Islamologie: Attention, un réductionnisme peut en cacher un autre (No islamism please, we’re islamologists!)

Veiled woman with Ben Laden poster & KoranJe crois guère au développement d’un terrorisme de masse. Jusqu’à présent, le recours aux attentats a causé un nombre de victimes bien inférieur à tout autre conflit, avec des résultats politiques forts. Le terrorisme a donc un « effet de levier » important, qui lui permet, avec peu de moyens, d’obtenir des résultats. Sa force de nuisance réside plus dans le fait qu’il peut toucher n’importe qui que dans le nombre de victimes. Je ne pense donc pas, contrairement à certains, que nous verrons des actes terroristes entraînant des milliers de victimes. Pascal Boniface (avril 2001)
Le terrorisme ne me paraît pas être un problème stratégique. Il a toujours été le fait de minorités, et ne s’ancrera jamais dans de grandes revendications identitaires ou religieuses. Sous une forme bactériologique, chimique, voire nucléaire, il demeurera sur une petite échelle. Olivier Roy (avril 2001)
La liberté d’expression est dans tous les pays occidentaux d’ores et déjà limitée (…) en 2005, l’Eglise catholique de France a obtenu le retrait d’une publicité utilisant la Cène, mais remplaçant les apôtres par des femmes court vêtues. Cela relève exactement de la même démarche qu’entreprennent les associations musulmanes aujourd’hui. (…) Aucun grand journal ne publierait des caricatures se moquant des aveugles, des nains, des homosexuels ou des Tziganes, plus par peur du mauvais goût que de poursuites judiciaires. Mais le mauvais goût passe pour l’islam, parce que l’opinion publique est plus perméable à l’islamophobie (qui très souvent recouvre en fait un rejet de l’immigration). Olivier Roy
Nous aurons encore, ici et là, des explosions de violence, mais l’Islamisme radical n’est pas la grande menace qui pèse sur la paix du monde. Gilles Kepel (avril 2001)
Les attentats du 11 septembre 2001 constituent l’aboutissement extrême d’une orientation prise par la mouvance islamiste radicale depuis le milieu des années 1980, à l’époque où se rassemblaient en Afghanistan les combattants du jihad contre l’Armée rouge. Sous l’égide des États-Unis et des pétro-monarchies de la péninsule arabique, les activistes les plus déterminés venus d’Égypte, d’Algérie, d’Arabie Saoudite, du Pakistan, du Sud-est asiatique… et parfois des banlieues européennes avaient alors constitué des brigades internationales islamiques. […] Pour les États-Unis et les États musulmans conservateurs alliés à Washington, ce jihad en Afghanistan permettait du même coup de piéger l’Union soviétique […] et d’éviter que l’Iran révolutionnaire ne conquière l’hégémonie sur une mouvance islamiste alors en pleine expansion à travers le monde. Ces deux objectifs ont été atteints.[…] Le 11 septembre 2001, les États-Unis vont subir, pour une large part, le choc en retour du phénomène qu’ils ont contribué à engendrer dans les années 1980. La tuerie des milliersde civils du World Trade Center et du Pentagone est le prix payé, avec une décennie de décalage, pour le « zéro mort » américain du jihad contre l’Armée rouge. Gilles Kepel (2003)
Le terrorisme continuera de faire des victimes, mais il restera un coup d’épingle dans le flanc des démocraties. Michel Tatu (avril 2001)
En revanche, la grande aspiration identitaire du XX siècle, à savoir l’islamisme radical que l’on pourrait définir comme un islam inspirant une violence politique quasiment guerrière qui vise à la prise du pouvoir d’Etat me semble derrière nous. Le contexte particulier dans lequel il est né a disparu. Il fallait la conjonction d’une forte poussée revendicatrice de la part des déshérités, des attentes déçues des classes moyennes et d’une montée du phénomène religieux. Cette conjoncture n’existe plus. L’islamisme radical continuera d’alimenter des conflits localisés, mais n’est plus aujourd’hui une menace internationale. Michel Wieviorka (avril 2001)

