Raisons d’Etat: Quand la France recrutait ses ministres… au KGB ! (Dirty secrets: France too !)

La France fut, durant les années de la guerre froide, un nid d’espions soviétiques. C’est ce qu’affirme un livre publié à Londres, Les Archives Mitrokhine, écrit par un universitaire britannique, Christopher Andrew, à partir des copies de documents réalisées par un archiviste du KGB passé à l’Ouest en 1992, Vassili Mitrokhine. «Durant une grande partie, et probablement la majeure partie, de la guerre froide, la « résidence de Paris » [nom donné à l’antenne du KGB dans la capitale française. NDLR] a traité plus d’agents – au moins une cinquantaine – qu’aucune autre station du KGB en Europe de l’Ouest», écrit l’auteur de ce livre événement d’un millier de pages, fondé sur les quelque 200 000 documents que Mitrokhine avait, pendant des années, recopiés à la main en secret et sorti dans ses chaussettes. Le contre-espionnage français a été informé par les services secrets britanniques des principaux éléments concernant la France depuis 1992, comme l’ont été les autres pays occidentaux à propos de leurs «espions» respectifs. Les révélations du transfuge ont permis à la DST de faire d’utiles recoupements et de nourrir des dossiers déjà ouverts. Mais aucun de ces éléments ne devrait donner lieu à des poursuites, faute de preuves absolues. (…) En France, la cinquantaine d’agents mentionnés par Mitrokhine sont disséminés au sein des services secrets français (Sdece, DST et Renseignements généraux), aux ministères des Affaires étrangères, de la Défense et de la Marine, ainsi que dans la presse et dans l’industrie. L’une des premières et des plus importantes recrues de la résidence est un employé du chiffre au Quai d’Orsay, identifié sous le nom de code de Jour. Il fut recruté en 1945 et resta actif jusque dans les années 80. Il fut décoré de l’Etoile rouge en 1957. «C’était probablement grâce à Jour que, durant la crise des missiles cubains, le KGB a pu donner au Kremlin des copies verbatim des communications diplomatiques entre le Quai d’Orsay et ses ambassades à Moscou et à Washington.» Deux autres agents du chiffre, alias Larionov et Sidorov, viendront compléter ce dispositif. Grâce à Jour, probablement, les nouveaux téléscripteurs installés à l’ambassade de France à Moscou, entre octobre 1976 et février 1977, furent «écoutés» pendant six ans. L’ambassade de France à Moscou était depuis longtemps une cible favorite du KGB, et le livre raconte comment dans les années 60 de charmantes Mata Hari soviétiques entreprirent de séduire l’ambassadeur, Maurice Dejean, et l’attaché de l’air, le colonel Louis Guibaud. Deux missions qui se sont terminées, pour l’un dans la tragédie – Guibaud s’est suicidé – pour l’autre dans le ridicule, quand Dejean, rappelé à Paris, fut accueilli par de Gaulle, qui lui lança: «Alors, Dejean, on couche?» Les archives de la résidence font par ailleurs état du recrutement de deux hommes politiques socialistes proches de François Mitterrand, qui viennent s’ajouter au cas déjà connu de Charles Hernu. Le premier, nom de code Gilbert, puis Giles, fut d’abord recruté par les Tchécoslovaques en 1955 sous le pseudonyme de Roter, tandis que le second, Drom, est approché par le KGB en 1959, recruté en 1961, et sera payé 1 500 francs par mois pendant douze ans. Les autres recrues sont essentiellement des agents d’influence. L’une d’elles est, selon l’ouvrage, un ancien résistant proche des milieux gaullistes et devenu homme d’affaires: François Saar-Demichel. Engagé sous le nom de code de NN, il est censé ouvrir au KGB les portes de l’Elysée (sa veuve, interrogée par l’AFP, qualifie ces accusations de «grotesques»). Le livre cite également André Ulmann, qui fera fonctionner grâce à des subsides du KGB une revue à la tonalité prosoviétique, La Tribune des nations. Thierry Wolton, dans son livre Le KGB en France, raconte qu’Ulmann écrivit notamment un article signé d’un prétendu membre des services secrets américains discréditant Victor Kravchenko, auteur d’un best-seller antisoviétique en 1949: J’ai choisi la liberté. Est également évoqué dans les archives de Mitrokhine Pierre-Charles Pathé, alias Pecherin puis Mason, qui fonde, avec des fonds du KGB, une agence d’informations, le Centre d’information scientifique, économique et politique. Il est arrêté et condamné en 1980 à cinq ans d’emprisonnement. Il sera libéré en 1981.  La presse française fut aussi la cible de la résidence. Le livre cite trois journalistes influents, sans préciser l’organe de presse pour lequel ils travaillaient. L’un est surnommé André, et aurait eu ses entrées auprès de Georges Pompidou. Le deuxième, Argus, aurait entretenu des contacts étroits avec Pierre Messmer. Le troisième répondait au surnom de Brok et aurait tenté une opération de désinformation tendant à rendre difficile le rapprochement de Valéry Giscard d’Estaing et de Jacques Chaban-Delmas au second tour de l’élection présidentielle de 1974. Le Monde et l’Agence France-Presse sont également mentionnés. Le journal du soir aurait été surnommé «Vestnik» (le messager), mais il semble que le KGB avait en son sein de simples «contacts» – «Deux journalistes importants et quelques collaborateurs occasionnels» – plutôt que de véritables recrues. L’AFP, pour sa part, aurait abrité six agents du KGB en son sein, et deux «contacts confidentiels». L’une de ces recrues, Lan, aurait cru longtemps travailler pour la compagnie italienne Olivetti, alors qu’il était en fait payé par le KGB 1 500 francs par mois. Quant à L’Express… Notre magazine a été cité à plusieurs reprises, dans des articles de la presse française consacrés aux Archives Mitrokhine et publiés avant la mise en vente du livre, comme ayant été lui aussi infiltré, en compagnie du Monde et de l’AFP, par le KGB. Peut-être, après tout, l’avons-nous été. Mais Les Archives Mitrokhine ne le disent pas. La seule entrée dans l’index nous concernant est une courte allusion à la publication, en mars 1980, de documents révélant que Georges Marchais avait continué à travailler en Allemagne jusqu’en 1944, et L’Express n’est mentionné nulle part dans le chapitre consacré aux affaires françaises. Cette référence à notre magazine par nos confrères reste donc pour nous un mystère. L’Express

Suite à notre petit rappel historique des « lourds secrets de la CIA »… française :

Retour sur le ministre de Mitterrand (et de la Défense en plus!) qui était agent du KGB et ne fut jamais découvert… avant sa mort!

