Universités: Ce que nos étudiants ne veulent pas voir

TolbiacLes étudiants restent viscéralement attachés à une fiction égalitaire: la méritocratie, à laquelle ils adhèrent, doit être compensée par le libre accès aux filières universitaires, même si cette égalité formelle débouche sur une sélection par l’échec en premier cycle. Olivier Galland
J’aimerais mieux un exemple européen que nord-américain. Valérie Pécresse

4% des effectifs absorbant 30% des fonds publics

Dépense par étudiant jusqu’à dix fois plus élevée (Normale Sup: 40 000 euros annuels par étudiant à comparer avec une moyenne de 6 700 euros pour les universités, soit un tiers de la moyenne américaine, dont la rémunération des élèves eux-mêmes (1300 euros mensuels à Normale Sup ; 1400-2100 à l’ENA ; 500 à Polytechnique) …

Taux d’encadrement maximal et formation des plus scolaires pour ceux qui en auraient le moins besoin …

Levage massif de fonds privés (25 millions d’euros pour plusieurs grandes écoles de commerce)…

Sélection ouverte mais taux de réussite et débouchés presque garantis …

Filières universitaires bouchées (eg. sport : 45 000 étudiants, 400 postes de professeurs d’EPS ; 26% des étudiants en sciences humaines (psycho, socio, histoire), soit 350 000 sur les 470 000 nouvelles inscriptions chaque année …

17 facs parisiennes sur un total de 136 facs, dont 18 comptent moins de 100 élèves avec…18 étudiants dans certaines filières …

Taux de non-publication (chimie : 91% ; physique : 82 ; maths : 77 ; sciences sociales : 75 ; sciences humaines : 68 !) …

Manque de taille critique et éparpillement des établissements de recherche (facs, CNRS, grandes écoles) …

Quasi-gratuité des droits d’inscription – 400 euros par année – entrainant une forte déresponsabilisation avec dans certains cas quelque 20% d’étudiants-fantômes inscrits juste pour les avantages de la carte (couverture sociale, réductions dans les transports ou musées, etc.) …

Montants ridicules des bourses (0,1% du PIB vs. le double pour le Royaume-Uni et six fois plus pour la Suède) …

Vétusté des locaux, manque de moyens (notamment salles de lecture fermées aux moments où les étudiants en ont le plus besoin, ie. après les cours, comme après 18h ou pendant les weekends et les vacances ou même… les pauses-déjeuner!) …

Résultats catastrophiques dans les grands classements internationaux (Jussieu et Orsay 39e et 52e contre 4 dans les 25 premières pour les Britanniques).…

Après la récente prise en otages de la France entière par les minorités des régimes spéciaux de retraite et toujours, dans nos universités et lycées, par une poignée d’enragés et de casseurs …

Et tandis que leurs homologues des banlieues défavorisées s’y sont aussi remis

Les données montrent bien, on le voit, l’incroyable inéquité du système bicéphale français (grandes écoles/université).

Et pourtant, accrochés depuis des décennies à leur fiction égalitaire, nos étudiants n’ont apparemment toujours pas compris que… « l’argent va déjà aux plus riches ».

Et que la énième loi sur l’autonomie des universités qu’ils combattent actuellement ne va pas assez loin, notamment sur le refus de la sélection, seul moyen d’éviter la sélection sauvage et hypocrite des 50% d’abandon au bout de deux ans.

Sans compter que, comble de l’ironie, l’ultime repoussoir du système américain (notamment l’université publique de Californie) fait mieux que nous et à des coûts raisonnables en termes de nombre de réussites d’étudiants et de recherche!

