Langue: Les exclus de la langue de Molière ont toutes les chances de devenir des exclus tout court

FullSizeRenderC’est ce qui fait l’ambiguïté de l’exaltation du parler des « vrais de vrais » : la vision du monde qui s’y exprime et les vertus viriles des «durs de durs» trouvent leur prolongement naturel dans ce que l’on a appelé la «droite populaire», combinaison fascistoïde de racisme, de nationalisme et d’autoritarisme. Et l’on comprend mieux l’apparente bizarrerie que représente le cas de Céline. (…)
Lorsque la recherche dominée de la distinction porte les dominés à affirmer ce qui les distingue, c’est-à-dire cela même au nom de quoi ils sont dominés et constitués comme vulgaires, selon une logique analogue à celle qui porte les groupes stigmatisés à revendiquer le stigmate comme principe de leur identité, faut-il parler de résistance ? Et quand, à l’inverse, ils travaillent à perdre ce qui les marque comme vulgaires, et à s’approprier ce qui leur permettrait de s’assimiler, faut-il parler de soumission ?
Nul ne peut ignorer complètement la loi linguistique ou culturelle et toutes les fois qu’ils entrent dans un échange avec des détenteurs de la compétence légitime et surtout lorsqu’ils se trouvent placés en situation officielle, les dominés sont condamnés à une reconnaissance pratique, corporelle, des lois de formation des prix les plus défavorables à leurs productions linguistiques qui les condamne à un effort plus ou moins désespéré vers la correction ou au silence. Pierre Bourdieu
Il n’y a pas de frontières pour les mots. La langue est à tout le monde. Pour elle, il n’y a pas de ministère de l’Immigration ! (…) Le langage des cités est une chance évidente pour le français. Alain Rey
On se rendait compte que l’on n’était pas compris par les autres milieux sociaux. C’est pour éviter les quiproquos que l’on a réalisé ce dico. Marie, Cédric et Franck
Par-delà les discours pétris de bonne conscience sur l’égale dignité de toutes les pratiques linguistiques, on oublie de préciser que les exclus de la langue de Molière ont toutes les chances de devenir des exclus tout court. Alain Bentolila

« Argot des cités », « parler banlieue », « langage des jeunes », caillera » (racaille), langue des cités, langage « texto » (SMS ou MSN),  » mots sans papiers nés de l’oral  » (dixit Pivot qui défend en même temps des vieilleries comme goguenardise ou coquecigrues!), « grande métisserie » (Alain Rey) …

Objet de films (L’Esquive d’Abdellatif Kechiche récompensé par un César) ou de thèses, repris dans les dictionnaires (teuf, keum, keuf ou beur et beurette) ou dictées de Bernard Pivot (« meufs ») …

Dans le Monde d’hier et ailleurs, salutaire remise des pendules à l’heure du linguiste Alain Bentolila qui, à contre-courant du discours des bons sentiments du tout se vaut, a le mérite de rappeler que cette sorte d’interlangue entre le français dominant et les diverses langues d’origine des quartiers immigrés (arabe, langues africaines et asiatiques, créoles, etc.) mâtinées de langue verlan, rap ou slam, que célèbrent, après les graffitis qui défigurent nos villes et habitations, nos belles âmes des médias ou de l’université, peut être aussi pour les plus démunis le « langage des exclus » …

Extraits :

Dans cette situation d’inégalité linguistique, l’enrichissement produit par la création de nouveaux mots ou structures se fait le plus souvent au seul profit de ceux qui, possédant déjà un vocabulaire varié, une syntaxe précise, vont alors donner à leur langage un petit coup de jeunesse et de modernité. Certains enfants, que l’on a pris soin de doter d’armes linguistiques tout terrain, peuvent sans risque enrichir leur panoplie linguistique de quelques « perles de banlieues ».

Certains parents « trop cool » ponctueront parfois leurs discours parfaitement standardisés de quelques audaces verlanesques du plus bel effet, suivant en cela l’exemple des médias soucieux de se donner une image jeune et dynamique. Les « nantis du langage » s’encanaillent linguistiquement sans risque et avec la meilleure conscience du monde. Mais ceux dont le vocabulaire est limité et imprécis ont-ils un réel pouvoir linguistique ? Non, ce sont les « pauvres du langage » condamnés à ne communiquer que dans l’immédiat et la proximité.

La ghettoïsation engendre, certes, des innovations linguistiques originales. Mais ces créations contribuent-elles à enrichir un trésor linguistique disponible pour tous ? Non ! Cette vision idyllique est celle des faiseurs de dictionnaires à la mode qui voudraient nous faire croire à une langue française quotidiennement renouvelée et équitablement redistribuée. La réalité, c’est que la langue française s’incarne aujourd’hui dans le langage d’hommes et de femmes dont les pouvoirs linguistiques respectifs sont devenus tellement inégaux que la notion même d’intelligence collective risque de se trouver gravement mise en cause. Les différents registres du langage ne s’additionnent que pour ceux qui, les possédant tous, en jouent en virtuoses ; pour beaucoup, ils séparent, cantonnent, opposent, excluent.

C’est un principe linguistique: plus les gens sont proches, plus ils partagent d’éléments culturels, sociaux, etc., et moins ils ont besoin de formuler ce qu’ils ont à se dire. Il s’installe entre eux une forme de connivence.  » Cette connivence est celle qui permet d’utiliser des  » mots-valises  » en étant sûr d’être compris.  » C’est mortel  » peut vouloir dire  » c’est terrifiant « ,  » c’est surprenant « ,  » c’est exaltant « , et encore beaucoup d’autres nuances, du négatif au positif. Mais l’interlocuteur devine, sans recourir au raisonnement, ce qu’on veut lui transmettre par cette exclamation. Contrairement à quiconque n’appartient pas au même univers culturel. Le langage se fait allusif, un  » lexique de baudruches sémantiques « , selon les mots d’Alain Bentolila, pas inintéressant, mais pauvre en informations, puisqu’il se fonde essentiellement, notamment pour le vocabulaire des banlieues, sur l’opposition entre le  » bien ressenti  » et le  » mal ressenti « . Cette pauvreté ne pose aucun problème pour qui ne sort pas de son univers socioculturel. Mais elle ne permet pas de s’évader de son ghetto social. Imperceptiblement, la barrière se met en place.

Les bandes de jeunes débarquant dans les centres-ville traduisent le même phénomène et la même stratégie : rester en groupe pour ne pas sortir de son univers mental et linguistique. Car leurs instruments linguistiques ne valent que dans les limites du ghetto.

Là réside l’échec de la classe moyenne : alors que c’était elle qui devait tirer vers le haut les classes défavorisées, ses enfants s’attribuent aujourd’hui des comportements auxquels ils n’étaient pas contraints par la naissance. Ces jeunes, qui adoptent les codes linguistiques des banlieues, n’en sont évidemment pas tous prisonniers, mais ils sont les indices d’un rejet du savoir et de la haute langue, écrite ou orale, qui imprègne la société dans son ensemble. Parce que sont valorisés les modèles de solidarité tribale véhiculés par l’imaginaire des banlieues, parce que le discours égalitaire aboutit au nivellement. (…)  » Conclusion : des jeunes de milieu plutôt favorisé se trouvent atteints des mêmes maux, victimes des mêmes déficits que ceux condamnés à l’enfermement par la misère sociale.

L’école, bien sûr, est le premier maillon à avoir lâché. Non pas au collège, comme l’affirme la vulgate actuelle, mais au primaire, et peut-être plus encore à la maternelle, au moment où s’élabore l’univers linguistique des enfants. Il faut se souvenir du leitmotiv de l’Éducation nationale à ses enseignants dans les années 70:  » Vos élèves ne vous comprennent pas quand vous parlez votre langue, adaptez-vous à la leur  » Voilà précisément comment se creuse la fracture : la rupture se crée au sein de la langue française quand on estime que tout individu ne peut pas accéder à l’ensemble du trésor de la langue.

