Lionel Jospin. Elle débouche sur un véritable « aggiornamento » lors du colloque de Villepinte, en 1997, où la sécurité devient « la première des libertés » – très loin du corpus idéologique traditionnel de la gauche.

La transformation ne touche pas que la sphère politique. Les médias, bien sûr, également soucieux de se placer dans un registre de « proximité », tendent à transformer les « faits divers » en « problèmes de société ».

« SAVOIRS SAVANTS »
Mais dans cette conversion sécuritaire, surtout, des « experts » vont jouer un rôle décisif, dans les années 1990 en particulier, en apportant des « savoirs savants ». A l’image de Sébastian Roché, régulièrement interrogé dans les médias, des universitaires popularisent des concepts comme la « théorie de la vitre brisée » ou la lutte contre les « incivilités ». De leur côté, des consultants comme Alain Bauer se positionnent sur le marché de la sécurité en proposant leur expertise aux collectivités locales.

Dans l’histoire de la diffusion de la doctrine sécuritaire, les banlieues dites « sensibles » ont joué un rôle déterminant, offrant toujours plus de raisons de s’inquiéter, validant les discours les plus pessimistes. « Si l’ouvrier indiscipliné ou le pauvre ont longtemps été des figures types des perturbateurs de l’ordre social, c’est aujourd’hui cette fraction de la jeunesse sans affectation sociale, souvent représentée sous les traits du « jeune d’origine étrangère, sans emploi, en échec scolaire et/ou délinquant », qui focalise l’attention », constate Bonelli. Les émeutes de l’automne 2005 ont encore renforcé cette lecture.

Ces mécanismes conjugués n’ont évidemment pas fabriqué l’insécurité. Mais ils ont porté cette thématique, lui donnant un écho social considérable. Avec une conséquence, insuffisamment analysée : le renforcement continu, sous les gouvernements de droite comme de gauche, des outils de répression dans leur dimension législative (durcissement du code pénal, par exemple) ou politique (accroissement des budgets consacrés à la sécurité) censés « juguler les effets les plus visibles de la désorganisation et de la démoralisation des milieux populaires ».

Laurent Bonelli n’évite pas toujours le piège du chercheur qui, souhaitant déconstruire un phénomène social, tend parfois à en réduire l’importance, voire à le nier. Son constat n’en reste pas moins pertinent : « Les efforts des uns pour assurer l’ordre sont détruits par l’organisation du désordre des existences voulues par d’autres. Qu’on le veuille ou non, sécurité et sécurité existentielle sont indissociables. »

Dans le contexte actuel, cette thèse sera sans doute jugée trop radicale ou dépassée. Mais, après deux décennies d’application, il est temps de juger le paradigme sécuritaire sur ses actes. Les politiques de répression ont-elles amélioré la situation ?

« La France a peur. Une histoire sociale de l’insécurité » de Laurent Bonelli. La Découverte, 418 p., 25 €.

Un commentaire pour Mai 68/40e: L’insécurité racontée aux enfants (What broken windows?)

  1. jcdurbant dit :

    Comme en 68 !

    Une vieille haine se réveille et se déchaîne comme jamais. Cette haine puise dans les ressorts conservateurs et ne vise qu’à affaiblir – bonne chance ! – l’un des syndicats les plus réformateurs, oui, vous avez bien lu, un syndicat authentiquement réformateur : mais au bénéfice des salariés ! Au fond, cette haine porte un nom qui brûle leurs lèvres à tous. Aidons-les à l’avouer : une haine de classe. Qu’ils le sachent, nous ne sommes pas de la leur !

    http://www.humanite.fr/ce-quaffiche-revele-605114

    L’arbitraire des princes de l’Etat policier et du CAC 40 …

    Depuis novembre 2015 et la proclamation de l’état d’urgence, l’Etat de la régression sociale et de la matraque a brutalement accéléré sa décomposition. Sa soumission à un capital piaffant d’impatience de pouvoir exploiter et jeter n’importe qui, quand et comme ça lui chante, est radicalement décomplexée. Le nombre de celles et ceux qui, se battant sans courber l’échine pour leur dignité, leur avenir, ou tout simplement leur quotidien, peuvent être traînés devant les tribunaux, traités comme des terroristes et, à l’image des Goodyear, condamnés à de la prison ferme, ne cesse de croître. Au même rythme ont progressé les violences policières les plus méthodiques.