Facs riches contre facs pauvres ?
Les ambiguïtés de la loi Pécresse
Tout n’est pas fondé dans les revendications des étudiants en grève. Mais quand ils pointent les promesses non tenues en matière de financement, ils ont mille fois raison

Les étudiants qui récusent la loi Pécresse brandissent des arguments plus ou moins extrêmes selon leur ligne partisane. L’Unef avait globalement accepté la réforme en juillet, après des amendements relatifs notamment à la sélection et la proportion d’étudiants dans les conseils des universités. Débordée sur sa gauche, elle dit vouloir maintenant la refonte de la réforme, sur laquelle le PS avait de son côté très peu objecté. L’Unef peut compter sur des étudiants des filières aux débouchés mal assurés, toujours précurseurs des mouvements de révolte, qui craignent d’être des «sacrifiés» si les investissements ne suivent pas, puisque l’argent va plus dans les filières sélectives. Revue de détail de quelques périls annoncés et de leur degré de vraisemblance.

Sans argent, la réforme échouera.
Vrai
C’est le mot d’ordre le plus solide que peuvent brandir les étudiants. L’objectif proclamé du gouvernement est de faire passer le nombre de jeunes sortant de l’université au niveau licence de 37% d’une génération à 50%. Belle ambition. Mais il faut pour cela que l’encadrement en licence soit comparable à celui des filières à succès que sont les IUT, BTS et classes prépas. Le coût est facile à calculer : il faudrait idéalement que la dépense moyenne par étudiant en premier cycle passe de 7 000 euros à 12 000 euros. Soit 5 000 euros par étudiant multiplié par 200 000 entrants en fac par an : cela fait 1 milliard. Précisément la somme promise par Sarkozy. Sauf que l’université a un très urgent besoin d’argent dans de multiples autres domaines : bourses, rénovation des bâtiments, construction, logement étudiants, etc.

Le Cercle des Economistes qui regroupe une trentaine d’universitaires, plutôt de droite – dont le père de la ministre, Dominique Roux ! -, a calculé que, si on intègre la recherche, c’est 30 milliards qu’il faut dans le supérieur pour rejoindre les objectifs fixés lors du sommet européen de Lisbonne (3% de PIB investis en recherche). Le Conseil d’Analyse économique est sur la même ligne, jugeant la réforme «bien timide». Jean Pisani-Ferry, proche de DSK, prévient que, sans plus d’argent, la réforme peut être contre-productive. Avec un budget en fort déficit, le gouvernement est très gêné sur ce dossier. Il répond en valorisant la nouvelle possibilité offerte aux universités de lever des fonds privés grâce aux fondations.

Avec l’accès à des fonds privés, les facs seront «vendues» au patronat.
Faux
Un petit calcul montre que la thèse est intenable, et prouve que l’Etat ne peut compter sur cette source face aux gros besoins. Prenons l’exemple d’une fac moyenne : Rennes-I, 23 000 étudiants, un budget, salaires inclus, qui dépasse 200 millions d’euros. Elle vient d’annoncer qu’elle crée une fondation avec l’objectif de parvenir à lever 200 000 euros par an. Cela fait 0,1% de son budget. Soutenir que cela revient à «vendre» l’université n’est pas sérieux. Lyon-I lance la Fondation du Cerveau pour travailler notamment sur la maladie d’Alzheimer, avec Sanofi Pasteur et la Banque populaire. Montant : 350 000 euros sur cinq ans, soit 70 000 euros par an. Là on tombe au niveau de la deuxième décimale, peut-être 0,03%. L’université Dauphine héberge la Fondation du Risque qui bénéficiera de 300 000 euros par an. En fait, ces fonds vont aller bien plus à la recherche qu’aux dépenses courantes des facs, les étudiants le sentent et réclament donc plus à l’Etat.

