Puisqu’on l’opprime dans sa race et à cause d’elle, c’est d’abord de sa race qu’il lui faut prendre conscience. Ceux qui, durant des siècles, ont vainement tenté, parce qu’il était nègre, de le réduire à l’état de bête, il faut qu’il les oblige à le reconnaître pour un homme. Or il n’est pas ici d’échappatoire, ni de tricherie, ni de « passage de ligne » qu’il puisse envisager : un Juif, blanc parmi les blancs, peut nier qu’il soit juif, se déclarer un homme parmi les hommes. Le nègre ne peut nier qu’il soit nègre ni réclamer pour lui cette abstraite humanité incolore : il est noir. Ainsi est-il acculé à l’authenticité : insulté, asservi, il se redresse, il ramasse le mot de « nègre » qu’on lui a jeté comme une pierre, il se revendique comme noir, en face du blanc, dans la fierté. L’unité finale qui rapprochera tous les opprimés dans le même combat doit être précédée aux colonies par ce que je nommerai le moment de la séparation ou de la négativité : ce racisme antiraciste est le seul chemin qui puisse mener à l’abolition des différences de race. Jean-Paul Sartre (Orphée noir, 1948)
L’assistance est vraisemblablement la pire des catastrophes de la région, car elle rend possibles l’explosion démographique, les règlements de comptes interethniques, le financement de la guerre, la corruption et l’indifférence aux problèmes sociaux, notamment la précarité sanitaire. Denis-Clair Lambert
[La négrologie, c’est] deux choses. D’une part, la négritude, en clair la réaction d’une avant-garde d’étudiants africains établis dans les années 1930 en Occident aux préjugés dont ils étaient la cible. Une réaction aujourd’hui convertie en riposte de masse renvoyant à l’expéditeur un racisme qui colle à la peau pour s’attribuer des valeurs immuables, irréductibles à l’universel. C’est la crispation identitaire d’Africains qui se sentent relégués à la marge de la modernité. La négrologie, c’est d’autre part une série de mythes dérivés de faits historiques avérés – la traite esclavagiste et le colonialisme – selon lesquels tous les malheurs du continent plongent leurs racines dans ces tragédies: ainsi, les Africains seraient victimes, et jamais acteurs, de leur destin. (…) La couverture de l’Afrique au jour le jour s’en tient à un lexique recevable par le grand public, qui dépolitise et, de fait, travestit les réalités. C’est une écriture à double fond. J’ai voulu rompre avec cette duplicité de la bonne conscience. (…) Partie avec d’énormes handicaps, laissée pour compte après des décennies de paternalisme et de tutelle, l’Afrique a subi au lendemain de la chute du mur de Berlin les effets de guerres dévastatrices, de l’effondrement de l’Etat et du naufrage des rêves qui la propulsaient vers l’avant par l’éducation ou l’essor matériel. Malgré les efforts consentis par leurs parents, seuls 27% des écoliers vont au bout du cycle élémentaire. Ce traumatisme fait de la jeune génération – plus de la moitié des Africains ont moins de 15 ans – une génération de desperados. Le présent, pour eux, n’a pas d’avenir. (…) Quand j’écris l’Afrique meurt, je pense: des Africains meurent. Voyez, sur le front du sida, le Sud-Africain Thabo Mbeki: voilà un jeune président très bien formé, respectable, mais enkysté dans l’idée d’une renaissance africaine nécessairement précédée d’une épreuve analogue à la grande peste du XIVe siècle en Europe. Il croit à l’existence d’un «sida africain» qui frapperait en particulier l’homme noir. Cette vision a coûté la vie à des dizaines, sinon des centaines, de milliers de malades, privés de traitements appropriés. (…) Un de mes souvenirs les plus troublants d’étudiant étranger débarquant à Paris, c’est qu’à l’université mes condisciples noirs étaient notés de façon très indulgente. Le corps professoral estimait que ces enfants de notables formaient un précieux réseau d’influence. Ce type d’attitude, mélange de bienveillance et de calcul, constitue à mes yeux la pire forme du racisme. Si nous ne sortons pas de cette prison cutanée, comment ceux qui furent victimes de conduites racistes en sortiraient-ils? L’opinion réagit de façon anormale. Au cours des cinq années écoulées, la crise du Congo-Kinshasa a coûté la vie à plus de 3 millions de personnes. Où sont les intellectuels européens? Où sont les reportages? Pourquoi ce silence? Parce qu’on digère mieux les morts africains que les autres. Un seul émissaire étranger de haut niveau a assisté en 1995 aux cérémonies du premier anniversaire du génocide rwandais: la vice-Premier ministre ougandaise. L’ambassadeur de France avait pris congé. Peut-on imaginer cela en d’autres temps et sous d’autres cieux? Il paraît normal de mourir en masse en Afrique, puisque tout y est « primitif et sauvage ». Ce continent n’a pourtant pas le monopole de la cruauté. (…) L’Occident n’a jamais abandonné sa quête de l’homme fort. Qui est au roi nègre ce que la « bonne gouvernance » est à la corruption: une litote. Les Américains ont cherché des leaders providentiels endurcis par le maquis. Meles Zenawi en Ethiopie, Yoweri Museveni en Ouganda. Modèles voués à l’échec, puisque rien n’a été entrepris au niveau des institutions. A la clef, des individus isolés, en lévitation au-dessus de leur société. Tout autant que les dinosaures Omar Bongo (Gabon) ou Gnassingbé Eyadéma (Togo), mais plus féroces dans la répression. (…) La politique africaine de la France a été infiniment paternaliste. Pourquoi ses élites récusent-elles le constat de l’effondrement de l’Etat en Afrique? A gauche: parce qu’il conduirait à l’apologie d’une tutelle. A droite: parce qu’il discrédite quarante ans de coopération. Comment justifier quatre décennies d’assistance militaire au spectacle du naufrage de l’armée ivoirienne? (…) [L’Afrique] est riche de son sous-sol et, en ce sens, bénie des dieux. L’Afrique est riche, mais les Africains sont