Rwanda: La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration

Hutus celebrate Operation Turquoise (June 94)Accueil triomphal de l’Opération Turquoise… par les génocidaires houtous!

Cherchez l’erreur!

Pour ceux qui ne seraient pas tout à fait satisfaits de la toute récente tentative du chef de notre diplomatie d’enterrer le dossier de l’attitude de la France pendant le génocide rwandais d’il y a 14 ans …

Petit retour sur une tribune du chercheur Dominique Franche, l’auteur particulièrement éclairant d’une « Généalogie du génocide rwandais, qui, à l’occasion de la dixième commémoration de la catastrophe, avait tenté lui aussi de demander des comptes

Extrait :

Il faut donc le répéter avec force: sans le soutien de la France, le génocide des Tutsi et le massacre des Hutu qui refusaient le racisme n’auraient pas eu lieu. Car l’aide militaire française a donné aux organisateurs du génocide l’élément essentiel qui leur aurait manqué : le temps. Entre l’attaque du Front patriotique rwandais, composé pour l’essentiel d’exilés tutsis dont le président Habyarimana refusait le retour, et l’attentat du 6 avril 1994 qui servit de prétexte au déclenchement du génocide, trois ans et demi s’écoulèrent, qui furent mis à profit pour constituer les milices, diffuser la propagande raciste et dresser les listes des victimes, au vu et au su de nos militaires et de nos diplomates.

Bien plus, pendant la boucherie, la Banque de France et la BNP-Paris ont procuré des moyens financiers au gouvernement génocidaire, des armes ont été livrées, et des responsables rwandais ont été reçus à Paris au plus haut niveau. À la fin du génocide, l’opération pseudo humanitaire  » Turquoise  » a permis d’exfiltrer les criminels, dont bon nombre vivent tranquillement en France.

Faut-il être complice de génocide pour faire carrière ?
Dominique Franche (1), historien.
L’Humanité
Le 14 avril 2004

Telle est la question que m’a posée une citoyenne ordinaire en découvrant le degré d’implication de la France dans le génocide rwandais de 1994. Réaction excessive de sa part ? Qu’on en juge. Non seulement aucun des hauts fonctionnaires et officiers supérieurs qui ont orienté le jugement de François Mitterrand ou exécuté ses ordres concernant le Rwanda n’a été inquiété, mais tous ont poursuivi de brillantes carrières. Deux exemples parmi d’autres. Bruno Delaye, à l’époque conseiller pour l’Afrique à la présidence de la République ? Devenu notre ambassadeur au Mexique, puis notre directeur général de la coopération internationale et du développement, titulaire des ordres du mérite et de la Légion d’honneur. Le colonel Tauzin, alias Thibaut, qui s’illustra sur le terrain et défendit publiquement le gouvernement rwandais génocidaire en 1994 ? Promu général.

Rien là que de très banal. On a fini par juger un Maurice Papon, plus de cinquante ans après certains de ses crimes – pas pour sa responsabilité dans l’assassinat de plus de 200 Algériens à Paris, la nuit du 17 octobre 1961, alors qu’il était préfet. Mais combien d’autres coulent une paisible et honorable retraite après de brillants parcours professionnels ? A-t-on jamais demandé des comptes aux responsables politiques et militaires du massacre de 80 000 personnes à Madagascar en 1947 ? Qui a seulement entendu mentionner le génocide des Bamiléké du Cameroun, perpétré au tournant des années soixante ? Ce fut pourtant un corps expéditionnaire français, envoyé par le général de Gaulle, qui extermina plusieurs centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. Ainsi de Gaulle a-t-il montré la voie à François Mitterrand, dont le journaliste Patrick de Saint-Exupéry a rapporté le propos tenu pendant que les chiens dévoraient encore les cadavres mutilés des Tutsi :  » Dans ces pays-là, un génocide c’est pas trop important.  » L’expérience l’avait prouvé.

