Bruckner: Ce qui reste de la religion quand on a tout oublié (PC gone mad)

CharlieBrownRacistLe monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles (…) parce qu’elles ont été isolées les unes des autres et que livrées à elles-mêmes elles dérivent sans fin. Chesterton

Suite à l’interdiction en France des soupes au cochon pour SDF, petit retour sur un entretien de Pascal Bruckner au journal québecois Le Devoir (à l’occasion de la sortie de La Tyrannie de la pénitence en novembre dernier).

Où il souligne les paradoxes de cette société déchristinanisée empêtrée dans la culpabilité et la haine de soi, les fameuses « idées chrétiennes devenues folles  » de Chesterton ou ce qui reste de la religion quand on a tout oublié.

Et où, malgré ses certitudes sur le prétendu « échec de Bush », il rappelle opportunément les dérives de cette culture de la mauvaise conscience si caractéristique de la gauche moderne et surtout ses dangereux corollaires… la peur de l’histoire et le déclin du courage:

Extraits:

En 1983, je pensais que le tiers-mondisme allait disparaître avec le tiers monde. Mais, après la chute du mur de Berlin, la mauvaise conscience européenne s’est accentuée.
Cette culpabilité frappe particulièrement l’Europe qui, après deux guerres mondiales et la fin du colonialisme, a rapatrié la culpabilité sur son sol et n’a plus d’espoir de rédemption. Étrange continent dont la douceur de vivre attire le monde entier, mais qui s’excuse en permanence d’exister.
La France est le pays de l’anticléricalisme, mais ses élites sont imbibées d’esprit religieux. Ce monde est totalement chrétien. Il a abandonné les dogmes et la croyance pour garder la honte et les réflexes de la flagellation.»
L’ultra-gauche est très minoritaire, mais elle est émettrice d’idées. C’est la conscience morale de la nation. Celle qui dit que vous avez opprimé, que vous avez pratiqué l’esclavage, que vous êtes des exploiteurs et que vous n’accueillez pas les immigrés. Il n’y a pas beaucoup de camps qui résistent à ce chantage, et surtout pas la gauche. C’est le parti du bien. Si l’on s’y oppose, on passe aussitôt pour un raciste et un xénophobe.Désespérément à la recherche d’un prolétariat, l’ultra-gauche s’est rabattue sur les masses opprimées du tiers monde, et l’islam est apparu comme le meilleur représentant de ces masses. C’est l’alliance de la carpe et du lapin : les uns se disent qu’à travers les musulmans, ils vont toucher le coeur de l’humanité souffrante; les autres qu’ils vont étendre leur mainmise et imposer, par exemple, le port du voile ou l’assujettissement des femmes.
La peur de l’histoire est palpable chez les jeunes. Elle s’exprime en disant que la guerre est une idée morte à jamais. Il s’agit du courant d’opinion le plus populaire dans cette Europe qui se considère à juste titre comme une rescapée de l’apocalypse. On est dans une zone de tempête, et on vit comme si on était dans un Club Med. Puisque nous avons été la source du mal et que ce mal a fait des millions de morts, il suffirait de déposer les armes pour que les autres peuples fassent de même. Il y a dans ce raisonnement, d’abord, une arrogance folle qui consiste à penser que nous sommes toujours à la pointe de l’histoire. Mais c’est aussi très naïf. Comme dans les années 30, l’Europe s’incline devant la force, que ce soit celle de l’Iran, de la Russie ou des différents terrorismes. Nous sommes spontanément agenouillés en train de nous excuser au lieu d’être debout et de dire le droit. On vit en Europe ce que Soljénitsyne appelait le déclin du courage.
Les États-Unis sont devenus notre bouc émissaire parce l’Europe y découvre un visage d’elle-même qu’elle n’aime plus. Elle se dit : « Quelle horreur, un pays impérialiste qui fait encore des guerres et qui prétend se battre au nom de la civilisation ! » Nous nous défaussons sur eux de tous nos péchés. Cela dit, si on leur en veut tant, c’est aussi parce qu’ils réussissent et qu’ils sont puissants.
il y a une sorte de racisme inconscient qui dit : les musulmans sont des barbares, ils ont des coutumes barbares, mais c’est comme ça ! Il est absurde de penser les réformer. À Rotterdam, on veut construire un hôpital pour les musulmans. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Peut-être qu’ils n’ont pas les mêmes maladies que nous, peut-être qu’ils ne meurent pas comme nous les musulmans… Derrière cet esprit rôde celui de l’apartheid. Et si l’on commence par s’autocensurer pour ne pas déplaire et éviter d’éventuelles représailles, aussi bien dire qu’on a déjà perdu la partie !»