Après les fameuses déclarations de nos grands experts es islam (qui, sans être à terme vraiment faux, protègent surtout apparemment des entrées et des fonds de commerce) …

islamhate Comme nos Roy ou Kepel qui, on s’en souvient, avaient joué, dès 92 et 2000, les Fukuyama de l’islam (« L’Echec de l’islam politique », « Jihad, expansion et déclin de l’islamisme ») …

Ou notre Boniface national et sa fameuse note confidentielle d’avril 2001 au PS (le « théorème Boniface » prônant, car plus payant électoralement, le clientélisme musulman) et sa célèbre prédiction d’avant le 11/9 …

Petit retour, suite à notre dernier billet sur Caroline Fourest et via une tribune du professeur de philosophie Michael Smadja, sur d’autres grands « dérapeurs » dont le maitre-casuiste Bauberot, historien reconnu pourtant du protestantisme français et de la laïcité comme de « l’intégrisme républicain »

Qui pour lutter, dans une tribune du Monde de l’an dernier, contre un réductionnisme (inhérent au genre pamphlétaire qui est celui du brûlot de Caroline Fourest contre les connivences d’une certaine gauche avec l’islamisme ou d’un Redeker aussi visé ici) en propose… un autre!

A savoir le réductionnisme (savant, s’il vous plait!) de ceux « qui prétendent que la réalité de l’islam politique dans le monde musulman n’est accessible que par l’analyse de paramètres multiples observés dans les dynamiques locales (régimes corrompus, démocratisation avortée, répression aveugle…) et internationales (mondialisation libérale, conflit israélo-palestinien, invasion de l’Irak, appétits pétroliers du monde occidental…) » .

Où, comme d’ailleurs chez Caroline Fourest, la part dans l’affaire des textes coraniques eux-mêmes (notamment la doctrine du jihad ou l’interdiction sous peine de mort de l’apostasie) est comme par hasard passée sous silence …

Du bon usage du pamphlet
Le Monde du 22.04.06
Il faut savoir se méfier de l’autorité du discours savant. Parfois, il dérape.
Michael Smadja

Pour tout lecteur du livre de Caroline Fourest La Tentation obscurantiste (Grasset, 2005), le point de vue paru à son sujet sous la plume d’universitaires bardés de titres (Le Monde du 18 avril) est stupéfiant.

Ces messieurs commencent par classer ce livre dans un genre plus général (les pamphlets sur l’islamisme), puis ils décrivent les perversions de cette veine d’ouvrages à grand renfort de références – il semble que le premier à citer Bourdieu, dans leur esprit, a gagné ; quel enfantillage ! – et d’accusations très graves : Caroline Fourest utiliserait le « vieux fonds de commerce de la peur de l’autre ».

Enfin, ils en concluent que Caroline Fourest est une obscurantiste, sans avoir une seule seconde abordé les questions dont le livre est porteur. Par contre, ils auront, en quelques lignes, mobilisé toute la gamme des vertus indignées (ils sont très antiracistes) et toute l’autorité de l’ordre du discours (ils sont très, très scientifiques).

Malheureusement pour eux, ledit livre existe. Si bien que tout un chacun peut, de ses propres yeux, pas encore décrottés par l’analyse percutante de ces messieurs, vérifier qu’il n’a rien à voir, même de loin, avec le portrait diffamatoire qu’en font les éminences en question. En fait de littérature douteuse, le pamphlet – car c’en est un, on peut le déplorer – est surtout une piqûre de rappel salutaire pour la gauche en général. Il s’agit de s’inquiéter d’une connivence contre nature entre un certain militantisme de gauche et des représentants de l’islam radical.

Il s’agit d’en appeler à des valeurs universelles (« pseudo-universalistes » si l’on en croit nos amis très scientifiques) telles que l’égalité des hommes et des femmes, l’idée que la religion n’a rien à faire dans la vie publique ou le rappel du fait que l’homophobie est intolérable. Autrement dit, le pamphlet dont il est question, même si l’on peut regretter que sa dimension analytique soit réduite (mais c’est un livre d’intervention politique et non d’analyse), propose de repasser la plume sur une ligne qui semble s’effacer : celle qui sépare le militantisme en faveur des damnés de la terre, d’une part, et le prétendu anti-impérialisme des extrémistes musulmans, de l’autre.