Le monde de l’écrit est quasiment interdit à ceux qui ne possèdent pas une langue orale compatible avec la langue écrite qu’ils vont découvrir. L’enfant, qui apprend à lire vers 6 ans, fait appel à un dictionnaire mental qui lui permet de faire coïncider les sons qu’il déchiffre avec le sens qu’il connaît. Mais, s’il n’y a jamais d’abonné au sens demandé, si le son ne correspond jamais à un sens connu, il va croire que la lecture n’a rien à voir avec le sens. En cela, la maternelle ne remplit plus son rôle. « 

La maternelle, mais aussi tout l’environnement linguistique, dont la télévision, est un élément fondamental, puisqu’elle constitue aujourd’hui le principal vecteur de la culture commune. Qu’on le déplore ou non, le point de ralliement culturel, ce n’est plus le vase de Soisson ou les Fleurs du mal, mais le Loft. Doit-on pour autant établir une police du langage télévisuel, comme le propose Maurice Druon, une instance qui réglemente les écarts de langage des animateurs ? Illusoire, bien sûr. Mais il n’en faut pas moins reconnaître le rôle prépondérant de la télévision dans l’élaboration d’une norme orale.  » Nous sommes à une époque où l’on s’adresse de plus en plus à des gens que l’on connaît pour leur dire ce qu’ils savent déjà, résume Alain Bentolila. Le principe fondateur du langage télévisuel est la prévisibilité et la fausse connivence : « Restez, puisque vous savez déjà ce qu’on va vous dire. » Et ce schéma sémiologique de la télévision est transposé à l’ensemble des situations de communication, dans un principe d’intimité immédiate qui dissuade de toute conquête. Or lire, c’est affronter l’inconnu, accepter un premier temps de panique. Donc l’écrit devient inabordable pour qui est habitué à cette facilité. « 

Autrement dit, notre rapport au monde est façonné par un univers linguistique rassurant et prévisible. Celui d’une publicité qui cible les consommateurs auxquels elle s’adresse ; celui d’hommes politiques qu’on incite à ne pas dépasser 400 mots de vocabulaire pour ne pas effaroucher l’électeur.

«L’écrit que pratiquent ces jeunes aujourd’hui a changé de perspective et de nature, dit-il. C’est un écrit de l’immédiateté, de la rapidité et de la connivence : réduit au minimum, il n’est destiné à être compris que par celui à qui on s’adresse. Or, la spécificité de l’écrit par rapport à l’oral est qu’il permet de communiquer en différé et sur la durée : il est arrivé dans la civilisation pour laisser des traces.»

Ce principe de « connivence » et d’« économie linguistique » qui touchait jusque-là les « ghettos » des cités » (« où on est condamné, dit-il, à ne s’adresser qu’à ceux qui nous ressemblent ») traverse désormais la jeunesse tout entière. « Ce qui a changé, dit-il, c’est que nos enfants, qu’on a cru nourrir de nos mots, utilisent un vocabulaire très restreint, réduit à environ 1 500 mots quand ils parlent entre eux – et à 600 ou 800 mots dans les cités. » Les adolescents les plus privilégiés possèdent, certes, une « réserve » de vocabulaire qui peut être très importante et dans laquelle ils piochent en cas de nécessité (à l’école, avec des adultes, lors d’un entretien d’embauche…), ce qui leur permet une « socialisation » plus importante. Mais globalement, estime le linguiste, ce bagage de mots que possèdent les jeunes a tendance à s’appauvrir quel que soit leur milieu.

Contre les ghettos linguistiques

Alain Bentolila
Le Monde
20.12.07

Depuis plus de trente ans, nous avons accepté – et parfois aveuglément encouragé – le regroupement dans des lieux enclavés de populations qui avaient en commun d’être pauvres et, pour la plupart, de venir d’un ailleurs estompé et confus. Elles se sont rassemblées sur ces territoires de plus en plus isolés non pas parce qu’elles partageaient un héritage culturel et historique, mais au contraire parce que, année après année, elles savaient de moins en moins qui elles étaient, d’où elles venaient et où elles allaient. Dans ces lieux confinés, bien des jeunes adultes de langue maternelle française vivent une situation linguistique particulière que certains trouvent pittoresque alors qu’elle révèle et renforce marginalisation et exclusion sociales.

Pour les jeunes de ces quartiers-ghettos, l’imprécision et la pénurie des mots va de pair avec l’enfermement qu’ils subissent ; elles constituent leur lot réduit parce que ni l’école ni la famille ne leur ont transmis l’ambition d’élargir le cercle des choses à dire et celui de ceux à qui on les dit. Cantonnés à une communication de proximité, prisonniers d’une situation d’extrême connivence, ils n’ont jamais eu besoin de mots justes et nombreux pour communiquer ensemble. En bref, n’ayant à s’adresser qu’à des individus qui vivent comme eux, qui croient en le même Dieu qu’eux, qui ont les mêmes soucis et la même absence de perspectives sociales, tout « va sans dire ».

Ils n’ont pas besoin de mettre en mots précis et soigneusement organisés leur pensée parce que, partageant tellement de choses, subissant tellement de contraintes et de frustrations identiques, l’imprécision est devenue la règle d’un jeu linguistique socialement perverti. Les mots qu’ils utilisent sont toujours porteurs d’un sens exagérément élargi et par conséquent d’une information d’autant plus imprécise.

Tant que le nombre de choses à dire est réduit, tant que le nombre de gens à qui ils s’adressent est faible, l’approximation n’empêche certes pas la communication. Mais lorsqu’ils doivent s’adresser à des gens qu’ils ne connaissent pas, lorsque ces gens ne savent pas à l’avance ce qu’ils vont leur dire, cela devient alors un tout autre défi. Un vocabulaire exsangue et une organisation approximative des phrases ne leur donnent pas la moindre chance de le relever. Ces mots de la communion plutôt que de la communication condamnent ceux dont ils constituent l’essentiel du vocabulaire à renoncer à imposer leur propre pensée à l’intelligence des autres.

La ghettoïsation engendre, certes, des innovations linguistiques originales. Mais ces créations contribuent-elles à enrichir un trésor linguistique disponible pour tous ? Non ! Cette vision idyllique est celle des faiseurs de dictionnaires à la mode qui voudraient nous faire croire à une langue française quotidiennement renouvelée et équitablement redistribuée. La réalité, c’est que la langue française s’incarne aujourd’hui dans le langage d’hommes et de femmes dont les pouvoirs linguistiques respectifs sont devenus tellement inégaux que la notion même d’intelligence collective risque de se trouver gravement mise en cause. Les différents registres du langage ne s’additionnent que pour ceux qui, les possédant tous, en jouent en virtuoses ; pour beaucoup, ils séparent, cantonnent, opposent, excluent.

Dans cette situation d’inégalité linguistique, l’enrichissement produit par la création de nouveaux mots ou structures se fait le plus souvent au seul profit de ceux qui, possédant déjà un vocabulaire varié, une syntaxe précise, vont alors donner à leur langage un petit coup de jeunesse et de modernité. Certains enfants, que l’on a pris soin de doter d’armes linguistiques tout terrain, peuvent sans risque enrichir leur panoplie linguistique de quelques « perles de banlieues ».