L’entrevue – L’Occident contre lui-même

L’écrivain Pascal Bruckner s’en prend au masochisme occidental

Christian Rioux
Le Devoir
Le 23 octobre 2006

Paris — Des députés socialistes belges exigent des excuses du pape après ses propos sur l’islam. L’Opéra de Berlin annule des représentations d’Idoménée, de Mozart, de peur d’un attentat terroriste. À Londres, le musée de Whitechapel, décroche des toiles de crainte de heurter la sensibilité de quelques musulmans. Le ministre français de l’Éducation rabroue l’intellectuel Robert Redeker pourtant menacé de mort par des islamistes intégristes. Le journal satirique français Charlie Hebdo est poursuivi pour avoir publié les caricatures danoises qui ont provoqué la colère du monde musulman l’an dernier.

Où le masochisme occidental s’arrêtera-t-il ? C’est la question crue que pose l’écrivain Pascal Bruckner dans son dernier livre intitulé La Tyrannie de la pénitence (Grasset). «Dès que quelqu’un élève un peu la voix, l’Occident s’écrase. Il se couche. Robert Redeker a peut-être eu des mots un peu carrés, mais ce n’est pas un raciste. Qu’importe, c’est le genre d’individus dont on ne veut pas, il embarrasse. Javier Solana ne s’est-il pas promené dans tout le Moyen-Orient en demandant pardon pour les caricatures danoises ? Chirac décore Poutine de la légion d’honneur alors que c’est un dictateur sanglant. L’Europe se tait devant la Tchétchénie depuis dix ans. Et notre timidité devant l’Iran… Tout régime un peu fort et violent nous voit immédiatement à sa disposition.»

En 1983, dans Le Sanglot de l’homme blanc (Seuil) Pascal Bruckner s’était déjà élevé contre l’étonnante propension des Occidentaux à se haïr eux-mêmes. Deux décennies plus tard, dans son appartement d’un immeuble du quartier Montorgueil à Paris, il bien est obligé de constater que la maladie n’est pas en rémission. L’Occident est convaincu que le monde entier le hait et qu’il le mérite bien. Comme si le mal était en lui. Le voilà donc condamné à tous les procès et à toutes les repentances.

Le tiers-mondisme sans le tiers monde

«En 1983, je pensais que le tiers-mondisme allait disparaître avec le tiers monde. Mais, après la chute du mur de Berlin, la mauvaise conscience européenne s’est accentuée. Au lieu de s’appuyer sur des régimes révolutionnaires, aujourd’hui discrédités, elle s’est intériorisée. Elle n’a plus que sa propre morosité à ruminer. Nous avons intériorisé la faute et nous macérons dans notre propre honte.»

Cette culpabilité, dit Bruckner, frappe particulièrement l’Europe qui, après deux guerres mondiales et la fin du colonialisme, a rapatrié la culpabilité sur son sol et n’a plus d’espoir de rédemption. Étrange continent dont la douceur de vivre attire le monde entier, mais qui s’excuse en permanence d’exister. Cette honte aurait tellement été intériorisée qu’on n’aurait même plus besoin de la justifier. Elle serait devenue une évidence.

Bruckner aime citer cette phrase de Chesterton : «Le monde moderne est plein d’idées chrétiennes devenues folles.» Car ce goût morbide pour la pénitence remonte évidemment aux racines chrétiennes d’un univers pourtant devenu laïc.

«Notre monde athée est imprégné de religiosité. La France est le pays de l’anticléricalisme, mais ses élites sont imbibées d’esprit religieux. Ce monde est totalement chrétien. Il a abandonné les dogmes et la croyance pour garder la honte et les réflexes de la flagellation.» Cette religiosité imprègne tout particulièrement les propos de la gauche, ou plutôt de cette ultra-gauche tout à la fois écologiste et altermondialiste dont l’influence va bien au-delà de ses rares électeurs.

