Emeutes urbaines: Une longue tradition de violence politique et de stigmatisation de la police

CRSS = SSA long traditon of street violence« C’était la guérilla ! On a scié les poteaux téléphoniques. C’était un peu ce que faisaient les fellaghas en Algérie aussi. En Algérie, toutes les nuits, les poteaux étaient coupés… Il fallait faire quelque chose. Ce n’était pas très populaire bien sûr, mais c’était un moyen de semer le désordre (..) Cela marquait, parce que cela créait une ambiance de désordre, de tension » Jean-Marie Saillour (militant paysan et ex-parachutiste en Algérie, 1961)
A Morlaix, c’est moi qu’ai été désigné donc, pour dire « Faites tout ce que vous voulez. Coupez les poteaux téléphoniques ». J’avais voulu faire référence à l’Algérie (..) en disant « là-bas, ça réussit », parce qu’on sentait que ça réussissait déjà (..) Pierre Abéguilé (syndicaliste paysan, 1961)
Les voitures et les bâtiments brûlés dont sont pleines les rues françaises sont le résidu intérieur du culte du jihad dont ces musulmans français ont été « drogués » par Al-Jazeera et qui a été légitimé par une classe intellectuelle française qui a toujours « romantisé » la résistance sous toutes ses formes. Nidra Poller (nov. 2005)
Avec l’appui de la télévision, les événements ont été instrumentalisés par les ennemis politiques du ministre de l’Intérieur, qui ont ressassé les termes de « racaille » et de « karcher », sans jamais les replacer dans leur contexte (le décès d’un enfant victime d’un règlement de comptes entre bandes à La Courneuve), ni préciser qu’ils ne désignaient qu’une infime minorité de délinquants et non toute une population respectable. Ainsi caricaturés, ces mots sont devenus un cri de ralliement pour des casseurs potentiels déjà fascinés par des images de violences. Le discours de l’excuse s’est alors trouvé survalorisé, les prises de position normatives ont été rejetées comme politiquement incorrectes et les policiers ont fait office de boucs émissaires. Lucienne Bui Trong (mars 2006)
Dans le système traditionnel africain, tous les adultes interviennent. En France, ces enfants vivent une rupture entre le discours parental et les règles externes. Or la parole adulte fonctionne lorsque tous la renforcent. Hughes Lagrange (oct. 2007)

Immigration massive et récente d’Afrique noire, forte concentration et surchômage de jeunes de moins de 20 ans …

Mauvaise répartition des effectifs policiers, manque de moyens et imposition d’injonctions contradictoires à la police de base …

Suite aux toutes récentes émeutes raciales de Viliers-le-Bel …

Et à l’heure où nos étudiants et nos lycéens tentent tant bien que mal de reprendre, à une poignée d’irréductibles aux méthodes de casseurs et de racaille, leur droit à une éducation publique en voie avancée de paupérisation

Confirmation, dans un entretien du sociologue Hughes Lagrange sur le site Contre-information et au-delà des clichés habituels sur le prétendu héritage post-colonial ou le supposé sur-racisme des policiers, du cocktail explosif qui est le plus souvent à l’origine de ces flambées régulières de violence …

Sans oublier bien sûr, des « jacqueries » paysannes au vandalisme étudiant ou antimondialiste, une longue tradition de violence « politique » et de stigmatisation de la police.

Mais surtout la culture de l’excuse et de l’impunité comme de l’aveuglement volontaire qu’ils contribuent indirectement à créer avec la collaboration plus ou moins consciente de nos sociologues de service pour qui, ultime signe d’intégration, il ne s’agit jamais que d’un … « mode d’entrée en politique »!

Extraits:

les villes qui ont connu des émeutes ont une forte population de jeunes – mais ce sont surtout les zones urbaines sensibles dans lesquelles la part des moins de 20 ans est supérieure à 30%. Ce sont des villes où l’on a une forte proportion de familles supérieure à six membres. On a retrouvé cette proportion dans les personnes déférées en comparution immédiate au tribunal de Bobigny. La taille des fratries est très élevée. Ce qui est un indicateur, approximatif, de l’immigration subsaharienne. Le trait saillant des émeutes de 2005, c’était qu’elles touchaient des villes qui accueillait une immigration récente.

la spécificité de la France, ce ne sont pas ses indicateurs sociaux, bien que le chômage des jeunes distingue particulièrement la France. C’est surtout le fait que la police soit systématiquement prise à partie dans les conflits qui concernent la jeunesse dans les villes les plus pauvres. Des villes pauvres, vous en avez partout – en Allemagne, en Angleterre… Vous avez eu des émeutes, des violences collectives en Angleterre et en Allemagne, mais jamais elles ne prennent à ce point la forme ritualisée de l’affrontement avec la police.

Cela me paraît très compliqué d’y voir un héritage post-colonial. Qui parmi la police a connu ne serait-ce que des policiers qui auraient connu la période post-guerre d’Algérie ? Les policiers partent à la retraite très tôt.

la police reste dans certains quartiers le service social sur lequel les autres institutions publiques se reposent. Et donc les policiers sont face à des populations qu’ils ne connaissent pas, et qu’on leur demande de maîtriser par tous les moyens possibles et surtout sans bavure. Ils sont pris dans un ensemble d’injonctions contradictoires, qui font que cela devient impossible pour eux

A Paris, on a la densité policière la plus élevée d’Europe. Le gros paradoxe, c’est que là où elle serait la plus nécessaire, c’est là où les moyens sont les moins abondants.

« Les émeutes sont un mode d’entrée en politique »
Contre-information
Décembre 2007

En 2005, la déclaration de Nicolas Sarkozy sur les « racailles » a été un facteur d’unité entre des villes et des cités » souligne Fabien Jobard, sociologue, chercheur au CNRS, qui revient sur les événements de Villiers-le-Bel et les relations entre les jeunes et la police. «Le fait que la police soit systématiquement prise à partie dans les conflits qui concernent la jeunesse dans les villes les plus pauvres est une spécificité française», souligne-t-il. «En France, il est toujours extrêmement difficile de faire la preuve d’une violence policière.» Fabien Jobard est rattaché au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (www.cesdip.com). Il a écrit sur le site de Vacarme plusieurs articles sur les relations entre jeunes et policiers à Dammarie-lès-Lys.