    La jeunesse étudiante et lycéenne en fait les frais depuis plusieurs semaines, à un niveau de répression proprement insoutenable. Les 300 et quelques arrestations lors de la manifestation du 29 novembre à République contre la COP 21 étaient bien un avant-goût. Depuis le 17 mars et l’expulsion violente d’un groupe d’étudiants de l’université Tolbiac, chaque journée de mobilisation des jeunes occasionne un crescendo dans les gazages, les matraquages et les interpellations. Quelle honteuse hypocrisie quand Bernard Cazeneuve se dit «choqué» de la violence par laquelle un jeune de 15 ans, du lycée Bergson à Paris, avait été le 24 mars tabassé par trois policiers surarmés. Le 5 avril, ce sont encore plus de 130 lycéens, gazés et matraqués par des CRS et policiers en civil, qui ont été interpellés avant même d’arriver à la manifestation prévue à Bastille l’après-midi. Quant à ce 14 avril, le nombre de casques, de tonfas, de gazeuses et de boucliers destinés à enfermer le cortège parisien pourtant pacifique était tellement important, un drone couvrant carrément la zone, que des passants ont demandé si c’était… une manifestation de policiers. La liste est longue, et le procédé n’est pas seulement parisien. Nantes, Rennes, Lyon, Strasbourg, Montpellier, Rouen, Caen, Grenoble, Toulouse, etc. l’ont également subi. Et, bien sûr, les grévistes de Mayotte.

    Combien de crânes ouverts et autres blessures graves, d’hospitalisations comme de points de suture, de tirs de flash-balls, d’insultes, de menaces, d’arrestations jusque devant les lycées, de gardes à vue et de procès, avant que nous ne cessions de tolérer cela ? Combien de Malik Oussekine, combien de Rémi Fraisse finiront-ils par s’autoriser, combien d’Amine Bentounsi, de Zyed Benna, de Bouna Traoré et de violences policières quotidiennes dans les quartiers populaires surviendront encore si nous ne mettons pas un terme à cette mécanique aussi sinistre qu’indigne ? Une telle violence exprime bel et bien l’infini mépris à l’égard de ces jeunes que François Hollande avait prétendu mettre au cœur de son mandat. C’est ce pouvoir qui matraque la jeunesse qui est aussi faible et apeuré que méprisable. Il tremble devant elle, car sa radicalité n’est pas contrôlable. Il sait que la colère et la solidarité des jeunes contre ce qui n’offre que désespoir, misère et régression, grandissent. Il n’a pas oublié l’influence déterminante qu’elles et ils peuvent avoir sur l’ensemble des travailleurs. La façon incroyablement violente dont les CRS ont «accueilli» les étudiants venus rencontrer les cheminots à la gare Saint-Lazare mardi 12 avril, et arrêté arbitrairement l’un d’entre eux, illustre avec éloquence sa hantise à l’égard de toute jonction des étudiants et des salariés.

    Alors que des politiciens, jusque dans les rangs du PS, veulent aller jusqu’à dissoudre Nuit debout, le gouvernement, profitant de l’ambiance entretenue par un black-out aussi complet que complice de la part des grands médias, lâche ainsi quelques miettes d’un côté tout en laissant, de l’autre, se succéder des journées saute-mouton qui, à elles seules, l’impressionnent peu. En tout cas, bien moins que cette jeunesse déterminée qu’il cherche, à l’orée des vacances scolaires, à briser par la force.

