Littérature: Notre fameux questionnaire de Proust aussi était anglais! (New blow for the French: Proust’s questionnaire was also imported from Britain!)

Proust's questionaire

Après le drapeau et la révolution ,… le questionnaire!

Tombant par hasard sur l’excellente présentation de La maison de vacances du petit Marcel sur Agoravox, je n’ai pu m’empêcher de repenser à une découverte que j’avais faite il y a quelques années.

A savoir que le fameux questionnaire qui passe pour la quintessence de l’esprit français se trouvait être, gloups (comme dirait Libération),… une invention anglaise!

Mais, au-delà de la (re)découverte que le plus génial de nos grands auteurs était aussi le plus anglomane, comment bouder l’émouvant plaisir de (re)découvrir celui-ci à travers le propre portrait qu’il faisait de lui-même et cela à deux reprises, lorsqu’il n’était encore que le « petit Marcel » des vacances de Combray …

ATTENTION: UN QUESTIONNAIRE PEUT EN CACHER UN AUTRE ...
JC Durbant
Paris
le 8/6/03

Qui ne connait le célébrissime questionnaire de Proust que Bernard Pivot nous a religieusement refait entendre, semaine après semaine et année après année, dans ses non moins célèbres émissions littéraires, “Apostrophes”, puis “Bouillon de culture”?

Et, en Amérique, qui ne connait la reprise de ce fameux questionnaire par le plus francophile des animateurs de talk show américains, James Lipton, dans son émission “Inside the Actor’s studio”?

Ou, plus récemment, sa résurrection sur la dernière page du fameux magazine Vanity Fair – copiée à son tour par notre Express et sans doute bien d’autres revues et magazines de par le monde …?

Mais qui sait que ce même questionnaire dont le manuscrit vient d’être vendu plus de 120 000 euros aux enchères à Paris n’était à l’origine qu’un petit “album de confidences”, acheté en 1884 à la librairie anglaise Galignani de la Rue de Rivoli ? (d’où les questions en anglais). L’acheteur n’était autre que le petit Marcel, alors âgé de 13 ans, et il l’avait rempli pour l’anniversaire d’une certaine Antoinette Faure (fille du futur président Félix Faure), l’amour de sa vie à l’époque, qui malheureusement ne semblait pas partager ses sentiments …

Mais alors, cette tradition de salon qui passe pour le summum de l’esprit français ne serait qu’un vulgaire jeu de société pour jeunes filles de bonne famille victoriennes? Une mode frivole auquelle le plus anglomane de nos écrivains n’aurait fait que donner ses lettres de noblesse…?

En tout cas, ne manquez pas de consulter la reproduction de ce questionnaire (dont une seconde version écrite lorsque l’auteur de la “Recherche” avait 20 ans, le tout accompagné de commentaires très éclairants) sur le site de l’Université d’Urbana-Champaign (Illinois), ainsi que la traduction commentée des réponses en anglais par un amateur américain de Proust, P. Segal.*

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* Juste un exemple qui en dit long: For what fault have you most toleration? – Pour la vie privée des génies. (For the private lives of geniuses)

Confessions.

An Album to Record Thoughts, Feelings, &c.

(Album anglais d’Antoinette Faure)

Your favourite virtue. – Toutes celles qui ne sont pas particulières à une secte, les universelles.

Your favourite qualities in a man. – L’intelligence, le sens moral.

Your favourite qualities in a woman. – La douceur, le naturel, l’intelligence.

Your favourite occupation. – La lecture, la rêverie, les vers, l’histoire, le théâtre.

Your chief characteristic. –

Your idea of happiness. – Vivre près de tous ceux que j’aime avec les charmes de la nature, une quantité de livres et de partitions, et pas loin un théâtre français.

Your idea of misery. – Etre séparé de maman.

Your favourite colour and flower. – Je les aime toutes, et pour les fleurs, je ne sais pas.

If not yourself, who would you be? – N’ayant pas à me poser la question, je préfère ne pas la résoudre. J’aurais cependant bien aimé être Pline le jeune.