Pascal Bruckner n’a probablement jamais croisé Françoise David ni Amir Khadir, du nouveau parti Québec Solidaire, mais on dirait parfois qu’il les connaît sur le bout des doigts. «L’ultra-gauche est très minoritaire, mais elle est émettrice d’idées. C’est la conscience morale de la nation. Celle qui dit que vous avez opprimé, que vous avez pratiqué l’esclavage, que vous êtes des exploiteurs et que vous n’accueillez pas les immigrés. Il n’y a pas beaucoup de camps qui résistent à ce chantage, et surtout pas la gauche. C’est le parti du bien. Si l’on s’y oppose, on passe aussitôt pour un raciste et un xénophobe.»

Pascal Bruckner ne savait pas que la gauche québécoise avait récemment organisé une manifestation dans laquelle on avait brandi des drapeaux du Hezbollah. Mais il ne s’en étonne pas. On a vu se forger depuis peu, dit-il, une alliance informelle entre l’ultra-gauche et l’islamisme. «Désespérément à la recherche d’un prolétariat, l’ultra-gauche s’est rabattue sur les masses opprimées du tiers monde, et l’islam est apparu comme le meilleur représentant de ces masses. C’est l’alliance de la carpe et du lapin : les uns se disent qu’à travers les musulmans, ils vont toucher le coeur de l’humanité souffrante; les autres qu’ils vont étendre leur mainmise et imposer, par exemple, le port du voile ou l’assujettissement des femmes.»

Cette culpabilité occidentale prend aussi, selon Bruckner, la forme d’un pacifisme naïf qui oublie que le monde n’est pas un havre de paix. En son temps, François Mitterrand avait eu le courage de dire : les pacifistes sont à l’Ouest et les missiles à l’Est ! Mais c’est un discours de plus en plus difficile à tenir. Bruckner s’en rend compte chaque fois qu’il visite une université, et il ne cache pas son inquiétude.

«La peur de l’histoire est palpable chez les jeunes. Elle s’exprime en disant que la guerre est une idée morte à jamais. Il s’agit du courant d’opinion le plus populaire dans cette Europe qui se considère à juste titre comme une rescapée de l’apocalypse. On est dans une zone de tempête, et on vit comme si on était dans un Club Med. Puisque nous avons été la source du mal et que ce mal a fait des millions de morts, il suffirait de déposer les armes pour que les autres peuples fassent de même. Il y a dans ce raisonnement, d’abord, une arrogance folle qui consiste à penser que nous sommes toujours à la pointe de l’histoire. Mais c’est aussi très naïf. Comme dans les années 30, l’Europe s’incline devant la force, que ce soit celle de l’Iran, de la Russie ou des différents terrorismes. Nous sommes spontanément agenouillés en train de nous excuser au lieu d’être debout et de dire le droit. On vit en Europe ce que Soljénitsyne appelait le déclin du courage.»

C’est probablement pourquoi les États-Unis, qui peuvent difficilement se permettre une telle naïveté, sont tant honnis de par le monde. «Les États-Unis sont devenus notre bouc émissaire parce l’Europe y découvre un visage d’elle-même qu’elle n’aime plus. Elle se dit : « Quelle horreur, un pays impérialiste qui fait encore des guerres et qui prétend se battre au nom de la civilisation ! » Nous nous défaussons sur eux de tous nos péchés. Cela dit, si on leur en veut tant, c’est aussi parce qu’ils réussissent et qu’ils sont puissants.»

L’échec de Bush

On sait qu’au lendemain du 11-Septembre, une grande partie de la population mondiale a conclu que les Américains l’avaient bien cherché. «Le lendemain, une journaliste de TF1 m’a appelé et m’a dit : « Quand même, ces deux tours, elles étaient tellement hautes… » J’ai répondu : la tour Eiffel aussi ! C’est vrai que les Américains sont arrogants. Mais le terrorisme vise tous les pays démocratiques et laïcs.»

Bruckner envie aux Américains leur capacité de concilier l’auto-examen et cette confiance qui fait tant défaut à l’Europe. «Ça fait 40 ans que je lis dans la presse que l’Amérique est un pays « fasciste » qui va s’effondrer. Le dernier en date à le dire s’appelait Emmanuel Todd . Eh bien, la prophétie ne se réalise toujours pas. On attend ! Peut-être va-t-il falloir rappeler à certains qu’ils ont dit une connerie.»