Les universités se valent toutes.
Faux
S’il est exact que les diplômes nationaux doivent tous se valoir, nul ne peut soutenir que toutes les facs se valent. Elles ont trois missions : formation, recherche, insertion. Les grosses universités peuvent être puissantes dans les trois domaines, pas les petites, qui sont handicapées au niveau de la recherche, mission fondamentale de l’université. Comment mettre sur le même plan ParisSud-Orsay, où sont soutenues plus de 300 thèses par an, qui reçoit 7,5 millions d’euros de crédits de l’Agence nationale de la Recherche (ANR), avec celles du Mans, de Cergy, Dunkerque, Avignon, Arras, Toulon, Le Havre, La Rochelle, Lorient, Corte ou Nîmes où sont présentées moins de 30 thèses par an, et qui reçoivent 20 fois moins de crédits ANR qu’Orsay ? Avec moins de 10 000 étudiants, les «petites» universités ne peuvent offrir la même gamme de formations que Nanterre, Nice ou Nantes, qui comptent 30 000 étudiants.

La filière sciences humaines risque de souffrir.
Vrai et faux
La réforme Pécresse, à la demande de la Confédération étudiante proche de la CFDT, a fait acter par la loi une nouvelle mission dévolue aux universités, en plus de la formation : l’insertion des diplômés. Cette contrainte fait obligation aux facs, n’en déplaise aux puristes, de se préoccuper du marché de l’emploi. Si l’embauche des anthropologues et des experts en histoire médiévale n’est pas pléthorique, la fac doit en tenir compte. Ces programmes risquent alors de ne pas être enseignés partout… Mais cela ne signe pas la mort des sciences humaines et sociales : le succès de Sciences-Po le démontre. En février, sept grands groupes (parmi lesquels Renault, Siemens et la Société générale) ont signé avec l’université de Marne-la-Vallée une charte les engageant à embaucher plusieurs dizaines de diplômés des filières sciences humaines. Avec l’intention d’étendre l’opération au plan national. Il est donc taux de dire que les recruteurs se détournent des diplômés de cette filière.

L’argent privé n’ira qu’aux facs riches.
Vrai et faux
L’exemple de Dauphine fait dire aux protestataires que l’argent ira aux «facs riches» et creusera l’écart entre facs riches et pauvres. Que ne voient-ils qu’actuellement ces fonds sont, de facto, levés en masse par les grandes écoles ? Et que permettre aux universités d’y accéder, c’est remédier à une injustice ? Plusieurs grandes écoles de commerce ont des programmes de levée de fonds de l’ordre de 25 millions d’euros. Un ancien élève d’HEC vient de donner 5 millions d’euros à son école ! On est loin de la petite fondation universitaire à 200 000 euros ! En fait, l’argent ira vers des projets, via des chaires ou des labos. Sur ce plan, une petite université a toutes ses chances si elle se montre offensive. Toulouse-I bat les parisiennes pour la réputation en sciences économiques, parce que ses chercheurs ont été prospecter eux-mêmes des contrats.

Les petites universités sont condamnées.
Faux

Sur 85 universités, une dizaine comptent moins de 8 000 étudiants, soit à peu près l’effectif de Sciences-Po. On peut craindre un recentrage des moyens publics en recherche sur les plus grandes facs, car la recherche de pointe est coûteuse, et doit être concentrée pour être efficace. En principe, il est plus facile de lever des fonds auprès de grandes entreprises à Dauphine, Strasbourg ou Grenoble qu’à La Rochelle ou Toulon. A cela, le gouvernement répond en dégainant ses nouvelles structures miracle, nées de la crise des chercheurs : les Près (pôles de recherche et d’enseignement supérieur) et l’ANR (Agence nationale de la Recherche) . Il s’agit d’outils pour financer des projets montés en commun entre plusieurs universités, afin que les «petites» s’appuient sur les grandes. Les domaines d’excellence pour les «petites» sont nombreux, et le marché local peut être un atout pour elles. C’est à Niort, la capitale des mutuelles, que l’on trouve les meilleurs programmes en matière d’assurance et de gestion des risques, fortement subventionnés par le département.

