Islamologie: Attention, un réductionnisme peut en cacher un autre (No islamism please, we’re islamologists!)

Image result for demonstrators  bin laden poster QuranJe crois guère au développement d’un terrorisme de masse. Jusqu’à présent, le recours aux attentats a causé un nombre de victimes bien inférieur à tout autre conflit, avec des résultats politiques forts. Le terrorisme a donc un « effet de levier » important, qui lui permet, avec peu de moyens, d’obtenir des résultats. Sa force de nuisance réside plus dans le fait qu’il peut toucher n’importe qui que dans le nombre de victimes. Je ne pense donc pas, contrairement à certains, que nous verrons des actes terroristes entraînant des milliers de victimes. Pascal Boniface (avril 2001)
Le terrorisme ne me paraît pas être un problème stratégique. Il a toujours été le fait de minorités, et ne s’ancrera jamais dans de grandes revendications identitaires ou religieuses. Sous une forme bactériologique, chimique, voire nucléaire, il demeurera sur une petite échelle. Olivier Roy (avril 2001)
La liberté d’expression est dans tous les pays occidentaux d’ores et déjà limitée (…) en 2005, l’Eglise catholique de France a obtenu le retrait d’une publicité utilisant la Cène, mais remplaçant les apôtres par des femmes court vêtues. Cela relève exactement de la même démarche qu’entreprennent les associations musulmanes aujourd’hui. (…) Aucun grand journal ne publierait des caricatures se moquant des aveugles, des nains, des homosexuels ou des Tziganes, plus par peur du mauvais goût que de poursuites judiciaires. Mais le mauvais goût passe pour l’islam, parce que l’opinion publique est plus perméable à l’islamophobie (qui très souvent recouvre en fait un rejet de l’immigration). Olivier Roy
Nous aurons encore, ici et là, des explosions de violence, mais l’Islamisme radical n’est pas la grande menace qui pèse sur la paix du monde. Gilles Kepel (avril 2001)
Les attentats du 11 septembre 2001 constituent l’aboutissement extrême d’une orientation prise par la mouvance islamiste radicale depuis le milieu des années 1980, à l’époque où se rassemblaient en Afghanistan les combattants du jihad contre l’Armée rouge. Sous l’égide des États-Unis et des pétro-monarchies de la péninsule arabique, les activistes les plus déterminés venus d’Égypte, d’Algérie, d’Arabie Saoudite, du Pakistan, du Sud-est asiatique… et parfois des banlieues européennes avaient alors constitué des brigades internationales islamiques. […] Pour les États-Unis et les États musulmans conservateurs alliés à Washington, ce jihad en Afghanistan permettait du même coup de piéger l’Union soviétique […] et d’éviter que l’Iran révolutionnaire ne conquière l’hégémonie sur une mouvance islamiste alors en pleine expansion à travers le monde. Ces deux objectifs ont été atteints.[…] Le 11 septembre 2001, les États-Unis vont subir, pour une large part, le choc en retour du phénomène qu’ils ont contribué à engendrer dans les années 1980. La tuerie des milliersde civils du World Trade Center et du Pentagone est le prix payé, avec une décennie de décalage, pour le « zéro mort » américain du jihad contre l’Armée rouge. Gilles Kepel (2003)
Le terrorisme continuera de faire des victimes, mais il restera un coup d’épingle dans le flanc des démocraties. Michel Tatu (avril 2001)
En revanche, la grande aspiration identitaire du XX siècle, à savoir l’islamisme radical que l’on pourrait définir comme un islam inspirant une violence politique quasiment guerrière qui vise à la prise du pouvoir d’Etat me semble derrière nous. Le contexte particulier dans lequel il est né a disparu. Il fallait la conjonction d’une forte poussée revendicatrice de la part des déshérités, des attentes déçues des classes moyennes et d’une montée du phénomène religieux. Cette conjoncture n’existe plus. L’islamisme radical continuera d’alimenter des conflits localisés, mais n’est plus aujourd’hui une menace internationale. Michel Wieviorka (avril 2001)
Le discours réducteur et pamphlétaire pour désigner « l’autre », le musulman, est inacceptable. Introniser officiellement une telle démarche doit être dénoncé sans ambiguïté. (…) Des philosophes autoproclamés, des essayistes, ont entrepris, depuis quelques années, sous couvert de la « défense des Lumières » de la laïcité, de condamner ceux qui refusent de se plier au moule de leurs catégories sectaires. Ils jettent en pâture des listes de personnes accusées de « trahir les idéaux de la République » et d’être les « faire-valoir du radicalisme islamique ». (…) Ce tour de passe-passe essayiste consiste à disqualifier comme « islamiste », c’est-à-dire comme un danger social, tout musulman refusant de se démarquer explicitement de son appartenance religieuse. Il considère comme complices tous ceux qui refusent le simplisme de ces qualifications. La vieille rhétorique conspirationniste des élites intellectuelles contre la France est remise au goût du jour. Et, sous les habits du « progressisme », elle s’abreuve ainsi au mythe de l’anti-France. Ceux qui prétendent que la réalité de l’islam politique dans le monde musulman n’est accessible que par l’analyse de paramètres multiples observés dans les dynamiques locales (régimes corrompus, démocratisation avortée, répression aveugle…) et internationales (mondialisation libérale, conflit israélo-palestinien, invasion de l’Irak, appétits pétroliers du monde occidental…) et refusent l’amalgame « criminogène » de l’islam sont mis à l’index par le tribunal des raccourcis et de l’invective gratuite. On a longtemps fustigé les partisans du cosmopolitisme. Aujourd’hui, on dénonce la cinquième colonne de ceux qui, à propos de l’islam et des musulmans, refusent le sens commun. Pierre Bourdieu a en son temps forgé, pour cette catégorie de philosophes autoproclamés plus prompts à flatter les ventres pleins de préjugés qu’à nourrir les cerveaux, la catégorie d ‘« intellectuel négatif ». La « méthode » (éminemment non scientifique) de sélection de la « vérité » consiste à prendre pour pertinent un discours caricatural, inquisitorial, pamphlétaire, truffé de préjugés, accessoirement d’erreurs, et essentiellement destiné à dénoncer les « autres » : musulmans, islamologues refusant de se soumettre au sens commun, journalistes, hommes politiques, militants antiracistes, laïques pragmatiques. Bien moins que la paix sociale, cette désignation de l’autre (et accessoirement de « sa » religion) permet d’éviter d’assumer ses propres turpitudes, ses propres préjugés. Elle permet d’éluder la question des alliances surprenantes entre les héros (hérauts) d’un républicanisme forcené et les nostalgiques d’une France éternellement monoconfessionnelle et mono-ethnique. Elle permet d’exploiter tranquillement, et avec la bonne conscience de la morale pseudo-universaliste, le vieux fonds de commerce de la peur de l’autre. Pétition Bauberot

Attention, un réductionnisme peut en cacher un autre !

