Emeutes urbaines: Une longue tradition de violence politique et de stigmatisation de la police

CRSS = SSA long traditon of street violenceC’était la guérilla ! On a scié les poteaux téléphoniques. C’était un peu ce que faisaient les fellaghas en Algérie aussi. En Algérie, toutes les nuits, les poteaux étaient coupés… Il fallait faire quelque chose. Ce n’était pas très populaire bien sûr, mais c’était un moyen de semer le désordre (..) Cela marquait, parce que cela créait une ambiance de désordre, de tension. Jean-Marie Saillour (militant paysan et ex-parachutiste en Algérie, 1961)
A Morlaix, c’est moi qu’ai été désigné donc, pour dire « Faites tout ce que vous voulez. Coupez les poteaux téléphoniques ». J’avais voulu faire référence à l’Algérie (..) en disant « là-bas, ça réussit », parce qu’on sentait que ça réussissait déjà (..) Pierre Abéguilé (syndicaliste paysan, 1961)
Les voitures et les bâtiments brûlés dont sont pleines les rues françaises sont le résidu intérieur du culte du jihad dont ces musulmans français ont été « drogués » par Al-Jazeera et qui a été légitimé par une classe intellectuelle française qui a toujours « romantisé » la résistance sous toutes ses formes. Nidra Poller (nov. 2005)
Avec l’appui de la télévision, les événements ont été instrumentalisés par les ennemis politiques du ministre de l’Intérieur, qui ont ressassé les termes de « racaille » et de « karcher », sans jamais les replacer dans leur contexte (le décès d’un enfant victime d’un règlement de comptes entre bandes à La Courneuve), ni préciser qu’ils ne désignaient qu’une infime minorité de délinquants et non toute une population respectable. Ainsi caricaturés, ces mots sont devenus un cri de ralliement pour des casseurs potentiels déjà fascinés par des images de violences. Le discours de l’excuse s’est alors trouvé survalorisé, les prises de position normatives ont été rejetées comme politiquement incorrectes et les policiers ont fait office de boucs émissaires. Lucienne Bui Trong (mars 2006)
Dans le système traditionnel africain, tous les adultes interviennent. En France, ces enfants vivent une rupture entre le discours parental et les règles externes. Or la parole adulte fonctionne lorsque tous la renforcent. Hughes Lagrange (oct. 2007)
Parmi le cocktail des facteurs déterminants, bien évidemment les émeutes se déroulent dans les villes qui ont des zones urbaines sensibles, mais surtout dans les villes où l’écart de richesse entre les zones urbaines sensibles et le centre-ville est le plus fort, c’est-à-dire des villes qui ont un fort indice de ségrégation sociale. Ensuite, les villes qui ont connu des émeutes ont une forte population de jeunes – mais ce sont surtout les zones urbaines sensibles dans lesquelles la part des moins de 20 ans est supérieure à 30%. Ce sont des villes où l’on a une forte proportion de familles supérieure à six membres. On a retrouvé cette proportion dans les personnes déférées en comparution immédiate au tribunal de Bobigny. La taille des fratries est très élevée. Ce qui est un indicateur, approximatif, de l’immigration subsaharienne. Le trait saillant des émeutes de 2005, c’était qu’elles touchaient des villes qui accueillait une immigration récente. Les villes qui n’ont pas connu d’émeutes en 2005, ont généralement connu des émeutes dans les années 80 ou 90. Ce qui est une bonne nouvelle: les enfants de ceux qui ont pris part à des émeutes dans les années 80 ou 90 n’ont eux-mêmes pas pris part aux émeutes. Ce qui voudrait peut-être dire que les émeutes sont un mode d’entrée en politique, ou un mode d’expression politique qui correspond à des classes d’âge particulières, dans des quartiers particuliers, et qui vivent une histoire migratoire particulière. C’est un petit moment dans une vie. Et après, on ne recourt plus à ce mode d’expression. Frédéric Jobard

Immigration massive et récente d’Afrique noire, forte concentration et surchômage de jeunes de moins de 20 ans …

Mauvaise répartition des effectifs policiers, manque de moyens et imposition d’injonctions contradictoires à la police de base …

Suite aux toutes récentes émeutes raciales de Viliers-le-Bel …

Et à l’heure où nos étudiants et nos lycéens tentent tant bien que mal de reprendre, à une poignée d’irréductibles aux méthodes de casseurs et de racaille, leur droit à une éducation publique en voie avancée de paupérisation

Confirmation, dans un entretien du sociologue Hughes Lagrange sur le site Contre-information et au-delà des clichés habituels sur le prétendu héritage post-colonial ou le supposé sur-racisme des policiers, du cocktail explosif qui est le plus souvent à l’origine de ces flambées régulières de violence …

Sans oublier bien sûr, des « jacqueries » paysannes au vandalisme étudiant ou antimondialiste, une longue tradition de violence « politique » et de stigmatisation de la police.

Mais surtout la culture de l’excuse et de l’impunité comme de l’aveuglement volontaire qu’ils contribuent indirectement à créer avec la collaboration plus ou moins consciente de nos sociologues de service pour qui, ultime signe d’intégration, il ne s’agit jamais que d’un … « mode d’entrée en politique »!

Extraits:

les villes qui ont connu des émeutes ont une forte population de jeunes – mais ce sont surtout les zones urbaines sensibles dans lesquelles la part des moins de 20 ans est supérieure à 30%. Ce sont des villes où l’on a une forte proportion de familles supérieure à six membres. On a retrouvé cette proportion dans les personnes déférées en comparution immédiate au tribunal de Bobigny. La taille des fratries est très élevée. Ce qui est un indicateur, approximatif, de l’immigration subsaharienne. Le trait saillant des émeutes de 2005, c’était qu’elles touchaient des villes qui accueillait une immigration récente.

la spécificité de la France, ce ne sont pas ses indicateurs sociaux, bien que le chômage des jeunes distingue particulièrement la France. C’est surtout le fait que la police soit systématiquement prise à partie dans les conflits qui concernent la jeunesse dans les villes les plus pauvres. Des villes pauvres, vous en avez partout – en Allemagne, en Angleterre… Vous avez eu des émeutes, des violences collectives en Angleterre et en Allemagne, mais jamais elles ne prennent à ce point la forme ritualisée de l’affrontement avec la police.

Cela me paraît très compliqué d’y voir un héritage post-colonial. Qui parmi la police a connu ne serait-ce que des policiers qui auraient connu la période post-guerre d’Algérie ? Les policiers partent à la retraite très tôt.

la police reste dans certains quartiers le service social sur lequel les autres institutions publiques se reposent. Et donc les policiers sont face à des populations qu’ils ne connaissent pas, et qu’on leur demande de maîtriser par tous les moyens possibles et surtout sans bavure. Ils sont pris dans un ensemble d’injonctions contradictoires, qui font que cela devient impossible pour eux

A Paris, on a la densité policière la plus élevée d’Europe. Le gros paradoxe, c’est que là où elle serait la plus nécessaire, c’est là où les moyens sont les moins abondants.

« Les émeutes sont un mode d’entrée en politique »
Fabien Jobard
Contre-information
Décembre 2007

En 2005, la déclaration de Nicolas Sarkozy sur les « racailles » a été un facteur d’unité entre des villes et des cités » souligne Fabien Jobard, sociologue, chercheur au CNRS, qui revient sur les événements de Villiers-le-Bel et les relations entre les jeunes et la police. «Le fait que la police soit systématiquement prise à partie dans les conflits qui concernent la jeunesse dans les villes les plus pauvres est une spécificité française», souligne-t-il. «En France, il est toujours extrêmement difficile de faire la preuve d’une violence policière.» Fabien Jobard est rattaché au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (www.cesdip.com). Il a écrit sur le site de Vacarme plusieurs articles sur les relations entre jeunes et policiers à Dammarie-lès-Lys.