Certains parents « trop cool » ponctueront parfois leurs discours parfaitement standardisés de quelques audaces verlanesques du plus bel effet, suivant en cela l’exemple des médias soucieux de se donner une image jeune et dynamique. Les « nantis du langage » s’encanaillent linguistiquement sans risque et avec la meilleure conscience du monde. Mais ceux dont le vocabulaire est limité et imprécis ont-ils un réel pouvoir linguistique ? Non, ce sont les « pauvres du langage » condamnés à ne communiquer que dans l’immédiat et la proximité.

Comprenons-nous bien ! Il n’est pas question de tenir, sur le langage dit des cités, des banlieues ou des jeunes, un discours de mépris ; mais il n’est pas non plus question, au nom de je ne sais quel droit à la différence (ou à l’indifférence), d’ignorer qu’il prive ceux dont il est le seul instrument de parole d’exercer leur droit légitime de laisser sur les autres une trace singulière. La vraie question, la seule qui doit nous mobiliser, est de savoir comment distribuer de manière plus équitable le pouvoir linguistique afin que la majorité des enfants de ce pays puissent exprimer leur pensée au plus juste de leurs intentions et recevoir la pensée des autres avec discernement. C’est dès l’école maternelle que doit être mené ce juste combat.

Alain Bentolila est professeur de linguistique à Paris-V – Sorbonne.

Voir aussi:

Pas simple de chercher du travail, d’ouvrir un compte en banque ou de s’inscrire à la Sécurité sociale quand on ne possède que « 350 à 400 mots, alors que nous en utilisons, nous, 2 500 », estime ainsi le linguiste Alain Bentolila, pour qui cette langue est d’une « pauvreté » absolue. « Je veux bien qu’on s’émerveille sur ce matériau linguistique, certes intéressant, mais on ne peut pas dire : « Quelle chance ont ces jeunes de parler cette langue ! », objecte ce professeur de linguistique à la Sorbonne. Dans tout usage linguistique, il existe un principe d’économie qui consiste à dépenser en fonction de ce qu’on attend. Si je suis dans une situation où l’autre sait quasiment tout ce que je sais, les dépenses que je vais faire vont être minimes. En fait, « ça va ! sans dire ». Et si « ça va sans dire », pourquoi les mots ? Cette langue est une langue de proximité, une langue du ghetto. Elle est parlée par des jeunes qui sont obligés d’être là et qui partagent les mêmes anxiétés, les mêmes manques, la même exclusion, le même vide. » Selon lui, « entre 12 % et 15% de la population jeune » utiliserait aujourd’hui exclusivement ce langage des « ticés »(cités).

La fracture linguistique. Mais quel français parlent les adolescents ?
Marianne
Le 04/09/2004

Avec 400 mots de vocabulaire, la maîtrise des codes devient problématique. Et les exclus de la langue de Molière ont toutes les chances de devenir des exclus tout court. Explications.

Samedi après-midi, dans une avenue commerçante de Paris. Un groupe d’adolescents, style soigné, jean et chemise blanche, cheveux lissés au gel. Des fils de bonne famille. Mais quand l’un d’eux ouvre la bouche, c’est une langue teintée d’un accent indéfinissable, mêlée de verlan ou de vieil argot revitalisé, une langue qui parle de  » darrons « , de  » kiff  » et de  » keuss « . Parents, il ne faut pas paniquer : ceux-là ne s’exclameront pas devant un futur employeur que  » c’est de la balle  » ; ils retrouveront vite leur vernis bourgeois. Ou, du moins, une vague notion des niveaux de langue. Sans doute ne savent-ils pas que la dernière dictée de Bernard Pivot s’encanaillait avec des  » meufs « , provoquant l’ire de l’académicien français Maurice Druon, mais peu leur importe. Car tel est l’état du débat sur la langue française. Une éternelle joute entre conservateurs et modernistes, dont les frontières fluctuent au gré des modes.

Le 24 février 2004, Druon publie dans le Figaro une tribune intitulée  » Non-assistance à langue en danger « . Il y clame quelques convictions franchement réactionnaires  » On a commencé par couper les têtes; on a continué en rasant les fortunes; on en est maintenant à décapiter le langage.  » Il y affirme le rôle de la vénérable Académie dans la défense d’une langue française agressée, en vrac, par les anglicismes, les enseignants, la télévision, et la dictée de Bernard Pivot. Lequel répond le 1er mars en prenant la défense de ces  » mots sans papiers  » parce que  » nés de l’oral « , qui enrichissent la langue vivante.

Paradoxe, le même Bernard Pivot, publiant au printemps dernier un livre en forme de manifeste ludique pour la sauvegarde des mots vieillis et expulsés des dictionnaires, se voit lui-même accusé par certains de conservatisme. Défendre la goguenardise et les coquecigrues, quelle idée ? Interrogé par le magazine Lire, dans son numéro du mois de mars, l’écrivain Philippe Djian est lapidaire :  » Franchement, il n y a aucun mot à préserver là-dedans ![ …] Ils sont vraiment vieillots et ne servent à rien.  » Le constat d’une déperdition de vocabulaire ou de grammaire est donc loin d’être partagé. Et prend toujours des allures de nostalgie coupable.  » C’est ennuyeux et regrettable qu’une langue s’appauvrisse, plaide pourtant Pivot, qu’elle perde du goût, des couleurs, du sens, de l’exactitude.  » Mais, pour le linguiste Alain Rey, auteur du Robert et chroniqueur sur France Inter, tout cela relève de la  » préservation des chefs-d’oeuvre en péril « , et d’une  » réaction déséquilibrée et frileuse vis-à-vis des usages modernes de la langue « , que sont par exemple les SMS, petits messages écrits dans une langue abrégée qui, pour le linguiste, marquent une  » maîtrise du code écrit, avec lequel on peut jouer « . Le résultat de ce  » jeu avec le code  » donne en général  » T ou ? Késs tu fé ? A+ « 

Baudruches linguistiques

Le plus grave ? Entre béatitude et frilosité, le débat rate son objet. Et risque de laisser se creuser la fracture qui déchire aujourd’hui les usagers de la langue, les Français. Explication du linguiste Alain Bentolila :  » Le problème n’est pas de savoir s’il faut préserver le trésor de la langue ou l’enrichir de tous les apports extérieurs. Il faut affirmer qu’aujourd’hui une part croissante de la population n’a pas accès à ce trésor  » Pour le dire autrement, il est peu probable que l’inventivité linguistique de quelques rappeurs poètes reflète l’état général de la population quant à l’usage du français. Avec 400 mots de vocabulaire, la maîtrise des codes devient en effet problématique. Et, par-delà les discours pétris de bonne conscience sur l’égale dignité de toutes les pratiques linguistiques, on oublie de préciser que les exclus de la langue de Molière ont toutes les chances de devenir des exclus tout court.  » La langue est une clef sociale, résume Louis-Jean Calvet, spécialiste des politiques linguistiques. Ceux qui la maîtrisent sont en situation de domination.  » Certains, parce qu’ils n’ont pas les mots, sont condamnés à ne pas comprendre le monde, à ne pas le posséder. Ils sont ainsi assignés au bas de l’échelle sociale.

 » Au départ, explique Alain Bentolila, il y a ces ghettos construits sur la précarité, la déliquescence culturelle, le manque. Or, c’est un principe linguistique : plus les gens sont proches, plus ils partagent d’éléments culturels, sociaux, etc., et moins ils ont besoin de formuler ce qu’ils ont à se dire. Il s’installe entre eux une forme de connivence.  » Cette connivence est celle qui permet d’utiliser des  » mots-valises  » en étant sûr d’être compris.  » C’est mortel  » peut vouloir dire  » c’est terrifiant « ,  » c’est surprenant « ,  » c’est exaltant « , et encore beaucoup d’autres nuances, du négatif au positif. Mais l’interlocuteur devine, sans recourir au raisonnement, ce qu’on veut lui transmettre par cette exclamation. Contrairement à quiconque n’appartient pas au même univers culturel. Le langage se fait allusif, un  » lexique de baudruches sémantiques « , selon les mots d’Alain Bentolila, pas inintéressant, mais pauvre en informations, puisqu’il se fonde essentiellement, notamment pour le vocabulaire des banlieues, sur l’opposition entre le  » bien ressenti  » et le  » mal ressenti « . Cette pauvreté ne pose aucun problème pour qui ne sort pas de son univers socioculturel. Mais elle ne permet pas de s’évader de son ghetto social. Imperceptiblement, la barrière se met en place.