Where would you like to live? – Au pays de l’idéal, ou plutôt de mon idéal.

Your favourite prose authors. – George Sand, Aug. Thierry.

Your favourite poets. – Musset.

Your favourite painters and composers. – Meissonnier, Mozart, Gounod.

Your favourite heroes in real life. – Un milieu entre Socrate, Péricles, Mahomet, Musset, Pline le Jeune, Aug. Thierry.

Your favourite heroines in real life. – Une femme de génie ayant l’existence d’une femme ordinaire.

Your favourite heroes in fiction. – Les héros romanesques poétiques, ceux qui sont un idéal plutôt qu’un modèle.

Your favourite heroines in fiction. – Celles qui sont plus que des femmes sans sortir de leur sexe, tout ce qui est tendre poétique, pur, beau dans tous les genres.

Your favourite food and drink. –

Your favourite names. –

Your pet aversion. – Les gens qui ne sentent pas ce qui est bien, qui ignorent les douceurs de l’affection.

What characters in history do you most dislike. –

What is your present state of mind. –

For what fault have you most toleration? – Pour la vie privée des génies.

Your favourite motto. – Une qui ne peut pas se résumer parce que sa plus simple expression est ce qu'[il y] a de beau, de bon, de grand dans la nature.
Cet album fut retrouvé par André Berge, un des fils d’Antoinette Faure, qui publia pour la première fois en 1924 les pages remplies par Marcel Proust. André Berge rapporte que certaines pages comportent des dates qui s’échelonnent entre 1884 et 1887. CS.

André Berge, « Autour d’une trouvaille », Cahiers du Mois, n. 7, 1er décembre 1924, pp. 5-18.

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Marcel Proust par lui-même

Le principal trait de mon caractère. – Le besoin d’être aimé et, pour préciser, le besoin d’être caressé et gâté bien plus que le besoin d’être admiré.

La qualité que je désire chez un homme. – Des charmes féminins.

La qualité que je désire chez une femme. – Des vertus d’homme et la franchise dans la camaraderie.

Ce que j’apprécie le plus chez mes amis. – D’être tendre pour moi, si leur personne est assez exquise pour donner un grand prix à leur tendresse.

Mon principal défaut. – Ne pas savoir, ne pas pouvoir « vouloir ».

Mon occupation préférée. – Aimer.

Mon rêve de bonheur. – J’ai peur qu’il ne soit pas assez élevé, je n’ose pas le dire, j’ai peur de le détruire en le disant.

Quel serait mon plus grand malheur. – ne pas avoir connu ma mère ni ma grand-mère.

Ce que je voudrais être. – Moi, comme les gens que j’admire me voudraient.

Le pays où je désirerais vivre. – Celui où certaines choses que je voudrais se réaliseraient comme par un enchantement et où les tendresses seraient toujours partagées.

La couleur que je préfère. – La beauté n’est pas dans les couleurs, mais dans leur harmonie.

La fleur que j’aime. – La sienne- et après, toutes.

L’oiseau que je préfère. – L’hirondelle.

Mes auteurs favoris en prose. – Aujourd’hui Anatole France et Pierre Loti.

Mes poètes préférés. – Baudelaire et Alfred de Vigny.

Mes héros dans la fiction. – Hamlet.

Mes héroïnes favorites dans la fiction. – Bérénice.

Mes compositeurs préférés. – Beethoven, Wagner, Schumann.

Mes peintres favoris. – Léonard de Vinci, Rembrandt.

Mes héros dans la vie réelle. – M. Darlu, M. Boutroux.

Mes héroïnes dans l’histoire. – Cléopatre.

Mes noms favoris. – Je n’en ai qu’un la fois.

Ce que je déteste par-dessus tout. – Ce qu’il y a de mal en moi.

Caractères historiques que je méprise le plus. – Je ne suis pas assez instruit.

Le fait militaire que j’admire le plus. – Mon volontariat!

La réforme que j’estime le plus. –

Le don de la nature que je voudrais avoir. – La volonté, et des séductions.