Comment avez-vous analysé les émeutes de 2005?
Sur 2005, des analyses statistiques ont été conduites, notamment par Hugues Lagrange, qui permettent de dégager des corrélations entre les caractéristiques des villes qui ont été touchées par les émeutes et celles qui n’ont pas été touchées. Trois cents communes ayant été concernées par des violences collectives, l’étude statistique était possible. Parmi le cocktail des facteurs déterminants, bien évidemment les émeutes se déroulent dans les villes qui ont des zones urbaines sensibles, mais surtout dans les villes où l’écart de richesse entre les zones urbaines sensibles et le centre-ville est le plus fort, c’est-à-dire des villes qui ont un fort indice de ségrégation sociale. Ensuite, les villes qui ont connu des émeutes ont une forte population de jeunes – mais ce sont surtout les zones urbaines sensibles dans lesquelles la part des moins de 20 ans est supérieure à 30%. Ce sont des villes où l’on a une forte proportion de familles supérieure à six membres. On a retrouvé cette proportion dans les personnes déférées en comparution immédiate au tribunal de Bobigny. La taille des fratries est très élevée. Ce qui est un indicateur, approximatif, de l’immigration subsaharienne. Le trait saillant des émeutes de 2005, c’était qu’elles touchaient des villes qui accueillait une immigration récente. Les villes qui n’ont pas connu d’émeutes en 2005, ont généralement connu des émeutes dans les années 80 ou 90. Ce qui est une bonne nouvelle: les enfants de ceux qui ont pris part à des émeutes dans les années 80 ou 90 n’ont eux-mêmes pas pris part aux émeutes. Ce qui voudrait peut-être dire que les émeutes sont un mode d’entrée en politique, ou un mode d’expression politique qui correspond à des classes d’âge particulières, dans des quartiers particuliers, et qui vivent une histoire migratoire particulière. C’est un petit moment dans une vie. Et après, on ne recourt plus à ce mode d’expression.

Et en même temps, en 2005, le conflit s’est généralisé.
C’est la différence essentielle avec ce que l’on a connu, la semaine dernière. Il n’y a pas eu dissémination du conflit sur tout le territoire comme en 2005. Ce qui s’est produit à Villiers-le-Bel, c’est ce qui se produit de manière quasi systématique, lorsque des policiers sont impliqués dans un incident mortel, qu’ils en soient à l’origine ou pas.

Si l’on regarde la chronologie des événements en 2005, on se rend compte que passé deux ou trois jours, les événements allaient décroissants. C’est une combinaison entre le tir de la grenade lacrymogène dans la mosquée, et les déclarations du Premier ministre et du ministre de l’Intérieur – qui disaient, sans changer de position, que les jeunes avaient pris la fuite parce qu’ils s’étaient rendus coupables d’un cambriolage –, et les premières condamnations qui avaient été très dures. Ces facteurs ont incité à un déplacement des foyers d’émeutes, ce qui ne s’est pas produit en 2005. Cette fois, il y a eu une certaine prudence des déclarations politiques après la mort des deux enfants à Villiers-le-Bel, assortie d’un déploiement de force assez dissuasif sur les lieux.

Est-ce qu’en 2005, la jeunesse ne réagissait pas aussi parce qu’elle avait été un peu plus stigmatisée? Vous avez aussi étudié les propos du ministre de l’Intérieur…

J’avais juste fait remarquer que «racaille», c’était la traduction qu’on donnait au 19ème siècle au terme de « Lumpen » – terme qu’employait Marx pour décrire la fraction subalterne, anarchique, du prolétariat en juin 1848. Je trouvais l’analogie intéressante. Mais c’est vrai que la déclaration de Nicolas Sarkozy sur les racailles date du 25 octobre. Le 27 octobre, les deux jeunes décèdent dans le transformateur électrique. Du coup, il y a eu une perception de la part de tout un ensemble de jeunes, rassemblés sous le vocable de racailles, d’une unité symbolique. Cette seule parole du ministre de l’intérieur a agi comme un puissant facteur d’unité entre des villes et des cités qui ne se connaissent pas et ne vivent pas les mêmes problèmes.

Quand on regarde le fossé entre les jeunes des quartiers et la police, c’est souvent un sentiment d’injustice qui domine, et le fait que le policiers sont souvent disculpés…

Effectivement, la police est l’administration la plus sanctionnée, et notamment les Compagnies Républicaines de Sécurité. Mais en même temps, il est toujours extrêmement difficile de faire la preuve d’une violence policière. Les policiers sont souvent sanctionnés pour des fautes administratives – négligence dans le port d’armes…– mais dès que l’on aborde des problèmes de conflit avec la population clientèle de la police, il est très difficile de faire la preuve de quoi que ce soit, parce que bien souvent l’autorité administrative (IGPN ou IGS) ou l’autorité judiciaire dévalorisent les témoignages qui peuvent être apportés. A partir du moment où un témoin, ou une victime, est je cite «connu des services de police», la charge de la preuve devient absolument démesurée pour elle. Et cela ne passe pas seulement par le fait de s’immuniser contre une accusation de violence illégitime de la part du policier, en balançant un outrage ou une rebellion qui est la technique par laquelle on peut faire barrage à ce type d’accusation. La simple personnalité pénale de la victime ou du témoin y contribue. Dans un rapport commandé par Pierre Joxe, à la fin des années 80, le directeur de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) lui-même explique que les chances de succès d’une plainte sont bien moindres lorsque la personne a fait l’objet d’une procédure d’outrage. Il ajoute qu’il est toujours facile pour un fonctionnaire de police de «s’abriter derrière un rapport d’outrage». Sachant que «l’outrage et rebellion» est un contentieux qui a doublé depuis 1995 – bien évidemment on n’a pas une violence illégitime derrière chaque outrage – on a l’indicateur d’une croissance de la tension et d’une pérénité de cette impuissance de faire face par des voies judiciaires à la police. Néanmoins, les choses ont évolué. Il y a de plus en plus de plaintes pour violences illégitimes mais aussi de plus en plus de faits dits avérés, c’est-à-dire de faits que les services d’inspection (IGS, IGPN) considèrent comme tels. Le volume croît, même si l’on reste sur quelques centaines. L’équité face à la preuve en matière de violence ou d’abus policiers est loin d’être évidente.

A votre avis, ce sont des réactions de corps, ou quelque chose de plus profond qui renvoie, comme le soutiennent certaines associations, à l’histoire coloniale et à des habitudes du corps policier très anciennes ?
Quand on regarde le fait émeutier en France, il y a dix quinze émeutes locales qui se déroulent chaque année. Elles peuvent être spectaculaires comme à Villiers, ou bien ne jamais faire les titres de la presse nationale. Si l’on prend les émeutes d’un côté, et les grands indicateurs sociaux (indices de ségrégation, de pauvreté, indices d’exclusion, chômage des jeunes) on n’arrive pas bien à rendre compte du lien entre les deux. Ce que je veux dire c’est qu’au fond, la spécificité de la France, ce ne sont pas ses indicateurs sociaux, bien que le chômage des jeunes distingue particulièrement la France. C’est surtout le fait que la police soit systématiquement prise à partie dans les conflits qui concernent la jeunesse dans les villes les plus pauvres. Des villes pauvres, vous en avez partout – en Allemagne, en Angleterre… Vous avez eu des émeutes, des violences collectives en Angleterre et en Allemagne, mais jamais elles ne prennent à ce point la forme ritualisée de l’affrontement avec la police. Cela me paraît très compliqué d’y voir un héritage post-colonial. Qui parmi la police a connu ne serait-ce que des policiers qui auraient connu la période post-guerre d’Algérie ? Les policiers partent à la retraite très tôt.

Est-ce que ce n’est pas un corps social plus raciste que les autres?
On butte sur le problème des instruments de mesure. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a des problèmes de socialisation au sein la police en France. C’est attesté par des études de cohorte. On interroge les policiers quand ils se présentent à l’école, après un an de formation et après quinze mois de service au sein de leurs unités. Tous les indicateurs se dégradent à mesure que les jeunes entrants fréquentent leurs collègues. Et notamment ceux liés au couple «délinquance/immigration». Ceux qui ont vraiment des attitudes autoritaires, racistes, forment une petite minorité au sein de la police. Mais il est certain qu’il y a une culture fermée, craintive vis-à-vis de l’extérieur. Il est surprenant de constater qu’un jeune qui vient de réussir le concours d’entrée a une perception plus restrictive de l’usage qu’il peut faire de son arme de service qu’après quinze mois de service. Quand on interroge des policiers comme j’ai pu le faire, l’idée qu’on n’est pas raciste dans la police mais qu’on le devient est très répandue, mais trouve son fond de vérité, sur le fait que finalement, la police reste dans certains quartiers le service social sur lequel les autres institutions publiques se reposent. Et donc les policiers sont face à des populations qu’ils ne connaissent pas, et qu’on leur demande de maîtriser par tous les moyens possibles et surtout sans bavure. Ils sont pris dans un ensemble d’injonctions contradictoires, qui font que cela devient impossible pour eux et qu’ils rejettent les populations auxquelles ils sont confrontés. D’où la diffusion d’opinions racistes.