En effet, ce n’est que quatre ans après sa mort que l’Express en fit sa une en 1996 et, jamais démenti, gagna même son procès contre ses héritiers six ans plus tard.

Charles Hernu, l’espion
Rémunéré par le KGB
Jérôme Dupuis et Jean-Marie Pontaut
L’Express
31/10/1996
L’ancien ministre de la Défense a été, au moins pendant dix ans, rémunéré par le KGB et ses satellites

Palais de l’Elysée, un jour de l’automne 1992. Le patron de la Direction de la surveillance du territoire (DST), le contre-espionnage français, a sollicité en urgence une entrevue avec le président François Mitterrand. Il serre contre lui une serviette contenant l’un des secrets les plus ahurissants de la Ve République.

La méfiance viscérale de François Mitterrand à l’égard des services spéciaux reprend le dessus

Peu de temps auparavant, dans la toute nouvelle atmosphère de coopération qui s’est établie après la chute du mur de Berlin, en 1989, l’un des plus redoutables services spéciaux des pays de l’Est lui a fait parvenir un dossier classé hautement confidentiel, dont L’Express peut aujourd’hui révéler le contenu. Cette liasse de documents ultrasecrets détaille la stupéfiante histoire de la manipulation et du financement d’un homme politique qui a occupé l’une des fonctions les plus sensibles de la République pendant le premier septennat mitterrandien: Charles Hernu, très voyant ministre de la Défense de 1981 à 1985, mais également l’un des plus fidèles compagnons de François Mitterrand.

Ce jour-là, dans le bureau du chef de l’Etat, le directeur de la DST, Jacques Fournet, fait part de cette incroyable découverte au président. Celui-ci sursaute. «Après Pelat, Hernu…», murmure-t-il, abattu par cette nouvelle révélation sur l’un de ses proches, décédé deux ans auparavant. Mais la méfiance viscérale de François Mitterrand à l’égard des services spéciaux reprend le dessus. Est-on vraiment sûr qu’il ne s’agit pas d’une manoeuvre d’intoxication? En réponse, le responsable du contre-espionnage lui livre quelques extraits des rapports venus de l’Est et, en particulier, le détail des sommes touchées par Charles Hernu. Il confie ensuite que les vérifications très poussées réalisées par les spécialistes de la DST confirment la véracité de ces documents. Encore sous le choc, le président de la République évoque quelques souvenirs de son incorrigible ami. Puis il conclut fermement: «Nous n’allons pas refaire l’Histoire. Considérez, monsieur le Directeur, qu’il s’agit d’un secret d’Etat.»

L’ordre est sans appel: ce dossier doit retourner dans un coffre pour ne plus jamais en sortir. Au sommet de l’Etat et du contre-espionnage, seuls une poignée d’initiés partageront ce secret et auront connaissance de la réaction de François Mitterrand. Il demeurera avec le nouveau pouvoir: Charles Pasqua et Edouard Balladur, puis leurs successeurs, informés, adapteront la même attitude que François Mitterrand.

Au terme d’une enquête de plusieurs mois, tant en France que dans les pays de l’Est, L’Express est en mesure de lever le voile sur cette affaire d’Etat: un futur ministre français de la Défense a été – pendant au moins dix ans – rémunéré par des agents de Moscou. C’est l’incroyable vérité que contenaient les documents venus du froid.

Le recrutement du 13 mars 1953
En 1953, Charles Hernu, 29 ans, jeune turc de la politique aux amitiés franc-maçonniques, vient de créer le Club des jacobins, un groupe d’agitateurs d’idées proches de la gauche radicale. Il incarne l’aile moderniste du radicalisme, qui souhaite porter Pierre Mendès France au pouvoir. C’est alors un personnage fantasque et séduisant, aimant la bonne chère et les jolies femmes. Il a aussi des difficultés à joindre les deux bouts, tant pour ses activités politiques que dans sa vie privée. Hernu est alors salarié du Centre national du commerce extérieur (CNCE). Cette personnalité remuante, intelligente et prometteuse attire donc, en raison de ces faiblesses, l’attention des services de l’Est.

C’est très exactement le 13 mars 1953 que le nom de Charles Hernu apparaît pour la première fois dans un rapport des services secrets bulgares, le KDS. Le jeune diplomate bulgare qu’il rencontre se présente sous le nom de Vinogradov. Il s’agirait en fait de Raïko Nikolov, officiellement troisième secrétaire de l’ambassade de Bulgarie à Paris depuis 1951, en réalité agent secret. Ce contact avec Charles Hernu s’inscrit dans la stratégie des services spéciaux de l’Est de l’époque. Ils cherchent, en effet, à recruter des Français, à des postes clefs, pouvant leur fournir des informations confidentielles, mais parient aussi sur de jeunes espoirs, susceptibles de jouer un rôle politique dans l’avenir. Les diplomates espions, qui fourmillent alors à Paris, repèrent et séduisent des responsables de la France de demain dans les domaines les plus divers. Avec Charles Hernu, Raïko Nikolov met dans le mille…

Après ce premier contact, il faut «ferrer le poisson». Pour cela, «Vinogradov» va demander à son «ami» Charles de lui rédiger de petites notes, en apparence anodines, sur la situation politique française. Hernu lui remettra ainsi régulièrement des synthèses – notamment sur le Club des jacobins. Il adressera aussi des portraits de Gaston Defferre, de François Mitterrand, etc.

Le piège ainsi se met en place: pour prix de ses «travaux», Charles Hernu reçoit mensuellement, entre 1954 et 1956, d’abord 25 000 anciens francs (ce qui ferait 2 750 francs aujourd’hui), puis, pour certaines notes plus détaillées, de 40 000 à 50 000 francs (de 4 400 à 5 500 francs actuels).

Dans les comptes rendus des services bulgares, Hernu est identifié sous le pseudonyme d’ «André». Un nom de code qui «officialise» son statut d’agent. L’engrenage est d’autant plus dangereux que les services bulgares, depuis les débuts de la guerre froide, sont le bras armé du KGB. En réalité, Raïko Nikolov sert d’agent recruteur pour le grand frère soviétique.

