Intouchables: la France aussi! (L’autre race maudite des Cagots)

Jesus heals ten lepersComme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Se tenant à distance, ils élevèrent la voix, et dirent: Jésus, maître, aie pitié de nous! Dès qu’il les eut vus, il leur dit: Allez vous montrer aux sacrificateurs. Et, pendant qu’ils y allaient, il arriva qu’ils furent guéris. (Luc 17 : 12-15)
Jésus vit, en passant, un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui firent cette question: Rabbi, qui a péché, cet homme ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle? Jésus répondit: Ce n’est pas que lui ou ses parents aient péché … (Jean 9: 1-3)
Lépreux et Juifs eurent à subir, tout au long du Moyen Age, des statuts d’exclusion typiques du racisme. Mais c’est le sort dont furent victimes, en France du Sud-Ouest et en Espagne du nord, les ” cagots “, qui peut passer pour le paradigme du racisme. Delacampagne y insiste : il n’y a pas d’” énigme ” des ” cagots ” : faux lépreux et vrais parias, ces intouchables ne se distinguaient en rien (ils pratiquaient même le catholicisme) des populations qu’ils avoisinaient… Robert Redeker
Les cagots sont devenus des intouchables dans une société organisée sous l’ Ancien Régime selon un authentique système de castes. Annie Quartararo

En cette époque de droits humains triomphants où, étrangement, un dernier groupe ethnique voit encore son droit à l’autodétermination et à son propre Etat largement contesté, jusqu’à, fait proprement inouï, des menaces explicites d’anéantissement

Petit retour en arrière sur un groupe d’exclus, aujourd’hui heureusement bien oublié, qui pourtant comme les Intouchables indiens (dalits) ou les Bourakoumines japonais (voire les Paekcheong coréens), ont pourtant souffert, en notre propre pays et jusqu’au tournant du siècle dernier, une bonne partie des brimades et des calomnies qu’a connues la race maudite par excellence des Juifs, auxquels ils étaient souvent assimilés, les Cagots.

Issus d’une époque (autour de l’an Mil) où avec les Croisades le nombre des lépreux augmente en France mais aussi de luttes renouvelées avec les ennemis extérieurs (Sarrasins musulmans) ou intérieurs (hérétiques, juifs, ou récents et donc suspects, convertis), ces véritables parias se voient rapidement assimilés (principalement dans les Pyrénées – des deux côtés – et le sud-ouest mais aussi en Bretagne et jusqu’en Lozère et dans le Jura) à une « race maudite ».

Et, à l’instar de la millénaire et ultime « race maudite » (les Juifs), se voient assignés à résidence (généralement hors des murs) ou parqués dans de véritables ghettos à l’image des juiveries (léproseries, ladreries, puis cagoteries).

Avec port de vêtements et signes spécifiques et obligatoires (patte d’oie rouge, signe infamant d’animalerie).

Mais aussi métiers interdits car relevant notamment de l’alimentation (boucherie, minoterie) ou liés à la terre ou à l’eau (agriculteurs, bergers) et partant, métiers assignés, comme toutes les tâches considérées viles ou liées à la mort et aussi les moins lucratifs (fossoyeurs, équarisseurs ou bourreaux), mais aussi liées au bois ou au fer (réputés mauvais conducteurs de la maladie: charpentiers, tisserands, tonneliers, cordiers ou forgerons, ferrons).

De même que restrictions religieuses (portes basses, places au fond, bénitiers ou cimetières réservés).

Mais aussi exemptions fiscales (taille) car étant considérés comme oblats de l’Eglise et aussi, du fait de leurs contacts supposés, comme tout bons « bouc émissaires » ou « têtes de Turc », avec le surnaturel (d’où leurs capacités présumées d’intercesseurs privilégiés entre la vie et la mort), accès à certaines professions plus prestigieuses comme la médecine (chirurgiens ou sages-femmes) ou… l’Eglise (comme religieux)!