Et les objectifs qui leur sont donnés ont aussi varié. On a été dans des stratégies de proximité, mais depuis 2005, les CRS sont plus vite déployés dans les quartiers…
Un des problèmes de l’institution, c’est que le policier ordinaire, celui qui est en bleu dans son car de Police secours, le policier non spécialisé, devient la cinquième roue du carrosse de l’institution. Dans les quartiers difficiles, des services policiers – les compagnies de CRS ou les Brigades anti-criminalité – s’en sortent très bien. Ils ont un sucroît d’effectif et tout se passe bien pour eux. Et puis à la fin, quand il n’y a ni CRS, ni Brigades anti-criminalité, les effectifs résiduels s’y déploient: les policiers de sécurité publique qui sont abandonnés par tout le reste de l’institution, qui sont et se sentent fragilisés et sont effectivement incapables de faire face aux situations, parce qu’on ne leur donne pas ces moyens. On a essayé de le faire avec la police de proximité, mais tout un ensemble de blocages au sein de l’institution et notamment du côté de la hiérarchie ont fait qu’on n’a pas eu les moyens nécessaires, sauf à Paris où il y a une vraie police de proximité. A Paris, on a la densité policière la plus élevée d’Europe. Le gros paradoxe, c’est que là où elle serait la plus nécessaire, c’est là où les moyens sont les moins abondants. Donc on va employer les CRS pour faire de la sécurisation. Les Brigades anti-criminalité pour faire du saute-dessus. Et puis au final, les effectifs de police secours sont complètement désemparés. On ne s’étonne pas de voir les opinions racistes se diffuser au sein des services.

On radicalise la posture policière…
Soit on décide qu’il n’y a plus de police mais que ces services spécialisés – les stups, les moeurs, le maintien de l’ordre, le rétablissement de l’ordre… –, et il n’y a plus de police ordinaire pour les situations quotidiennes. Mais il faut le dire clairement. Soit on décide de laisser à la police ses prérogatives de sécurité et d’ordre public au quotidien, et à ce moment-là on inverse les priorités. Au lieu de diriger les crédits et les effectifs vers les services spécialisés, on essaye de les redéployer vers la police de quotidien.

Propos recueillis par Karl Lask

Voir aussi:

Ce sont d’abord des enfants d’ouvriers, d’employés précaires et de chômeurs. Pour la première fois, la part prise par les jeunes issus de l’immigration africaine subsaharienne semble importante. Aujourd’hui, les dernières vagues migratoires sont celles qui posent le plus de problèmes de socialisation.

En Seine-Saint-Denis, les communes les plus touchées par les incendies sont celles où les taux de chômage des 15-24 ans diplômés sont très élevés (Clichy, Montfermeil, Aulnay, Villepinte, Le Tremblay).

C’est précisément avec l’élévation des niveaux scolaires – les progrès ont été notables dans les zones urbaines sensibles (ZUS) entre 1990 et 1999 – que les enjeux se sont déplacés vers les discriminations à l’embauche.

Les appels à une mobilisation civique des élus locaux ont révélé le défaut des médiations associatives et politiques.

Isolée, l’action des jeunes des cités est pourtant apparue légitime à une large fraction de la population de ces quartiers. Ceux ou celles qui auraient pu le faire légitimement n’ont pas lancé d’appel au calme. Les mamans n’ont rien dit, elles ont laissé faire. Dans les cités, ce sont souvent des « mères courage » qui tentent d’assumer des situations qui les dépassent : combien d’entre elles ont ressenti une fierté secrète, peu avouable devant ces incendiaires si proches ? Les pères de famille se sont aussi montrés plutôt solidaires des jeunes émeutiers, tout en restant à distance.

il faut éviter deux écueils : une politique exclusivement axée sur les personnes, qui conduirait au départ des quartiers de ceux qui s’en sortent le mieux et annulerait l’effet d’entraînement qu’ils pourraient susciter ; une politique visant exclusivement le traitement social des territoires, qui durcit leur séparation au lieu de rendre leurs frontières poreuses. Il faut diversifier l’offre scolaire dans les quartiers pauvres, prolonger la symbolique de l’accès aux meilleures écoles des meilleurs élèves des zones d’éducation prioritaires (ZEP), l’effet positif des contrats aidés qui favorisent l’accès à des emplois dans le secteur marchand.

Ce que nous avons appris sur les nuits de novembre
Hughes Lagrange
Le Monde
Le 25.01.06

Quelques réalités passées inaperçues sur les émeutes des banlieues

Les émeutes de novembre 2005 ont un caractère inédit en France. Les épisodes analogues n’ont jamais eu cette extension ni dans le temps ni dans l’espace. Ceux du début des années 1980 portaient une adresse aux politiques, notamment à travers ce qui se passait dans les quartiers de Lyon. Ceux du début des années 1990 ont marqué une rupture avec la gauche municipale et les institutions. Ensuite, nous avons connu deux phases de violences urbaines diffuses. La première, de 1993 à 1997, voit l’affrontement des jeunes avec la police se durcir. Au cours de la deuxième, de 1998 à 2002, la violence s’enfonce dans la délinquance : c’est le moment des rixes entre bandes, du développement des violences envers les filles.

Les nuits de novembre marquent un retour de l’exigence politique. La plupart des acteurs mineurs de ces émeutes ne sont pas connus des services de police, et les 20 % suivis par l’autorité judiciaire le sont dans la moitié des cas au titre de l’enfance en danger, de problèmes familiaux. S’il y a eu des actes graves comme des tirs au fusil à grenaille, des violences envers des personnes – parfois criminelles -, nous ne sommes pas dans un épisode de délinquance. Les pillages ont été peu nombreux. Les jeunes ont brûlé des gymnases ou des écoles d’abord parce que c’étaient les institutions les plus accessibles à leur colère.

Les acteurs des nuits de novembre ne sont pas des groupes cherchant à faire masse, plutôt de petites bandes qui ont appris à tendre des guet-apens qu’une police extérieure aux cités peine à déjouer. Beaucoup d’entre eux font l’objet de contrôles d’identité quotidiens, on a vu s’élever les jugements pour outrage et rébellion. L’abandon de la police de proximité, la réduction des crédits aux associations qui font de la médiation ont confirmé cette éviction du tiers entre les jeunes et la police d’ordre public. Ces jeux de force viennent renforcer l’idéologie viriliste qui se développe parallèlement à la ségrégation des filles.

Les jeunes de 16 ans à 20 ans qui ont affronté pendant plus de quinze jours les forces de l’ordre ne sont pas un échantillon représentatif des jeunes Français. Ce sont d’abord des enfants d’ouvriers, d’employés précaires et de chômeurs. Pour la première fois, la part prise par les jeunes issus de l’immigration africaine subsaharienne semble importante. Aujourd’hui, les dernières vagues migratoires sont celles qui posent le plus de problèmes de socialisation.

Contrairement à certaines analyses, il ne semble pas que l’on puisse dessiner à partir des émeutes la carte en creux des zones de deal. Les incidents ont été relativement peu nombreux à Gennevilliers, Colombes, Asnières, Bagneux ou Nanterre, lieux de deal importants. Pour autant, il n’y a pas eu une sorte de couvre-feu opéré par le business, car des communes où le deal est avéré comme Aulnay et d’autres comme Grigny, Evry, Corbeil, Villiers-le-Bel ont été impliquées dans les violences. De fait, l’on n’a guère entendu parler pendant les émeutes de ces « grands frères » qui devaient servir de médiateurs. Les animateurs ont joué un rôle, mais ils n’étaient pas en position d’être entendus, ce qui est un aspect important de la crise actuelle. Quant aux caïds, qui auraient pu avoir de l’autorité en dehors des responsables religieux, ils ne se sont pas impliqués. Les appels à une mobilisation civique des élus locaux ont révélé le défaut des médiations associatives et politiques.

Les incendies n’auraient pas eu une telle ampleur si les discriminations et la ségrégation spatiale ne s’étaient approfondies. La suppression des emplois-jeunes et la restriction des contrats emploi- solidarité n’a pas été compensée par l’ensemble des contrats jeunes en entreprise, des contrats initiative-emploi : en même temps qu’elles privaient les villes de médiateurs, elles ont engendré un déficit de 100 000 emplois qui auraient pu profiter aux jeunes des cités. Les pouvoirs publics ont constamment sous-estimé les effets ravageurs du chômage des aînés diplômés. En Seine-Saint-Denis, les communes les plus touchées par les incendies sont celles où les taux de chômage des 15-24 ans diplômés sont très élevés (Clichy, Montfermeil, Aulnay, Villepinte, Le Tremblay). Ce n’est pas seulement l’ascenseur social qui est en panne, mais le modèle de socialisation : le grand frère qui a fait des études mais se trouve sans emploi met en déroute toutes les bonnes paroles sur la réussite scolaire. Du coup, les modèles qui fonctionnent sont les figures négatives, celles du caïd, du business, parce que leur posture a plus de cohérence que celle des animateurs sociaux au chômage.