Bruckner n’en constate pas moins l’échec du gouvernement de George W. Bush. S’il refuse de dire que le président a provoqué le terrorisme islamiste, bien antérieur au 11-Septembre, il reconnaît que son action est loin d’avoir contribué à l’affaiblir.

«L’action de Bush est malheureusement un échec complet. Il y a quand même une énigme : comment cette guerre en Irak préparée depuis 12 ans par toutes les administrations a-t-elle pu être menée à l’économie, avec si peu de soldats et dans une impréparation totale ? On a oublié la complexité du Moyen-Orient, abandonné la question israélo-palestinienne et, du coup, laissé l’Iran se développer. Même en Afghanistan on voit le réveil des talibans.»

Le résultat, c’est que le monde occidental n’a plus de leader. Bush a échoué. Blair est déconsidéré par son soutien aux États-Unis. Chirac n’a pas d’envergure internationale. Pour Bruckner, la lutte antiterroriste doit être reconsidérée. Et elle ne pourra pas l’être sans mettre au coeur de la politique internationale l’alliance entre l’Amérique et l’Europe. Dans son livre, l’écrivain utilise une belle expression pour décrire ces deux continents si semblables et différents à la fois. Ils sont, dit-il, «l’oxygène l’un de l’autre».

Des destins liés

«Les Américains ont autant besoin de l’Europe que nous avons besoin d’eux. Mais, si l’Europe veut avoir un rapport d’égalité avec les États-Unis, il faut d’abord qu’elle s’unisse, qu’elle parle d’une seule voix et qu’elle ait une armée. Sinon nous serons toujours dans des relations un peu adolescentes d’acrimonie et de dépendance.»

Cette alliance est d’autant plus essentielle qu’avec ses 15 millions de musulmans, à proximité du Moyen-Orient et du Maghreb, l’Europe est déjà au coeur de la lutte contre l’intégrisme islamiste. Cette lutte aura toujours des aspects militaires et policiers, dit Bruckner, mais ce n’est pas le plus important.

«C’est la guerre idéologique qui est la plus importante. Or il y a une sorte de racisme inconscient qui dit : les musulmans sont des barbares, ils ont des coutumes barbares, mais c’est comme ça ! Il est absurde de penser les réformer. À Rotterdam, on veut construire un hôpital pour les musulmans. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Peut-être qu’ils n’ont pas les mêmes maladies que nous, peut-être qu’ils ne meurent pas comme nous les musulmans… Derrière cet esprit rôde celui de l’apartheid. Et si l’on commence par s’autocensurer pour ne pas déplaire et éviter d’éventuelles représailles, aussi bien dire qu’on a déjà perdu la partie !»

Correspondant du Devoir à Paris

Voir aussi:

les élites européennes n’ont tout simplement plus le courage d’assumer leurs héritages politiques et moraux. Notamment face à la pression venue d’un monde musulman dont les autorités appellent régulièrement les Occidentaux à l’autocritique, mais restent muettes sur les violences engendrées au nom de l’islam, par exemple la colonisation du monde berbère par le fer et le feu, ou encore cet esclavage négrier, qui précéda celui des Européens, et continua après eux : il ne fut aboli en Mauritanie qu’en 1980 !
Un authentique échange ne peut se développer, rappelle Bruckner, sans une capacité d’autocritique mutuelle. « Ce processus de remise en cause reste à accomplir pour l’islam, habité par la certitude d’être la dernière religion révélée, donc la seule authentique, disposant du Livre directement dicté par Dieu à son prophète. Il ne se veut pas légataire des confessions antérieures, mais un successeur qui les invalide à jamais. Le jour où ses plus hautes autorités reconnaîtront le caractère conquérant et agressif de leur foi, demanderont pardon pour les guerres saintes commises au nom du Coran, les infamies perpétrées à l’égard des infidèles, des apostats, des mécréants et des femmes, s’excuseront pour les attentats terroristes qui profanent le nom de Dieu, sera un jour de progrès et contribuera à dissiper la suspicion légitime de nombreux peuples vis-à-vis de ce monothéisme sacrificiel…
le livre de Bruckner butte cependant sur une difficulté. Le fait est que les militants de l’universalisme libéral croient en la supériorité du principe d’autonomie de la raison, qui a généré les droits de l’homme [mais aussi… Auschwitz!], quand l’universalisme musulman postule le primat de la foi sur la démocratie. Les certitudes de chacun limitent forcément la portée du « dialogue » entre laïcs et religieux, aussi bien intentionné soit-il.