Après les fameuses déclarations de nos grands experts es islam (qui, sans être à terme vraiment faux, protègent surtout apparemment des entrées et des fonds de commerce) …

Comme nos Roy ou Kepel qui, on s’en souvient, avaient joué, dès 92 et 2000, les Fukuyama de l’islam (« L’Echec de l’islam politique », « Jihad, expansion et déclin de l’islamisme ») …

Ou notre Boniface national et sa fameuse note confidentielle d’avril 2001 au PS (le « théorème Boniface » prônant, car plus payant électoralement, le clientélisme musulman) et sa célèbre prédiction d’avant le 11/9 …

Petit retour, suite à notre dernier billet sur Caroline Fourest et via une tribune du professeur de philosophie Michael Smadja, sur d’autres grands « dérapeurs » dont le maitre-casuiste Bauberot, historien reconnu pourtant du protestantisme français et de la laïcité comme de « l’intégrisme républicain »

Qui pour lutter, dans une tribune du Monde de l’an dernier, contre un réductionnisme (inhérent au genre pamphlétaire qui est celui du brûlot de Caroline Fourest contre les connivences d’une certaine gauche avec l’islamisme ou d’un Redeker aussi visé ici) en propose… un autre!

A savoir le réductionnisme (savant, s’il vous plait!) de ceux « qui prétendent que la réalité de l’islam politique dans le monde musulman n’est accessible que par l’analyse de paramètres multiples observés dans les dynamiques locales (régimes corrompus, démocratisation avortée, répression aveugle…) et internationales (mondialisation libérale, conflit israélo-palestinien, invasion de l’Irak, appétits pétroliers du monde occidental…) » .

Où, comme d’ailleurs chez Caroline Fourest, la part dans l’affaire des textes coraniques eux-mêmes (notamment la doctrine du jihad ou l’interdiction sous peine de mort de l’apostasie) est comme par hasard passée sous silence …

Du bon usage du pamphlet
Il faut savoir se méfier de l’autorité du discours savant. Parfois, il dérape.
Michael Smadja
Le Monde
22.04.06

Pour tout lecteur du livre de Caroline Fourest La Tentation obscurantiste (Grasset, 2005), le point de vue paru à son sujet sous la plume d’universitaires bardés de titres (Le Monde du 18 avril) est stupéfiant.

Ces messieurs commencent par classer ce livre dans un genre plus général (les pamphlets sur l’islamisme), puis ils décrivent les perversions de cette veine d’ouvrages à grand renfort de références – il semble que le premier à citer Bourdieu, dans leur esprit, a gagné ; quel enfantillage ! – et d’accusations très graves : Caroline Fourest utiliserait le « vieux fonds de commerce de la peur de l’autre ».

Enfin, ils en concluent que Caroline Fourest est une obscurantiste, sans avoir une seule seconde abordé les questions dont le livre est porteur. Par contre, ils auront, en quelques lignes, mobilisé toute la gamme des vertus indignées (ils sont très antiracistes) et toute l’autorité de l’ordre du discours (ils sont très, très scientifiques).

Malheureusement pour eux, ledit livre existe. Si bien que tout un chacun peut, de ses propres yeux, pas encore décrottés par l’analyse percutante de ces messieurs, vérifier qu’il n’a rien à voir, même de loin, avec le portrait diffamatoire qu’en font les éminences en question. En fait de littérature douteuse, le pamphlet – car c’en est un, on peut le déplorer – est surtout une piqûre de rappel salutaire pour la gauche en général. Il s’agit de s’inquiéter d’une connivence contre nature entre un certain militantisme de gauche et des représentants de l’islam radical.

Il s’agit d’en appeler à des valeurs universelles (« pseudo-universalistes » si l’on en croit nos amis très scientifiques) telles que l’égalité des hommes et des femmes, l’idée que la religion n’a rien à faire dans la vie publique ou le rappel du fait que l’homophobie est intolérable. Autrement dit, le pamphlet dont il est question, même si l’on peut regretter que sa dimension analytique soit réduite (mais c’est un livre d’intervention politique et non d’analyse), propose de repasser la plume sur une ligne qui semble s’effacer : celle qui sépare le militantisme en faveur des damnés de la terre, d’une part, et le prétendu anti-impérialisme des extrémistes musulmans, de l’autre.

Qu’on ne s’y trompe donc pas : ce n’est pas un livre de « nouveau réactionnaire », mais le livre d’une vraie femme de gauche. Pas une ligne n’est soupçonnable de racisme ou de nostalgie impérialiste, tout au contraire. Encore une fois, il suffit de le lire. Alors d’où vient cet hallucinant article signé par des chercheurs professionnels ? Question plus gênante encore : comment se fait-il que Charlie Hebdo et ses collaborateurs (dont Caroline Fourest) semblent un vivier d’intelligence du monde et d’honnêteté bien plus crédible que certaines unités du CNRS ?

Peut-être parce que, dans la rédaction de ce journal satirique, on a conservé l’idée qu’être de gauche n’est pas une simple posture sociale, mais plutôt, avant toute prise de position, l’exigence de la lucidité.

Tribune de Bauberot & co :

Les lauriers de l’obscurantisme
Le Monde du 18.04.06
Le discours réducteur et pamphlétaire pour désigner « l’autre », le musulman, est inacceptable. Introniser officiellement une telle démarche doit être dénoncé sans ambiguïté

Le choix du jury du livre politique de l’Assemblée nationale s’est porté en 2006 sur l’ouvrage de Caroline Fourest (La Tentation obscurantiste, Grasset, 2005). Ce choix ne peut manquer de laisser pantois les chercheurs en sciences sociales, politologues, historiens, universitaires qui ont la faiblesse de considérer que l’intelligibilité de notre société, le présent comme le futur de ses rapports avec d’autres cultures, notamment musulmanes, mais pas uniquement, requièrent une analyse minutieuse, un investissement effectif dans la complexité du terrain.

L’intérêt des analyses divergentes d’un phénomène politique complexe et multiple dans ses expressions (l’islamisme) reposant sur des méthodes d’investigation rigoureuses, n’est évidemment pas en cause. Cette diversité de vues est éminemment souhaitable. Elle fait partie intégrante de nos ambitions scientifiques quotidiennes. Et nous sommes trop viscéralement attachés à la liberté de la recherche pour contester à qui que ce soit le droit de penser autrement. Le problème tient bien à l’intronisation officielle accordée à un pamphlet qui s’érige frauduleusement en argumentaire rationnel, alors qu’il ne repose que sur le trafic des émotions, des peurs, permettant d’ânonner des lieux communs sur l’islam et les musulmans.

Des philosophes autoproclamés, des essayistes, ont entrepris, depuis quelques années, sous couvert de la « défense des Lumières » de la laïcité, de condamner ceux qui refusent de se plier au moule de leurs catégories sectaires. Ils jettent en pâture des listes de personnes accusées de « trahir les idéaux de la République » et d’être les « faire-valoir du radicalisme islamique ». L’ouvrage de Mme Fourest appartient à ce triste genre littéraire.

Ce tour de passe-passe essayiste consiste à disqualifier comme « islamiste », c’est-à-dire comme un danger social, tout musulman refusant de se démarquer explicitement de son appartenance religieuse. Il considère comme complices tous ceux qui refusent le simplisme de ces qualifications. La vieille rhétorique conspirationniste des élites intellectuelles contre la France est remise au goût du jour. Et, sous les habits du « progressisme », elle s’abreuve ainsi au mythe de l’anti-France. Ceux qui prétendent que la réalité de l’islam politique dans le monde musulman n’est accessible que par l’analyse de paramètres multiples observés dans les dynamiques locales (régimes corrompus, démocratisation avortée, répression aveugle…) et internationales (mondialisation libérale, conflit israélo-palestinien, invasion de l’Irak, appétits pétroliers du monde occidental…) et refusent l’amalgame « criminogène » de l’islam sont mis à l’index par le tribunal des raccourcis et de l’invective gratuite.

