Idiots utiles: Les convertis tardifs sont souvent les plus virulents (From Radio-Vichy to Radio-Marti: Looking back on De Beauvoir’s Ethics of Ambiguity)

1941-RadioNational
Beauvoir_Sartre_-_Che_Guevara
Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande /…/ Et je ne parle pas ici de cette élite que furent les vrais Résistants, mais de tous les Français qui, à toute heure du jour et de la nuit, pendant quatre ans, ont dit non.
On regrette l’indifférence d’un Balzac d’avant les journées de 1848, l’incompréhension apeurée d’un Flaubert en face de la Commune; on les regrette pour eux: il y a là quelque chose qu’ils ont manqué pour toujours. Nous ne voulons rien manquer de notre temps. Sartre
L’adversaire de l’URSS use d’un sophisme quand, soulignant la part de plaisanterie criminelle assumée par la musique stalinienne, il néglige de la confronter avec les fins poursuivies… Sans doute, les épurations, les déportations, les abus de l’Occupation, la dictature policière, dépassent en importance les plaisanteries exercées dans aucun autre pays (…). Mais les considérations quantitatives sont insuffisantes (…). On ne peut juger un moyen sans la fin qui lui donne son sens. Le lynchage est un mal absolu, il représente la survivance d’une civilisation périmée. C’est une faute sans justification, sans excuse. Supprimer cent oppositionnels, c’est sûrement un scandale, mais il se peut qu’il ait un sens, une raison… peut-être représente-t-elle seulement cette part nécessaire d’échec que comporte toute construction positive.
Les camps soviétiques, c’était vraiment des centres de rééducation, une exploitation modérée, un régime libéral, des théâtres, des bibliothèques, des causeries, des relations familières, presque amicales, entre les responsables et les détenus. Simone de Beauvoir
Son long refus et sa longue ignorance de la politique se sont renversés en soutien inconditionnel de l’engagement total. Danièle Sallenave

Après le « parti des 75 000 fusillés” qui étaient 4 000

Et le jeune résistant qui ne pouvait l’être

Voici… l’intellectuelle engagée qui ne l’était pas, puis qui le fut trop!

A savoir, en cette année du centenaire de sa naissance et dans notre série « Epouser toutes les mauvaises causes de sa génération sans en manquer aucune », notre Simone de Beauvoir nationale.

Notamment, avec cet intéressant compte-rendu de l’Express sur toute une série de livres sortis pour l’occasion et qui propose une explication intéressante du suractivisme, aussi forcené qu’unilatéral, du couple-phare de l’engagement d’après-guerre : leur total désengagement pendant ladite guerre.

Ainsi, on savait que Sartre avait passé sa guerre à écrire ses livres, n’hésitant pas à l’occasion à reprendre le poste d’un collègue exclu par les lois d’aryanisation de Vichy.

Mais ce qu’on savait moins, comme l’a rappelé récemment l’universitaire allemande Ingrid Galster, c’est qu’ « à une époque où Jean Prévost et René Char avaient pris le maquis et où Aron était à Londres », « la future apôtre de l’engagement » a passé l’essentiel de la sienne à rédiger des romans dans les cafés de Saint-Germain.

Et, renvoyée de l’Education nationale pour détournement de mineure (suite à la dénonciation de la mère d’une de ses élèves), alla jusqu’à travailler pour Radio-Vichy, comme « metteuse en ondes » d’inoffensives émissions culturelles entre… deux diatribes haineuses de Philippe Henriot ou de la milice française.

Ce qu’on n’ose pas voir sur Beauvoir
Jérôme Dupuis
L’Express
03/01/2008

Un siècle après sa naissance, n’est-il pas temps de poser un regard neuf sur la grande prêtresse du féminisme et de l’engagement? De ses amours ravageuses à sa conversion politique tardive, plusieurs livres osent toucher à l’icône. Contre-enquête.