Isolée, l’action des jeunes des cités est pourtant apparue légitime à une large fraction de la population de ces quartiers. Ceux ou celles qui auraient pu le faire légitimement n’ont pas lancé d’appel au calme. Les mamans n’ont rien dit, elles ont laissé faire. Dans les cités, ce sont souvent des « mères courage » qui tentent d’assumer des situations qui les dépassent : combien d’entre elles ont ressenti une fierté secrète, peu avouable devant ces incendiaires si proches ? Les pères de famille se sont aussi montrés plutôt solidaires des jeunes émeutiers, tout en restant à distance.

L’idée la plus souvent défendue devant les difficultés scolaires, le chômage et la délinquance dans les quartiers d’habitat social les plus stigmatisés est celle de l’échec du creuset français. Cette vision concentre tous les maux sur l’école et tous les espoirs sur elle. Nous serions face à une société enkystée dans des difficultés auxquelles vingt-cinq ans de politique de la ville n’auraient fait qu’ajouter des pansements. Cela ne rend pas justice à la diversité des situations dans les quartiers d’habitat social. C’est précisément avec l’élévation des niveaux scolaires – les progrès ont été notables dans les zones urbaines sensibles (ZUS) entre 1990 et 1999 – que les enjeux se sont déplacés vers les discriminations à l’embauche.

Les émeutes de novembre renvoient à la problématique du dernier arrivant dans une société qui se « pluriculturalise ». Elles ont révélé les dimensions territoriales des inégalités sociales et leurs effets ségrégatifs, plus marqués en France que chez beaucoup de nos voisins. Il nous appartient de trouver les moyens de permettre à ces adolescents de « sortir », de rencontrer d’autres jeunes, de voir d’autres lieux.

Ce faisant, il faut éviter deux écueils : une politique exclusivement axée sur les personnes, qui conduirait au départ des quartiers de ceux qui s’en sortent le mieux et annulerait l’effet d’entraînement qu’ils pourraient susciter ; une politique visant exclusivement le traitement social des territoires, qui durcit leur séparation au lieu de rendre leurs frontières poreuses. Il faut diversifier l’offre scolaire dans les quartiers pauvres, prolonger la symbolique de l’accès aux meilleures écoles des meilleurs élèves des zones d’éducation prioritaires (ZEP), l’effet positif des contrats aidés qui favorisent l’accès à des emplois dans le secteur marchand.

Les émeutiers de novembre ont envoyé un message de désespoir qui est apparu d’une telle légitimité qu’il a amené en moins de dix jours les pouvoirs publics à renverser leur propre politique (financement des associations, internats scolaires, bourses). On ne prend pas la mesure des émeutes de novembre si l’on ne se demande pas comment les jeunes des quartiers peuvent reconquérir l’estime de soi. Le retour de l’ordre est précaire. Si l’on veut renouer les fils, il faut instaurer un autre fonctionnement de la police, reconstruire les médiations associatives, établir une nouvelle solidarité des espaces urbains les mieux dotés.

Voir également:

Quatre facteurs paraissent décisifs. Le premier est le taux de jeunes de moins de 20 ans : dans certains quartiers, cette classe d’âge représente 35 % de la population, contre 25 % en moyenne nationale. Or ce genre de pyramide sociale est typique des processus révolutionnaires.

Un deuxième facteur tient aux contrastes de richesse: beaucoup de quartiers actifs pendant les émeutes sont des territoires pauvres dans des villes plus riches – situation que l’importance des violences en Seine-Saint-Denis, assez homogène dans la pauvreté, a partiellement masquée. Les jeunes subissent donc le décalage des niveaux de vie et le voient au quotidien.

Troisième facteur: les émeutes sont souvent intervenues dans des villes qui ont fait l’objet des premières conventions de démolition et reconstruction avec l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), ce qui correspond à des situations de forte dégradation de l’habitat.

Un quatrième facteur est plus délicat à analyser: les incidents ont été plus fréquents dans les quartiers où le taux de familles de plus de six personnes est plus élevé. C’est la variable la plus corrélée avec la survenue d’émeutes.

D’un point de vue social et culturel, les situations des personnes issues de l’Afrique du Nord ou de l’Afrique noire n’ont pas grand-chose à voir entre elles : arrivées en France plus tôt, les premières paraissent mieux intégrées que les secondes. Dans les populations qui viennent d’Afrique noire, on trouve un nombre important de familles avec très peu de ressources, un faible investissement scolaire, une connaissance limitée de la langue et des fratries nombreuses.

Pendant les émeutes, beaucoup d’observateurs ont signalé que les jeunes Noirs étaient aussi nombreux que les jeunes Maghrébins. Cela traduit, en réalité, une surreprésentation, dans la mesure où les premiers sont quatre fois moins nombreux sur le territoire. Il ne s’agit pas d’un problème de couleur de peau mais des conditions dans lesquelles s’opère l’éducation de ces jeunes : de nombreux travaux montrent que leur socialisation est plus délicate.

Le mouvement anti-CPE est d’abord une mobilisation des enfants des classes moyennes qui constatent leur exclusion des emplois les plus protégés par les adultes. Les jeunes des banlieues, eux, sont les exclus des exclus.

Hugues Lagrange : « On peut lire les violences comme une demande d’Etat de la jeunesse »
Le Monde
Le 07.06.06

Jeunesse, richesse, urbanisme et structures familiales : à la veille des assises des villes de banlieue, le sociologue dégage les facteurs déterminants des émeutes de l’automne 2005
Directeur de recherche au CNRS, vous avez dirigé, avec Marco Oberti, l’ouvrage Emeutes urbaines et protestations (Presses de Sciences-Po, 224 p., 12 euros), un premier décryptage de la crise des banlieues d’octobre et novembre 2005. Que montre la géographie de ces violences ?

Nous avons observé un peu plus de 200 villes, celles de plus de 25 000 habitants en Ile-de-France et celles de plus de 65 000 habitants ailleurs, pour essayer de comprendre pourquoi certaines avaient bougé alors que d’autres étaient restées calmes. On voit se dégager des facteurs constants dans les zones où les émeutes ont été les plus intenses ou les plus longues. Certains, comme le taux de chômage des jeunes ou le classement du quartier en zone urbaine sensible, ne constituent pas des surprises.

Quatre facteurs paraissent décisifs. Le premier est le taux de jeunes de moins de 20 ans : dans certains quartiers, cette classe d’âge représente 35 % de la population, contre 25 % en moyenne nationale. Or ce genre de pyramide sociale est typique des processus révolutionnaires.

Un deuxième facteur tient aux contrastes de richesse : beaucoup de quartiers actifs pendant les émeutes sont des territoires pauvres dans des villes plus riches – situation que l’importance des violences en Seine-Saint-Denis, assez homogène dans la pauvreté, a partiellement masquée. Les jeunes subissent donc le décalage des niveaux de vie et le voient au quotidien.

Troisième facteur : les émeutes sont souvent intervenues dans des villes qui ont fait l’objet des premières conventions de démolition et reconstruction avec l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), ce qui correspond à des situations de forte dégradation de l’habitat.

Un quatrième facteur est plus délicat à analyser : les incidents ont été plus fréquents dans les quartiers où le taux de familles de plus de six personnes est plus élevé. C’est la variable la plus corrélée avec la survenue d’émeutes.

Comment expliquez-vous cela ?

Nous avons tendance à penser l’immigration d’un seul bloc, mais il existe des populations immigrées très différentes. D’un point de vue social et culturel, les situations des personnes issues de l’Afrique du Nord ou de l’Afrique noire n’ont pas grand-chose à voir entre elles : arrivées en France plus tôt, les premières paraissent mieux intégrées que les secondes. Dans les populations qui viennent d’Afrique noire, on trouve un nombre important de familles avec très peu de ressources, un faible investissement scolaire, une connaissance limitée de la langue et des fratries nombreuses.

Pendant les émeutes, beaucoup d’observateurs ont signalé que les jeunes Noirs étaient aussi nombreux que les jeunes Maghrébins. Cela traduit, en réalité, une surreprésentation, dans la mesure où les premiers sont quatre fois moins nombreux sur le territoire. Il ne s’agit pas d’un problème de couleur de peau mais des conditions dans lesquelles s’opère l’éducation de ces jeunes : de nombreux travaux montrent que leur socialisation est plus délicate.

Peut-on établir un lien entre les émeutes de 2005 et les violences commises par des « jeunes de banlieue » à l’encontre de manifestants opposés au contrat première embauche (CPE) ?