Les bandes de jeunes débarquant dans les centres-ville traduisent le même phénomène et la même stratégie : rester en groupe pour ne pas sortir de son univers mental et linguistique. Car leurs instruments linguistiques ne valent que dans les limites du ghetto. Or l’inconnu suppose des moyens linguistiques forts, et une capacité à porter la pensée au plus juste des intentions.  » Le sentiment d’enfermement qui naît de l’incapacité à exprimer sa pensée, explique Alain Bentolila, favorise souvent le passage à l’acte violent. J’ai vu cela un jour au tribunal de Créteil: un jeune homme est devenu enragé parce qu’il ne savait pas comment formuler sa défense, face à des juges qui, eux, avaient les codes.  » Enfin, ultime conséquence de cette absence de maîtrise, une vulnérabilité au discours puissant des autres.  » Le principe, commente encore Alain Bentolila, c’est :  » Mon discours ne donne pas de sens à ce qui m’entoure, donc je te crois si tu es habile et que tu parles mieux que moi.  » Et les islamistes, qui quadrillent les quartiers, s’engouffrent dans cette brèche. Ils donnent le sens manquant en fournissant les mots. « 

Extension du domaine de l’échec

Ces jeunes des quartiers ne sont pourtant pas les seuls à se retrouver bloqués du mauvais côté de la barrière linguistique. Le phénomène le plus frappant ? L’extension de cette exclusion linguistique à une part croissante de la population. Là réside l’échec de la classe moyenne : alors que c’était elle qui devait tirer vers le haut les classes défavorisées, ses enfants s’attribuent aujourd’hui des comportements auxquels ils n’étaient pas contraints par la naissance. Ces jeunes, qui adoptent les codes linguistiques des banlieues, n’en sont évidemment pas tous prisonniers, mais ils sont les indices d’un rejet du savoir et de la haute langue, écrite ou orale, qui imprègne la société dans son ensemble. Parce que sont valorisés les modèles de solidarité tribale véhiculés par l’imaginaire des banlieues, parce que le discours égalitaire aboutit au nivellement.

 » Je me souviens d’un article paru l’année dernière dans le Nouvel Observateur, raconte Alain Bentolila. On y décrivait le pittoresque du parler des banlieues en rappelant constamment que les jeunes qui s’expriment ainsi « sont respectables ». Bien sûr qu’ils le sont ; mais leur déficit, lui, ne l’est pas. Pour ne pas stigmatiser, on finit par valoriser ce qu’il ne faudrait que constater et analyser, puis compenser Tout discours est digne, quand il est le résultat d’un choix, pas d’un manque.  » D’éminents spécialistes se focalisent sur les états particuliers de la langue, académique ou argotique. Mais ils oublient cet usage moyen de la langue qui conduit à une exclusion sociale croissante.  » Ce sont le vocabulaire et les structures grammaticales qui sont touchés par un appauvrissement général, déplore Louis-Jean Calvet, qui enseigne la linguistique à l’université de Provence. Chaque année, il est un peu plus difficile de faire lire des livres aux étudiants.  » Même son de cloche chez Alain Rey, pourtant résolument dans le camp des optimistes :  » Oui, on remarque une forte baisse du niveau de langue des étudiants. La responsabilité principale en incombe aux parents, aux lacunes dans la formation, à tout ce qui impose dans notre société un discours appauvrissant.  » Conclusion : des jeunes de milieu plutôt favorisé se trouvent atteints des mêmes maux, victimes des mêmes déficits que ceux condamnés à l’enfermement par la misère sociale.

Les raisons de cette extension du domaine de l’échec ? D’abord, la rupture dans la transmission, et la modification des rapports entre langue écrite et langue orale. Il est toutefois difficile d’établir un bilan sans être aussitôt accusé de nostalgie réactionnaire. L’école, bien sûr, est le premier maillon à avoir lâché. Non pas au collège, comme l’affirme la vulgate actuelle, mais au primaire, et peut-être plus encore à la maternelle, au moment où s’élabore l’univers linguistique des enfants. Il faut se souvenir du leitmotiv de l’Éducation nationale à ses enseignants dans les années 70:  » Vos élèves ne vous comprennent pas quand vous parlez votre langue, adaptez-vous à la leur  » Voilà précisément comment se creuse la fracture : la rupture se crée au sein de la langue française quand on estime que tout individu ne peut pas accéder à l’ensemble du trésor de la langue.

Parler à certains ce qu’on croit être leur langue, voilà la pire des barrières. Christian Montelle, ancien professeur de français, a travaillé sur ces questions.  » On se gargarise avec le drame de l’illettrisme, explique-t-il. Mais le premier degré dans l’illettrisme concerne la confrontation à la langue parlée. Avant d’aborder l’écrit, l’enfant doit être imprégné non pas seulement de la langue vernaculaire, celle de tous les jours, mais de la haute langue, une langue orale de qualité, ce qu’on appelle l’art du bien parler. C’est à cela que l’école maternelle a renoncé.  » Ce que confirme le linguiste Alain Bentolila, spécialiste des questions d’illettrisme:  » Le monde de l’écrit est quasiment interdit à ceux qui ne possèdent pas une langue orale compatible avec la langue écrite qu’ils vont découvrir. L’enfant, qui apprend à lire vers 6 ans, fait appel à un dictionnaire mental qui lui permet de faire coïncider les sons qu’il déchiffre avec le sens qu’il connaît. Mais, s’il n’y a jamais d’abonné au sens demandé, si le son ne correspond jamais à un sens connu, il va croire que la lecture n’a rien à voir avec le sens. En cela, la maternelle ne remplit plus son rôle. « 

Prisons mentales

La maternelle, mais aussi tout l’environnement linguistique, dont la télévision, est un élément fondamental, puisqu’elle constitue aujourd’hui le principal vecteur de la culture commune. Qu’on le déplore ou non, le point de ralliement culturel, ce n’est plus le vase de Soisson ou les Fleurs du mal, mais le Loft. Doit-on pour autant établir une police du langage télévisuel, comme le propose Maurice Druon, une instance qui réglemente les écarts de langage des animateurs ? Illusoire, bien sûr. Mais il n’en faut pas moins reconnaître le rôle prépondérant de la télévision dans l’élaboration d’une norme orale.  » Nous sommes à une époque où l’on s’adresse de plus en plus à des gens que l’on connaît pour leur dire ce qu’ils savent déjà, résume Alain Bentolila. Le principe fondateur du langage télévisuel est la prévisibilité et la fausse connivence : « Restez, puisque vous savez déjà ce qu’on va vous dire. » Et ce schéma sémiologique de la télévision est transposé à l’ensemble des situations de communication, dans un principe d’intimité immédiate qui dissuade de toute conquête. Or lire, c’est affronter l’inconnu, accepter un premier temps de panique. Donc l’écrit devient inabordable pour qui est habitué à cette facilité. « 

Autrement dit, notre rapport au monde est façonné par un univers linguistique rassurant et prévisible. Celui d’une publicité qui cible les consommateurs auxquels elle s’adresse ; celui d’hommes politiques qu’on incite à ne pas dépasser 400 mots de vocabulaire pour ne pas effaroucher l’électeur. Image et conséquence de la fracture sociale, la fracture linguistique en est le stade ultime, celui où l’enfermement n’est plus seulement géographique et économique, mais atteint la pensée. Qui relira 1984, de George Orwell, comprendra que réduire le nombre de mots pour dire le monde est la plus efficace des prisons mentales.