On va voir émerger une dizaine d’universités de recherche.
Vrai
Sur toute la planète, il existe des universités de recherche dont l’objet est de concentrer de gros moyens, en liaison avec l’industrie, à l’image de Cambridge, Harvard, Princeton, Tokyo University ou Oxford. Leur contribution à l’innovation est patente : la Silicon Valley est née autour de Stanford, et la Route 128 près de Harvard. Microsoft a choisi Cambridge pour implanter son centre européen de recherche. La France ne pourra rester à l’écart : dans le classement de Shanghai (confirmé par d’autres palmarès), nos meilleures universités en la matière, Paris- VI (Jussieu) et Paris-Sud (Orsay) ne sont que 39e et 52e mondiales, là où les Britanniques en placent 4 dans les 25 premières. L’Allemagne, dans le même cas que nous (Utrecht n’est que 42e et Heidelberg 65e), vient de voter des crédits massifs pour aider, sur appel d’offres, neuf «universités d’élite». (Voir page 50 l’interview de Bernard Belloc)

Patrick Fauconnier
Le Nouvel Observateur

Voir aussi:

l’université publique californienne fait réussir plus d’étudiants que la nôtre, avec des coûts de scolarité raisonnables tout en excellant en recherche. l’université publique californienne fait réussir plus de jeunes que la nôtre (1), avec des coûts de scolarité raisonnables pour les résidents, plus de la moitié des étudiants étant boursiers.

on ne doit pas parler – pour éventuellement en faire un épouvantail – de «système universitaire américain», et encore moins de croire qu’il est privé : plus des trois quarts des jeunes Américains sont dans des facs publiques qui font plus que bonne figure face aux poids lourds privés.

D’un côté, la massification de l’enseignement supérieur exige de très gros efforts sur les premiers cycles avec des moyens d’encadrement lourds. Il faudrait pouvoir investir autant pour un jeune en licence que pour un jeune en IUT D’autre part, l’impératif de développer à fond la recherche, pour nourrir une économie d’innovation, oblige à recruter des enseignants chercheurs qui n’ont pas le même profil que ceux capables de faire réussir les jeunes en premier cycle. J’affirme que chacune de ces missions est devenue si complexe qu’il n’est plus possible à une même université d’exceller dans tous les domaines. Les Californiens ont résolu le problème en instituant un système à trois composantes : d’excellentes facs de premier cycle, qui mènent une bonne proportion de leurs jeunes vers une autre série de facs spécialisées dans les masters, lesquelles peuvent propulser leurs meilleurs éléments dans des universités de recherche, dont le modèle est Berkeley qui figure dans le top mondial en recherche.

le système français marche un peu à l’envers : les meilleurs éléments du lycée vont vers les grandes écoles où la formation par la recherche n’est pas assez développée. C’est un vrai handicap pour l’économie.

La loi sur l’autonomie reprend la quasi-totalité des propositions qu’avait faites un très bon expert de gauche, Alain Claeys. Pourtant, la gauche a voté contre cette loi… Je sais aussi que des économistes de gauche comme Philippe Aghion, professeur à Harvard, Jean Pisani-Ferry ou Thomas Piketty partagent beaucoup de mes vues. Sans parler de Claude Allègre dont je pense qu’il n’est pas très éloigne de ces idées.

Nous avons évité les fausses solutions de la sélection et de l’accroissement massif des droits d’inscription, ce qui nous est d’ailleurs souvent très vertement reproché par notre propre camp, et aussi, je dois le dire, à ma grande surprise, par des collègues proches du Parti socialiste.

La recette du Monsieur Université et Recherche de Sarkozy
Universités : les trois clés de l’excellence
C’est en Californie que cet universitaire discret mais très influent auprès du président a trouvé l’établissement public de ses rêves. Il plaide pour diversifier les facs mais nie que cela créerait une université à deux vitesses

Valérie Pécresse dit que sa loi sur l’autonomie n’est que la première pierre d’un édifice destiné à refonder les relations entre universités, recherche et grandes écoles. Le sujet est si sensible que la ministre marche sur des oeufs. Mais il faut savoir que la philosophie de ce chantier doit beaucoup à un homme de l’ombre, peu connu mais très écouté de Nicolas Sarkozy qui l’a fait entrer dans le cercle restreint de ses conseillers : Bernard Belloc, ancien président de l’université de Toulouse-I et ancien patron de la Conférence des Présidents d’Université.

