Littérature: Quand l’écriture du mal devient complaisante (Literature as aestheticization of horror)

EinsatzgruppenEinsatzgruppen2Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal, Qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres! Esaïe 20:5
La parole vraie d’un bourreau n’existe pas. (…) La vérité romanesque est d’un autre ordre que la vérité historique ou sociologique. Jonathan Littell
Après avoir terminé ses études de droit en Allemagne, cet homme à l’intelligence acérée, d’une culture exemplaire, lecteur de Kant, Hegel et Sophocle, intègre les SS. Il est envoyé sur le front de l’Est, chargé d’un Einsatzgruppe, un groupe d’action déployé en Ukraine, où des troupes SS ont mission de massacrer la population juive dans chaque ville et village. Son sens du devoir, ses qualités d’organisateur, son sang-froid affiché, cette capacité à masquer son dégoût, même quand ses hommes, dépassés par l’ampleur des massacres, se mettent à pleurer ou sombrent dans la dépression, font de lui un élément d’une valeur inestimable. (…) A Paris, où le zèle du gouvernement de Vichy à déporter la population juive, y compris femmes et enfants, excédant là les injonctions des SS, suscite son admiration. A Auschwitz, dont il évalue, avec soulagement, le potentiel destructeur des chambres à gaz. Samuel Blumenfeld (Le Monde des Livres)
Imaginant que son narrateur est un courageux témoin engagé, Littell affronte les exécutions de masse en Ukraine, puis ce sera Stalingrad, et, bientôt, Auschwitz. Il rend la monstruosité de l’affaire en restant du côté des Allemands, pour qui tuer mille Juifs pose d’abord des problèmes de méthode. A viser la tête, on est éclaboussé. A tuer les femmes et les enfants, on se rend malade. La solution du camion à gaz est encore trop dégueulasse à voir, malgré les améliorations techniques. Il y aura donc les camps d’extermination. Claire Devarrieux (Libération)
Authentique petit monument, Les Bienveillantes est plus que le chef-d’oeuvre annoncé: le charme malsain qu’il dégage est carrément addictif, voire jouissif. Eric Fouquet (Chronic’art)

A l’heure où, avec les tout récents attentats déjoués des médecins-terroristes de Grande-Bretagne, le voile (de bons sentiments et du politiquement correct) semble commencer (malgré certaines résistances en plus ou moins haut lieu: Brown, Boutin) à se déchirer un peu sur la folie totalitaire de l’islamisme

Et où l’on recommence timidement à reparler du génocide rwandais et des responsabilités, toujours niées, des autorités françaises (dont l’un des responsables, l’ancien secrétaire-général de Mitterrand Hubert Védrine – cherchez l’erreur ! – vient à nouveau d’être récompensé par une mission de l’Elysée) …

Retour, en ce 2e anniversaire des attentats de Londres du 7/7 et à l’occasion d’une nouvelle exposition du Mémorial de la Shoah de Paris, sur une autre manière de trahir les victimes de la folie totalitaire.

A savoir par un certain traitement littéraire de l’Histoire.

Et notamment la manière plus que douteuse (via, comme le décrit l’historien Edouard Husson et auteur des « Complaisantes : Jonathan Littell et l’écriture du mal« , « un voyeur post-sadien, incestueux et parricide ») dont l’auteur franco-américain du dernier prix Goncourt et phénoménal succès littéraire (« Les Bienveillantes », euphémisme pour les « Persécutrices » – 900 pages et des centaines d’exemplaires vendus) a décrit, ce que les historiens appellent « la Shoah par balles ».

Mais aussi occasion (le livre aura peut-être au moins ce mérite) de rappeler et de rendre hommage à d’autres manières, autrement plus respectueuses, de « déterrer les cadavres ».

Comme les efforts du Père Desbois et de son équipe sur place en Ukraine qui depuis trois ans travaillent sur les anciennes fosses communes et charniers laissés par les commandos de la mort nazis (les tristement célèbres unités mobiles des Einsatgruppen et de l’Ordnungspolizei) pour en recueillir les restes et les témoignages des riverains (souvent réquisitionnés pour les travaux de terrassement ou le tri des vêtements) et dont l’exposition présente une partie des résultats.

Et pour donner non seulement corps à cette découverte récente de l’historiographie, qui, contre la fréquente réduction du génocide juif à sa face industrielle (Auschwitz), montre que l’extermination par balles atteignit en effet dans certaines régions de l’ex-Union soviétique jusqu’à 85% des victimes ou même de 10 à 15% en Pologne, soit près d’un tiers du total pour la Shoah entière (ie. 2 millions).

Mais aussi pour rendre enfin à ces millions de victimes largement anonymes la mémoire de leur exterminaton et la sépulture à laquelle ils n’avaient jusqu’ici pas eu droit.

Aucun des historiens qui ont décrit récemment le rôle joué par les experts et technocrates de « l’ordre noir » n’ont suggéré, comme le fait Littell, que ces « penseurs de l’extermination » avaient pu songer à modérer les « policiers » type Heydrich. Au contraire, l’afflux des plus brillants juristes, économistes ou spécialistes de l’aménagement du territoire à la SS, à partir du milieu des années 1930 a largement contribué à l’emballement de la machine génocidaire en 1941-1942.

Le point de vue du narrateur, celui d’un nihiliste post-moderne qui promène son ennui le long des charniers causés par des nihilistes de l’âge totalitaire, conduit à relativiser la gravité du national-socialisme. L’idée juste selon laquelle tout homme peut devenir un bourreau sert en fait, sous la plume de Jonathan Littell à relativiser les crimes du nazisme.