L’unité de la jeunesse n’est pas un fait naturel. Il existe bien une culture jeune, mais on surévalue l’homogénéité de cette classe d’âge. En réalité, les divisions sociales sont très fortes et les rapports peuvent être conflictuels. Le mouvement anti-CPE est d’abord une mobilisation des enfants des classes moyennes qui constatent leur exclusion des emplois les plus protégés par les adultes. Les jeunes des banlieues, eux, sont les exclus des exclus.

Les émeutes de 2005 présentent-elles des ressemblances avec d’autres crises urbaines ?

Il faut replacer les émeutes de novembre dans le contexte français des vingt-cinq dernières années, notamment les épisodes violents qu’ont connu les banlieues au début des années 1980 et des années 1990. Sur le plan géographique, les quartiers concernés n’étaient pas les mêmes. Sur le plan politique, les revendications paraissent très différentes.

Dans les années 1980, juste après l’élection de François Mitterrand, le mouvement s’adresse à la gauche : il marque une demande de reconnaissance. Au début des années 1990, la déception des jeunes issus de l’immigration vis-à-vis de la gauche est déjà forte : ils n’ont pas trouvé leur place dans la vie politique. En 2005, la revendication paraît, à première vue, ne pas être politique. Mais on peut lire les violences comme une demande d’Etat de la part de cette jeunesse, ce qui constitue un acte politique.

Propos recueillis par Luc Bronner

Voir de même:

Sans être des émeutes ethniques, puisque des personnes de toutes origines ont été interpellées, les feux de novembre ont révélé les difficultés d’intégration d’une partie des enfants d’origine africaine, issus de cette dernière vague d’immigration.

Les familles sahéliennes se sont installées dans les années 80 ou 90, suivies par de nouvelles populations venues du Cameroun, du Congo, de Guinée ou du Cap-Vert. Leurs foyers cumulent les handicaps. Car, le plus souvent, ces familles conservent le modèle démographique du village et les fratries y sont très nombreuses. Enfin, les mères sont souvent analphabètes. Or, le niveau d’éducation maternel conditionne largement les performances scolaires des enfants.

Le choc est aussi de nature culturelle. Les familles d’origine sénégalaise et malienne sont principalement issues d’un milieu rural. Par tradition, le père occupe une place centrale dans l’organisation familiale. Aussi «l’enfant est d’abord envisagé comme un membre de la communauté», explique Nathalie Kapko, chercheuse associée au laboratoire Cultures urbaines et sociétés (Iresco-CNRS). Ce sont donc les pères qui incarnent la loi. La transposition brutale de code culturel dans un milieu urbain occidental à la fois confiné et brutal fait vaciller les repères de ces familles et va jusqu’à les disloquer. Les écarts d’âge sont souvent très importants avec les derniers fils. Il est fréquent que les jeunes grandissent avec des pères à la retraite qui partagent leur vie entre l’Afrique et la France. Quant aux mères, elles manquent de l’ascendant nécessaire. «La plupart des enfants rajeunissent leur mère lorsqu’ils remplissent les fiches à l’école, car ils les perçoivent presque comme des soeurs», confie d’ailleurs Hugues Lagrange.

Le décalage entre la norme familiale et la réalité de la société alentour est donc souvent à la fois très douloureux et profondément entravant. Certains en jouent pour échapper à toute autorité. «Dans le système traditionnel africain, rappelle à juste titre Lagrange, tous les adultes interviennent. En France, ces enfants vivent une rupture entre le discours parental et les règles externes. Or la parole adulte fonctionne lorsque tous la renforcent.» La plupart de ces familles n’ont guère de relation avec l’école. Par respect souvent, mais aussi par crainte face à une institution qu’elles ne comprennent guère. Les parents ne délèguent pas l’autorité affective aux maîtres. Au final, certains adolescents dénient toute autorité aux professeurs. Logés dans des appartements exigus, les enfants ont bien du mal à étudier. Ils sont aussi souvent victimes de rivalités entre co-épouses dans les foyers polygames, et forcés dans certains cas de défendre leurs mères contre leurs demi-frères. «Les parcours scolaires chaotiques des garçons d’origine subsaharienne témoignent aussi de la force des tensions intrafamiliales», ajoute encore Nathalie Kapko.

Il faut encore prendre en compte les familles nouvellement arrivées de pays en guerre, qui sont totalement déboussolées.

La carte des émeutes de novembre 2005 confirme le profond malaise des immigrants africains
Cecilia Gabizon
Le Figaro
Le 15/10/2007
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Peut-on comprendre les émeutes de novembre 2005 par la géographie ? Quels sont les points communs entre les villes qui ont connu des flambées ? Pourquoi dans cette banlieue-ci et pas dans celle-là ? Pourquoi des départements jusqu’ici calmes, comme l’Aisne, la Loire ou l’Eure, ont-ils connu des soubresauts ? Six mois ont passé et les scientifiques commencent à livrer leur version détaillée.

Pour le sociologue du CNRS Hugues Lagrange (1), les troubles ont éclaté pour l’essentiel dans des zones urbaines sensibles abritant une large proportion de familles africaines de plus de six enfants. Ce chercheur a examiné les caractéristiques des quartiers touchés. La plupart se trouvent en zone urbaine sensible. Mais ce sont surtout les cités disposant d’un revenu médian très inférieur à celui du reste de la commune qui ont brûlé. Les contrastes sociaux ont bel et bien alimenté la rébellion. Tout comme la présence de très nombreux jeunes. Dans ces cités, ils représentent parfois jusqu’à 40% de la population. Et paradoxalement, c’est aussi là où d’importantes opérations de rénovation urbaine ont été lancées que le feu a pris. Car pour démolir des barres, les familles sont relogées de façon provisoire, ce qui semble déstabiliser les plus fragiles, expliquent encore les sociologues.

La carte de la géographie des émeutes recoupe celle des zones à forte «concentration de grandes familles». Habitué à travailler à Mantes-la-Jolie où sont installés de nombreux immigrés africains, Hugues Lagrange a noté que «dès la deuxième semaine d’émeutes, dans l’Ouest notamment, une série de villes qui constituent les lieux d’installation de familles originaires d’Afrique noire ont connu des violences». Sans être des émeutes ethniques, puisque des personnes de toutes origines ont été interpellées, les feux de novembre ont révélé les difficultés d’intégration d’une partie des enfants d’origine africaine, issus de cette dernière vague d’immigration.

Les familles sahéliennes se sont installées dans les années 80 ou 90, suivies par de nouvelles populations venues du Cameroun, du Congo, de Guinée ou du Cap-Vert. Leurs foyers cumulent les handicaps. Car, le plus souvent, ces familles conservent le modèle démographique du village et les fratries y sont très nombreuses. Enfin, les mères sont souvent analphabètes. Or, le niveau d’éducation maternel conditionne largement les performances scolaires des enfants.

Le choc est aussi de nature culturelle. Les familles d’origine sénégalaise et malienne sont principalement issues d’un milieu rural. Par tradition, le père occupe une place centrale dans l’organisation familiale. Aussi «l’enfant est d’abord envisagé comme un membre de la communauté», explique Nathalie Kapko, chercheuse associée au laboratoire Cultures urbaines et sociétés (Iresco-CNRS). Ce sont donc les pères qui incarnent la loi. La transposition brutale de code culturel dans un milieu urbain occidental à la fois confiné et brutal fait vaciller les repères de ces familles et va jusqu’à les disloquer. Les écarts d’âge sont souvent très importants avec les derniers fils. Il est fréquent que les jeunes grandissent avec des pères à la retraite qui partagent leur vie entre l’Afrique et la France. Quant aux mères, elles manquent de l’ascendant nécessaire. «La plupart des enfants rajeunissent leur mère lorsqu’ils remplissent les fiches à l’école, car ils les perçoivent presque comme des soeurs», confie d’ailleurs Hugues Lagrange.

Autre déphasage culturel pénalisant, les parents reproduisent les modèles d’éducation importés de leur village d’origine. Ils imposent la soumission aux plus âgés de leurs enfants, exigeant qu’ils baissent les yeux devant les adultes. Des codes que les jeunes respectent en apparence, comme ces adolescents remplis de rage après la mort d’un camarade poignardé lors d’une rixe à Evry, au mois de mai. Ils étaient tous venus faire leurs condoléances à cette famille malienne, ont écouté les appels au calme des mères les yeux rivés au sol, avant de filer pour une expédition punitive une fois dans la rue.

