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Grandes énigmes de l’histoire: L’étrange mansuétude des Français pour Castro

Fidèle à sa conception des droits de l’Homme, Cuba refuse une évolution imposée de l’extérieur. (…) le socialisme cubain a toujours considéré que l’homme était le capital le plus précieux, pour reprendre une vieille formule de Joseph Staline. (…) Cuba est le dernier pays à lutter contre l’impérialisme (…) Nos interlocuteurs ont donc insisté à juste titre sur le rôle de Cuba dans la lutte contre l’impérialisme, rôle d’autant plus important qu’elle est souvent une des seules à opérer cette dénonciation car les problèmes provoqués par le capitalisme et le libéralisme sont plus que jamais d’actualité. Fidel Castro les a dénoncés avec force au cours du Sommet du Sud, rappelant que le libéralisme provoque chaque année plus de morts que la deuxième guerre mondiale. Il a en outre prôné la démolition du FMI et souhaité la mise en accusation et un « procès de Nuremberg » à l’encontre de l’ordre économique. Cette dénonciation du capitalisme est salutaire alors que les solutions proposées par le FMI et la Banque mondiale montrent de plus en plus leurs funestes effets. A l’inverse Cuba peut se permettre d’émettre des critiques : alors qu’elle est exclue de l’aide des institutions de Bretton Woods, et donc qu’elle emprunte à des taux usuraires, Cuba a atteint un niveau de développement bien supérieur à celui des autres îles des Caraïbes. De plus, contrairement à ce qui se passe dans toute l’Amérique latine, il n’y a pas de misère et tout le monde mange à sa faim et vit sous un toit à Cuba. (…) Rappelons seulement que le groupe d’amitié France-Cuba est le plus important de l’Assemblée nationale par le nombre de ses membres. Georges Hage (Commission des Affaires étrangères, mai 2000)
Il a fallu s’y atteler et dans ces lieux, on peut rendre hommage aux Cubains, issus de la Révolution qui se sont résolus à tenir tête aux États-Unis, leurs plus proches voisins. Les Cubains, les Cubains de Cuba, fiers de leur révolution sociale, savent qu’ils ne sont plus seuls. En revendiquant leur dignité, ils s’associent aux revendications de tous les peuples opprimés et, de ce fait, ils rejoignent les bâtisseurs du monde de demain. Danielle Mitterrand (Porto Alegre, février 2003)

Sartre, Beauvoir, Debray, Mitterrand, Danielle, Jean-François et Mazarine, Lang, Cheysson, Charasse, Poncelet, Ramonet, Bourgain, Depardieu …

La liste est longue, des thuriféraires français du régime cubain …

A l’heure où, maladie oblige après 49 ans de pouvoir ininterrompu, le tenancier de la plus grande prison à ciel ouvert des tropiques joue à la prétendue passation de pouvoir

Retour, avec Laure Mandeville du Figaro, sur le bilan catastrophique d’un socialisme qui, soutiens soviétique puis plus récemment vénézuélien aidant, a réussi à faire illusion pendant près de 50 ans (soit, d’Eisenhower à Bush, la bagatelle de… dix présidents américains !) mais en est en fait à importer jusqu’à son sucre.

Et surtout sur l’incroyable indulgence dont, antiaméricanisme oblige, le titulaire de la médaille « Santé pour tous » de l’OMS et du Prix Kadhafi des droits de l’Homme continue à bénéficier dans la gauche française et… jusqu’à notre Depardieu national!

D’où vient l’étrange mansuétude des Français pour Fidel Castro?
Laure Mandeville
Le Figaro
Le 19/12/2007

 Cela fait quarante-huit ans qu’il est là. Quarante-huit longues années que Fidel Castro, ex-révolutionnaire flamboyant devenu tyran cacochyme de 81 ans, a créé sous le soleil des Caraïbes une prison marxiste totalitaire parmi les plus sinistres de la planète.