Ce brillant universitaire a contribué à un fait peu connu, hormis des initiés : la notoriété mondiale de l’université de Toulouse-I dans le domaine de l’économie. Il n’en est pas l’initiateur : c’est une sommité, Jean-Jacques Laffont – aujourd’hui décédé -, auquel il rend constamment hommage, qui est à l’origine du décollage de Toulouse-I, que certains appellent TSE – «Toulouse School of Economics» – pour marquer l’ambition de rivaliser avec la célèbre London School of Economics. Objectif que caresse également l’Ecole d’Economie de Paris, récemment créée à l’initiative de l’économiste Thomas Piketty. Certains disent que Laffont était nobélisable en économie. La tradition se poursuit à Toulouse-I puisque son chercheur Jean Tirole recevra le 19 décembre la très prestigieuse médaille d’or du CNRS, qu’un seul économiste a décroché avant lui, le Nobel Maurice Allais.

Belloc ne se gène pas pour rappeler ce qui fut selon lui à l’origine de ce succès : lassé d’attendre de l’argent public, Laffont avait convaincu ses chercheurs d’aller signer des contrats dans le privé. Ce qu’ils firent avec succès. La Fondation Jean-Jacques Laffont, prochainement inaugurée à Toulouse, sera dotée d’un capital considérable. Un signal fort pour marquer l’importance du financement de la recherche par le privé, très en retard chez nous. «Voyez Albert Fert, Nobel de physique 2007 : ïl dirige un centre de recherche commun à Paris-XI, au CNRS et à Thales», souligne Belloc. Sa ténacité et sa pugnacité, jointes au succès de Toulouse-I, ont fini par séduire des politiques. Dès 2000, il est au lancement du processus de Bologne qui a mené à l’harmonisation européenne des diplômes (LMD) et, président de la CPU, il réclame l’autonomie, qui sera effective sept ans plus tard. En 2006, «très séduit par le projet bien argumenté de Nicolas Sarkozy sur l’université et la recherche», il devient conseiller à l’Elysée après une mission à Pékin. Il rêve que se crée un think tank de la relation enseignement-recherche-innovation, sur laquelle il existe de nombreuses convergences gauche-droite.

Le Nouvel Observateur. – Vous êtes l’auteur d’une analyse montrant que l’université publique californienne fait réussir plus d’étudiants que la nôtre, avec des coûts de scolarité raisonnables tout en excellant en recherche. N’est-ce pas une provocation de proposer l’université américaine comme modèle ?

Bernard Belloc. – En 2004, au cours d’une année sabbatique, j’ai découvert que le cas californien est très intéressant et qu’il faut faire abstraction de toute idéologie pour constater un fait vérifiable : l’université publique californienne fait réussir plus de jeunes que la nôtre (1), avec des coûts de scolarité raisonnables pour les résidents, plus de la moitié des étudiants étant boursiers. Certes, toutes les universités américaines ne fonctionnent pas ainsi. Sur la côte Est, celles de la Ivy League ont souvent des coûts élevés et une ouverture sociale moindre, Mais presque toutes ont d’impressionnants systèmes de bourses au mérite qui font qu’un élève brillant au lycée mais fauché a toutes les chances d’intégrer une bonne université. La première leçon, c’est que l’on ne doit pas parler – pour éventuellement en faire un épouvantail – de «système universitaire américain», et encore moins de croire qu’il est privé : plus des trois quarts des jeunes Américains sont dans des facs publiques qui font plus que bonne figure face aux poids lourds privés. Il n’y a pas un seul système mais presque autant que d’Etats. Celui de Californie, qui a donné naissance à l’économie de la connaissance et à l’une des zones les plus innovantes du monde, mérite qu’on l’analyse de près.

