Livres: Girard corrige Darwin par Clausewitz (Through Clausewitz Girard corrects Darwin)

https://i2.wp.com/absoluteprimacyofchrist.org/wp-content/uploads/2013/04/Adam-Christ-icon-figures-explained.pngComme par une seule offense la condamnation a atteint tous les hommes, de même par un seul acte de justice la justification qui donne la vie s’étend à tous les hommes. (…) Là où le péché abonde, la grâce surabonde. Paul (Romains 5 : 18-20)
L’année 1972 devrait être marquée d’une croix blanche dans les annales des sciences de l’homme: ‘La Violence et le Sacré’ de RG est non seulement un très grand livre, mais de plus un livre unique. Unique, car il nous donne enfin la ‘première théorie’ réellement athée du religieux et du sacré. G.-H. De Radkowski
Voilà un autre mimétisme caché: appareillées du corps, les techniques finissent par entrer dans son secret de se reproduire pareillement. Elles se ramènent donc à des bio-technologies. Partis du corps, les appareils, bien nommés, y reviennent aujourd’hui. Leur histoire raconte comment les objets que nous fabriquons explorent, les unes après les autres, les performances de la vie. J’ai appelé cela, jadis, l’exo-darwinisme des techniques; grâce à vous, je comprends qu’il continue, qu’il imite, culturellement, le darwinisme naturel. Je vous nomme désormais le nouveau Darwin des sciences humaines. Michel Serres
Ce n’est pas dans les Écritures, ni dans la théologie que s’enracine mon intérêt pour le christianisme. Cet intérêt, aussi étrange que cela puisse paraître, vient du darwinisme. Cette théorie évolutionniste suppose que la culture humaine a évolué depuis ce que nous appelons la « culture animale ». Peut-on élaborer une genèse plausible de ce qui n’est pas animal dans notre propre culture – ce « supplément » qui fait de nous des hommes ? Nous pouvons supposer que l’hominisation a commencé quand les rivalités mimétiques sont devenues si intenses que la relation de dominance animale s’est effondrée. L’humanité a survécu, sans doute, parce que les interdits religieux ont émergé assez tôt pour empêcher la nouvelle espèce de s’autodétruire. Mais comment expliquer cette émergence ? Pour comprendre ce qui s’est passé, nos seuls indices sont les récits qui racontent la naissance des cultes auxquels ils appartiennent. On les appelle mythes fondateurs ou mythes des origines. Ils commencent en général par le récit d’une crise destructrice. Dans le mythe d’Œdipe, c’est une peste, ailleurs un monstre cannibale. Derrière ces thèmes, se cache ce que Hobbes appelle « la guerre de tous contre tous » : des explosions de rivalité assez intenses pour détruire des communautés. La soif de vengeance se concentre sur un nombre de plus en plus restreint d’individus. A la fin, la communauté fait bloc contre un seul, celui que j’appelle le bouc émissaire. Le groupe se réconcilie autour de cette unique victime, à un coût qui semble miraculeusement bas. Le problème que les penseurs rationalistes ont cherché en vain à résoudre à travers l’hypothèse du contrat social, celui de l’origine des sociétés humaines, se résout ainsi sans intention humaine, au moment où la « crise mimétique » est à son comble. (…) Nous pouvons supposer que, dans les communautés archaïques, aussitôt que le lynchage cathartique avait mis fin à la crise mimétique, un nouveau dieu émergeait. Et chaque fois qu’un combat éclatait, les communautés, marquées par l’épreuve des rivalités passées, rendaient impossible tout contact entre les gens concernés. Chaque reprise des violences était interprétée comme l’expression de la colère du dieu et, par la grâce de son prestige, les interdits apparaissaient ; interdits qui, peu à peu, s’érigeaient en un système plus ou moins cohérent et définitif. Avec le temps, la peur que ces interdits inspiraient s’est probablement amoindrie, et avec elle le pouvoir qu’ils avaient d’empêcher les transgressions. Face à ce danger, les communautés archaïques ont frénétiquement recherché une nouvelle protection contre leur propre violence. Comme elles n’avaient pas oublié la grande catharsis qui les avait sauvées d’une crise antérieure, elles ont dû se demander si une nouvelle catharsis ne pourrait pas être reproduite en rejouant le processus de la crise, lynchage compris. Nombre de rites sacrificiels commencent ainsi par des désordres provoqués, que les anthropologues ont justement définis comme des « crises simulées ». Deux choses suggèrent que la religion (interdits et rituels) est ainsi l’origine et l’essence de la culture humaine : on n’en trouve pas la moindre trace dans les cultures animales ; aucune culture humaine n’en est totalement dépourvue. René Girard