Natacha Polony

Voir enfin:

Vivre avec 400 mots
LE MONDE
Le 18.03.05

Le langage des jeunes des cités peut faire rire. Il renforce aussi leur exclusion

La phrase a jailli mécaniquement. C’était il y a deux mois, à Grenoble. Sihem, 14 ans, venait d’intégrer l’Espace adolescents, une structure d’accueil visant à rescolariser des jeunes de 14 à 21 ans en rupture de scolarité ou aux portes de la délinquance.

Ce jour-là, la jeune fille butait sur un exercice. « Je suis trop une Celte ! », s’est-elle alors exclamée. Interloqué, Antoine Gentil, son professeur, lui a demandé ce qu’elle voulait dire par « Celte » ? Et Sihem d’expliquer que, dans sa cité, le quartier de la Villeneuve, à Grenoble, ce mot était couramment utilisé pour désigner un (e) imbécile. Pourquoi et comment, à supposer qu’il soit orthographié de la même façon, a-t-il été détourné de son sens ? Sihem l’ignore. L’adolescente sait seulement qu’elle ne prononce plus beaucoup cette expression, en tout cas plus en classe. Elle veut « réussir dans la vie et avoir un métier » et espère reprendre bientôt une scolarité normale, commencer une formation, faire des stages. « Pour cela, il faut que j’apprenne à bien parler », reconnaît-elle.

L’Espace adolescents de Grenoble, placé sous la tutelle du Comité dauphinois d’action socio-éducative (Codase), met justement l’accent sur le réapprentissage du langage. La plupart des adolescents qui arrivent ici présentent des difficultés avec la langue française, à laquelle ils ont substitué une langue « des cités » souvent comprise d’eux seuls. »Nous essayons de les en détacher, le plus souvent par l’entremise de jeux, explique Marie-France Caillat, éducatrice au sein de la structure. A chaque fois, par exemple, qu’un jeune emploie l’expression « sur la vie de ma mère », nous prononçons immédiatement devant lui le prénom de sa mère, ce qui a pour effet de le déstabiliser. Quand un autre lance « sur le Coran » à la manière d’un juron, nous lui faisons reprendre sa phrase en remplaçant « Coran » par « canard ». On arrive, comme ça, à faire changer leurs habitudes linguistiques. Mais ce n’est pas simple. Ces jeunes donnent l’impression d’être de véritables friches ! On dirait que rien n’a été cultivé chez eux, qu’ils se sont constitués tout seuls. »

Les enseignants et les éducateurs qui cohabitent dans cet établissement ne s’appliqueraient pas à sevrer ces jeunes de leur langage si celui-ci n’était pas devenu trop « encombrant » en dehors de leurs quartiers. Qu’on l’appelle « argot des cités », « parler banlieue » ou « langage des jeunes », ce jargon a été beaucoup étudié « culturellement ». Des chercheurs ont décrypté sa structure, décortiqué son vocabulaire, répertorié ses emprunts aux langues des communautés immigrées. Des artistes en ont fait un sujet en tant que tel, comme le réalisateur Abdellatif Kechiche avec L’Esquive, grand vainqueur de la dernière cérémonie des Césars. Bernard Pivot a glissé des « meufs » dans une de ses dictées. Les dictionnaires ont même ouvert leurs pages à certains de ses mots, comme teuf, keum, keuf ou beur (et beurette), également tirés du verlan.

N’était-ce pas oublier que ce langage, généralement débité à toute vitesse et sans beaucoup articuler, se heurte aussi à une autre réalité : celle du monde extérieur et de la vie de tous les jours ? Pas simple de chercher du travail, d’ouvrir un compte en banque ou de s’inscrire à la Sécurité sociale quand on ne possède que « 350 à 400 mots, alors que nous en utilisons, nous, 2 500 », estime ainsi le linguiste Alain Bentolila, pour qui cette langue est d’une « pauvreté » absolue. « Je veux bien qu’on s’émerveille sur ce matériau linguistique, certes intéressant, mais on ne peut pas dire : « Quelle chance ont ces jeunes de parler cette langue ! », objecte ce professeur de linguistique à la Sorbonne. Dans tout usage linguistique, il existe un principe d’économie qui consiste à dépenser en fonction de ce qu’on attend. Si je suis dans une situation où l’autre sait quasiment tout ce que je sais, les dépenses que je vais faire vont être minimes. En fait, « ça va ! sans dire ». Et si « ça va sans dire », pourquoi les mots ? Cette langue est une langue de proximité, une langue du ghetto. Elle est parlée par des jeunes qui sont obligés d’être là et qui partagent les mêmes anxiétés, les mêmes manques, la même exclusion, le même vide. » Selon lui, « entre 12 % et 15% de la population jeune » utiliserait aujourd’hui exclusivement ce langage des « ticés »(cités).

Dans l’agglomération grenobloise, « un bon tiers des 800 jeunes que nous suivons sont confrontés à des problèmes d’expression, témoigne Monique Berthet, la directrice du service de prévention spécialisée du Codase. Et plus ça va, plus leur vocabulaire diminue. On voit souvent, dans nos structures, un jeune prendre le téléphone et demander abruptement : « Allô ?… C’est pour un stage. » A l’autre bout du fil, la personne doit alors deviner que son interlocuteur est un élève de troisième et qu’il sollicite un stage de découverte. » Convaincre des jeunes de renoncer à leur argot, comme on le fait à Grenoble, relève du défi. « Ils sont très réticents quand on leur propose de revenir au b.a.-ba du français. Il arrive même qu’ils nous jettent leur cahier à la figure, raconte Aziz Sahiri, conseiller technique au Codase et ancien adjoint au maire de Grenoble en charge de la prévention de la délinquance (1989-1995). Pour eux, parler bien ou mal, c’est anecdotique. On se doit pourtant de les convaincre qu’il n’y pas d’autre choix que de posséder le code commun général. C’est le seul moyen, pour eux, de sortir de leur condition. Ils sont condamnés à parler le français commun. Et leur peine, c’est l’école. »

Est-ce un hasard si des spécialistes en prévention de la délinquance s’intéressent autant à cette « fracture linguistique » ? De la carence orale à la violence physique, le pas peut être rapide. « L’incapacité à s’exprimer génère de la frustration. Faute de mots, l’instrument d’échange devient alors la castagne. Et moins on est capable d’élaborer des phrases, plus on tape », poursuit Aziz Sahiri. Sa collègue, Monique Berthet, se souvient d’un jeune incapable d’expliquer les raisons de son retard à un atelier : « Son impuissance à dire l’a conduit dans un registre d’agressivité. Il s’en est pris aux objets qui étaient là, en l’occurrence des pots de peinture. Il était comme acculé par les mots. »

Alain Bentolila a été témoin, lui, d’une scène de « passage à l’acte » encore plus symptomatique au tribunal de Créteil. Accusé d’avoir volé des CD dans un supermarché, un jeune se faisait littéralement « écraser », ce jour-là, par l’éloquence d’un procureur verbeux à souhait. « Le gars n’arrivait pas à s’exprimer, raconte le linguiste. Le procureur lui a alors lancé : « Mais arrêtez de grogner comme un animal ! » Le type a pris feu et est allé lui donner un coup de boule. J’ai eu l’impression que les mots se heurtaient aux parois de son crâne, jusqu’à l’explosion. Quand on n’a pas la possibilité de laisser une trace pacifique dans l’intelligence d’un autre, on a tendance, peut-être, à laisser d’autres traces. C’est ce qu’a voulu faire ce gars en cassant le nez de ce procureur. » Une « trace » chèrement payée : six mois de prison ferme.