Depuis des décennies, ses compatriotes désespérés tentent de fuir en barque cette révolution cubaine qui les tient prisonniers, bravant la police, les tempêtes et la mort qui guettent leurs embarcations de fortune. Mais leur destin ne semble guère déranger la France, patrie des droits de l’homme à indignation variable. L’écrasante domination que la gauche française continue curieusement d’exercer sur les élites intellectuelles malgré l’échec patent de l’idéologie communiste entretient jusqu’à aujourd’hui une stupéfiante indulgence pour les crimes du régime cubain. Derrière les enthousiasmes échevelés de Danielle Mitterrand vantant le régime castriste comme « le plus grand succès du socialisme », se cache la forêt des compromissions d’une France largement incapable d’avouer qu’elle a défendu les mauvaises causes.

Et pourtant depuis 1959 et la longue marche de Castro, les raisons de désespérer de Cuba ont été constantes. Car, très vite, le rêve socialiste de libération du peuple a tourné à la dictature d’un Parti communiste dominé par le culte de la personnalité d’un seul homme. Opposants politiques et intellectuels ont été expédiés au goulag version tropicale, voire exécutés. Leur parole bâillonnée. Et avec l’effondrement de l’URSS, qui portait à bout de bras l’économie de l’île, le mythe du «miracle castriste» s’est à son tour écroulé. L’agriculture a été détruite, 60% des terres sont devenues des friches et l’île en est réduite à importer jusqu’à son sucre ! À l’exception d’une petite classe de nantis proches du pouvoir, bénéficiant de la manne touristique, le peuple a plongé dans la misère la plus noire, avec un salaire moyen de 16 dollars par mois.

Les foucades et les discours de Castro ne ressemblent plus qu’à un décor de pacotille, où se mire le tyran. Derrière, il n’y a plus qu’une île en ruine claquemurée dans sa pauvreté. «C’est un désastre, commentait récemment l’opposant Oscar Espinosa Chepe, le pays est devenu une jungle où chacun essaie de survivre par le marché noir et le vol dans les entreprises.» À en croire le journal Forbes, Fidel Castro détiendrait en revanche une fortune de 900 millions de dollars, ce qu’il dément.

Même la santé et l’éducation, ces deux prétendus grands acquis du régime cubain que tout visiteur était censé admirer il y a encore quelques années, sont parties à vau-l’eau depuis que le grand frère russe ne paie plus l’addition. Mais qui en France s’en est jamais vraiment inquiété, surtout à gauche ?

Toute la mitterrandie a lorgné en son temps avec sympathie vers le Lider Maximo, renvoyant les dissidents cubains qui racontaient l’enfer castriste à leurs études, et excusant les dérives du dictateur par son courage face à l’Amérique. L’ancien ministre des Affaires étrangères Claude Cheysson lui rendit visite en 1983, car, disait-il, «la distance entre la France et Cuba devenait intolérable». En 1993, c’était au tour de Danielle Mitterrand de courir au secours du dictateur, en dénonçant les préjugés de l’Occident vis-à-vis du régime cubain. Résultat de cette diplomatie d’influence, le dictateur cubain était reçu à l’Élysée en 1995 par le président Mitterrand, qui taxa à l’occasion de «stupide» le maintien de l’embargo américain, parlant de faire évoluer la dictature cubaine par la politique de la main tendue et le dialogue.

Dans la foulée de ces effusions, d’autres visiteurs aux profils disparates allaient suivre, comme l’industriel du poulet Gérard Bourgain et l’acteur Gérard Depardieu, devenus des «amis» du Lider Maximo. La droite, en général plus réticente, a aussi produit quelques admirateurs de Fidel Castro, comme Christian Poncelet, président du Sénat, vantant «son aventure courageuse, sa volonté persévérante de libérer son pays». «Entre Fidel Castro et le Français, il y a un point commun : ce sont deux révolutionnaires, deux rebelles», disait-il au micro de Radio Havane en 2000, à l’issue de sept heures d’entretien avec le dirigeant cubain.