pauvres. Sortons de ce discours qui veut que les fléaux naturels orchestrent la fatalité. Les carences en termes d’organisation, les blocages sociaux, les échecs de l’instruction, la faiblesse des rendements: tout cela fait l’essentiel du malheur du continent. Si l’on remplaçait les 15 millions d’Ivoiriens par autant de Belges ou d’Irlandais, nul doute que la Côte d’Ivoire « tournerait ». (…) Tout passe d’abord par la vérité. Il faut un amour sans pitié pour l’Afrique. En France ou aux Etats-Unis, les Africains insérés dans un tissu social différent incarnent des figures de réussite. Alors que leur société d’origine opprime l’individu au nom d’un carcan collectif dévoyé, présenté comme authentiquement africain. L’exigence d’honnêteté ne peut souffrir d’exception culturelle. (…) Face à l’ethnie, l’Occident est partagé entre le fétichisme et la diabolisation. Tous les maux du continent seraient dus à son caractère tribal. A mes yeux, l’ethnie est le mensonge de l’Afrique, au même titre que la nation est celui de l’Europe. Comme les récits qui fondent notre idée nationale sont apocryphes, ceux qui définissent l’ethnie relèvent de l’imaginaire. Que dire de ces fadaises sur « le réveil des vieux démons »? A rebours, le tribalisme est l’expression la plus moderne qui soit de l’Afrique. Reste que, même fausse, une idée massivement admise devient une réalité. On meurt encore sur des barrages pour appartenir à la mauvaise tribu. (…) En Afrique noire, ce prosélytisme ([des sectes évangéliques] est bien plus puissant que son alter ego islamique. Voilà la preuve que l’homme africain déconcerté cherche une autre identité. Quand on entre en religion, on révolutionne sa vie. La nouvelle foi permet de s’affranchir de la règle communautaire initiale, au profit d’une promesse d’avenir meilleur. Et au risque du charlatanisme. (…) Les Ivoiriens s’entretuent, mais accusent la terre entière: la France bien sûr, et parfois leurs voisins. Jamais ils ne portent de regard critique sur eux-mêmes, le concept d’ivoirité, l’exploitation des immigrés sahéliens dans les plantations, le paternalisme autoritaire du défunt Félix Houphouët-Boigny. C’est ce mythe de l’éternelle victime qui a tué Jean Hélène. Un policier croit être dans le sens de l’Histoire en l’abattant. Pour transférer ainsi toute la haine de soi sur l’autre, pour abdiquer toute maîtrise de son destin, il faut être parvenu à un haut degré d’aliénation. Stephen Smith
Unfortunately, the Europeans’ devastating urge to do good can no longer be countered with reason. (…) The countries that have collected the most development aid are also the ones that are in the worst shape. (…) Huge bureaucracies are financed (with the aid money), corruption and complacency are promoted, Africans are taught to be beggars and not to be independent. In addition, development aid weakens the local markets everywhere and dampens the spirit of entrepreneurship that we so desperately need. As absurd as it may sound: Development aid is one of the reasons for Africa’s problems. If the West were to cancel these payments, normal Africans wouldn’t even notice. Only the functionaries would be hard hit. Which is why they maintain that the world would stop turning without this development aid. (…tons of corn are shipped to Africa … [corn that predominantly comes from highly-subsidized European and American farmers] … and at some point, this corn ends up in the harbor of Mombasa. A portion of the corn often goes directly into the hands of unsrupulous politicians who then pass it on to their own tribe to boost their next election campaign. Another portion of the shipment ends up on the black market where the corn is dumped at extremely low prices. Local farmers may as well put down their hoes right away; no one can compete with the UN’s World Food Program. (…) Why do we get these mountains of clothes? No one is freezing here. Instead, our tailors lose their livlihoods. They’re in the same position as our farmers. No one in the low-wage world of Africa can be cost-efficient enough to keep pace with donated products. In 1997, 137,000 workers were employed in Nigeria’s textile industry. By 2003, the figure had dropped to 57,000. The results are the same in all other areas where overwhelming helpfulness and fragile African markets collide. (…) If one were to believe all the horrorifying reports, then all Kenyans should actually be dead by now. But now, tests are being carried out everywhere, and it turns out that the figures were vastly exaggerated. It’s not three million Kenyans that are infected. All of the sudden, it’s only about one million. Malaria is just as much of a problem, but people rarely talk about that. (…) AIDS is big business, maybe Africa’s biggest business. There’s nothing else that can generate as much aid money as shocking figures on AIDS. AIDS is a political disease here, and we should be very skeptical. (…) So you end up with some African biochemist driving an aid worker around, distributing European food, and forcing local farmers out of their jobs. That’s just crazy. James Shikwati
A l’heure où, malgré les beaux discours, nos nouveaux dirigeants semblent être vite retombés dans les ornières de la Françafrique, à savoir le soutien des vieux dictateurs, les belles paroles et très peu d’actes concrets …
Financement d’énormes bureaucraties et de la corruption, culture de l’excuse, destruction des marchés locaux par un déluge de dons, inflation des chiffres et des problèmes, remises et effacements de dettes qui récompensent des décennies de gabegie et de corruption généralisée …
Les innombrables dégâts de l’aide internationale en Afrique, y compris dans ses récentes versions à la Bono, sont depuis longtemps connus et pourtant, inertie et intérêts des fonctionnaires de ladite aide obligent, elle continue inexorablement.