Qu’on ne s’y trompe donc pas : ce n’est pas un livre de « nouveau réactionnaire », mais le livre d’une vraie femme de gauche. Pas une ligne n’est soupçonnable de racisme ou de nostalgie impérialiste, tout au contraire. Encore une fois, il suffit de le lire. Alors d’où vient cet hallucinant article signé par des chercheurs professionnels ? Question plus gênante encore : comment se fait-il que Charlie Hebdo et ses collaborateurs (dont Caroline Fourest) semblent un vivier d’intelligence du monde et d’honnêteté bien plus crédible que certaines unités du CNRS ?

Peut-être parce que, dans la rédaction de ce journal satirique, on a conservé l’idée qu’être de gauche n’est pas une simple posture sociale, mais plutôt, avant toute prise de position, l’exigence de la lucidité.

Tribune de Bauberot & co :

Les lauriers de l’obscurantisme
Le Monde du 18.04.06
Le discours réducteur et pamphlétaire pour désigner « l’autre », le musulman, est inacceptable. Introniser officiellement une telle démarche doit être dénoncé sans ambiguïté

Le choix du jury du livre politique de l’Assemblée nationale s’est porté en 2006 sur l’ouvrage de Caroline Fourest (La Tentation obscurantiste, Grasset, 2005). Ce choix ne peut manquer de laisser pantois les chercheurs en sciences sociales, politologues, historiens, universitaires qui ont la faiblesse de considérer que l’intelligibilité de notre société, le présent comme le futur de ses rapports avec d’autres cultures, notamment musulmanes, mais pas uniquement, requièrent une analyse minutieuse, un investissement effectif dans la complexité du terrain.

L’intérêt des analyses divergentes d’un phénomène politique complexe et multiple dans ses expressions (l’islamisme) reposant sur des méthodes d’investigation rigoureuses, n’est évidemment pas en cause. Cette diversité de vues est éminemment souhaitable. Elle fait partie intégrante de nos ambitions scientifiques quotidiennes. Et nous sommes trop viscéralement attachés à la liberté de la recherche pour contester à qui que ce soit le droit de penser autrement. Le problème tient bien à l’intronisation officielle accordée à un pamphlet qui s’érige frauduleusement en argumentaire rationnel, alors qu’il ne repose que sur le trafic des émotions, des peurs, permettant d’ânonner des lieux communs sur l’islam et les musulmans.

Des philosophes autoproclamés, des essayistes, ont entrepris, depuis quelques années, sous couvert de la « défense des Lumières » de la laïcité, de condamner ceux qui refusent de se plier au moule de leurs catégories sectaires. Ils jettent en pâture des listes de personnes accusées de « trahir les idéaux de la République » et d’être les « faire-valoir du radicalisme islamique ». L’ouvrage de Mme Fourest appartient à ce triste genre littéraire.

Ce tour de passe-passe essayiste consiste à disqualifier comme « islamiste », c’est-à-dire comme un danger social, tout musulman refusant de se démarquer explicitement de son appartenance religieuse. Il considère comme complices tous ceux qui refusent le simplisme de ces qualifications. La vieille rhétorique conspirationniste des élites intellectuelles contre la France est remise au goût du jour. Et, sous les habits du « progressisme », elle s’abreuve ainsi au mythe de l’anti-France. Ceux qui prétendent que la réalité de l’islam politique dans le monde musulman n’est accessible que par l’analyse de paramètres multiples observés dans les dynamiques locales (régimes corrompus, démocratisation avortée, répression aveugle…) et internationales (mondialisation libérale, conflit israélo-palestinien, invasion de l’Irak, appétits pétroliers du monde occidental…) et refusent l’amalgame « criminogène » de l’islam sont mis à l’index par le tribunal des raccourcis et de l’invective gratuite.

On a longtemps fustigé les partisans du cosmopolitisme. Aujourd’hui, on dénonce la cinquième colonne de ceux qui, à propos de l’islam et des musulmans, refusent le sens commun. Pierre Bourdieu a en son temps forgé, pour cette catégorie de philosophes autoproclamés plus prompts à flatter les ventres pleins de préjugés qu’à nourrir les cerveaux, la catégorie d ‘« intellectuel négatif ».