Comment avez-vous analysé les émeutes de 2005?
Sur 2005, des analyses statistiques ont été conduites, notamment par Hugues Lagrange, qui permettent de dégager des corrélations entre les caractéristiques des villes qui ont été touchées par les émeutes et celles qui n’ont pas été touchées. Trois cents communes ayant été concernées par des violences collectives, l’étude statistique était possible. Parmi le cocktail des facteurs déterminants, bien évidemment les émeutes se déroulent dans les villes qui ont des zones urbaines sensibles, mais surtout dans les villes où l’écart de richesse entre les zones urbaines sensibles et le centre-ville est le plus fort, c’est-à-dire des villes qui ont un fort indice de ségrégation sociale. Ensuite, les villes qui ont connu des émeutes ont une forte population de jeunes – mais ce sont surtout les zones urbaines sensibles dans lesquelles la part des moins de 20 ans est supérieure à 30%. Ce sont des villes où l’on a une forte proportion de familles supérieure à six membres. On a retrouvé cette proportion dans les personnes déférées en comparution immédiate au tribunal de Bobigny. La taille des fratries est très élevée. Ce qui est un indicateur, approximatif, de l’immigration subsaharienne. Le trait saillant des émeutes de 2005, c’était qu’elles touchaient des villes qui accueillait une immigration récente. Les villes qui n’ont pas connu d’émeutes en 2005, ont généralement connu des émeutes dans les années 80 ou 90. Ce qui est une bonne nouvelle: les enfants de ceux qui ont pris part à des émeutes dans les années 80 ou 90 n’ont eux-mêmes pas pris part aux émeutes. Ce qui voudrait peut-être dire que les émeutes sont un mode d’entrée en politique, ou un mode d’expression politique qui correspond à des classes d’âge particulières, dans des quartiers particuliers, et qui vivent une histoire migratoire particulière. C’est un petit moment dans une vie. Et après, on ne recourt plus à ce mode d’expression.

Et en même temps, en 2005, le conflit s’est généralisé.
C’est la différence essentielle avec ce que l’on a connu, la semaine dernière. Il n’y a pas eu dissémination du conflit sur tout le territoire comme en 2005. Ce qui s’est produit à Villiers-le-Bel, c’est ce qui se produit de manière quasi systématique, lorsque des policiers sont impliqués dans un incident mortel, qu’ils en soient à l’origine ou pas.

Si l’on regarde la chronologie des événements en 2005, on se rend compte que passé deux ou trois jours, les événements allaient décroissants. C’est une combinaison entre le tir de la grenade lacrymogène dans la mosquée, et les déclarations du Premier ministre et du ministre de l’Intérieur – qui disaient, sans changer de position, que les jeunes avaient pris la fuite parce qu’ils s’étaient rendus coupables d’un cambriolage –, et les premières condamnations qui avaient été très dures. Ces facteurs ont incité à un déplacement des foyers d’émeutes, ce qui ne s’est pas produit en 2005. Cette fois, il y a eu une certaine prudence des déclarations politiques après la mort des deux enfants à Villiers-le-Bel, assortie d’un déploiement de force assez dissuasif sur les lieux.

Est-ce qu’en 2005, la jeunesse ne réagissait pas aussi parce qu’elle avait été un peu plus stigmatisée? Vous avez aussi étudié les propos du ministre de l’Intérieur…

J’avais juste fait remarquer que «racaille», c’était la traduction qu’on donnait au 19ème siècle au terme de « Lumpen » – terme qu’employait Marx pour décrire la fraction subalterne, anarchique, du prolétariat en juin 1848. Je trouvais l’analogie intéressante. Mais c’est vrai que la déclaration de Nicolas Sarkozy sur les racailles date du 25 octobre. Le 27 octobre, les deux jeunes décèdent dans le transformateur électrique. Du coup, il y a eu une perception de la part de tout un ensemble de jeunes, rassemblés sous le vocable de racailles, d’une unité symbolique. Cette seule parole du ministre de l’intérieur a agi comme un puissant facteur d’unité entre des villes et des cités qui ne se connaissent pas et ne vivent pas les mêmes problèmes.

Quand on regarde le fossé entre les jeunes des quartiers et la police, c’est souvent un sentiment d’injustice qui domine, et le fait que le policiers sont souvent disculpés…

Effectivement, la police est l’administration la plus sanctionnée, et notamment les Compagnies Républicaines de Sécurité. Mais en même temps, il est toujours extrêmement difficile de faire la preuve d’une violence policière. Les policiers sont souvent sanctionnés pour des fautes administratives – négligence dans le port d’armes…– mais dès que l’on aborde des problèmes de conflit avec la population clientèle de la police, il est très difficile de faire la preuve de quoi que ce soit, parce que bien souvent l’autorité administrative (IGPN ou IGS) ou l’autorité judiciaire dévalorisent les témoignages qui peuvent être apportés. A partir du moment où un témoin, ou une victime, est je cite «connu des services de police», la charge de la preuve devient absolument démesurée pour elle. Et cela ne passe pas seulement par le fait de s’immuniser contre une accusation de violence illégitime de la part du policier, en balançant un outrage ou une rebellion qui est la technique par laquelle on peut faire barrage à ce type d’accusation. La simple personnalité pénale de la victime ou du témoin y contribue. Dans un rapport commandé par Pierre Joxe, à la fin des années 80, le directeur de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) lui-même explique que les chances de succès d’une plainte sont bien moindres lorsque la personne a fait l’objet d’une procédure d’outrage. Il ajoute qu’il est toujours facile pour un fonctionnaire de police de «s’abriter derrière un rapport d’outrage». Sachant que «l’outrage et rebellion» est un contentieux qui a doublé depuis 1995 – bien évidemment on n’a pas une violence illégitime derrière chaque outrage – on a l’indicateur d’une croissance de la tension et d’une pérénité de cette impuissance de faire face par des voies judiciaires à la police. Néanmoins, les choses ont évolué. Il y a de plus en plus de plaintes pour violences illégitimes mais aussi de plus en plus de faits dits avérés, c’est-à-dire de faits que les services d’inspection (IGS, IGPN) considèrent comme tels. Le volume croît, même si l’on reste sur quelques centaines. L’équité face à la preuve en matière de violence ou d’abus policiers est loin d’être évidente.