Les Bienveillantes, un canular déplacé
Edouard Husson, historien, maître de conférences à Paris IV.
Le Figaro
Le 08 novembre 2006

Les Bienveillantes de Jonathan Littell est un gigantesque canular. J’utilise le mot, à son sens propre, celui de ces textes en prose ou en vers composés dans un esprit irrévérencieux par les khâgneux pour leurs professeurs ou pour un public imaginaire. Bien évidemment, si le canular est réussi, il aura trouvé des lecteurs pour le prendre au sérieux. Il semble que, sur ce point, l’auteur ait atteint son but au-delà de toute espérance. On lui décerne même des récompenses d’habitude réservées à des textes qui sont de la vraie fiction. Je n’ai pas arbitrairement recours à la référence khâgneuse. Le narrateur, à la page 464, se re trouve dans la thurne de Robert Brasillach à la rue d’Ulm. D’une manière générale, Max Aue, le narrateur, a les qualités et les défauts du khâgneux : Le goût des idées philosophiques – au risque de lasser le lecteur quand il doit subir à longueur de page des dialogues sur le moi, le monde et l’absence de Dieu. L’attrait du pastiche – qui tourne au cliché lorsque l’auteur nous ressert, en bien moins percutant, à la page 364, le célèbre dialogue entre un nazi et un communiste dans Vie et Destin de Vassili Grossmann. La fascination pour Sade – aucun poncif sur les rapports entre sexe et violence ne nous est épargné. D’une manière générale, le héros du roman est complètement invraisemblable. Ce raisonneur, écoeuré et attiré par la violence à la fois, semble n’avoir jamais quitté le Quartier Latin et il est peu probable que le Sicherheitsdienst de Himmler et Heydrich ait longtemps toléré dans ses rangs un agent aussi peu déterminé à mettre en oeuvre les politiques génocidaires du Reich.

Il n’y a pas que le côté m’as-tu vu du khâgneux ; il y a aussi l’autre face, celle de l’élève besogneux. Comme historien du nazisme, je relève page après page des fiches de lecture plus ou moins visiblement accrochées les unes aux autres. Le narrateur nous l’annonçait dès le prologue, lorsqu’il faisait allusion aux fiches bristol entassées dans un tiroir de son bureau. Bien entendu, le genre du romenquête – c’est la définition la plus exacte d’un livre qui n’est ni vraiment de l’histoire ni vraiment de la fiction (90 % des personnages sont historiques) – permet à l’auteur de dissimuler ses sources. Mais il est évident qu’il a beaucoup lu – sur les Einsatzgruppen, sur Stalingrad, sur le Paris de l’Occupation etc. Certains passages sont caricaturaux, de ce point de vue : les débats entre officiers des Einsatzgruppen fin juin 1941 semblent tout droit sortis des débats entre historiens des années 1990 sur la préparation de l’invasion de l’Union Soviétique. Ou bien la rencontre du narrateur avec Werner Best, le juriste de la Gestapo, donne lieu à un résumé de la biographie que lui a consacré l’historien allemand Ulrich Herbert… placé dans la bouche de Best lui-même.

Ailleurs, un personnage nous fait soudain du Ian Kershaw, le biographe de Hitler, en nous expliquant que la formule clé du régime, c’est de savoir si un tel ou un tel « travaille dans le sens de la volonté du Führer ». L’auteur, visiblement, est fasciné par tout ce qui s’est publié, ces dernières années, sur les intellectuels dans la SS. Mais, plongé dans ses fiches, il commet des erreurs d’interprétation. Ni Michael Wildt ni Ulrich Herbert ni Götz Aly ni aucun des historiens qui ont décrit récemment le rôle joué par les experts et technocrates de « l’ordre noir » n’ont suggéré, comme le fait Littell, que ces « penseurs de l’extermination » avaient pu songer à modérer les « policiers » type Heydrich. Au contraire, l’afflux des plus brillants juristes, économistes ou spécialistes de l’aménagement du territoire à la SS, à partir du milieu des années 1930 a largement contribué à l’emballement de la machine génocidaire en 1941-1942.

De même, Littell ne comprend pas bien le processus de décision qui mène au génocide des juifs. Contrairement à ce qu’il fait dire à l’un de ses personnages, il y a eu non pas un seul Führervernichtungsbefehl (ordre d’extermination donné par le Führer – le terme est très improbable à l’époque) mais une série de mots d’ordre successifs de radicalisation entre la mi-juillet et la mi-novembre 1941. Et ni Hitler ni Himmler n’avaient besoin d’une éminence grise inventée comme Mandelbrod pour mettre en oeuvre de façon coordonnée la Shoah. Le caractère inachevé ou approximatif est le propre d’un canular, j’en conviens. Cependant, au fur et à mesure qu’avance la lecture, on est de moins en moins indulgent pour les erreurs d’interprétation de l’auteur.

En effet, il apparaît de plus en plus clairement que le livre passe à côté de son objet. Le nazisme ne peut pas être abordé avec l’ironie pesante du khâgneux qui s’adresse aux happy few qui comprendront qu’il faut lire son livre au troisième ou au quatrième degré. Le point de vue du narrateur, celui d’un nihiliste post-moderne qui promène son ennui le long des charniers causés par des nihilistes de l’âge totalitaire, conduit à relativiser la gravité du national-socialisme. L’idée juste selon laquelle tout homme peut devenir un bourreau sert en fait, sous la plume de Jonathan Littell à relativiser les crimes du nazisme. L’identification du lecteur au narrateur que réclame le prologue doit conduire à l’indulgence pour le narrateur. Lequel se permet des images qui sont une insulte à la mémoire des victimes, comme le passage où il voit Hitler habillé en rabbin (p.434).