On ne naît pas icône: on le devient. C’est peu dire qu’avec son turban, ses tailleurs en laine taupe et ses poses travaillées au Café de Flore, Simone de Beauvoir fut la grande figure féministe du xxe siècle. De Paris à Berkeley, de Rio à Bamako, son Deuxième Sexe – vendu à 1,2 million d’exemplaires en France – et le couple formidablement libre qu’elle a formé avec Sartre ont libéré des millions de femmes à travers le monde. Mais, un siècle tout juste après sa naissance, le 9 janvier 1908, que reste-t-il du Castor – surnom affectueux que son ami René Maheu a forgé un jour à partir de l’anglais beaver (castor)? Près de vingt ans après la chute du Mur, l’icône Beauvoir ne commence-t-elle pas, elle aussi, à se fendiller par endroits? Contre-enquête sur la Grande Sartreuse, à la veille d’un centenaire scandé par les publications et un grand colloque à l’université Paris VII.

Sexe, mensonges et idéaux
Comme souvent, les premières écailles sur la statue sont apparues depuis l’étranger. «J’ai une immense admiration pour Simone de Beauvoir, mais je ne suis prisonnière d’aucune clique intellectuelle parisienne et j’estime qu’il ne doit pas exister de tabou à propos de quelqu’un qui a érigé la « transparence » en mode de vie», explique la New-Yorkaise Hazel Rowley, dont l’ouvrage Tête-à-tête, exploration clinique de la relation Sartre-Beauvoir, a beaucoup fait tousser à Saint-Germain-des-Prés à la fin de 2006 (Grasset dut même discrètement procéder à la suppression de plusieurs passages à la demande de Claude Lanzmann, amant du Castor après guerre et futur réalisateur de Shoah).

Au coeur de la polémique, la ribambelle d’amant(e) s de passage du couple. On le sait, en 1929, Sartre et Beauvoir scellent un pacte sentimental plutôt original: parallèlement à leur «amour nécessaire», ils demeureront libres de s’adonner à des «amours contingentes». Audace folle pour une jeune bourgeoise à particule des années 1920. Le pacte est prévu pour deux ans. Il durera un demi-siècle, jusqu’à la mort de Sartre, en 1980. Amants – Bost, Arthur Koestler, Nelson Algren pour Beauvoir – et amantes – Wanda Kosakiewicz, Michelle Vian, Dolorès Vanetti pour Sartre – se succéderont, sans parler des jeunes femmes qui furent alternativement ou simultanément amantes de l’auteur des Mots et du Castor, qui refusera mordicus d’avouer sa bisexualité jusqu’à sa mort, malgré ses exigences de «transparence». Seul problème de ce vibrionnant ballet galant, révélé par les correspondances posthumes du couple et l’enquête de Hazel Rowley: amants et amantes de passage furent souvent des marionnettes manipulées par Beauvoir, qui craignait plus que tout de perdre le «Petit Homme» (Sartre). Dans L’Invitée, transposition romanesque de l’un de ces trios, «Beauvoir» finit même par tuer sa rivale. Et, on le sait aujourd’hui, plus d’un de ces partenaires très «contingents» de nos Valmont et Merteuil de Saint-Germain-des-Prés sombrèrent dans de lourdes dépressions, comme l’a révélé, en 1993, Bianca Lamblin dans ses Mémoires d’une jeune fille dérangée. «Il y a une question que nous avions étourdiment esquivée: comment le tiers s’accommoderait-il de notre arrangement?» remarquera un Castor pas vraiment rongé par le remords…

Radio-Vichy ment?
Mais, dira-t-on, que valent ces petites coucheries face au grand vent de l’Histoire que l’auteur du Deuxième Sexe a contribué à faire souffler au mitan du siècle dernier? Justement, une universitaire allemande, Ingrid Galster, éclaire ces jours-ci sans concession, dans Beauvoir dans tous ses états, un certain nombre de zones d’ombre autour des engagements du Castor. «Pour m’être déjà fait traiter d' »antisartrienne primaire » par Bernard-Henri Lévy, je sais à quoi je m’expose, confie la professeur de lettres à l’université de Paderborn. Mais je crois que le temps est venu d’écrire sans oeillères.»

Au coeur de ses recherches, les conditions dans lesquelles Simone de Beauvoir a été amenée à travailler comme «metteuse en ondes» pour Radio-Vichy. Car, loin d’être une grande résistante, la future apôtre de l’engagement a passé l’essentiel de la guerre entre le poêle du Café de Flore – où elle rédige son premier roman, publié en 1943, L’Invitée – les séjours au ski à Morzine et les fameuses «fiestas» alcoolisées avec les Leiris ou Queneau. Dans La Force de l’âge, elle avoue ingénument: «J’aurais aimé « faire quelque chose »; mais je répugnais à une participation symbolique et je restai chez moi», à une époque où Jean Prévost et René Char avaient pris le maquis et où Aron était à Londres.

