Statistiques ethniques: Touche pas à ma réalité! (Are the French color blind or reality blind?)

See no evilLes discriminations sont encore plus dommageables quand elles sont implicites. Esther Dufilo
Il serait ironique que des associations qui ont pour objectif de défendre les droits et les libertés cherchent à imposer une censure préalable de la recherche. Il est toujours dangereux que des acteurs politiques prétendent dire quelle est la «bonne» science ! Remplacer l’enquête, comme le suggère la pétition, par du «testing» à grande échelle n’a pas de sens. Le testing a toute son utilité pour révéler des pratiques discriminatoires ouvertes. Il ne permet pas de reconstruire et comparer des trajectoires socioprofessionnelles, d’aller à la racine des inégalités et de repérer leur imposition, fût-elle involontaire. Du reste, en choisissant de présenter des candidats «noirs», «arabes» ou «maghrébins» et «français blancs», le testing manipule les catégories par lesquelles se construisent les discriminations. Collectif de chercheurs français et étrangers

La fièvre monte,… cassons le thermomètre!

Après les étudiants

Nouvelle confirmation, comme le montre bien l’économiste française du MIT Esther Dufilo dans le Libération de ce matin, du refus, de la part d’une certaine France de gauche, de la réalité au nom de l’attachement viscéral à la fiction égalitaire.

Ainsi, pour empêcher la première enquête statistique sérieuse (incluant les données ethniques et religieuses mais de manière parfaitement volontaire et anonyme) des trajectoires scolaires, professionnelles et familiales prévue pour l’an prochain, on est prêt, comme on l’a fait pour les tests ADN pour contrer l’immigration clandestine et comme le montre bien le petit joyau de mauvaise foi de la pétition de SOS racisme qui n’hésite par par ailleurs à manipuler, pour ses propres campagnes, ces mêmes catégories, à recourir aux pires amalgames (Vichy, etc.).

Autrement dit, devant le prétendu risque de voir la science confirmer les catégories raciales qui existent déjà dans la réalité et après les innombrables confirmations (dont Clichy-sous-bois il y a deux ans, Villiers-le-bel il y a tout juste… une semaine!) de l’échec flagrant du modèle d’intégration à la française, on préfère une fois de plus fuir cette réalité pour la fiction des bons sentiments et des belles paroles .

Avec bien sûr en arrière-plan le repoussoir habituel de l’Amérique où on oublie à nouveau et comme d’habitude que, loin d’ »enfermer » les gens dans des « catégories ethnoraciales », ces statistiques, y servent d’abord à assurer un accès plus équitable aux ressources de la communauté nationale (éducation, emploi, services publics, prestations sociales, logement, représentation politique, etc.) …

Délicates questions ethniques
Esther Duflo
Libération
Le 26 novembre 2007

Moins paralysante que les grèves de cheminots, et moins bruyante que les manifestations étudiantes, une polémique aux enjeux tout aussi importants se joue ces jours-ci. Le débat, qui s’est cristallisé sur l’enquête «Trajectoires et origines» (TEO), de l’INSEE et de l’INED (l’Institut national d’études démographiques), porte sur le bien fondé d’inclure des questions à caractère «ethnique» dans les enquêtes statistiques. Aujourd’hui, la France fait figure d’exception dans les pays de l’OCDE, en n’incluant pas de question sur l’appartenance ethnique dans les enquêtes officielles. Cette omission est délibérée et justifiée: elle correspond à une certaine vision que la France a d’elle-même, celle d’un pays privilégiant l’intégration, dans un modèle républicain égalitaire. Cette vision contraste avec l’approche «melting-pot» des Etats-Unis ou de l’Angleterre, où l’identité nationale se conçoit comme étant compatible avec une juxtaposition de cultures affichées et revendiquées.

Or la statistique, surtout la statistique officielle, n’est pas neutre. Elle contribue à la légitimation des catégories qu’elle utilise. C’est pour cette raison que l’appareil statistique français est jusqu’ici resté à l’écart de cette question. Mais cette omission a naturellement un coût: en ne collectant pas de données systématiques sur l’appartenance ethnique, on limite fortement les possibilités d’étudier les différences des trajectoires éducatives et professionnelles, et donc de diagnostiquer dans quelle mesure la réalité s’éloigne du modèle d’intégration idéale. En particulier, il devient difficile d’évaluer dans quelle mesure certains groupes continuent de faire face à des discriminations du fait de la couleur de leur peau ou de leur religion, même quand il s’agit de Français, enfants de parents eux-mêmes français.