Toutefois, la dixième commémoration du génocide semble avoir fissuré la chape de silence scellée en 1998 par la mission d’information parlementaire sur les opérations militaires menées par la France, d’autres pays et l’ONU au Rwanda entre 1990 et 1994. Son président, le mitterrandien Paul Quilès, avait pourtant bien verrouillé : sachant pertinemment que les journalistes n’auraient pas le temps de lire les quatre volumes de conclusions et d’annexes, sa présentation orale exonérait la France de toute responsabilité, pendant qu’un député de droite, et de fin de banquet, en rajoutait dans la réhabilitation de l’honneur national bafoué. Néanmoins, le rapport concédait  » erreurs d’appréciation  » et autres  » dysfonctionnements institutionnels « . Les annexes, elles, recélaient une petite mine pour le connaisseur qui prenait le temps de les lire. Rien de bien dangereux cependant.

Mais voici que Patrick de Saint-Exupéry sort un grand livre, haletant, bouleversant, qui met en cause la responsabilité du gouvernement français dans le génocide : l’Inavouable. La France au Rwanda (Éditions les Arènes). Voici qu’une commission d’enquête citoyenne (voir http://www.enquete-citoyenne-rwanda.org) récapitule les informations glanées au fil du temps, et que le réalisateur Georges Kapler montre des témoignages de rescapés et de bourreaux qui accablent certains militaires français. Voici que le président rwandais accuse publiquement la France, après l’avoir ménagée pendant dix ans. Il y a de nouveau le feu à la maison. Pour sauver l’honneur de la mitterrandie, Quilès et Lang montent au front, soutenus par Juppé, ministre des Affaires étrangères en 1994, et par Michèle Alliot-Marie, qu’insupporte la mise en cause de ses pioupious. L’UMP et le PS fraternisent en cette défense et illustration de notre politique africaine, qui gangrène la République depuis si longtemps.

Il faut donc le répéter avec force : sans le soutien de la France, le génocide des Tutsi et le massacre des Hutu qui refusaient le racisme n’auraient pas eu lieu. Car l’aide militaire française a donné aux organisateurs du génocide l’élément essentiel qui leur aurait manqué : le temps. Entre l’attaque du Front patriotique rwandais, composé pour l’essentiel d’exilés tutsis dont le président Habyarimana refusait le retour, et l’attentat du 6 avril 1994 qui servit de prétexte au déclenchement du génocide, trois ans et demi s’écoulèrent, qui furent mis à profit pour constituer les milices, diffuser la propagande raciste et dresser les listes des victimes, au vu et au su de nos militaires et de nos diplomates.

Bien plus, pendant la boucherie, la Banque de France et la BNP-Paris ont procuré des moyens financiers au gouvernement génocidaire, des armes ont été livrées, et des responsables rwandais ont été reçus à Paris au plus haut niveau. À la fin du génocide, l’opération pseudo humanitaire  » Turquoise  » a permis d’exfiltrer les criminels, dont bon nombre vivent tranquillement en France. Ce ne sont là que quelques éléments du dossier, et pas les plus graves.

Erreurs de jugement, incompétence, lâcheté et bêtise d’agents et de responsables de l’État mal formés n’excusent pas les crimes. Les Papon d’aujourd’hui doivent s’expliquer et être jugés pour leur complicité, active ou passive, qu’il s’agisse de la tragédie rwandaise ou de l’utilisation du travail forcé par la compagnie Total en Birmanie.

Que faut-il pour réclamer les explications qui nous sont dues, en vertu de l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen :  » La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration  » ? Que faut-il donc pour que l’opinion se mobilise ? que les victimes soient blanches ? Si les citoyens ne réclament pas à leurs élus l’application de ce droit, ils se font complices et acceptent l’assassinat de la République.

Dernier livre : Généalogie du génocide rwandais, Editions Tribord (à paraître le 20 avril).

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