A votre avis, ce sont des réactions de corps, ou quelque chose de plus profond qui renvoie, comme le soutiennent certaines associations, à l’histoire coloniale et à des habitudes du corps policier très anciennes ?
Quand on regarde le fait émeutier en France, il y a dix quinze émeutes locales qui se déroulent chaque année. Elles peuvent être spectaculaires comme à Villiers, ou bien ne jamais faire les titres de la presse nationale. Si l’on prend les émeutes d’un côté, et les grands indicateurs sociaux (indices de ségrégation, de pauvreté, indices d’exclusion, chômage des jeunes) on n’arrive pas bien à rendre compte du lien entre les deux. Ce que je veux dire c’est qu’au fond, la spécificité de la France, ce ne sont pas ses indicateurs sociaux, bien que le chômage des jeunes distingue particulièrement la France. C’est surtout le fait que la police soit systématiquement prise à partie dans les conflits qui concernent la jeunesse dans les villes les plus pauvres. Des villes pauvres, vous en avez partout – en Allemagne, en Angleterre… Vous avez eu des émeutes, des violences collectives en Angleterre et en Allemagne, mais jamais elles ne prennent à ce point la forme ritualisée de l’affrontement avec la police. Cela me paraît très compliqué d’y voir un héritage post-colonial. Qui parmi la police a connu ne serait-ce que des policiers qui auraient connu la période post-guerre d’Algérie ? Les policiers partent à la retraite très tôt.

Est-ce que ce n’est pas un corps social plus raciste que les autres?
On butte sur le problème des instruments de mesure. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a des problèmes de socialisation au sein la police en France. C’est attesté par des études de cohorte. On interroge les policiers quand ils se présentent à l’école, après un an de formation et après quinze mois de service au sein de leurs unités. Tous les indicateurs se dégradent à mesure que les jeunes entrants fréquentent leurs collègues. Et notamment ceux liés au couple «délinquance/immigration». Ceux qui ont vraiment des attitudes autoritaires, racistes, forment une petite minorité au sein de la police. Mais il est certain qu’il y a une culture fermée, craintive vis-à-vis de l’extérieur. Il est surprenant de constater qu’un jeune qui vient de réussir le concours d’entrée a une perception plus restrictive de l’usage qu’il peut faire de son arme de service qu’après quinze mois de service. Quand on interroge des policiers comme j’ai pu le faire, l’idée qu’on n’est pas raciste dans la police mais qu’on le devient est très répandue, mais trouve son fond de vérité, sur le fait que finalement, la police reste dans certains quartiers le service social sur lequel les autres institutions publiques se reposent. Et donc les policiers sont face à des populations qu’ils ne connaissent pas, et qu’on leur demande de maîtriser par tous les moyens possibles et surtout sans bavure. Ils sont pris dans un ensemble d’injonctions contradictoires, qui font que cela devient impossible pour eux et qu’ils rejettent les populations auxquelles ils sont confrontés. D’où la diffusion d’opinions racistes.

Et les objectifs qui leur sont donnés ont aussi varié. On a été dans des stratégies de proximité, mais depuis 2005, les CRS sont plus vite déployés dans les quartiers…
Un des problèmes de l’institution, c’est que le policier ordinaire, celui qui est en bleu dans son car de Police secours, le policier non spécialisé, devient la cinquième roue du carrosse de l’institution. Dans les quartiers difficiles, des services policiers – les compagnies de CRS ou les Brigades anti-criminalité – s’en sortent très bien. Ils ont un sucroît d’effectif et tout se passe bien pour eux. Et puis à la fin, quand il n’y a ni CRS, ni Brigades anti-criminalité, les effectifs résiduels s’y déploient: les policiers de sécurité publique qui sont abandonnés par tout le reste de l’institution, qui sont et se sentent fragilisés et sont effectivement incapables de faire face aux situations, parce qu’on ne leur donne pas ces moyens. On a essayé de le faire avec la police de proximité, mais tout un ensemble de blocages au sein de l’institution et notamment du côté de la hiérarchie ont fait qu’on n’a pas eu les moyens nécessaires, sauf à Paris où il y a une vraie police de proximité. A Paris, on a la densité policière la plus élevée d’Europe. Le gros paradoxe, c’est que là où elle serait la plus nécessaire, c’est là où les moyens sont les moins abondants. Donc on va employer les CRS pour faire de la sécurisation. Les Brigades anti-criminalité pour faire du saute-dessus. Et puis au final, les effectifs de police secours sont complètement désemparés. On ne s’étonne pas de voir les opinions racistes se diffuser au sein des services.

On radicalise la posture policière…
Soit on décide qu’il n’y a plus de police mais que ces services spécialisés – les stups, les moeurs, le maintien de l’ordre, le rétablissement de l’ordre… –, et il n’y a plus de police ordinaire pour les situations quotidiennes. Mais il faut le dire clairement. Soit on décide de laisser à la police ses prérogatives de sécurité et d’ordre public au quotidien, et à ce moment-là on inverse les priorités. Au lieu de diriger les crédits et les effectifs vers les services spécialisés, on essaye de les redéployer vers la police de quotidien.

Propos recueillis par Karl Lask

Voir aussi:

Ce sont d’abord des enfants d’ouvriers, d’employés précaires et de chômeurs. Pour la première fois, la part prise par les jeunes issus de l’immigration africaine subsaharienne semble importante. Aujourd’hui, les dernières vagues migratoires sont celles qui posent le plus de problèmes de socialisation.

En Seine-Saint-Denis, les communes les plus touchées par les incendies sont celles où les taux de chômage des 15-24 ans diplômés sont très élevés (Clichy, Montfermeil, Aulnay, Villepinte, Le Tremblay).

C’est précisément avec l’élévation des niveaux scolaires – les progrès ont été notables dans les zones urbaines sensibles (ZUS) entre 1990 et 1999 – que les enjeux se sont déplacés vers les discriminations à l’embauche.