La « méthode » (éminemment non scientifique) de sélection de la « vérité » consiste à prendre pour pertinent un discours caricatural, inquisitorial, pamphlétaire, truffé de préjugés, accessoirement d’erreurs, et essentiellement destiné à dénoncer les « autres » : musulmans, islamologues refusant de se soumettre au sens commun, journalistes, hommes politiques, militants antiracistes, laïques pragmatiques.

Bien moins que la paix sociale, cette désignation de l’autre (et accessoirement de « sa » religion) permet d’éviter d’assumer ses propres turpitudes, ses propres préjugés. Elle permet d’éluder la question des alliances surprenantes entre les héros (hérauts) d’un républicanisme forcené et les nostalgiques d’une France éternellement monoconfessionnelle et mono-ethnique. Elle permet d’exploiter tranquillement, et avec la bonne conscience de la morale pseudo-universaliste, le vieux fonds de commerce de la peur de l’autre.

Pour pouvoir comprendre un phénomène, encore faut-il chercher sérieusement, étudier les composantes et les causes historiques, sociales, économiques qui ont favorisé sa percée, son essor et ses mutations. Et analyser scientifiquement – il faut le répéter en ces temps d’obscurantisme et de délation – ne vaut ni adhésion ni rejet, y compris pour l’islam ! A l’inverse, les grandes vues eschatologiques et condamnatoires, aucunement fondées sur la connaissance du terrain, comme pour ne pas s’en trouver souillé, relèvent de la passion, que ce soit l’attachement excessif ou, comme dans le cas qui nous intéresse, l’antipathie aveugle.

Au Moyen Age, l’Eglise refusait au chercheur le droit de disséquer le corps humain, de relativiser son fonctionnement : elle imposait la méconnaissance.

Si tentation obscurantiste il y a, elle est parfaitement incarnée aujourd’hui par la haine viscérale de la connaissance scientifique qui se manifeste depuis quelques années à travers des essais comme celui de Caroline Fourest. En tout cas, et pour finir, nous aurions attendu du livre politique de l’année, peut-être avec trop de naïveté, qu’il invite à réfléchir les évidences, les clichés, et non à les intérioriser plus encore.

Voir enfin:
Olivier Roy
Le Monde
09.02.06

Caricatures: géopolitique de l’indignation

Violentes manifestations au Moyen-Orient, réactions modérées en Europe. L’islam européen est en train de prendre son autonomie. Tant mieux

Le conflit sur les caricatures danoises est souvent présenté comme l’expression d’un « clash » des civilisations entre un Occident libéral et un islam qui refuserait la liberté d’expression. Il faut beaucoup d’ignorance et encore plus d’hypocrisie pour s’en tenir à cette thèse. La liberté d’expression est dans tous les pays occidentaux d’ores et déjà limitée, et par deux choses : la loi et un certain consensus social. L’antisémitisme est réprimé légalement. Mais l’atteinte à d’autres communautés aussi : en 2005, l’Eglise catholique de France a obtenu le retrait d’une publicité utilisant la Cène, mais remplaçant les apôtres par des femmes court vêtues. Cela relève exactement de la même démarche qu’entreprennent les associations musulmanes aujourd’hui. Quels journaux ont alors publié la publicité incriminée en défense de la liberté d’expression ?

Il y a également un seuil de tolérance très variable dans l’opinion publique : aucun journal respectable ne publierait aujourd’hui une interview de Dieudonné, alors qu’il n’a pas (encore) été condamné en justice pour antisémitisme. Aucun grand journal ne publierait des caricatures se moquant des aveugles, des nains, des homosexuels ou des Tziganes, plus par peur du mauvais goût que de poursuites judiciaires. Mais le mauvais goût passe pour l’islam, parce que l’opinion publique est plus perméable à l’islamophobie (qui très souvent recouvre en fait un rejet de l’immigration). Ce qui choque le musulman moyen, ce n’est pas la représentation du Prophète, mais qu’il y ait deux poids et deux mesures.