L’enquête TEO vise à remédier à cet état de fait, en collectant des données sur plus de 24 000 personnes, issues ou non de l’immigration. L’enquête comprend des questions sur les trajectoires scolaires, professionnelles et familiales, ainsi que sur l’origine ethnique, le sentiment d’appartenance ethnique et religieuse, l’expérience subjective des discriminations ; elle prévoit aussi d’inclure une question sur la couleur de la peau, telle que le sondé et les autres la perçoivent.

Le principe de cette enquête a déclenché une polémique extrêmement violente. SOS Racisme a mis en ligne une pétition contre elle, signée par 90 000 personnes, dont Francois Hollande, et soutenue dans une tribune du Monde par trois excellents chercheurs de l’INED. En réponse, le directeur de l’INED publiait une tribune dans le Monde , et une contre-pétition en faveur de l’enquête, qui a été signée par de nombreux chercheurs en sciences sociales, français et étrangers. La force des passions générées par cette question n’est pas étonnante.

Demander aux gens la couleur de leur peau est inhabituel et quelque peu troublant. Le spectre du fichage et de la construction de catégories raciales renvoie au souvenir de la France de Vichy. Les auteurs de la pétition de SOS et les trois démographes de l’INED qui la soutiennent jouent sur cet amalgame de manière délibérément injuste. La présence d’un amendement sur les statistiques ethniques dans la loi Hortefeux sur l’immigration (rejeté par le Conseil constitutionnel), crée un autre amalgame entre la politique actuelle d’immigration et cette enquête, bien que les deux n’aient rien à voir. Mais en plaçant le débat à ce niveau, les détracteurs de l’enquête TEO ont perdu une occasion de discuter du vrai choix qui se pose à notre société.

Il ne s’agit pas de ficher qui que ce soit: il s’agit d’interroger 24 000 personnes de manière volontaire et anonyme. La société y gagnerait une meilleure connaissance des discriminations. Le risque est que l’Etat apparaisse comme reconnaissant implicitement la légitimité des catégories mêmes selon lesquelles les discriminations opèrent. Le choix est difficile. Être placé dans une catégorie influence la perception de soi-même et les performances: le psychologue Claude Steele a montré par exemple que quand des sujets noirs américains doivent indiquer leur race avant un examen, leur performance est plus faible que s’ils indiquent leur race après celui-ci. On pourrait donc légitimement trouver que le jeu n’en vaut pas la chandelle, ou penser au contraire que les discriminations sont encore plus dommageables quand elles sont implicites. La question est suffisamment importante pour mériter une vraie discussion.

Esther Duflo est professeure à l’Institut de technologie du Massachusetts (MIT) et à l’Ecole d’économie de Paris.

Voir aussi:

Enquête sur la diversité : l’amalgame pratiqué par SOS Racisme
Par un collectif de chercheurs et de chercheuses français et étrangers
Libération
Le 15 novembre 2007

A l’initiative de SOS Racisme, une nouvelle pétition vient d’être lancée contre les statistiques ethniques, intitulée : «Fiche pas mon pote». Elle prend pour cible une «grande enquête publique [qui] prévoit de demander à 24 000 personnes de répondre à des questions comme : “De quelle couleur de peau vous diriez-vous ?” ou“Avez-vous une religion ? Si oui, laquelle ?” etc.». Et elle appelle d’urgence à «se mobiliser devant ce renoncement aux principes fondateurs de notre République».

De quoi s’agit-il ? Depuis plus de deux ans, un groupe d’une quinzaine de chercheurs préparent sous l’égide de l’Insee et de l’Ined une enquête intitulée «Trajectoires et origines, enquête sur la diversité des populations en France», qui a pour objectif d’analyser l’impact de l’origine dans l’accès au logement, à l’éducation, à l’emploi, aux loisirs, aux services publics et aux prestations sociales, aux réseaux de relations, etc.