N. O. – Quelle est la thèse de votre travail ?
B. Belloc. – Il est devenu impossible à une seule et même université d’exceller dans tous les compartiments. D’un côté, la massification de l’enseignement supérieur exige de très gros efforts sur les premiers cycles avec des moyens d’encadrement lourds. Il faudrait pouvoir investir autant pour un jeune en licence que pour un jeune en IUT D’autre part, l’impératif de développer à fond la recherche, pour nourrir une économie d’innovation, oblige à recruter des enseignants chercheurs qui n’ont pas le même profil que ceux capables de faire réussir les jeunes en premier cycle. J’affirme que chacune de ces missions est devenue si complexe qu’il n’est plus possible à une même université d’exceller dans tous les domaines. Les Californiens ont résolu le problème en instituant un système à trois composantes : d’excellentes facs de premier cycle, qui mènent une bonne proportion de leurs jeunes vers une autre série de facs spécialisées dans les masters, lesquelles peuvent propulser leurs meilleurs éléments dans des universités de recherche, dont le modèle est Berkeley qui figure dans le top mondial en recherche. Il est capital pour un pays d’être doté d’universités de recherche. C’est ce que les Allemands viennent de décider en votant des supercrédits à une dizaine de leurs universités. Ce qui me navre, c’est que le système français marche un peu à l’envers : les meilleurs éléments du lycée vont vers les grandes écoles où la formation par la recherche n’est pas assez développée. C’est un vrai handicap pour l’économie.

N. O. – Pire qu’une université à deux vitesses, vous prônez donc une université à trois vitesses ?
B. Belloc. – Il est stupide de parler de «vitesses» : c’est l’excellence qui compte. Et avec les moyens que nous avons promis aux universités, chacune peut se créer une «niche» dans laquelle elle peut exceller. Qui peut soutenir que ce n’est pas noble de faire réussir en masse dans les premiers cycles ? Et d’acquérir une réputation dans ce domaine ? Nous avons créé des Près, les pôles de recherche et d’enseignement supérieur, qui sont des structures permettant de mutualiser les moyens et synergies entre plusieurs universités. L’université de Perpignan peut bénéficier de la force de celle de Montpellier, idem pour Chambéry et Grenoble, Angers et Nantes, etc. Les Près peuvent être d’excellents outils pour fédérer les établissements sans perdre la dynamique des plus entreprenants. Ainsi il n’y aura pas de «petite» et de «grande» université, mais des domaines d’excellence différents.

N. O. – Votre travail sur le modèle californien a-t-ïl intéressé les politiques ?
B. Belloc. – Ce que j’écrivais à l’époque, entre 2004 et 2005, intéressait beaucoup de monde à l’étranger mais pas en France. Jacques Chirac n’était pas passionné par le sujet et ne saisissait pas l’enjeu sur le long terme. Dans les cabinets ministériels, mon travail était accueilli avec une indifférence polie, ce qui d’ailleurs m’importait fort peu. La Fondation pour l’Innovation politique avait très bien accueilli ce travail, Richard Descoings et la chercheuse Christine Musselin, à Sciences-Po Paris, également. Valérie Pécresse m’avait dit, avec une prudence que je comprends : «J’aimerais mieux un exemple européen que nord-américain.» En fait, c’est l’Allemagne qui est en train de devenir pour nous un exemple européen très intéressant à tous égards.

N. O. – Et comment la gauche reçoit vos suggestions ?
B. Belloc. – La loi sur l’autonomie reprend la quasi-totalité des propositions qu’avait faites un très bon expert de gauche, Alain Claeys. Pourtant, la gauche a voté contre cette loi… Je sais aussi que des économistes de gauche comme Philippe Aghion, professeur à Harvard, Jean Pisani-Ferry ou Thomas Piketty partagent beaucoup de mes vues. Sans parler de Claude Allègre dont je pense qu’il n’est pas très éloigne de ces idées. En général, les critiques portent sur le manque d’argent. Moi, je réponds que ce n’est pas l’argent qui fait les projets mais les projets qui font venir l’argent, même si je reconnais qu’un effort particulier doit être fait par la nation pour son enseignement supérieur.