Ce qu’il faudrait discuter et qui ne l’a jamais été, c’est la capacité de la théorie mimétique à rendre compte du processus d’hominisation en termes de sélection naturelle. (…) Nous ne pouvons pas penser le mécanisme de la violence collective dans la temporalité historique. Ce serait absurde. À partir du moment où les réseaux de dominance disparaissent, les sociétés fondées sur les réseaux de dominance disparaissent, ou passent au sacré. Seul le sacré peut les sauver parce qu’il peut créer les interdits, des rituels qui évacuent la violence. Il faut penser le religieux archaïque non pas en termes de liberté et de morale, mais dans ceux d’un mécanisme de sélection naturelle. Mon livre ‘La violence et le Sacré’ n’est pas suffisamment situé dans un contexte d’évolution qui présuppose des centaines de milliers d’années, c’est-à-dire un temps absolument inconcevable pour l’homme. Le mécanisme du bouc émissaire peut se penser comme une source de bonnes mutations biologiques et culturelles. René Girard
En favorisant les rapprochements et les comparaisons, la recherche ethnologique, l’accumulation formidable des témoignages sur d’innombrables religions toutes mourantes ou déjà mortes, a accéléré la transformation du religieux en une question scientifique, toujours offerte à la sagacité des ethnologues. Et c’est dans l’espoir de répondre à cette question que la spéculation ethnologique, pendant longtemps, a puisé son énergie. A une certaine époque, de 1860 à 1920 environ, le but paraissait si proche que les chercheurs faisaient preuve de fébrilité. On les devine tous soucieux d’être les premiers à écrire l’équivalent ethnologique de L’Origine des espèces, cette « Origine des religions » qui jouerait dans les sciences de l’homme et de la société le même rôle décisif que le grand livre de Darwin dans les sciences de la vie. Les années passèrent et aucun livre ne s’imposa. L’une après l’autre, les « théories du religieux » firent long feu, et peu à peu l’idée s’est répandue que la conception problématique du religieux doit être fausse. Certains disent qu’il n’est pas scientifique de s’attaquer aux questions trop vastes, celles qui couvrent le champ entier de la recherche. Où en serait de nos jours une biologie qui aurait prêté l’oreille à de pareils arguments ? (…) Il est naturel, certes, qu’une question longtemps sans réponse devienne suspecte en tant que question. Le progrès scientifique peut prendre la forme de questions qui disparaissent, dont on reconnaît enfin l’inanité. On cherche à se convaincre qu’il en est ainsi dans le cas du religieux mais je pense qu’il n’en est rien. Si on compare entre elles les nombreuses et admirables monographies de cultures individuelles accumulées par les ethnologues depuis Malinowski, chez les Anglais surtout, on s’aperçoit que l’ethnologie ne dispose pas d’une terminologie cohérente en matière religieuse. C’est cela qui explique le caractère répétitif des descriptions. Dans les sciences véritables, on peut toujours remplacer les objets déjà décrits et les démonstrations déjà faites par une étiquette, un symbole, une référence bibliographique. En ethnologie, c’est impossible, car personne ne s’entend sur la définition de termes aussi élémentaires que rituel, sacrifice, mythologie, etc. Avant de nous lancer dans l’entreprise qui nous attend et pour justifier les libertés que nous allons prendre avec les croyances de notre temps, il serait bon, peut-être, de dire quelques mots de la situation actuelle dans les sciences de l’homme. L’époque qui s’achève a été dominée par le structuralisme. Pour comprendre le structuralisme, je pense, il faut tenir compte du climat que je viens de signaler. Au milieu du XXe siècle, l’échec des grandes théories ne fait plus de doute pour personne. L’étoile de Durkheim a pâli. Personne n’a jamais pris Totem et Tabou au sérieux. (…) C’est dans ce contexte que nait le structuralisme ethnologique, de la rencontre entre Claude Lévi-Strauss et la linguistique