Le questionnement porte sur l’ensemble des facteurs – sociaux, culturels, générationnels, géographiques, liés à l’origine ou au sexe – susceptibles d’intervenir pour favoriser ou limiter cet accès aux ressources. La couleur de peau et la religion en font partie, parmi d’autres.

Il ne s’agit nullement d’«enfermer» les personnes interrogées dans des «catégories ethnoraciales», il ne s’agit nullement de recenser les personnes selon leur origine, de faire des statistiques ethniques mais plutôt d’évaluer, de mesurer la place de l’ethnicité dans la définition de soi, dans l’assignation à une différence non revendiquée et dans les trajectoires socioprofessionnelles.

Libre à la personne interrogée de répondre ou de ne pas répondre, de se sentir ou non discriminée en raison de sa couleur de peau ou de sa religion, de mettre en avant plutôt le fait d’être une femme, ouvrière ou employée, trentenaire, ou habitant en banlieue, ou tout ça à la fois !

Contrairement à ce que laisse entendre la pétition, l’échantillon ne se limite pas aux «victimes potentielles» du racisme et des discriminations. Il est conçu pour représenter l’ensemble de la population résidant sur le territoire, dans sa diversité, en comparant cinq groupes distincts : un échantillon de 9 600 immigrés, un échantillon de 9 600 descendants directs d’immigrés, un échantillon de 800 originaires des DOM, un échantillon de 800 descendants d’originaires des DOM nés en métropole et un échantillon de 3 400 personnes nées en France de parents tous deux nés en France métropolitaine.

La visée de l’enquête est scientifique, sa démarche rigoureuse et systématique. S’il est légitime que les acteurs de la société civile interpellent les scientifiques, il serait ironique que des associations qui ont pour objectif de défendre les droits et les libertés cherchent à imposer une censure préalable de la recherche. Il est toujours dangereux que des acteurs politiques prétendent dire quelle est la «bonne» science ! Remplacer l’enquête, comme le suggère la pétition, par du «testing» à grande échelle n’a pas de sens. Le testing a toute son utilité pour révéler des pratiques discriminatoires ouvertes. Il ne permet pas de reconstruire et comparer des trajectoires socioprofessionnelles, d’aller à la racine des inégalités et de repérer leur imposition, fût-elle involontaire. Du reste, en choisissant de présenter des candidats «noirs», «arabes» ou «maghrébins» et «français blancs», le testing manipule les catégories par lesquelles se construisent les discriminations.

On n’échappe pas si facilement à la catégorisation ! Accuser enfin les chercheurs et les chercheuses mobilisés dans cette entreprise de renier les principes de la République est une insulte qui laisse incrédule. Leur souci premier est de comprendre et d’expliquer les atteintes au premier des droits proclamés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et repris par la Constitution : l’égalité.
Voir enfin:

Je refuse les « statistiques ethniques »…
SOS Racisme

Je refuse que quiconque me demande ma couleur de peau, mon origine et ma religion. Je refuse que l’on puisse faire de même avec mon conjoint, mes enfants, mes parents. Je refuse que mon identité soit réduite à des critères d’un autre temps, celui de la France coloniale, ou de Vichy.

Je refuse l’idée que la lutte contre les discriminations et l’effort pour l’intégration supposent la création de catégories ethnoraciales. Le prétendre est une manipulation intellectuelle et politique. Je refuse d’accepter que le regard et l’investigation se posent sur les victimes plutôt que sur les auteurs des discriminations. La nécessaire connaissance de la réalité des discriminations doit passer par d’autres moyens comme par exemple, le testing. Je souhaite que l’on cherche à diagnostiquer réellement les pratiques discriminantes pour les sanctionner plus sévèrement. Je refuse qu’une prétendue caution scientifique consolide des stéréotypes racistes qui continuent malheureusement à travailler de l’intérieur la société française.

Je refuse que l’Etat réhabilite un référent racial ethnique ou religieux pour établir des « statistiques ethniques ».

Je refuse de modifier les fondements de notre République, et demande au Conseil Constitutionnel de ne pas valider l’article 63 de la loi sur l’immigration.

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2 Responses to Statistiques ethniques: Touche pas à ma réalité! (Are the French color blind or reality blind?)

  1. […] après avoir nié les différences raciales (pardon: ethniques jusque dans la… Constitution !) et l’antisémitisme (voire la présence juive !) en […]

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