Le plus étonnant, toutefois, dans cet idiome né au pied des HLM, est son succès loin des quartiers défavorisés. Des expressions comme « niquer sa race », « kiffer une meuf » ou « j’hallucine grave » s’enracinent dans les centres-villes. L’inimitable accent « caillera » (racaille) accompagne le mouvement, de même que certaines onomatopées, comme ce petit claquement de langue lâché en fin de phrase pour acquiescer un propos. « Tout cela donne un genre, un « zarma », comme disent les jeunes, observe Alain Bentolila. La langue des cités présente une facilité linguistique assez enviable, qui peut devenir de l’ordre du modèle pour les classes moyennes. Ce qui est un échec – parler 350 mots quand il en faut 2 500 – devient alors un signe de reconnaissance et de regroupement. Il faut parler cette langue pour ne pas passer pour un bouffon ou un intello. »

« Langage des exclus » désormais parlé par des non-exclus, cet argot serait-il en train de perdre son âme ? Non, car sa caractéristique est aussi de muer en permanence. Le parler urbain d’aujourd’hui n’a presque plus rien à voir avec la tchatche de la fin des années 1990. Le verlan serait ainsi en très nette perte de vitesse dans le processus de renouvellement du vocabulaire banlieusard. « On ne l’utilise pratiquement plus, car le verlan est passé dans le domaine public ! », s’amuse Franck, qui vit dans le quartier du Bois sauvage, à Evry. Avec sept autres jeunes de sa cité, Franck travaille sur l’élaboration d’un « lexique de la banlieue ». Depuis un an, ces garçons et filles de 16 à 22 ans aux parcours scolaires agités s’emploient à donner une définition et une étymologie à quelque 300 mots et expressions dûment sélectionnés. Les innovations les plus récentes figurent dans cet ouvrage, qu’ils espèrent publier en septembre.

Quelques extraits ? Un jeune affirme, par exemple, qu’il se sent « moelleux », quand il a la flemme de bouger. S’il « est Alcatraz »,c’est que ses parents lui interdisent de sortir de chez lui. Et s’il « est en bordel », il faut seulement comprendre qu’il est train de galérer. Emprunté à l’anglais, le mot « bad » ne veut pas dire « mauvais », mais son contraire « bon » – preuve que le jeu est bien de brouiller les pistes. La palme de la métaphore revient toutefois à l’expression « boîte de six », utilisée pour décrire un fourgon de police : une allusion aux emballages de poulet frit, de type nuggets, vendus chez McDonald’s. Par extension, une « boîte de vingt » désigne un car de CRS.

« Quand tu utilises pour la première fois un mot et que ce mot reste dans le langage, c’est une grande fierté », indique Cédric. « Surtout que le vocabulaire n’est pas le même d’un département à l’autre, d’une ville à l’autre, et même parfois d’une cité à l’autre, souligne Dalla. L’autre jour, je suis allée dans le 95 : là-bas, une meuf, c’est une darzouze. Je ne sais pas d’où ça vient. » A Evry, dans le 91, les garçons appellent les filles des « cuisses » et les filles nomment les garçons des « bougs », contraction du créole « bougres ». Dalla et ses copines ont aussi leur « propre vocabulaire pour ne pas se faire comprendre des mecs ». Elles s’envoient également entre elles du « frère » à tire-larigot. Alors que Franck, le Blanc, et Cédric, le Noir, s’appellent respectivement « négro ». « Cela ne veut pas dire qu’on est racistes. Blacks, Blancs ou « Hindous », on a tous grandi dans la même cité. On peut se permettre des familiarités sur nos différences de culture. C’est un jeu », explique Franck. S’ils se sont lancés dans ce projet de lexique, c’est pour « faire un pont avec l’extérieur » et montrer que cette langue est  » le plus beau des langages, le plus imagé ». Mais rappeler, aussi, qu’ils savent utiliser le français courant, comme en attestent les définitions qu’ils s’appliquent à rédiger. « Le français, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas, assure Cédric. Nous, on est bilingues. On parle aussi bien la langue des cités que le français traditionnel. »

« Bilingue », Raphaël l’est aussi. Mais lui s’est volontairement « détaché » de cette langue des cités, au point de revendiquer un « BTS du bien parler ». Avec une trentaine de jeunes d’Hérouville-Saint-Clair, dans la banlieue de Caen, il a créé Fumigène, un magazine soigneusement réalisé et consacré à la « littérature de rue » et à la culture hip-hop. « On voulait casser les clichés persistants sur les jeunes des cités qui ne foutent rien de la journée, explique Raphaël, 23 ans. Nous aussi, les jeunes des quartiers, avons des idées et des opinions. Et, pour les exprimer, il n’y a pas d’autre solution que d’employer le langage académique. Des écrivains comme Faïza Guène et Rachid Djaïdani, qui viennent de la banlieue, ou des rappeurs comme Akhénaton, Oxmo Puccino et Kery James utilisent tous le langage du savoir. Parler la même langue que l’autre, c’est prendre ses armes pour gagner le combat. Les jeunes en ont conscience. Des expressions comme « le savoir est une arme » ou « les mots sont des balles » se font entendre de plus en plus dans les quartiers. »

Mais que valent les mots face aux clichés ? Il y a peu, Raphaël est allé présenter son magazine au responsable culturel d’une collectivité territoriale, dans l’espoir d’obtenir une subvention. Sans succès. « C’est trop bien écrit », lui a-t-on répondu.

Frédéric Potet
http://www.la-croix.com/parents-enfants/article/index.jsp?docId=2248801&rubId=24298

Les jeunes bousculent la langue française
Mots mutilés, écriture phonétique, vocabulaire appauvri… Le « français » des adolescents inquiète les adultes
La Croix du 16/11/2005

« Wesh » (salut, ça va ?), « Wua mortel, une teuf chez oit ? C’est chan-mé bien ! » (traduction approximative : « Tu fais une fête chez toi ? C’est super ! »)… « C’est trop de la balle » (idem)… Bribes de conversation ordinaire entre lycéens ordinaires, saisies au hasard d’un coin de rue d’un quartier plutôt chic de la capitale. Ce « céfran » que parle aujourd’hui les adolescents surprend souvent leurs parents, qui ont du mal à les comprendre. Opération réussie, puisque s’ils emploient un langage codé, c’est précisément pour exclure les adultes de leur univers. Ce phénomène n’est pas nouveau et le javanais d’après-guerre choquait autant les parents d’alors. Aujourd’hui, le langage des jeunes s’inspire souvent de la langue des cités, mélange de verlan, de termes empruntés à de vieux argots français, ou aux diverses cultures qui cohabitent dans nos cités (lire pages suivantes).

À cette langue orale s’est rajoutée plus récemment une langue écrite, elle aussi très « cryptée » : le langage « texto » que les jeunes utilisent à un âge de plus en plus précoce, pour communiquer par SMS sur leurs téléphones portables ou par MSN sur leurs ordinateurs. Une écriture qui transcrit phonétiquement leur langue parlée et achève de tordre le cou à la langue de Molière en mutilant la syntaxe et l’orthographe, ce qui la rend encore plus incompréhensible aux non-initiés (« Kestufé ? Tnaz ? Je V06né A2m’1 » : « Qu’est-ce que tu fais ? Es-tu fatigué ? Je vais au cinéma. À demain »).