structurale de Roman jakobson, pendant la guerre, à New York. (…) Je crois que le renoncement structuraliste aux « grandes questions », telles qu’elles se posaient avant Lévi-Strauss, dans un cadre d’humanisme impressionniste, constituait la seule voie possible pour l’ethnologie, au moment où Lévi-Strauss l’a en quelque sorte prise en charge et partiellement transformée. (…) Et pourtant (…) le problème de l’origine et de la genèse des systèmes signifiants (…) est déjà reconnu comme problème concret du côté des sicences de la vie (…) c’est ce qu’on appelle le processus d’hominisation. (…) mais pour réussir, il faut partir d’un très vieux problème qui n’est pas à la mode et qu’il faut repenser de façon radicale.  (…) Chez Platon déjà, la problématique de l’imitation est amputée d’une dimension essentielle. (…) la dimension acquisitive qui est aussi la dimension conflictuelle. René Girard
La théorie mimétique pense l’achèvement de l’hominisation et la découvre catastrophique. René Girard
« Achever Clausewitz », c’est à la fois reconnaître en quoi son travail a été prémonitoire, mais aussi pousser son raisonnement jusqu’au bout. Car, fort des campagnes et des expéditions de Napoléon, Clausewitz a eu des intuitions très fortes. Il a, par exemple, compris l’importance que pouvait revêtir la guérilla – il fait naturellement référence aux affrontements entre les Espagnols et l’armée de Napoléon – et l’utilité de ce harcèlement permanent, capable de tenir en échec les armées classiques, aussi puissantes soient-elles. Il a également défendu l’idée que, dans un conflit, c’était finalement toujours le défenseur qui avait le dernier mot, et qu’il y avait toujours une Berezina pour mettre un point final à tous les Austerlitz triomphants. [Mais] il ne pouvait pas prévoir le déchaînement de la violence généralisée au niveau de la planète. Car c’est là que nous en sommes arrivés, après deux conflits mondiaux, deux bombardements atomiques, plusieurs génocides et sans doute la fin des guerres « classiques », armée identifiable contre armée identifiée, au profit d’une violence en apparence plus sporadique, mais autrement plus dévastatrice. (…) le terrorisme est, en quelque sorte, une métastase de la guerre. Mais (…) il ne s’agit pas simplement d’un affrontement entre deux religions, entre musulmans radicaux d’un côté et protestants fondamentalistes de l’autre. Encore moins d’un choix de civilisations qui seraient opposées. Ce qui me frappe plutôt, c’est la diffusion de ce terrorisme. Partout, au Moyen-Orient, en Asie et en Asie du Sud-Est, il existe de petits groupes, des voisins, des communautés, qui se dressent les unes contre les autres, pour des raisons complexes, liées à l’économie, au mode de vie, autant qu’aux différences religieuses. (…) il faut regarder la réalité en face. Achever l’interprétation de ce traité, De la guerre, c’est lui donner son sens religieux et sa véritable dimension d’apocalypse. C’est en effet dans les textes apocalyptiques, dans les Evangiles synoptiques de Matthieu, Marc et Luc et dans les Epîtres de Paul, qu’est décrit ce que nous vivons, aujourd’hui, nous qui savons être la première civilisation susceptible de s’autodétruire de façon absolue et de disparaître. La parole divine a beau se faire entendre – et avec quelle force ! -, les hommes persistent avec acharnement à ne pas vouloir reconnaître le mécanisme de leur violence et s’accrochent frénétiquement à leurs fausses différences, à leurs erreurs et à leurs aveuglements. Cette violence extrême est, aujourd’hui, déchaînée à l’échelle de la planète entière, provoquant ce que les textes bibliques avaient annoncé il y a plus de deux mille ans, même s’ils n’avait pas forcément une valeur prédicative : une confusion générale, les dégâts de la nature mêlés aux catastrophes engendrées par la folie humaine. Une sorte de chaos universel. Si l’Histoire a vraiment un sens, alors ce sens est redoutable… (…) L’esprit humain, libéré des contraintes sacrificielles, a inventé les sciences, les techniques, tout le meilleur – et le pire ! – de la culture. Notre civilisation est la plus créative et la plus puissante qui fût jamais, mais aussi la plus fragile et la plus menacée. Mais, pour reprendre les vers de Hölderlin, « Aux lieux du péril croît/Aussi ce qui sauve »… René Girard