Après avoir été révoquée par le rectorat de Paris pour avoir enseigné les subversifs Proust et Gide à ses élèves, ce qui était plutôt courageux au temps du triptyque Travail-Famille-Patrie, le Castor, trouve, en 1943, un emploi à Radio-Vichy. «Par je ne sais quel truchement», écrit-elle pudiquement dans ses Mémoires. Ingrid Galster a identifié ce «truchement»: il s’agit de René Delange, directeur de l’hebdomadaire culturel Comoedia, qui défendit, selon les historiens, un «collaborationnisme subtil» (sic). L’universitaire allemande a retrouvé le script complet des émissions écrites par Beauvoir. Il s’agit d’une inoffensive série sur le music-hall, mettant en scène des baladins du Moyen Age ou le brigand Cartouche. Plus gênants, en revanche, sont les programmes avec lesquels voisine la série, en 1944: les diatribes haineuses de Philippe Henriot ou l’émission La milice française vous parle…

Construction d’un mythe
Miracle: à peine le dernier soldat allemand a-t-il quitté la France que voici notre Castor propulsée, au côté de Sartre, grande prêtresse de l’ «engagement». La publication du Deuxième Sexe, en 1949, avec sa formule magique – «On ne naît pas femme: on le devient» – achève de lui conférer une stature universelle. Comment expliquer cette notoriété, tout droit surgie des effluves de l’existentialisme et des caves du Tabou? Danièle Sallenave – si même les féministes françaises s’y mettent, maintenant… – avance une explication dans Castor de guerre, relecture pointilleuse de l’autobiographie beauvoirienne publiée à l’occasion du centenaire: «Son long refus et sa longue ignorance de la politique se sont renversés en soutien inconditionnel de l’engagement total» prôné par Sartre après guerre. Bref, l’individualiste Beauvoir était passée à côté de l’Histoire jusqu’en 1945: elle allait se rattraper.

Or, on le sait, les convertis tardifs sont souvent les plus virulents. Alors, observe Sallenave, ce Castor qui lisait Faulkner sans remarquer quoi que ce soit de particulier à Berlin, en 1934, qui ne trouve rien à redire lors de sa visite de l’Institut de psychiatrie de Moscou, où l’on rééduque les «mal-pensants» sous Khrouchtchev, et qu’une «arrogance aristocratique» de romancière-normalienne avait longtemps tenu loin de l’arène politique, va désormais plonger jusqu’au cou dans l’Histoire. Voyages à Moscou, à Cuba – où elle se laisse photographier à côté du Che – à Pékin – elle en tirera un livre plutôt bienveillant à l’égard de Mao, en 1957, La Longue Marche, prochainement réédité – compagnonnage avec le Parti communiste, vente à la criée de La Cause du peupledans les vapeurs maoïstes de Mai 68, soutien déterminant aux féministes du MLF: le Castor – avec son célèbre turban – est sur tous les fronts. Jusqu’à son dernier souffle.

La planète en fait une «grande conscience», fêtée de Rome à Rio. Mais, depuis sa mort, en avril 1986, quelques désenchantements de l’Histoire sont passés par là. «Vous savez, Beauvoir a toujours invité les autres à la regarder telle qu’elle était et non comme une icône», observe Hazel Rowley. Alors, cent ans après sa naissance, l’ex-jeune fille rangée va peut-être (re) devenir une femme. Enfin.

A noter que Gallimard réédite un petit essai de Simone de Beauvoir publié en 1948, L’Existentialisme et la sagesse des nations (124 p., 9,50 euros), ainsi que La Femme indépendante (tirée du Deuxième Sexe, Folio, 2 euros).

Beauvoir dans tous ses états
Ingrid Galster
éd. TALLANDIER

350 pages
25 €
163,99 FF

Castor de guerre
Danièle Sallenave
éd. Gallimard

612 pages
25 €
163,99 FF

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