Les appels à une mobilisation civique des élus locaux ont révélé le défaut des médiations associatives et politiques.

Isolée, l’action des jeunes des cités est pourtant apparue légitime à une large fraction de la population de ces quartiers. Ceux ou celles qui auraient pu le faire légitimement n’ont pas lancé d’appel au calme. Les mamans n’ont rien dit, elles ont laissé faire. Dans les cités, ce sont souvent des « mères courage » qui tentent d’assumer des situations qui les dépassent : combien d’entre elles ont ressenti une fierté secrète, peu avouable devant ces incendiaires si proches ? Les pères de famille se sont aussi montrés plutôt solidaires des jeunes émeutiers, tout en restant à distance.

il faut éviter deux écueils : une politique exclusivement axée sur les personnes, qui conduirait au départ des quartiers de ceux qui s’en sortent le mieux et annulerait l’effet d’entraînement qu’ils pourraient susciter ; une politique visant exclusivement le traitement social des territoires, qui durcit leur séparation au lieu de rendre leurs frontières poreuses. Il faut diversifier l’offre scolaire dans les quartiers pauvres, prolonger la symbolique de l’accès aux meilleures écoles des meilleurs élèves des zones d’éducation prioritaires (ZEP), l’effet positif des contrats aidés qui favorisent l’accès à des emplois dans le secteur marchand.

Ce que nous avons appris sur les nuits de novembre
Hughes Lagrange
Le Monde
Le 25.01.06

Quelques réalités passées inaperçues sur les émeutes des banlieues

Les émeutes de novembre 2005 ont un caractère inédit en France. Les épisodes analogues n’ont jamais eu cette extension ni dans le temps ni dans l’espace. Ceux du début des années 1980 portaient une adresse aux politiques, notamment à travers ce qui se passait dans les quartiers de Lyon. Ceux du début des années 1990 ont marqué une rupture avec la gauche municipale et les institutions. Ensuite, nous avons connu deux phases de violences urbaines diffuses. La première, de 1993 à 1997, voit l’affrontement des jeunes avec la police se durcir. Au cours de la deuxième, de 1998 à 2002, la violence s’enfonce dans la délinquance : c’est le moment des rixes entre bandes, du développement des violences envers les filles.

Les nuits de novembre marquent un retour de l’exigence politique. La plupart des acteurs mineurs de ces émeutes ne sont pas connus des services de police, et les 20 % suivis par l’autorité judiciaire le sont dans la moitié des cas au titre de l’enfance en danger, de problèmes familiaux. S’il y a eu des actes graves comme des tirs au fusil à grenaille, des violences envers des personnes – parfois criminelles -, nous ne sommes pas dans un épisode de délinquance. Les pillages ont été peu nombreux. Les jeunes ont brûlé des gymnases ou des écoles d’abord parce que c’étaient les institutions les plus accessibles à leur colère.

Les acteurs des nuits de novembre ne sont pas des groupes cherchant à faire masse, plutôt de petites bandes qui ont appris à tendre des guet-apens qu’une police extérieure aux cités peine à déjouer. Beaucoup d’entre eux font l’objet de contrôles d’identité quotidiens, on a vu s’élever les jugements pour outrage et rébellion. L’abandon de la police de proximité, la réduction des crédits aux associations qui font de la médiation ont confirmé cette éviction du tiers entre les jeunes et la police d’ordre public. Ces jeux de force viennent renforcer l’idéologie viriliste qui se développe parallèlement à la ségrégation des filles.

Les jeunes de 16 ans à 20 ans qui ont affronté pendant plus de quinze jours les forces de l’ordre ne sont pas un échantillon représentatif des jeunes Français. Ce sont d’abord des enfants d’ouvriers, d’employés précaires et de chômeurs. Pour la première fois, la part prise par les jeunes issus de l’immigration africaine subsaharienne semble importante. Aujourd’hui, les dernières vagues migratoires sont celles qui posent le plus de problèmes de socialisation.

Contrairement à certaines analyses, il ne semble pas que l’on puisse dessiner à partir des émeutes la carte en creux des zones de deal. Les incidents ont été relativement peu nombreux à Gennevilliers, Colombes, Asnières, Bagneux ou Nanterre, lieux de deal importants. Pour autant, il n’y a pas eu une sorte de couvre-feu opéré par le business, car des communes où le deal est avéré comme Aulnay et d’autres comme Grigny, Evry, Corbeil, Villiers-le-Bel ont été impliquées dans les violences. De fait, l’on n’a guère entendu parler pendant les émeutes de ces « grands frères » qui devaient servir de médiateurs. Les animateurs ont joué un rôle, mais ils n’étaient pas en position d’être entendus, ce qui est un aspect important de la crise actuelle. Quant aux caïds, qui auraient pu avoir de l’autorité en dehors des responsables religieux, ils ne se sont pas impliqués. Les appels à une mobilisation civique des élus locaux ont révélé le défaut des médiations associatives et politiques.

Les incendies n’auraient pas eu une telle ampleur si les discriminations et la ségrégation spatiale ne s’étaient approfondies. La suppression des emplois-jeunes et la restriction des contrats emploi- solidarité n’a pas été compensée par l’ensemble des contrats jeunes en entreprise, des contrats initiative-emploi : en même temps qu’elles privaient les villes de médiateurs, elles ont engendré un déficit de 100 000 emplois qui auraient pu profiter aux jeunes des cités. Les pouvoirs publics ont constamment sous-estimé les effets ravageurs du chômage des aînés diplômés. En Seine-Saint-Denis, les communes les plus touchées par les incendies sont celles où les taux de chômage des 15-24 ans diplômés sont très élevés (Clichy, Montfermeil, Aulnay, Villepinte, Le Tremblay). Ce n’est pas seulement l’ascenseur social qui est en panne, mais le modèle de socialisation : le grand frère qui a fait des études mais se trouve sans emploi met en déroute toutes les bonnes paroles sur la réussite scolaire. Du coup, les modèles qui fonctionnent sont les figures négatives, celles du caïd, du business, parce que leur posture a plus de cohérence que celle des animateurs sociaux au chômage.