Aujourd’hui, avec la maladie du chef et son éloignement apparent du pouvoir au profit de son frère Raul, la ferveur castriste des Français semble tiédir un peu. «Fidel Castro est tout simplement un dictateur», a reconnu Laurent Fabius dans un article paru en 2003, s’étonnant du silence de la France sur le dossier cubain.

Les plaisanteries du despote qui, à 81 ans, fait mine d’envisager de partir tout en vantant l’architecte Oscar Niemeyer qui «travaille toujours à 101 ans», ne font plus vraiment rire.

Il est vrai qu’avec le Bolivien Evo Morales et le Vénézuélien Hugo Chavez notre logiciel intellectuel antilibéral et antiaméricain a trouvé de nouveaux «héros».

Voir aussi l’édifiant rapport de la commission parlementaire sur Cuba de mai 2000 (extrait):

I – CUBA DANS LE MONDE ACTUEL :

UNE SINGULARITÉ HISTORIQUE

A – Une expérience originale du socialisme

1) Un régime dont la légitimité est fondée sur la défense de l’identité cubaine

Qui veut comprendre Cuba se doit de prendre connaissance de la longue et tumultueuse histoire de ses relations avec les Etats-Unis. Le Président Jefferson (l’un des auteurs de la Déclaration d’indépendance) souhaitait déjà au tout début du 19ème siècle que les Etats-Unis s’approprient Cuba, île située à 200 kilomètres des côtes de Floride. Ainsi, les Américains s’engagent dans la guerre d’indépendance cubaine contre l’Espagne (1895-1898) avec d’importantes arrière-pensées. Ils imposent en effet un droit unilatéral d’intervention aux Etats-Unis dans la constitution cubaine de 1902, connu sous le nom d’amendement Platt (qui ne sera abrogé que dans les années vingt). Dès lors, les Etats-Unis sont non seulement maître du jeu politique par l’intermédiaire de dictateurs fantoches, mais aussi les véritables propriétaires de l’économie cubaine. La possibilité d’ingérence inscrite dans l’amendement Platt n’est pas restée lettre morte, que ce soit directement (envoi de soldats américains en 1906 ou en 1917) ou indirectement (coups d’Etat de Batista en 1934 et 1952). Ainsi, pendant la période qui va de 1898 à 1959, Cuba est un pays économiquement, voire politiquement aux mains des Américains, qui possèdent 50 % des terres, les principales entreprises du pays, ainsi que de très nombreux casinos, hôtels ou autres établissements de plaisir…

La lutte menée à partir de 1953 par Fidel Castro et ses partisans a d’abord pour but de renverser le régime dictatorial et proaméricain de Batista. La révolution de 1959 n’est donc pas une révolution communiste, même si elle est fondée dès l’origine sur un appui populaire et sur une méfiance à l’égard des possédants, dans la mesure où ceux-ci sont liés aux intérêts américains. Il faut d’ailleurs remarquer qu’il existe alors un parti communiste à Cuba, le PSP, auquel n’appartient pas Fidel Castro et qui ne s’est rallié que tardivement à ce dernier.

Après la révolution, l’histoire des relations entre Cuba et les Etats-Unis se complique encore. La tentative de débarquement d’exilés cubains soutenus par la CIA dans la Baie des Cochons en 1961, l’activisme des Cubains de Floride, et bien sûr l’embargo imposé par les Etats-Unis, que chacun à Cuba qualifie de blocus, ont considérablement renforcé la ferveur nationaliste du peuple cubain. Pour une grande majorité de Cubains, la défiance des Américains à l’égard du régime castriste n’est pas séparable du refus qui leur est prêté d’accepter un Cuba réellement indépendant. D’ailleurs, la disparition de l’Union soviétique ne s’est pas accompagnée d’un assouplissement de la position américaine à l’égard de Cuba. Au contraire, le désir d’isoler Cuba s’est encore renforcé avec l’adoption en 1992 de la loi Torricelli qui renforce l’embargo et celle de la loi Helms-Burton en 1996 qui vise à sanctionner les entreprises étrangères qui utiliseraient à Cuba des biens confisqués à la révolution. L’hostilité à l’encontre de Cuba est telle que le Congrès américain n’a pas hésité à prendre des mesures dont le caractère extraterritorial constitue une violation flagrante des règles de l’Organisation mondiale du commerce.

