Les habitants de Taïti ont conservé dans sa pureté la plus ancienne religion de la terre. Voltaire (Correspondance, le 11 juin 1774)
We are stardust We are golden And we’ve got to get ourselves Back to the garden Joni Mitchell (Woodstock, 1970)
Tahiti, vahinés, tamouré …
Amour libre, nudité, bronzage …
Et si ces images de base de la révolution sexuelle et de l’hédonisme des années 60 étaient parties d’un vaste malentendu, voire d’une mystification?
Du moins si l’on en croit, à l’approche du 40e anniversaire de mai 68, cet intrigant ouvrage de 2004 de l’anthropologue Serge Tcherkézoff sur les premiers contacts entre les Polynésiens et les Occidentaux (« Tahiti – 1768. Jeunes filles en pleurs. La face cachée des premiers contacts et la naissance du mythe occidental: 1595-1928 »).
Tout part ainsi de la méprise et de la surinterprétation érotique, par un Bougainville ébahi, d’une stratégie défensive des Tahitiens, échaudés par un premier contact musclé quelques mois plus tôt avec l’Anglais Samuel Wallis.
Vite amplifiées par son traducteur anglais puis par notre Voltaire national, les offrandes de jeunes filles à tous les Cook et La Pérouse qui suivent (en réalité des stratégies, préexistantes dans les guerres locales ou avec les chefs sacrés, d’alliances avec des êtres puissants supposés envoyés des dieux) finissent par apparaitre comme une permissivité particulière accordée aux jeunes filles non mariées, voire les rituels d’une sorte de religion d’amour d’un nouvel Eden ou d’une « Nouvelle Cythère ».
Avant leur extension à l’ensemble de la Polynésie et leur reprise par nos Loti et Gauguin, et enfin, beaucoup plus près de nous, Hollywood.
Sans oublier, via les ouvrages de certains anthropologues engagés comme la mère du culturalisme Margaret Mead (« Adolescence à Samoa et Mœurs et sexualité en Océanie », 1928), leur consécration universitaire avec le mythe d’une sexualité libre et heureuse à la Wilhelm Reich de l’avant-garde libertaire des années 1920-1930.
Pour finir, avec les surfeurs et hippies des années 60 et 70, à la démocratisation actuelle du bronzage (plus ou moins intégral) et des vacances balnéaires dans les « paradis tropicaux »…
Le mythe occidental de la Polynésie, si prégnant encore dans l’imaginaire touristique actuel, doit beaucoup à Bougainville et au récit de sa brève escale à Tahiti (du 4 au 15 avril 1768), dans le Voyage autour du monde, par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L’Étoile, publié en 1771. Serge Tcherkézoff (1), anthropologue et directeur d’études à l’EHESS, a mené une véritable enquête policière à partir des divers journaux de bord britanniques et français pour comprendre ce qui s’est réellement passé lors des premiers contacts entre Tahitiens et Européens. Son texte, très clair, tient en haleine le lecteur de bout en bout. L’ouvrage bénéficie d’une présentation très soignée et il faut féliciter l’éditeur tahitien pour son travail.
La thèse de l’auteur est claire: Bougainville n’a pas compris les mœurs tahitiennes et s’est livré à une surinterprétation érotique des offrandes sexuelles présentées par les Tahitiens aux Français. Si, à l’évidence, des jeunes filles sont livrées en public à l’appétit sexuel des officiers et marins, il ne s’agit en aucun cas d’un rite local révélant une liberté totale vis-à-vis de l’amour physique. Cette méprise explique que les Français se croient arrivés au Jardin d’Éden. En fait, La Boudeuse et l’Étoile arrivent dix mois après l’escale de Samuel Wallis. Lors de ce premier contact entre l’Europe et Tahiti, les choses se passent mal et les Tahitiens, se rappelant des canonnades meurtrières, savent les pouvoirs extraordinaires de ces étrangers. Les accoupler avec de jeunes Tahitiennes est la première stratégie élaborée par les autochtones pour leur prendre une partie de leur pouvoir, et cela n’a rien à voir avec un quelconque culte local de l’amour et du plaisir. Le sous-titre proustien du livre «Jeunes filles en pleurs» évoque les larmes versées par ces vierges livrées aux Français. Le passage de Bougainville se situe alors dans un entre-deux: après les premiers contacts violents et avant le commerce sexuel, systématisé par la suite.
La méprise de Bougainville va être amplifiée à Londres dans les années 1771-1773 par John Hawkesworth, écrivain de métier, qui publie le récit de Bougainville en anglais en amplifiant l’indécence des mœurs tahitiennes. Par ailleurs, dans une sorte de surenchère littéraire, il récupère les notes de Cook et de Banks — un jeune aristocrate membre de l’expédition de Cook —, que lui confie l’Amirauté, et rédige le «récit de Cook», en forçant le trait sur la sexualité et en s’éloignant notablement des idées de Cook. Au final, on se retrouve avec un texte qui reprend les idées de Bougainville en les grossissant. Voltaire, en 1775, popularise le thème de l’amour libre. Le mythe prend alors son essor, jusqu’à nos jours, par l’intermédiaire du cinéma hollywoodien notamment.
Mais là ne s’arrête pas la mystification et les bornes chronologiques de son ouvrage nous le démontrent: 1595, la rencontre de Mendana avec les habitants des îles Marquises, c’est-à-dire la première fois que des Polynésiens et des Européens sont en contact; 1928, la sortie de l’ouvrage de Margaret Mead, Coming of Age in Samoa (Adolescence à Samoa et Mœurs et sexualité en Océanie), qui redonne de la vigueur au mythe polynésien en expliquant que les adolescent(e)s à Samoa ont une sexualité libre et heureuse. Serge Tcherkézoff montre comment ce livre va servir l’avant-garde libertaire des années 1920-1930. Ainsi, face au puritanisme ambiant, les peuples qui, croit-on, ont une approche «naturelle» de la sexualité deviennent des sortes de modèles pour certains anthropologues engagés. Citons Edward Handy, Bronislaw Malinowski, Bengt Danielson et surtout Margaret Mead, que Serge Tcherkézoff accable en pointant ses faiblesses méthodologiques et sa méconnaissance profonde de la Polynésie. Son fameux ouvrage est sévèrement critiqué, alors qu’il fut abondamment utilisé par Wilhelm Reich et devint emblématique de l’école américaine d’anthropologie culturelle. Il faut attendre les années 1970 pour que les premières interrogations sur la mystification polynésienne apparaissent dans le champ intellectuel.
L’exemple de cette mystification polynésienne nous révèle de la sorte le poids des modèles interprétatifs dans l’observation des faits culturels. Elle nous montre aussi comment, dans l’horreur raciste des siècles antérieurs, un peuple a pu partiellement échapper à la stigmatisation et servir au découpage de l’espace Pacifique, élaboré par Dumont d’Urville en 1832, qui invente la Mélanésie, peuplée de Nègres s’opposant aux Polynésiens, race valorisée. Et c’est probablement par les Polynésiens d’Hawaii, avec le personnage du nageur-surfer incarné par Duke Kahanamoku, que le bronzage devient une marque positive chez les Blancs à partir des années 1920 et un élément fondamental des vacances balnéaires.
Jean-Christophe GAY
TCHERKÉZOFF S., 2004, Tahiti – 1768. Jeunes filles en pleurs. La face cachée des premiers contacts et la naissance du mythe occidental (1595-1928). Pirae: Au vent des Iles, 532 p., ISBN: 2-909790-29-0.