En fait, ce que Littell n’a pas compris, c’est que le nazisme ne peut pas être un objet de canular.

Voir aussi:

Il y a un côté obscène dans la violence de ces récits qui ressurgissent plus d’un demi-siècle après les faits. Mais ils sont nécessaires pour ceux qui les racontent. Et pour nous.

Critique
« La Shoah par balles », travail de mémoire du Père Desbois
LE MONDE | 21.06.07 |

Le Père Desbois est âgé de 52 ans et, depuis près de quinze ans, ce prêtre catholique, directeur du Service national des évêques de France pour les relations avec le judaïsme, fait un travail d’historien. Il consiste à repérer les lieux où les nazis ont liquidé des juifs en Ukraine, entre 1941 et 1944, et à recueillir des témoignages sur ces massacres. Cette entreprise fait l’objet d’une exposition au Mémorial de la Shoah, à Paris, dont le titre est parlant : « La Shoah par balles ».

Près de 1,5 million de personnes ont ainsi été assassinées par les Einsatzgruppen, ces unités de tuerie mobiles qui fonctionnaient derrière la ligne allemande du front de l’Est, assistées par des éléments de la police allemande, des Waffen SS ou des collaborateurs ukrainiens.

L’engagement du Père Desbois est lié à un hasard. Son grand-père – qui l’a élevé – a été prisonnier pendant la seconde guerre mondiale dans le camp de Rawa-Ruska – aujourd’hui situé en Ukraine, à la frontière polonaise. Ici, des prisonniers de guerre soviétiques ont été exécutés.

Le Père Desbois a voulu que ces victimes aient un mémorial digne d’eux. Il s’est rendu sur place. « Peu à peu, j’ai appris que des juifs avaient été massacrés près du camp, mais qu’on ne savait pas où étaient les fosses. Un jour, le maire, avec qui j’avais sympathisé, m’a conduit à un endroit où une centaine de personnes m’attendaient : des gens du village. C’était le lieu où avaient été tués et ensevelis mille cinq cents juifs. J’ai découvert aussi, à cette occasion, que les témoins, souvent très jeunes à l’époque, n’avaient jamais parlé parce qu’on ne leur avait jamais posé de questions. »

DÉTECTEURS DE MÉTAUX

Le Père Desbois a décidé alors de poursuivre une enquête sur ce sujet dans toute l’Ukraine, de la Biélorussie à la Crimée. Il travaille avec l’association Yahad-In Unum, créée par le cardinal Lustiger et le rabbin Israel Singer, et une équipe de onze personnes. Ses recherches ne commencent, in situ, qu’après avoir épluché les archives soviétiques et allemandes, « très abondantes et d’habitude véridiques ». Ensuite, il part sur le terrain avec des détecteurs de métaux pour repérer les fosses où sont enfouies les victimes. Ces fosses ne sont jamais ouvertes. Sauf une, à Busk, près de Lvov (1 760 victimes), où des fouilles archéologiques sont entreprises pour authentifier le travail du Père Desbois.

Et, surtout, il recueille des témoignages. Ces derniers sont enregistrés et filmés. Certains sont diffusés en boucle dans l’exposition, dont ils constituent le point fort. « Il y a un côté obscène dans la violence de ces récits qui ressurgissent plus d’un demi-siècle après les faits, explique le Père Desbois. Mais ils sont nécessaires pour ceux qui les racontent. Et pour nous. »

Autre point fort de l’exposition – et tout autant obscène -, les photographies des exécutions, d’habitude prises par les bourreaux. La plupart sont anonymes. Quelques-unes – en couleurs – sont l’oeuvre d’un photographe professionnel au service de la propagande de la Wehrmacht, Johannes Hähle. Les compositions « artistiques » de leur auteur sont particulièrement effroyables.

« Les Fusillades massives des juifs en Ukraine (1941-1944) : la Shoah par balles ». Mémorial de la Shoah, 17, rue Geoffroy-l’Asnier, Paris-4e. Tél. : 01-42-77-44-72. Du dimanche au vendredi, de 10 heures à 18 heures ; jeudi jusqu’à 22 heures. Jusqu’au 30 novembre.

Emmanuel de Roux

Voir aussi:

Là où Littell se met en défaut vis-à-vis de son devoir d’exactitude ou, en l’occurrence, de vraisemblance, c’est dans la partie proprement fictionnelle de son roman. Comment est-il possible de reprendre les thèses de Christopher Browning sur les «hommes ordinaires» et de faire de son héros la plus invraisemblable créature, affligée de toutes les singularités ? Incestueux, homosexuel, ou encore lecteur de Maurice Blanchot (en 1942 !), tel est Aue.

Les pendus, leur érection, leur éjaculation, font depuis des siècles partie de notre imaginaire. Ici, simplement, c’est sur le dos d’un mort réel, cité en son nom propre, que Littell mêle cet imaginaire au récit trop véridique de son exécution. Juif, Wolf Kieper fut une victime parmi des millions d’autres de la barbarie nationale-socialiste. Il n’était sans doute pas nécessaire, par un effet de littérature, de le souiller.