Voilà donc Charles Hernu adopté par l’ambassade soviétique à Paris

Charles Hernu confirme rapidement tous les espoirs placés en lui. Le 2 janvier 1956, sa carrière politique prend son envol: il est élu député du 6e secteur de la Seine (Aubervilliers, Saint-Denis, Montreuil, Vincennes), sous l’étiquette Front républicain. Selon Jean Guisnel, auteur d’une biographie de Charles Hernu (Fayard), les moyens mis en œuvre par le candidat étaient déjà considérables, «disproportionnés», même, au dire de ses amis jacobins. La plus grande partie de la campagne aurait été financée, d’après Hernu, par une providentielle et généreuse mécène avec qui il vivait à l’époque.
La réussite législative de Charles Hernu a, cependant, une conséquence immédiate: les notes que le nouveau député de la Seine fait parvenir à ses «amis» bulgares prennent de la valeur. A partir de son élection à l’Assemblée nationale, il reçoit «périodiquement» de 100 000 à 150 000 anciens francs (de 10 000 à 15 000 francs actuels). Mais, en novembre 1956, son agent traitant, Raïko Nikolov, est rappelé dans son pays. Soucieux de continuer à suivre la carrière de ce politicien prolixe, un «diplomate» soviétique prendra alors le relais des Bulgares. Ce conseiller de l’ambassade de l’URSS à Paris, identifié comme Vladimir Ivanovitch Erofeev, est une grande pointure de l’espionnage soviétique en France. Très actif, ce diplomate fréquentait notamment les milieux intellectuels parisiens. Certains ont même cru voir sa main derrière la fameuse affaire des fuites (qui défraya la chronique en 1954): les experts estiment qu’il aurait pu jouer un rôle dans l’ombre du directeur du Libération de l’époque, Emmanuel d’Astier de La Vigerie.

Voilà donc Charles Hernu adopté par l’ambassade soviétique à Paris. Il est vrai que, politiquement, il est alors plutôt partisan d’une alliance avec les communistes. Quelques mois auparavant, d’ailleurs, en mai 1956, il part avec une délégation du Conseil mondial de la paix, un mouvement cryptocommuniste, pour Moscou, afin de rencontrer Nikita Khrouchtchev. Ce voyage donnera lieu à une scène relatée par Jean Guisnel, qui montre, pour le moins, l’étonnant comportement de l’impétueux député: il disparaît mystérieusement un soir dans un taxi devant l’hôtel Rossia, à deux pas de la place Rouge, sous les yeux inquiets du chef de la délégation française, d’Astier de La Vigerie. Il ne réapparaîtra qu’à 4 heures du matin, cette seule excuse à la bouche: «A Moscou, les prostituées racolent en taxi…»

A Paris, sous la houlette des Soviétiques, répondant toujours au pseudonyme d’«André», Charles Hernu continue de percevoir des versements de 100 000 à 150 000 anciens francs. La stratégie des services de l’Est est en effet toujours la même: remettre des sommes qui permettent de «tenir» leurs interlocuteurs, créer un besoin, mais ne jamais donner trop, ce qui pourrait attirer l’attention.

300 000 francs pour «André»
Après le retour du général de Gaulle et la dissolution de l’Assemblée nationale, en 1958, Charles Hernu se présente aux législatives à Noisy-le-Sec. Les services de l’Est vont faire, à cette occasion, un gros investissement sur «André»: en novembre, ils lui remettent 3 millions d’anciens francs (soit l’équivalent de 300 000 francs aujourd’hui), pour aider au financement de sa campagne. Une somme considérable à l’époque. Le candidat Hernu bourre les boîtes aux lettres de ses électeurs de photos le représentant, avec le slogan «Votez Hernu, vous serez défendu!». Mais c’est un fiasco: balayé, comme François Mitterrand et Pierre Mendès France, par le raz de marée gaulliste, il recueille 5,3% des voix.

Un autre événement va distendre les liens entre «André» et son agent traitant soviétique. Dans la nuit du 26 au 27 juillet 1961, l’OAS dépose une bombe dans la cage d’escalier de son domicile, rue de Ponthieu, à deux pas des Champs-Elysées. Il échappe de peu à l’attentat. Mais, conséquence inattendue, il va bénéficier dès lors d’une protection policière et va donc demander aux Soviétiques de cesser tout contact. Difficile en effet de rencontrer un espion sous surveillance rapprochée!

La main passe à la Securitate
Mais les agents de l’Est ne lâchent pas si facilement prise. C’est ainsi que la route d’Hernu va recroiser, «par hasard», celle d’un autre service communiste, particulièrement efficace: la Securitate roumaine, dirigée, en France, depuis décembre 1958, par le redoutable Mihaïl Caraman. Tout d’abord conseiller pour les affaires économiques et financières, puis premier conseiller de l’ambassade de Roumanie à Paris, Caraman s’est rendu célèbre en «retournant» plusieurs fonctionnaires de l’Otan, comme l’ont raconté Pierre Accoce et Daniel Poujet dans Le Réseau Caraman (Fayard, 1972). Son exceptionnelle longévité en France – onze ans – lui a permis de croiser le Tout-Paris, avec d’autant plus de facilité qu’à l’époque Ceausescu apparaissait comme le plus progressiste des chefs d’Etat du bloc de l’Est. Mihaïl Caraman, charmeur et francophile, amateur d’art et maître espion, n’avait pas son pareil pour séduire ses «cibles» en rapprochant l’ «indépendance» roumaine à l’égard de Moscou des positions antiaméricaines du général de Gaulle.

L’un des agents de Caraman lie donc contact avec le très coopératif, bavard et impécunieux Hernu. Après en avoir averti les Bulgares et toujours sous le contrôle du KGB, omniprésent, les Roumains vont, eux aussi, investir sur Charles Hernu, qui hérite d’un nouveau pseudonyme: «Dinu». Le 14 décembre 1962, il fait l’objet d’une note complète de la Securitate, qui rappelle ses antécédents avec les services de l’Est et préconise de l’utiliser pour le renseignement politique. Là encore, les Roumains ont fait un bon choix: Charles Hernu vient de participer à la fondation du PSU et il est en train de se rapprocher de François Mitterrand. Il accepte à nouveau de rédiger des synthèses politiques sur la situation française, moyennant finances. Le 19 février 1963, il rencontre même l’officier traitant de la Securitate à Paris, qui en rendra compte à Bucarest dans une note datée du 8 mars.

La production de Charles Hernu est cependant très inégale. L’un de ses rapports s’attirera d’ailleurs cette mention sévère de Mihaïl Caraman, dans un message à la centrale: «Information politique sans intérêt»… D’autres collaborations, en revanche, comme le dossier consacré au PSU (nom de code: «Monaco»), paraissent passionner Bucarest. Mais aussi Moscou. A tel point que, cette même année 1963, le KGB récupère à son profit l’agent «André-Dinu». Le tout-puissant KGB décide dorénavant de se passer des intermédiaires bulgare et roumain: à partir du 29 mars 1963, Charles Hernu est directement traité par la centrale soviétique. Dès lors, les pays satellites ne sauront plus rien de ce qui se passera. Les relations de Charles Hernu avec les Russes ont-elles été interrompues? Ont-elles continué? Si oui, jusqu’à quand? Avec quels résultats? Le fameux dossier remis à la France en 1992 ne le dit pas.

La tentative roumaine de 1982
En tout cas, l’«investissement» soviétique sur Charles Hernu, dans les années 60, qu’il ait continué ou non, a été couronné de succès au-delà de tout ce que Moscou pouvait imaginer. Tout au long des années 70, Hernu est le spécialiste de la chose militaire au sein du Parti socialiste, principal parti d’alternance. Il crée en particulier, en avril 1974, le Coran (Convention des officiers de réserve pour l’armée nouvelle), qui fusionnera bientôt avec la commission de la défense du PS. C’est lui qui définira la politique du parti pour les questions militaires et nucléaires.

Ce qui ne l’empêche pas, surtout après avoir quitté son emploi au Centre national du commerce extérieur, de tirer le diable par la queue. Toujours en quête d’argent, selon ses proches, il sait pourtant se montrer généreux à certaines occasions. En 1971, il frôle une mise en cause judiciaire en raison de ses liens étroits avec Claude Lipsky, escroc de haut vol et principal protagoniste du scandale de la Garantie foncière. Mais, en mars 1977, il trouve enfin un fief électoral: il est élu maire de Villeurbanne, dont il deviendra député l’année suivante.

Arrive 1981: l’apothéose. Ce vieux grognard du nouveau président de la République devient, tout naturellement, ministre de la Défense. Certains de ses anciens traitants roumains et bulgares assistent avec stupéfaction à la formidable promotion de leur ex-ami «André-Dinu». Charles Hernu, à son nouveau poste, règne sur la politique nucléaire, les services secrets et la défense stratégique de la France. Les services roumains, qui ont transformé leur pays en un terrible Etat policier, comprennent tout le parti qu’ils peuvent tirer d’une telle promotion. Un bilan de l’activité de l’«agent» Hernu est dressé à l’attention de Nicolae Ceausescu le 1er septembre 1982: il rappelle le rôle prépondérant de Charles Hernu dans la composition du gouvernement de Pierre Mauroy et précise que les services spéciaux français auraient lancé une campagne contre la Roumanie. Ne sachant pas ce que le KGB a fait après 1963 avec Charles Hernu, la Securitate songe alors, à la suite de cette note, à renouer contact avec le nouveau ministre français de la Défense. L’agent traitant direct de Charles Hernu dans les années 60 étant décédé, les Roumains envisagent de tenter une approche à partir de Genève. L’opération, jugée trop hasardeuse, est finalement abandonnée.

Mais les éléments précis, et notamment financiers, contenus dans les archives toujours méticuleusement tenues par les pays de l’Est constituaient une terrible épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête du nouveau responsable de la Défense. D’autant que, généralement, les officiers des pays communistes avaient coutume de demander un reçu à leur «source» lorsqu’ils lui versaient de l’argent. De plus, chaque contact donnait lieu à un compte rendu transmis à Bucarest, à Sofia ou à Moscou. Et les nombreux «travaux pratiques» et analyses de Charles Hernu étaient soigneusement archivés à l’Est. La divulgation publique de ces éléments – même en 1992, lorsque François Mitterrand en prit connaissance – sur l’homme qui, de 1981 à 1985 (jusqu’à sa démission après l’affaire Greenpeace), fut responsable de la défense nationale française aurait déclenché une crise internationale. A ce poste, Charles Hernu a eu en effet à gérer, notamment, la crise des missiles SS 20 avec l’URSS…

Aujourd’hui encore, la question reste donc ouverte: les Russes ont-ils fait jouer cette arme secrète contre Charles Hernu après 1981? La réponse se trouve enfouie dans les archives les plus secrètes du KGB, à Moscou. Alors que nombre de dossiers de l’espionnage soviétique sont apparus depuis la chute du mur de Berlin, le «dossier moscovite de Charles Hernu» demeure invisible. Les années qui ont précédé la prise en charge exclusive de l’agent Charles Hernu par le KGB le rendent évidemment capital.

Comment Hernu est devenu agent du KGB
par Jérôme Dupuis, Jean-Marie Pontaut, Alla Chevelkina à Moscou, Philippe Coste à New York
L’Express
Le 16/01/1997

Avant de travailler pour les Roumains, il avait été recruté par les Bulgares pour le compte des Soviétiques

Début 1992: deux hauts responsables du contre-espionnage français se rendent à Bucarest. Deux ans après la chute des Ceausescu, ils viennent rendre visite au nouveau patron des services secrets roumains, le Service de renseignement extérieur (SRE). C’est l’heure des rapprochements entre les anciens ennemis de la guerre froide. L’Ouest a décidé d’aider les nouveaux régimes à se mettre en place: en marge, on s’échange avec un brin d’émotion des renseignements et des dossiers qui dormaient jusque-là au plus profond des archives et des coffres-forts.
Pour les services de l’Est, ce personnage haut en couleur pouvait être appelé à jouer un rôle politique important

La Roumanie est une terre d’autant plus intéressante à défricher que les services secrets de ce pays latin ont toujours été en pointe en France. L’homme que vont rencontrer les deux responsables du ministère de l’Intérieur, Mihaïl Caraman, responsable du SRE depuis la mort de Ceausescu, connaît d’ailleurs parfaitement notre pays. Il y a travaillé de 1958 à 1969 comme maître espion, collectionnant les renseignements ultraconfidentiels sur l’Otan, ce qui lui a valu, suprême distinction, les félicitations du KGB. Mais, après le suicide d’un colonel français pris dans les filets de son réseau, il fut fermement prié de quitter la France à l’été de 1969. S’ensuivit pour lui une longue période d’exil intérieur. Proche de l’opposant Petre Roman, il a fait un retour remarqué, en 1990, après la chute de Ceausescu. La visite des deux envoyés spéciaux du contre-espionnage français se révèle donc très fructueuse.

Quelques mois plus tard, toujours 1992, Mihaïl Caraman rend la politesse à la DST. Il vient, à Paris, sous un passeport diplomatique, entamant une sorte de «tournée» qui le mènera jusqu’à Londres. Choyé par les services français, qui lui font découvrir des librairies spécialisées en art oriental – sa passion de toujours – Caraman récolte quelques informations de grande importance détenues par les Français sur la Roumanie. Lui non plus n’est pas venu les mains vides: il a dans ses bagages un dossier ultraconfidentiel qui n’avait jamais quitté les armoires blindées du bloc de l’Est depuis trente ans. Un «cadeau» du chef de l’espionnage roumain à ses anciens ennemis pour enterrer symboliquement la guerre froide. Un échange entre services qui, comme le veut la tradition, doit rester secret.

De quoi s’agit-il? Le premier examen par la DST – quasi immédiat – donne la mesure de la révélation. Long d’une cinquantaine de feuillets manuscrits ou dactylographiés, ce dossier comprend de nombreux documents datant de la période 1953-1963. Il se compose de deux parties: tout d’abord, trois notes, dont une de quatre pages, sur le financement du PSU (Parti socialiste unifié); mais surtout cinq autres, parfois très détaillées, faisant état du recrutement et du traitement de Charles Hernu par les services bulgares, soviétiques et roumains. Il en ressort que le futur ministre de la Défense aurait été, dans les années 50 et 60, un agent du KGB.
Après son élection comme député du 6e secteur de la Seine, le 2 janvier 1956, ses émoluments augmentent.

En ce qui concerne le PSU, deux notes non datées (baptisées dossier «Monaco») concernent le financement de ce parti d’extrême gauche, opposé au Parti communiste. Une troisième note (n° 766/B), datée du 21 mai 1963, détaille l’aide apportée à cette petite formation, fin 1962, par les ambassades de Yougoslavie et d’Albanie. A travers deux de ses dirigeants, le PSU aurait, notamment, obtenu «environ 10 000 francs nouveaux»; les Albanais, précise même la note, auraient «promis une aide plus substantielle». Ces deux Etats de l’Est, farouchement antisoviétiques, souhaitaient en effet affaiblir l’influence du Parti communiste français, inféodé à Moscou. La note constate d’ailleurs la volonté de la direction du PSU d’exclure les proches du PCF et d’entretenir de bonnes relations avec un groupe d’opposants à Maurice Thorez.

Mais la véritable bombe roumaine concerne évidemment Charles Hernu. Son nom orne la page de garde du dossier daté d’avril 1963. On peut également y lire le pseudonyme qui lui fut attribué par les Roumains: «Dinu». A l’intérieur, des doubles de documents d’époque, tantôt dactylographiés, tantôt manuscrits. Selon la technique classique des services de l’Est, le nom des sources et des agents traitants y est laissé en blanc.

Ainsi les dactylos qui tapent le rapport ne connaissent-elles pas l’identité des personnes concernées. Au fur et à mesure de la transmission des documents, entre Paris et Bucarest, chaque responsable inscrit à la main, dans les espaces laissés en blanc, son nom et celui de ses «sources». On voit donc apparaître, au détour du dossier Hernu, les noms de Ion Budisteanu, résident des services roumains à Paris, celui de Caraman, autre résident, celui du responsable des sources, Andionic Mihail Ilie, et, enfin, le destinataire final, à Bucarest, «chef du service du monde occidental», Georges Pele.

Entre Hernu et les Roumains, tout commence fin 1962: l’attaché de presse de l’ambassade de Roumanie à Paris – par ailleurs membre des services secrets – fait sa connaissance lors d’une réception. Ancien député radical, ex-membre de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée, un temps proche de Mendès France, ce jeune espoir de la politique, journaliste à ses heures, se rapproche alors politiquement de François Mitterrand. Bavard, au cœur de nombreux réseaux politiques, franc-maçon, remuant et en quête de subsides, il attire l’attention du diplomate roumain, qui ne tarde pas à nouer des relations d’amitié avec lui. Estimant qu’il s’agit d’un agent potentiel de grand intérêt en raison de sa connaissance de la vie politique française et de la richesse de son carnet d’adresses, le Roumain dresse pour sa hiérarchie, le 14 décembre 1962, un bilan de ses relations avec lui. Ce qu’on nomme dans le jargon des services secrets, un «tableau de fournitures». Il s’agit en réalité d’une proposition de recrutement. La note suivante, datée du 8 mars 1963, fait d’ailleurs état de la rencontre à Paris, le 19 février, de Charles Hernu avec un responsable du renseignement roumain. Ce dernier mentionne dans ce rapport, comme le veut l’usage, les précautions qu’il a prises pour déjouer d’éventuelles filatures des services français avant de rencontrer Hernu. C’est à cette occasion que celui-ci hérite du pseudonyme de «Dinu», un prénom très répandu en Roumanie.

Apparemment, le contact est bon. Les Roumains estiment que ce personnage haut en couleur peut être appelé dans l’avenir à jouer un rôle politique important. Ils se proposent donc d’investir un peu plus dans le traitement de «Dinu». Aussi, conformément aux obligations de tous les pays satellites, la centrale roumaine en réfère à la direction du KGB à Moscou. C’est alors que se produit un événement exceptionnel: le 18 avril 1963, le tout-puissant résident du KGB à Bucarest donne l’ordre aux services roumains de cesser immédiatement toute relation avec Charles Hernu. A l’appui de cet ordre sans appel, une très longue note retraçant la carrière de l’agent Hernu au service des Bulgares et du KGB depuis 1953 (lire le document).

Expédiée à l’ambassade roumaine à Paris, le 6 mai 1963, cette note porte plusieurs mentions manuscrites, ordonnant de «laisser de bon gré» l’agent Hernu au KGB. Que contient cette fameuse note d’avril 1963, véritable cœur atomique de l’histoire secrète de Charles Hernu? Selon le KGB, le futur ministre de la Défense a été recruté le 13 mars 1953 par Raïko Nikolov, chef du service de presse de l’ambassade de Bulgarie à Paris. C’est lui qui, de 1953 à son départ, en novembre 1956, a «traité» Hernu, lui versant mensuellement 250 nouveaux francs de l’époque, parfois 400 ou 500, selon l’importance des renseignements politiques qu’il communiquait; après son élection comme député du 6e secteur de la Seine, le 2 janvier 1956, ses émoluments montent à 1 000, voire 1 500 nouveaux francs par mois.

A la suite des révélations de L’Express sur «l’agent» Hernu, le 31 octobre dernier, Raïko Nikolov, aujourd’hui à la retraite à Sofia, avait formellement démenti avoir jamais travaillé pour les services secrets bulgares. «Je suis un honorable diplomate, en aucun cas un officier de renseignement», assurait-il, drapé dans sa dignité. Dans une longue interview au Figaro, puis sur France 3, il reconnaissait, certes, avoir bien connu Charles Hernu dans les années 50, «alors qu’il était seul à Paris et célibataire», mais démentait toute activité de renseignement. Quant au pseudonyme de «Vinogradov», qu’il aurait, selon la note du KGB, utilisé dans ses contacts avec Hernu, il ajoutait: «Cela ferait hurler de rire tous ceux qui liraient de telles affirmations: un diplomate est obligé de se présenter de façon légitime.»

