Comme Schröder, Sarkozy se présente à l’étranger comme le premier représentant de commerce de son pays. Pour son voyage en Chine, il a ainsi emmené avec lui une grosse délégation de chefs d’entreprise (et annoncé 20 milliards d’euros de contrats). Cette visite était placée sous le signe de l’“harmonie” – un emprunt au programme récemment adopté par les communistes chinois qui n’a rien de fortuit. Günther Nonnenmacher (Frankfurter Allgemeine Zeitung)
La visite de Sarkozy en Chine, au moment où l’Allemagne vient de commettre cette erreur, est pour les relations sino-européennes comme une pluie bienvenue. Diyi Caijing Ribao (China Business News)
Cherchez l’erreur!
Qui, au moment où on s’aligne en France derrière le discours du Parti unique de Pékin sur Taiwan et le Tibet, ose recevoir le Dalai Lama au grand dam des autorités chinoises?
Qui, pendant qu’on loue en France l’autocrate et l’apôtre du terrorisme Khadafi, critique Robert Mugabe?
Qui, alors qu’on le félicite en France, se permet d’émettre des remarques sur l’élection très douteuse de Poutine?
Qui ne se gêne pas, alors qu’on multiplie à tout va à Paris les offres de centrales nucléaires aux dirigeants arabes, pour critiquer un projet aussi fumeux que celui de l’Union méditerranéenne?
Qui enfin, alors que les médias français restent étrangement circonspects, a le courage d’en débattre, sinon la presse de nos voisins européens, y compris celle de l’Allemagne d’une certaine… Angela Merkel?
La realpolitik française vue de l’étranger
Kadhafi scelle la fin des intellectuels
Courrier international
13 déc. 2007
Au moment où le dirigeant libyen plante sa tente à Paris apparaît au grand jour la vraie rupture de la présidence Sarkozy : le pouvoir fait cyniquement de la realpolitik tout en la critiquant.
On savait depuis longtemps que, même en France, les protestations d’intellectuels ont perdu de leur impact. On vient d’en avoir confirmation. Au beau milieu du tollé suscité par la visite d’Etat de l’autocrate libyen Kadhafi, Bernard Kouchner a eu une phrase lourde de sens. Le temps est venu des négociations politiques, a-t-il déclaré, où les principes moraux n’incarnent qu’une demi-vérité. Realpolitik ? Non : pour le ministre que la politique étrangère sans scrupule de Sarkozy rend de plus en plus nerveux, l’autre demi-vérité est celle des résultats concrets – libération des infirmières bulgares en été, visite d’Etat en automne. Il faut regarder vers l’avant. Donc, oui, realpolitik.
Avec cette visite de Kadhafi, Sarkozy met à rude épreuve la conscience et l’intégrité morale de ses partisans issus des rangs intellectuels. Des personnalités qui n’ont jamais penché en sa faveur et qui, face à ses réussites concrètes de ces dernières semaines, ne pipaient plus mot recommencent soudain à donner de la voix. “Dans le pays des droits de l’homme, il y a là quelque chose qui ne passe pas”, déclare Bernard-Henri Lévy : “On n’invite pas en visite d’Etat un grand terroriste ou un preneur d’otages international.”
Ce n’est pas le fait que l’on reçoive un dictateur qui serait scandaleux, mais la manière de le faire, “avec la pompe protocolaire et de surcroît pour la journée internationale des droits de l’homme”, s’insurge Pascal Bruckner. On ne trouverait là que peu de traces de la rupture annoncée avec l’ancien cynisme d’Etat. Faut-il donc reprendre les appels à la protestation ? “Plus que jamais”, assure Bruckner, “plus on crie fort, plus on a de chance d’être entendu, y compris par Sarkozy.”
La pilule est dure à avaler pour ceux qui avaient soutenu le candidat Sarkozy, tel André Glucksmann. Jamais on ne les a aussi peu entendus. L’empressement du président français à féliciter Vladimir Poutine pour sa victoire aux élections parlementaires russes a déjà été une “déception” pour le philosophe. Aujourd’hui, il juge désastreux que Kadhafi se voie offrir une tribune politique à l’Elysée et à l’Assemblée nationale. Les intellectuels français comme Glucksmann étaient habitués à voir réagir les hommes politiques à leurs protestations. Le mépris et la suffisance de Sarkozy bousculent leurs vieux schémas.
Toutefois, les protestations les plus violentes contre la visite d’Etat du dirigeant libyen ne sont pas venues des cercles d’intellectuels mais du gouvernement lui-même. Le commentaire sans ambiguïté de la secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme, Rama Yade, pour qui la France “n’est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits”, a largement été repris par les opposants à cette visite. C’est là qu’apparaît la véritable “rupture” du nouveau président. Son gouvernement ne détermine pas seulement la politique du pays, il fournit en prime la critique. La realpolitik à laquelle Sarkozy initie les vieux idéalistes et ses nouveaux alliés ne se déploie pas dans la discrétion feutrée des salons gouvernementaux mais dans les médias, où les intellectuels étaient autrefois chez eux. Le problème est que cette conduite nuit autant à la crédibilité des intellectuels qu’à celle du président.