Isolée, l’action des jeunes des cités est pourtant apparue légitime à une large fraction de la population de ces quartiers. Ceux ou celles qui auraient pu le faire légitimement n’ont pas lancé d’appel au calme. Les mamans n’ont rien dit, elles ont laissé faire. Dans les cités, ce sont souvent des « mères courage » qui tentent d’assumer des situations qui les dépassent : combien d’entre elles ont ressenti une fierté secrète, peu avouable devant ces incendiaires si proches ? Les pères de famille se sont aussi montrés plutôt solidaires des jeunes émeutiers, tout en restant à distance.

L’idée la plus souvent défendue devant les difficultés scolaires, le chômage et la délinquance dans les quartiers d’habitat social les plus stigmatisés est celle de l’échec du creuset français. Cette vision concentre tous les maux sur l’école et tous les espoirs sur elle. Nous serions face à une société enkystée dans des difficultés auxquelles vingt-cinq ans de politique de la ville n’auraient fait qu’ajouter des pansements. Cela ne rend pas justice à la diversité des situations dans les quartiers d’habitat social. C’est précisément avec l’élévation des niveaux scolaires – les progrès ont été notables dans les zones urbaines sensibles (ZUS) entre 1990 et 1999 – que les enjeux se sont déplacés vers les discriminations à l’embauche.

Les émeutes de novembre renvoient à la problématique du dernier arrivant dans une société qui se « pluriculturalise ». Elles ont révélé les dimensions territoriales des inégalités sociales et leurs effets ségrégatifs, plus marqués en France que chez beaucoup de nos voisins. Il nous appartient de trouver les moyens de permettre à ces adolescents de « sortir », de rencontrer d’autres jeunes, de voir d’autres lieux.

Ce faisant, il faut éviter deux écueils : une politique exclusivement axée sur les personnes, qui conduirait au départ des quartiers de ceux qui s’en sortent le mieux et annulerait l’effet d’entraînement qu’ils pourraient susciter ; une politique visant exclusivement le traitement social des territoires, qui durcit leur séparation au lieu de rendre leurs frontières poreuses. Il faut diversifier l’offre scolaire dans les quartiers pauvres, prolonger la symbolique de l’accès aux meilleures écoles des meilleurs élèves des zones d’éducation prioritaires (ZEP), l’effet positif des contrats aidés qui favorisent l’accès à des emplois dans le secteur marchand.

Les émeutiers de novembre ont envoyé un message de désespoir qui est apparu d’une telle légitimité qu’il a amené en moins de dix jours les pouvoirs publics à renverser leur propre politique (financement des associations, internats scolaires, bourses). On ne prend pas la mesure des émeutes de novembre si l’on ne se demande pas comment les jeunes des quartiers peuvent reconquérir l’estime de soi. Le retour de l’ordre est précaire. Si l’on veut renouer les fils, il faut instaurer un autre fonctionnement de la police, reconstruire les médiations associatives, établir une nouvelle solidarité des espaces urbains les mieux dotés.

Voir également:

Quatre facteurs paraissent décisifs. Le premier est le taux de jeunes de moins de 20 ans : dans certains quartiers, cette classe d’âge représente 35 % de la population, contre 25 % en moyenne nationale. Or ce genre de pyramide sociale est typique des processus révolutionnaires.

Un deuxième facteur tient aux contrastes de richesse: beaucoup de quartiers actifs pendant les émeutes sont des territoires pauvres dans des villes plus riches – situation que l’importance des violences en Seine-Saint-Denis, assez homogène dans la pauvreté, a partiellement masquée. Les jeunes subissent donc le décalage des niveaux de vie et le voient au quotidien.

Troisième facteur: les émeutes sont souvent intervenues dans des villes qui ont fait l’objet des premières conventions de démolition et reconstruction avec l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), ce qui correspond à des situations de forte dégradation de l’habitat.

Un quatrième facteur est plus délicat à analyser: les incidents ont été plus fréquents dans les quartiers où le taux de familles de plus de six personnes est plus élevé. C’est la variable la plus corrélée avec la survenue d’émeutes.

D’un point de vue social et culturel, les situations des personnes issues de l’Afrique du Nord ou de l’Afrique noire n’ont pas grand-chose à voir entre elles : arrivées en France plus tôt, les premières paraissent mieux intégrées que les secondes. Dans les populations qui viennent d’Afrique noire, on trouve un nombre important de familles avec très peu de ressources, un faible investissement scolaire, une connaissance limitée de la langue et des fratries nombreuses.

Pendant les émeutes, beaucoup d’observateurs ont signalé que les jeunes Noirs étaient aussi nombreux que les jeunes Maghrébins. Cela traduit, en réalité, une surreprésentation, dans la mesure où les premiers sont quatre fois moins nombreux sur le territoire. Il ne s’agit pas d’un problème de couleur de peau mais des conditions dans lesquelles s’opère l’éducation de ces jeunes : de nombreux travaux montrent que leur socialisation est plus délicate.

Le mouvement anti-CPE est d’abord une mobilisation des enfants des classes moyennes qui constatent leur exclusion des emplois les plus protégés par les adultes. Les jeunes des banlieues, eux, sont les exclus des exclus.

Hugues Lagrange : « On peut lire les violences comme une demande d’Etat de la jeunesse »
Le Monde
Le 07.06.06

Jeunesse, richesse, urbanisme et structures familiales : à la veille des assises des villes de banlieue, le sociologue dégage les facteurs déterminants des émeutes de l’automne 2005
Directeur de recherche au CNRS, vous avez dirigé, avec Marco Oberti, l’ouvrage Emeutes urbaines et protestations (Presses de Sciences-Po, 224 p., 12 euros), un premier décryptage de la crise des banlieues d’octobre et novembre 2005. Que montre la géographie de ces violences ?

Nous avons observé un peu plus de 200 villes, celles de plus de 25 000 habitants en Ile-de-France et celles de plus de 65 000 habitants ailleurs, pour essayer de comprendre pourquoi certaines avaient bougé alors que d’autres étaient restées calmes. On voit se dégager des facteurs constants dans les zones où les émeutes ont été les plus intenses ou les plus longues. Certains, comme le taux de chômage des jeunes ou le classement du quartier en zone urbaine sensible, ne constituent pas des surprises.