Le décalage entre la norme familiale et la réalité de la société alentour est donc souvent à la fois très douloureux et profondément entravant. Certains en jouent pour échapper à toute autorité. «Dans le système traditionnel africain, rappelle à juste titre Lagrange, tous les adultes interviennent. En France, ces enfants vivent une rupture entre le discours parental et les règles externes. Or la parole adulte fonctionne lorsque tous la renforcent.» La plupart de ces familles n’ont guère de relation avec l’école. Par respect souvent, mais aussi par crainte face à une institution qu’elles ne comprennent guère. Les parents ne délèguent pas l’autorité affective aux maîtres. Au final, certains adolescents dénient toute autorité aux professeurs. Logés dans des appartements exigus, les enfants ont bien du mal à étudier. Ils sont aussi souvent victimes de rivalités entre co-épouses dans les foyers polygames, et forcés dans certains cas de défendre leurs mères contre leurs demi-frères. «Les parcours scolaires chaotiques des garçons d’origine subsaharienne témoignent aussi de la force des tensions intrafamiliales», ajoute encore Nathalie Kapko.

Il faut encore prendre en compte les familles nouvellement arrivées de pays en guerre, qui sont totalement déboussolées. Pour autant, gardons-nous de généraliser : l’émigration africaine est loin d’être homogène. Une partie est composée d’étudiants restés en France. Leurs enfants sont souvent encouragés à faire des études, tandis que les parents développent des stratégies pour s’extraire des quartiers de relégation. Car, note encore Hugues Lagrange, dans les cités à forte présence africaine, la disparition des cadres est notable.

Les dernières émeutes ont bien fait émerger la question noire, avec une problématique sociale et culturelle jusqu’ici négligée. Néanmoins, la situation pourrait évoluer avec l’inscription croissante des femmes africaines aux cours d’alphabétisation.

(1) Émeutes urbaines et protestations, sous la direction de Hugues Lagrange et Marco Oberti. (Les presses Sciences po).

Voir enfin:

Délinquance : le choc des cultures

Une vaste étude statistique menée dans les quartiers socialement défavorisés explique pourquoi certains jeunes ont plus de risques d’échouer à l’école et d’entrer dans la délinquance que les autres.

En moyenne, nous avons constaté que les aînés des familles sahéliennes qui vivent dans les quartiers d’habitat social commettent plus souvent de délits que les autres. Et il est fondamental, si l’on veut faire évoluer la situation, de comprendre pourquoi », explique Hugues Lagrange, de l’Observatoire sociologique du changement1 qui, avec son équipe2, vient de publier ses résultats3 de recherches. En 2003, le sociologue a en effet lancé une grande enquête dans les quartiers d’habitat social sur les « inconduites » des adolescents : de la mise en danger de soi, par la consommation de psychotropes ou le décrochage scolaire, aux violences envers autrui. Et il a suivi individuellement 4 500 élèves, soit l’intégralité des classes de 6e des collèges de trois sites – Mantes-la-Jolie, Saint-Herblain et le XVIIIe arrondissement de Paris –, du point de vue de leurs résultats et de leur implication éventuelle dans des délits. Son but ? Mesurer les effets des origines socioprofessionnelles et culturelles, de la configuration familiale, et du contexte local sur les modes de vie de ces ados. Et comprendre pourquoi ils ont plus de risques d’être confrontés à ces difficultés que les autres.
Outre la confirmation du lien entre échec scolaire et délinquance, l’étude prend en compte l’impact de la différence des cultures. « Je souhaitais d’autant plus le faire, souligne Hugues Lagrange, que ces paramètres – origine ethnoculturelle, pays de naissance des parents, langue parlée au domicile ou fait d’être migrant – ne sont pas mentionnés dans les données du recensement. Or ce sont des informations essentielles. » Grâce à elles, Hugues Lagrange a en effet montré que l’origine culturelle tout autant que le milieu social peut contribuer à des contre-performances scolaires et à un excès d’implication relatif dans la délinquance. L’enfant malien est, certes, plus souvent fils d’ouvrier, voire d’ouvrier au chômage, que les autochtones. Mais ce n’est pas tout : si les élèves issus de l’immigration africaine ou maghrébine sont très impliqués dans ces problèmes, « c’est en partie parce que certaines valeurs véhiculées dans leur famille se heurtent à celles du système français. Dans les familles patrilinéaires d’Afrique noire, par exemple, l’inégalité entre hommes et femmes est très forte, ce qui contraste avec la structure familiale européenne bilinéaire plus égalitaire ». Les enfants de ces familles se trouvent alors en porte-à-faux avec les exigences sociales et éducatives de leur pays d’accueil. Autre exemple, la polygamie engendre, dans le contexte français, des problèmes spécifiques dus notamment à l’absence fréquente du père et/ou aux conflits entre les mères. Mais l’étude montre que c’est surtout le fait d’appartenir à une grande fratrie et d’être le premier-né qui augmente le risque d’entrée dans la délinquance. « En réalité, ce sont ces deux facteurs qui rendent compte de l’essentiel des différences d’implication dans la délinquance », conclut le chercheur.
Et voilà pourquoi les aînés des familles sahéliennes, souvent nombreuses, commettent en moyenne plus de délits que les autres. Il est certes plus difficile pour les parents de surveiller treize enfants que deux, sans compter l’effet de groupe qui incite les ados à mal agir. Mais dans ces familles, l’enfant le plus âgé est aussi traditionnellement responsable du clan et a pour rôle de protéger ses frères et sœurs. D’où, parfois, son recours aux poings.
Reste que, outre ces paramètres individuels (sexe, origine sociale ou culturelle, taille de la fratrie, etc.), le voisinage compte énormément… Autrement dit, un enfant, quel que soit son milieu, s’en sortira mieux s’il vit dans un quartier à population socialement mélangée, avec une proportion importante de professions intermédiaires. La lutte contre la délinquance et l’échec scolaire passe donc par la mixité sociale. « Notre enquête établit que des mesures politiques simples pourraient s’avérer vraiment efficaces, dans le domaine scolaire en particulier. » Lesquelles ? Faciliter l’accès des mères à un emploi, même modeste : par un effet d’émulation, les enfants de ces quartiers dont les mamans travaillent réussissent mieux. Ou promouvoir la scolarisation dès l’âge de trois ans.

Stéphanie Arc

1. Observatoire CNRS / IEP Paris.
2. Suzanne Cagliero (Association pour la recherche en sciences sociales) et Franck Sina (Centre nantais de sociologie).
3. « La mise en danger de soi et d’autrui », dossier n° 84, CNAF, septembre 2006, et « Déviance et réussite scolaire », in n° 88, juin 2007.

Sociologue à l’Observatoire sociologique du changement (OSC), CNRS/FNSP. A publié notamment De l’affrontement à l’esquive. Violences, délinquances et usages de drogues, Syros, 2001 et Demandes de sécurité. France, Europe, Etats-Unis, Seuil, 2003.

6 Responses to Emeutes urbaines: Une longue tradition de violence politique et de stigmatisation de la police

  1. […] naturellement avoir été commises, en ce pays autoproclamé des droits de l’homme à la longue tradition de violence politique et de stigmatisation de la police qui refuse systématiquement […]

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  2. […] le désordre (..) Cela marquait, parce que cela créait une ambiance de désordre, de tension » Jean-Marie Saillour (militant paysan et ex-parachutiste en Algérie, […]

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  3. jcdurbant dit :

    JE NE SUIS PAS GENDARME

    « À chaque fois qu’un gendarme se fait buter, et c’est pas tous les jours, je pense à mon ami Rémi Fraisse [un jeune homme mort en 2014 lors d’une manifestation contre le barrage de Sivens, NDLR]. Là, c’est un colonel, quel pied ! Accessoirement, un électeur de Macron en moins », a-t-il notamment écrit sur les réseaux sociaux. Une heure plus tard, il postait : « Je ne suis pas gendarme », en référence aux messages fraternels comme « Je suis Paris » qui abondent après chaque attentat. Dans d’autres posts, il invite les « lèches-culs qui chougnent sur la mort d’un colonel de gendarmerie » à « quitter sa page », et dit « rêver de Rémi Fraisse », qui doit être « ravi d’accueillir un colonel de gendarmerie ». Son compte a été désactivé samedi 24 mars dans l’après-midi.

    http://www.valeursactuelles.com/politique/mort-darnaud-beltrame-les-scandaleux-tweets-dun-ex-candidat-france-insoumise-94223

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  4. jcdurbant dit :

    QUELS DRAPEAUX DE LA HAINE ?

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  5. jcdurbant dit :

    QUELS DRAPEAUX DE LA HAINE ?

