Mai 68/40e: Le grand malentendu de la révolution sexuelle (Looking back on the great free love swindle)

Parau na te Varua ino (Words of the Devil, Paul Gauguin, 1892)

Tahiti travel poster
Mutiny on the Bounty (1962)
Woodstock skinny-dipping (1969)
Les habitants de Taïti ont conservé dans sa pureté la plus ancienne religion de la terre. Voltaire (Correspondance, le 11 juin 1774)
We are stardust We are golden And we’ve got to get ourselves Back to the garden Joni Mitchell (Woodstock, 1970)

Tahiti, vahinés, tamouré …

Amour libre, nudité, bronzage …

Et si ces images de base de la révolution sexuelle et de l’hédonisme des années 60 étaient parties d’un vaste malentendu, voire d’une mystification?

Du moins si l’on en croit, à l’approche du 40e anniversaire de mai 68, cet intrigant ouvrage de 2004 de l’anthropologue Serge Tcherkézoff sur les premiers contacts entre les Polynésiens et les Occidentaux (« Tahiti – 1768. Jeunes filles en pleurs. La face cachée des premiers contacts et la naissance du mythe occidental: 1595-1928 »).

Tout part ainsi de la méprise et de la surinterprétation érotique, par un Bougainville ébahi, d’une stratégie défensive des Tahitiens, échaudés par un premier contact musclé quelques mois plus tôt avec l’Anglais Samuel Wallis.

Vite amplifiées par son traducteur anglais puis par notre Voltaire national, les offrandes de jeunes filles à tous les Cook et La Pérouse qui suivent (en réalité des stratégies, préexistantes dans les guerres locales ou avec les chefs sacrés, d’alliances avec des êtres puissants supposés envoyés des dieux) finissent par apparaitre comme une permissivité particulière accordée aux jeunes filles non mariées, voire les rituels d’une sorte de religion d’amour d’un nouvel Eden ou d’une « Nouvelle Cythère ».

Avant leur extension à l’ensemble de la Polynésie et leur reprise par nos Loti et Gauguin, et enfin, beaucoup plus près de nous, Hollywood.

Sans oublier, via les ouvrages de certains anthropologues engagés comme la mère du culturalisme Margaret Mead (« Adolescence à Samoa et Mœurs et sexualité en Océanie », 1928), leur consécration universitaire avec le mythe d’une sexualité libre et heureuse à la Wilhelm Reich de l’avant-garde libertaire des années 1920-1930.

Pour finir, avec les surfeurs et hippies des années 60 et 70, à la démocratisation actuelle du bronzage (plus ou moins intégral) et des vacances balnéaires dans les « paradis tropicaux »…

Histoire d’une mystification

Le mythe occidental de la Polynésie, si prégnant encore dans l’imaginaire touristique actuel, doit beaucoup à Bougainville et au récit de sa brève escale à Tahiti (du 4 au 15 avril 1768), dans le Voyage autour du monde, par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L’Étoile, publié en 1771. Serge Tcherkézoff (1), anthropologue et directeur d’études à l’EHESS, a mené une véritable enquête policière à partir des divers journaux de bord britanniques et français pour comprendre ce qui s’est réellement passé lors des premiers contacts entre Tahitiens et Européens. Son texte, très clair, tient en haleine le lecteur de bout en bout. L’ouvrage bénéficie d’une présentation très soignée et il faut féliciter l’éditeur tahitien pour son travail.

La thèse de l’auteur est claire: Bougainville n’a pas compris les mœurs tahitiennes et s’est livré à une surinterprétation érotique des offrandes sexuelles présentées par les Tahitiens aux Français. Si, à l’évidence, des jeunes filles sont livrées en public à l’appétit sexuel des officiers et marins, il ne s’agit en aucun cas d’un rite local révélant une liberté totale vis-à-vis de l’amour physique. Cette méprise explique que les Français se croient arrivés au Jardin d’Éden. En fait, La Boudeuse et l’Étoile arrivent dix mois après l’escale de Samuel Wallis. Lors de ce premier contact entre l’Europe et Tahiti, les choses se passent mal et les Tahitiens, se rappelant des canonnades meurtrières, savent les pouvoirs extraordinaires de ces étrangers. Les accoupler avec de jeunes Tahitiennes est la première stratégie élaborée par les autochtones pour leur prendre une partie de leur pouvoir, et cela n’a rien à voir avec un quelconque culte local de l’amour et du plaisir. Le sous-titre proustien du livre «Jeunes filles en pleurs» évoque les larmes versées par ces vierges livrées aux Français. Le passage de Bougainville se situe alors dans un entre-deux: après les premiers contacts violents et avant le commerce sexuel, systématisé par la suite.