Joseph Hanimann
Frankfurter Allgemeine Zeitung
http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=80699
Au plus loin de Merkel
Courrier international
13 déc. 2007
Le président français et la chancelière allemande sont rarement d’accord sur les grandes questions de politique étrangère.
C’est une discorde cordiale qui unit – ou divise – le président et la chancelière. Ils font penser à Hansel et Gretel, les deux enfants du conte des frères Grimm. Pour ne pas perdre le chemin de leur maison, ils sèment à chaque pas une miette de pain, aussitôt mangée par les oiseaux et les écureuils de la forêt. C’est ainsi, il ne reste aucune trace derrière ces deux pauvres enfants tremblants de peur. Certes, ni Nicolas Sarkozy ni Angela Merkel n’ont peur de quoi que ce soit. Ni l’un ni l’autre ne donnent l’impression d’avancer à tâtons dans une sombre forêt. Et pourtant, de leurs ambitieuses tentatives communes, dessinées ou ébauchées entre sourires et accolades lors de leurs fréquents et chaleureux entretiens, il ne reste bientôt plus aucune trace.
Contrairement au conte de Grimm, ce ne sont pas les animaux de la forêt qui dévorent les précieuses miettes ; ce ne sont pas non plus des étrangers hostiles. C’est Hansel et Gretel eux-mêmes qui les font disparaître. Et la plus agile est Gretel, la chancelière, qui, oubliant les accolades protocolaires et les sourires, s’empresse de faire le contraire de ce que voudrait le président ou de torpiller ses projets. Il n’y a pas de quoi dramatiser : la discorde cordiale entre le président et la chancelière n’est qu’un nouvel épisode du feuilleton de l’entente franco-allemande, le fameux “axe” moteur de l’Europe. Cette nouvelle étape traduit cependant bien les changements de situations et de personnalités. Berlin est au cœur de l’Europe élargie à l’Est. Les spectres du passé ont disparu. Les humeurs ont changé. Jadis allergique au vent anglo-saxon, Paris est devenu proaméricain. Mais l’Europe est restée empêtrée dans une union des patries.
Le chapitre le plus récent de cette discorde cordiale est celui de l’Union méditerranéenne. Après “les bras ouverts à l’Amérique”, qui a tiré un trait sur la vieille incompréhension entre la France de De Gaulle et les Etats-Unis, l’Union méditerranéenne est sans aucun doute le projet de politique étrangère le plus ambitieux de Sarkozy. Une idée qui a suscité autant d’enthousiasme que de perplexité, de soupçons, d’oppositions. Mais les critiques les plus acerbes, les plus directes ont été formulées par Angela Merkel. Avec tout le travail qui reste à faire à l’Est, pourquoi disperser les énergies avec un nouveau projet qui risque de provoquer des fractures au sein de l’Union européenne ?
Le 6 décembre dernier, on aurait pu croire que la chancellerie adhérait à l’idée du président, et même qu’elle avait décidé de faire participer au projet – certes revu et ramené à de plus modestes proportions – une Allemagne transformée par miracle en pays méditerranéen. Nicolas Sarkozy exultait. Mais, le lendemain, le porte-parole du gouvernement allemand précisait que la chancelière rejetait l’Union méditerranéenne. Cette fois, le refus était net. Ce qui avait été habilement présenté la veille à l’Elysée comme un accord n’était qu’une illusion. Les accolades et les sourires protocolaires n’avaient exprimé que la discorde cordiale entre les deux pays.
Deux styles qui, après les effusions rituelles, prennent leurs distances. Nicolas Sarkozy félicite Vladimir Poutine pour son succès électoral, Angela Merkel critique la manière dont les élections russes se sont déroulées. Dans l’enthousiasme de la réconciliation avec les Etats-Unis, Nicolas Sarkozy ne cite même pas l’Irak au cours de sa visite à Washington, alors qu’Angela Merkel, qui l’avait précédé, n’avait pas oublié d’évoquer l’illégalité de Guantanamo. Au sommet UE-Afrique de Lisbonne, Nicolas Sarkozy fait l’éloge du colonel Kadhafi, qui, un peu plus tôt, avait justifié le terrorisme comme “arme des pays faibles”, tandis qu’au même moment Angela Merkel critiquait ouvertement Robert Mugabe, président-dictateur du Zimbabwe. Deux caractères, deux politiques pour deux personnages pourtant idéologiquement proches.
Bernardo Valli
La Repubblica
Le héros du Kremlin
Que Sarkozy ait été le premier chef d’Etat étranger à féliciter Vladimir Poutine pour la victoire de son parti Russie unie aux élections législatives a beaucoup plu au Kremlin. Il ne s’agissait pas simplement d’une marque de courtoisie, mais d’un véritable acte de bravoure. C’est que peu de chefs d’Etat se sont joints à ces félicitations. Aussi les journaux français ont-ils multiplié leurs critiques contre les “mauvaises fréquentations” de Sarkozy. Néanmoins, pour les citoyens russes qui ont voté Russie unie aux élections, le président français, qui défie ainsi l’opinion publique occidentale, est un véritable héros.