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  6. jcdurbant dit :

    TOUT LE MONDE DETESTE LA POLICE (Exception française: retour, entre hypercentralisation et refus de rendre des comptes aux citoyens, sur la longue histoire d’une haine si française d’une police « chenil du capital » qui avec la multiplication des confrontations en marge des manifestations et l’implantation de plus en plus profonde des caïds de la drogue sur fond d’immigration sauvage et de discours de l’excuse anticolonialiste ou indigéniste, pourrait perdre tout le crédit accumulé au fil des attentats)

    « Les gendarmes sont d’abord des agents de colonisation intérieure, assez étrangers à la société qu’ils contrôlent. Par exemple, avant l’unification linguistique de la France, au moment de la première guerre mondiale, ils ne parlent souvent pas la même langue que les habitants. Par défaut, les policiers les moins expérimentés sont envoyés dans les zones les plus difficiles. Ils ne connaissent pas ces territoires et leurs rapports avec les populations sont caractérisés par la distance sociale et la peur. »

    René Lévy

    « On peut identifier des continuités historiques entre l’action policière en situation de colonie et le travail de police en métropole auprès des populations qui sont issues de ce monde. »

    Jérémie Gauthier

    « En Allemagne, la police s’est organisée à l’échelon du Land, ce qui la rend responsable devant les autorités locales élues démocratiquement. Dans les pays scandinaves, la police est centralisée, mais elle est redevable et marquée par une culture du service au citoyen. Au Royaume-Uni, l’idée d’une police de service a ouvert la voie à la création du poste de “police and crime commissioner”. Il s’agit d’un responsable élu chargé de définir les priorités de la police par rapport à la population. Un responsable policier tend à considérer comme humiliante l’idée de devoir rendre des comptes aux citoyens. Sa nomination vient de l’Etat, du centre, ses félicitations viennent du centre, sa vie, son existence sont définies par le centre. Il est improbable qu’il se tourne vers les demandes des citoyens. Les petites villes et les villes moyennes disposent d’une présence policière disproportionnée par rapport à ces territoires périphériques, avec une forte concentration de populations issues des anciennes colonies françaises, qui sont maintenues dans une forme de marginalité. »

    Sebastian Roché

    « Les débuts ont été difficiles. Mais, au bout de six mois, les fonctionnaires qui ont participé aux expériences de police de proximité étaient acceptés dans les quartiers. Les gens se tournaient vers eux. Ils étaient efficaces. Le problème, c’est qu’ils étaient reconnus par la population, pas par leurs propres structures hiérarchiques. Avec la multiplication des confrontations en marge des manifestations, tout le crédit accumulé par la police au fil des attentats va être broyé par la problématique de l’ordre public. »

    Serge Supersac

    ‘La littérature du XIXe siècle a reflété et diffusé l’image d’une police hostile au petit peuple, avec notamment la figure de Javert dans “Les Misérables”, de Victor Hugo. Dans “Une ténébreuse affaire”, Honoré de Balzac parle au sujet des policiers de “Prométhées de la raison d’Etat”. Ces références relaient la représentation du travail policier comme “sale boulot” accompli au service d’une autorité souvent abusive. Je ne connais pas de pays où on trouverait l’équivalent du guignol français, un personnage de gendarme, dont la bastonnade suscite les claquements de mains et les cris de joie des gamins. C’est un peu une exception française. Dans les feuilles communistes, on appelle à “crever les flics”. La police est considérée à gauche comme “le chenil du capital”, au service des riches contre les pauvres, elle a partie liée avec les riches et les puissants. Pour l’extrême droite antisémite, fasciste ou royaliste, la police est le “rempart de boue et de sang” d’une République honnie et de la ‘judéocratie’. Les résonances avec la période actuelle sont troublantes. Avant de s’étonner de la violence des “gilets jaunes”, il faut se rappeler de la violence des poujadistes dans les années 1950, ou encore celle des ouvriers des chantiers navals à la même époque. »

    Jean-Marc Berlière

    Est-ce que « tout le monde déteste la police », comme le voudrait un slogan répété à l’envi en manifestation ? Près d’un mois après le début de la contestation des « gilets jaunes », à la mi-décembre 2018, une enquête d’opinion tendait à montrer le contraire. La police se trouvait alors en haut du classement des institutions suscitant la confiance des Français, avec 74 % de réponses positives. Il existe pourtant en France – l’actualité est là pour le rappeler – un malaise profond entre une population à la culture contestataire bien ancrée et les forces de l’ordre, dont l’image répressive éclipse bien souvent la mission de service public. Les images de violences entre manifestants et forces de l’ordre qui ont illustré la mobilisation des « gilets jaunes » marqueront durablement la mémoire de ce mouvement. Cette séquence a désormais pour symboles deux images : le visage tuméfié de Jérôme Rodrigues, devenu l’icône des manifestants blessés, et son corollaire, les coups de l’ancien boxeur Christophe Dettinger faisant reculer des gendarmes mobiles à la force du poing sur un pont parisien.

    Loin d’être conjoncturelles, ces éruptions de violence trouvent leur origine dans une histoire ancienne, une défiance qui remonte aux origines de la police française et de l’Etat moderne. Des slogans « CRS = SS », hérités de mai 68, à la marche blanche pour les « gueules cassées » des « gilets jaunes », le 2 février, cette spécificité française a traversé les décennies, quand la plupart des pays européens ont su faire évoluer leurs forces de police vers une relation plus apaisée avec leur population.

    Dès le début de la mobilisation des « gilets jaunes », les observateurs ont été nombreux à comparer le mouvement à une jacquerie – ces soulèvements paysans de l’époque médiévale et de l’Ancien Régime, souvent désorganisés. Une référence qui évoque un univers rural dont les petites gens se révoltent pour défendre leurs conditions de subsistance. Ce monde d’autrefois dont on ravive la mémoire est pourtant celui que la police moderne, bras armé de l’Etat, a contribué à effacer au fil du temps.

    Comme le rappelle René Lévy, historien spécialiste de la police, la gendarmerie qui investit les campagnes au XIXe siècle est avant tout un instrument au service du centre, voué à assurer son contrôle sur les périphéries. Elle rend compte à l’Etat, pas aux administrés :

    « Les gendarmes sont d’abord des agents de colonisation intérieure, assez étrangers à la société qu’ils contrôlent. Par exemple, avant l’unification linguistique de la France, au moment de la première guerre mondiale, ils ne parlent souvent pas la même langue que les habitants. »

    Les relations de la population avec cette police « hors sol » ne seront dès lors « jamais idylliques ».

    A la même époque, les villes grandissent, se couvrent d’ateliers et d’usines. Elles accueillent de nouvelles populations venues du monde rural pour répondre aux besoins en main-d’œuvre de l’industrie. Pour l’Etat, il devient alors vital de contrôler la ville nouvelle avec ses bas-fonds, ses marginaux et ses « classes laborieuses », expression reprise par Emmanuel Macron le 25 novembre 2018 à propos des premières mobilisations des « gilets jaunes ».

    Au début de l’ère industrielle, les policiers municipaux connaissent intimement les territoires urbains

    Au début de l’ère industrielle, chaque ville dispose de ses propres forces de l’ordre. Les agents des polices municipales connaissent intimement les territoires urbains, et poursuivent leurs carrières localement, sans être mutés de ville en ville. Les îlotiers, comme on les appelle, assurent un contrôle étroit de leur territoire. Ils sont déployés dans les quartiers, observent, récoltent des renseignements et les transmettent à leur hiérarchie tout en résolvant les problèmes du quotidien.

    C’est avec le régime de Vichy qu’apparaît la police nationale. Elle remplace les polices municipales pour assurer, au service de l’occupant allemand, un meilleur contrôle des populations. Après la Libération, cette nationalisation de la police ne sera jamais remise en cause.

    Les décennies qui suivent la seconde guerre mondiale voient se cristalliser cette distance. La police française demeure une police de contrôle et peine à se transformer en une police de service public. Sa priorité consiste à prévenir les infractions : la relation quotidienne avec les administrés passe au second plan. Cet état de fait singularise la France par rapport à certains de ses voisins européens. C’est ce que souligne le sociologue Sebastian Roché, spécialiste des politiques policières en France :

    « En Allemagne, la police s’est organisée à l’échelon du Land, ce qui la rend responsable devant les autorités locales élues démocratiquement. Dans les pays scandinaves, la police est centralisée, mais elle est redevable et marquée par une culture du service au citoyen. Au Royaume-Uni, l’idée d’une police de service a ouvert la voie à la création du poste de “police and crime commissioner”. Il s’agit d’un responsable élu chargé de définir les priorités de la police par rapport à la population. »

    La centralité de l’Etat, et un certain surplomb dans le rapport aux populations, domine la culture française. « Un responsable policier tend à considérer comme humiliante l’idée de devoir rendre des comptes aux citoyens, poursuit le chercheur. Sa nomination vient de l’Etat, du centre, ses félicitations viennent du centre, sa vie, son existence sont définies par le centre. Il est improbable qu’il se tourne vers les demandes des citoyens. »

    Dès le XIXe siècle, en réaction à la présence de plus en plus appuyée de la police dans le paysage social, s’est construite dans la culture populaire, voire dans celle des élites, une image dégradée de ses représentants. Dans l’argot des faubourgs, le policier est désigné par le terme de « cogne ». C’est celui qui frappe, qui use de la violence au nom de l’Etat contre le « bon peuple ». C’est encore le « bourrin », le « bœuf », le « poulet ».