Cela n’a pourtant pas fait rire le contre-espionnage américain lors de son bref passage en poste à Washington, entre 1959 et 1962, peu après son séjour parisien. Selon des documents confidentiels du Département d’Etat américain que L’Express a pu se procurer, Raïko Nikolov a quitté les Etats-Unis en janvier 1962 sous la menace d’une expulsion pour espionnage. Un télégramme du Département d’Etat daté du 3 janvier 1962 précise que Nikolov «a, sous un faux nom, rencontré, à plusieurs reprises, un éminent citoyen américain d’origine bulgare qui avait ses entrées à la Maison-Blanche. M. Nikolov a exigé de cette personne qu’elle utilise ces contacts pour obtenir des renseignements politiques et militaires. Il l’a menacé de le faire chanter au cas où il refuserait». Le Département d’Etat a donc donné dix jours à l’ambassadeur de Bulgarie aux Etats-Unis, pour que M. Nikolov, premier secrétaire de l’ambassade, quitte le territoire américain, sous peine d’être déclaré persona non grata et expulsé. Un rapport détaillé de trois pages du Département d’Etat, daté du 19 janvier 1962, précisait avec agacement qu’ «à l’heure même où l’ambassadeur bulgare était informé de cette affaire M. Nikolov se trouvait à New York en train d’essayer d’obtenir une nouvelle rencontre avec sa source, la menaçant à nouveau». L’affaire, bien que secrète, a provoqué une riposte immédiate des Bulgares, qui, en représailles, ont expulsé, quelques jours plus tard, un membre de l’ambassade américaine à Sofia. Tel est donc l’homme qui, sous le contrôle des Soviétiques, a manipulé Charles Hernu. L’exemple de ce que le député radical pouvait apporter aux services de l’Est est illustré par le témoignage de Bernard du Boucheron, ancien haut responsable de l’aérospatiale française: présenté par son ami Charles Hernu à un diplomate bulgare – vraisemblablement Nikolov – il est l’objet d’une véritable tentative de recrutement (lire l’interview de Bernard du Boucheron).
«André» pour le KGB

Mais, toujours selon la note du KGB d’avril 1963, Nikolov quitte la France en novembre 1956. Son «successeur», moins habile, ne s’entend pas avec Hernu. Ce dernier, qui a séjourné à Moscou en avril 1956, est alors directement approché par les Soviétiques. Sept mois après le départ de Nikolov, le 20 juin 1957, Hernu passe sous le contrôle du KGB. Il conserve son pseudonyme: «André».

Que se passe-t-il durant ces sept mois de transition entre les Bulgares et les Russes? L’Express a retrouvé, dans les archives du ministère des Affaires étrangères, à Moscou, la trace de quatre conversations entre Charles Hernu et Vladimir Ivanovitch Erofeev, conseiller de l’ambassade d’URSS à Paris. Des conversations très instructives, classées secret et exceptionnellement destinées à Andreï Gromyko en personne, ministre soviétique des Affaires étrangères (lire le compte rendu intégral). Datées des 19 janvier, 24 avril, 13 mai et 24 mai 1957, elles s’intercalent très exactement entre le départ de Nikolov et le recrutement d’Hernu par le KGB. Le conseiller Erofeev, qui nie aujourd’hui farouchement tout lien avec les services secrets soviétiques, estimant qu’une telle accusation «porte atteinte à son honneur et à sa dignité», semble donc bien avoir joué les poissons pilotes pour ses collègues du KGB à l’ambassade, à une époque où les liens entre diplomates et officiers de renseignement étaient inévitables. Les archives soviétiques ne font apparemment plus état d’autres conversations entre Hernu et Erofeev par la suite.
Dossier confidentiel américain

Seule subsiste, en 1958, la trace d’une longue conversation avec le célèbre ambassadeur Sergueï Vinogradov (lire le compte-rendu). Coïncidence, l’agent bulgare Nikolov a d’ailleurs utilisé le nom de l’ambassadeur comme pseudonyme. On y apprend, notamment, que les Soviétiques étaient au courant du passé vichyste de Charles Hernu. En effet, en 1944, celui-ci, âgé de 21 ans, aurait travaillé pour le ministère de l’Information, dans l’Isère – ce qui lui a valu une courte détention à la Libération. Il s’en serait sorti en s’engageant dans la gendarmerie (voir Charles Hernu, par Jean Guisnel, Fayard). Un épisode troublant, lorsqu’on sait que les Soviétiques n’hésitaient pas à recourir au chantage pour recruter leurs agents…

En cette année 1957, Charles Hernu intéresse décidément beaucoup de monde. L’Express peut révéler que, le 20 mai 1957, le député a également fait l’objet d’un rapport de l’ambassade des Etats-Unis, à Paris, au Département d’Etat américain. En 1988, ce rapport a été rouvert afin d’examiner si ce document classé confidentiel pouvait être versé aux archives officielles accessibles au public. Curieusement, les autorités américaines décidèrent de maintenir sa confidentialité. Que peut donc contenir ce dossier pour que les Américains aient continué de le garder secret? Pour le savoir, L’Express a déposé une demande officielle afin de le consulter.

Revenons à la note du KGB de 1963. Elle livre encore un certain nombre de précisions sur le «traitement» de Charles Hernu. Il aurait en particulier reçu l’équivalent de 30 000 francs d’aujourd’hui pour sa campagne électorale lors des législatives de 1958; les Soviétiques, après cette aide substantielle, se sont d’ailleurs étonnés de son échec. La note dresse aussi un bref portrait psychologique du Charles Hernu de l’époque: hésitant, bavard, prenant l’argent des Soviétiques tout en affirmant qu’il ne faisait pas cela pour de l’argent. Il est vrai, souligne le KGB, que, de retour à son modeste poste au Centre national du commerce extérieur, après son échec aux élections de 1958, Hernu ne touchait que 850 nouveaux francs de l’époque par mois. Ainsi, continue le rapport, les subsides du KGB lui servaient-ils parfois à payer son loyer.

En échange, l’agent Hernu livre des biographies politiques, par exemple celles de Gaston Defferre et de François Mitterrand. Il aurait même, précise la note, fourni des informations sur la politique étrangère de la France. Charles Hernu prétendait les tenir d’un ami diplomate, Georges Egal. Celui-ci occupait alors un poste au service d’information et de presse du Quai d’Orsay, entre 1955 et 1957. Contacté aujourd’hui par L’Express, ce diplomate, à la retraite, reconnaît avoir beaucoup fréquenté Hernu, notamment à ce moment-là, où il appartenait, lui aussi, au Club des jacobins. Un engagement à gauche qui a, d’ailleurs, quelque peu freiné sa carrière. Cet ancien ambassadeur en Suisse ne nie pas qu’il parlait franchement à Charles Hernu, persuadé que les informations qui circulaient au Quai d’Orsay n’étaient pas «réellement secrètes». Les vrais secrets, dit-il, sont très rares. Connaissant bien son Charles Hernu, il imagine tout à fait que celui-ci ait pu se prévaloir auprès des Soviétiques de leur amitié et, peut-être, exagérer son importance…

La note du KGB de 1963 précise encore qu’à la suite d’une tentative d’attentat par l’OAS, en juillet 1961, Hernu, bénéficiant d’une protection policière rapprochée, a demandé à interrompre le contact. Mais les relations avec les Soviétiques avaient repris au début de 1963. Ne souhaitant pas «partager» l’agent Hernu, le KGB demande alors aux Roumains de cesser tout rapport avec lui. Bucarest, qui n’a pas le choix, obtempère, à regret: on ne trouve plus trace de Charles Hernu dans les dossiers roumains… jusqu’à sa nomination à la tête des armées françaises, en 1981.