On a longtemps fustigé les partisans du cosmopolitisme. Aujourd’hui, on dénonce la cinquième colonne de ceux qui, à propos de l’islam et des musulmans, refusent le sens commun. Pierre Bourdieu a en son temps forgé, pour cette catégorie de philosophes autoproclamés plus prompts à flatter les ventres pleins de préjugés qu’à nourrir les cerveaux, la catégorie d ‘« intellectuel négatif ».

La « méthode » (éminemment non scientifique) de sélection de la « vérité » consiste à prendre pour pertinent un discours caricatural, inquisitorial, pamphlétaire, truffé de préjugés, accessoirement d’erreurs, et essentiellement destiné à dénoncer les « autres » : musulmans, islamologues refusant de se soumettre au sens commun, journalistes, hommes politiques, militants antiracistes, laïques pragmatiques.

Bien moins que la paix sociale, cette désignation de l’autre (et accessoirement de « sa » religion) permet d’éviter d’assumer ses propres turpitudes, ses propres préjugés. Elle permet d’éluder la question des alliances surprenantes entre les héros (hérauts) d’un républicanisme forcené et les nostalgiques d’une France éternellement monoconfessionnelle et mono-ethnique. Elle permet d’exploiter tranquillement, et avec la bonne conscience de la morale pseudo-universaliste, le vieux fonds de commerce de la peur de l’autre.

Pour pouvoir comprendre un phénomène, encore faut-il chercher sérieusement, étudier les composantes et les causes historiques, sociales, économiques qui ont favorisé sa percée, son essor et ses mutations. Et analyser scientifiquement – il faut le répéter en ces temps d’obscurantisme et de délation – ne vaut ni adhésion ni rejet, y compris pour l’islam ! A l’inverse, les grandes vues eschatologiques et condamnatoires, aucunement fondées sur la connaissance du terrain, comme pour ne pas s’en trouver souillé, relèvent de la passion, que ce soit l’attachement excessif ou, comme dans le cas qui nous intéresse, l’antipathie aveugle.

Au Moyen Age, l’Eglise refusait au chercheur le droit de disséquer le corps humain, de relativiser son fonctionnement : elle imposait la méconnaissance.

Si tentation obscurantiste il y a, elle est parfaitement incarnée aujourd’hui par la haine viscérale de la connaissance scientifique qui se manifeste depuis quelques années à travers des essais comme celui de Caroline Fourest. En tout cas, et pour finir, nous aurions attendu du livre politique de l’année, peut-être avec trop de naïveté, qu’il invite à réfléchir les évidences, les clichés, et non à les intérioriser plus encore.

Voir enfin:
Olivier Roy
Le Monde
09.02.06

Caricatures: géopolitique de l’indignation

Violentes manifestations au Moyen-Orient, réactions modérées en Europe. L’islam européen est en train de prendre son autonomie. Tant mieux

Le conflit sur les caricatures danoises est souvent présenté comme l’expression d’un « clash » des civilisations entre un Occident libéral et un islam qui refuserait la liberté d’expression. Il faut beaucoup d’ignorance et encore plus d’hypocrisie pour s’en tenir à cette thèse. La liberté d’expression est dans tous les pays occidentaux d’ores et déjà limitée, et par deux choses : la loi et un certain consensus social. L’antisémitisme est réprimé légalement. Mais l’atteinte à d’autres communautés aussi : en 2005, l’Eglise catholique de France a obtenu le retrait d’une publicité utilisant la Cène, mais remplaçant les apôtres par des femmes court vêtues. Cela relève exactement de la même démarche qu’entreprennent les associations musulmanes aujourd’hui. Quels journaux ont alors publié la publicité incriminée en défense de la liberté d’expression ?

Il y a également un seuil de tolérance très variable dans l’opinion publique : aucun journal respectable ne publierait aujourd’hui une interview de Dieudonné, alors qu’il n’a pas (encore) été condamné en justice pour antisémitisme. Aucun grand journal ne publierait des caricatures se moquant des aveugles, des nains, des homosexuels ou des Tziganes, plus par peur du mauvais goût que de poursuites judiciaires. Mais le mauvais goût passe pour l’islam, parce que l’opinion publique est plus perméable à l’islamophobie (qui très souvent recouvre en fait un rejet de l’immigration). Ce qui choque le musulman moyen, ce n’est pas la représentation du Prophète, mais qu’il y ait deux poids et deux mesures.

Les protestations des musulmans en Europe, à part quelques excités qui en font leur fonds de commerce, sont en fait plutôt modérées et relèvent aussi de la liberté d’expression. Mais plus généralement elles s’inscrivent aussi dans ce qui est sans doute le grand débat en Occident aujourd’hui : dans quelle mesure la loi doit-elle défendre un espace du sacré, qu’il s’agisse de blasphème, de négationnisme, de mémoire ou du respect d’autrui ? Ce qui rentre dans un débat plus général : qu’est-ce qui relève de la liberté de l’homme d’un côté et de l’ordre naturel ou divin de l’autre ? Rien d’étonnant à ce que les religieux conservateurs, chrétiens, juifs ou musulmans se retrouvent de plus en plus souvent ensemble pour réclamer des limites à la liberté de l’homme, que ce soit sur les questions d’avortement, de mariage homosexuel, de bioéthique ou de blasphème. Rien d’étonnant à ce que la conférence épiscopale, le grand rabbinat et le consistoire protestant aient fait savoir qu’ils comprenaient l’indignation des musulmans. Ce débat sur les valeurs n’oppose pas l’Occident à l’islam, il est à l’intérieur même de l’Occident.

D’où vient alors la violence dans le cas des caricatures ? Ici, il ne faut pas se voiler la face. La carte des émeutes montre que les pays touchés par la violence sont ceux où le régime et certaines forces politiques ont des comptes à régler avec les Européens. La violence a été instrumentalisée par des Etats et des mouvements politiques qui rejettent la présence des Européens dans un certain nombre de crises au Moyen-Orient. Nous payons un activisme diplomatique croissant, mais qui ne fait pas l’objet d’un débat public. Que le régime syrien se présente en défenseur de l’islam ferait sourire si les conséquences n’avaient pas été tragiques. Un régime qui a exterminé des dizaines de milliers de Frères musulmans se trouverait à la pointe de la défense du Prophète ! Ici, il s’agit d’une manoeuvre purement politique pour reprendre la main au Liban en s’alliant avec tous ceux qui se sentent menacés ou ignorés par la politique européenne. La crise révèle donc aussi une évolution importante de la politique européenne. Au moment de l’intervention américaine en Irak, il était de bon ton d’opposer à la coalition anglo-saxonne une « vieille Europe » continentale, hostile à l’intervention américaine, plutôt propalestinienne, insistant sur la souveraineté des Etats au détriment parfois de la démocratisation. La France était ainsi créditée d’une tradition gaullienne d’indépendance par rapport aux Etats-Unis.