La méprise de Bougainville va être amplifiée à Londres dans les années 1771-1773 par John Hawkesworth, écrivain de métier, qui publie le récit de Bougainville en anglais en amplifiant l’indécence des mœurs tahitiennes. Par ailleurs, dans une sorte de surenchère littéraire, il récupère les notes de Cook et de Banks — un jeune aristocrate membre de l’expédition de Cook —, que lui confie l’Amirauté, et rédige le «récit de Cook», en forçant le trait sur la sexualité et en s’éloignant notablement des idées de Cook. Au final, on se retrouve avec un texte qui reprend les idées de Bougainville en les grossissant. Voltaire, en 1775, popularise le thème de l’amour libre. Le mythe prend alors son essor, jusqu’à nos jours, par l’intermédiaire du cinéma hollywoodien notamment.

Mais là ne s’arrête pas la mystification et les bornes chronologiques de son ouvrage nous le démontrent: 1595, la rencontre de Mendana avec les habitants des îles Marquises, c’est-à-dire la première fois que des Polynésiens et des Européens sont en contact; 1928, la sortie de l’ouvrage de Margaret Mead, Coming of Age in Samoa (Adolescence à Samoa et Mœurs et sexualité en Océanie), qui redonne de la vigueur au mythe polynésien en expliquant que les adolescent(e)s à Samoa ont une sexualité libre et heureuse. Serge Tcherkézoff montre comment ce livre va servir l’avant-garde libertaire des années 1920-1930. Ainsi, face au puritanisme ambiant, les peuples qui, croit-on, ont une approche «naturelle» de la sexualité deviennent des sortes de modèles pour certains anthropologues engagés. Citons Edward Handy, Bronislaw Malinowski, Bengt Danielson et surtout Margaret Mead, que Serge Tcherkézoff accable en pointant ses faiblesses méthodologiques et sa méconnaissance profonde de la Polynésie. Son fameux ouvrage est sévèrement critiqué, alors qu’il fut abondamment utilisé par Wilhelm Reich et devint emblématique de l’école américaine d’anthropologie culturelle. Il faut attendre les années 1970 pour que les premières interrogations sur la mystification polynésienne apparaissent dans le champ intellectuel.

L’exemple de cette mystification polynésienne nous révèle de la sorte le poids des modèles interprétatifs dans l’observation des faits culturels. Elle nous montre aussi comment, dans l’horreur raciste des siècles antérieurs, un peuple a pu partiellement échapper à la stigmatisation et servir au découpage de l’espace Pacifique, élaboré par Dumont d’Urville en 1832, qui invente la Mélanésie, peuplée de Nègres s’opposant aux Polynésiens, race valorisée. Et c’est probablement par les Polynésiens d’Hawaii, avec le personnage du nageur-surfer incarné par Duke Kahanamoku, que le bronzage devient une marque positive chez les Blancs à partir des années 1920 et un élément fondamental des vacances balnéaires.

Jean-Christophe GAY

TCHERKÉZOFF S., 2004, Tahiti – 1768. Jeunes filles en pleurs. La face cachée des premiers contacts et la naissance du mythe occidental (1595-1928). Pirae: Au vent des Iles, 532 p., ISBN: 2-909790-29-0.