L’homme blanc sanglote toujours
Paul-François Paoli.
Le Figaro
28 septembre 2006

Son essai met en cause la propension des Européens à se complaire dans la culpabilité : une manière de fuir leurs responsabilités ?

PASCAL BRUCKNER a de la suite dans les idées. Voici plus de vingt ans, il dénonçait dans Le Sanglot de l’homme blanc, une tendance à la contrition de l’intellectuel européen qui, accablé par des fautes qu’il n’avait pas commises, l’esclavage ou les violences du colonialisme, portait sur ses frêles épaules le faix de la honte de soi. Écrit en 1983, ce livre allait à contresens du pathos ambiant. L’époque était au slogan « touche pas à mon pote » dont la démagogie, sous couvert de « droit à la différence », allait contribuer à générer une sous-culture francophobe, qui a fait florès depuis. Avec La Tyrannie de la pénitence, essai sur le masochisme occidental, Bruckner poursuit sa critique de la jérémiade sur les « crimes de l’Occident » et enfonce le clou par un plaidoyer en faveur de l’universalisme des Lumières. Car le masochisme dont parle Bruckner, ce n’est pas seulement l’excès du repentir, qu’il qualifie de « pathologie de la dette », c’est aussi une tendance à la dénégation de nos traditions libérales et républicaines.

Pour Bruckner, les élites européennes n’ont tout simplement plus le courage d’assumer leurs héritages politiques et moraux. Notamment face à la pression venue d’un monde musulman dont les autorités appellent régulièrement les Occidentaux à l’autocritique, mais restent muettes sur les violences engendrées au nom de l’islam, par exemple la colonisation du monde berbère par le fer et le feu, ou encore cet esclavage négrier, qui précéda celui des Européens, et continua après eux : il ne fut aboli en Mauritanie qu’en 1980 !

Les certitudes limitent le dialogue

Un authentique échange ne peut se développer, rappelle Bruckner, sans une capacité d’autocritique mutuelle. « Ce processus de remise en cause reste à accomplir pour l’islam, habité par la certitude d’être la dernière religion révélée, donc la seule authentique, disposant du Livre directement dicté par Dieu à son prophète. Il ne se veut pas légataire des confessions antérieures, mais un successeur qui les invalide à jamais. Le jour où ses plus hautes autorités reconnaîtront le caractère conquérant et agressif de leur foi, demanderont pardon pour les guerres saintes commises au nom du Coran, les infamies perpétrées à l’égard des infidèles, des apostats, des mécréants et des femmes, s’excuseront pour les attentats terroristes qui profanent le nom de Dieu, sera un jour de progrès et contribuera à dissiper la suspicion légitime de nombreux peuples vis-à-vis de ce monothéisme sacrificiel », écrit Bruckner.

Fleuri de formules brillantes, le livre de Bruckner butte cependant sur une difficulté. Le fait est que les militants de l’universalisme libéral croient en la supériorité du principe d’autonomie de la raison, qui a généré les droits de l’homme, quand l’universalisme musulman postule le primat de la foi sur la démocratie. Les certitudes de chacun limitent forcément la portée du « dialogue » entre laïcs et religieux, aussi bien intentionné soit-il. L’idée développée par Samuel Huntington dans Le Choc des civilisations sur la relative incommunicabilité des cultures, n’est-elle pas, ici, à prendre en compte ? Celui-ci considère que l’Occident, et notamment les États-Unis, doivent s’abstenir de prétendre « convertir » le monde arabo-musulman à ses valeurs.

Ainsi serait-il plus facile de demander, en retour, aux traditionalistes musulmans de ne plus prétendre imposer les leurs, en Occident. Il est dommage que Pascal Bruckner ne se soit pas donné la peine de discuter la thèse du politologue américain, cela aurait donné à son livre une dimension géopolitique concrète qui lui fait parfois défaut.

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