Or, en trois ans, les choses ont bien changé. Les Européens se sont lancés tout seuls dans un bras de fer avec l’Iran au sujet du nucléaire et se retrouvent en première ligne dans la mise en accusation de Téhéran devant le Conseil de sécurité, alors que les Etats-Unis s’en tiennent à une prudente rhétorique. Faut-il s’étonner que le Hezbollah et Téhéran jettent de l’huile sur le feu des caricatures ? En Afghanistan, les forces de l’OTAN, c’est-à-dire les troupes européennes, sont en train de remplacer les soldats américains et vont se retrouver en première ligne contre les talibans et Al-Qaida : la coalition des partis pakistanais qui manifeste aujourd’hui pour protester contre les caricatures danoises est précisément celle qui soutient les talibans et Al-Qaida. Au Liban, la France – et donc aussi l’Europe – a pris soudainement une position très dure sur la présence syrienne, qui a exaspéré le régime de Bachar Al-Assad : il se venge aujourd’hui en organisant en sous-main les attaques contre les ambassades (qui peut imaginer qu’une manifestation spontanée et incontrôlée puisse se dérouler à Damas aujourd’hui ?). Mais c’est peut-être sur la Palestine que le changement, sinon de fond, du moins de forme, est le plus criant : l’Europe, en ordre groupé cette fois, a imposé des conditions draconiennes pour la continuation de son aide après la victoire du Hamas, ce qui a été mal compris par de nombreux Palestiniens, qui s’attendaient à une plus grande neutralité ; d’où les débordements de Gaza contre les représentations de l’Union.

Loin d’être neutre ou absente, l’Europe depuis trois ans a pris une posture beaucoup plus visible et interventionniste au Moyen-Orient, tout en se rapprochant des Etats-Unis. Contrairement à ce qui se passait il y a trois ans, Washington souhaite désormais une plus grande présence européenne, surtout dans la perspective d’un retrait progressif d’Irak. Cette plus grande exposition de l’Europe entraîne donc des tensions avec une coalition hétéroclite de régimes et de mouvements, qui ont alors pris en otage les musulmans européens.

En fait, cette stratégie offensive était inscrite dès la démarche que les ambassadeurs arabes ont effectuée auprès des autorités danoises. Les régimes arabes, en effet, se sont toujours efforcés de maintenir l’immigration en Europe comme une diaspora, mobilisable pour les causes nationales. Les pays du Maghreb considèrent la deuxième génération née en France comme retenant automatiquement la nationalité des parents. Les consulats se présentent toujours comme des intermédiaires pour gérer les tensions autour de questions d’islam, et se sont livrés à une intense campagne pour contrôler les élections au CFCM. L’université Al-Azhar, au Caire, se présente comme un recours pour former les imams et donner des fatwas, rejetant par exemple le Conseil européen de la Fatwa, basé à Londres et qui défend l’idée d’un droit spécifique à l’islam minoritaire. Bref, Etats comme organisations font tout pour maintenir les musulmans d’Europe dans une mouvance moyen-orientale, et c’est de bonne guerre.

Mais ce parrainage pesant est de plus en plus mal vécu par la majorité des musulmans d’Europe : il est intéressant de voir que les grandes organisations prennent en fait leurs distances par rapport à la polémique sur les caricatures (il suffit de regarder sur le site de l’UOIF ou bien sur oumma.com). C’est dans le sens de cette déconnection entre islam d’Europe et crises du Moyen-Orient qu’il faut chercher la clé de la gestion de ces inévitables tensions et traiter les musulmans d’Europe comme des citoyens, comme on le fait avec chrétiens et juifs, même s’il faut rappeler régulièrement à tous les principes de la liberté d’expression et de la laïcité.

Mais il faut aussi que l’opinion publique européenne prenne conscience de cette implication beaucoup plus importante de l’Europe dans les affaires du Grand Moyen-Orient, de la Palestine à l’Afghanistan, car elle entraînera une plus grande exposition tant de ses représentations diplomatiques que de ses ONG ou de ses simples citoyens. On peut approuver un plus grand rôle de l’Europe en Afghanistan ou au Liban, mais il faut en assumer les conséquences. Une fois de plus, ce qui manque à l’Europe, c’est un espace de vrai débat politique.

Voir par ailleurs:

Histoire et sociologie de la laïcité

Conférence de M. Jean Baubérot Directeur d’études et de Mme Valentine Zuber PRAG

École pratique des hautes études,Section des sciences religieuses.

Annuaire. Tome 107, 1998-1999. 1998. pp. 477-486

Neutraliser l’intolérance sans devenir intolérant, dilemme laïque du XIXe siècle… et de la fin du XXe siècle. Malgré le titre, cette conférence ne prétend pas avoir une approche d’ordre philosophique mais bien de sociologie historique. Nous trouvons dans nos matériaux empiriques, ce dilemme explicitement posé (notamment Jules Ferry devant la Chambre des Députés en 1880, et le colloque Jusqu’où tolérer ? Paris, Le Monde Éditions, 1996). Toutefois le discours des acteurs doit, naturellement, constituer un objet d’études et non des propos à prendre pour argent comptant. 1) La solution du XIXe siècle : du conflit anticléricalisme-cléricalisme au « pacte laïque » La préparation de ce cours nous a conduit à élargir son intitulé et à confronter l’anticléricalisme et les « haines nationalistes » comme l’antisémitisme et l’antiprotestantisme. En effet, un débat historiographique récent a réexaminé l’ouvrage d’Anatole Leroy-Beaulieu, Les doctrines de haine, antisémitisme, antiprotestantisme, anticléricalisme (Paris, 1902). Pour cet intellectuel (alors membre de l’Institut) libéral et catholique, ces trois « haines » sont des « sœurs ennemies » tout à fait équivalentes et dont les arguments sont « interchangeables ». Tout en reconnaissant le « courage » de l’auteur dans son opposition ferme aux « haines nationalistes », P. Birnbaum («• La France aux Français », histoire des haines nationalistes, Paris, Seuil, 1993) estime ce « principe d’équivalence inacceptable » et affirme : « tout l’atteste, les haines déployées en cette période ne sont en rien comparables » (p. 20 ss.). Cette position a été elle-même contestée par P. Cabanel (« Antisémitisme et anticléricalisme selon Anatole Leroy-Beaulieu », Cahiers Jean Jaurès, n°142, 1996, p. 55-75). Pour Cabanel, Birnbaum minimise les effets violents de l’anticléricalisme alors que Leroy-Beaulieu Annuaire EPHE, Section des sciences religieuses. T. 107 (1998-1999)

Histoire et sociologie de la laïcité propose une pertinente « approche structuraliste de l’extrémisme de la Belle Époque ». Proche de la thèse de Cabanel, René Rémond écrit de son côté : « Je risque de me faire mal comprendre, mais je trouve des motifs de comparer la persécution que la République a imposé aux congréganistes et celle qui, plus tard, fut ordonnée par Vichy contre les juifs » (Une laïcité pour tous, Textuel, 1998, p. 13). Il nous a paru important de donner notre apport à ce débat historiogra- phique en insistant, pendant l’année académique 1998-1999, sur les « intolérances » et les « doctrines de haine » et en réservant, pour l’essentiel, l’exposé de la progressive construction du « pacte laïque » pour les conférences de l’année académique 1999-2000. L’examen de nos matériaux nous a conduit à penser que, dans la première moitié du XIXe siècle, on ne peut pas effectuer la comparaison de Leroy- Beaulieu mais, en revanche, on doit analyser le conflit entre « cléricalisme » et « anticléricalisme » (la « guerre des deux France », selon l’expression reprise par Emile Poulat). Ceci écrit, nous avons été particulièrement attentifs au fait que le cadre dans lequel ce conflit s’est effectué – déjà conceptualisé par Jean Baubérot par la notion idéal-typique de « premier seuil de laïcisation » – s’il établit l’égalité formelle entre les « cultes reconnus » ne les traite pas de la même manière : ainsi une adaptation aux normes du Code Civil en matière de divorce est exigée du judaïsme alors que, bien sûr, on ne demande pas au catholicisme de renoncer à son interdit en la matière (interdit dont dépendra la loi de l’État de 1816 à 1884). En revenant d’ailleurs sur l’élaboration de l’article X de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789, on s’aperçoit que l’individu – à qui l’on accorde la liberté de « ses opinions même religieuses » sous la restriction que leurs manifestations ne « trouble pas l’ordre public établi par la loi » (unique mention de « l’ordre public » dans la Déclaration) – n’est pas « l’homme » ou le « citoyen » mais bien le « minoritaire ». La liberté du catholique étant alors conçue sans restrictions (de manière non prévisible en 1789, l’optique changera radicalement ensuite). Au début de la Restauration, il y a eu des tentatives de sortir de la logique du premier seuil qui n’ont obtenu que des résultats partiels : -tentative de mettre fin à l’état-civil et de restituer le droit matrimonial au clergé. État et mariage civil furent maintenus mais le divorce redevint interdit. -tentative d’un nouveau Concordat qui, notamment, supprimerait les Articles Organiques. Cela échoua, mais des ordonnances royales favoriseront le catholicisme devenu, selon la Charte, religion de l’État, sans revenir sur la liberté des cultes reconnus (cela prit fin en 1830). -loi sur « le sacrilège » qui, notamment, condamnait à mort « la profanation des vases sacrés et des hosties » (1825). De valeur surtout symbolique, elle ne fut pratiquement pas appliquée avant d’être abolie après la Révolution de 1830. Ces menées induisent l’emploi (péjoratif) du terme de « cléricalisme » et le développement d’un mouvement qu’a posteriori l’historien qualifie d’anticlérical. Sous la Restauration, cet anticléricalisme est souvent promu par des catholiques, qui n’ont pas été forcément partisans de la Révolution, mais qui se sont « ralliés » (pour prendre l’expression officielle de la fin du siècle) au premier seuil de laïcisation. Nous avons analysé, dans ce sens, des Mémoires du Comte de Montlosier qui sont tout à fait significatifs, alliant la virulence de la dénonciation (ce qui a été, surtout, retenu ensuite) et l’exposé pertinent (par rapport à la logique du premier seuil) de ce qui devrait prévaloir. D’une façon plus générale, nous avons analysé la progressive constitution d’un mouvement social anticlérical provenant de deux traditions : une issue de l’Ancien Régime (gallicanisme, mais aussi attitude de la noblesse envers le clerc) et l’autre des Lumières et de la Révolution française. L’anticléricalisme, dans un premier temps, loin de récuser en bloc les « religions positives », reproche plutôt à l’Église catholique la manière (selon lui, dominatrice) dont elle prend en charge les « besoins religieux » de la population. Mais, à partir du milieu du XIXe siècle, le conflit anticléricalisme- cléricalisme change structurellement de nature. La création du suffrage dit « universel » (en fait masculin), la réconciliation d’une partie de la bourgeoisie plus ou moins voltairienne et de catholiques dans une sorte de « parti de l’ordre », les alliances politico-religieuses qui suivirent le coup d’État du 2 décembre, et les mutations du début des années 1860 (traduction et préface orientée de Darwin par Clémence Royer, édition oopulaire de La Vie de Jésus de Renan, Syllabus, …) forment un ensemble. L’Église catholique (et, parfois, les tendances non libérales du protestantisme et du judaïsme) vont être considérées, en bloc, comme des ennemis irréconciliables du libéralisme politique et de la démocratie. Les débuts de la IIIe République sont le théâtre d’une exacerbation et d’une nouvelle radicalisation du conflit. L’étude sur une relative longue durée confirme l’analyse déjà effectuée par René Rémond d’une corrélation étroite entre « cléricalisme » et « anticléricalisme ». Il faut qu’il y ait anticléricalisme pour qu’une réalité socio-catholique soit désignée comme « cléricale », inversement, il faut que cette réalité puisse être assez largement ressentie comme cléricale pour qu’un anticléricalisme puisse se développer. Nous avons ensuite étudié l’antisémitisme, l’anti protestantisme et nous avons examiné leurs liens ; en particulier nous nous sommes attardés sur La France juive d’Edouard Drumont ( 1 886), véritable paradigme des doctrines de haine, et qui comporte un chapitre antiprotestant. Nous avons également analysé comment le Ralliement a contribué au développement des haines nationalistes, le paroxysme de ces haines lors de l’Affaire Dreyfus et l’anticléricalisme combiste qui a constitué, lui, une sorte de « haine démocratique ». Le résultat de nos analyses est exposé, de façon plus développée que nous pourrions le faire ici, dans certains chapitres d’un ouvrage paru depuis : Une haine oubliée, l’antiprotestantisme avant le pacte laïque (1870-1 905 ),Mb\t\ Michel, coll. « Science des religions », cf., notamment, la quatrième partie de l’ouvrage consacrée à la comparaison entre les haines nationalistes (antisémitisme et anti protestantisme) et la haine démocratique (anticléricalisme). Pour indiquer, de façon très résumée et schématique, la position qui est la nôtre dans le débat historiographique (mentionné au début de ce compte rendu), les thèmes des différentes haines nous semblent largement interchangeables mais ces haines ne nous paraissent pas, pour autant, équivalentes. La haine anticléricale comporte une ambivalence que l’on ne retrouve pas dans les haines nationalistes. Et cette ambivalence – la référence libérale et démocratique entre en tension avec la dimension haineuse – contribue à créer des conditions virtuelles du retournement de la haine anticléricale en pacte laïque. Ne devant pas, au cours de l’année 1998-1999, traiter systématiquement du pacte laïque, nous avons cependant indiqué des éléments empiriques qui justifient le recours à cette notion en analysant les itinéraires croisés de Ferdinand Brunetière et Francis de Pressensé (cf. également, sur ce sujet, un chapitre de « Une haine oubliée »). L’examen de la construction, de l’établissement, du fonctionnement et des problèmes du pacte laïque sera l’objet de nos conférences de l’année 1999-2000. 2) Interrogations éthiques et civiques actuelles : vers la construction d’une « nouvelle morale laïque » ? Les dernières conférences de l’année ont été consacrées, avec le concours de Mme Anne-Cécile Bégot, ATER, à donner les hypothèses et les premiers résultats d’une enquête sociologique en cours « Sida et morale laïque » ; elle porte sur les réactions des responsables associatifs concernant la morale implicite et explicite véhiculée par les campagnes de lutte contre le sida. Donnons, ici, sous forme synthétique, l’essentiel des hypothèses exposées (l’examen des résultats sera également repris lors de l’année académique 1999-2000): 1Le sida 1-1 Le sida est une maladie sociétale de type biologique (fléau social combattu de façon structurellement différente que le cancer, même quand il y avait un faible taux de guérison, et que les accidents de la route) 1-2 En France, l’apparition du sida est intervenue quelques années après un processus de laïcisation de la morale sexuelle (légalisation du contrôle des naissances, de l’IVG, de la pornographie), différent du processus de sécularisation d’autres pays (Angleterre, pays Scandinaves) 1-3 Par un double facteur : son aspect transmissible, d’une part, ses liens étroits avec le sexe, le sang, la mort d’autre part, le sida – en France – met publiquement en scène (d’une nouvelle manière) les normes régissant des rapports interpersonnels, normes que le processus de laïcisation venait justement de privatiser dans une large mesure 1-4 Par ailleurs au moment où, suite à cette privatisation, les problèmes socio-économiques avaient pris la première place, le sida est venu rappeler qu’il existe des exclusions de caractère non économique (même si l’économie n’est jamais complètement absente) 2Les associations 2-1 Les associations confessionnelles (i.e. les associations ayant une origine, une dimension ou une référence confessionnelle voire œcuménique)

ont été historiquement, et sont peut-être aujourd’hui encore, un lieu privilégié d’acclimatation des religions à la laïcité française

2-2 Inversement, dans le cadre de la laïcité à la française – où la privatisation de la religion a une forte légitimité sociale – les associations confessionnelles constituent un lieu privilégié de participation possible des religions au capital social (R. Putman, D. Martin) de la société civile

2-3 Par ce double rôle, les associations constituent un lieu stratégique où peut se réduire la différence structurelle entre laïcisation et sécularisation ; où l’aspect « pacte » de la laïcité française peut l’emporter sur ses aspects conflictuels

2-4 Plus globalement, vis-à-vis de mouvances idéologiques diverses, d’ensembles politico-idéologiques, de rôles sociaux, les associations peuvent constituer des intermédiaires culturels entre le « monde » social commun et des « mondes » plus particularisés

2-5 Les associations sont, en effet, un lieu de socialisation (à l’heure où l’emprise des institutions est en déclin), un lieu d’expérimentation (de valeurs, de comportements, d’agir social, de lien entre les trois) et un lieu d’influence décisionnelle (à l’heure de la crise de la démocratie représentative et de la recherche de nouvelles formes de démocratie plus directes)

2-6 C’est pourquoi le terreau associatif est un lieu de résolution (partielle ou plus complète) des tensions et des conflits entre les formes actuelles d’individualisme (individualisme autocentré et identitaire versus individualisme civique et universaliste) et les nécessités modernes de l’agir social et de la reproduction-changement du lien social, un lieu de structuration à la fois du pluralisme et du « vivre-ensemble ».

3. L’afflche

comme support matériel de l’enquête (18 affiches sont présentées aux enquêtes)

3-1 L’affiche aujourd’hui fait non seulement partie de la « civilisation de l’image » mais connote fortement le message publicitaire. Elle pose implicitement (dans le cas de notre enquête) la question de la validité et de l’efficacité de la publicité pour une finalité en valeurs

3-2 Plus globalement, les affiches des campagnes anti-sida s’insèrent dans le rôle de porte-parole de l’opinion publique que jouent de plus en plus les médias dans les transformations des formes de la démocratie (cf. 2-5). Dans la perspective qui est la nôtre, il peut donc être particulièrement intéressant de faire réagir des représentants associatifs face à un élément du système médiatique

3-4 L’affiche constitue un support matériel particulièrement polysémique, jouant avec forme et fond, image et texte, information et incitation, émotion et objectivation, dramatisation et humour face au thème du sida, lourdement chargé affectivement, socialement, symboliquement.

Madame Valentine Zuber a été nommée, à partir de l’année académique 1999-2000 Maître de Conférences sur l’intitulé « Sociologie des Religions et de la Laïcité ».

Publications du Directeur d’études

Publications du Directeur d’études :

• « Religion und « laïcité » : die Herausforderung der Toleranz in der Gegenwartsgeschichte Frankreichs ». Rhein Reden, n° 2, 1998, p. 47-58.

• « De la conciliation à l’anticléricalisme militant : le ‘Grand Dictionnaire Universel’ de Pierre Larousse ». In : Dierkens, A. (éd.). L’intelligentsia européenne en mutation 1850-1875. Darwin, le Syllabus et leurs conséquences. Actes du colloque organisé à l’Université libre de Bruxelles les 13 et 1 4 mars 1 998 à l’initiative de l’ Institut d’étude des religions et de la laïcité et du Groupe de Sociologie des Religions et de la Laïcité (cnrs-ephe). Bruxelles : Éditions de l’Université de Bruxelles, 1998, p. 9-18. (Coll. Problèmes d’histoire des religions n° 9).

• « Anticlérical ism ». In : Wuthnow, Robert (ed). The Encyclopedia of Politics and Religion. New- York : Routledge, 1998, p. 42-43.

• « La morale laïque, fondement du lien social sous la IIIe République ». In Stora-Lamarre, A. (éd.) Incontournable morale. Actes du colloque de Besançon, 9- 1 0 oct. 1 997. Besançon : Presses Universitaires franc-comtoises,

1998, p. 185-192 (Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté, vol. 680).

• « L’invention de la laïcité ». In : Corbin, Alain et al. (éds). L’invention du XIXe siècle. Le XIXe siècle par lui-même (littérature, histoire, société). Paris : Klincksieck-Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1999, p. 257-270.

• « Laïcité, sectes, société ». In : Champion, Françoise. ; Cohen, Martine, (éds.). Sectes et démocratie. Paris : Seuil, 1999, p. 314-330.

• « La laïcité, un mouvement en devenir ». Revue des Deux Mondes, juin

1999, p. 23-32.

Autres activités du Directeur d’études :

• « Fondation et refondation de la morale laïque ». Colloque international de Royaumont: Vertu et politique. Centre d’Études Européennes de l’Université de Marne-la- Vallée. Royaumont (France) : 6-8 juillet 1998.

• « La laïcité française face au pluralisme et à ses mutations ». Colloque international : L’innovation religieuse dans l’espace public. Organisé par l’Université Laval et par l’Université du Québec à Montréal. Montréal (Canada) : 25-26 juillet 1998.

• « Religion und ‘Laïcité’. Die Herausforderung der religiôsen Toleranz in der Gegenwart(sgeschichte) Frankreichs ». Colloque organisé par la Melanchton Akademie. Cologne (Allemagne) : 20 octobre 1998.

• « Le pluralisme difficile, l’exemple des communautés protestantes de la Haute- Vienne au XIXe siècle ». Colloque : Le Pluralisme. Organisé par le centre Société, Droit et Religion en Europe (CNRS) et l’Université de Strasbourg III. Strasbourg (France) : 5-6 novembre 1998.

• « The Problem of Religious Liberty : Laicity and pluralism in France ». Colloque organisé par l’International Seminar for Religious Freedom and Asociatia Nationalà pentru Apârarea Libertatil Religioase). Bucarest (Roumanie) : 15-18 novembre 1998.

• « La laïcité française entre citoyenneté et nationalité ». Colloque : Laïcités, religions et démocratie. Perspectives comparatistes. Organisé par le GSRL. Paris : 7-8 décembre 1998.

• « Religieux et laïques en milieu associatif et conceptions de l’espace public : l’exemple des campagnes contre le sida ». Colloque : Religion et action dans l’espace public. Organisé par l’Association Française de Sciences Sociales des Religions et l’Association Française de Sciences Politiques. Paris : 1-2 février 1999.

• « Protestantisme et démocratie ». Colloque organisé par l’Université catholique de Louvain. Louvain-la-Neuve (Belgique) : 23 mars 1999.

• « La laïcité comme pacte laïque ». Colloque : État, religion, société civile dans le contexte européen. Approches historiques et sociologiques. Organisé par le Centre Marc Bloch et l’Université d’État des Sciences Humaines de Russie (RGGU). Moscou (Russie) : 8-10 avril 1999.