One Response to Mai 68/40e: Le grand malentendu de la révolution sexuelle (Looking back on the great free love swindle)

  1. jcdurbant dit :

    Life’s not easy as a Paul Gauguin fan. You are on the defensive too much to be effusive. Gauguin was both a syphilitic paedophile and an artist more important than Van Gogh. See the problem? Foul man, fine artist. Some say our knowledge of the former should change our opinion on the latter. Others, myself among them, think otherwise. The trouble we aesthetes have, though, is that in Gauguin’s case – just like Van Gogh’s – his life was so dramatic it’s hard not to read the biography on to the art. Indeed, much of the power of his most famous works – the Polynesian-babe paintings – derives from our uncomfortable knowledge of the context they were created in. Although rendered innocent and unerotic, these brown-skinned nudes were more than just Gauguin’s models; they were his sex slaves, too. Feminists have justifiably given the Parisian a good hammering down the years. After dumping his wife and five kids, Gauguin upped sticks to Martinique, Brittany, Arles (where he spent nine notorious weeks with van Gogh in 1888), and finally the South Pacific islands of Tahiti and Hiva Oa. He took three native brides – aged 13, 14 and 14, for those keeping score – infecting them and countless other local girls with syphilis. He always maintained there were deep-rooted ideological reasons for his emigration, that he was quitting decadent Paris for a purer life in a fecund South Seas paradise, but one wonders how pure things really were in the hut he christened La Maison du Jouir (“The House of Orgasm”). In short, posterity has Gauguin down as a sinner, and his posthumous punishment is a lack of exposure. The forthcoming retrospective at Tate Modern is the UK’s first major Gauguin show in 50 years. (…) With his patches of strong, undiluted colour, it was but a small step to Matisse – and the rest, as they say, is art history. But how sincere were Gauguin’s claims of taking painting to a higher realm? Many peers distrusted an ex-stockbroker who had turned to art only in his late twenties. “He’s not a seer, he’s a schemer,” one-time mentor Camille Pissarro railed, arguing that Gauguin never really lost his capitalist streak; that with his paintings of sun-soaked islands, Gauguin was just cashing in on the Parisian bourgeoisie’s fondness for all things “other”. As its title, Gauguin: Maker of Myth, suggests, the Tate show will tackle this charge head-on. Far from revealing any deep truth, were Gauguin’s images of the South Pacific really just contrived, faux-exotic picture postcards? The case for the prosecution is strong – take Noa Noa, his journal about life on Tahiti. The occult local legends it relates were actually lifted from a Dutch ethnographer’s accounts of the 1830s. Likewise, his renderings of “Polynesian” statuary were largely inventions, inspired by photographs of South-East Asian art he brought from France. Gauguin had never been a stranger to mythologising, of course. Part of our perception of Van Gogh as a mad, tortured genius stems from Gauguin’s tales of their troubled weeks together in Arles – most notably that of the Dutchman “charging at” him menacingly, “razor in hand”. And Gauguin was a fine self-mythologiser, too. As a self-portrait such as 1889’s Christ in the Garden of Olives exemplifies, he even embraced the role of Christ: martyr for a better type of art that no one else grasped. So, was he a fraud? The romantic in me likes to think not. Besides, moving for good to a hut halfway around the world isn’t really the sort of thing you do lightly. If he was deceiving anyone with his idyllic island pictures, it was most probably himself. To Gauguin’s disbelief, Tahiti wasn’t the “august land” he claimed or had expected – there were too many French missionaries for that. In some paintings, one senses another dark truth surfacing, too: that however hard he tried to “go native”, Gauguin always felt like an outsider, unable to share in the islanders’ profound mysteries. Consider The Ancestors of Tehamana (a portrait of his wife, wearing a high-necked missionary dress). Tehamana sits in front of a frieze that depicts the alien combination of a Buddhist idol, indecipherable glyphs and two evil spirits. She smiles at us, sort of, with all the enigma of a Polynesian Mona Lisa. Beneath the Westernised clothing, and in all but the sexual sense, it seems Gauguin found her impenetrable. His pioneering work with colour and form make the Tate retrospective long overdue. Along with Cézanne, Gauguin must rank as one of the two fathers of modern art, and one hopes he’ll now re-emerge – with characteristic brilliance – from his Dutch sidekick’s shadow.

    Alastair Smart

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