Et enfin, à une époque où ne sont pas encore distinguées les différentes maladies de la peau (lèpre, pellagrisme, syphillis – on parle de « maladie honteuse » mais aussi de « mal arabe », du fait de son origine orientale), attributions de stéréotypes (mauvaise odeur corporelle, haleine fétide, lubricité) comme des attributions largement mythiques de particularités physiques (oreilles courtes – sans lobules) ou des accusations rituelles et elles aussi mythiques de complots ou d’empoisonnements de puits.

Mais si au départ on peut supposer qu’une partie d’entre eux aient pu souffrir de maladies de peau, lèpre comprise et donc nécessité des procédures d’isolement, la totalité des groupes se voient vite assignés la maladie.

Et on peut même supposer que les conditions qui leur sont imposées (zones insalubres, manque d’hygiène, mais aussi contrainte d’endogamie dans des villages au départ reculés – vallées encaissées des Pyrénées – et un contexte général d’arriération et de misère) aient pu contribuer à « produire » (en tout cas dans les yeux d’esprits préparés) une partie des symptômes des maladies qu’on leur prêtait ou à augmenter les chances d’apparition, chez eux, de goitres (via l’insuffisance thyroïdienne du fait d’une carence en iode de l’eau en altitude, mais qui devait aussi toucher les autres villageois) ou de déficiences mentales (via l’isolement et la consanguinité).

D’où d’ailleurs, avec l’évolution des mœurs et sous la pression des autorités (jusqu’à une bulle pontificale en 1515! – même si les mesures en leur faveur peuvent aussi, comme celles de Louis Le Hutin ou Philippe Le Long pour les juifs – se retourner contre eux et servir de facteur déclencheur d’hostilité à leur égard) et des enquêtes médicales, l’évolution connexe des tares qui leur sont reprochées, de la lèpre au crétinisme.

Témoin l’évolution, selon les régions et les origines supposées qu’on leur attribue (descendants de lépreux, Wisigoths battus par les Francs, musulmans vaincus suite à la défaite de Poitiers, réfugiés musulmans de la Reconquista espagnole, juifs, Cathares, Albigeois, gitans ou exclus sociaux: vagabonds, sans-terre, fils cadets, bannis, excommuniés), mais aussi avec le temps (jusqu’au tournant du siècle dernier) à mesure que l’on s’éloigne de l’époque des grandes épidémies, des sobriquets successifs qui servent à les désigner.

Passant ainsi d’une série de termes dérivés de la racine « gaf » (= crochet, des doigts crochus de la lèpre) comme gavots, gabachous (jabots donnant goitres) dans le sud-ouest ou caqueux, caquins, cacous en Bretagne, pour arriver à cagots (qui pourrait aussi venir de wisigoths), mais aussi « crestians » (de chrétiens récemment convertis et donc objets de méfiance) arrivant à… crétins !

Avec à terme la contamination du vocabulaire ordinaire, comme le terme de cagot ou bigot repris par Molière dans son Tartuffe, au sens de faux dévot, assimilé au mendiant simulant la lèpre pour apitoyer les passants et susciter leur générosité (ou, après l’interdiction du terme par Louis XIV, l’insulte de remplacement de… »charpentier », profession pourtant du Christ lui-même!) .

Ou, jusqu’au siècle dernier, comme insulte, signifiant aussi bien « idiot du village » que « bigot » ou « goitreux »…

Voir aussi ce qu’en dit le philosophe Christian Delacampagne dans son étude du racisme (dans une critique, pour L’Humanité, de Robert Redeker), qui va même jusqu’à y voir « le paradigme du racisme »:

ROBERT REDEKER (*) A LU CHRISTIAN DELACAMPAGNE HISTOIRE LONGUE
L’Humanité
3 janvier 2001

Faut-il voir dans le racisme une invention récente, datable du milieu du XIXe siècle, ou faut-il en élargir la définition ? À l’encontre de la mode actuelle d’une  » histoire courte  » du racisme, le philosophe Christian Delacampagne opte, dans ce livre préfacé par Laure Adler (1), pour une histoire du racisme sur la longue durée. Ecartons d’emblée deux  » mésinterprétations  » possibles de cette démarche : Delacampagne ne veut ni dire que le racisme a toujours existé, ni signifier qu’il est inscrit dans une hypothétique nature humaine. Nulle trace de racisme, par exemple, dans les littératures du Proche-Orient antique : Égypte ou Israël. Les formes originelles du racisme se rencontrent chez les Grecs ; et c’est également à l’âge hellénistique qu’apparaît, chez des auteurs gréco-romains, l’antisémitisme. Ainsi, voit-on Aristote justifier des inégalités sociales dans la nature en s’appuyant sur des arguments biologiques.