D’où ce cri de l’économiste kenyan James Shikwati, interrogé il y a deux ans par Der Spiegel: Pour l’amour de Dieu, arrêtez l’aide!
SPIEGEL INTERVIEW WITH AFRICAN ECONOMICS EXPERT
« For God’s Sake, Please Stop the Aid! »
DER SPIEGEL
July 4, 2005
The Kenyan economics expert James Shikwati, 35, says that aid to Africa does more harm than good. The avid proponent of globalization spoke with SPIEGEL about the disastrous effects of Western development policy in Africa, corrupt rulers, and the tendency to overstate the AIDS problem.
SPIEGEL: Mr. Shikwati, the G8 summit at Gleneagles is about to beef up the development aid for Africa…
Shikwati: … for God’s sake, please just stop.
SPIEGEL: Stop? The industrialized nations of the West want to eliminate hunger and poverty.
Shikwati: Such intentions have been damaging our continent for the past 40 years. If the industrial nations really want to help the Africans, they should finally terminate this awful aid. The countries that have collected the most development aid are also the ones that are in the worst shape. Despite the billions that have poured in to Africa, the continent remains poor.
SPIEGEL: Do you have an explanation for this paradox?
Shikwati: Huge bureaucracies are financed (with the aid money), corruption and complacency are promoted, Africans are taught to be beggars and not to be independent. In addition, development aid weakens the local markets everywhere and dampens the spirit of entrepreneurship that we so desperately need. As absurd as it may sound: Development aid is one of the reasons for Africa’s problems. If the West were to cancel these payments, normal Africans wouldn’t even notice. Only the functionaries would be hard hit. Which is why they maintain that the world would stop turning without this development aid.
SPIEGEL: Even in a country like Kenya, people are starving to death each year. Someone has got to help them.
Shikwati: But it has to be the Kenyans themselves who help these people. When there’s a drought in a region of Kenya, our corrupt politicians reflexively cry out for more help. This call then reaches the United Nations World Food Program — which is a massive agency of apparatchiks who are in the absurd situation of, on the one hand, being dedicated to the fight against hunger while, on the other hand, being faced with unemployment were hunger actually eliminated. It’s only natural that they willingly accept the plea for more help. And it’s not uncommon that they demand a little more money than the respective African government originally requested. They then forward that request to their headquarters, and before long, several thousands tons of corn are shipped to Africa …
SPIEGEL: … corn that predominantly comes from highly-subsidized European and American farmers …
Shikwati: … and at some point, this corn ends up in the harbor of Mombasa. A portion of the corn often goes directly into the hands of unsrupulous politicians who then pass it on to their own tribe to boost their next election campaign. Another portion of the shipment ends up on the black market where the corn is dumped at extremely low prices. Local farmers may as well put down their hoes right away; no one can compete with the UN’s World Food Program. And because the farmers go under in the face of this pressure, Kenya would have no reserves to draw on if there actually were a famine next year. It’s a simple but fatal cycle.
SPIEGEL: If the World Food Program didn’t do anything, the people would starve.
Shikwati: I don’t think so. In such a case, the Kenyans, for a change, would be forced to initiate trade relations with Uganda or Tanzania, and buy their food there. This type of trade is vital for Africa. It would force us to improve our own infrastructure, while making national borders — drawn by the Europeans by the way — more permeable. It would also force us to establish laws favoring market economy.
SPIEGEL: Would Africa actually be able to solve these problems on its own?
Shikwati: Of course. Hunger should not be a problem in most of the countries south of the Sahara. In addition, there are vast natural resources: oil, gold, diamonds. Africa is always only portrayed as a continent of suffering, but most figures are vastly exaggerated. In the industrial nations, there’s a sense that Africa would go under without development aid. But believe me, Africa existed before you Europeans came along. And we didn’t do all that poorly either.
SPIEGEL: But AIDS didn’t exist at that time.