Quatre facteurs paraissent décisifs. Le premier est le taux de jeunes de moins de 20 ans : dans certains quartiers, cette classe d’âge représente 35 % de la population, contre 25 % en moyenne nationale. Or ce genre de pyramide sociale est typique des processus révolutionnaires.

Un deuxième facteur tient aux contrastes de richesse : beaucoup de quartiers actifs pendant les émeutes sont des territoires pauvres dans des villes plus riches – situation que l’importance des violences en Seine-Saint-Denis, assez homogène dans la pauvreté, a partiellement masquée. Les jeunes subissent donc le décalage des niveaux de vie et le voient au quotidien.

Troisième facteur : les émeutes sont souvent intervenues dans des villes qui ont fait l’objet des premières conventions de démolition et reconstruction avec l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), ce qui correspond à des situations de forte dégradation de l’habitat.

Un quatrième facteur est plus délicat à analyser : les incidents ont été plus fréquents dans les quartiers où le taux de familles de plus de six personnes est plus élevé. C’est la variable la plus corrélée avec la survenue d’émeutes.

Comment expliquez-vous cela ?

Nous avons tendance à penser l’immigration d’un seul bloc, mais il existe des populations immigrées très différentes. D’un point de vue social et culturel, les situations des personnes issues de l’Afrique du Nord ou de l’Afrique noire n’ont pas grand-chose à voir entre elles : arrivées en France plus tôt, les premières paraissent mieux intégrées que les secondes. Dans les populations qui viennent d’Afrique noire, on trouve un nombre important de familles avec très peu de ressources, un faible investissement scolaire, une connaissance limitée de la langue et des fratries nombreuses.

Pendant les émeutes, beaucoup d’observateurs ont signalé que les jeunes Noirs étaient aussi nombreux que les jeunes Maghrébins. Cela traduit, en réalité, une surreprésentation, dans la mesure où les premiers sont quatre fois moins nombreux sur le territoire. Il ne s’agit pas d’un problème de couleur de peau mais des conditions dans lesquelles s’opère l’éducation de ces jeunes : de nombreux travaux montrent que leur socialisation est plus délicate.

Peut-on établir un lien entre les émeutes de 2005 et les violences commises par des « jeunes de banlieue » à l’encontre de manifestants opposés au contrat première embauche (CPE) ?

L’unité de la jeunesse n’est pas un fait naturel. Il existe bien une culture jeune, mais on surévalue l’homogénéité de cette classe d’âge. En réalité, les divisions sociales sont très fortes et les rapports peuvent être conflictuels. Le mouvement anti-CPE est d’abord une mobilisation des enfants des classes moyennes qui constatent leur exclusion des emplois les plus protégés par les adultes. Les jeunes des banlieues, eux, sont les exclus des exclus.

Les émeutes de 2005 présentent-elles des ressemblances avec d’autres crises urbaines ?

Il faut replacer les émeutes de novembre dans le contexte français des vingt-cinq dernières années, notamment les épisodes violents qu’ont connu les banlieues au début des années 1980 et des années 1990. Sur le plan géographique, les quartiers concernés n’étaient pas les mêmes. Sur le plan politique, les revendications paraissent très différentes.

Dans les années 1980, juste après l’élection de François Mitterrand, le mouvement s’adresse à la gauche : il marque une demande de reconnaissance. Au début des années 1990, la déception des jeunes issus de l’immigration vis-à-vis de la gauche est déjà forte : ils n’ont pas trouvé leur place dans la vie politique. En 2005, la revendication paraît, à première vue, ne pas être politique. Mais on peut lire les violences comme une demande d’Etat de la part de cette jeunesse, ce qui constitue un acte politique.

Propos recueillis par Luc Bronner

Voir de même:

Sans être des émeutes ethniques, puisque des personnes de toutes origines ont été interpellées, les feux de novembre ont révélé les difficultés d’intégration d’une partie des enfants d’origine africaine, issus de cette dernière vague d’immigration.

Les familles sahéliennes se sont installées dans les années 80 ou 90, suivies par de nouvelles populations venues du Cameroun, du Congo, de Guinée ou du Cap-Vert. Leurs foyers cumulent les handicaps. Car, le plus souvent, ces familles conservent le modèle démographique du village et les fratries y sont très nombreuses. Enfin, les mères sont souvent analphabètes. Or, le niveau d’éducation maternel conditionne largement les performances scolaires des enfants.

Le choc est aussi de nature culturelle. Les familles d’origine sénégalaise et malienne sont principalement issues d’un milieu rural. Par tradition, le père occupe une place centrale dans l’organisation familiale. Aussi «l’enfant est d’abord envisagé comme un membre de la communauté», explique Nathalie Kapko, chercheuse associée au laboratoire Cultures urbaines et sociétés (Iresco-CNRS). Ce sont donc les pères qui incarnent la loi. La transposition brutale de code culturel dans un milieu urbain occidental à la fois confiné et brutal fait vaciller les repères de ces familles et va jusqu’à les disloquer. Les écarts d’âge sont souvent très importants avec les derniers fils. Il est fréquent que les jeunes grandissent avec des pères à la retraite qui partagent leur vie entre l’Afrique et la France. Quant aux mères, elles manquent de l’ascendant nécessaire. «La plupart des enfants rajeunissent leur mère lorsqu’ils remplissent les fiches à l’école, car ils les perçoivent presque comme des soeurs», confie d’ailleurs Hugues Lagrange.