    Laisser la matraque impunie, c’est porter aussi une immense responsabilité. La condamnation de cette violence récurrente devrait être sans appel ; or, on est encore bien en deçà du nécessaire à l’échelle nationale. Les prises de position locales, lorsqu’elles existent, de partis, syndicats, associations en tout genre, ou encore au sein de corporations comme les enseignants et universitaires, restent largement insuffisantes à ce jour pour briser l’omertà. Il n’y a rien à relativiser ni à nuancer. Il est grand temps de se déshabituer de ce qui n’a aucune justification possible, sinon l’arbitraire des princes de l’Etat policier et du CAC 40. Il est grand temps qu’avec les étudiants, les lycéens, les travailleurs qui se battent non seulement contre un projet de loi inique, mais de plus en plus aussi pour une vie qui ne soit pas une simple survie, nous fassions masse pour y mettre fin.

    Premiers signataires: Jean-Claude Amara Droits devant!Ludivine Bantignyhistorienne, université de RouenEmmanuel Barotphilosophe, université Jean-Jaurès-Mirail de Toulouse Eric Beynelporte-parole de l’union syndicale SolidairesFrançoise BomanmédecinMartine Boudet anthropologue, enseignante, Toulouse Alima Boumediene-Thiery avocate Houria Bouteldja Parti des indigènes de la République (PIR) Manuel Cervera-Marzal politiste, université Paris-DiderotPierre Cours-Salies sociologue, université Paris-VIII Thomas Coutrot économiste, porte-parole d’Attac Alexis Cukier philosophe, université de Strasbourg, CGT Ferc-SUP François Cusset historien et écrivain, université Paris-Ouest-Nanterre Laurence De Cockhistorienne et enseignante, ParisChristine Delphysociologue, CNRSCédric Durandéconomiste, université Paris-XIIISimon Duteilunion locale SUD-Solidaires Saint-Denis, «On bloque tout»Patrick Farbiaz Sortir du colonialismeEric Fassinsociologue, université Paris-VIIIBernard Friot sociologue et économiste, université Paris-OuestIsabelle Garo philosophe et enseignante, ParisCécile Gondard-Lalanneporte-parole de Solidaires Nacira Guénif sciences de l’éducation, université Paris-VIIIEric Hazanéditeur Razmig Keucheyan sociologue, université Paris-IV-Sorbonne Stathis Kouvelakis philosophe, King’s College London Olivier Le Cour Grandmaisonuniversité d’Evry-Val-d’Essonne Jérôme Leroy écrivainFrédéric Lordonéconomiste et philosophe, CNRSMichael Löwydirecteur de recherches émérite au CNRSBernard Mezzadri anthropologue, université d’Avignon et des Pays de VaucluseBénédicteMonville-De Cecco conseillère régionale Ile-de-France, EE-LV Olivier Neveuxhistorien d’art, université Lumière-Lyon-IIWilly Pelletier sociologue, université de Picardie Jean-François Pellissier co-porte-parole d’Ensemble!, conseiller régional 2010- 2015 Irène Pereiraphilosophe, université de CréteilPaul B. Preciadocommissaire à la Documenta 14, Kassel-Athènes Nathalie Quintane écrivaine Théo Roumier Appel de syndicalistes «On bloque tout» Guillaume Sibertin-Blanc philosophe, université Jean-Jaurès-Mirail de Toulouse Patrick Silberstein éditeur, Aubervilliers Siné dessinateur Rémy Toulouse éditeurEnzo Traversohistorien, Cornell University Jérôme Valluypolitiste, université Panthéon-Sorbonne Nicolas Vieillescazes éditeur Rémi Virgili CGT-Finances publiques FlorenceWeber sociologue, Ecole normale supérieure Karel Yon sociologue, CNRSPhilippe Zarka astrophysicien, CNRS …

    http://www.liberation.fr/debats/2016/04/20/un-pouvoir-qui-matraque-la-jeunesse-est-faible-et-meprisable_1447507

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