Les protestations des musulmans en Europe, à part quelques excités qui en font leur fonds de commerce, sont en fait plutôt modérées et relèvent aussi de la liberté d’expression. Mais plus généralement elles s’inscrivent aussi dans ce qui est sans doute le grand débat en Occident aujourd’hui : dans quelle mesure la loi doit-elle défendre un espace du sacré, qu’il s’agisse de blasphème, de négationnisme, de mémoire ou du respect d’autrui ? Ce qui rentre dans un débat plus général : qu’est-ce qui relève de la liberté de l’homme d’un côté et de l’ordre naturel ou divin de l’autre ? Rien d’étonnant à ce que les religieux conservateurs, chrétiens, juifs ou musulmans se retrouvent de plus en plus souvent ensemble pour réclamer des limites à la liberté de l’homme, que ce soit sur les questions d’avortement, de mariage homosexuel, de bioéthique ou de blasphème. Rien d’étonnant à ce que la conférence épiscopale, le grand rabbinat et le consistoire protestant aient fait savoir qu’ils comprenaient l’indignation des musulmans. Ce débat sur les valeurs n’oppose pas l’Occident à l’islam, il est à l’intérieur même de l’Occident.

D’où vient alors la violence dans le cas des caricatures ? Ici, il ne faut pas se voiler la face. La carte des émeutes montre que les pays touchés par la violence sont ceux où le régime et certaines forces politiques ont des comptes à régler avec les Européens. La violence a été instrumentalisée par des Etats et des mouvements politiques qui rejettent la présence des Européens dans un certain nombre de crises au Moyen-Orient. Nous payons un activisme diplomatique croissant, mais qui ne fait pas l’objet d’un débat public. Que le régime syrien se présente en défenseur de l’islam ferait sourire si les conséquences n’avaient pas été tragiques. Un régime qui a exterminé des dizaines de milliers de Frères musulmans se trouverait à la pointe de la défense du Prophète ! Ici, il s’agit d’une manoeuvre purement politique pour reprendre la main au Liban en s’alliant avec tous ceux qui se sentent menacés ou ignorés par la politique européenne. La crise révèle donc aussi une évolution importante de la politique européenne. Au moment de l’intervention américaine en Irak, il était de bon ton d’opposer à la coalition anglo-saxonne une « vieille Europe » continentale, hostile à l’intervention américaine, plutôt propalestinienne, insistant sur la souveraineté des Etats au détriment parfois de la démocratisation. La France était ainsi créditée d’une tradition gaullienne d’indépendance par rapport aux Etats-Unis.

Or, en trois ans, les choses ont bien changé. Les Européens se sont lancés tout seuls dans un bras de fer avec l’Iran au sujet du nucléaire et se retrouvent en première ligne dans la mise en accusation de Téhéran devant le Conseil de sécurité, alors que les Etats-Unis s’en tiennent à une prudente rhétorique. Faut-il s’étonner que le Hezbollah et Téhéran jettent de l’huile sur le feu des caricatures ? En Afghanistan, les forces de l’OTAN, c’est-à-dire les troupes européennes, sont en train de remplacer les soldats américains et vont se retrouver en première ligne contre les talibans et Al-Qaida : la coalition des partis pakistanais qui manifeste aujourd’hui pour protester contre les caricatures danoises est précisément celle qui soutient les talibans et Al-Qaida. Au Liban, la France – et donc aussi l’Europe – a pris soudainement une position très dure sur la présence syrienne, qui a exaspéré le régime de Bachar Al-Assad : il se venge aujourd’hui en organisant en sous-main les attaques contre les ambassades (qui peut imaginer qu’une manifestation spontanée et incontrôlée puisse se dérouler à Damas aujourd’hui ?). Mais c’est peut-être sur la Palestine que le changement, sinon de fond, du moins de forme, est le plus criant : l’Europe, en ordre groupé cette fois, a imposé des conditions draconiennes pour la continuation de son aide après la victoire du Hamas, ce qui a été mal compris par de nombreux Palestiniens, qui s’attendaient à une plus grande neutralité ; d’où les débordements de Gaza contre les représentations de l’Union.