Le décalage entre la norme familiale et la réalité de la société alentour est donc souvent à la fois très douloureux et profondément entravant. Certains en jouent pour échapper à toute autorité. «Dans le système traditionnel africain, rappelle à juste titre Lagrange, tous les adultes interviennent. En France, ces enfants vivent une rupture entre le discours parental et les règles externes. Or la parole adulte fonctionne lorsque tous la renforcent.» La plupart de ces familles n’ont guère de relation avec l’école. Par respect souvent, mais aussi par crainte face à une institution qu’elles ne comprennent guère. Les parents ne délèguent pas l’autorité affective aux maîtres. Au final, certains adolescents dénient toute autorité aux professeurs. Logés dans des appartements exigus, les enfants ont bien du mal à étudier. Ils sont aussi souvent victimes de rivalités entre co-épouses dans les foyers polygames, et forcés dans certains cas de défendre leurs mères contre leurs demi-frères. «Les parcours scolaires chaotiques des garçons d’origine subsaharienne témoignent aussi de la force des tensions intrafamiliales», ajoute encore Nathalie Kapko.

Il faut encore prendre en compte les familles nouvellement arrivées de pays en guerre, qui sont totalement déboussolées.

La carte des émeutes de novembre 2005 confirme le profond malaise des immigrants africains
Cecilia Gabizon
Le Figaro
Le 15/10/2007
.
Peut-on comprendre les émeutes de novembre 2005 par la géographie ? Quels sont les points communs entre les villes qui ont connu des flambées ? Pourquoi dans cette banlieue-ci et pas dans celle-là ? Pourquoi des départements jusqu’ici calmes, comme l’Aisne, la Loire ou l’Eure, ont-ils connu des soubresauts ? Six mois ont passé et les scientifiques commencent à livrer leur version détaillée.

Pour le sociologue du CNRS Hugues Lagrange (1), les troubles ont éclaté pour l’essentiel dans des zones urbaines sensibles abritant une large proportion de familles africaines de plus de six enfants. Ce chercheur a examiné les caractéristiques des quartiers touchés. La plupart se trouvent en zone urbaine sensible. Mais ce sont surtout les cités disposant d’un revenu médian très inférieur à celui du reste de la commune qui ont brûlé. Les contrastes sociaux ont bel et bien alimenté la rébellion. Tout comme la présence de très nombreux jeunes. Dans ces cités, ils représentent parfois jusqu’à 40% de la population. Et paradoxalement, c’est aussi là où d’importantes opérations de rénovation urbaine ont été lancées que le feu a pris. Car pour démolir des barres, les familles sont relogées de façon provisoire, ce qui semble déstabiliser les plus fragiles, expliquent encore les sociologues.

La carte de la géographie des émeutes recoupe celle des zones à forte «concentration de grandes familles». Habitué à travailler à Mantes-la-Jolie où sont installés de nombreux immigrés africains, Hugues Lagrange a noté que «dès la deuxième semaine d’émeutes, dans l’Ouest notamment, une série de villes qui constituent les lieux d’installation de familles originaires d’Afrique noire ont connu des violences». Sans être des émeutes ethniques, puisque des personnes de toutes origines ont été interpellées, les feux de novembre ont révélé les difficultés d’intégration d’une partie des enfants d’origine africaine, issus de cette dernière vague d’immigration.

Les familles sahéliennes se sont installées dans les années 80 ou 90, suivies par de nouvelles populations venues du Cameroun, du Congo, de Guinée ou du Cap-Vert. Leurs foyers cumulent les handicaps. Car, le plus souvent, ces familles conservent le modèle démographique du village et les fratries y sont très nombreuses. Enfin, les mères sont souvent analphabètes. Or, le niveau d’éducation maternel conditionne largement les performances scolaires des enfants.

Le choc est aussi de nature culturelle. Les familles d’origine sénégalaise et malienne sont principalement issues d’un milieu rural. Par tradition, le père occupe une place centrale dans l’organisation familiale. Aussi «l’enfant est d’abord envisagé comme un membre de la communauté», explique Nathalie Kapko, chercheuse associée au laboratoire Cultures urbaines et sociétés (Iresco-CNRS). Ce sont donc les pères qui incarnent la loi. La transposition brutale de code culturel dans un milieu urbain occidental à la fois confiné et brutal fait vaciller les repères de ces familles et va jusqu’à les disloquer. Les écarts d’âge sont souvent très importants avec les derniers fils. Il est fréquent que les jeunes grandissent avec des pères à la retraite qui partagent leur vie entre l’Afrique et la France. Quant aux mères, elles manquent de l’ascendant nécessaire. «La plupart des enfants rajeunissent leur mère lorsqu’ils remplissent les fiches à l’école, car ils les perçoivent presque comme des soeurs», confie d’ailleurs Hugues Lagrange.

Autre déphasage culturel pénalisant, les parents reproduisent les modèles d’éducation importés de leur village d’origine. Ils imposent la soumission aux plus âgés de leurs enfants, exigeant qu’ils baissent les yeux devant les adultes. Des codes que les jeunes respectent en apparence, comme ces adolescents remplis de rage après la mort d’un camarade poignardé lors d’une rixe à Evry, au mois de mai. Ils étaient tous venus faire leurs condoléances à cette famille malienne, ont écouté les appels au calme des mères les yeux rivés au sol, avant de filer pour une expédition punitive une fois dans la rue.

Le décalage entre la norme familiale et la réalité de la société alentour est donc souvent à la fois très douloureux et profondément entravant. Certains en jouent pour échapper à toute autorité. «Dans le système traditionnel africain, rappelle à juste titre Lagrange, tous les adultes interviennent. En France, ces enfants vivent une rupture entre le discours parental et les règles externes. Or la parole adulte fonctionne lorsque tous la renforcent.» La plupart de ces familles n’ont guère de relation avec l’école. Par respect souvent, mais aussi par crainte face à une institution qu’elles ne comprennent guère. Les parents ne délèguent pas l’autorité affective aux maîtres. Au final, certains adolescents dénient toute autorité aux professeurs. Logés dans des appartements exigus, les enfants ont bien du mal à étudier. Ils sont aussi souvent victimes de rivalités entre co-épouses dans les foyers polygames, et forcés dans certains cas de défendre leurs mères contre leurs demi-frères. «Les parcours scolaires chaotiques des garçons d’origine subsaharienne témoignent aussi de la force des tensions intrafamiliales», ajoute encore Nathalie Kapko.