Ces nouveaux modes d’expression constituent-ils une menace pour la langue française ? Les observateurs les plus optimistes pensent que non. Les jeunes culturellement les plus favorisés feraient preuve d’une grande mobilité intellectuelle, jonglant en permanence avec ces outils et passant avec agilité d’un registre de langue à l’autre, en fonction de leur interlocuteur. Tandis qu’à l’autre bout de l’échelle sociale, l’écriture phonétique, libérée des carcans de l’orthographe, réconcilie avec l’écrit les jeunes les plus réfractaires, en les décomplexant. « Les garçons notamment se sont mis à l’écriture plus intime via l’ordinateur, remarque ainsi la sociologue Dominique Pasquier, auteur d’une enquête sur les pratiques culturelles des lycéens (1). Et ceux qui sont cancres à l’école peuvent devenir leaders sur les “chats” (NDLR : forums de discussion pratiqués sur Internet), notamment dans les milieux populaires. » Mais ces nouveaux langages les éloignent encore plus de la langue qu’on leur enseigne à l’école et contribuent à propager une « culture de l’oralité » dans toutes les classes sociales (en particulier les classes moyennes), au détriment de la « culture livresque et humaniste » qui n’est quasiment plus transmise.

« Un écrit de l’immédiateté »
C’est ce que déplore Alain Bentolila, professeur de linguistique à l’université de Paris V et spécialiste de l’illettrisme. « L’écrit que pratiquent ces jeunes aujourd’hui a changé de perspective et de nature, dit-il. C’est un écrit de l’immédiateté, de la rapidité et de la connivence : réduit au minimum, il n’est destiné à être compris que par celui à qui on s’adresse. Or, la spécificité de l’écrit par rapport à l’oral est qu’il permet de communiquer en différé et sur la durée : il est arrivé dans la civilisation pour laisser des traces. »

Ce principe de « connivence » et d’« économie linguistique » qui touchait jusque-là les « ghettos » des cités » (« où on est condamné, dit-il, à ne s’adresser qu’à ceux qui nous ressemblent ») traverse désormais la jeunesse tout entière. « Ce qui a changé, dit-il, c’est que nos enfants, qu’on a cru nourrir de nos mots, utilisent un vocabulaire très restreint, réduit à environ 1 500 mots quand ils parlent entre eux – et à 600 ou 800 mots dans les cités. » Les adolescents les plus privilégiés possèdent, certes, une « réserve » de vocabulaire qui peut être très importante et dans laquelle ils piochent en cas de nécessité (à l’école, avec des adultes, lors d’un entretien d’embauche…), ce qui leur permet une « socialisation » plus importante. Mais globalement, estime le linguiste, ce bagage de mots que possèdent les jeunes a tendance à s’appauvrir quel que soit leur milieu.

Première responsable : la télévision. D’abord, parce que les émissions que la majorité des enfants et des adolescents regardent utilisent un vocabulaire très réduit. Mais aussi, explique Alain Bentolila, parce qu’elles entretiennent ce « principe de connivence » : “La compréhension ne se gagne pas, elle est donnée d’emblée.” Nous pensons avoir élevé nos enfants dans l’appétit de la découverte de l’inconnu et on est battu en brèche par cette télévision qui leur fait la promesse du déjà-vu, qui les habitue à n’accepter que du prévisible.

Voir de même:

Le linguiste et les frolos
Par Adeline FLEURY
Le Journal du Dimanche
Le 30 Septembre 2007
D’un côté, Alain Rey, le « pape » du Petit Robert, tenant d’une langue française en mouvement; de l’autre, Cédric, Marie et Franck, coauteurs d’un petit dictionnaire du parler racaille. Rencontre détonante.

« Quelle galère de faire un dictionnaire ! » La formule claque comme dans un morceau de rap au milieu d’un terrain vague délimité par des murs aux tags baveux. Au coeur d’une cité du 14e arrondissement de Paris, ils se font face, comme dans une « battle », ces concours de danse hip-hop organisés dans les halls d’immeubles ou les hangars désaffectés. D’un côté, Alain Rey, linguiste et philosophe de la langue française, au regard cerclé de grosses lunettes noires, qui distille exemples et nuances sémantiques, manie et remanie définitions, locutions et expressions dans le Petit Robert depuis 1967. De l’autre, Cédric, Marie et Franck, trois jeunes dits de banlieue, qui ont grandi dans le quartier populaire du Bois Sauvage, à Evry (Essonne).

Trois contre un, le combat de la tchatche semble perdu d’avance pour Rey. Et que peuvent bien avoir à se dire un lexicologue de 79 ans et trois gamins au look capuche-baskets ? Cela peut surprendre, mais ils ont en commun l’amour des mots. Et, pour les jeunes, « Alain Rey, c’est maximum respect », puisqu’il a oeuvré pour que les « ripoux », « keum », « keuf » ou encore « meuf » aient droit de cité dans les pages du Robert.

Dans l’édition 2008 du vénérable dictionnaire, Alain Rey ose même accoler au mot « rebeu » (beur en verlan) une phrase extraite d’un polar du Marseillais Jean-Claude Izzo: « T’es un pauvre petit rebeu qu’un connard de flic fait chier. » Il n’en fallait pas plus pour susciter la colère des syndicats de policiers et pour que la ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, exprime sa désapprobation… Lorsqu’il raconte l’anecdote à ses interlocuteurs, Rey fait son petit effet. « Non, c’est pas possible ! », s’exclame Cédric, 25 ans. « Mais si, mais si, je vous l’ai dit, c’est la galère de faire un dictionnaire… » « On vous croit m’sieur, on sait ce que c’est nous aussi! », répond le jeune Antillais.

Une tchatche nourrie de mots d’ailleurs

Avec une petite dizaine de coauteurs, au sein de l’association « Permis de vivre la ville », Cédric, Marie et Franck viennent de concocter leur Lexik des cités**. Face au linguiste de renom, ils racontent avec enthousiasme la genèse de leur dictionnaire très spécial. Trois ans à faire des allers-retours entre le français courant et le langage de la banlieue, ce vocabulaire des sous-ensembles né dans les cages d’escalier et les cours d’écoles classées ZEP, afin de compiler et expliquer 241 expressions qui chantent leur quotidien à eux.

Le linguiste et professeur à la Sorbonne, Jean-Pierre Goudaillier, avait déjà signé un dictionnaire du français contemporain des cités (Comment tu tchatches ! Maisonneuve et Larose), mais le lexique de la bande d’Evry est une expérience au goût authentique. Pour la première fois, ce sont des jeunes des cités qui ont pris du recul par rapport à leur propre vocabulaire. Et se sont découvert un engouement pour l’écriture, les jeux de mots et l’histoire des langues.

Car ces graffeurs, rappeurs et auteurs d’un petit journal de quartier ont non seulement fait le tour des banlieues parisiennes, carnet à spirale et stylo en main, pour recueillir un maximum de nuances du parler du bitume; ils se sont également plongés dans les dictionnaires, parfois de vieux français, et les ouvrages de linguistique, pour essayer de comprendre les origines de leurs expressions. Le Lexik des cités, c’est une tchatche nourrie de mots d’ailleurs, d’Afrique noire, du Maghreb, du Portugal, des Etats-Unis, mais aussi venus du passé. Et cela plaît à Alain Rey, qui use d’un néologisme pour synthétiser ces emprunts: « La grande métisserie ». « Il n’y a pas de frontières pour les mots. La langue est à tout le monde. Pour elle, il n’y a pas de ministère de l’Immigration ! », clame-t-il.