Loin d’être neutre ou absente, l’Europe depuis trois ans a pris une posture beaucoup plus visible et interventionniste au Moyen-Orient, tout en se rapprochant des Etats-Unis. Contrairement à ce qui se passait il y a trois ans, Washington souhaite désormais une plus grande présence européenne, surtout dans la perspective d’un retrait progressif d’Irak. Cette plus grande exposition de l’Europe entraîne donc des tensions avec une coalition hétéroclite de régimes et de mouvements, qui ont alors pris en otage les musulmans européens.

En fait, cette stratégie offensive était inscrite dès la démarche que les ambassadeurs arabes ont effectuée auprès des autorités danoises. Les régimes arabes, en effet, se sont toujours efforcés de maintenir l’immigration en Europe comme une diaspora, mobilisable pour les causes nationales. Les pays du Maghreb considèrent la deuxième génération née en France comme retenant automatiquement la nationalité des parents. Les consulats se présentent toujours comme des intermédiaires pour gérer les tensions autour de questions d’islam, et se sont livrés à une intense campagne pour contrôler les élections au CFCM. L’université Al-Azhar, au Caire, se présente comme un recours pour former les imams et donner des fatwas, rejetant par exemple le Conseil européen de la Fatwa, basé à Londres et qui défend l’idée d’un droit spécifique à l’islam minoritaire. Bref, Etats comme organisations font tout pour maintenir les musulmans d’Europe dans une mouvance moyen-orientale, et c’est de bonne guerre.

Mais ce parrainage pesant est de plus en plus mal vécu par la majorité des musulmans d’Europe : il est intéressant de voir que les grandes organisations prennent en fait leurs distances par rapport à la polémique sur les caricatures (il suffit de regarder sur le site de l’UOIF ou bien sur oumma.com). C’est dans le sens de cette déconnection entre islam d’Europe et crises du Moyen-Orient qu’il faut chercher la clé de la gestion de ces inévitables tensions et traiter les musulmans d’Europe comme des citoyens, comme on le fait avec chrétiens et juifs, même s’il faut rappeler régulièrement à tous les principes de la liberté d’expression et de la laïcité.

Mais il faut aussi que l’opinion publique européenne prenne conscience de cette implication beaucoup plus importante de l’Europe dans les affaires du Grand Moyen-Orient, de la Palestine à l’Afghanistan, car elle entraînera une plus grande exposition tant de ses représentations diplomatiques que de ses ONG ou de ses simples citoyens. On peut approuver un plus grand rôle de l’Europe en Afghanistan ou au Liban, mais il faut en assumer les conséquences. Une fois de plus, ce qui manque à l’Europe, c’est un espace de vrai débat politique.

2 commentaires pour Islamologie: Attention, un réductionnisme peut en cacher un autre (No islamism please, we’re islamologists!)

  1. jcdurbant dit :

    Voir aussi:

    Tout le monde trouverait ridicule de dire qu’en étudiant les phénomènes climatiques, les chercheurs se rendent complices des tempêtes meurtrières. C’est pourtant bien le type de propos que tient Manuel Valls au sujet des explications scientifiques sur le monde social. Non, comprendre ou expliquer n’est pas excuser. Nous ne sommes ni des procureurs, ni des avocats de la défense, ni des juges, mais des chercheurs, et notre métier consiste à rendre raison, de la façon la plus rigoureuse et la plus empiriquement fondée, de ce qui se passe dans le monde social.

    il rompt avec l’esprit des ­Lumières, qui est pourtant au fondement de notre système scolaire, de l’école primaire à l’université  : doit-on demander aux professeurs d’histoire et de géographie, de sciences économiques et sociales ou de philosophie de cesser de mettre en question les évidences, de cesser d’argumenter, d’expliquer et de transmettre les connaissances accumulées sur la société  ? A écouter certains de nos responsables politiques, on pourrait en déduire qu’une démocratie a besoin de policiers, de militaires, d’entrepreneurs et de professeurs de morale mais en aucun cas de savants. Ceux qui sont censés nous gouverner ont bien du mal à se gouverner eux-mêmes. Du calme et de la raison  : voilà ce dont nous aurions besoin.»