Quand on choisit l’extermination des Juifs comme sujet, exactitude et dignité sont de rigueur. Littell, pas si « bienveillant »
Florent Brayard
Libération 1.11.2006
France-Mail-Forum

La poésie est possible après Auschwitz et elle peut même prendre Auschwitz comme sujet. Dans la compréhension de ce qui s’est passé, de ce qui s’est joué avec la «solution finale de la question juive», nul ne peut préjuger qu’un ouvrage scientifique sera plus important qu’un film, qu’un roman ou qu’une oeuvre graphique. Il s’agit toujours d’une expérience à la fois spécifique et personnelle, qui peut emprunter bien des chemins. Les préventions que je peux avoir vis-à-vis du roman de Jonathan Littell, les Bienveillantes, ne sont pas ainsi d’ordre disciplinaire. Je suis historien, il est écrivain, tout est pour le mieux. Le problème me semble plutôt qu’il n’a pas respecté le pacte implicite que chacun forme avec soi-même quand il décide, quel que soit son mode d’expression, de prendre l’extermination des Juifs comme sujet. Ce pacte, quel est-il ? Il est difficile à définir : on se dit peut-être qu’on doit être à la fois exact et digne.
Concernant l’exactitude, on saura gré à Littell d’avoir réalisé une sorte d’exploit documentaire. Sans doute, ici ou là, pourrait-on trouver des erreurs : le compte rendu de la réunion de la conférence sur la «solution finale» en Europe, organisée par le ministère des Affaires étrangères à Krummhübel, en avril 1944, indique qu’Eichmann, contrairement à ce que Littell affirme, n’était pas présent, mais qu’il y avait délégué l’un de ses subordonnés. Cela n’a guère d’importance, et Littell est, quoi qu’il en soit, plus respectueux de la vérité historique que ne l’était, par exemple, le si mauvais film de Costa Gavras, Amen. Pour l’historien, c’est même une étrange sensation que de voir ainsi la documentation et les références habituelles de son travail mises en fiction. Maximilien Aue, lui, apparaît un peu comme Forrest Gump : il a la chance de croiser la plupart des figures historiques du nazisme, de tel membre obscur de l’Einsatzkommando 4a, mais cité avec son nom réel, à Hitler. On s’aperçoit que Littell a pris soin, le plus souvent, de faire rencontrer à son héros des criminels qui ont eu la particularité d’avoir survécu à la guerre et délivré de nombreux témoignages dans différents cadres, judiciaires ou non. Ainsi Adolf Eichmann, Paul Blobel, Albert Speer, Konrad Morgen ou Rudolf Höss… Cela lui permet de mettre dans la bouche des interlocuteurs de Max Aue des propos qu’ils ont effectivement tenus, mais des années après les faits. Ainsi Eichmann a bien discouru à plusieurs reprises sur la notion d’impératif chez Emmanuel Kant. S’il l’a fait en 1943, l’année de sa rencontre fictive avec Aue, je l’ignore. Ce que je sais, c’est que, interrogé en Israël par Avner Less, il cita Kant, à la suite de quoi il fut sommé, à la barre du tribunal de Jérusalem, de s’expliquer sur son rapport à l’impératif kantien, le 20 juillet 1961, s’attirant du même coup les foudres d’Hannah Arendt.

Là où Littell se met en défaut vis-à-vis de son devoir d’exactitude ou, en l’occurrence, de vraisemblance, c’est dans la partie proprement fictionnelle de son roman. Comment est-il possible de reprendre les thèses de Christopher Browning sur les «hommes ordinaires» et de faire de son héros la plus invraisemblable créature, affligée de toutes les singularités ? Incestueux, homosexuel, ou encore lecteur de Maurice Blanchot (en 1942 !), tel est Aue. Les nazis étaient moins bizarres, ils faisaient des enfants à leur femme quand ils rentraient de permission, s’achetaient des natures mortes ou des paysages champêtres, et la littérature n’était pas la première de leurs préoccupations. On voit bien que le roman de Littell est encore un collage, mais à l’intérieur du champ littéraire français. Genet est l’un de ses inspirateurs : c’est ainsi sur les lieux où Erik rencontre le bourreau, dans les contre-allées du Tiergarten à Berlin, qu’Aue a son dernier trick ; ensuite, il rencontre un jeune suicidaire sur lequel il reproduit le geste pistolet dans la bouche comme une simulation de fellation forcée qu’avait eu le narrateur de Pompes funèbres sur Jean D. Cela peut être amusant, mais la caractérisation de Max Aue est si improbable que, quand arrive la scène où il est décoré par Hitler, dans son bunker, aux derniers jours du Reich, et que, saisi d’une impulsion, il lui tire le nez, on se demande si ce n’est pas tout simplement son lecteur que Jonathan Littell tire par le bout du nez…