Shikwati: If one were to believe all the horrorifying reports, then all Kenyans should actually be dead by now. But now, tests are being carried out everywhere, and it turns out that the figures were vastly exaggerated. It’s not three million Kenyans that are infected. All of the sudden, it’s only about one million. Malaria is just as much of a problem, but people rarely talk about that.
SPIEGEL: And why’s that?
Shikwati: AIDS is big business, maybe Africa’s biggest business. There’s nothing else that can generate as much aid money as shocking figures on AIDS. AIDS is a political disease here, and we should be very skeptical.
SPIEGEL: The Americans and Europeans have frozen funds previously pledged to Kenya. The country is too corrupt, they say.
Shikwati: I am afraid, though, that the money will still be transfered before long. After all, it has to go somewhere. Unfortunately, the Europeans’ devastating urge to do good can no longer be countered with reason. It makes no sense whatsoever that directly after the new Kenyan government was elected — a leadership change that ended the dictatorship of Daniel arap Mois — the faucets were suddenly opened and streams of money poured into the country.
SPIEGEL: Such aid is usually earmarked for a specific objective, though.
Shikwati: That doesn’t change anything. Millions of dollars earmarked for the fight against AIDS are still stashed away in Kenyan bank accounts and have not been spent. Our politicians were overwhelmed with money, and they try to siphon off as much as possible. The late tyrant of the Central African Republic, Jean Bedel Bokassa, cynically summed it up by saying: « The French government pays for everything in our country. We ask the French for money. We get it, and then we waste it. »
SPIEGEL: In the West, there are many compassionate citizens wanting to help Africa. Each year, they donate money and pack their old clothes into collection bags …
Shikwati: … and they flood our markets with that stuff. We can buy these donated clothes cheaply at our so-called Mitumba markets. There are Germans who spend a few dollars to get used Bayern Munich or Werder Bremen jerseys, in other words, clothes that that some German kids sent to Africa for a good cause. After buying these jerseys, they auction them off at Ebay and send them back to Germany — for three times the price. That’s insanity …
SPIEGEL: … and hopefully an exception.
Shikwati: Why do we get these mountains of clothes? No one is freezing here. Instead, our tailors lose their livlihoods. They’re in the same position as our farmers. No one in the low-wage world of Africa can be cost-efficient enough to keep pace with donated products. In 1997, 137,000 workers were employed in Nigeria’s textile industry. By 2003, the figure had dropped to 57,000. The results are the same in all other areas where overwhelming helpfulness and fragile African markets collide.
SPIEGEL: Following World War II, Germany only managed to get back on its feet because the Americans poured money into the country through the Marshall Plan. Wouldn’t that qualify as successful development aid?
Shikwati: In Germany’s case, only the destroyed infrastructure had to be repaired. Despite the economic crisis of the Weimar Republic, Germany was a highly- industrialized country before the war. The damages created by the tsunami in Thailand can also be fixed with a little money and some reconstruction aid. Africa, however, must take the first steps into modernity on its own. There must be a change in mentality. We have to stop perceiving ourselves as beggars. These days, Africans only perceive themselves as victims. On the other hand, no one can really picture an African as a businessman. In order to change the current situation, it would be helpful if the aid organizations were to pull out.
SPIEGEL: If they did that, many jobs would be immediately lost …
Shikwati: … jobs that were created artificially in the first place and that distort reality. Jobs with foreign aid organizations are, of course, quite popular, and they can be very selective in choosing the best people. When an aid organization needs a driver, dozens apply for the job. And because it’s unacceptable that the aid worker’s chauffeur only speaks his own tribal language, an applicant is needed who also speaks English fluently — and, ideally, one who is also well mannered. So you end up with some African biochemist driving an aid worker around, distributing European food, and forcing local farmers out of their jobs. That’s just crazy!
SPIEGEL: The German government takes pride in precisely monitoring the recipients of its funds.
Shikwati: And what’s the result? A disaster. The German government threw money right at Rwanda’s president Paul Kagame. This is a man who has the deaths of a million people on his conscience — people that his army killed in the neighboring country of Congo.
SPIEGEL: What are the Germans supposed to do?
Shikwati: If they really want to fight poverty, they should completely halt development aid and give Africa the opportunity to ensure its own survival. Currently, Africa is like a child that immediately cries for its babysitter when something goes wrong. Africa should stand on its own two feet.
Interview conducted by Thilo Thielke
Translated from the German by Patrick Kessler
Voir aussi un passage de l’économiste de Lyon III Denis-Clair Lambert sur les effets pervers de l’aide extérieure à l’Afrique (Mondes francophones) :
Extraits :
L’Afrique a reçu pendant 45 ans plus de mille milliards de dollars, pour quel résultat!
Le transfert de ressources des contribuables occidentaux est en fait beaucoup plus important, car dans le même temps les gouvernements locaux empruntent massivement, à faible taux d’intérêt, aux organisations internationales et sur les marchés financiers. Comme les pays prêteurs ont coutume d’annuler périodiquement la dette des pays les plus pauvres, ces derniers empruntent à nouveau. La partie de l’assistance sans remboursement, qualifiée d’aide publique au développement, a très rarement servi au développement de ces pays. Ce pactole nourrit 40 à 60 % des dépenses budgétaires des pays bénéficiaires et souvent la moitié du revenu national. La plus grande partie de ces fonds est destinée au soutien budgétaire, ce qui est une incitation à pérenniser ou accroître le déficit des comptes publics.