• « Prosélytisme et liberté de conscience : le cas français ». Experts Meeting organisé par l’International Religious Liberty Association et le ministère de la Justice espagnol. Madrid (Espagne) : 13-16 mai 1999.

• Le directeur d’études est, par ailleurs, Président de l’EPHE.

Enseignements

• « Tolérance et intolérance au XIXe siècle », Séminaire de Jean Baubérot, « Histoire et la sociologie de la laïcité », E.P.H.E., Ve section : 1998-99.

• « Les Doctrines de haine : l’ anti-protestantisme en France à la fin du XIXe siècle », Séminaire du DEA d’Histoire religieuse du Centre André Latreille, Universités de Lyon II et de l’Institut d’Histoire du Christianisme, Université Lyon III : Religions et cultures, recherches en cours. 2 décembre 1998.

• « Méthodologie de la thèse en histoire des religions » et « L’instru- mentalisation de Michel Servet dans les discours sur la tolérance au début du XXe siècle », Séminaire de DEA d’Histoire contemporaine, Université de Rennes II : Tolérance et intolérance au XIXe-XXe siècles, 30 janvier 1999.

• Séminaires de DEA-Diplôme-Doctorat des étudiants rattachés au G.S.R.L. de l’EPHE, Ve section à Achères (30 étudiants de Jean Baubérot et Jean-Paul Willaime), 20-21 mars 1999.

• « Le monument expiatoire de Champel (1903) », Session inter-disci- plinaire de la Faculté de Théologie protestante de Paris, Mémoire, Oubli, Pardon, 12 mai 1999.

Colloques

• « L’antisémitisme et l’anti protestantisme, deux doctrines de haine équivalentes ? », Colloque organisé par l’Université de Trieste et l’École Française de Rome : Les racines religieuses de l’antisémitisme, 25-26 janvier 1999.

• « Les ‘Doctrines de Haine’ en France : antisémitisme, antiprotestantisme, anticléricalisme sous la Troisième République, d’après le livre d’Anatole Leroy-Beaulieu (1902) », Colloque franco-russe de Moscou (GSRL-Centre Marc Bloch) : État, religion, société civile dans le contexte européen. Approches historiques et sociologiques, 8-10 avril 1999.

• « Un modèle de laïcité européenne est-il possible ? », Colloque de l’Institut de Droit et d’Histoire Canoniques de la Faculté de droit de l’Université d’Aix-Marseille, dirigé par le Professeur Jean Chélini : Les monothéismes et les interférences religieuses dans les sociétés actuelles d’Europe, 19-20 mai 1999.

• « Antisémitisme, antiprotestantisme et anticléricalisme : Analyser les « haines » en France au moment de l’Affaire Dreyfus (autour du livre d’Anatole Leroy-Beaulieu). » Colloque Les Chrétiens et les Juifs dans les sociétés de rite grec et latin : approche comparative, organisé par la Maison des Sciences de l’homme, l’Université de Paris IV, l’Université de Paris I, l’Université Lomonossov de Moscou, Paris, 14-15 juin 1999.

Conférences :

• « L’évolution de l’idée de tolérance au fil des siècles », et « Le péril protestant, une histoire oubliée », Salon du livre d’histoire locale et régionale de Tonneins L’Edit de Nantes ou un pas vers la tolérance, 23-25 octobre 1 998.

• « Les protestants français, XIXe-XXe siècles », Journées Inter-noviciats des Diaconesses à Versailles, 8 mai 1999.

Publications :

• « Hyacinthe Loyson, d’un catholicisme à l’autre », Actes du Colloque de l’Institut d’Étude des Religions et de La laïcité et du Groupe de Sociologie des Religions et de la Laïcité, « L’intelligentsia européenne en mutation (1850-1875), Darwin, le Syllabus et leurs conséquences », Bruxelles, 13-14 mars 1998, Alain Dierkens, éd., Problèmes d’Histoire des Religions, nc9, Bruxelles, éditions de l’Université Libre de Bruxelles, 1998, p. 197-214.

Directeur : Jean Baubérot.

Depuis les divers mouvements de renouveau religieux des années 1960- 70, qu’ils touchent les grandes religions historiques ou qu’ils se traduisent par l’apparition de nouveaux groupes religieux, se manifeste un intérêt renouvelé pour la religion. Le débat sur la laïcité, que l’on croyait dépassé a lui aussi ressurgi au cours des années 1980, faisant apparaître de nouveaux enjeux socio-politiques appelant à des réexamens historiques.

Les sociologues, historiens et anthropologues du GSRL s’interrogent sur ces retournements et sont amenés à questionner le paradigme trop univoque la « sécularisation ». Dans une perspective comparative qui articule religion, laïcité et démocratie, ils se proposent de suivre les mutations de ce religieux tout autant que les nouveaux enjeux de la laïcité en relation avec les mutations de la société dans son ensemble.

Le religieux

Le GSRL maintient la riche tradition française des évaluations quantitatives, désormais dégagée du privilège longtemps accordé aux normes institutionnelles de croyance, d’appartenance ou d’identification religieuse. H s’attache à analyser les tendances générales du paysage religieux, tout en les restituant sur la toile de fond des mutations en cours de l’ensemble du champ symbolique. Il est attentif au travail de recomposition et aux modalités de décomposition du religieux dans les sociétés occidentales contemporaines ainsi qu’au développement d’un religieux « flottant » qui pose la question des frontières du religieux.

C’est dans cette perspective que le GSRL conduit des recherches sur les différentes formes que prend le renouveau religieux tant au sein des religion historiques, dans leurs groupes dissidents, que dans les mouvements ne relevant pas des traditions monothéistes.

Une part importante de ces recherches est consacrée à l’analyse des nouveaux mouvements religieux à caractère utopique ou identitaire, ainsi qu’aux religiosités parallèles, ésotérismes et sectes. La diversification des modes d’adhésion et des stratégies institutionnelles, l’analyse des rapports religion-santé ainsi que la place qu’y occupent les femmes, constituent des thèmes qui traversent la majorité de ces travaux.

Chacune de ces recherches découvre, à sa façon, comment la technique, une certaine rationalisation fonctionnelle, des formes d’autonomisation de l’individu, loin d’être incompatibles avec la religion, sont en affinité avec certaines de ses formes. Et au delà, ce sont les logiques de l’inventivité religieuse en modernité qui se révèlent décisives, comme celles de la réactivation et du renouvellement de problématiques religieuses par le développement même de la modernité.

La laïcité

La laïcité a été en France le support de forces sociales et politiques visant à briser l’hégémonie du catholicisme et à constituer les fondements d’une sociabilité et d’une éthique républicaines et démocratiques. L’analyse de cette construction socio-historique, des débats et des conflits dont elle a été l’objet, permet de dégager des processus de laïcisation diversifiés, suivant des seuils et des dynamiques variables selon les domaines (état civil, éducation, médecine,..) et les périodes. Elle permet aussi de souligner les spécificités françaises et de comparer les processus qui, dans différents pays – en Europe et hors d’Europe – ont permis au pluralisme religieux et philosophique, à la liberté de conscience et de culte, de se développer.

Des évolutions sociales récentes rencontrent ces dynamiques et renouvellent le questionnement à leur sujet : accentuation du caractère pluriculturel des sociétés industrielles, évolution des comportements et des règles touchant la sexualité, possibilités d’intervention nouvelles ouvertes par les récentes avancées scientifiques, notamment biologiques. De là, le renouveau d’intérêt pour la question de la « morale laïque » ; ainsi que le souci de comparaisons internationales sur les diverses formes de laïcisation et de sécularisation.