Concernant le deuxième versant de ce pacte implicite, celui de la dignité, la critique littéraire a souligné l’absence de tout caractère voyeuriste dans le livre de Littell. J’aimerais bien pouvoir porter le même jugement. Seulement, il y a un détail qui me gêne. Jonathan Littell raconte avec force précisions la pendaison à Lemberg, au début du mois d’août 1941, de deux notables juifs présentés par les nazis comme des membres de la Tcheka et responsables de centaines d’exécutions sommaires d’Allemands de souche et d’Ukrainiens. Le récit de Littell est conforme à la réalité historique jusqu’à un certain point. Car Littell s’est appuyé sur une série de témoignages recueillis dans le cadre des procédures judiciaires allemandes, en particulier celui du Dr Artur Neumann. Ce témoignage a été publié, parmi d’autres sur le même événement, en allemand puis en français par Ernst Klee dans Pour eux, c’était le bon temps (Plon). Neumann, interrogé par un juge d’instruction, indiquait : «Un camion était arrêté, un homme était debout sur ce camion. Je ne sais plus qui lui passa la boucle autour du cou. En tout cas, le camion démarra, partit, et l’homme resta suspendu au noeud. Dans les spasmes de l’agonie, son pantalon lui glissa sur les pieds.» Ce récit est réécrit par Littell de la manière suivante : «Alors Zorn et un des Waffen-SS leur passèrent le noeud coulant autour du cou. Les deux condamnés restaient silencieux, renfermés sur eux-mêmes. Zorn et les autres descendirent de la planche et Bauer fit démarrer le camion. « Plus lentement, plus lentement », criaient les Landser qui photographiaient. Le camion s’avança, les deux hommes essayaient de garder l’équilibre, puis ils basculèrent l’un après l’autre et balancèrent plusieurs fois d’avant en arrière. Le pantalon de Kieper lui était tombé autour des chevilles.» D’un récit à l’autre, il y a des différences mineures qui tiennent par exemple à ce que Neumann s’est trompé sur le nombre des condamnés, mais il est corrigé par d’autres témoins. On dispose par ailleurs de photographies, également publiées par Klee en Allemagne. Sur l’une d’elle, on voit effectivement que le pantalon d’un des condamnés était tombé sur ses chevilles. Ce qu’on ne voit pas et ce qu’aucun témoin ne décrit, c’est ce qu’écrit Littell ensuite : «Sous sa chemise, il était nu, je voyais avec horreur sa verge engorgée, il éjaculait encore.»

Les pendus, leur érection, leur éjaculation, font depuis des siècles partie de notre imaginaire. Ici, simplement, c’est sur le dos d’un mort réel, cité en son nom propre, que Littell mêle cet imaginaire au récit trop véridique de son exécution. Juif, Wolf Kieper fut une victime parmi des millions d’autres de la barbarie nationale-socialiste. Il n’était sans doute pas nécessaire, par un effet de littérature, de le souiller.

Florent Brayard historien, chercheur au Centre Marc-Bloch (CNRS).

Voir également:

Reste un dernier facteur de difficulté souvent évoqué : les Bienveillantes serait un roman éprouvant, dont les éléments essentiels, qui résultent de l’atrocité des massacres racontés, sont le sang, la boue et la merde, quand ce n’est pas le sexe. Mais il ne s’agit pas là de véritables obstacles pour le fameux « public » qu’invoquent les journalistes. D’abord, parce que le succès remporté depuis quelques années par les publications sur les criminels de guerre nazis et sur Hitler montre un regain d’intérêt pour ces questions. Ensuite, parce que s’instaure obligatoirement une certaine empathie avec le héros narrateur, ce Max Aue qui dit commettre des crimes non par goût il est même très souvent écoeuré mais par esprit d’obéissance. Que le lecteur soit en position d’adopter ou, à tout le moins, de se confronter au point de vue du bourreau lui rend évidemment plus complexes les visions d’horreur.

Goncourt 2006, « les Bienveillantes » de Jonathan Littell : le bourreau policé
Christophe Kantcheff
Politis
Le 8 novembre 2006

Prix Goncourt 2006, « les Bienveillantes », de Jonathan Littell, donne la parole à un officier nazi qui raconte ses années de guerre sous le IIIe Reich et sa participation aux massacres. Présenté comme un roman ambitieux, il pèche surtout par naïveté et des choix esthétiques ambigus.

À chaque « rentrée littéraire », de bonnes âmes nous expliquent que la profusion de romans – autour de 680 à la même époque depuis quatre ans – est une bonne chose pour la diversité. Dans l’absolu, c’est-à-dire dans un monde merveilleux, peut-être… Mais dans notre univers de la spectacularisation marchande, ils ne sont qu’une poignée à se retrouver sur le devant de la scène médiatique. Pis, depuis quelques années – avec la Possibilité d’une île de Michel Houellebecq, l’an dernier, ou les Bienveillantes de Jonathan Littell aujourd’hui -, il n’y en a plus que pour un seul…

Qui n’a pas entendu parler des Bienveillantes ? Qu’il obtienne le Goncourt n’est qu’un signe de conformisme de plus, qui aura avant tout des conséquences financières pour l’auteur et l’éditeur. Depuis la fin août, à quelques exceptions près, la presse ne cesse de crier au chef-d’oeuvre. Voilà un roman qui est présenté comme ambitieux, hors norme, embrassant avec souffle des pages tragiques de l’histoire récente, celle du IIIe Reich, de 1941 à 1944. Jonathan Littell a pris pour narrateur un bourreau se remémorant ses années de guerre, un ancien officier SS, Maximilian Aue, qui a participé aux pires atrocités, en particulier à la destruction des Juifs, de ses débuts artisanaux à ses développements industriels. D’où une plongée dans la noirceur humaine, et une tentative d’explication de ce qui rend possible la participation d’un tel personnage, homme cultivé et tout sauf sanguinaire, aux crimes collectifs.

Les journalistes s’émerveillent. L’inhumain serait donc encore du ressort de l’humain ? Quelle découverte ! La littérature n’a pas attendu les Bienveillantes pour ouvrir le chapitre du Mal. Et certains témoins avaient déjà mis au jour ce que « révèle » le roman de Littell. Exemple, sous la plume de l’écrivain juif Léon Werth, en 1942 : « Il me reste l’orgueil d’évaluer à l’infini la profondeur de l’abîme entre un homme de la Gestapo et moi-même. Mais cette profondeur ne peut être plus grande que la plus grande différence possible entre deux hommes. Cela fait peur. »

Les journalistes s’esbaudissent. Le « public », disent-ils, fait un succès à un gros livre, de lecture difficile. Mais d’où tiennent-ils que le goût pour les pavés se serait dilué ? Surtout si ceux-ci racontent une histoire à rebondissements. Or, il y a du feuilleton dans les Bienveillantes, du feuilleton dramatique certes, mais l’auteur n’hésite pas à entraîner son personnage sur tous les points chauds du Reich : le front russe, le massacre de Kiev, la bataille de Stalingrad, Paris occupé, l’évacuation d’Auschwitz, l’assaut sur Berlin… Et le casting ne serait pas indigne d’une superproduction. Face à Max Aue l’anonyme, apparaissent Eichman, Himmler, Rebatet, Brasillach, Hitler : des pointures…

La difficulté évoquée par les journalistes tiendrait-elle à l’accumulation de documentation, qui fait parfois ressembler le roman à une quincaillerie du « détail-qui-fait-vrai » ? Peut-être. La concentration de « Scharführer », « Obersturmführer » et « Standartenführer » participe d’un même devoir de compilation que l’information systématique donnée sur le sort de tel personnage connu, comme si Jonathan Littell n’avait pu épargner à son lecteur la moindre de ses fiches.

Reste un dernier facteur de difficulté souvent évoqué : les Bienveillantes serait un roman éprouvant, dont les éléments essentiels, qui résultent de l’atrocité des massacres racontés, sont le sang, la boue et la merde, quand ce n’est pas le sexe. Mais il ne s’agit pas là de véritables obstacles pour le fameux « public » qu’invoquent les journalistes. D’abord, parce que le succès remporté depuis quelques années par les publications sur les criminels de guerre nazis et sur Hitler montre un regain d’intérêt pour ces questions. Ensuite, parce que s’instaure obligatoirement une certaine empathie avec le héros narrateur, ce Max Aue qui dit commettre des crimes non par goût il est même très souvent écoeuré mais par esprit d’obéissance. Que le lecteur soit en position d’adopter ou, à tout le moins, de se confronter au point de vue du bourreau lui rend évidemment plus complexes les visions d’horreur.

Elles n’en sont pas moins insoutenables pour autant. Jonathan Littel donne des clés sur le comportement de Aue qui relèvent uniquement de la psychologie. Soit. Mais il n’y a rien là de particulièrement choquant. Le sont davantage, en revanche, une certain nombre de choix formels.

Ainsi, dans une tribune publiée dans Libération le 1er novembre, l’historien Florent Brayard a donné à lire la source dont s’est inspiré Littell pour un épisode racontant la pendaison de deux Ukrainiens juifs, soupçonnés d’avoir tué des centaines d’Allemands. La source dit, à propos d’un des deux pendus, nommé Kieper : « Le pantalon de Kieper lui était tombé autour des chevilles. » Littell a repris le témoignage, mais en ajoutant cette phrase : « Sous sa chemise, il était nu, je voyais avec horreur sa verge engorgée, il éjaculait encore ». Florent Brayard parle d’« effet de littérature ». Au plus mauvais sens du terme. Cette phrase rappelle le fameux travelling final – pour faire plus beau ou plus vrai – du film de Gilles Pontecorvo, Kapo, sur Emmanuelle Riva mourant dans les barbelés. Travelling dont Jacques Rivette, dans les Cahiers du cinéma, dénonça toute l’abjection.

Les Bienveillantes n’est pourtant pas une œuvre cynique. Le roman de Jonathan Littell pèche surtout par naïveté : volontairement bourré de « réel », il déroule une langue d’un académisme achevé, comme si l’indicible d’un réel qui excède les limites de la raison pouvait trouver une forme dans un langage policé. L’ambition littéraire des Bienveillantes aurait été tout autre si la voix de Max Aue, malgré son incapacité à regretter quoi que ce soit, avait été affectée, contaminée par la déflagration du sens que porte son terrible récit. Dès lors, le roman aurait autant travaillé la face visible de la mémoire du bourreau que le gouffre béant de son inconscient. Jonathan Littell s’en est tenu à la surface des choses. Les Bienveillantes ne pénètre pas dans le tissu de l’horreur ; il surfe sur son spectacle.

Les Bienveillantes, Jonathan Littell, Gallimard, 905 p., 25 euros.

Voir enfin:

La faiblesse de Jonathan Littell est malgré tout de rater l’émotion nazie, moteur du passage à l’acte. «J’ai fait ma thèse exactement sur le même sujet, ces intellectuels nazis du service de renseignements SS, qui ont pris les armes, ont tué des femmes, des enfants. Ce qui fait passer ces hommes à l’acte, c’est l’angoisse et la haine. C’est aussi la ferveur, l’utopie, dans laquelle l’extermination des Juifs est la condition sine qua non pour la germanisation des territoires occupés : ils pensent : « C’est eux ou nous » ; ils pensent aussi : « Il faut les tuer pour créer notre rêve. » Cette ferveur, qu’on sent dans les moments d’effondrement des stratégies de défense, au cours des instructions et des procès des responsables nazis, on ne la voit malheureusement jamais dans les Bienveillantes . Jonathan Littell a vraiment très bien travaillé, même s’il y a des sources qu’il n’a pas consultées. Il a réussi la vie intime de son personnage, pas l’émotion collective.

Ensuite, je m’interroge sur la signification de ce succès, qui a commencé bien avant l’attribution du prix de l’Académie française et du Goncourt. S’agit-il du temps long d’une fascination récurrente pour la barbarie ? S’agit-il du temps long d’une passion française pour la Seconde Guerre mondiale ? Ou bien ce livre et son succès sont-ils révélateurs d’un changement de registre mémoriel ? «Pour aller au plus simple, au lendemain de la guerre, c’était le moment du résistant ; dans les années 80, on est passé dans l’ère de la victime. Et depuis deux ou trois ans on voit d’un côté une concurrence des victimes, avec une multiplication des porteurs de mémoire au nom de la victimisation, et, de l’autre, une certaine saturation de l’opinion. Ce qui fait qu’on peut se demander si le succès de cet ouvrage, au-delà de tout jugement sur sa qualité littéraire, n’ouvre pas un autre registre mémoriel. Entre-t-on dans l’ère du bourreau ? Assiste-t-on à une diversification des genres : on parle de la victime, mais aussi du bourreau, du spectateur ? Ou bien est-ce une clôture sur une autre figure, la figure du bourreau ?

«Les Bienveillantes», roman à controverse
Deux historiens et un spécialiste du roman contemporain jugent le prix Goncourt.
Par Claire DEVARRIEUX, Natalie LEVISALLES
Libération
Le 7 novembre 2006

Le succès du roman de Jonathan Littell suscite un double débat, à la foi littéraire et historique. Le parti pris formel est-il à la hauteur du sujet ? Le lecteur peut-il s’appuyer sur cette fiction pour comprendre le génocide ? La réponse de deux historiens de la Seconde Guerre mondiale et d’u spécialiste du roman contemporain

«Il est légitime que la fiction s’empare d’un sujet pareil»
Christian Ingrao est né en 1970. Agrégé et docteur en histoire, directeur adjoint de l’Institut d’histoire du temps présent, maître de conférences à Sciences-Po, il vient de publier les Chasseurs noirs , la brigade Dirlewanger (Perrin).

«Il est parfaitement légitime que la fiction s’empare d’un sujet pareil. Elle le fait avec ses forces et ses faiblesses. Ses forces : elle fait passer les sensations, les affects, les jeux mémoriels, elle transmet une expérience, quand le livre de l’historien, lui, reste analytique. La faiblesse de Jonathan Littell est malgré tout de rater l’émotion nazie, moteur du passage à l’acte.
«J’ai fait ma thèse exactement sur le même sujet, ces intellectuels nazis du service de renseignements SS, qui ont pris les armes, ont tué des femmes, des enfants. Ce qui fait passer ces hommes à l’acte, c’est l’angoisse et la haine. C’est aussi la ferveur, l’utopie, dans laquelle l’extermination des Juifs est la condition sine qua non pour la germanisation des territoires occupés : ils pensent : « C’est eux ou nous » ; ils pensent aussi : « Il faut les tuer pour créer notre rêve. » Cette ferveur, qu’on sent dans les moments d’effondrement des stratégies de défense, au cours des instructions et des procès des responsables nazis, on ne la voit malheureusement jamais dans les Bienveillantes . Jonathan Littell a vraiment très bien travaillé, même s’il y a des sources qu’il n’a pas consultées. Il a réussi la vie intime de son personnage, pas l’émotion collective.
«J’ai cependant une vraie sympathie pour ce roman. Je ne suis pas d’accord avec l’argument du voyeurisme. Le voyeurisme est un concept précis, il s’agit d’une perversion. C’est une étiquette-arme utilisée pour invalider sans discussion le livre. Mais ce n’est pas ce qui se passe avec les Bienveillantes. Il y a plutôt un phénomène de sidération. Je connais ce type de réactions. J’ai les mêmes lorsque je fais un exposé en public : les gens sont silencieux, ils viennent me dire qu’ils sont très intéressés, mais ils ne posent pas de questions. Une sorte de béance maxillaire.
«Les lecteurs sont fascinés parce qu’ils sentent bien que, si l’on veut comprendre les massacres, les atrocités, il faut en passer par le discours des bourreaux, pas par celui des victimes, innocentes par définition. Je ne suis pas surpris par le succès des Bienveillantes . C’est un roman séducteur. Les trois cents premières pages sont impeccables sur le plan factuel. Je retrouve tous les personnages sur lesquels j’ai travaillé. Les dialogues sont parfaitement écrits. Après, ça s’affaiblit, il en fait trop ; le personnage traverse toute la guerre, voit tout, et ce n’est pas possible ; on sent aussi parfois, au détour de certaines phrases, des articles scientifiques moins bien digérés que les sources consultées. Dans l’économie générale du roman, il prend des libertés ; mais après tout il est l’auteur, il fait exactement ce qu’il veut. Il est libre.»

«Entre-t-on dans l’ère du bourreau ?»
Denis Peschanski est historien, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, directeur de recherches au CNRS. Auteur de : la France des camps : l’internement 1938-1946, Gallimard.

«Comme lecteur, je trouve que c’est un bon livre, bien écrit. Comme historien, ce qui me semble étonnant, c’est de voir des collègues s’exprimer sur le rapport à la vérité, alors qu’il s’agit d’abord de littérature, et on ne fait pas de littérature avec les bons sentiments. Comme historien toujours, deux choses m’intéressent. D’abord, je constate qu’il y a eu un gros effort de préparation du dossier avant la phase d’écriture du roman. Ensuite, je m’interroge sur la signification de ce succès, qui a commencé bien avant l’attribution du prix de l’Académie française et du Goncourt. S’agit-il du temps long d’une fascination récurrente pour la barbarie ? S’agit-il du temps long d’une passion française pour la Seconde Guerre mondiale ? Ou bien ce livre et son succès sont-ils révélateurs d’un changement de registre mémoriel ?
«Pour aller au plus simple, au lendemain de la guerre, c’était le moment du résistant ; dans les années 80, on est passé dans l’ère de la victime. Et depuis deux ou trois ans on voit d’un côté une concurrence des victimes, avec une multiplication des porteurs de mémoire au nom de la victimisation, et, de l’autre, une certaine saturation de l’opinion. Ce qui fait qu’on peut se demander si le succès de cet ouvrage, au-delà de tout jugement sur sa qualité littéraire, n’ouvre pas un autre registre mémoriel. Entre-t-on dans l’ère du bourreau ? Assiste-t-on à une diversification des genres : on parle de la victime, mais aussi du bourreau, du spectateur ? Ou bien est-ce une clôture sur une autre figure, la figure du bourreau ? «L’enjeu est important, mais je ne peux pas donner de jugement définitif sur ce point. Quoi qu’il en soit, je ne suis pas convaincu qu’on ait beaucoup à gagner en sacralisant certains événements et en interdisant certaines formes d’expression sur ces événements, en l’occurrence la Shoah.»

«La préoccupation d’un tournant du siècle»
Bruno Blanckeman, professeur de littérature française à l’université de Rennes II, est l’auteur des Fictions singulières (Prétexte Editeur) et codirecteur du Roman français au tournant du XXIe siècle (Presses Sorbonne nouvelle).

«Je suis à la fois admiratif devant la gageure l’auteur a assimilé une matière historique énorme, et gêné, car ce roman est très académique. Je viens de lire Dans la foule, de Laurent Mauvignier, qui aborde bien sûr un autre problème, mais qui est concerné lui aussi par une sorte d’urgence historique. A mon sens, c’est un roman plus réussi ; il y a là un parti pris formel, une innovation, alors que les Bienveillantes a un côté néoclassique.
«Jonathan Littell s’inscrit dans le champ de la fiction d’aujourd’hui. J’y retrouve cette préoccupation d’un tournant de siècle : on s’approprie les archives les plus fortes du siècle achevé. A partir de la fin des années 80, on voit beaucoup de romans qui tournent autour des deux guerres. Je mets à part Patrick Modiano, qui a accompagné le retour du refoulé. Régulièrement, des auteurs s’intéressent à la Seconde Guerre mondiale (Lydie Salvayre, Marc Lambron…) ou à la Première (Alice Ferney, Philippe Claudel…). Cela correspond à une volonté de relire l’Histoire, ou de la piller, je ne sais pas ; c’est peut-être une réévaluation de la question éthique.
«Je remarque aussi que la figure du monstre resurgit, que l’on montre dans sa proximité. Voyez l’Adversaire, d’Emmanuel Carrère. Je m’explique mal le succès des Bienveillantes . Il y a sans doute une attirance pour ces problématiques-là, le monstre proche, une Histoire qu’on croyait canonique et qu’on traverse par le biais d’un destin unique. Il y a peut-être également une lassitude vis-à-vis des oeuvres hyperminimalistes.
«Dans les débats qui ont entouré la sortie du livre, il me semble que Claude Lanzmann a posé une bonne question : qu’est-ce qu’on va retenir de ce livre ? Il sera intéressant de connaître la composition du lectorat. Quelle tranche d’âge se sent concernée ?»

Extraits de Lanzmann:

« Je ne juge pas des intentions de Littell, son livre m’apparaît pourtant comme une vénéneuse fleur du mal » »A l’heure où les derniers témoins de la Shoah disparaissent et où s’opère le passage de la mémoire à l’Histoire, Jonathan Littell renverse les termes et insuffle à un SS, héros sans mémoire, l’Histoire comme mémoire »,

« le paradoxe inimaginable des Bienveillantes est que la tâche de mémoire, d’intellection et de récit de la Shoah est confiée à un SS, qui parle pendant plus de 900 pages ». (…) « On est en droit de s’interroger sur la nature de cet improbable projet. L’auteur des Bienveillantes dédie son livre ‘aux morts’, mais le héros qu’il crée est un tueur de juifs »

« Malgré les efforts de l’auteur, ces 900 pages torrentielles n’accèdent jamais à l’incarnation », (…) « le livre entier demeure un décor et la fascination de Littell pour l’ordure, pour le cauchemar et le fantastique de la perversion sexuelle, irréalise son propos et son personnage, suscitant malaise, révolte, on ne sait même pas contre qui et quoi..

Claude Lanzmann (Le Journal du dimanche)

2 Responses to Littérature: Quand l’écriture du mal devient complaisante (Literature as aestheticization of horror)

  1. […] y découvrir, au-delà de l’importante question posée par des écrivains comme Littell ou Haenel de l’apport du romancier au travail de mémoire et à l’histoire à l’heure où les […]

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