Violences de masse: Le génocide commence dans les têtes (Looking back at the frightening normality of war criminals)

Shoah par ballesLes psychiatres qui étudièrent les accusés de Nuremberg préférèrent souvent ne pas rendre publiques leurs conclusions. Personne à l’époque n’était prêt à entendre que ces hommes n’étaient pas des monstres, et par là même encore plus terrifiants au vu de l’ampleur de leurs crimes. (…) Le criminel nazi n’a pas grand-chose à voir avec l’intellectuel raffiné et pervers nourri de Sade et de Georges Bataille montré dans les Bienveillantes. Marc Semo
Les images violentes accroissent (…) la vulnérabilité des enfants à la violence des groupes dans la mesure où ceux qui les ont vues éprouvent de sensations, des émotions et des états du corps difficiles à maîtriser et donc angoissants, et qu’ils sont donc particulièrement tentés d’adopter les repères que leur propose leur groupe d’appartenance, voire le leader de ce groupe. Serge Tisseron

« Enchaînements sociaux et psychologiques », « fonctionnaires sans histoire », « bureaucrates exemplaires ou policiers braves pères de famille », « pression du groupe », « peur de passer pour un tire-au-flanc », « travail à la chaîne mené ‘par devoir’ et sans états d’âme », « conditionnement d’une décennie » …

Nouvelle confirmation, avec la traduction en français du livre de l’historien allemand Harald Welzer sur les meurtriers de masse (« Les Exécuteurs. Des hommes normaux aux meurtriers de masse »), du véritable travestissement, voire de la trahison de la vérité historique et donc des victimes de la folie totalitaire que constitue le roman couronné par le prix Goncourt de l’an dernier, ”Les Bienveillantes” de l’auteur franco-américain Jonathan Littell.

Mais aussi de la part du conditionnement et de la brutalisation lente et progressive des esprits que supposent de telles conduites.

Ce qui n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, les analyses d’un psychologue comme Serge Tisseron sur l’effet de vulnérabilisation accrue des enfants ou adolescents par rapport aux chefs de bande et aux comportements d’imitation que peut produire le déluge d’images et d’incitations à la violence des jeux vidéo sur nos enfants …

Extraits :

Les crimes de masse commis dans ce que l’on a appelé «la Shoah par balle» en Ukraine sont différents, mais à certains égards encore plus terribles que ceux de l’extermination industrielle des chambres à gaz. Les tueurs sont directement au contact, voient les nuques ou les yeux des victimes et sont éclaboussés de sang ou de cervelle. Des camarades des autres unités viennent sur les remblais regarder les tueries et les fosses qui se remplissent. C’est un travail à la chaîne mené «par devoir» et sans états d’âme après parfois quelques hésitations initiales.

En fait, tout cela aurait été impossible s’il n’y avait eu d’abord le conditionnement d’une décennie de régime nazi, où les valeurs traditionnelles ne demeurent valables que pour le «nous» – c’est-à-dire les aryens – et non plus pour les autres, «les Juifs» notamment, vilipendés comme «parasites du peuple allemand». Le génocide commence dans les têtes avec la stigmatisation d’un groupe, puis l’exclusion, puis la confiscation de ses biens. Le déclassement de «l’autre» s’accompagne de l’anoblissement du «nous», qui devient «un collectif de profiteurs». L’enchaînement est implacable. «C’est une affaire de degré et non de principe», et tuer «devient un acte socialement intégré».

Livres
La vie de bourreaux
Histoire. Harald Welzer analyse les mécanismes menant au crime de masse.
Marc Semo
Libération
Le 10 janvier 2008
Harald Welzer Les Exécuteurs. Des hommes normaux aux meurtriers de masse Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, Gallimard, 354 pp., 22 euros.

Les bourreaux ne parlent guère, et surtout ils n’ont rien à dire. «Ils sont juste capables de se percevoir comme les victimes d’une tâche que semblent leur dicter les circonstances historiques», note Harald Welzer, directeur du Centre de la recherche pour la mémoire historique d’Essen, évoquant «l’effrayante normalité» des criminels de guerre nazis. C’était vrai au plus haut niveau comme parmi les exécutants. On le savait déjà. Les psychiatres qui étudièrent les accusés de Nuremberg préférèrent souvent ne pas rendre publiques leurs conclusions. Personne à l’époque n’était prêt à entendre que ces hommes n’étaient pas des monstres, et par là même encore plus terrifiants au vu de l’ampleur de leurs crimes.

Dans les années 60, lors du procès d’Adolf Eichmann, qui fut le maître d’œuvre de la solution finale, la philosophe Hannah Arendt avait évoqué, dans une formule depuis galvaudée, «la banalité du mal». L’accusé lui-même clamait : «Je ne suis pas le monstre qu’on a fait de moi, je suis victime d’une erreur de raisonnement.» C’est sur ce point fondamental et encore obscur malgré l’abondance des études consacrées au sujet que se concentre ce livre : par quels enchaînements sociaux et psychologiques des fonctionnaires sans histoire, des bureaucrates exemplaires ou des policiers braves pères de famille basculent dans le crime de masse ? Le criminel nazi n’a pas grand-chose à voir avec l’intellectuel raffiné et pervers nourri de Sade et de Georges Bataille montré dans les Bienveillantes.