Ce qu’elle fait d’ailleurs, puisque, dans le projet de budget 2008, jamais on n’a observé une telle croissance des moyens mis à la disposition de l’enseignement supérieur et de la recherche : 1,8 milliard d’euros ! Nous avons évité les fausses solutions de la sélection et de l’accroissement massif des droits d’inscription, ce qui nous est d’ailleurs souvent très vertement reproché par notre propre camp, et aussi, je dois le dire, à ma grande surprise, par des collègues proches du Parti socialiste. Je crois que nous avons vraiment mis en place les structures pour que notre université change de siècle.

(1)Une synthèse de l’enquête de Bernard Belloc est consultable sur http://www.nouvelobs.com

Patrick Fauconnier
Le Nouvel Observateur

Voir enfin:

Olivier Galland, sociologue, directeur de recherche au CNRS
« Les étudiants restent attachés à une fiction égalitaire »
Le Monde
26.11.07

Les inquiétudes que provoque la réforme sur l’autonomie des universités sont-elles fondées ? Oui et non. Les menaces mises en avant ne sont pas les menaces réelles. L’inquiétude à l’égard de la « privatisation » est absurde. Par contre, ce qui est certain, et difficile à dire politiquement pour les initiateurs de la réforme, c’est qu’elle va introduire à terme plus de compétition entre les établissements et les formations. Je crois que le noeud, inavoué, du conflit est là. Les étudiants restent viscéralement attachés à une fiction égalitaire : la méritocratie, à laquelle ils adhèrent, doit être compensée par le libre accès aux filières universitaires, même si cette égalité formelle débouche sur une sélection par l’échec en premier cycle.

Les étudiants seront-ils les grands perdants de cette réforme ?
A terme, les étudiants ont tout à gagner à une rationalisation de l’offre universitaire. Elle aurait pu être entreprise au moment de la mise en place du système licence-master-doctorat (LMD) mais l’occasion a été ratée par manque de courage politique.

Les mouvements étudiants sont alimentés par la peur de l’avenir, ce qui explique un certain conservatisme dans les revendications. Pourquoi ?
Nous sommes dans un système particulièrement opaque, du fait de la profusion d’une offre universitaire de qualité très variable, du manque d’information, et de la fonction de tri sauvage qu’exerce le premier cycle. Cette confusion alimente un réflexe conservateur.

Si on ne sait où on va, ni quels sont les objectifs réels du système universitaire, le réflexe « mieux vaut tenir que courir » s’impose. On peut ajouter qu’en France le classement scolaire a une importance qu’il n’a pas ailleurs. Il est vu comme une prédiction irréversible du classement social. Avec cette conception extrêmement hiérarchisée et statutaire des études, les jeunes savent ou croient savoir les atouts relatifs dont ils disposent dans un état stable du système. Toute modification des règles du jeu introduit beaucoup de craintes et conduit souvent au rejet du changement.

Propos recueillis par Catherine Rollot
Article paru dans l’édition du 27.11.07

3 Responses to Universités: Ce que nos étudiants ne veulent pas voir

  1. […] ce qui en dit probablement plus long sur l’indigence des conditions de rémunération de ces derniers -, trois fois plus qu’un ministre – il est vrai souvent multi-cumulard -, sans compter […]

    J'aime

  2. […] ce qui en dit probablement plus long sur l’indigence des conditions de rémunération de ces derniers -, trois fois plus qu’un ministre – il est vrai souvent multi-cumulard -, sans compter […]

    J'aime

  3. […] déjà l’an dernier un président d’université cité par le Figaro, que pour une université et des chercheurs français paupérisés et sommés de « publier ou mourir » […]

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :