C’est une chose que Weber dit en passant dans son livre sur le judaïsme antique : on oublie toujours que le prophète sort du rang des prêtres ; le Grand Hérésiarque est un prophète qui va dire dans la rue ce qui se dit normalement dans l’univers des docteurs. Pierre Bourdieu
Même si la souffrance sociale la plus visible se rencontre chez les plus démunis, il y a aussi des souffrances moins visibles à tous les niveaux du monde social. Les sociétés modernes – et c’est l’une de leurs propriétés majeures – se sont différenciées en une multitude de sous-espaces, de microcosmes sociaux, indépendants les uns par rapport aux autres. Chacun a ses hiérarchies propres, ses dominants et ses dominés. On peut appartenir à un univers prestigieux, mais n’y occuper qu’une position obscure. Etre ce musicien perdu dans l’orchestre qu’évoque la pièce de Patrick Süskind La Contrebasse. L’infériorité relative de ceux qui sont inférieurs parmi les supérieurs, derniers parmi les premiers, est ce qui définit les misères de position, irréductibles aux misères de condition, mais tout aussi réelles, et profondes. (…) les membres patentés de la grande noblesse d’Etat, les énarques de toute obédience politique, regardent de très haut cette petite noblesse, à laquelle ils aiment faire la leçon. Ils ignorent qu’elle joue un rôle déterminant dans le maintien d’un minimum de cohésion sociale. Ils devraient se rappeler que la Révolution a été déclenchée par une révolte de la petite contre la grande noblesse. Pierre Bourdieu
Les islamistes tentent de rallier tout un peuple de victimes et de frustrés dans un rapport mimétique à l’Occident. Les terroristes utilisent d’ailleurs à leurs fins la technologie occidentale : encore du mimétisme. Il y a du ressentiment là-dedans, au sens nietzschéen, réaction que l’Occident a favorisée par ses privilèges. René Girard
L’erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la « différence », alors que la racine de tous les conflits, c’est plutôt la « concurrence », la rivalité mimétique entre des êtres, des pays,des cultures. La concurrence, c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde « différent » du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n’est pas dans cette « différence » qui l’éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. (…) Ce qui se vit aujourd’hui est une forme de rivalité mimétique à l’échelle planétaire. Lorsque j’ai lu les premiers documents de Ben Laden, constaté ses allusions aux bombes américaines tombées sur le Japon, je me suis senti d’emblée à un niveau qui est au-delà de l’islam, celui de la planète entière. Sous l’étiquette de l’islam, on trouve une volonté de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde de frustrés et de victimes dans leurs rapports de rivalité mimétique avec l’Occident. Mais les tours détruites occupaient autant d’étrangers que d’Américains. Et par leur efficacité, par la sophistication des moyens employés, par la connaissance qu’ils avaient des Etats-Unis, par leurs conditions d’entraînement, les auteurs des attentats n’étaient-ils pas un peu américains ? On est en plein mimétisme.Ce sentiment n’est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu’un homme comme Ben Laden n’a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l’autre, et il n’en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s’intègrent avec facilité, alors que d’autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu’ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité. (…) Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c’est l’islam qui fournit aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxisme. René Girard
Nous luttons contre la misère parce que l’espoir est une réponse au terrorisme. George W. Bush
Les enfants qui bénéficient d’une éducation sont davantage susceptibles d’épouser les valeurs qui aboutiront à la défaite du terrorisme. Laura Bush
Nous ne gagnerons pas la guerre contre le terrorisme tant que nous ne nous serons pas attaqués au problème de la pauvreté, et, partant, aux sources du mécontentement. James Wolfensohn (ancien président de la Banque mondiale)
Dans l’ensemble, les terroristes ont un meilleur niveau d’éducation et sont issus de familles plus aisées si on les compare avec des gens de la même classe d’âge dans une société donnée.(…) Quand les moyens de protestation non violents sont limités, les mécontents semblent recourir plus volontiers à des tactiques terroristes. Alan Krueger (Princeton)
Princeton’s Alan Krueger is right in claiming that poverty isn’t the main motivating factor behind terrorism, but he is wrong in stating that a lack of civil liberties and political rights is the real culprit (…). Mr. Krueger looks at the list of major terrorist-producing states and sees a lack of freedom and democracy as the common denominator. However, there are too many authoritarian states that don’t produce terrorists for his hypothesis to be true. Neither North Koreans nor Cubans are busy blowing themselves up in cafés. The common denominator among all major terrorist producing states is Islam, as politically incorrect as it may be to say. It is this narrow and unbending theocratic civilization, which often provides education only in the form of uncompromising religious indoctrination, that actually supplies most of the fuel for world terror. However, it is the caustic sense of humiliation among many Muslims over Western ascendancy that actually lights the fuse. Muslims are raised on the belief that Islam, the perfect faith, is superior to all other religions and that the only reason that Islam is not ascendant is that the West is undermining it. Many Muslims simply find it impossible to attribute their current situation to their own civilization’s failures. Until self-criticism and a recognition of Western scientific superiority resulting from the triumph of science over orthodoxy is embraced by Islamic civilization from North Africa to the Indian Ocean, we need look no further for an explanation. When self-criticism and an ability to understand the true roots of Western success take hold in the Abode of Islam, levels of terror will no longer warrant this discussion. Peter Altman (BlueStarPR.org, San Francisco)
A review of hard data collected from various regions and continents shows that terrorists are more likely to have come from the well-educated elite of their respective countries. « What Makes a Terrorist » brings together disparate data, such as academic studies and government reports, arraying them into a concise, accessible argument against the notion that we can defeat terrorism through aid and education. While Krueger is careful to affirm that these are useful in combating many social ills, he is adamant that terrorism is not one of them. But Krueger (…) doesn’t just present the data. He offers skilled analysis to show that an aggressive foreign policy based on this fallacious assumption has cost several nations dearly and also warns that continuing along this course may provoke further terrorist acts. Using public opinion polls from the Pew Global Attitudes Project and from the Palestinian Center for Policy and Survey Research, Krueger argues that residents of nations with higher rates of terrorist activity who possess comparatively higher incomes and education levels are more likely to view the use of terrorism as justifiable. According to Krueger, the polls indicate that those with at least moderate wealth and education, relative to their nations’ standards, are more likely to be confident enough in their beliefs to attempt to enact political change, even through illegitimate and violent avenues. The poor and uneducated, meanwhile, are less likely to even voice a neutral political view when asked. Simply expanding access to education without reforming content, warns Krueger, may actually have the unintended effect of promoting terrorism. Rather than poverty and a lack of education, Krueger’s research indicates that living in a society lacking in civil liberties and political rights is actually the biggest indicator of what may lie at the root of terrorism. The lack of legal and civil recourse to political woes is more likely to lead someone to terrorism than any other single factor, according to Krueger. (…) Krueger asserts that sensationalizing distant or comparatively minor acts of terrorism serves to promote societal anxiety, thereby assisting terrorists in accomplishing their goals of spreading fear and disrupting the economy. After evaluating available evidence on the economic effects of terrorism and other destructive events such as hurricanes, Krueger reaches the conclusion that economies are only significantly affected by terrorism « if the public lets them, that is, if people and their leaders overreact. » This is because « terrorism – as awful and reprehensible as it is … leaves the bulk of the human and physical capital stock intact » in economies that are diverse and elastic enough to withstand disturbance. Krueger advises that governments focus less on combating small-scale, isolated acts of terrorism and dedicate more resources toward preventing devastating nuclear and biological attacks. Christian Science Monitor
According to a 2008 survey of such studies by Alan Krueger of Princeton University, they have found little evidence that the typical terrorist is unusually poor or badly schooled. Claude Berrebi of the RAND Corporation compared the characteristics of suicide-bombers recruited by Hamas and Islamic Jihad from the West Bank and Gaza with those of the general adult male Palestinian population. Nearly 60% of suicide-bombers had more than a high-school education, compared with less than 15% of the general population. They were less than half as likely to come from an impoverished family as an average adult man from the general population. Mr Krueger carried out a similar exercise in Lebanon by collecting biographical information for Hizbullah militants. They too proved to be better educated and less likely to be from poor families than the general population of the Shia-dominated southern areas of Lebanon from which most came. There is also no evidence that sympathy for terrorism is greater among deprived people. In a series of surveys carried out as part of the Pew Global Attitudes Project in 2004, adults in Jordan, Morocco, Pakistan and Turkey were asked whether they believed that suicide-bombing aimed at American or other Western targets in Iraq was justified. Their answers could be broken down by the respondents’ level of education. Although the proportions varied greatly between countries (with support lowest in Turkey), more schooling usually correlated with more agreement. Some argue that poverty could be at the root of terror even if terrorists are not themselves poor. Anger about poverty in the countries they are from could cause richer citizens of poor countries to join terrorist organisations. This idea can be tested by looking across countries to see if there is a link between a country’s GDP per head and its propensity to produce terrorists. Mr Krueger did precisely this by looking at data on 956 terrorist events between 1997 and 2003. He found that the poorest countries, those with low literacy, or those whose economies were relatively stagnant did not produce more terrorists. When the analysis was restricted to suicide-attacks, there was a statistically significant pattern—but in the opposite direction. Citizens of the poorest countries were the least likely to commit a suicide-attack. The nationalities of all foreign insurgents captured in Iraq between April and October 2005 also produced no evidence that poorer countries produced more insurgents. If anything, there was weak evidence the other way. What might explain why so many relatively well-off people from relatively well-off countries end up as terrorists? It may be that a certain level of education makes it more likely that people will become politicised. But the kind of people that terrorist organisations demand also matters. Unlike ordinary street crime, which does tend to attract the down-and-out, terrorism is a complex activity. So terrorist organisations prefer to recruit skilled, educated people to carry out their missions. Using a database of Palestinian suicide-bombers between the years 2000 and 2005, Mr Berrebi and Harvard University’s Efraim Benmelech find that more educated suicide-bombers are assigned to attack more important targets. Such terrorists also kill more people and are less likely to fail or be caught during their attacks. (…) There are many reasons to promote economic development in poor countries but the elimination of terror is not a good one. The research on terrorists’ national origins suggested that countries which give their citizens fewer civil and political rights tend to produce more terrorists. Politics, not economics, is likely to be a more fruitful weapon in the fight against terror. The Economist
Two-thirds of British terror suspects are from middle-class backgrounds and those who become suicide bombers are often highly educated, a classified MI5 document reveals. The paper, marked ‘Secret: UK Eyes Only’, also debunks the myths that terrorists and suicide bombers are ‘loners’ and ‘psychopaths’. Instead, the security service says that 90 per cent of them can be categorised as ‘sociable’ and have a high number of friends. (…) While the report says that Western foreign policy and the perception that ‘Islam is under siege’ plays a role, they are not the main cause. Instead, the four causes of radicalisation are: ‘Trauma’, such as the death of a loved one: Ten per cent of terror suspects became radicalised after a life trauma, says the report. ‘Migration’: A third of all extremists ‘migrated to Britain alone’. ‘Criminal activity’: Two-thirds of the sample had criminal records. ‘Prison’: Muslim prisoners who are not religious are often radicalised in prison. The report identified 60 known Islamist extremists operating in British jails. The study says that the ‘mean age’ at which a Muslim becomes radicalised is 21.6 years, while anyone between the ages of 16 and 32 is regarded as vulnerable. The report added: ‘Where data is available, two-thirds came from middle or upper-middle-class backgrounds, showing there is no simplistic relationship between poverty and involvement in Islamist extremism.’ The study also found that half of the suspects it surveyed were married and some had children. ‘This indicates that having commitments to a spouse and children did not necessarily restrain these individuals from becoming involved in activity that may have resulted in lengthy imprisonment, if not death.’ The report adds: ‘The vast majority (90 per cent of those on whom we have data) are described as sociable, with a number of friends. Our data thus tends to contradict commonly held stereotypes of terrorists being “mad”, psychopathic or evil. ‘It also challenges the theory that individuals who turn to radical or extremist networks are those who are unable to make friends in normal life.’ The Mail
C’est pas la pauvreté, imbécile !
Terroristes issus de foyers moins défavorisés que la moyenne (sauf exceptions Pakistan, Maroc ?), nombre d’incidents plus élevé dans les pays qui consacrent davantage de fonds à des programmes sociaux, surreprésentation des gens mieux éduqués à considérer que les attentats suicides contre les Occidentaux sont justifiés en Irak …
Les tenants des idées reçues sur le terrorisme comme expression de la pauvreté et du désespoir ont tout simplement, comme nous le rappelions récemment et comme le montrent certaines études statistiques reprises dans le WSJ par l’économiste américain Alan Sheffield (traduit par Courrier international),… tout faux!
Mais ils ont aussi hélas la vie dure et surtout l’insigne avantage d’éviter de mentionner les mots et les données qui fâchent (car moins politiquement correctes et ne pouvant pas être attribuées aux méchants Américains), comme le manque de libertés publiques et de droits politiques – mais l’Afrique en serait-elle plus pourvue que le Moyen-Orient?
Ou plus probablement, combinées à une idéologie de violence (le Coran et l’islam), les mesures mêmes que proposent nos belles âmes comme solution au problème …
A savoir, de relativement généreux programmes sociaux et éducatifs (financés notamment – et sans contrôle de contenu – par la rente pétrolière ou… l’ONU !) et partant le surnombre de jeunes hommes sans qualification et emploi …
Non, le terrorisme ne naît pas de la pauvreté
C’est le manque de liberté plutôt que le dénuement qui engendre le terrorisme, affirme un économiste américain dans les pages du Wall Street Journal.
Courrier international
5 juil. 2007
Quand Alan Krueger, économiste à Princeton, a appris que sept des huit personnes arrêtées pour leur participation aux attentats manqués en Grande-Bretagne étaient des médecins, il n’a pas été surpris. « A chaque fois que se produit un attentat de ce genre et que l’on connaît le profil des auteurs, on devrait remettre en cause le mythe selon lequel les terroristes nous attaquent en raison de leur extrême pauvreté », dit-il. « Mais cette idée fausse a la vie dure. »
Un an à peine après le 11 septembre 2001, le président Bush a déclaré : « Nous luttons contre la misère parce que l’espoir est une réponse au terrorisme. » Quelques mois plus tard, son épouse Laura renchérissait : « Les enfants qui bénéficient d’une éducation sont davantage susceptibles d’épouser les valeurs qui aboutiront à la défaite du terrorisme. » James Wolfensohn, ancien président de la Banque mondiale, a quant à lui affirmé : « Nous ne gagnerons pas la guerre contre le terrorisme tant que nous ne nous serons pas attaqués au problème de la pauvreté, et, partant, aux sources du mécontentement. »
Cette analyse est plausible. Elle séduit car elle soutient un objectif noble, celui de la lutte contre la pauvreté et l’analphabétisme. Mais une étude méthodique, et dans la mesure du possible systématique, démontre que cette analyse est erronée. « Dans l’ensemble, les terroristes ont un meilleur niveau d’éducation et sont issus de familles plus aisées si on les compare avec des gens de la même classe d’âge dans une société donnée », expliquait l’an dernier Alan Krueger lors d’une conférence à la London School of Economics, dont le texte sera bientôt publié dans un ouvrage intitulé What Makes a Terrorist ? (Ce qui fait un terroriste).
Un petit cercle d’universitaires a réussi à isoler plusieurs pièces de ce puzzle statistique :
– En observant le profil de 148 kamikazes palestiniens, on remarque que peu d’entre eux viennent de familles vivant dans la misère, et qu’ils avaient davantage de chance d’obtenir le baccalauréat. Les biographies de 129 shahid (martyrs) du Hezbollah montrent également qu’ils sont issus de foyers moins défavorisés que la moyenne de la population libanaise. Il en va de même pour les données dont on dispose sur une organisation terroriste israélienne, le Goush Emounim, active dans les années l980.
– Au Moyen-Orient, une détérioration de la situation économique n’entraîne pas nécessairement un accroissement des activités terroristes. Et le nombre d’incidents est en fait plus élevé dans les pays qui consacrent davantage de fonds à des programmes sociaux. Quand on analyse 781 actes terroristes considérés par le département d’Etat américain comme « significatifs », on s’aperçoit que leurs auteurs viennent de pays qui se distinguent plus par la répression politique que par la pauvreté ou les inégalités.
– D’après des sondages réalisés en Jordanie, au Maroc, au Pakistan et en Turquie, ce sont surtout les gens mieux éduqués qui considèrent que les attentats suicides contre les Occidentaux sont justifiés en Irak. Pour ce qui est du soutien au terrorisme en tant que moyen de lutte politique, les enquêtes réalisées auprès de la population palestinienne ne révèlent aucune différence significative entre les couches les mieux et les moins éduquées.
Certes, les données sur lesquelles reposent ces informations sont loin d’être parfaites: les terroristes ne remplissent jamais de questionnaires détaillés. De plus, les interviews de terroristes menées au Pakistan par la spécialiste de la question à Harvard, Jessica Stern, ont montré que les quartiers les plus démunis offraient dans ce pays le terreau le plus fertile aux recruteurs, en particulier parmi ceux qui ont le sentiment que les musulmans sont humiliés par l’Occident. D’après elle, Alan Krueger ne dispose pas d’assez d’éléments pour prouver quoi que ce soit. « Nous commençons tout juste à entreprendre de grandes études sérieuses sur le terrorisme », précise la chercheuse.
Pourtant, s’il est communément admis que la misère engendre le terrorisme, cette théorie ne repose que sur des indices étonnamment minces. Alors, quelle en est la cause ? Kruger avance l’hypothèse d’un manque de libertés publiques et de droits politiques. « Quand les moyens de protestation non violents sont limités, conclut-il, les mécontents semblent recourir plus volontiers à des tactiques terroristes. »
Voir aussi:
Some bad ideas refuse to die. Like the apparent causal link between poverty and terror. In the elevated mood of the World Economic Forum, the French President Jacques Chirac — who could not reach there due to bad weather — attempted to sound statesmanlike in a live, televised address. Embracing several popular causes, he called on the world’s richest nations — and people, given his audience — to give billions of dollars in aid to poor countries. Doing so was in their own interest, he said, because in our interdependent world, political unrest, uncontrolled migration, and extremism are « breeding grounds of terrorism, » and removing poverty would help resolve those problems.
The big assumption here is that there is a causal link between removing poverty and eliminating terrorism. President Chirac is hardly the first world leader to confuse a good cause — removing poverty — with a weapon to fight terror. Last December, Pakistan’s leader Gen. Pervez Musharraf, suggested in a television interview in Britain that terrorism’s root causes lay in social inequality, illiteracy and poverty. « We are fighting [terror] in the immediate context, but . . . not . . . in its strategic, long term context. What gives rise to a young man or woman to give up her or his life? » Gen Musharraf asked, adding that « illiteracy and poverty, » which he called « breeding grounds of extremism and terrorism, » need to be resolved.
The general has had to walk a tightrope in supporting the war on terror, given the sympathy for the Taliban and al Qaeda among many Pakistanis. If only for domestic political reasons, he has to appear « to understand » the extremists’ views. But by acknowledging that poverty may cause terror, he gives that nihilistic idea — terrorism — the semblance of rationality it does not deserve.
Why blame them alone? Think of James Wolfensohn, the outgoing president of the World Bank, who claimed that the war on terrorism « will not be won until we have come to grips with the problem of poverty and thus the sources of discontent. » In March 2002, President George W. Bush succumbed to this seemingly seductive logic, arguing at a global anti-poverty conference in Monterey: « We will challenge the poverty and hopelessness and lack of education and failed governments that too often allow conditions that terrorists can seize. »
Early next month, to mark the first anniversary of the Madrid train bombings, the Club of Madrid, an independent organization of former heads of state which supports initiatives aimed at strengthening democracies, is sponsoring a summit on « Democracy, Terrorism and Security. » A member of its advisory council, Karin von Hippel (a senior research fellow at London’s Centre for Defense Studies), while acknowledging there is no « general » link between poverty and terrorism, » nonetheless maintains in a recent essay: « Terrorists use the plight of the poor as one justification for committing violence, and for broadening their appeal. Therefore a serious effort to fulfill the Millennium Development Goals . . . would remove one of the platforms commonly used by terrorists. »
A bad idea, repeated often by authoritative people, can appear good; it is therefore time to debunk the bogus link between poverty and terror.