Rey: « Ils sortent de la fonction cryptique de leur vocabulaire »

Séduit par le projet – il y voit « un témoignage à la fois social, esthétique et culturel » -, Alain Rey en cosigne la préface avec le rappeur Disiz la Peste. Il s’en explique ainsi: « J’ai toujours été sensible aux éléments qui sont en mouvement dans le français. Mais la grammaire, la façon de fabriquer les phrases, ça bouge lentement. On n’y est pas sensible. La seule sensibilité au mouvement, c’est la sensibilité à la faute. Si on n’accepte pas la possibilité de la faute, on fige la langue. Et si on fixe une langue, elle devient une langue morte. Moi, je trouve que la nouveauté vient de partout. Le langage des cités est une chance évidente pour le français. »

Dans le Lexik, l’accro aux occurrences a repéré des mots, certains figurant dans le dictionnaire, dont il ne soupçonnait pas l’usage. « Votre façon d’employer ‘moelleux’, par exemple, apporte une nouvelle valeur sémantique à cet adjectif », fait-il remarquer aux auteurs. Et Franck d’expliquer qu' »être moelleux », c’est avoir la flemme. « Pas par fainéantise, mais plus par aise. On se sent tellement bien dans un fauteuil que l’on est trop moelleux pour en sortir. » « J’aime bien, conclut Alain Rey. Je suis sûr que si j’envoyais cette définition aux académiciens, ils ne seraient pas critiques. »

Marie, Cédric et Franck expliquent leur motivation par le ras-le-bol d’être stigmatisés par le langage. « On se rendait compte que l’on n’était pas compris par les autres milieux sociaux. C’est pour éviter les quiproquos que l’on a réalisé ce dico. » Car la tchatche des cités fait peur à qui ne la pratique pas. Parler fort, user de la vanne à tout-va, c’est une façon de poser des barrières. « Avec ce lexique, analyse Alain Rey, les jeunes franchissent une étape, ils sortent de la fonction cryptique de leur vocabulaire qui consiste à cacher les choses, communiquer entre soi sans être compris du monde extérieur. » « Oui, à la base c’est un moyen de ne pas nous faire comprendre des parents, mais là on veut justement sortir de cela », renchérit Marie, 22 ans.

Le patron du Robert, qui a toujours eu une tendresse pour les argots, en rappelle une constante: « C’est un milieu social spécifique qui se fabrique un langage. Quand on parlait d’argot en 1900, c’était celui issu des milieux délinquants, des casseurs, des prostituées. » C’est ce qu’il nomme « la fonction identitaire » du vocabulaire. Du contexte social découlent les usages d’une langue. En clair, s’il n’y avait pas de chômage dans les cités, il n’y aurait pas de lexique non plus: « Les groupes ne dureraient pas plus longtemps que l’adolescence. »

Le SMS, héritier du rébus ?

La galère source de verve ? Pas si sûr. Certains linguistes voient dans le langage des cités un appauvrissement de la langue française. C’est le cas d’Alain Bentolila, qui va jusqu’à dénoncer « une pauvreté absolue ». Ce qui fait bondir monsieur Petit Robert. « Les détracteurs du langage des cités ne voient que la fréquence à laquelle les jeunes utilisent les mêmes mots. Cela ne veut pas dire qu’ils n’en connaissent pas d’autres. » « Faut pas croire, nous n’avons pas que 400 mots de vocabulaire », s’agace Franck. Idem pour les SMS. « Ce n’est pas du tout une langue, mais un jeu codé basé sur la phonétique comme l’était le rébus au XVIe siècle, souligne Alain Rey. Le rébus a eu un succès fou pendant près de deux siècles, il n’a pas pour autant abîmé la langue française. Bien sûr que les SMS peuvent être catastrophiques pour les mômes qui n’ont pas bien appris à écrire, parce que cela les embrouille. Pour les autres, c’est seulement un jeu. »

La stigmatisation orthographique irrite le boulimique des lettres. « Si vous voyiez la variété des orthographes chez les premiers imprimeurs français! Certains textes sont en écriture phonétique sans qu’on n’y ait rien trouvé à redire. Et les poètes du XVIe prenaient d’énormes libertés par rapport à la grammaire et l’orthographe. Alors, laissons à la culture hip-hop ses licences poétiques. » Pour le linguiste, une conclusion s’impose: « Il est urgent de faire la réforme de l’orthographe, sinon on va aboutir à deux langues, le français écrit et le français parlé. Et les fossés se creuseront encore plus. » En tout cas, entre le vieil homme et les jeunes, le fossé générationnel est vite oublié. Alain Rey s’amuse à reproduire le « tchip » des cités, cette aspiration proche du sifflement accompagnée d’un regard d’agacement en coin. Cédric n’en est pas revenu: « On a même fait tchiper Alain Rey, t’as vu ! »

*Frolo, n.m.: garçon. Synonymes: boug, igo, keumé, kho. « Amine était amoureux de la belle Esmeralda, mais elle ne voulait pas de lui. Pour le consoler, on lui disait: ‘Laisse tomber, Frolo, t’as de la chance de ne pas être le bossu de l’histoire.' »

**Lexik des cités, Fleuve noir, 365 p., 19,90 euros. A paraître le 4 octobre.

Les cités dans le texte
Petit glossaire indispensable pour parler le « cité » comme il se doit.
le JDD
Le 30 Septembre 2007

« Wesh cousin, bien ou bien » ? Wesh tranquille t’as vu! ». Vous ne serez plus jamais démuni lorsque vos enfants ramènent de nouveaux mots à la maison…

Ambiancer, v. t. (de l’argot ivoirien) : draguer, faire la cour. « Pour la serrer, je l’ai trop bien ambiancée ! Bougies parfumées, violons… Obligé, elle a fini par craquer ! »

Bail, n. m. : plan amoureux. « J’ai enfin un bail, ça fait plaisir. »

Bishop, n. m. (du nom du personnage joué par Tupac Shakur dans le film Juice) : pantalon ou jupe pouvant être portés au ras des fesses.

Capter (se), v. p. : 1 – se rejoindre. « On s’capte au ciné. » 2 – rester en contact. « Vas-y, on s’capte quand tu veux. Mon portable est toujours allumé. »

Comico, n. m. : commissariat. « J’ai passé la nuit au comico pour une main courante, bonjour l’ambiance ! »

Dribbler, v. t. : tromper son amoureux, euse. « Tu crois que notre amour est un match ? Première mi-temps avec moi, et la deuxième tu me dribbles pour aller avec une autre ? »

Guez, adj. : content. « Toujours content, on l’avait surnommé Merguez. Jusqu’au jour où il est sorti balafré d’un accident de voiture qui lui a coûté la moitié de son sourire. On l’a rebaptisé Guez, il a bien ri avec sa demi-merguez ! »

Kalesh, n. f. (dérivé de la « calèche » du préfet de police conduisant les malfrats vers la prison) : prison. Par extension : manque d’argent. « Je peux pas t’inviter au restaurant, en ce moment c’est la kalesh. »

Matons, n. m. pl. : parents. « Je vais faire les courses avec les matons. » Synonyme : darons.

Meskin, meskina, n. m. et f. (de l’arabe « meskin » : « pauvre ») : le pauvre, la pauvre. « Meskina, la daronne, elle a raté le bus, elle va arriver en retard au taf ! »

Mystic, adj. : 1 – bizarre, étrange « Elle est mystic ta robe, y a des trous partout. » 2 – dérangeant. « J’suis trop bien installé, et tu veux que je me lève, c’est mystic ! » 3 – risqué. « Ton plan, il est mystic, ça sent l’embrouille. »

Sale, adj. : génial, sensationnel. « J’ai vu le dernier film avec Denzel Washington, il est trop sale ! »

Sauce, n. m. : pote, ami. « Viens avec tes sauces pour le bowling de ce soir. »

Taf-taf, adv. : vite fait. « Je fais la vaisselle taf-taf et j’arrive. »

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