Et si ce n’était pas tellement Clausewitz que Girard achève dans son dernier ouvrage mais… Darwin ?

Pour compléter notre premier billet sur le dernier livre de René Girard (« Achever Clausewitz »), un entretien particulièrement éclairant, dans le Télérama de la semaine dernière, du plus darwinien de nos anthropologues …

Où il apparaît qu’en mettant comme il le fait le mimétisme (mais donc aussi, avec Clausewitz, la guerre) au centre de l’origine des cultures, il va bien au-delà d’une simple confirmation de la théorie darwinienne (il est d’ailleurs amusant de voir que l’une des premières confirmations de Darwin était aussi à sa manière un mimétisme, celui de Bates!).

Puisque, dans le plus noir à ce jour de ses ouvrages, il en explicite plus que jamais les conséquences potentiellement apocalyptiques et son « Origine des espèces » de l’ethnologie ressemble de plus en plus à une Fin des espèces.

Du moins sur cette terre, puisqu’il termine son entretien par l’évocation de la célèbre formule du « Patmos » d’Höderlin (reprise d’ailleurs du Paul biblique ): « Aux lieux du péril croît/Aussi ce qui sauve »…

« Si l’Histoire a vraiment un sens, alors ce sens est redoutable »
René Girard
Télérama
Le 3 janvier 2008
L’anthropologue poursuit sa réflexion sur la violence et le sacré. Relisant Clausewitz, le théoricien de la guerre, il pense que nous vivons en pleine apocalypse.

Critique littéraire, fasciné par l’étude des religions dans les sociétés archaïques, le chartiste et historien René Girard (né à Avignon en 1923) se livre depuis 1961 à une activité qui l’a longtemps fait passer pour un doux rêveur, un peu marginal et farfelu. A l’époque où tous les intellectuels français se passionnaient pour le politique, le structuralisme ou la psychanalyse, il effectuait tranquillement une relecture anthropologique des Evangiles et de toute la tradition prophétique juive. Pas seulement en tant que croyant, mais comme scientifique, avec l’ambition de réaliser, selon son propre aveu, « l’équivalent ethnologique de L’Origine des espèces ». Quelques ouvrages clés – La Violence et le Sacré (1972), Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978), Le Bouc émissaire (1982), Celui par qui le scandale arrive (2001) – témoignent de la singularité de ce parcours et de l’originalité de son apport à l’histoire de la pensée et de l’anthropologie. Longtemps « exilé » aux Etats-Unis, où il a enseigné à l’université de Stanford (Californie), René Girard a entraîné dans son sillage nombre d’admirateurs et d’élèves, et a reçu une tardive consécration hexagonale en étant élu à l’Académie française (1). Il vient de publier un livre d’entretiens assez inattendu, consacré à… Clausewitz, le théoricien de la guerre, sur lequel, en son temps, Raymond Aron avait écrit un essai brillantissime (2), mais forcément daté, oblitéré par les enjeux de la guerre froide entre les Etats-Unis et le monde communiste. Explications et rencontre avec un franc-tireur de la pensée.

On pourrait dire que le point de départ de toute votre oeuvre réside dans ce que vous appelez le « désir mimétique » et dans la violence, que vous mettez au fondement même de toute organisation sociale…

Toute l’histoire – et le malheur ! – de l’humanité commence en effet par la rivalité mimétique. A savoir : je veux ce que l’autre désire ; l’autre souhaite sûrement ce que je possède. Tout désir n’est que le désir d’un autre pris pour modèle. Lorsque cette rivalité mimétique entre deux personnes se met en place, elle a tendance à gagner rapidement tout le groupe, par contagion, et la violence se déchaîne. Cette violence, il faut bien la réguler. Elle se focalise alors sur un individu, sur une victime désignée, un bouc émissaire, quelqu’un de coupable, forcément coupable. Son lynchage collectif a pour fonction de rétablir la paix dans la communauté, jusqu’aux prochaines tensions. Le désir mimétique est donc à la fois un mal absolu – puisqu’il déchaîne la violence – et un remède – puisqu’il régule les sociétés et réconcilie les hommes entre eux, autour de la figure du bouc émissaire. Dans la ritualisation de cette violence inaugurale s’enracine le fonctionnement de toutes les sociétés et les religions archaïques. Puis vint le christianisme. Là, n’en déplaise aux anthropologues et aux théologiens qui ont trop souvent vu dans la figure du Christ un bouc émissaire comme tous les autres, il se passe quand même quelque chose de radicalement différent. La personne lynchée n’est pas une victime qui se sait coupable. Au contraire, elle revendique son innocence et rachète le monde par sa passion.

A vos yeux, il s’agit donc d’une rupture essentielle ?