Une longue note récapitulative est alors rédigée le 1er septembre 1982 à l’attention de Nicolae Ceausescu en personne. On y rappelle toute la carrière et les péripéties de l’agent Hernu. Cette note précise que le nouveau ministre de la Défense règne sur les services de renseignement français et qu’il a nommé à la tête de la DGSE Pierre Marion. Elle indique, par ailleurs, que Charles Hernu serait responsable d’une campagne des services secrets français contre la Roumanie. Cette note de 1982 est accompagnée d’un rapport sur l’activité des services secrets français sur le sol roumain en 1981. On ne sait comment le dictateur roumain a réagi à cette note stupéfiante qui, révélée à l’époque, aurait mis la France dans une position plus que délicate à l’égard de ses alliés occidentaux.

Authentifié par la DST

Mais le mystère demeure sur la nature exacte des relations entre Charles Hernu et les Soviétiques après 1963. Ont-elles continué? Et, si oui, jusqu’à quand? C’est évidemment la question fondamentale que posait la découverte de ce dossier par la France, en 1992. D’autant que l’examen par la DST de ces documents a conclu à leur authenticité. Pourtant, cette question ne sera pas posée: comme l’avait relaté L’Express, François Mitterrand, alerté, en octobre 1992, par le directeur de la DST, Jacques Fournet, considérant que Charles Hernu, alors disparu, ne pouvait pas s’expliquer, donnera l’ordre d’enfermer le dossier dans un coffre. Ce n’est que quatre ans plus tard, au terme d’une longue enquête en France et dans les pays de l’Est, que L’Express exhumera cette affaire d’Etat. A la suite des révélations de L’Express, Jacques Chirac a envisagé un temps la création d’une commission d’enquête, dirigée par un haut magistrat. Mais le ministre de l’Intérieur, Jean-Louis Debré, et le directeur de la DST, Philippe Parant, l’en auraient dissuadé. Le pouvoir, au nom de la raison d’Etat, a donc apparemment vissé le couvercle sur l’affaire Hernu. Mais peut-on éternellement refuser de faire la lumière officielle sur les activités d’espionnage d’un homme qui deviendra ministre de la Défense de l’une des plus grandes puissances militaires de la planète?

Voir aussi:

Affaire Hernu
L’Express relaxé
La 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris n’a rien trouvé à redire à propos de notre enquête
L’Express du 12/12/2002

L’Express a gagné son procès contre les héritiers de Charles Hernu. Mardi 3 décembre, la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris a relaxé Jérôme Dupuis et Jean-Marie Pontaut, les auteurs des révélations sur les liens de l’ancien ministre de la Défense et des services de l’Est.

A la suite de notre premier article, en 1996, les trois fils de Charles Hernu avaient lancé de multiples procédures civiles et pénales. Ils nous réclamaient chacun 1 million de francs de dommages et intérêts. Par ailleurs, ils déposaient plainte pour «tentative d’escroquerie au jugement, faux et usage de faux, diffusion de fausses nouvelles […] de violation du secret professionnel, de trahison et de recel et de complicité». Pas moins… Le juge Jean-Paul Valat obtenait de Lionel Jospin la levée du secret-défense et saisissait à la DST l’intégralité du dossier Hernu remis à la France, en 1992, par l’ancien directeur du contre-espionnage roumain, Mihail Caraman. Les 99 feuillets détaillés corroboraient les informations de L’Express. D’ailleurs, de hauts fonctionnaires, dont l’ex-n° 2 de la DST, Raymond Nart, interrogés par le magistrat, confirmaient l’authenticité des documents et la réalité des liens qui avaient existé entre Charles Hernu et les services secrets du bloc soviétique. C’est en 1953 que le futur ministre de la Défense de François Mitterrand a été recruté par les Bulgares, avant d’être pris en charge par les Roumains, puis le KGB. Le dernier rapport du dossier est daté de 1963. Le mystère demeure sur ce qui s’est passé par la suite.

L’audience du 28 octobre 2002 ne portait plus que sur un éventuel «recel de violation du secret professionnel» par les journalistes de L’Express. Or le tribunal a jugé qu’ «il n’avait pas de certitude sur la réalité de la commission d’une infraction». Il a donc décidé de relaxer Jérôme Dupuis et Jean-Marie Pontaut.

Voir encore:

Les taupes françaises de Moscou

Selon le récent ouvrage d’un universitaire britannique, le KGB disposait en France, durant la guerre froide, de plus d’agents que dans aucun autre pays d’Europe de l’Ouest

Michel Faure

L’Express

La France fut, durant les années de la guerre froide, un nid d’espions soviétiques. C’est ce qu’affirme un livre publié à Londres, Les Archives Mitrokhine, écrit par un universitaire britannique, Christopher Andrew, à partir des copies de documents réalisées par un archiviste du KGB passé à l’Ouest en 1992, Vassili Mitrokhine. «Durant une grande partie, et probablement la majeure partie, de la guerre froide, la « résidence de Paris » [nom donné à l’antenne du KGB dans la capitale française. NDLR] a traité plus d’agents – au moins une cinquantaine – qu’aucune autre station du KGB en Europe de l’Ouest», écrit l’auteur de ce livre événement d’un millier de pages, fondé sur les quelque 200 000 documents que Mitrokhine avait, pendant des années, recopiés à la main en secret et sorti dans ses chaussettes.

Le contre-espionnage français a été informé par les services secrets britanniques des principaux éléments concernant la France depuis 1992, comme l’ont été les autres pays occidentaux à propos de leurs «espions» respectifs. Les révélations du transfuge ont permis à la DST de faire d’utiles recoupements et de nourrir des dossiers déjà ouverts. Mais aucun de ces éléments ne devrait donner lieu à des poursuites, faute de preuves absolues.