    Bernard Lahire

    La deuxième position me paraît la plus étrange et incohérente. C’est celle de nombreux sociologues ou chercheurs en sciences sociales qui font un usage dépolitisant de leur pratique et leur savoir, et qui affirment ainsi que la tâche de connaître les phénomènes – qui relèverait de la « connaissance » – ne doit pas être confondue une prise de position critique sur les institutions – qui relève de l’engagement –, ou que comprendre un système relèverait de la science quand la responsabilité relèverait du droit, en sorte que nous aurions affaire ici à deux mondes différents. Expliquer ne serait pas excuser. Comment peut-on à ce point désamorcer la portée critique de la sociologie ?

    C’est d’autant plus légitime que le droit prévoit déjà des excuses – ce qui montre à quel point des deux côtés, le débat se fonde sur une ignorance du fonctionnement du droit contemporain.

    «On peut penser à « l’excuse de minorité » pour les enfants, mais aussi à l’irresponsabilité pénale pour les malades mentaux. Aujourd’hui, la justice utilise déjà un savoir (psychiatrique) pour lever, parfois, la responsabilité (dans les cas de troubles mentaux). Pourquoi ne pourrait-on pas utiliser de la même manière le savoir sociologique ? J’ai assisté à de nombreux procès d’assises pour mon dernier livre. A plusieurs d’entre eux, les accusés étaient des SDF : ils boivent, ils se battent, l’un d’entre eux tombe et meurt. Je pourrais très bien comprendre qu’on déclare ce SDF irresponsable de ces coups mortels, ou qu’on atténue sa responsabilité, en raison de la façon dont son geste fut prescrit et engendré par la situation dans laquelle il s’est trouvé pris. Ne serait-ce pas une conquête de la raison sociologique et politique sur les pulsions répressives et de jugement ?»

    Geoffroy de Lagasnerie

    «Contextualiser permet de combattre les différentes formes de radicalisation et d’examiner de quelle façon la société peut y parer. Plus que jamais, on devrait donc analyser plutôt que d’abandonner ces phénomènes à des impensés. Comprendre, c’est précisément restituer, pénétrer l’intentionnalité des acteurs. Empathie ne veut pas dire sympathie. Dire qu’expliquer, c’est en partie excuser équivaut à dire qu’il ne faut surtout pas chercher à comprendre. C’est faire des jihadistes des bêtes féroces, ou alors des fous. Cette ­seconde hypothèse existe en partie. J’ai d’ailleurs souligné les fragilités mentales de certains. Pour les autres, il ne reste que la première, celle des bêtes féroces, qui consiste à souligner leur inhumanité et dire «on les tue». D’ailleurs, à la suite à la récente attaque dans un commissariat du XVIIIe arrondissement de Paris, personne ne s’est interrogé sur la mort de l’assaillant.

    «Finalement, il n’est pas vraiment question de sociologie. Le Premier ministre cherche à prendre des positions électoralement rentables comme il le fait avec la déchéance de la nationalité. Il tente de flatter une opinion publique blessée, en plein désarroi. La réalité demeure qu’il existe en Europe une armée de réserve jihadiste dont les acteurs sont des jeunes Européens souffrant d’exclusion sociale ou ayant grandi en banlieues. Pour la neutraliser sur le long terme, la mort ou la prison ne suffiront pas. Il faudra la neutraliser par des mesures socio-économiques, faire sortir du ghetto ces jeunes et inventer un nouveau mode d’urbanisme et de socialisation. Et pour cela, mobiliser l’ensemble des sciences sociales.»

    Farhad Khosrokhavar

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  2. jcdurbant dit :

    Voir aussi:

    Tout le monde trouverait ridicule de dire qu’en étudiant les phénomènes climatiques, les chercheurs se rendent complices des tempêtes meurtrières. C’est pourtant bien le type de propos que tient Manuel Valls au sujet des explications scientifiques sur le monde social. Non, comprendre ou expliquer n’est pas excuser. Nous ne sommes ni des procureurs, ni des avocats de la défense, ni des juges, mais des chercheurs, et notre métier consiste à rendre raison, de la façon la plus rigoureuse et la plus empiriquement fondée, de ce qui se passe dans le monde social.

    il rompt avec l’esprit des ­Lumières, qui est pourtant au fondement de notre système scolaire, de l’école primaire à l’université  : doit-on demander aux professeurs d’histoire et de géographie, de sciences économiques et sociales ou de philosophie de cesser de mettre en question les évidences, de cesser d’argumenter, d’expliquer et de transmettre les connaissances accumulées sur la société  ? A écouter certains de nos responsables politiques, on pourrait en déduire qu’une démocratie a besoin de policiers, de militaires, d’entrepreneurs et de professeurs de morale mais en aucun cas de savants. Ceux qui sont censés nous gouverner ont bien du mal à se gouverner eux-mêmes. Du calme et de la raison  : voilà ce dont nous aurions besoin.»