    De la langue de la rue à la haute littérature, comme le rappelle Jean-Marc Berlière, historien spécialiste de l’histoire des polices en France et auteur d’une Histoire des polices, de l’Ancien Régime à nos jours (Nouveau Monde édition, 2011), on se plaît à dire du mal de la police :

    « La littérature du XIXe siècle a reflété et diffusé l’image d’une police hostile au petit peuple, avec notamment la figure de Javert dans “Les Misérables”, de Victor Hugo. Dans “Une ténébreuse affaire”, Honoré de Balzac parle au sujet des policiers de “Prométhées de la raison d’Etat”. Ces références relaient la représentation du travail policier comme “sale boulot” accompli au service d’une autorité souvent abusive. »

    Puisque la police fait peur, on tâche aussi d’en rire : « Je ne connais pas de pays où on trouverait l’équivalent du guignol français, un personnage de gendarme, dont la bastonnade suscite les claquements de mains et les cris de joie des gamins. C’est un peu une exception française », ajoute M. Berlière, qui définit la relation des Français à leur police comme « une détestation à éclipses, une haine qui est un trait constitutif de la société française ».

    Au cours de l’histoire, cette détestation a donné lieu à des épisodes de violence bien plus intenses que les affrontements intervenus lors du mouvement des « gilets jaunes ». Dans les années 1930, où des crises politiques, économiques et sociales s’alimentent les unes les autres, la police fait l’objet d’appels à la violence et d’attaques directes de la part de l’extrême droite antisémite et de l’extrême gauche.

    « Dans les feuilles communistes, on appelle à “crever les flics”. La police est considérée à gauche comme “le chenil du capital”, au service des riches contre les pauvres, elle a partie liée avec les riches et les puissants. Pour l’extrême droite antisémite, fasciste ou royaliste, la police est le “rempart de boue et de sang” d’une République honnie et de la “judéocratie” », souligne Jean-Marc Berlière.

    La haine de la police se confond avec le rejet des institutions qu’elle défend

    La haine de la police se confond alors avec le rejet des institutions qu’elle défend, la démocratie représentative, perçue comme bourgeoise ou corrompue. « Les résonances avec la période actuelle sont troublantes », estime à cet égard M. Berlière. Pour l’historien, les violences les plus graves qui continuent à s’exprimer après la seconde guerre mondiale ne viennent pas exclusivement des groupes les plus extrêmes du paysage politique mais, traditionnellement, des personnes qui n’ont pas l’habitude de manifester : « Avant de s’étonner de la violence des “gilets jaunes”, il faut se rappeler de la violence des poujadistes dans les années 1950, ou encore celle des ouvriers des chantiers navals à la même époque. »

    Les banlieues, une histoire dans l’histoire

    Regard ambivalent de l’opinion, association aux intérêts de l’Etat plutôt qu’à ceux de la société, centralisation et refus de rendre des comptes aux citoyens… Si les relations entre police et population sont jugées comme généralement mauvaises en France, elles sont loin d’être homogènes. Le rapport avec la police n’est pas le même si l’on vit en centre-ville, en zone pavillonnaire ou si l’on descend de l’immigration postcoloniale et que l’on vit en banlieue.

    A l’origine, il y a ce paradoxe qui fait qu’historiquement la police française n’est pas en mesure de redéployer ses ressources vers les territoires qui en ont le plus besoin, du fait d’une force d’inertie importante. Comme le rappelle Sebastian Roché, « les petites villes et les villes moyennes disposent d’une présence policière disproportionnée par rapport à ces territoires périphériques, avec une forte concentration de populations issues des anciennes colonies françaises, qui sont maintenues dans une forme de marginalité ».

    A cette réalité se conjugue, selon le sociologue Jérémie Gauthier, auteur avec Fabien Jobard, Police. Questions sensibles (PUF, 2018), un héritage du monde colonial : « On peut identifier des continuités historiques entre l’action policière en situation de colonie et le travail de police en métropole auprès des populations qui sont issues de ce monde. » Déjà, pendant la guerre d’Algérie, la police française avait partie liée dans le conflit colonial, en participant à la répression des indépendantistes algériens sur le territoire métropolitain.

    Selon M. Gauthier, le contrôle d’identité au faciès et les attitudes qui l’accompagnent parfois, comme le tutoiement, la provocation – qui visent en particulier des personnes issues de l’immigration postcoloniale – sont autant d’habitudes qui résistent au passage du temps. De fait, l’histoire du militantisme en banlieue est indissociable de la construction d’un discours sur les relations avec la police, et ce depuis la Marche pour l’égalité et contre le racisme, surnommée par les médias de l’époque « Marche des beurs », en 1983. On en retrouve les traces dans l’action du comité Justice pour Adama depuis 2016 ou encore lors de la mobilisation autour de l’affaire Théo Luhaka, en 2017.

    Pour l’historien René Lévy, la nature centralisée de la police nationale n’arrange rien : « Par défaut, les policiers les moins expérimentés sont envoyés dans les zones les plus difficiles. Ils ne connaissent pas ces territoires et leurs rapports avec les populations sont caractérisés par la distance sociale et la peur. »
    Lionel Jospin, le 25 octobre 2000, lors d’une visite à la direction départementale de la sécurité publique à Bobigny (Seine-Saint-Denis) pour prendre la mesure de la mise en place de la police de proximité.

    A la fin des années 1990, sous le gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin, la police de proximité devait apporter un remède à l’éloignement entre population et forces de l’ordre. D’après Serge Supersac, ancien commandant de police, devenu, il y a deux ans, chercheur associé à l’Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux d’Aix-en-Provence, cet effort a été tué dans l’œuf :

    « Les débuts ont été difficiles. Mais, au bout de six mois, les fonctionnaires qui ont participé aux expériences de police de proximité étaient acceptés dans les quartiers. Les gens se tournaient vers eux. Ils étaient efficaces. Le problème, c’est qu’ils étaient reconnus par la population, pas par leurs propres structures hiérarchiques. »

    Avec le tournant sécuritaire de 2002 – la politique de Nicolas Sarkozy en tant que ministre de l’intérieur puis en tant que président de la République –, on ne cessera de s’éloigner de cet objectif, malgré la volonté exprimée sous le mandat de Gérard Collomb de mettre en place une « police de sécurité du quotidien ».
    Le mouvement des « gilets jaunes », une nouvelle rupture ?

    En 2015, lors des manifestations en hommage aux victimes des attentats, la police est applaudie

    En 2015, lors des manifestations géantes en hommage aux morts des attentats du mois janvier, dans lesquels trois fonctionnaires de police ont perdu la vie, les forces de l’ordre sont applaudies par la foule. Ce geste collectif est alors jugé exceptionnel, inédit. La période des attentats aurait ainsi pu ouvrir une nouvelle page dans les relations entre la police et la population, mais les incompréhensions demeurent.

    La mobilisation des « gilets jaunes », avec les affrontements qui se sont multipliés et les violences policières qu’ont rencontrées certains manifestants, souvent dépourvus d’expérience en matière de confrontation avec les forces de l’ordre, n’a fait qu’empirer les choses.

    « Avec la multiplication des confrontations en marge des manifestations, tout le crédit accumulé par la police au fil des attentats va être broyé par la problématique de l’ordre public », s’inquiète l’ancien commandant de police Serge Supersac.

    La découverte de la violence par les manifestants « gilets jaunes » est susceptible d’enraciner parmi ceux qui soutiennent le mouvement un regard hostile à l’égard des forces de l’ordre. A l’inverse, ceux qui s’opposent aux « gilets jaunes » peuvent diriger vers les policiers des marques de soutien, comme cela a été observé à Paris le 27 janvier lors de la manifestation des « foulards rouges ». Le regard porté sur la police s’imposerait alors comme une nouvelle dimension du clivage qui s’installe dans la société française depuis le début du mouvement.

    https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2019/02/01/les-francais-et-leur-police-histoire-d-une-relation-ambivalente_5417602_1653578.html

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