Comment j’aimerais mourir. – Meilleur – et aimé.

Etat présent de mon esprit. – L’ennui d’avoir pensé à moi pour répondre à toutes ces questions.

Fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence. – Celles que je comprends.

Ma devise. – J’aurais trop peur qu’elle ne me porte malheur.
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Le titre est de la main de Marcel Proust. Proust a dû répondre à ce questionnaire à l’époque de son volontariat, ou quelque temps après. (Volontariat effectué du 15 novembre 1889 au 14 novembre 1890). CS.

Voir aussi:

The Infamous Proust Questionnaire
In the back pages of Vanity Fair each month, readers find The Proust Questionnaire, a series of questions posed to famous subjects about their lives, thoughts, values and experience. A regular reference to Proust in such a major publication struck me as remarkable, and it was only until I’d read Andre Maurois’s Proust: Portrait of a Genius that I understood what this was all about.

The young Marcel was asked to fill out questionnaires at two social events: one when he was 13, another when he was 20. Proust did not invent this party game; he is simply the most extraordinary person to respond to them. At the birthday party of Antoinette Felix-Faure, the 13-year-old Marcel was asked to answer the following questions in the birthday book, and here’s what he said:

* What do you regard as the lowest depth of misery?
To be separated from Mama
* Where would you like to live?
In the country of the Ideal, or, rather, of my ideal
* What is your idea of earthly happiness?
To live in contact with those I love, with the beauties of nature, with a quantity of books and music, and to have, within easy distance, a French theater
* To what faults do you feel most indulgent?

* To what faults do you feel most indulgent?
To the private lives of geniuses
To a life deprived of the works of genius
* Who are your favorite heroes of fiction?
Those of romance and poetry, those who are the expression of an ideal rather than an imitation of the real
* Who are your favorite characters in history?
A mixture of Socrates, Pericles, Mahomet, Pliny the Younger and Augustin Thierry
* Who are your favorite heroines in real life?
A woman of genius leading an ordinary life
* Who are your favorite heroines of fiction?
Those who are more than women without ceasing to be womanly; everything that is tender, poetic, pure and in every way beautiful
* Your favorite painter?
Meissonier
* Your favorite musician?
Mozart
* The quality you most admire in a man?
Intelligence, moral sense
* The quality you most admire in a woman?
Gentleness, naturalness, intelligence
* Your favorite virtue?
All virtues that are not limited to a sect: the universal virtues
* Your favorite occupation?
Reading, dreaming, and writing verse
* Who would you have liked to be?
Since the question does not arise, I prefer not to answer it. All the same, I should very much have liked to be Pliny the Younger.

This questionnaire tells us much about two things, the character of petiit Marcel, and the amusement of the young in the Belle Epoque. We see Marcel as a sweet and dreamy Mama’s boy, brainy, aesthetic, a young citizen of the world with much sympathy for the feminine. What he sees in Pliny the Younger, famous only for speaking and writing letters, is hard to grasp.

What is fascinating about this questionnaire is that it was considered so great an amusement to very young people in Proust’s time. It is hard to imagine a party of 13-year-olds in these times being quizzed about their favorite virtues, painters or characters of fiction and history. If the questionnaire were not to smack of exam, it would have to ask « what’s your favorite TV show? » or « what’s your favorite band? »

Seven years after the first questionnaire, Proust was asked, at another social event, to fill out another; the questions are much the same, but the answers somewhat different, indicative of his traits at 20:

* Your most marked characteristic?
A craving to be loved, or, to be more precise, to be caressed and spoiled rather than to be admired
* The quality you most like in a man?
Feminine charm
* The quality you most like in a woman?
A man’s virtues, and frankness in friendship
* What do you most value in your friends?
Tenderness – provided they possess a physical charm which makes their tenderness worth having
* What is your principle defect?
Lack of understanding; weakness of will
* What is your favorite occupation?
Loving
* What is your dream of happiness?
Not, I fear, a very elevated one. I really haven’t the courage to say what it is, and if I did I should probably destroy it by the mere fact of putting it into words.
* What to your mind would be the greatest of misfortunes?
Never to have known my mother or my grandmother
* What would you like to be?
Myself – as those whom I admire would like me to be
* In what country would you like to live?
One where certain things that I want would be realized – and where feelings of tenderness would always be reciprocated. [Proust’s underlining]
* What is your favorite color?
Beauty lies not in colors but in thier harmony
* What is your favorite flower?
Hers – but apart from that, all
* What is your favorite bird?
The swallow
* Who are your favorite prose writers?
At the moment, Anatole France and Pierre Loti
* Who are your favoite poets?
Baudelaire and Alfred de Vigny
* Who is your favorite hero of fiction?
Hamlet
* Who are your favorite heroines of fiction?
Phedre (crossed out) Berenice
* Who are your favorite composers?
Beethoven, Wagner, Shuhmann
* Who are your favorite painters?
Leonardo da Vinci, Rembrandt
* Who are your heroes in real life?
Monsieur Darlu, Monsieur Boutroux (professors)
* Who are your favorite heroines of history?
Cleopatra
* What are your favorite names?
I only have one at a time
* What is it you most dislike?
My own worst qualities
* What historical figures do you most despise?
I am not sufficiently educated to say
* What event in military history do you most admire?
My own enlistment as a volunteer!
* What reform do you most admire?
(no response)
* What natural gift would you most like to possess?
Will power and irresistible charm
* How would you like to die?
A better man than I am, and much beloved
* What is your present state of mind?
Annoyance at having to think about myself in order to answer these questions
* To what faults do you feel most indulgent?
Those that I understand
* What is your motto?
I prefer not to say, for fear it might bring me bad luck.

The second set of questions and answers give us Proust as a young man, mad for conquest, drawn to love crossing conventional sexual lines, still fixated on Mama. His aesthetic sensibilities have grown more serious (I, however, would not give up Mozart for Schumann, with all his interminable faux endings.) In these responses are early threads of character found in the narrator of Remembrance.

The Vanity Fair Story…
When the editors of Vanity Fair gathered to discuss a regular interview format for coming issues, one staff member suggested creating a « Vanity Fair Questionnaire. » The magazine’s London editor, Henry Porter, and Editor-in-Chief Graydon Carter, brought up the idea of the Proust Questionnaire, which met with the hearty approval of the numerous Proust afficianados on the staff. Senior Editor Aimee Bell , a fan herself, took on the task of researching and producing this feature, with the assistance of the University of Kansas professor Theodore Johnson, a noted authority on Proust. Since July of 1993, a major celebrity has responded to a version of the questionnaire, found in the back pages of each issue.

I mentioned to Ms. Bell that I had not dared to contact Professor Johnson, or any of the other university Proustians, because my own work was so unacademic. « Why? » she said, « Proust would have liked it. »

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P Segal

Au XIX siècle, une mode importée d’Angleterre faisait fureur chez les jeunes filles de bonne famille : l’album de confidences. Elles priaient leurs proches de répondre par écrit à des séries de questions portant sur leurs goûts et leurs traits de caractère. Le petit Marcel se prêta au moins deux fois à ce jeu de société : vers 1886 et en 1893, à l’âge de vingt et un ans. Malgré quelques variations dans le nombre et l’intitulé des questions, le « questionnaire de Proust » revêt d’ordinaire la forme suivante.

PARIS (AFP) – Deux manuscrits de Marcel Proust, dont le célèbre questionnaire de l’écrivain, ont été mis aux enchères lors d’une vente de livres, autographes et manuscrits à l’hôtel Drouot-Richelieu mardi à Paris.

Le célèbre questionnaire a été rédigé par l’écrivain à l’âge de 14 ans.

Très en vogue à l’époque victorienne, la tradition du questionnaire, album de questions permettant de cerner la personnalité de celui qui y répond, fut par la suite adoptée en France.

Le jeune Marcel répondit à l’un d’entre eux pour son amie Antoinette Faure, fille du président Felix Faure, dont la famille entretenait des liens d’amitié avec celle de Proust.