Il n’est pas possible de comprendre Cuba si on ne prend pas en compte le souci fondamental que le peuple cubain a de sa dignité. En effet, même les adversaires les plus acharnés du régime reconnaissent que si celui-ci tombe, Cuba passera automatiquement sous la coupe des Etats-Unis, ou du moins des Cubains exilés aux Etats-Unis. Ces derniers se sont en effet en quelque sorte arrogé le monopole de l’opposition au régime. L’affaire du petit Elian Gonzalez a confirmé l’impopularité des exilés cubains de Floride, considérés comme traîtres à la patrie. Fondée sur une réaction avant tout identitaire et nationaliste, la révolution cubaine s’impose avant même d’établir des liens privilégiés avec l’Union soviétique. Il est alors compréhensible que cette révolution survive à l’effondrement du communisme en URSS.

2) Le socialisme voit dans l’homme le capital le plus précieux

L’évolution de Cuba vers le socialisme a répondu à une certaine logique. Comme on l’a montré, une révolution nationaliste à Cuba devait nécessairement être défavorable aux plus riches, dont les intérêts étaient liés aux milieux d’affaires américains. De plus, la méfiance à l’égard des Etats-Unis tenait aussi à l’accaparement des richesses du pays par une petite minorité, protégée par le puissant voisin. En conséquence, les réformes agraires et foncières interviennent dès 1959. En outre, les biens appartenant à des Américains ou à des Cubains ayant fui le pays sont confisqués et redistribués à la population. Par ailleurs, l’hostilité persistante des Etats-Unis au nouveau régime cubain a conduit celui-ci à se rapprocher très rapidement de l’Union soviétique.

Le régime socialiste cubain est donc une construction originale. Il en restera toujours certaines spécificités, qui ont expliqué l’extraordinaire popularité de cette révolution qui manifeste un prestige sans commune mesure avec la puissance réelle, militaire, économique, démographique de Cuba. En effet, le socialisme cubain a toujours considéré que l’homme était le capital le plus précieux, pour reprendre une vieille formule de Joseph Staline. Nous avons pu constater que cet humanisme concret est à l’origine de succès réels du régime. Ses réussites en matière de santé et d’éducation sont connues et elles nous ont paru réelles. La lutte contre l’analphabétisme a enregistré des résultats incontestables puisqu’il a pratiquement disparu, alors qu’il concernait en 1959 près du quart de la population. Le niveau scolaire moyen est élevé à Cuba, où tous les jeunes enfants sont scolarisés, et où une proportion remarquable suit des études secondaires, voire universitaires.

C’est dans le domaine de la santé que nous avons observé les réussites les plus marquantes du régime. La préoccupation pour la santé témoigne du niveau de développement humain d’une nation. Du moins lorsque la santé est considérée comme une composante de la dignité des individus, et non comme un bien marchand. Trop souvent, dans les pays occidentaux, la santé est considérée comme un secteur économique comme un autre. Au contraire, à Cuba la préoccupation pour la santé relève véritablement d’une politique soigneusement délibérée et exprime un enthousiasme certain. Les moyens qui lui sont consacrés sont donc considérables : un véritable maillage de la population par des « médecins de famille », 1 pour 120 familles, permet un suivi efficace dans toutes les couches de la population. Il en résulte que les indicateurs de santé (espérance de vie, mortalité infantile…) sont comparables, voire dépassent ceux que l’on peut observer dans les pays occidentaux. Pourtant, l’embargo est un handicap considérable dans le domaine de la santé. Tout d’abord, il explique largement la pénurie de certains médicaments, ensuite, il empêche le développement d’une véritable industrie pharmaceutique alors que Cuba dispose d’un potentiel formidable dans ce secteur.