Some development experts assert that if only more money were spent to alleviate poverty, terrorism would disappear. Poverty breeds a sense of deprivation among the poor, and because in their view the current economic system perpetuates inequality, it would compel the poor — driven to desperation because of social injustices — to turn to terror. This is reductive revolutionary rhetoric masquerading as an explanation. What’s surprising is not the vacuity of this idea, but its resilience. It plays on collective guilt, seeking to rationalize the unjustifiable.
Think of the millions of poor people who live in abject conditions in Africa and Asia. They suffer from widespread diseases and persistent malnutrition. Parents can’t assume that their children will have a better future than their own. Many of these countries have experienced strife and violence. But the poor there do not routinely blow up buses or turn their bodies into bombs. To suggest that the poor will become terrorists unless their plight is addressed is gratuitous; worse, it insults them — most poor lead dignified lives, trying heroically to improve their lives when they have little control over their destinies. The poor value life — their own, of their families, and of their neighbors and others around them.
Terrorists don’t. Consider that 15 of the 19 hijackers involved in the Sept. 11 attacks were from one of the wealthiest countries in the world (Saudi Arabia), and were from middle class, if not rich families; their leader, Osama Bin Laden, a Saudi billionaire. They didn’t lack material wealth; they lacked the sensitivity to value human life.
It is possible to break the casual, not causal, link between terror and poverty. In a lucidly argued paper, « Education, Poverty, Political Violence, and Terrorism: Is there a Causal Connection? » (National Bureau of Economic Research, July 2002), economists Alan Kruger of Princeton University in the U.S. and Jitka Maleckova of Charles University in Prague conclude that any connection between poverty, education, and terrorism is, at best, indirect, complicated, and probably quite weak.
Unlike the poverty-leads-to-terror platitudes, the Kruger-Maleckova hypothesis is backed by evidence. They analyze opinion polls among Palestinians, which showed strong support for attacks against Israeli targets among students, merchants, and professionals. The unemployed were less likely to support such attacks. « If poverty were indeed the wellspring of support for terrorism or politically motivated violence, one would have expected the unemployed to be more supportive of attacks than were merchants and professionals, but the evidence points the other way, » the economists show. Another study by Claude Berrebi, also at Princeton, showed that over half of the Palestinian suicide bombers had attended school after high school, while less than 15% of the general population in the same age group had any post-high-school education.
Likewise, statistical analysis of Hezbollah activists in Lebanon showed that those who lived above the poverty line or had higher education were more likely to join the Hezbollah. Lest their research be dismissed as an attack on Islam, the economists showed that extremist Israeli Jewish settlers of Gush Emunim were overwhelmingly from better-paid occupations.
If poverty does not explain terrorism, what would? To understand that, turn to Nasra Hassan, who wrote an extraordinary essay based on encounters with extremist youth and their families in « An Arsenal of Believers, » in the New Yorker in 2001. She offers the experience of indignities suffered, of political humiliation, and of desperation borne out of a sense of futility, as possible explanations of why some people turn to terror. In other words, it is politics, not economics. That doesn’t make terrorism right; but it at least does not confuse the cause.
By all means open markets, liberalize trade, and encourage investment to increase opportunities for poor countries to lift their people out of poverty. But don’t expect terrorism to decline as a result.
People who cannot sway their opponents with reasoned arguments, through civilized negotiations, may turn to terror. Suggestions that poverty somehow explains terrorism, insult the poor. It is time to bury that innuendo.
Mr. Tripathi is a London-based writer.
Voir également:
When Princeton economist Alan Krueger saw reports that seven of eight people arrested in the unsuccessful car bombings in Britain were doctors, he wasn’t shocked. He wasn’t even surprised.
« Each time we have one of these attacks and the backgrounds of the attackers are revealed, this should put to rest the myth that terrorists are attacking us because they are desperately poor, » he says. « But this misconception doesn’t die. »
Less than a year after the Sept. 11, 2001, attacks, President Bush said, « We fight against poverty because hope is an answer to terror. » A couple of months later, his wife, Laura, said, « Educated children are much more likely to embrace the values that defeat terror. » Former World Bank President James Wolfensohn has argued, « The war on terrorism will not be won until we have come to grips with the problem of poverty, and thus the sources of discontent. »
The analysis is plausible. It’s appealing because it bolsters the case for the worthy goals of fighting poverty and ignorance. But systematic study — to the extent possible — suggests it’s wrong.
« As a group, terrorists are better educated and from wealthier families than the typical person in the same age group in the societies from which they originate, » Mr. Krueger said at the London School of Economics last year in a lecture soon to be published as a book, « What Makes a Terrorist? »
« There is no evidence of a general tendency for impoverished or uneducated people to be more likely to support terrorism or join terrorist organizations than their higher-income, better-educated countrymen, » he said. The Sept. 11 attackers were relatively well-off men from a rich country, Saudi Arabia.
Mr. Krueger, 46 years old, is one of those academics whose research extends from the standard fare — How much more do workers with education earn? What happens to employment when the minimum wage rises? — to, well, cool stuff. Did Firestone factories produce shoddy tires during a period of labor unrest? (Yes) Are rich people really enjoying life more than the rest of us? (No) Are concert-ticket prices higher for female musicians than males? (Yes)
He began poking around this sordid subject a decade ago when he and a colleague found little connection between economic circumstances and the incidence of violent hate crimes in Germany. Among the statistical pieces of the puzzle a small band of academics have assembled since are these:
- Backgrounds of 148 Palestinian suicide bombers show they were less likely to come from families living in poverty and were more likely to have finished high school than the general population. Biographies of 129 Hezbollah shahids (martyrs) reveal they, too, are less likely to be from poor families than the Lebanese population from which they come. The same goes for available data about an Israeli terrorist organization, Gush Emunim, active in the 1980s.
- Terrorism doesn’t increase in the Middle East when economic conditions worsen; indeed, there seems no link. One study finds the number of terrorist incidents is actually higher in countries that spend more on social-welfare programs. Slicing and dicing data finds no discernible pattern that countries that are poorer or more illiterate produce more terrorists. Examining 781 terrorist events classified by the U.S. State Department as « significant » reveals terrorists tend to come from countries distinguished by political oppression, not poverty or inequality.
- Public-opinion polls from Jordan, Morocco, Pakistan and Turkey find people with more education are more likely to say suicide attacks against Westerners in Iraq are justified. Polls of Palestinians find no clear difference in support for terrorism as a means to achieve political ends between the most and least educated.
Data on which all this relies are hardly perfect: Terrorists don’t fill out elaborate questionnaires. Better-off, better-educated individuals could be motivated if not by their own circumstances, then by the conditions of their impoverished countrymen. Interviews of terrorists in Pakistan by Harvard terrorism scholar Jessica Stern reveal recruiters there found the poorest neighborhoods to be the most fertile ground, particularly among those who feel Muslims are humiliated by the West. She says Mr. Krueger and like-minded scholars don’t yet have enough evidence to prove anything. « We are only just beginning to do really serious large studies in terrorism, » she says.
But the conventional wisdom that poverty breeds terrorism is backed by surprisingly little hard evidence. « The evidence is nearly unanimous in rejecting either material deprivation or inadequate education as an important cause of support for terrorism or of participation in terrorist activities, » Mr. Krueger asserts. The 9/11 Commission stated flatly: Terrorism is not caused by poverty.
So what is the cause? Suppression of civil liberties and political rights, Mr. Krueger hypothesizes. « When nonviolent means of protest are curtailed, » he says, « malcontents appear to be more likely to turn to terrorist tactics. »
Which — ironically, given that Mr. Krueger is no fan of the president’s actual policies at home or abroad — is close to Mr. Bush’s rhetoric: « Liberty has got the capacity to change enemies into allies. »
Voir par ailleurs:
Partout, dans les villes, les ZUP, les cités, au fond des campagnes, dans les entreprises ou les écoles, dans les familles, des hommes, des femmes, des ados ont le sentiment d’être laissés pour compte. En 1989, Pierre Bourdieu, avec une équipe de sociologues (1), part à leur rencontre. Professeur au Collège de France, il a profondément révolutionné les sciences sociales par ses recherches, qu’elles portent sur les critères du goût ou la formation de La Noblesse d’Etat (Minuit). Comprendre les «malaises de la société», les solidarités perdues, les dérives d’extrême droite ou le racisme suppose d’écouter ce qu’un gardien de HLM, un ouvrier immigré ou un magistrat disent de leur existence, de leur souffrance, qui n’est pas individuelle, mais sociale. La Misère du monde (Seuil), telle qu’elle s’exprime au fil d’entretiens bouleversants, étayés par la rigueur des analyses, est aussi une interrogation sur l’Etat. Contre démission et laisser-faire, Pierre Bourdieu pose ici l’exigence
L’Express: Cette France qui se tait, d’ordinaire, sur ses souffrances sociales, pensez-vous que la présence de la gauche au pouvoir lui ait valu davantage de solidarité?
Pierre Bourdieu: Les politiques que nous avons vues à l’?uvre depuis vingt ans présentent une continuité remarquable. Amorcé dans les années 70, au moment où commençait à s’imposer la vision néolibérale enseignée à Sciences po, le processus de retrait de l’Etat s’est, ensuite, affirmé de plus belle. En se ralliant, vers 1983-1984, au culte de l’entreprise privée et du profit, les dirigeants socialistes ont orchestré un profond changement de la mentalité collective, qui a conduit au triomphe généralisé du marketing. Même la culture est contaminée. En politique, le recours permanent au sondage sert à fonder une forme des plus perverses de démagogie. Une partie des intellectuels s’est prêtée à cette conversion collective – qui n’a que trop bien réussi, au moins parmi les dirigeants et dans les milieux privilégiés. Pratiquant l’amalgame et sacrifiant à la confusion de pensée, ils ont travaillé à montrer que le libéralisme économique est la condition nécessaire et suffisante de la liberté politique. Qu’à l’inverse toute intervention de l’Etat renferme la menace du «totalitarisme». Ils se sont donné beaucoup de mal pour établir que toute tentative visant à combattre les inégalités – qu’ils jugent d’ailleurs inévitables – est d’abord inefficace et que, ensuite, elle ne peut être menée qu’au détriment de la liberté.
Ce sont donc les fonctions essentielles de l’Etat qu’ils mettaient en cause?
Exactement. L’Etat tel que nous le connaissons – mais peut-être ne peut-on en parler qu’au passé – est un univers social tout à fait singulier, dont la fin officielle est le service public, le service du public et le dévouement à l’intérêt général. On peut tourner tout cela en dérision, invoquer des formes notoires de détournement des fins et des fonds publics. Il reste que la définition officielle de l’officiel – et des personnages officiels, qui sont mandatés pour servir, et non pour se servir – est une extraordinaire invention historique, un acquis de l’humanité, au même titre que l’art ou la science. Conquête fragile, toujours menacée de régression, ou de disparition. Et c’est tout cela qu’aujourd’hui on renvoie au passé, au dépassé.
Comment le retrait de l’Etat s’inscrit-il dans les réalités sociales?
Dès les années 70, il s’est amorcé dans le domaine du logement, avec le choix d’une politique qui entraînait la régression de l’aide à l’habitat social et favorisait l’accès à la propriété. Là encore, sur la base d’équations truquées qui portaient à associer l’habitat collectif au collectivisme et à voir dans la petite propriété privée le fondement d’un libéralisme politique. Et personne ne s’est demandé comment échapper à l’alternative de l’individuel et du collectif, de la propriété et de la location: par exemple, en proposant, comme cela s’est fait ailleurs, des maisons individuelles publiques en location. L’imagination n’est pas au pouvoir, pas plus sous la gauche que sous la droite. On en est arrivé à un résultat que nos éminents technocrates n’avaient pas prévu: ces espaces de relégation où se trouvent concentrées les populations les plus défavorisées, c’est-à-dire tous ceux qui n’ont pas les moyens de fuir vers des lieux plus accueillants. Là, sous l’effet de la crise et du chômage, se développent des phénomènes sociaux plus ou moins pathologiques sur lesquels se penchent aujourd’hui de nouvelles commissions de technocrates.
Qu’y a-t-il de commun entre deux jeunes des cités du Nord, François et Ali, entre un ouvrier d’origine tunisienne et Danielle, employée au tri postal, ou encore entre un prof de lettres et un syndicaliste?
Même si la souffrance sociale la plus visible se rencontre chez les plus démunis, il y a aussi des souffrances moins visibles à tous les niveaux du monde social. Les sociétés modernes – et c’est l’une de leurs propriétés majeures – se sont différenciées en une multitude de sous-espaces, de microcosmes sociaux, indépendants les uns par rapport aux autres. Chacun a ses hiérarchies propres, ses dominants et ses dominés. On peut appartenir à un univers prestigieux, mais n’y occuper qu’une position obscure. Etre ce musicien perdu dans l’orchestre qu’évoque la pièce de Patrick Süskind La Contrebasse. L’infériorité relative de ceux qui sont inférieurs parmi les supérieurs, derniers parmi les premiers, est ce qui définit les misères de position, irréductibles aux misères de condition, mais tout aussi réelles, et profondes. Ces misères relatives ne sont pas relativisables.
Le sociologue peut-il vraiment comprendre les souffrances ou la révolte de celui qu’il interroge?
A condition d’apercevoir la place que son interlocuteur occupe dans le monde social, et, plus précisément, dans le microcosme social où sont placés ses investissements, ses enjeux, ses passions – une entreprise, un service, un bureau, un quartier, un immeuble… A condition de se porter en pensée à cette place, de se mettre, au sens vrai, à sa place.
Pourquoi importe-t-il d’en tenir compte?
Parce que ces misères, autant, sinon plus, que les misères extrêmes, engendrent des représentations et des pratiques politiques souvent incompréhensibles en apparence, comme celles du racisme et de la xénophobie, et auxquelles on ne sait opposer que l’indignation ou la prédication. Et aussi parce que ceux qui les éprouvent sont les victimes désignées de politiciens démagogues et criminels – à commencer par le Front national – qui vivent de l’exploitation de la souffrance, de la déception, du désespoir.
Comment bascule-t-on dans le racisme? Votre enquête montre des voisins plongés dans les mêmes difficultés, qui vivent en état de siège mutuel. Sous le prétexte que l’une des familles, d’origine maghrébine, a des chats, paraît-il, bruyants…
L’exemple par excellence de ces «déshérités relatifs», ce sont ceux que, dans les colonies, on appelait les «pauvres Blancs», tous ceux qui, persuadés d’être membres d’une élite, celle des ayants droit véritables, exclusifs, revendiquent le monopole de l’accès aux avantages économiques et sociaux associés à leur qualité de «nationaux» contre les «immigrés». On peut lire, dans le livre, des témoignages, pathétiques, de petits agriculteurs, de petits commerçants qui s’indignent du traitement accordé aux immigrés – dont ils n’ont aucune expérience directe – et, plus largement, à ceux qui bénéficient indûment, à leurs yeux, de l’aide de l’Etat, délinquants, prisonniers… Même si elles s’habillent de raisons en apparence plus rationnelles, les critiques du Welfare State, de l’Etat-providence, doivent sans doute leur succès au fait qu’elles s’enracinent souvent dans des pulsions ou des représentations de cette sorte. Où sont passées les forces capables de contrecarrer les délires xénophobes auxquels cèdent ceux qui sont plus directement affrontés aux «étrangers», soit dans la concurrence pour le travail, soit dans la cohabitation? Il y a bien sûr les mouvements antiracistes, mais ils touchent surtout les générations fortement scolarisées. Que sont devenus les principes internationalistes de l’ancienne éducation politique ou syndicale? L’effondrement des idéaux civiques de solidarité a laissé le champ libre aux égoïsmes triomphants qu’encourage l’absence de tout message politique capable de proposer des raisons de vivre autres que la réussite personnelle, mesurée en salaire ou en sicav monétaires.
Mais est-ce que l’argument tient en situation de dénuement partagé?
Dans les lieux de grande souffrance, comme les cités, les grands ensembles, les «banlieues difficiles», les travailleurs sociaux eux-mêmes, mandatés par l’Etat ou les municipalités pour assurer les plus élémentaires services publics, sans disposer des moyens nécessaires, sont pris dans de formidables contradictions. Je pense, par exemple, à ce principal de collège qui a l’idée la plus généreuse et la plus haute de la mission de l’école: il se voit obligé de passer l’essentiel de son temps à lutter, parfois par la violence, contre la violence. Il se sent comme en rupture de contrat. Et il n’est pas le seul. Vous avez des éducateurs, des profs, des policiers, des magistrats de base qui ressentent sous la forme de drames personnels les contradictions de l’institution et de la mission qu’elle leur confie.
Parce qu’ils ont le sentiment que l’Etat a failli, et qu’ils prennent sur eux d’y remédier?
On rencontre des personnages extraordinaires qui se consacrent corps et âme à ces activités mal payées, mal considérées, destructrices, des espèces de saints bureaucratiques – bien qu’ils vivent en lutte permanente contre les bureaucraties. Du point de vue du petit cadre qui se nourrit des cours de la Bourse, ce sont des fous. Je pense à un éducateur de rue avec lequel j’avais rendez-vous et qui est arrivé, ce matin-là, épuisé, les yeux battus. Il avait passé une partie de la nuit à s’occuper de drogués gardés à vue au commissariat. Ces petits fonctionnaires du social sont les antennes avancées d’un Etat dont la main droite ne veut pas savoir ce que fait la main gauche. Pis, les membres patentés de la grande noblesse d’Etat, les énarques de toute obédience politique, regardent de très haut cette petite noblesse, à laquelle ils aiment faire la leçon. Ils ignorent qu’elle joue un rôle déterminant dans le maintien d’un minimum de cohésion sociale. Ils devraient se rappeler que la Révolution a été déclenchée par une révolte de la petite contre la grande noblesse…
Parce que la petite noblesse d’Etat est aujourd’hui en rébellion?
C’est la petite noblesse qui en appelle à la vertu civique, et qui dénonce la trahison de tous les défenseurs pharisiens des «valeurs» ou des droits de l’homme. Elle est sans doute aujourd’hui la gardienne de toute la tradition de civisme, de dévouement et de désintéressement héritée de deux siècles de luttes sociales qui ont été comme le laboratoire où se sont inventées des institutions (tels la Sécurité sociale, le salaire minimum, etc.), et aussi des vertus, des idéaux.
La désillusion ne s’aggrave-t-elle pas de voir la gauche au pouvoir renier ses principes?
La grande responsabilité du gouvernement de la gauche, c’est d’avoir rendu licite, en la pratiquant, la politique même qu’elle avait pour mission de contester. Et de s’être accordé tous les manques et tous les manquements qu’elle dénonçait par le passé. Autant que le problème du chômage, dont tout le monde a compris qu’il échappe largement aux prises de l’action purement politique, ce qui lui est reproché, c’est la démoralisation de l’Etat, au double sens de perte du moral et de la morale.
On a beaucoup parlé du silence des intellectuels. Avouez qu’ils auraient pu exercer leur contre-pouvoir critique.
Les puissants en mal de pensée appellent à la rescousse les penseurs en mal de pouvoir, qui s’empressent de leur offrir les propos justificateurs qu’ils attendent. Et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes médiatico-politiques. Quant aux chercheurs qui établissent des connaissances capables d’éclairer l’action politique, on ne s’inquiète guère des résultats de leurs travaux. Les historiens, les sociologues, les économistes ont porté au jour quelques-uns des mécanismes et des lois tendancielles qui régissent les sociétés dans la longue durée. La loi de la transmission culturelle, par exemple, nous dit que les chances de réussite sur le marché scolaire dépendent, en grande partie, du capital culturel possédé par la famille. Si l’on veut réellement «démocratiser» l’accès à l’école et à la culture, on ne peut se contenter d’actions superficielles et spectaculaires, bien faites pour produire des «effets d’annonce». Pour combattre des mécanismes aussi puissants que ceux qui régissent les pratiques culturelles, il faut d’abord les connaître, mais il faut aussi et surtout accepter de dépenser beaucoup d’énergie pour une efficacité très faible à court terme. On préfère les proclamations démagogiques du style: 80% d’une génération au niveau du bac en l’an 2000!
Avec quelles conséquences?
Pour satisfaire aux exigences de ce qui n’était qu’un slogan, on a facilité le passage dans la classe supérieure d’un afflux d’élèves, qui, dans l’état antérieur, en auraient été empêchés. Cela sans rien prévoir pour les aider à surmonter leurs difficultés ni pour maîtriser celles qu’ils font surgir par leur présence. Plus grave: l’écart entre les taux de représentation des différentes catégories sociales d’origine, aux niveaux les plus élevés de l’institution scolaire, ne s’est pas réduit. L’école continue à exclure, mais elle maintient dans le système ceux qu’elle exclut, en les reléguant dans des filières dévalorisées et en les renvoyant, à 16 ou 18 ans, avec les stigmates de l’échec.
Quel est l’impact de la politique scolaire dans le monde ouvrier?
Depuis trente ans, là, comme chez les petits commerçants ou en milieu rural, on a vu apparaître un conflit de générations qui est, en fait, un conflit entre des générations scolaires, c’est-à-dire entre ceux qui ont quitté la famille pour entrer directement à l’usine, autour de 14 ans, et ceux qui sont passés par un séjour prolongé à l’école. Les jeunes des cités, qui ont toutes les propriétés des sous-prolétaires sans avenir et sans projet d’avenir, mais modifiées par les aspirations ou les refus que l’école développe en eux, sont en affinité avec les emplois offerts par les entreprises de travail temporaire. Et la coupure entre permanents et intérimaires divise profondément le monde du travail, rendant difficile toute espèce d’action collective. D’autant que certains chefs d’entreprise tirent parti de la soumission imposée par la peur du licenciement. Les formes d’oppression qu’ils exercent marquent un retour aux pires moments du capitalisme naissant.
Face à des explosions de violence, comme celle de Vaux-en-Velin, les médias ont-ils tort de chercher leurs «références» aux Etats-Unis?
Certains actes de délinquance ou de vandalisme peuvent être compris comme une forme larvée de guerre civile. Cependant, les «banlieues» françaises sont loin d’avoir atteint l’état des grands ghettos américains. Il faut lire les descriptions, très réalistes, que Loïc Wacquant et Philippe Bourgois donnent de la vie quotidienne à Chicago ou à Harlem, pour découvrir, concrètement, les conséquences d’un retrait total de l’Etat. Au nom du libéralisme, on a laissé s’installer, au c?ur de l’un des pays les plus développés de notre temps, une société, sans précédent dans l’Histoire, abandonnée à la loi de la jungle; l’Etat, qui avait détruit tous les mécanismes et toutes les structures (clans, familles…) propres à limiter la violence, laisse derrière lui, après son effondrement, comme aujourd’hui dans l’ex-Yougoslavie, la violence à l’état pur, la guerre de tous contre tous, qui n’avait jamais existé que dans l’imagination de Hobbes. Mieux que toutes les critiques théoriques, la vision du centre dévasté des grandes villes américaines rappelle les limites du libéralisme sans limites.
Comment concevez-vous le rôle de l’Etat?
On ne saurait se contenter de cette sorte d’Etat minimal dont l’action se bornerait à la protection des droits naturels des individus. Et pas davantage de l’éthique qui remplace les vertus publiques par les intérêts privés des individus isolés. La république idéale, selon Machiavel, est le régime dans lequel les citoyens ont intérêt à la vertu. Je pourrais aussi bien citer Kant, qu’invoquent si volontiers ceux qui se situent à l’opposé du réalisme «sociologique» de Machiavel, lorsqu’il disait en substance, dans «Le Projet de paix perpétuelle», qu’il faut organiser les intérêts égoïstes de telle manière qu’ils se contrebalancent mutuellement dans leurs effets dévastateurs et qu’un homme, lors même qu’il n’est pas un homme bon, soit forcé à être un bon citoyen.
Existe-t-il des exemples se rapprochant de cet idéal?
Les univers scientifiques. Là, s’ils veulent y triompher, des individus animés, comme tout le monde, par des pulsions, des passions et des intérêts doivent le faire dans les formes. Ils ne peuvent pas tuer leur rival ou l’abattre à coups de poing. Ils doivent lui opposer une réfutation conforme au régime de vérité en vigueur. L’objectif serait d’instituer, dans l’univers bureaucratique, dans l’univers politique, des régulations de ce type, capables d’infliger une sanction immédiate, automatique à ceux qui transgressent les règles. Les journalistes ont un rôle capital à jouer, qui va bien au-delà de la dénonciation des «affaires». De même, les intellectuels, et plus particulièrement les chercheurs en sciences sociales. A condition, bien sûr, que les uns et les autres soient eux-mêmes soumis à des contrôles croisés; à condition que le recours à certains procédés comme la diffamation ou la dégradation d’autrui, si fréquents dans la critique, vaille à celui qui y sacrifie d’être immédiatement déconsidéré. Une simple déontologie n’y suffit pas, comme le croient les «comités d’éthique». Reste à inventer des mécanismes qui puissent s’imposer avec une rigueur analogue à celle d’un ordre naturel.
Et quant à la fonction de l’Etat?
Il n’est possible de la définir qu’en refusant l’alternative ordinaire du libéralisme et du socialisme, l’un de ces dualismes funestes qui bloquent la pensée. Les deux systèmes, au moins dans leur définition stricte et radicale, ont en commun de réduire la complexité du monde social à sa dimension économique et de mettre le gouvernement au service de l’économie. Il suffit de penser aux coûts sociaux et, en dernière analyse, économiques des politiques inspirées par la considération exclusive de la productivité et du profit économiques: on mesure ainsi la mutilation mortelle que l’économisme fait subir à une définition complète et complètement humaine des pratiques. Le prix du chômage, de la misère, de l’exploitation, de l’exclusion, de la déshumanisation se paie en souffrance, mais aussi en violence, qui peut être dirigée contre les autres et aussi contre soi, avec l’alcoolisme, la drogue ou le suicide, par exemple.
Est-ce le sens de La Misère du monde?
Entre autres choses… Je crois en effet que, si nos technocrates prenaient l’habitude de faire entrer la souffrance, sous toutes ses formes, avec toutes ses conséquences, économiques ou non, dans les comptes de la nation, ils découvriraient que les économies qu’ils croient réaliser sont souvent de forts mauvais calculs.
(1) A. Accardo, G. Balazs, S. Beaud, F. Bonvin, E. Bourdieu, P. Bourgeois, S. Broccolichi, P. Champagne, R. Christin, J-P. Faguer, S. Garcia, R. Lenoir, F. Matonti, F. Muel-Dreyfus, F. ?uvrard, M. Pialoux, L. Pinto, A. Sayad, C. Soulié, B. Urlacher, L. Wacquant, A-M. Waser.
Voir de même:
Sociotoile.net
Entretien avec l’historien Roger Chartier diffusé dans « Les chemins de la connaissance » (partie 5, 1988)
Roger Chartier : Il me semble que ton travail s’oriente dans ses derniers développements vers des voies un peu inattendues, en particulier par cette étude proposée sur Flaubert, Manet, un moment particulier de l’histoire du champ esthétique, littéraire et pictural. Est-ce que ça veut dire que c’est une manière d’essayer de se disculper par ce retour à des individualités et à un objet plus noble ? Quelqu’un qui a écrit un livre sur la distinction et qui s’est occupé d’objets aussi peu distingués que les consommations alimentaires ou les goûts les plus ordinaires, peut-être là trouverait la manière de relégitimer tout son travail en se portant vers des objets les plus légitimes. Est-ce que là tu n’es pas en train de te soumettre toi-même à un certain nombre d’analyses que tu as proposées en voulant redistinguer par l’objet et non plus par le travail ?
Pierre Bourdieu : Certains ne manqueront pas de dire que c’est associé au vieillissement et à la consécration sociale… Ce qui est d’ailleurs une loi commune au vieillissement des savants. La consécration, très souvent, s’accompagne d’un changement des objets : plus on est consacré dans un champ, plus on a le droit à des ambitions planétaires. Par exemple, les savants ont souvent une deuxième carrière en tant que philosophes. Moi, j’ai le sentiment que ce n’est pas le cas et que c’est la logique même de mon travail qui m’a amené à cette étude. A la liste que tu as donnée, on pourrait ajouter Heidegger, un autre penseur central. Au fond, Manet, Flaubert, Heidegger, pourraient être considérés respectivement, si on voulait faire un palmarès, comme le plus peintre des peintres, le plus écrivain des écrivains et le plus philosophe des philosophes. C’est la logique normale de mon travail, et en particulier la compréhension du processus de genèse d’un champ, qui m’a conduit à m’intéresser à eux. Dans le cas de Flaubert et de Manet, je pense que ce sont des personnages qui doivent être considérés comme des fondateurs de champs. Je prends l’exemple de Manet qui est le plus net. On avait une peinture académique, des peintres d’Etat, des peintres fonctionnaires qui étaient à la peinture ce que les professeurs de philosophie sont à la philosophie – sans méchanceté -, c’est à dire des gens qui avaient une carrière de peintres, qui étaient recrutés par des concours, qui avaient des classes préparatoires avec les mêmes procédures de bizutage, de nivellement, d’abrutissement et de sélection. Et puis un personnage, Manet, arrive ; il est passé par ces écoles. Ca, c’est extrêmement important ; c’est une chose que Weber dit en passant dans son livre sur le judaïsme antique : on n’oublie toujours que le prophète sort du rang des prêtres ; le Grand Hérésiarque est un prophète qui va dire dans la rue ce qui se dit normalement dans l’univers des docteurs. Manet est dans ce cas ; il est l’élève de Couture ; c’est un peintre semi-académique ; et il commence déjà à faire des histoires dans l’atelier de Couture ; il critique la manière de faire asseoir les modèles ; il critique les poses antiques, il critique tout ça… Puis, il commence à faire une chose extraordinaire – comme un premier collé du concours de l’Ecole Normale qui se mettrait à contester l’Ecole Normale – : au lieu d’intérioriser la sanction sous la forme de la malédiction – chose que nous connaissons bien dans le milieu universitaire -, il conteste l’univers et il le défie sur son propre terrain. C’est le problème de l’hérésiarque, le chef de sectes qui affronte l’église et lui oppose un nouveau principe de légitimation, un nouveau goût. Le problème est de se demander comment ce goût apparaît : qu’est-ce qu’il y a dans son capital, sa famille, son origine, et surtout son univers social de relations, ses amis, etc. Je fais un travail que bizarrement aucun historien n’avait jamais fait. Ou alors de façon plus anecdotique, j’essaie d’étudier l’univers des amis de Manet, l’univers des amis de la femme de Manet qui étaient pianistes et qui jouaient du Schuman, ce qui était l’avant-garde à l’époque. Je cherche à résoudre une question tout à fait fondamentale ; celui qui saute hors de l’institution universitaire ou les institutions académiques saute dans le vide. J’ai évoqué le drame du premier collé tout à l’heure parce que beaucoup des auditeurs ont au moins une connaissance indirecte de cette expérience. Le problème du premier collé, c’est qu’il ne peut même pas penser à contester l’institution qui l’a collé ; ça ne lui vient même pas à l’esprit ; et s’il y pense, il se trouve jeté dans le néant. Manet en est là : « Si je ne fais pas de la peinture académique, est-ce que je ne cesse pas d’exister ? ». Il faut avoir du culot pour résister à l’excommunication. Pour résoudre ce problème là, Il faut comprendre ce que Manet avait comme ressources qu’on appellerait psychologiques mais qui en fait ont des bases sociales : ses amis, ses relations artistiques, etc. Voilà le travail que je fais. Je vais au plus individuel du plus individuel : la particularité de Manet, à savoir ses rapports avec ses parents, ses amis, le rôle des femmes dans ses relations… et en même temps à l’étude de l’espace dans lequel il se situait pour comprendre le commencement de l’art moderne.
Roger Chartier : Oui, mais l’art moderne, ce n’est pas tout à fait la même chose que l’instauration d’un champ de la production picturale. La constitution globale du champ qui implique aussi les positions de ceux qui ne font pas de l’art moderne renvoie nécessairement à d’autres déterminants. Ou est-ce que tu penses que simplement le coup de tonnerre que donne Manet recompose tout un ensemble de positions pour les faire cohabiter comme des positions contradictoires et affrontées à l’intérieur de quelque chose qui est neuf et qui est justement ce champ ?
Pierre Bourdieu : Tu as tout à fait raison de me corriger. Je donnais une vision tout à fait classique du révolutionnaire exclu, isolé, etc. J’étais tout à fait mauvais. La vérité, c’est ce que tu dis. Manet institue l’univers dans lequel plus personne ne peut dire qui est peintre, ce qu’est le peintre comme il faut. Pour employer un grand mot, un monde social intégré, c’est à dire celui que régissait l’Académie est un monde dans lequel il y a un nomos, c’est à dire une loi fondamentale et un principe de division. Le mot grec « nomos » vient du verbe « nemo » qui veut dire diviser, partager. Une des choses que nous acquérons à travers la socialisation, ce sont des principes de division qui sont en même temps des principes de vision : masculin/féminin, humide/sec, chaud/froid, etc. Un monde bien intégré, académique dit qui est peintre et qui ne l’est pas ; l’Etat dit que c’est un peintre parce qu’il est certifié peintre. Du jour où Manet fait son coup, plus personne ne peut dire qui est peintre. Autrement dit, on passe du nomos à l’anomie, c’est à dire à un univers dans lequel tout le monde est légitimé à lutter à propos de la légitimité. Plus personne ne peut dire qu’il est peintre sans trouver quelqu’un qui contestera sa légitimité de peintre. Et le champ scientifique est de ce type, c’est un univers dans lequel il est question de la légitimité mais il y a lutte à propos de la légitimité. Un sociologue peut toujours être contesté dans son identité de sociologue. Plus le champ avance, plus son capital spécifique s’accumule, plus, pour contester la légitimité d’un peintre, il faut avoir du capital spécifique de peintre. Apparemment, les mises en forme de contestation radicale, par exemple les peintres conceptuels d’aujourd’hui qui apparemment mettent en question la peinture doivent avoir une formidable connaissance de la peinture pour mettre en question adéquatement, picturalement la peinture et non pas comme l’iconoclaste primaire. L’iconoclasme spécifique accompli par un artiste suppose une maîtrise virtuose du champ artistique. Ce sont des paradoxes mais qui apparaissent à partir du moment où il y a un champ. La naïveté qui consiste à dire « Il peint comme mon fils » est typique de quelqu’un qui ne sait pas ce qu’est un champ. Un autre exemple est celui du douanier Rousseau qui était naïf mais le naïf n’apparaît que quand il y a un champ – de même que le naïf religieux n’apparaît que quand il y a un champ religieux… C’est quelqu’un qui devient peintre pour les autres. C’est Picasso, Apollinaire, etc. qui ont fait du douanier Rousseau un peintre en le pensant à partir du champ de la peinture. Mais lui-même ne savait pas ce qu’il faisait. L’opposé du douanier Rousseau, c’est Duchamp qui est le premier à avoir maîtrisé de manière quasi parfaite – ce qui ne veut pas dire consciente – les lois du champ artistique et le premier à avoir joué de toutes les ressources que donne cette institutionnalisation de l’anomie.
Roger Chartier : Mais alors si on applique la même perspective sur ce qui constitue les sciences sociales, est-ce que tu dirais que la constitution d’une discipline comme discipline est l’équivalent de la constitution d’un champ tel que tu viens de le décrire pour le champ de production picturale ?
Pierre Bourdieu : Il faut qu’il y ait un jeu et une règle du jeu pratique. Un champ ressemble beaucoup à un jeu mais une des différences majeures étant que le champ est un lieu où il y une loi fondamentale, des règles mais il n’y a personne qui dit les règles comme pour un sport, une fédération… Et finalement, il y a des régularités immanentes à un champ, des sanctions, des censures, des récompenses sans que tout ça ait été institué. Le champ artistique, par exemple, a la particularité d’être le moins institutionnalisé de tous les champs. Par exemple, il y a relativement peu d’instances de consécration. Cela dit, il y a champ quand on est obligé de se plier – sans même procéder à une opération consciente – à un ensemble de lois de fonctionnement de l’univers. Prenons dans le champ philosophique l’exemple d’Heidegger avec ses idées nazies ; être antisémite deviendra être antikantien. Ce qui est intéressant, c’est cette espèce d’alchimie que le champ impose : ayant à dire des choses nazies, si je veux les dire de telle manière que je sois reconnu comme philosophe, je dois les transfigurer au point que la question de savoir si Heidegger était nazi ou pas n’a aucun sens. Il est certain qu’il était nazi mais ce qui est intéressant, c’est de voir comment il a dit des choses nazies dans un langage ontologique.
Roger Chartier : Ce que tu avances là permet de se sortir des grandes naïvetés réductionnistes. Les historiens passant d’une analyse des positions sociales, des structures sociales à une analyse des objets ou des pratiques culturelles ont pratiqué autant que d’autres une sorte de court-circuit en mettant en rapport directement la production et la position, ceci, soit à l’échelle de l’individu en mettant très mécaniquement en rapport ce qui était produit avec l’individu producteur, soit alors à l’échelle de groupes. Par exemple, beaucoup de discussions sur les formes de « culture populaire » se sont enlisées dans cette mise en rapport sans aucune médiation. Alors, je crois que l’idée de traduction, de médiation, de retravail dans une langue et dans un système qui est imposé par l’état du champ est un apport décisif. Même question que pour la perspective sur la notion d’habitus : que fait-on du champ avant le champ ? Comment peut-on essayer de repérer dans ce langage ce qui peut se dire, à un moment donné, constitué, organisé à l’intérieur d’un espace commun – même si les positions qui y sont occupées sont complètement contradictoires et antagonistes – alors même que cet espace commun n’existe pas ? Par exemple, je suis en train de faire un travail sur Molière, plus particulièrement sur George Dandin, une de ses pièces. Je crois qu’on peut dire que le théâtre au dix-septième siècle est une des manières de viser des progrès qui ensuite seront constitués avec d’autres langages, d’autres formes dans le savoir sociologique. Je crois que ce n’est pas revenir à la notion du précurseur – cette idée un peu stupide qui consiste à faire une galerie de portraits à partir de Montesquieu ou même plus haut. Cette idée n’a aucun sens. En revanche, ce qui a du sens, c’est de comprendre à travers quel type de discours, de formes peuvent se viser des objets qui ensuite seront constitués comme les objets propres du champ sociologique
Pierre Bourdieu : Oui, tout à fait. Encore une fois, il y a beaucoup de contribution dans ce que tu viens de dire. Je pourrai apporter un autre exemple à côté de celui de Molière, c’est celui du roman au dix-neuvième siècle. Communément, on dit que Balzac est le précurseur de la sociologie. En fait, pour moi, le plus sociologue des romanciers, c’est Flaubert. Cet exemple surprend souvent puisqu’il est en même temps l’inventeur du roman formel. Il y a eu, à mon avis, à tort un effort, en particulier de la part des romanciers du Nouveau Roman, pour constituer Flaubert comme inventeur du roman pur, du roman formel, sans objet, etc. En réalité, Flaubert est le plus réaliste, sociologiquement, de tous les romanciers, en particulier dans L’éducation sentimentale et en particulier, parce qu’il est formel. On peut dire exactement la même chose de Manet dont les recherches formelles étaient en même temps des recherches de réalisme. Je pense que le travail de recherche formelle dans le cas de Flaubert a été l’occasion d’une anamnèse sociale, de retour du refoulé social. Et Flaubert, à la faveur d’une recherche purement formelle, a fait un travail qui a consisté à expectorer sa propre expérience du monde social et à faire une objectivation de la classe dominante de son temps qui rivalise avec les plus belles analyses historiques. Quand j’avais fait ma première analyse de L’éducation sentimentale, je l’ai envoyée à un certain nombre d’amis, dont un philosophe qui m’a demandé si la vision de l’espace social bourgeois que propose Flaubert était sociologiquement fondée. Je pense que Flaubert n’a pas su lui-même complètement qu’il produisait cette analyse. Ce travail sur la forme était en même temps un travail sur lui-même, un travail de socio-analyse dont il produisait la vérité objective de ce qui lui faisait écrire un roman. On a dit naïvement que Flaubert s’identifie à Frédéric ; en fait, Flaubert produisait le roman d’un personnage qui occupait la même position que Flaubert dans l’espace social et qui, occupant cette position, n’arrivait pas à écrire un roman. Bon, là, on pourrait développer à l’infini ; ça poserait tous les problèmes de la fonction de la sociologie, le rôle d’anamnèse, de socioanalyse, du rapport entre le roman et le discours scientifique. Une question qui, moi, m’a beaucoup fait réfléchir : pourquoi la traduction en langage sociologique du contenu de L’éducation sentimentale révolte les amoureux de Flaubert ? Je comprends tout à fait bien cette expérience ; je pense que j’aurais été révolté, il y 20 ans, par les analyses que je propose aujourd’hui. Cela dit, ça fait réfléchir sur les formes de l’objectivation. Je pense que, selon les états du champ, les formes d’objectivation seront différentes. Je vais employer une analogie au risque de paraître compliqué. Les guerres de religion sont la forme que prennent les guerres civiles dans l’état de différenciation des champs où le champ politique n’est pas encore différencié du champ religieux. Il y a une espèce de lutte pâteuse où les guerres de paysans sont à la fois des guerres religieuses. Se demander si elles sont politiques ou religieuses est idiot : elles sont aussi politiques que possibles dans les limites d’un espace où le politique n’étant pas constitué comme tel, le seul terrain, c’est la religion. De même, je pense que Molière, comme tu l’as montré à propos de George Dandin, peut constituer une forme d’objectivation de sociologie, de rapports bourgeoisie/noblesse, de systèmes de classements, etc. Il dit le plus possible dans l’état des systèmes de censure.
Roger Chartier : Oui, dire le plus possible ou dire autrement. Là, on revient à un problème qu’on a traité, celui de l’écriture. Il semble, à travers tout ce que tu dis, qu’il y a presque comme une fascination nostalgique par rapport à cette écriture littéraire qui pourrait peut-être dire avec un impact, une force beaucoup plus grande que celle de toute écriture sociologique, même la plus achevée, la plus réussie, l’objet que tu vises. Peut-être que c’est là une question qui a trait à l’état du champ, c’est à dire, à un moment donné, lorsque le discours sociologique n’est pas constitué comme tel, la littérature – peut-être d’autres formes – occupe tout le terrain. Elle est à la fois littérature et quelque part sociologie. A partir du moment où on est dans une situation de compétition, de concurrence, de dualisme, effectivement la sociologie peut être accusée comme étant par défaut puisqu’elle ne peut pas rendre dans la langue la plus légitime, qui est celle de la littérature, des objets qui peuvent être communément visés. Et là, on a peut-être un exemple de comment un même type de discours peut changer non pas parce qu’il change lui-même mais parce que le champ dans lequel il est prononcé a lui-même changé… Sur l’identification possible, est-ce que par moments tu ne voudrais pas être Flaubert ?
Pierre Bourdieu : Oui et non. C’est évident que j’ai une certaine nostalgie. Cela dit, je pense que le fait d’être en mesure de comprendre sociologiquement les raisons pour lesquelles Flaubert n’a pu être que Flaubert – ce qui est déjà extraordinaire -, c’est à dire non sociologue alors qu’il voulait l’être, empêche de rêver d’un discours qui est un discours aliéné. Je pense que dans une certaine mesure le romancier flaubertien n’a pas pu complètement faire ce qu’il voulait faire. Il n’a pu dire ce qu’il disait sur le monde social parce qu’il le disait sur un mode tel qu’il ne se le disait pas, qu’il ne se l’avouait pas. Peut-être parce qu’il ne pouvait supporter la vérité du monde social qu’il présentait que sous une forme supportable, c’est à dire mise en forme… Les romanciers sont souvent en avance [1], par exemple, dans la compréhension des structures temporelles, dans la compréhension des structures de récits, dans la compréhension des usages du langage, etc. C’est en grande partie parce qu’étant occupés par le travail de mise en forme, ils mettent la réalité à distance ; ils touchent la réalité avec des pincettes de forme ; du coup, ils peuvent la supporter. Alors que le sociologue est insupportable parce qu’il dit les choses comme ça, sans mise en forme. La différence de forme, c’est à la fois tout et rien. Ca explique que la trans-formation que j’opère de L’éducation sentimentale en schéma, ça ne change rien et ça change tout. Et ça rend insupportable quelque chose qui était charmant parce que c’était le produit d’une dénégation et c’était re-dénié par le récepteur qui comprend tout en comprenant sans comprendre. Ca a le charme du jouet avec le feu social qui est quelque chose que personne ne veut connaître.
Roger Chartier : Oui, je crois que le rapport entre les modes d’écriture et la discipline scientifique est différent dans le cas des deux disciplines. Pour l’histoire, il est plus aisé de se mouler dans des formes de narration qui peuvent être techniquement empruntées beaucoup plus aisément à la construction littéraire, l’enjeu n’étant pas le même. En sociologie, l’enjeu, c’est la distance par rapport à l’objet lui-même.
Pierre Bourdieu : Oui, là, j’ai souvent envie de taquiner mes amis historiens qui ont un souci de l’écriture tout à fait légitime de la belle forme mais qui, je crois, souvent, s’épargnent les rudes grossièretés du concept qui sont extrêmement importantes pour faire avancer la science. Le souci du beau récit peut être très important parce il y a aussi une fonction d’évocation. Une des manières de construire un objet scientifique, c’est aussi de le faire sentir de le faire voir, de l’évoquer au sens presque micheletien – bien que je n’aime pas beaucoup ça. Evoquer une structure, c’est une des fonctions de l’historien à la différence du sociologue qui lui doit dégager l’intuition immédiate. L’historien, s’il veut parler des moines tunisiens, il va évoquer la forêt, etc. Il y a une fonction du beau style mais parfois je crois que les historiens sacrifient trop à la belle forme et dans cette mesure là, ne font pas jusqu’au bout la coupure avec l’expérience première, les adhérences esthétiques, les jouissances du rapport à l’objet.
[1] Bourdieu cite Faulkner comme « formidable romancier du discours populaire ». Cet exemple se coulait mal dans le reste du propos d’où le choix de la mise en note.
COMPLEMENT:
‘What Makes a Terrorist’ and why the popular theories may be wrong
Economist Alan Krueger debunks the theory that poverty spawns terrorism.
Tony Azios
The Christian Science Monitor
August 28, 2007
Theories abound as to what drives people to commit acts of terrorism. They range from the simplistic (« They hate our freedom ») to the more complex (modern terrorism is a continuation of longstanding religious and cultural conflicts). The most pervasive rationale on the matter, however, is that terrorism is nurtured by widespread poverty and a lack of education.
This explanation is popularly accepted across religious and party lines and in many academic circles. It is a theory as likely to be espoused by laymen as by global leaders and so-called experts. It’s an idea people can easily comprehend and embrace because it means that such abhorrent acts are born from social inequality, a preventable injustice.
Supporters of that diagnosis will want to read economist Alan B. Krueger’s What Makes a Terrorist: Economics and the Roots of Terrorism, in which he posits that this assumption couldn’t be more wrong. Within the parameters of Krueger’s analysis, it turns out to be the « economic-deprivation-and-no-education-breeds-terrorism » theory that fails to hold water.
Krueger’s book is based on a set of three lectures he gave at the London School of Economics and Political Science in 2006. In it, he argues that the notion that poverty and ignorance breed terrorism is no more than an assumption lacking empirical evidence to back it up.
A review of hard data collected from various regions and continents shows that terrorists are more likely to have come from the well-educated elite of their respective countries.
« What Makes a Terrorist » brings together disparate data, such as academic studies and government reports, arraying them into a concise, accessible argument against the notion that we can defeat terrorism through aid and education. While Krueger is careful to affirm that these are useful in combating many social ills, he is adamant that terrorism is not one of them.
But Krueger, the Bendenheim professor of economics and public policy at Princeton University and an adviser to the National Counterterrorism Center, doesn’t just present the data. He offers skilled analysis to show that an aggressive foreign policy based on this fallacious assumption has cost several nations dearly and also warns that continuing along this course may provoke further terrorist acts.
Using public opinion polls from the Pew Global Attitudes Project and from the Palestinian Center for Policy and Survey Research, Krueger argues that residents of nations with higher rates of terrorist activity who possess comparatively higher incomes and education levels are more likely to view the use of terrorism as justifiable.
According to Krueger, the polls indicate that those with at least moderate wealth and education, relative to their nations’ standards, are more likely to be confident enough in their beliefs to attempt to enact political change, even through illegitimate and violent avenues.
The poor and uneducated, meanwhile, are less likely to even voice a neutral political view when asked. Simply expanding access to education without reforming content, warns Krueger, may actually have the unintended effect of promoting terrorism.
Rather than poverty and a lack of education, Krueger’s research indicates that living in a society lacking in civil liberties and political rights is actually the biggest indicator of what may lie at the root of terrorism. The lack of legal and civil recourse to political woes is more likely to lead someone to terrorism than any other single factor, according to Krueger.
While Krueger’s first two lectures use statistical analysis to determine which factors do or do not play a part in leading people to become terrorists, his third lecture serves as a critique of the media and politicians who exacerbate the psychological, economic, and political effects caused by terrorist acts, rather than putting them into perspective.
Krueger asserts that sen-sationalizing distant or comparatively minor acts of terrorism serves to promote societal anxiety, thereby assisting terrorists in accomplishing their goals of spreading fear and disrupting the economy.
After evaluating available evidence on the economic effects of terrorism and other destructive events such as hurricanes, Krueger reaches the conclusion that economies are only significantly affected by terrorism « if the public lets them, that is, if people and their leaders overreact. » This is because « terrorism – as awful and reprehensible as it is … leaves the bulk of the human and physical capital stock intact » in economies that are diverse and elastic enough to withstand disturbance.
Krueger advises that governments focus less on combating small-scale, isolated acts of terrorism and dedicate more resources toward preventing devastating nuclear and biological attacks.
One of the book’s strengths is that Krueger is not concerned solely with Islamic fundamentalist and anti-Western terrorism. Spain and Colombia are also addressed in some detail, while Northern Ireland is referred to as the notable exception in that terrorists there are somewhat more likely to come from less affluent backgrounds.
Remaining true to the original lecture format, Krueger includes many insightful and critical questions from the audience.
The semantics of defining terrorism are also well addressed, as the line between « terrorist » and « freedom fighter » can be a thin one. Students of American history may recall, writes Krueger, that the British labeled George Washington a terrorist.
It’s a question particularly relevant at the moment, given current debates as to whether certain states are engaged in civil war or terrorism, or both.
COMPLEMENT
Economics focus
Exploding misconceptions
Alleviating poverty may not reduce terrorism but could make it less effective
“EXTREMELY poor societies…provide optimal breeding grounds for disease, terrorism and conflict.” So said Barack Obama, arguing in favour of more development aid to poor countries. Mr Obama is not alone in regarding economic development as a weapon against terrorism. Hillary Clinton, America’s secretary of state, has called development “an integral part of America’s national security policy”. The idea that poverty could be associated with terrorism is not implausible. If acts of terror are committed by people with little to lose, then it is reasonable to expect them to be carried out disproportionately by poor, ill-educated people with dismal economic prospects.
Some terrorists certainly fit this profile. Yet the ranks of high-profile terrorism suspects also boast plenty of middle-class, well-educated people. The would-be Times Square bomber, Faisal Shehzad, boasts an MBA and is the son of a senior Pakistani air-force officer. Umar Farouk Abdulmutallab, who stands accused of lighting a makeshift bomb on a transatlantic flight in the so-called “underwear plot”, had a degree from University College, London, and is the son of a rich Nigerian banker. The suspected suicide-bomber in this week’s attacks in Stockholm had a degree from a British university. Are well-heeled terrorists representative or are they exceptions to the rule?
Social scientists have collected a large amount of data on the socioeconomic background of terrorists. According to a 2008 survey of such studies by Alan Krueger of Princeton University, they have found little evidence that the typical terrorist is unusually poor or badly schooled. Claude Berrebi of the RAND Corporation compared the characteristics of suicide-bombers recruited by Hamas and Islamic Jihad from the West Bank and Gaza with those of the general adult male Palestinian population. Nearly 60% of suicide-bombers had more than a high-school education, compared with less than 15% of the general population. They were less than half as likely to come from an impoverished family as an average adult man from the general population. Mr Krueger carried out a similar exercise in Lebanon by collecting biographical information for Hizbullah militants. They too proved to be better educated and less likely to be from poor families than the general population of the Shia-dominated southern areas of Lebanon from which most came.
There is also no evidence that sympathy for terrorism is greater among deprived people. In a series of surveys carried out as part of the Pew Global Attitudes Project in 2004, adults in Jordan, Morocco, Pakistan and Turkey were asked whether they believed that suicide-bombing aimed at American or other Western targets in Iraq was justified. Their answers could be broken down by the respondents’ level of education. Although the proportions varied greatly between countries (with support lowest in Turkey), more schooling usually correlated with more agreement.
Some argue that poverty could be at the root of terror even if terrorists are not themselves poor. Anger about poverty in the countries they are from could cause richer citizens of poor countries to join terrorist organisations. This idea can be tested by looking across countries to see if there is a link between a country’s GDP per head and its propensity to produce terrorists. Mr Krueger did precisely this by looking at data on 956 terrorist events between 1997 and 2003. He found that the poorest countries, those with low literacy, or those whose economies were relatively stagnant did not produce more terrorists. When the analysis was restricted to suicide-attacks, there was a statistically significant pattern—but in the opposite direction. Citizens of the poorest countries were the least likely to commit a suicide-attack. The nationalities of all foreign insurgents captured in Iraq between April and October 2005 also produced no evidence that poorer countries produced more insurgents. If anything, there was weak evidence the other way.
What might explain why so many relatively well-off people from relatively well-off countries end up as terrorists? It may be that a certain level of education makes it more likely that people will become politicised. But the kind of people that terrorist organisations demand also matters. Unlike ordinary street crime, which does tend to attract the down-and-out, terrorism is a complex activity. So terrorist organisations prefer to recruit skilled, educated people to carry out their missions. Using a database of Palestinian suicide-bombers between the years 2000 and 2005, Mr Berrebi and Harvard University’s Efraim Benmelech find that more educated suicide-bombers are assigned to attack more important targets. Such terrorists also kill more people and are less likely to fail or be caught during their attacks.
The sword is mightier with the pen
The finding that more educated terrorists are deadlier may mean, however, that economic conditions can influence terrorism’s effectiveness. Using data on all Palestinian suicide-attackers between 2000 and 2006, Esteban Klor of the Hebrew University in Jerusalem and Messrs Benmelech and Berrebi show in a new paper that the skill level of the average terrorist rises when economic conditions are poor. They reckon that high unemployment enables terror organisations in Palestine to recruit more educated, mature terrorists. So better economic conditions could blunt the effectiveness of terror attacks by reducing the average quality of the talent that terrorist organisations are able to recruit.
There are many reasons to promote economic development in poor countries but the elimination of terror is not a good one. The research on terrorists’ national origins suggested that countries which give their citizens fewer civil and political rights tend to produce more terrorists. Politics, not economics, is likely to be a more fruitful weapon in the fight against terror.
« What Makes a Terrorist? Economics and the Roots of Terrorism », by Alan B. Kreuger, Princeton University Press
« Economic Conditions and the Quality of Suicide Terrorism », by Efraim Benmelech, Claude Berrebi and Esteban F. Klor, NBER Working Paper No. 16320, August 2010
Human Capital” and the Productivity of Suicide Bombers » by Efraim Benmelech and Claude Berrebi, Journal of Economic Perspectives, 2007. A version (with a different title) is available as NBER working paper No 12910
Two-thirds of British terror suspects are from middle-class backgrounds and those who become suicide bombers are often highly educated, a classified MI5 document reveals.
The paper, marked ‘Secret: UK Eyes Only’, also debunks the myths that terrorists and suicide bombers are ‘loners’ and ‘psychopaths’.
Instead, the security service says that 90 per cent of them can be categorised as ‘sociable’ and have a high number of friends.
The 200-page document, titled Radicalisation Of Muslims In The United Kingdom – A Developed Understanding, was found by a Mail on Sunday reporter in the abandoned residence of the British ambassador in the Libyan capital, Tripoli.
The research paper, which was intended to be read by only MI5 agents and officers, was produced after studying 90 terror suspects investigated by the security service.
While some of the information in the document comes from the interrogation of suspects, other data came from surveillance by spies and informants.
The report gives a rare glimpse into how security service agents view Islamic extremists, and what MI5 believes are the main causes of Muslims becoming radicalised.
While the report says that Western foreign policy and the perception that ‘Islam is under siege’ plays a role, they are not the main cause.
Instead, the four causes of radicalisation are:
- ‘Trauma’, such as the death of a loved one: Ten per cent of terror suspects became radicalised after a life trauma, says the report.
- ‘Migration’: A third of all extremists ‘migrated to Britain alone’.
- ‘Criminal activity’: Two-thirds of the sample had criminal records.
- ‘Prison’: Muslim prisoners who are not religious are often radicalised in prison. The report identified 60 known Islamist extremists operating in British jails.
The study says that the ‘mean age’ at which a Muslim becomes radicalised is 21.6 years, while anyone between the ages of 16 and 32 is regarded as vulnerable.
The research paper was intended to be read by only MI5 agents and officers (MI5 headquarters in London pictured)
The report added: ‘Where data is available, two-thirds came from middle or upper-middle-class backgrounds, showing there is no simplistic relationship between poverty and involvement in Islamist extremism.’
The study also found that half of the suspects it surveyed were married and some had children.
‘This indicates that having commitments to a spouse and children did not necessarily restrain these individuals from becoming involved in activity that may have resulted in lengthy imprisonment, if not death.’
The report adds: ‘The vast majority (90 per cent of those on whom we have data) are described as sociable, with a number of friends. Our data thus tends to contradict commonly held stereotypes of terrorists being “mad”, psychopathic or evil.
‘It also challenges the theory that individuals who turn to radical or extremist networks are those who are unable to make friends in normal life.’
Professor Anthony Glees, a terrorism expert at Buckingham University, said: ‘I am glad MI5 are privately accepting that terror suspects were sociable creatures because for a long time they gave the impression that terrorists and suicide bombers are lone wolves.
‘It is also encouraging that they believe most terror suspects come from middle-class backgrounds. Traditionally, there was a belief among the spooks and police that terrorists were caused by poverty.’
The Home Office, which speaks of behalf of MI5, declined to comment.






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