Estimé entre 25.000 et 30.000 euros, ce premier « questionnaire de Proust » est inclus dans un album anglais comptant quelque 40 pages de réponses, parfois signées et datées de 1884 à 1887, dont celles du futur auteur d' »A la recherche du temps perdu », a été adjugé pour 120.227 euros au créateur Gérard Darel

Le second document mis aux enchères est un extrait dactylographié de « La prisonnière », cinquième partie d' »A la recherche du temps perdu », comprenant de nombreuses corrections, ajouts et ratures, estimé entre 30.000 et 35.000 euros.

Le texte fut publié pour la première fois dans la Nouvelle revue Française parue le 1er novembre 1922, peu de temps avant la mort de l’écrivain, disparu le 18 novembre.

2 Responses to Littérature: Notre fameux questionnaire de Proust aussi était anglais! (New blow for the French: Proust’s questionnaire was also imported from Britain!)

  1. […] le jeu de société pour jeunes filles de bonne famille victoriennes … “La Recherche” […]

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  2. jcdurbant dit :

    Le Proust d’Alexandre Leupin

    Une gageure ? Le projet de réduire à quelques aphorismes l’œuvre de Proust, ce fleuve majestueux, immense et sinueux qui prend dans son courant puissant le lecteur le moins préparé à s’intéresser au Monde du Faubourg Saint-Germain de la Belle Époque comme au monde interlope des « invertis » et des maisons de plaisir, par la grâce d’un style infiniment prolixe, enchaînant les thèmes les plus divers dans d’interminables phrases musicales dont les propositions se suivent suivant une partition volontairement savante et complexe. Projet audacieux, donc, et qui pourtant, à la lecture du dernier livre d’Alexandre Leupin, apparaîtra parfaitement justifié aux yeux des proustiens de toutes obédiences, tant il est précieux de voir rassemblées en une petite centaine de pages, rangées dans l’ordre alphabétique, les principales maximes, disséminées çà et là, qui constituent la morale et la philosophie, ou tout au moins la « sagesse » de l’auteur de la Recherche – même si, ou plutôt justement parce qu’on n’est pas toujours d’accord avec elles : « chacun appelle idées claires celles qui sont au même degré de confusion que les siennes propres », écrivait Proust (JF, p. 78), c’est pourquoi, il ne faut pas s’attendre à ce que le lecteur d’aujourd’hui, lequel a peu de chances d’appartenir à la classe de loisirs qui fut celle du Proust mondain jusqu’à ce que la maladie et surtout un besoin viscéral d’écrire ne le confinât dans sa chambre, que ce moderne lecteur, donc, se sente toujours en adéquation avec une pensée qui demeure dominée par l’inconscient d’un riche oisif, même si ce dernier parvient souvent, et comme malgré lui, à toucher à l’universel, pensée en outre marquée par un pessimisme profond, que l’on retrouvera, avec l’orientation politique nettement droitière – est-ce un hasard ? – chez l’autre monument des lettres françaises au XXème siècle qu’est Louis-Ferdinand Céline, même si l’expression en diffère radicalement, car, bien sûr, Proust n’écrirait jamais que « L’amour, c’est la dignité à la portée des caniches » comme fera Céline dans Voyage au bout de la nuit, l’amour de Swann, celles du narrateur de la Recherche étant leur préoccupation constante et qui souvent obscurcit toutes les autres, des amours qui font l’objet de développement infinis traduisant un sentiment obsessionnel qui n’a rien pour eux de trivial, ce qui n’empêche Proust de partager avec Céline un point de vue profondément défaitiste sur l’amour, et d’abord, sans doute, parce que, selon Proust, on n’aime jamais qu’une chimère, « une poupée intérieure de notre cerveau, la seule d’ailleurs que nous ayons toujours à notre disposition, la seule que nous possèderons » (CG, p. 46), et que au fond, de toute façon, « autrui nous est indifférent » (P, p. 81). Partant de telles prémisses, on ne saurait s’attendre à trouver de la morale chez nos semblables, « l’instinct dicte le devoir et l’intelligence fournit les prétextes pour l’éluder » (TR, p. 81), l’hypocrisie règne en maître et, n’en déplaise à Kant, « le mensonge est essentiel à l’humanité », il faut bien mentir, en effet, « pour protéger son plaisir ou son honneur » (AD, p. 94), encore faut-il ajouter que la vérité est d’autant plus difficile à cerner que le moi n’existe pas, ou plutôt qu’il n’est que « la superposition de nos états successifs » (AD, p. 95), une incertitude qui se manifeste encore – quoique différemment – chez le critique qui s’attelle à une œuvre, quelle qu’elle soit, puisque « dès que l’intelligence raisonneuse veut se mettre à juger des œuvres d’art, il n’y a plus rien de fixe, de certain, on peut démontrer ce qu’on veut » (TR, p. 82), aussi la critique n’est-elle guère estimée par Proust – même s’il s’y est lui-même livré avec bonheur – « les vers d’un critique, c’est le poids à la balance de l’éternité de toute son œuvre » (PM, p. 58), un jugement que rejoint à nouveau, et à sa façon, Céline : « la critique est la femme de chambre des Muses et il n’y a que les petits esprits qui courtisent la suivante, ne pouvant plaire à la maîtresse » (Cor.)