Oui, définitive même. Mais la Passion a dévoilé une fois pour toutes l’origine sacrificielle de l’Humanité en nous confrontant à ce qui était caché depuis la fondation du monde : la réalité crue de la violence et la nécessité du sacrifice d’un innocent. Elle a défait le sacré en révélant sa violence fondamentale, même si le Christ a confirmé la part de divin que toutes les religions portent en elles. Le christianisme n’apparaît pas seulement comme une autre religion, comme une religion de plus, qui a su libérer la violence ou la sainteté : elle proclame, de fait, la fin des boucs émissaires, donc la fin de toutes les religions possibles. Moment historique décisif, qui consacre la naissance d’une civilisation privée de sacrifices humains, mais qui génère aussi sa propre contradiction et un scepticisme généralisé. Le religieux est complètement démystifié – ce qui pourrait être une bonne chose, dans l’absolu, mais se révèle en réalité une vraie catastrophe, car les êtres humains ne sont pas préparés à cette terrible épreuve : les rites qui les avaient lentement éduqués, qui les avaient empêchés de s’autodétruire, il faut dorénavant s’en passer, maintenant que les victimes innocentes ne peuvent plus être immolées. Et l’homme, pour son malheur, n’a rien de rechange.

Dans ces conditions, à quoi aboutissent les inévitables tensions, au sein des sociétés humaines ?

A la violence généralisée et aux guerres. J’ai retrouvé chez le baron Carl von Clausewitz (1780-1831), auteur d’un célèbre traité au titre spartiate mais éloquent, De la guerre (3), une reformulation étonnante de cette « rivalité mimétique », quand il définit la guerre comme une « montée aux extrêmes ». On peut analyser cette expression comme une incapacité de la politique à contenir l’accroissement mimétique, c’est-à-dire réciproque, de la violence. Longtemps, les innombrables lecteurs et commentateurs de ce texte (3), Raymond Aron en tête, se sont aveuglés sur une autre célèbre formule : « La guerre, c’est la continuation de la politique par d’autres moyens. » Elle tendrait à affirmer que la guerre est une étape, un moment exceptionnel, qui a forcément une fin et une solution politique, alors que c’est exactement l’inverse : le politique est constamment débordé par le déchaînement de la violence. Et cette violence se développe et s’intensifie, jusqu’à son paroxysme, chacune des parties opposées renchérissant en permanence sur l’autre, avec encore plus de vigueur et de détermination.

Qui était ce fameux baron von Clausewitz ?

Un militaire, un général prussien. A l’âge de 12 ans, il a assisté à l’incroyable bataille de Valmy (le 20 septembre 1792), au cours de laquelle une armée de volontaires français, mal habillés, mal armés et sous-équipés, a battu la formidable armée de métier prussienne commandée par le duc de Brunswick. Quelques années plus tard, il se retrouve à la bataille d’Iéna (14 octobre 1806) et subit la plus humiliante et la plus rapide des défaites imposées par l’armée napoléonienne à ses ennemis. Et savez-vous ce qu’il fait ? Contrairement à la plupart des généraux prussiens battus qui se rangent au côté de leur vainqueur, il choisit l’exil. Il rejoint l’armée russe du maréchal Koutouzov et la coalition, afin de continuer à combattre les armées de Napoléon, cet ennemi qui l’agace tant, mais qui le fascine. L’armée prussienne ne lui pardonnera d’ailleurs jamais d’avoir eu raison, à peu près seul contre tous, mais le conservera quand même dans ses rangs. Clausewitz en gardera longtemps une certaine amertume et une profonde mélancolie. Il passera le reste de son existence à rédiger son fameux traité, De la guerre, qui restera inachevé et sera publié un an après sa mort, en 1832, par les soins de sa femme.
Dans ce traité posthume se profile tout le drame du monde moderne, la période où les guerres européennes se sont exaspérées, particulièrement entre la France et ce qui allait devenir l’Allemagne, de la bataille d’Iéna à l’écrasement des nazis en 1945 : un siècle et demi d’affrontements et d’escalades, tissé de victoires, de défaites et d’esprit de revanche. Si cette rivalité, et cette montée aux extrêmes, n’avait pas fait des millions et des millions de morts, elle aurait vraiment un aspect presque comique. Car les Prussiens parlent des Français exactement comme les Français parlent des Prussiens. Ils disent que nous sommes un peuple de guerriers par excellence, dignes héritiers des légions romaines ; que notre langue manque d’harmonie et qu’elle est faite pour donner des ordres ou aboyer des commandements. Toujours le mimétisme…

Vous prétendez « achever Clausewitz », pour reprendre le titre de votre ouvrage. « Achever », comme on tue un ennemi ? Ou comme on termine un livre ?

D’un certain côté, Clausewitz a fait oeuvre de visionnaire. Il a parfaitement compris que, dans cette montée aux extrêmes, il fallait tenir compte des outils de la violence et du rôle prépondérant qu’allaient jouer les moyens technologiques auxquels il pouvait penser. Mais il ne pouvait pas prévoir l’invention des armes modernes de destruction massive, ni la prolifération des engins nucléaires, l’espionnage par satellite ou la communication généralisée en temps réel. On dirait que la montée aux extrêmes ne lui a pas assez fait peur pour qu’il puisse envisager le pire.
« Achever Clausewitz », c’est à la fois reconnaître en quoi son travail a été prémonitoire, mais aussi pousser son raisonnement jusqu’au bout. Car, fort des campagnes et des expéditions de Napoléon, Clausewitz a eu des intuitions très fortes. Il a, par exemple, compris l’importance que pouvait revêtir la guérilla – il fait naturellement référence aux affrontements entre les Espagnols et l’armée de Napoléon – et l’utilité de ce harcèlement permanent, capable de tenir en échec les armées classiques, aussi puissantes soient-elles. Il a également défendu l’idée que, dans un conflit, c’était finalement toujours le défenseur qui avait le dernier mot, et qu’il y avait toujours une Berezina pour mettre un point final à tous les Austerlitz triomphants. Voyez combien la suite lui a donné raison.

Mais sa vision était forcément limitée…

Effectivement, il ne pouvait pas prévoir le déchaînement de la violence généralisée au niveau de la planète. Car c’est là que nous en sommes arrivés, après deux conflits mondiaux, deux bombardements atomiques, plusieurs génocides et sans doute la fin des guerres « classiques », armée identifiable contre armée identifiée, au profit d’une violence en apparence plus sporadique, mais autrement plus dévastatrice. Prenez le génocide perpétré par les Khmers rouges ou les massacres inter-ethniques au Rwanda : 800 000 personnes exécutées à la machette en quelques semaines ! On revient d’un coup plusieurs milliers d’années en arrière, peut-être à l’époque de l’affrontement entre l’homme de Neandertal et l’homme de Cro-Magnon, dont on n’est même pas sûr qu’il se soit produit, mais qui a vu, dans tous les cas, l’éradication complète d’un groupe de population… Sauf qu’au Rwanda cela a pris beaucoup moins de temps.

Et puis il y a la question du terrorisme…

Oui, le terrorisme est, en quelque sorte, une métastase de la guerre. Mais ce qui me paraît le plus flagrant dans cette affaire, ce n’est pas ce que l’on souligne généralement. Il ne s’agit pas simplement d’un affrontement entre deux religions, entre musulmans radicaux d’un côté et protestants fondamentalistes de l’autre. Encore moins d’un choix de civilisations qui seraient opposées. Ce qui me frappe plutôt, c’est la diffusion de ce terrorisme. Partout, au Moyen-Orient, en Asie et en Asie du Sud-Est, il existe de petits groupes, des voisins, des communautés, qui se dressent les unes contre les autres, pour des raisons complexes, liées à l’économie, au mode de vie, autant qu’aux différences religieuses. Bien sûr, l’acte fondateur et symbolique des attentats du 11 septembre 2001, à New York, a frappé tous les esprits. Vivant moi-même aux Etats-Unis, j’ai pu voir les effets ravageurs de ce terrorisme, désormais perçu comme une menace sans fin, sans visage, frappant à l’aveugle, à laquelle les républicains n’ont pu apporter aucune parade efficace, uniquement parce qu’ils cherchent obscurément à rester dans le monde d’hier, où l’on pense qu’il faut simplement écraser son ennemi, « l’axe du Mal ».

Au regard de cette évolution, on s’aperçoit que la vision de Clausewitz était prémonitoire.

Clausewitz a eu l’intuition fulgurante du cours accéléré de l’Histoire. Mais il l’a aussitôt dissimulée pour essayer de donner à son traité un ton technique, froid et savant. C’est un homme rationnel, héritier des Lumières, comme d’ailleurs tous ses commentateurs ultérieurs, freinés dans leurs analyses et retenus par leur époque, leur sagesse, leur esprit raisonnable, leur optimisme. Mais il faut regarder la réalité en face. Achever l’interprétation de ce traité, De la guerre, c’est lui donner son sens religieux et sa véritable dimension d’apocalypse. C’est en effet dans les textes apocalyptiques, dans les Evangiles synoptiques de Matthieu, Marc et Luc et dans les Epîtres de Paul, qu’est décrit ce que nous vivons, aujourd’hui, nous qui savons être la première civilisation susceptible de s’autodétruire de façon absolue et de disparaître. La parole divine a beau se faire entendre – et avec quelle force ! -, les hommes persistent avec acharnement à ne pas vouloir reconnaître le mécanisme de leur violence et s’accrochent frénétiquement à leurs fausses différences, à leurs erreurs et à leurs aveuglements. Cette violence extrême est, aujourd’hui, déchaînée à l’échelle de la planète entière, provoquant ce que les textes bibliques avaient annoncé il y a plus de deux mille ans, même s’ils n’avait pas forcément une valeur prédicative : une confusion générale, les dégâts de la nature mêlés aux catastrophes engendrées par la folie humaine. Une sorte de chaos universel. Si l’Histoire a vraiment un sens, alors ce sens est redoutable…