Nous avons eu la chance de pouvoir visiter l’institut de recherche scientifique et médicale Finlay, spécialisé dans la recherche de nouveaux vaccins. Nous avons été particulièrement impressionnés à la fois par le niveau de compétence scientifique et par l’esprit altruiste de l’équipe de l’Institut. En effet, cet institut a réussi à mettre au point de nouveaux vaccins notamment contre la méningite. Son histoire est un véritable paradoxe, puisque ce vaccin, unique au monde dans son genre, a finalement pu être utilisé aux Etats-Unis, grâce à une autorisation spéciale. L’excellence du système de santé cubain a ainsi pu sauver des enfants américains…

B – Quid de la perpétuation du modèle ?

Dans un monde dominé par le phénomène de la mondialisation et par la diffusion de l’idéologie libérale, est-il possible pour Cuba de maintenir un système opposé au modèle dominant ?

1) L’aspect positif : Cuba est le dernier pays à lutter contre l’impérialisme

Notre mission a commencé au lendemain de la clôture du sommet du Sud (à l’origine duquel on retrouve le « groupe des 77 ») qui réunit l’ensemble des pays de ce qui est de moins en moins appelé le tiers monde. Nos interlocuteurs ont donc insisté à juste titre sur le rôle de Cuba dans la lutte contre l’impérialisme, rôle d’autant plus important qu’elle est souvent une des seules à opérer cette dénonciation car les problèmes provoqués par le capitalisme et le libéralisme sont plus que jamais d’actualité. Fidel Castro les a dénoncés avec force au cours du Sommet du Sud, rappelant que le libéralisme provoque chaque année plus de morts que la deuxième guerre mondiale. Il a en outre prôné la démolition du FMI et souhaité la mise en accusation et un « procès de Nuremberg » à l’encontre de l’ordre économique.

Cette dénonciation du capitalisme est salutaire alors que les solutions proposées par le FMI et la Banque mondiale montrent de plus en plus leurs funestes effets. A l’inverse Cuba peut se permettre d’émettre des critiques : alors qu’elle est exclue de l’aide des institutions de Bretton Woods, et donc qu’elle emprunte à des taux usuraires, Cuba a atteint un niveau de développement bien supérieur à celui des autres îles des Caraïbes. De plus, contrairement à ce qui se passe dans toute l’Amérique latine, il n’y a pas de misère et tout le monde mange à sa faim et vit sous un toit à Cuba. Au Venezuela, pays qui possède d’immenses richesses naturelles, 80 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Nos interlocuteurs cubains sont attentifs à l’arrivée au pouvoir de Hugo Chavez.

En outre Cuba ne se contente pas de critiquer le modèle néolibéral, elle en pointe également les carences par ses actions. Ainsi, Cuba a mis au point un système de coopération médicale Sud/Sud très intéressant. Cuba envoie des médecins dans des lieux sinistrés, comme en Amérique centrale après le cyclone Mitch, où ils sont souvent les seuls à s’aventurer dans les zones les plus reculées. Dans le même registre, Fidel Castro a décidé il y a un an la création d’une école latino-américaine de sciences médicales, que nous avons visitée, chargée de former des étudiants en médecine issus d’autres pays latino-américains. Ils profitent ainsi du savoir-faire cubain, et du financement de l’ensemble de leurs études. Dans un autre domaine, tel celui du cinéma, Cuba a fondé une école destinée à la formation des réalisateurs, école présidée par le prix Nobel, Gabriel Garcia Marquez. Ces réalisations exemplaires et très récentes montrent que Cuba n’a pas renoncé à exporter sa conception du monde.

2) L’aspect controversé : une certaine crispation sur la démocratie et les droits de l’Homme

Fidèle à sa conception des droits de l’Homme, Cuba refuse une évolution imposée de l’extérieur. Du point de vue politique, les évolutions ont donc été très timides : le multipartisme, les libertés politiques restent des concepts suspects pour Cuba. Pour autant, nos interlocuteurs acceptent d’évoquer ces questions et sont manifestement très peinés que Cuba passe pour une dictature sur la scène internationale.