    Ce dernier jugement n’est-il pas trop sévère ? Sans nul doute et c’est ce que démontre la passionnante introduction d’Alexandre Leupin, qu’on ne tentera de résumer ici parce que ce serait desservir un texte dont chaque articulation, chaque mot ont été pesés et s’avèrent indispensables à la démonstration de la thèse qu’on peut néanmoins, elle, tenter de présenter ainsi : il s’agit de comprendre comment s’est traduite dans la littérature la disparition du « je », laquelle serait la conséquence de la « mort » de Dieu, hypothèse paradoxale – car on pourrait soutenir au contraire que cet effacement symbolique traduit l’affranchissement définitif de l’individu, et donc, en ce sens, son triomphe – mais féconde car elle permet de repérer chez Rimbaud, Mallarmé et finalement chez Proust trois étapes cruciales de « l’épuisement du sujet individuel européen dans l’art » (p. 18), soit plus précisément le silence de Rimbaud, le retrait mallarméen dans « l’inanité sonore » puis « l’égophanie proustienne » par laquelle le moi se contemple lui-même dans toute son ambiguïté, puisque aussi bien, comme on l’a déjà noté, se recomposant sans cesse, il n’existe jamais, selon Proust, que sous une forme passagère et transitoire.

    Si A. Leupin a consacré à la littérature du Moyen Âge ses premières investigations, il l’a fait sous l’angle inattendu de la psychanalyse et plus précisément celle de la Cause freudienne dont il fut l’un des introducteurs aux États-Unis, une grille de lecture dont l’application à Proust paraît naturelle, pas tant parce que ce dernier a constamment pratiqué une sorte d’auto-analyse, ni parce que sa psyché à l’évidence compliquée en aurait fait un sujet particulièrement intéressant pour un analyste, mais parce que le cas Proust – tel qu’il l’a lui-même exposé à travers les personnages de la Recherche – vérifie sur bien des points l’enseignement de Lacan, à commencer par l’affirmation célèbre suivant laquelle il n’y a (ou n’y aurait) pas de rapport sexuel, et il ne saurait y en avoir, en effet, chez Proust, puisque l’autre, y compris l’objet amoureux, nous est selon lui – bien plus encore que nous pouvons l’être nous-mêmes à nos propres yeux – inconnaissable, une simple fantasmagorie, ou encore, pour le dire en d’autres termes que plus haut, « la création d’une personne supplémentaire, distincte de celle qui porte le même nom dans le monde, et dont la plupart des éléments sont tirés de nous-mêmes » (JF, p. 46).

    Proust en bref – Maximes recueillies et présentées par Alexandre Leupin, Genève, Furor, 136 pages, 17 € ou 20 CHF.

    http://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/le-proust-dalexandre-leupin/

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