Il y a tant de donateurs : en moyenne 30 dans les nations d’Afrique et un nombre équivalent d’organisations non gouvernementales, que le programme des Nations Unies finit par reconnaître une véritable gabegie (7). En Tanzanie l’administration est supposée contrôler 650 projets, qui bien souvent ont le même objet, et pour lesquels il faut rédiger des milliers de rapports et envoyer des centaines de missions. La coordination, l’évaluation, le suivi deviennent des missions impossibles tant pour le pays donateur que pour ce pays récepteur. On ne sait pas combien ces pays reçoivent, chaque donataire expédie des dizaines de missions dans 30 ou 40 pays et ces experts payés au « per diem » finissent par coûter très cher, mais ils remplissent les avions et les hôtels ! L’Union européenne ne fait pas mieux, elle remplit les avions : les chefs de projet changent tous les six mois, comme leurs interlocuteurs, et l’on reprend la procédure à 0. À quoi sert cette assistance ? D’abord à payer les fonctionnaires et la solde des soldats, à satisfaire leur demande d’équipements militaires, puis à honorer les dépenses somptuaires des dirigeants.
Quel est le pays africain qui a reçu l’assistance internationale la plus massive depuis 1960 ? L’Éthiopie, suivie par le Soudan, ont reçu de l’Amérique et de l’URSS, de l’Europe et de la Banque mondiale et du Fonds Monétaire International, puis des ONG une assistance massive et stratégique, comme l’Afghanistan en Asie. Ces deux pays étaient cependant dirigés par des dictateurs sanguinaires et farouchement anti-occidentaux. Aujourd’hui le premier bénéficiaire est le Congo-Zaïre, suivi par la Tanzanie et toujours l’Éthiopie.
au sud du Sahel saharien la moitié des États sont confrontés à des guerres intestines, l’autre moitié étant riveraine de ces pays sert de refuge aux civils et aux mouvements insurrectionnels
1. L’ASSISTANCE ET LA CORRUPTION
La corruption ne date pas d’aujourd’hui en Afrique, elle était très répandue dans l’Égypte pharaonique, l’empire romain et l’empire ottoman. L’assistance étrangère est en revanche un fléau récent. L’assistance structurelle déversée sur le continent africain a été le levain d’une corruption généralisée et d’une dépendance aussi complète que celle du statut colonial. Quand l’armée et les fonctionnaires ne peuvent être payés que sur l’argent de l’aide, quand tout investissement en dépend, il a peu de différences avec les transferts de la métropole à ses colonies. Tout comme la Martinique ou la Réunion, le Mozambique ou le Mali ne pourraient pas régler plus de 10 % de leurs importations par leurs recettes d’exportation. En fait, l’assistance est vraisemblablement la pire des catastrophes de la région, car elle rend possibles l’explosion démographique, les règlements de comptes interethniques, le financement de la guerre, la corruption et l’indifférence aux problèmes sociaux, notamment la précarité sanitaire.
Il faut avoir le courage de regarder en face le bilan de l’aide aux pays africains. Tibor Mende l’avait dénoncé il y a quarante ans : l’aide c’est comme un artichaut, que les intermédiaires épluchent feuille par feuille pour ne laisser qu’un reliquat minuscule à ceux qui en ont besoin. Les détournements de fonds ont commencé dès 1960 dans les pays donataires où une énorme bureaucratie et les conseillers du Prince ont prélevé leurs commissions, pour confier à leurs protégés africains la gestion et distribution de l’aide. Ces « indélicatesses » caractéristiques des caisses de coopération et de la politique africaine de la France ont progressivement contaminé les institutions similaires de Bruxelles et de Washington.
L’aide a été en Afrique la pépinière de la corruption qui ronge cette région. C’était inéluctable du fait que les nouveaux dirigeants des États indépendants, civils et plus souvent militaires, demandaient aux anciennes métropoles et aux organisations internationales de les soutenir, notamment par des ventes d’armement et par une assistance financière durable. Et tous les occidentaux s’y sont prêtés, surtout dans les années 1960/1990 quand nombre de régimes révolutionnaires se tournaient vers l’URSS et Cuba.
L’aide structurelle n’est pas un vecteur de développement économique.
Lord Peter Bauer (6), il y a un quart de siècle, avait proposé l’interprétation suivante : « L’Occident n’a pas provoqué les famines du tiers monde, car elles se sont produites dans des régions qui n’avaient pratiquement pas de commerce extérieur… Si l’on tentait de secourir en permanence la population à coup de dons gouvernementaux de l’Occident, tout effort d’y développer une agriculture viable se trouverait inhibé… L’Occident a réellement contribué à la pauvreté du tiers monde et cela de deux façons. D’abord, le comportement de l’Occident a beaucoup fait pour politiser le tiers monde. À la fin de la domination coloniale britannique, les interventions gouvernementales limitées furent abandonnées pour des contrôles officiels étroits sur la vie économique et les nouveaux États indépendants se virent présenter un cadre tout préparé pour des économies contrôlées par les gouvernements, voire pour instaurer un système totalitaire. L’aide officielle occidentale a également servi à politiser la vie dans le tiers monde. Deuxièmement, les contacts avec l’Occident ont contribué au déclin très prononcé de la mortalité, qui est à la base du rapide accroissement de la population et a permis à bien plus de pauvres de survivre ».