C’est totalement désespérant…

L’esprit humain, libéré des contraintes sacrificielles, a inventé les sciences, les techniques, tout le meilleur – et le pire ! – de la culture. Notre civilisation est la plus créative et la plus puissante qui fût jamais, mais aussi la plus fragile et la plus menacée. Mais, pour reprendre les vers de Hölderlin, « Aux lieux du péril croît/Aussi ce qui sauve »…
Propos recueillis par Xavier Lacavalerie

A LIRE
Achever Clausewitz, entretiens avec Benoît Chantre, éd. Carnets Nord, 364 p., 22 EUR.

(1) Lire son discours de réception du 15 décembre 2005 (publié sous le titre Le Tragique et la Pitié, éd. du Pommier, 2007), non pour l’éloge que fait René Girard, selon la coutume, du révérend père Carré, auquel il succède, mais pour la flamboyante réponse de Michel Serres, exposant avec chaleur et clarté tout le système girardien.

(2) Penser la guerre, Clausewitz, éd. Gallimard, 1976, 2 vol. Lire également Sur Clausewitz (1987, rééd. éd. Complexe, 2005).

(3) Ce traité est universellement considéré comme LA grande théorie de la guerre moderne. Il est même cité en référence par un général de l’armée américaine en opération en Afghanistan dans le dernier film de Robert Redford, Lions et Agneaux, une histoire d’apocalypse en marche…

Voir enfin:

Violence et mythes fondateurs des sociétés humaines, par René Girard

La Bible opère une rupture radicale par rapport à la mythologie, en ce qu’elle réhabilite la victime des crimes originels.

Le Monde

Ce n’est pas dans les Écritures, ni dans la théologie que s’enracine mon intérêt pour le christianisme. Cet intérêt, aussi étrange que cela puisse paraître, vient du darwinisme. Cette théorie évolutionniste suppose que la culture humaine a évolué depuis ce que nous appelons la « culture animale ». Peut-on élaborer une genèse plausible de ce qui n’est pas animal dans notre propre culture – ce « supplément » qui fait de nous des hommes ?

Nous pouvons supposer que l’hominisation a commencé quand les rivalités mimétiques sont devenues si intenses que la relation de dominance animale s’est effondrée. L’humanité a survécu, sans doute, parce que les interdits religieux ont émergé assez tôt pour empêcher la nouvelle espèce de s’autodétruire.

Mais comment expliquer cette émergence ? Pour comprendre ce qui s’est passé, nos seuls indices sont les récits qui racontent la naissance des cultes auxquels ils appartiennent. On les appelle mythes fondateurs ou mythes des origines.

Ils commencent en général par le récit d’une crise destructrice. Dans le mythe d’Œdipe, c’est une peste, ailleurs un monstre cannibale. Derrière ces thèmes, se cache ce que Hobbes appelle « la guerre de tous contre tous » : des explosions de rivalité assez intenses pour détruire des communautés. La soif de vengeance se concentre sur un nombre de plus en plus restreint d’individus. A la fin, la communauté fait bloc contre un seul, celui que j’appelle le bouc émissaire. Le groupe se réconcilie autour de cette unique victime, à un coût qui semble miraculeusement bas.

Le problème que les penseurs rationalistes ont cherché en vain à résoudre à travers l’hypothèse du contrat social, celui de l’origine des sociétés humaines, se résout ainsi sans intention humaine, au moment où la « crise mimétique » est à son comble.

Le caractère inconscient du lynchage est admirablement illustré par la phrase de Jésus sur la Croix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Cette phrase doit être interprétée littéralement. Car si les mythes reconnaissaient les faits, l’innocence du bouc émissaire deviendrait visible, et la violence perdrait son efficacité cathartique. La vérité transparaît si l’on s’interroge sur les caractères récurrents des héros mythiques.