Etudes.

«Dans la foule innombrable de ceux qui ont préparé et pratiqué l’extermination, le pourcentage de personnes perturbées est estimé entre 5 et 10 %, ce qui n’a rien de spectaculaire comparé aux données de la société actuelle», écrit Welzer, relevant de surcroît que, «longtemps après avoir perpétré ce qu’ils ont estimé judicieux de faire, ils n’ont pas souffert, du moins de façon statistiquement significative, d’insomnies, de dépressions, d’états d’angoisse à la différence de leurs victimes survivantes». L’auteur a repris l’abondante littérature psychiatrique sur les cas des grands criminels de guerre, tels les commandants des camps d’Auschwitz et Treblinka. Sa recherche se nourrit aussi des nombreuses études menées par des psychologues, notamment américains, sur le suivisme et le conformisme de groupe. Mais, surtout, Harald Welzer a dépouillé les actes des instructions judiciaires menées tardivement – et sans conviction – dans les années 60 en République fédérale allemande, notamment à l’encontre des bataillons de police qui participaient aux côtés des Einsatzgruppen aux massacres des Juifs au fur et à mesure de l’avancée nazie. Pour la plupart il s’agissait de simples policiers mobilisés, et ces procédures ont en général abouti à des non-lieux. Ce riche matériel d’actes judiciaires a déjà été utilisé par des historiens, comme Christopher Browning dans son magistral Des hommes ordinaires, le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne (Tallandier, «Texto»), qui vient d’être réédité en poche.

Entrés pour la plupart dans la police avant le nazisme, ils n’étaient pas des SS. Les crimes de masse commis dans ce que l’on a appelé «la Shoah par balle» en Ukraine sont différents, mais à certains égards encore plus terribles que ceux de l’extermination industrielle des chambres à gaz. Les tueurs sont directement au contact, voient les nuques ou les yeux des victimes et sont éclaboussés de sang ou de cervelle. Des camarades des autres unités viennent sur les remblais regarder les tueries et les fosses qui se remplissent. C’est un travail à la chaîne mené «par devoir» et sans états d’âme après parfois quelques hésitations initiales. «Il n’y a pas un seul cas attesté où quelqu’un qui aurait refusé de participer à une exécution aurait eu à en subir des conséquences personnelles graves», souligne Harald Welzer. La pression du groupe et la peur de passer pour un tire-au-flanc sont les plus fortes, même pour ceux que ces tueries, notamment celles d’enfants, dégoûtaient.

«Rompre les rangs, adopter un comportement non conformiste était simplement au-dessus de leurs forces : ils trouvaient plus facile de tirer», remarque pour sa part Christopher Browning. En fait, tout cela aurait été impossible s’il n’y avait eu d’abord le conditionnement d’une décennie de régime nazi, où les valeurs traditionnelles ne demeurent valables que pour le «nous» – c’est-à-dire les aryens – et non plus pour les autres, «les Juifs» notamment, vilipendés comme «parasites du peuple allemand». Le génocide commence dans les têtes avec la stigmatisation d’un groupe, puis l’exclusion, puis la confiscation de ses biens. Le déclassement de «l’autre» s’accompagne de l’anoblissement du «nous», qui devient «un collectif de profiteurs». L’enchaînement est implacable. «C’est une affaire de degré et non de principe», et tuer «devient un acte socialement intégré».

«Personnage»

L’un des intérêts du livre de Welzer est aussi de ne pas s’arrêter à l’Allemagne nazie et de montrer que la même logique implacable se retrouve par exemple dans un génocide de masse où chacun manie la machette, comme au Rwanda, ou dans l’ex-Yougoslavie.

A propos du massacre à Srebrenica de 8 000 musulmans bosniaques par les forces serbes en juillet 1995, il analyse les dépositions de Drazen Erdemovic, membre d’un peloton d’exécution, qui fut le premier condamné par le Tribunal pénal international de La Haye pour ce crime. «Dans sa façon de construire son personnage, il représente le type quasi idéal de l’exécuteur tel qu’il apparaît sans cesse au long de cette recherche», écrit Welzer. Soi-disant opposé intérieurement à la violence, et «a fortiori au meurtre, il finit suite à des circonstances fâcheuses auxquelles il ne peut rien par porter l’uniforme d’une unité par malheur affectée à des exécutions de masse contre lesquelles il ne peut rien faire individuellement». Erdemovic montra quelques remords. Les criminels nazis jugés dans l’après-guerre n’en avaient pas.

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