L’aide publique au développement atteignait 80 milliards de dollars en 2004 ; l’Afrique en recevait un tiers : 25 MM$. Il est trop facile de dire que c’est trop peu (0.25 % de nos richesses) et qu’il faudrait transférer deux fois plus. Ces ressources nourriraient davantage de corruption et non le développement économique. Périodiquement, on demande de doubler le montant de cette aide, les organisations internationales en font un objectif pour le millénaire et les militants revendiquent pour l’Afrique un nouveau « Plan Marshall ». Mais réfléchissons, l’Afrique a reçu pendant 45 ans plus de mille milliards de dollars, pour quel résultat !
Le transfert de ressources des contribuables occidentaux est en fait beaucoup plus important, car dans le même temps les gouvernements locaux empruntent massivement, à faible taux d’intérêt, aux organisations internationales et sur les marchés financiers. Comme les pays prêteurs ont coutume d’annuler périodiquement la dette des pays les plus pauvres, ces derniers empruntent à nouveau. La partie de l’assistance sans remboursement, qualifiée d’aide publique au développement, a très rarement servi au développement de ces pays. Ce pactole nourrit 40 à 60 % des dépenses budgétaires des pays bénéficiaires et souvent la moitié du revenu national. La plus grande partie de ces fonds est destinée au soutien budgétaire, ce qui est une incitation à pérenniser ou accroître le déficit des comptes publics.
Il y a tant de donateurs : en moyenne 30 dans les nations d’Afrique et un nombre équivalent d’organisations non gouvernementales, que le programme des Nations Unies finit par reconnaître une véritable gabegie (7). En Tanzanie l’administration est supposée contrôler 650 projets, qui bien souvent ont le même objet, et pour lesquels il faut rédiger des milliers de rapports et envoyer des centaines de missions. La coordination, l’évaluation, le suivi deviennent des missions impossibles tant pour le pays donateur que pour ce pays récepteur. On ne sait pas combien ces pays reçoivent, chaque donataire expédie des dizaines de missions dans 30 ou 40 pays et ces experts payés au « per diem » finissent par coûter très cher, mais ils remplissent les avions et les hôtels ! L’Union européenne ne fait pas mieux, elle remplit les avions : les chefs de projet changent tous les six mois, comme leurs interlocuteurs, et l’on reprend la procédure à 0. À quoi sert cette assistance ? D’abord à payer les fonctionnaires et la solde des soldats, à satisfaire leur demande d’équipements militaires, puis à honorer les dépenses somptuaires des dirigeants. Or l’aide, le plus souvent bilatérale, est depuis longtemps liée aux exportations occidentales : denrées alimentaires subventionnées par l’Europe et produits manufacturés, souvent trop coûteux pour un pays pauvre. Quant aux projets de développement et aux aides structurelles aux réformes, ils restent dans les tiroirs à l’état de rapports.
Quel est le pays africain qui a reçu l’assistance internationale la plus massive depuis 1960 ? L’Éthiopie, suivie par le Soudan, ont reçu de l’Amérique et de l’URSS, de l’Europe et de la Banque mondiale et du Fonds Monétaire International, puis des ONG une assistance massive et stratégique, comme l’Afghanistan en Asie. Ces deux pays étaient cependant dirigés par des dictateurs sanguinaires et farouchement anti-occidentaux. Aujourd’hui le premier bénéficiaire est le Congo-Zaïre, suivi par la Tanzanie et toujours l’Éthiopie. Sont-ils plus démocratiques ? On pense certes aux opérations d’urgence et de secours face à la famine, aux massacres ethniques et à la compassion des associations humanitaires, ce n’est pas l’essentiel, il s’agit surtout d’aide liée au déversement des surplus agricoles occidentaux, des biens d’équipement et de confort et aux ventes d’armements. L’assistance internationale a pour principale conséquence de transformer l’Afrique en une immense caserne, où la principale activité consiste à détruire et tuer… Dans les régimes militaires, l’aide alimentaire a été souvent détournée par l’armée et les équipes de secours des « french doctors » ont été régulièrement expulsées… Aucun de ces pays n’a présenté l’amorce d’un développement économique et d’une modernisation. Pourquoi ne pas aider les pays qui se redressent, font des réformes efficaces et luttent contre la corruption, au lieu de choisir les échecs les plus patents ? C’est un vieux dilemme de l’aide au tiers-monde, les pays riches n’ont pas le courage de choisir les bons élèves, ils prennent les plus mauvais !