Nombre d’entre eux sont aveugles comme Tirésias, borgnes comme Wotan ou, de manière plus significative, désignés comme des « hommes venus d’ailleurs ». Les communautés archaïques étaient sûrement assez distantes les unes des autres. Quand un étranger faisait son apparition, on se rassemblait autour de lui avec de grands espoirs. Le moindre geste inattendu de sa part pouvait déclencher une panique, et une mise à mort.

Comment les interdits religieux se mettent-ils en place ? Nous pouvons supposer que, dans les communautés archaïques, aussitôt que le lynchage cathartique avait mis fin à la crise mimétique, un nouveau dieu émergeait. Et chaque fois qu’un combat éclatait, les communautés, marquées par l’épreuve des rivalités passées, rendaient impossible tout contact entre les gens concernés. Chaque reprise des violences était interprétée comme l’expression de la colère du dieu et, par la grâce de son prestige, les interdits apparaissaient ; interdits qui, peu à peu, s’érigeaient en un système plus ou moins cohérent et définitif.

Avec le temps, la peur que ces interdits inspiraient s’est probablement amoindrie, et avec elle le pouvoir qu’ils avaient d’empêcher les transgressions. Face à ce danger, les communautés archaïques ont frénétiquement recherché une nouvelle protection contre leur propre violence. Comme elles n’avaient pas oublié la grande catharsis qui les avait sauvées d’une crise antérieure, elles ont dû se demander si une nouvelle catharsis ne pourrait pas être reproduite en rejouant le processus de la crise, lynchage compris. Nombre de rites sacrificiels commencent ainsi par des désordres provoqués, que les anthropologues ont justement définis comme des « crises simulées ».

Deux choses suggèrent que la religion (interdits et rituels) est ainsi l’origine et l’essence de la culture humaine : on n’en trouve pas la moindre trace dans les cultures animales ; aucune culture humaine n’en est totalement dépourvue. Deux anciennes et puissantes religions, la religion grecque et la religion hindoue, développèrent une compréhension incomplète, mais profonde, des systèmes archaïques dans leur diversité comme dans leur unité fondamentale – systèmes qui renaissent régulièrement de leurs cendres, mais échouent à éliminer, une fois pour toutes, les rivalités mimétiques. N’est-ce pas un processus identique qui se joue dans les Evangiles, le même lynchage aboutissant à la même divinisation ?

C’est un fait que la plupart des chrétiens n’ont pas osé approfondir, craignant que l’aveu de ces évidentes ressemblances ne fasse s’écrouler l’édifice de leur foi. Ils ont eu tort, car une comparaison poussée entre les Evangiles et la mythologie tournerait à l’avantage du christianisme. Les mythes prennent le lynchage collectif très au sérieux. Ils pensent que les victimes ont vraiment commis les crimes dont on les accuse. Les Evangiles croient au contraire à l’innocence totale de Jésus et la proclament.

Tandis que, dans les mythes, les victimes sont censées avoir commis les crimes dont on les accuse, dans la tradition biblique et chrétienne ce verdict est souvent renversé. Nombre de récits de la Bible condamnent la foule et réhabilitent la victime. Quant aux psaumes, ils donnent des instantanés d’un lynchage : un narrateur horrifié observe une bande d’individus qui tente de l’encercler pour le tuer. Sa situation rappelle celle de nombreux prophètes qui, après avoir été idolâtrés par les foules, sont soudain devenus leurs victimes.

Là où les mythes archaïques se rangent aux côtés de la foule, et incitent leurs lecteurs à faire de même, les plus grands textes de la Bible inversent le procédé, et prennent parti pour les boucs émissaires, dans des situations qui, dans le monde païen, auraient conduit à l’élaboration d’un nouveau mythe. La Passion du Christ est une illustration décisive de ce renversement.

La Bible opère donc une rupture radicale par rapport à la mythologie, puisque dans l’Ancien Testament, et plus spectaculairement encore dans les Evangiles, la suprématie de la foule, qui remonte aux origines de l’humanité, est enfin renversée.

© Association Recherches mimétiques.


René Girard, anthropologue, est professeur émérite à l’université Stanford (Etats-Unis), membre de l’Académie française.

Publicités

One Response to Livres: Girard corrige Darwin par Clausewitz (Through Clausewitz Girard corrects Darwin)

  1. […] via un récent entretien de René Girard à l’occasion de la sortie de son dernier livre (« Achevez Clausewitz »), sur justement le dernier tabou de ce monde si fier d’avoir tout démystifié et qui, comme […]

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

%d blogueurs aiment cette page :