Il faut encore prendre en compte les familles nouvellement arrivées de pays en guerre, qui sont totalement déboussolées. Pour autant, gardons-nous de généraliser : l’émigration africaine est loin d’être homogène. Une partie est composée d’étudiants restés en France. Leurs enfants sont souvent encouragés à faire des études, tandis que les parents développent des stratégies pour s’extraire des quartiers de relégation. Car, note encore Hugues Lagrange, dans les cités à forte présence africaine, la disparition des cadres est notable.

Les dernières émeutes ont bien fait émerger la question noire, avec une problématique sociale et culturelle jusqu’ici négligée. Néanmoins, la situation pourrait évoluer avec l’inscription croissante des femmes africaines aux cours d’alphabétisation.

(1) Émeutes urbaines et protestations, sous la direction de Hugues Lagrange et Marco Oberti. (Les presses Sciences po).

Voir enfin:

Délinquance : le choc des cultures

Une vaste étude statistique menée dans les quartiers socialement défavorisés explique pourquoi certains jeunes ont plus de risques d’échouer à l’école et d’entrer dans la délinquance que les autres.

En moyenne, nous avons constaté que les aînés des familles sahéliennes qui vivent dans les quartiers d’habitat social commettent plus souvent de délits que les autres. Et il est fondamental, si l’on veut faire évoluer la situation, de comprendre pourquoi », explique Hugues Lagrange, de l’Observatoire sociologique du changement1 qui, avec son équipe2, vient de publier ses résultats3 de recherches. En 2003, le sociologue a en effet lancé une grande enquête dans les quartiers d’habitat social sur les « inconduites » des adolescents : de la mise en danger de soi, par la consommation de psychotropes ou le décrochage scolaire, aux violences envers autrui. Et il a suivi individuellement 4 500 élèves, soit l’intégralité des classes de 6e des collèges de trois sites – Mantes-la-Jolie, Saint-Herblain et le XVIIIe arrondissement de Paris –, du point de vue de leurs résultats et de leur implication éventuelle dans des délits. Son but ? Mesurer les effets des origines socioprofessionnelles et culturelles, de la configuration familiale, et du contexte local sur les modes de vie de ces ados. Et comprendre pourquoi ils ont plus de risques d’être confrontés à ces difficultés que les autres.
Outre la confirmation du lien entre échec scolaire et délinquance, l’étude prend en compte l’impact de la différence des cultures. « Je souhaitais d’autant plus le faire, souligne Hugues Lagrange, que ces paramètres – origine ethnoculturelle, pays de naissance des parents, langue parlée au domicile ou fait d’être migrant – ne sont pas mentionnés dans les données du recensement. Or ce sont des informations essentielles. » Grâce à elles, Hugues Lagrange a en effet montré que l’origine culturelle tout autant que le milieu social peut contribuer à des contre-performances scolaires et à un excès d’implication relatif dans la délinquance. L’enfant malien est, certes, plus souvent fils d’ouvrier, voire d’ouvrier au chômage, que les autochtones. Mais ce n’est pas tout : si les élèves issus de l’immigration africaine ou maghrébine sont très impliqués dans ces problèmes, « c’est en partie parce que certaines valeurs véhiculées dans leur famille se heurtent à celles du système français. Dans les familles patrilinéaires d’Afrique noire, par exemple, l’inégalité entre hommes et femmes est très forte, ce qui contraste avec la structure familiale européenne bilinéaire plus égalitaire ». Les enfants de ces familles se trouvent alors en porte-à-faux avec les exigences sociales et éducatives de leur pays d’accueil. Autre exemple, la polygamie engendre, dans le contexte français, des problèmes spécifiques dus notamment à l’absence fréquente du père et/ou aux conflits entre les mères. Mais l’étude montre que c’est surtout le fait d’appartenir à une grande fratrie et d’être le premier-né qui augmente le risque d’entrée dans la délinquance. « En réalité, ce sont ces deux facteurs qui rendent compte de l’essentiel des différences d’implication dans la délinquance », conclut le chercheur.
Et voilà pourquoi les aînés des familles sahéliennes, souvent nombreuses, commettent en moyenne plus de délits que les autres. Il est certes plus difficile pour les parents de surveiller treize enfants que deux, sans compter l’effet de groupe qui incite les ados à mal agir. Mais dans ces familles, l’enfant le plus âgé est aussi traditionnellement responsable du clan et a pour rôle de protéger ses frères et sœurs. D’où, parfois, son recours aux poings.
Reste que, outre ces paramètres individuels (sexe, origine sociale ou culturelle, taille de la fratrie, etc.), le voisinage compte énormément… Autrement dit, un enfant, quel que soit son milieu, s’en sortira mieux s’il vit dans un quartier à population socialement mélangée, avec une proportion importante de professions intermédiaires. La lutte contre la délinquance et l’échec scolaire passe donc par la mixité sociale. « Notre enquête établit que des mesures politiques simples pourraient s’avérer vraiment efficaces, dans le domaine scolaire en particulier. » Lesquelles ? Faciliter l’accès des mères à un emploi, même modeste : par un effet d’émulation, les enfants de ces quartiers dont les mamans travaillent réussissent mieux. Ou promouvoir la scolarisation dès l’âge de trois ans.

Stéphanie Arc

1. Observatoire CNRS / IEP Paris.
2. Suzanne Cagliero (Association pour la recherche en sciences sociales) et Franck Sina (Centre nantais de sociologie).
3. « La mise en danger de soi et d’autrui », dossier n° 84, CNAF, septembre 2006, et « Déviance et réussite scolaire », in n° 88, juin 2007.

Sociologue à l’Observatoire sociologique du changement (OSC), CNRS/FNSP. A publié notamment De l’affrontement à l’esquive. Violences, délinquances et usages de drogues, Syros, 2001 et Demandes de sécurité. France, Europe, Etats-Unis, Seuil, 2003.

2 commentaires pour Emeutes urbaines: Une longue tradition de violence politique et de stigmatisation de la police

  1. […] naturellement avoir été commises, en ce pays autoproclamé des droits de l’homme à la longue tradition de violence politique et de stigmatisation de la police qui refuse systématiquement […]

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  2. […] le désordre (..) Cela marquait, parce que cela créait une ambiance de désordre, de tension » Jean-Marie Saillour (militant paysan et ex-parachutiste en Algérie, […]

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