Lépreux et Juifs eurent à subir, tout au long du Moyen Age, des statuts d’exclusion typiques du racisme. Mais c’est le sort dont furent victimes, en France du Sud-Ouest et en Espagne du nord, les  » cagots « , qui peut passer pour le paradigme du racisme. Delacampagne y insiste : il n’y a pas d’ » énigme  » des  » cagots  » : faux lépreux et vrais parias, ces intouchables ne se distinguaient en rien (ils pratiquaient même le catholicisme) des populations qu’ils avoisinaient… Les Lumières ont aussi leur face obscure, souvent occultée. Ainsi, Kant place  » les nègres  » au bas de l’échelle humaine, et Voltaire, aveuglé par sa passion antireligieuse, choisit le polygénisme (les origines séparées des peuples humains) contre le monogénisme judéo-chrétien. Au XIXe siècle, se fabrique le mythe de la  » race supérieure « , le racisme cherchant alors à s’assurer dans la  » scientificité « . Quant au XXe siècle, il restera comme celui des génocides : des Arméniens, des Tziganes, des Rwandais… Surtout, le siècle d’un autre génocide, dont Delacampagne souligne la singularité, l’incomparabilité, la Shoah.

Renversement méthodologique, le livre de Delacampagne trace l’histoire d’une infamie se diversifiant en une multitude d’infamies : exclusions, apartheids, colonialismes, pogroms, massacres, génocides, Shoah… Livre de philosophie, livre de politique autant que d’histoire : la considération des racines historiques, profondes et lointaines du racisme, la compréhension de ses formes passées permet de mieux appréhender les aspects qu’il pourrait prendre dans le futur, que ne l’autorise une histoire de trop courte durée.

R. R.

(*) Philosophe. Dernier ouvrage paru : le Déshumain.

(1) Une histoire du racisme, Éd. Livre de poche, 42 francs.

______________________
Sources: Annie Quartararo (Maladie et exclusion sociale: Goths et cagots des Pyrénées. Une histoire de parias, communication in Arlette LAFAY: Le statut du malade XVIe-XXe siècles : Approches anthropologiques, L’Harmattan, 1991

A lire aussi: Paola Antolini, Au-delà de la rivière. Les cagots : histoire d’une exclusion, Nathan, 1991 (1989 en italien).

5 Responses to Intouchables: la France aussi! (L’autre race maudite des Cagots)

  1. Bonjour,

    J’ai le plaisir de vous annoncer la parution de mon dernier roman : La Relique Sacrée Livre I Le Parchemin des Cagots aux Editions Assyelle dont l’action se déroule dans les Pyrénées au XII° siècle et qui parle des Cagots et de leurs origines.

    Voici un petit site qui lui est consacré et qui vous le fera découvrir: http://leparchemindescagots.wifeo.com

    Je demeure à votre disposition pour tout contact et renseignement supplémentaire

    Bien cordialement

    Philippe Pourxet

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  2. jcdurbant dit :

    Intéressant, merci.

    Il faudra que je regarde ça …

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  3. […] fureurs sacrées, chasses aux sorcières, tontes, syndrome des vestiaires, vols de pénis, anorexie, homosexualité, bâtiments malades, […]

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  4. […] qu’il soit né aveugle? Jésus répondit: Ce n’est pas que lui ou ses parents aient péché … Jean (9: […]

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  5. […] de Girard, qu’à l’instar des pratiques imputées aux mêmes époques aux juifs ou aux cagots (notamment les accusations de meurtre rituel d’enfants pour en boire leur sang lors de […]

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