En Grande-Bretagne, en revanche, avant même la mise en vente de l’ouvrage en librairie, le lundi 20 septembre, ses morceaux choisis, distillés tout au long de la semaine par le Times, ont provoqué remous et scandales. Nous avons ainsi découvert une grand-mère communiste de 87 ans, Melita Norwood, qui boit son thé dans une tasse à l’effigie de Che Guevara quand elle reçoit la presse dans sa petite maison de la banlieue de Londres. Employée dans un centre de recherche nucléaire, elle aurait été «la plus grande espionne britannique jamais recrutée par l’URSS». Nous avons aussi appris que des caches d’armes se trouvaient encore en Europe et que le KGB avait tenté, en vain, de recruter l’ancien Premier ministre britannique travailliste Harold Wilson, ou l’ex-conseiller de Jimmy Carter pour les affaires de sécurité, Zbignew Brzezinski, anticommuniste aussi farouche que notoire, ou encore les sociaux-démocrates allemands Willy Brandt ou Oskar Lafontaine. On y découvre même que le KGB, ne négligeant aucune option pour affaiblir l’aura des dissidents, avait recouru en 1978 aux services d’un hypnotiseur pour tenter de déconcentrer le champion d’échecs Victor Kortchnoï, qui avait troqué sa nationalité soviétique pour un passeport suisse.

En France, la cinquantaine d’agents mentionnés par Mitrokhine sont disséminés au sein des services secrets français (Sdece, DST et Renseignements généraux), aux ministères des Affaires étrangères, de la Défense et de la Marine, ainsi que dans la presse et dans l’industrie. L’une des premières et des plus importantes recrues de la résidence est un employé du chiffre au Quai d’Orsay, identifié sous le nom de code de Jour. Il fut recruté en 1945 et resta actif jusque dans les années 80. Il fut décoré de l’Etoile rouge en 1957. «C’était probablement grâce à Jour que, durant la crise des missiles cubains, le KGB a pu donner au Kremlin des copies verbatim des communications diplomatiques entre le Quai d’Orsay et ses ambassades à Moscou et à Washington.» Deux autres agents du chiffre, alias Larionov et Sidorov, viendront compléter ce dispositif. Grâce à Jour, probablement, les nouveaux téléscripteurs installés à l’ambassade de France à Moscou, entre octobre 1976 et février 1977, furent «écoutés» pendant six ans. L’ambassade de France à Moscou était depuis longtemps une cible favorite du KGB, et le livre raconte comment dans les années 60 de charmantes Mata Hari soviétiques entreprirent de séduire l’ambassadeur, Maurice Dejean, et l’attaché de l’air, le colonel Louis Guibaud. Deux missions qui se sont terminées, pour l’un dans la tragédie – Guibaud s’est suicidé – pour l’autre dans le ridicule, quand Dejean, rappelé à Paris, fut accueilli par de Gaulle, qui lui lança: «Alors, Dejean, on couche?»

Les archives de la résidence font par ailleurs état du recrutement de deux hommes politiques socialistes proches de François Mitterrand, qui viennent s’ajouter au cas déjà connu de Charles Hernu. Le premier, nom de code Gilbert, puis Giles, fut d’abord recruté par les Tchécoslovaques en 1955 sous le pseudonyme de Roter, tandis que le second, Drom, est approché par le KGB en 1959, recruté en 1961, et sera payé 1 500 francs par mois pendant douze ans.

Les autres recrues sont essentiellement des agents d’influence. L’une d’elles est, selon l’ouvrage, un ancien résistant proche des milieux gaullistes et devenu homme d’affaires: François Saar-Demichel. Engagé sous le nom de code de NN, il est censé ouvrir au KGB les portes de l’Elysée (sa veuve, interrogée par l’AFP, qualifie ces accusations de «grotesques»).

Trois journalistes influents
Le livre cite également André Ulmann, qui fera fonctionner grâce à des subsides du KGB une revue à la tonalité prosoviétique, La Tribune des nations. Thierry Wolton, dans son livre Le KGB en France, raconte qu’Ulmann écrivit notamment un article signé d’un prétendu membre des services secrets américains discréditant Victor Kravchenko, auteur d’un best-seller antisoviétique en 1949: J’ai choisi la liberté. Est également évoqué dans les archives de Mitrokhine Pierre-Charles Pathé, alias Pecherin puis Mason, qui fonde, avec des fonds du KGB, une agence d’informations, le Centre d’information scientifique, économique et politique. Il est arrêté et condamné en 1980 à cinq ans d’emprisonnement. Il sera libéré en 1981.

La presse française fut aussi la cible de la résidence. Le livre cite trois journalistes influents, sans préciser l’organe de presse pour lequel ils travaillaient. L’un est surnommé André, et aurait eu ses entrées auprès de Georges Pompidou. Le deuxième, Argus, aurait entretenu des contacts étroits avec Pierre Messmer. Le troisième répondait au surnom de Brok et aurait tenté une opération de désinformation tendant à rendre difficile le rapprochement de Valéry Giscard d’Estaing et de Jacques Chaban-Delmas au second tour de l’élection présidentielle de 1974. Le Monde et l’Agence France-Presse sont également mentionnés. Le journal du soir aurait été surnommé «Vestnik» (le messager), mais il semble que le KGB avait en son sein de simples «contacts» – «Deux journalistes importants et quelques collaborateurs occasionnels» – plutôt que de véritables recrues. L’AFP, pour sa part, aurait abrité six agents du KGB en son sein, et deux «contacts confidentiels». L’une de ces recrues, Lan, aurait cru longtemps travailler pour la compagnie italienne Olivetti, alors qu’il était en fait payé par le KGB 1 500 francs par mois.

Quant à L’Express… Notre magazine a été cité à plusieurs reprises, dans des articles de la presse française consacrés aux Archives Mitrokhine et publiés avant la mise en vente du livre, comme ayant été lui aussi infiltré, en compagnie du Monde et de l’AFP, par le KGB. Peut-être, après tout, l’avons-nous été. Mais Les Archives Mitrokhine ne le disent pas. La seule entrée dans l’index nous concernant est une courte allusion à la publication, en mars 1980, de documents révélant que Georges Marchais avait continué à travailler en Allemagne jusqu’en 1944, et L’Express n’est mentionné nulle part dans le chapitre consacré aux affaires françaises. Cette référence à notre magazine par nos confrères reste donc pour nous un mystère.

One Response to Raisons d’Etat: Quand la France recrutait ses ministres… au KGB ! (Dirty secrets: France too !)

  1. […] “Appels” et “Mouvements pour la Paix”) à l’espionnage au plus haut niveau (Hernu) et au financement occulte du PCF (“l’or de Moscou” via notamment Aubrac)  ainsi […]

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