On remarque que l’Afrique orientale anglophone, du nord au sud, a reçu l’aide la plus massive, il n’est pas inutile de préciser que les ventes d’armement y sont particulièrement importantes et que la contrebande des armes y est très intense. Ces pays ne sont pas nécessairement plus corrompus qu’en Afrique de l’Ouest, mais les circuits officiels et clandestins nourrissent un volume croissant de transactions. La corruption perçue par les milieux d’affaires est particulièrement forte au Soudan, en Éthiopie, et en Angola, elle n’en est pas moins généralisée dans les pays exploitant la rente du pétrole ou des diamants et même dans des pays tels que l’Afrique du Sud, le Maroc, l’Algérie, le Nigeria ou l’Égypte.
L’Afrique est une région pauvre et corrompue. Sa pauvreté est attestée par la faiblesse des revenus moyens plus particulièrement dans les zones rurales et les bidonvilles. Son degré de corruption doit être confronté à celui de l’Asie du Sud et de l’Amérique du Sud, où la corruption était beaucoup plus étendue il y a une génération. Les guerres interafricaines, la succession des coups d’État, le rôle prédominant de l’armée et les effets pervers de l’aide étrangère ont joué un rôle déterminant. Il suffit de rappeler qu’au sud du Sahel saharien la moitié des États sont confrontés à des guerres intestines, l’autre moitié étant riveraine de ces pays sert de refuge aux civils et aux mouvements insurrectionnels ; leur militarisation est inéluctable. Il faut alors une très solide tradition démocratique, comme jadis le Costa-Rica aux frontières du Nicaragua, pour préserver l’État de Droit.
Voir de plus:
« Il faut aimer l’Afrique sans pitié »
propos recueillis par Vincent Hugeux
L’Express
27/11/2003
Dans un essai implacable, Stephen Smith dissèque les maux du continent… Lire les premières pages
«Un bilan, pas un pamphlet.» Voilà comment, quarante ans après le cri d’alarme de René Dumont, Stephen Smith, journaliste au Monde, définit son essai décapant, Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt (Calmann-Lévy). De père américain et de mère allemande, ce vétéran du continent démontre combien la contrition de l’Occident, aussi vaine que la condescendance racialiste, fait écho à la propension des élites africaines à imputer à la tutelle coloniale tous les maux de leur terre.
Qu’est-ce que la «négrologie»?
Deux choses. D’une part, la négritude, en clair la réaction d’une avant-garde d’étudiants africains établis dans les années 1930 en Occident aux préjugés dont ils étaient la cible. Une réaction aujourd’hui convertie en riposte de masse renvoyant à l’expéditeur un racisme qui colle à la peau pour s’attribuer des valeurs immuables, irréductibles à l’universel. C’est la crispation identitaire d’Africains qui se sentent relégués à la marge de la modernité. La négrologie, c’est d’autre part une série de mythes dérivés de faits historiques avérés – la traite esclavagiste et le colonialisme – selon lesquels tous les malheurs du continent plongent leurs racines dans ces tragédies: ainsi, les Africains seraient victimes, et jamais acteurs, de leur destin.
Redoutez-vous l’annexion de vos thèses par les égarés du racialisme?
Cette crainte existe. René Dumont lui-même l’a connue, qui confessait les tremblements de sa plume à l’heure d’écrire L’Afrique noire est mal partie. La couverture de l’Afrique au jour le jour s’en tient à un lexique recevable par le grand public, qui dépolitise et, de fait, travestit les réalités. C’est une écriture à double fond. J’ai voulu rompre avec cette duplicité de la bonne conscience.
En quoi le continent se «suicide» -t-il?
Partie avec d’énormes handicaps, laissée pour compte après des décennies de paternalisme et de tutelle, l’Afrique a subi au lendemain de la chute du mur de Berlin les effets de guerres dévastatrices, de l’effondrement de l’Etat et du naufrage des rêves qui la propulsaient vers l’avant par l’éducation ou l’essor matériel. Malgré les efforts consentis par leurs parents, seuls 27% des écoliers vont au bout du cycle élémentaire. Ce traumatisme fait de la jeune génération – plus de la moitié des Africains ont moins de 15 ans – une génération de desperados. Le présent, pour eux, n’a pas d’avenir.
L’avenir en a-t-il un?
Bien sûr, aux yeux de l’historien, l’Afrique est éternelle. Lui sait qu’elle comptera dans quarante ans 2,5 fois plus d’habitants que l’Europe; qu’à terme le continent s’en sortira, malgré le sida et les conflits armés; que de ce magma émergeront des Etats forts. Mais, moi, je vois des visages, des individus que je connais: tous vont moins bien qu’il y a dix ou quinze ans. Quand j’écris l’Afrique meurt, je pense: des Africains meurent. Voyez, sur le front du sida, le Sud-Africain Thabo Mbeki: voilà un jeune président très bien formé, respectable, mais enkysté dans l’idée d’une renaissance africaine nécessairement précédée d’une épreuve analogue à la grande peste du XIVe siècle en Europe. Il croit à l’existence d’un «sida africain» qui frapperait en particulier l’homme noir. Cette vision a coûté la vie à des dizaines, sinon des centaines, de milliers de malades, privés de traitements appropriés.
D’où vient le dogme de l’ «afro-optimisme»?