Les Cubains s’étonnent tout d’abord du caractère disproportionné des critiques qui leur sont faites. Pour eux l’argument des droits de l’Homme n’est qu’un prétexte pour critiquer le régime. La condamnation, pendant notre voyage, le 18 avril, de Cuba par la Commission des droits de l’Homme des Nations Unies pour la seconde année consécutive a été considérée comme une véritable injustice sur l’argument du « deux poids, deux mesures » : pourquoi condamner Cuba et pas l’Arabie Saoudite par exemple ? D’ailleurs le front des pays du Sud s’est opposé à cette condamnation, dénonçant cet argumentaire à géométrie variable. Ils font remarquer qu’à une énorme majorité, l’Assemblée générale des Nations Unies condamne chaque année l’embargo américain sur Cuba. La phraséologie des droits de l’Homme est donc suspecte au Sud.

Une autre justification souvent évoquée tient au caractère socialiste du régime : il en résulte une prévalence en faveur des droits sociaux sur les libertés formelles. La persistance de la misère dans les pays latino-américains qui ont choisi la voie d’élections libres et démocratiques est souvent donnée en exemple.

Enfin, encore une fois, les relations avec les Etats-Unis pèsent sur la vie politique cubaine. Comme on l’a déjà montré, la seule opposition organisée est celle des Cubains de Floride. Le vice-ministre des relations extérieures, Angel Dalmau, nous a expliqué que le multipartisme, dans le contexte des relations actuelles avec les Etats-Unis, s’apparenterait à un suicide politique. En effet – nous l’avons vu -, aux sanctions se sont ajoutées l’adoption de la loi Torricelli en 1992 et de la loi Helms-Burton en 1996. Aucune étude sérieuse ne met en doute l’efficacité redoutable de ces mesures. Fidel Castro, peut-on observer, en tire un bénéfice politique : il fait de l’embargo la cause unique des difficultés économiques du pays, qui en outre renforce le sentiment national cubain.

Sans vouloir soulever un débat idéologique, on peut avancer que l’idée selon laquelle la démocratie sociale serait plus importante que la démocratie politique dans les pays pauvres peut être mise en doute. Certaines erreurs – comme par exemple le choix de structures étatiques dans le domaine de l’agriculture – n’auraient-elles pu être évitées par le débat démocratique ? De plus, une information libre et large n’est-elle pas nécessaire pour expliquer et combattre la contagion idéologique du mode de vie américain ?

Depuis la visite du Pape en janvier 1998, très peu de progrès ont été réalisés dans le domaine politique. Ce voyage avait été en effet l’occasion d’une certaine décrispation au plan politique, notamment dans le domaine de la liberté religieuse. Notre collègue Bernadette Isaac-Sibille a pu assister à la procession dans la rue du dimanche des Rameaux. C’est donc à tort que le journal Le Monde avait annoncé le 12 avril que le régime avait interdit les processions publiques de la semaine sainte. En outre, un certain nombre d’opposants ont le droit de s’afficher comme tels, c’est le cas par exemple de M. Elizardo Sanchez Santa Cruz, président de la commission cubaine de défense des droits de l’Homme, que Jean-Yves Gateaud a pu rencontrer. Cependant, si les opposants intérieurs ne sont pas traqués, leur action n’est pas pour autant favorisée, ce qui est en contradiction avec le constat d’une opposition par trop aux mains des Etats-Unis.

Notons néanmoins que la condamnation de Cuba par la Commission des droits de l’Homme ne s’est pas traduite par un durcissement vis-à-vis de la dissidence, comme cela était attendu. Au contraire, le régime a libéré au mois de mai Felix Bonne, Marta Beatriz Roque et Rene Gomez, membres du Groupe de travail de la dissidence interne. Arrêtés en juillet 1997 avec Vladimiro Roca, toujours emprisonné, les quatre avaient été condamnés pour sédition en mars 1998 à des peines de prison allant de trois ans et demi à cinq ans. Ils avaient publié notamment un document intitulé « La patrie appartient à tous ».