    Bernard Lahire

    La deuxième position me paraît la plus étrange et incohérente. C’est celle de nombreux sociologues ou chercheurs en sciences sociales qui font un usage dépolitisant de leur pratique et leur savoir, et qui affirment ainsi que la tâche de connaître les phénomènes – qui relèverait de la « connaissance » – ne doit pas être confondue une prise de position critique sur les institutions – qui relève de l’engagement –, ou que comprendre un système relèverait de la science quand la responsabilité relèverait du droit, en sorte que nous aurions affaire ici à deux mondes différents. Expliquer ne serait pas excuser. Comment peut-on à ce point désamorcer la portée critique de la sociologie ?

    C’est d’autant plus légitime que le droit prévoit déjà des excuses – ce qui montre à quel point des deux côtés, le débat se fonde sur une ignorance du fonctionnement du droit contemporain.

    «On peut penser à « l’excuse de minorité » pour les enfants, mais aussi à l’irresponsabilité pénale pour les malades mentaux. Aujourd’hui, la justice utilise déjà un savoir (psychiatrique) pour lever, parfois, la responsabilité (dans les cas de troubles mentaux). Pourquoi ne pourrait-on pas utiliser de la même manière le savoir sociologique ? J’ai assisté à de nombreux procès d’assises pour mon dernier livre. A plusieurs d’entre eux, les accusés étaient des SDF : ils boivent, ils se battent, l’un d’entre eux tombe et meurt. Je pourrais très bien comprendre qu’on déclare ce SDF irresponsable de ces coups mortels, ou qu’on atténue sa responsabilité, en raison de la façon dont son geste fut prescrit et engendré par la situation dans laquelle il s’est trouvé pris. Ne serait-ce pas une conquête de la raison sociologique et politique sur les pulsions répressives et de jugement ?»

    Geoffroy de Lagasnerie

    «Contextualiser permet de combattre les différentes formes de radicalisation et d’examiner de quelle façon la société peut y parer. Plus que jamais, on devrait donc analyser plutôt que d’abandonner ces phénomènes à des impensés. Comprendre, c’est précisément restituer, pénétrer l’intentionnalité des acteurs. Empathie ne veut pas dire sympathie. Dire qu’expliquer, c’est en partie excuser équivaut à dire qu’il ne faut surtout pas chercher à comprendre. C’est faire des jihadistes des bêtes féroces, ou alors des fous. Cette ­seconde hypothèse existe en partie. J’ai d’ailleurs souligné les fragilités mentales de certains. Pour les autres, il ne reste que la première, celle des bêtes féroces, qui consiste à souligner leur inhumanité et dire «on les tue». D’ailleurs, à la suite à la récente attaque dans un commissariat du XVIIIe arrondissement de Paris, personne ne s’est interrogé sur la mort de l’assaillant.

    «Finalement, il n’est pas vraiment question de sociologie. Le Premier ministre cherche à prendre des positions électoralement rentables comme il le fait avec la déchéance de la nationalité. Il tente de flatter une opinion publique blessée, en plein désarroi. La réalité demeure qu’il existe en Europe une armée de réserve jihadiste dont les acteurs sont des jeunes Européens souffrant d’exclusion sociale ou ayant grandi en banlieues. Pour la neutraliser sur le long terme, la mort ou la prison ne suffiront pas. Il faudra la neutraliser par des mesures socio-économiques, faire sortir du ghetto ces jeunes et inventer un nouveau mode d’urbanisme et de socialisation. Et pour cela, mobiliser l’ensemble des sciences sociales.»

    Farhad Khosrokhavar

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