Un de mes souvenirs les plus troublants d’étudiant étranger débarquant à Paris, c’est qu’à l’université mes condisciples noirs étaient notés de façon très indulgente. Le corps professoral estimait que ces enfants de notables formaient un précieux réseau d’influence. Ce type d’attitude, mélange de bienveillance et de calcul, constitue à mes yeux la pire forme du racisme. Si nous ne sortons pas de cette prison cutanée, comment ceux qui furent victimes de conduites racistes en sortiraient-ils? L’opinion réagit de façon anormale. Au cours des cinq années écoulées, la crise du Congo-Kinshasa a coûté la vie à plus de 3 millions de personnes. Où sont les intellectuels européens? Où sont les reportages? Pourquoi ce silence? Parce qu’on digère mieux les morts africains que les autres. Un seul émissaire étranger de haut niveau a assisté en 1995 aux cérémonies du premier anniversaire du génocide rwandais: la vice-Premier ministre ougandaise. L’ambassadeur de France avait pris congé. Peut-on imaginer cela en d’autres temps et sous d’autres cieux? Il paraît normal de mourir en masse en Afrique, puisque tout y est «primitif et sauvage». Ce continent n’a pourtant pas le monopole de la cruauté.
Que sont devenus ces «nouveaux chefs d’Etat» tant vantés à Washington?
L’Occident n’a jamais abandonné sa quête de l’homme fort. Qui est au roi nègre ce que la «bonne gouvernance» est à la corruption: une litote. Les Américains ont cherché des leaders providentiels endurcis par le maquis. Meles Zenawi en Ethiopie, Yoweri Museveni en Ouganda. Modèles voués à l’échec, puisque rien n’a été entrepris au niveau des institutions. A la clef, des individus isolés, en lévitation au-dessus de leur société. Tout autant que les dinosaures Omar Bongo (Gabon) ou Gnassingbé Eyadéma (Togo), mais plus féroces dans la répression.
La France a-t-elle alimenté la dérive «négologique»?
La politique africaine de la France a été infiniment paternaliste. Pourquoi ses élites récusent-elles le constat de l’effondrement de l’Etat en Afrique? A gauche: parce qu’il conduirait à l’apologie d’une tutelle. A droite: parce qu’il discrédite quarante ans de coopération. Comment justifier quatre décennies d’assistance militaire au spectacle du naufrage de l’armée ivoirienne?
L’Afrique est-elle riche ou pauvre?
Elle est riche de son sous-sol et, en ce sens, bénie des dieux. L’Afrique est riche, mais les Africains sont pauvres. Sortons de ce discours qui veut que les fléaux naturels orchestrent la fatalité. Les carences en termes d’organisation, les blocages sociaux, les échecs de l’instruction, la faiblesse des rendements: tout cela fait l’essentiel du malheur du continent. Si l’on remplaçait les 15 millions d’Ivoiriens par autant de Belges ou d’Irlandais, nul doute que la Côte d’Ivoire «tournerait».
Le salut passe-t-il par l’éducation?
Tout passe d’abord par la vérité. Il faut un amour sans pitié pour l’Afrique. En France ou aux Etats-Unis, les Africains insérés dans un tissu social différent incarnent des figures de réussite. Alors que leur société d’origine opprime l’individu au nom d’un carcan collectif dévoyé, présenté comme authentiquement africain. L’exigence d’honnêteté ne peut souffrir d’exception culturelle.
L’ethnisme est-il la maladie infantile de l’Afrique?
Face à l’ethnie, l’Occident est partagé entre le fétichisme et la diabolisation. Tous les maux du continent seraient dus à son caractère tribal. A mes yeux, l’ethnie est le mensonge de l’Afrique, au même titre que la nation est celui de l’Europe. Comme les récits qui fondent notre idée nationale sont apocryphes, ceux qui définissent l’ethnie relèvent de l’imaginaire. Que dire de ces fadaises sur «le réveil des vieux démons»? A rebours, le tribalisme est l’expression la plus moderne qui soit de l’Afrique. Reste que, même fausse, une idée massivement admise devient une réalité. On meurt encore sur des barrages pour appartenir à la mauvaise tribu.
Comment expliquer l’essor des sectes évangéliques?
En Afrique noire, ce prosélytisme est bien plus puissant que son alter ego islamique. Voilà la preuve que l’homme africain déconcerté cherche une autre identité. Quand on entre en religion, on révolutionne sa vie. La nouvelle foi permet de s’affranchir de la règle communautaire initiale, au profit d’une promesse d’avenir meilleur. Et au risque du charlatanisme.
En quoi le meurtre à Abidjan du journaliste Jean Hélène est-il symptomatique?
Les Ivoiriens s’entretuent, mais accusent la terre entière: la France bien sûr, et parfois leurs voisins. Jamais ils ne portent de regard critique sur eux-mêmes, le concept d’ivoirité, l’exploitation des immigrés sahéliens dans les plantations, le paternalisme autoritaire du défunt Félix Houphouët-Boigny. C’est ce mythe de l’éternelle victime qui a tué Jean Hélène. Un policier croit être dans le sens de l’Histoire en l’abattant. Pour transférer ainsi toute la haine de soi sur l’autre, pour abdiquer toute maîtrise de son destin, il faut être parvenu à un haut degré d’aliénation.