Ces évolutions sont à l’origine de comportements et de rapports sociaux inédits, de débats et de confrontations autour de leurs régulations normatives. Elles tendent ainsi à renouveler les pratiques et les valeurs d’une laïcité définie jusque-là uniquement dans ses rapports au religieux. Aussi convient-il de comprendre comment se définit le minimum de valeurs et de normes communes dans une société où le régime du sens est marqué par le pluralisme des conceptions globales et la relative disqualification de l’esprit de certitude. C’est peut-être la tension entre unité et diversité qui peut définir aujourd’hui les enjeux sociaux essentiels autour de la « laïcité ».

Religion – laïcité • démocratie

Un nouveau regard sur l’articulation: religion – laïcité – démocratie renouvelle la représentation relativement simple qui guidait la majorité des réflexions sur le sujet. Le GSRL inscrit cette articulation, et les problèmes qu’elle soulève, en recherches comparatives internationales. Ainsi, au-delà de la distinction: laïcité/sécularisation qui permettait de situer « I’excep- tionalité française » dans un contexte comparatif européen, le GSRL élargit le champ de ses recherches à la Russie, à la Chine, aux pays arabes et aux problèmes liés à l’islam.

Autant de terrains d’exploration qui révèlent des croisements inédits et imprévus entre ces trois instances et portent à de nouvelles recompositions entre forces laïques et religieuses et, plus globalement, entre nouvelles donnes religieuse, laïque et démocratique. C’est l’analyse de la construction symbolique du lien social, à travers l’émergence et les mutations d’ États- nations des sociétés modernes, que privilégie ici le GSRL.

Allouche-Benayoun Joëlle, Baubérot Jean, Breseghello Danielle, Cesari Jocelyne, Champion Françoise, Cohen Martine, Dericquebourg Régis, Dion Michel, Goossaert Vincent, Gyss-Vermande Caroline, Ingerflom Claudio Sergio, Jamous Haroun, Lambert Yves, Laurant Jean-Pierre, Lautman Françoise, Luizard Pierre-Jean, Martin Jean-Paul, Ouedraogo Jean-Martin, Schipper Kristofer, Stomma Ludwik, Trigano Shmuel, Zuber Valentine.

3 Responses to Islamologie: Attention, un réductionnisme peut en cacher un autre (No islamism please, we’re islamologists!)

  1. jcdurbant dit :

    Voir aussi:

    Tout le monde trouverait ridicule de dire qu’en étudiant les phénomènes climatiques, les chercheurs se rendent complices des tempêtes meurtrières. C’est pourtant bien le type de propos que tient Manuel Valls au sujet des explications scientifiques sur le monde social. Non, comprendre ou expliquer n’est pas excuser. Nous ne sommes ni des procureurs, ni des avocats de la défense, ni des juges, mais des chercheurs, et notre métier consiste à rendre raison, de la façon la plus rigoureuse et la plus empiriquement fondée, de ce qui se passe dans le monde social.

    il rompt avec l’esprit des ­Lumières, qui est pourtant au fondement de notre système scolaire, de l’école primaire à l’université  : doit-on demander aux professeurs d’histoire et de géographie, de sciences économiques et sociales ou de philosophie de cesser de mettre en question les évidences, de cesser d’argumenter, d’expliquer et de transmettre les connaissances accumulées sur la société  ? A écouter certains de nos responsables politiques, on pourrait en déduire qu’une démocratie a besoin de policiers, de militaires, d’entrepreneurs et de professeurs de morale mais en aucun cas de savants. Ceux qui sont censés nous gouverner ont bien du mal à se gouverner eux-mêmes. Du calme et de la raison  : voilà ce dont nous aurions besoin.»

    Bernard Lahire

    La deuxième position me paraît la plus étrange et incohérente. C’est celle de nombreux sociologues ou chercheurs en sciences sociales qui font un usage dépolitisant de leur pratique et leur savoir, et qui affirment ainsi que la tâche de connaître les phénomènes – qui relèverait de la « connaissance » – ne doit pas être confondue une prise de position critique sur les institutions – qui relève de l’engagement –, ou que comprendre un système relèverait de la science quand la responsabilité relèverait du droit, en sorte que nous aurions affaire ici à deux mondes différents. Expliquer ne serait pas excuser. Comment peut-on à ce point désamorcer la portée critique de la sociologie ?

    C’est d’autant plus légitime que le droit prévoit déjà des excuses – ce qui montre à quel point des deux côtés, le débat se fonde sur une ignorance du fonctionnement du droit contemporain.

    «On peut penser à « l’excuse de minorité » pour les enfants, mais aussi à l’irresponsabilité pénale pour les malades mentaux. Aujourd’hui, la justice utilise déjà un savoir (psychiatrique) pour lever, parfois, la responsabilité (dans les cas de troubles mentaux). Pourquoi ne pourrait-on pas utiliser de la même manière le savoir sociologique ? J’ai assisté à de nombreux procès d’assises pour mon dernier livre. A plusieurs d’entre eux, les accusés étaient des SDF : ils boivent, ils se battent, l’un d’entre eux tombe et meurt. Je pourrais très bien comprendre qu’on déclare ce SDF irresponsable de ces coups mortels, ou qu’on atténue sa responsabilité, en raison de la façon dont son geste fut prescrit et engendré par la situation dans laquelle il s’est trouvé pris. Ne serait-ce pas une conquête de la raison sociologique et politique sur les pulsions répressives et de jugement ?»

    Geoffroy de Lagasnerie

    «Contextualiser permet de combattre les différentes formes de radicalisation et d’examiner de quelle façon la société peut y parer. Plus que jamais, on devrait donc analyser plutôt que d’abandonner ces phénomènes à des impensés. Comprendre, c’est précisément restituer, pénétrer l’intentionnalité des acteurs. Empathie ne veut pas dire sympathie. Dire qu’expliquer, c’est en partie excuser équivaut à dire qu’il ne faut surtout pas chercher à comprendre. C’est faire des jihadistes des bêtes féroces, ou alors des fous. Cette ­seconde hypothèse existe en partie. J’ai d’ailleurs souligné les fragilités mentales de certains. Pour les autres, il ne reste que la première, celle des bêtes féroces, qui consiste à souligner leur inhumanité et dire «on les tue». D’ailleurs, à la suite à la récente attaque dans un commissariat du XVIIIe arrondissement de Paris, personne ne s’est interrogé sur la mort de l’assaillant.

    «Finalement, il n’est pas vraiment question de sociologie. Le Premier ministre cherche à prendre des positions électoralement rentables comme il le fait avec la déchéance de la nationalité. Il tente de flatter une opinion publique blessée, en plein désarroi. La réalité demeure qu’il existe en Europe une armée de réserve jihadiste dont les acteurs sont des jeunes Européens souffrant d’exclusion sociale ou ayant grandi en banlieues. Pour la neutraliser sur le long terme, la mort ou la prison ne suffiront pas. Il faudra la neutraliser par des mesures socio-économiques, faire sortir du ghetto ces jeunes et inventer un nouveau mode d’urbanisme et de socialisation. Et pour cela, mobiliser l’ensemble des sciences sociales.»

    Farhad Khosrokhavar

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  2. jcdurbant dit :

    Voir aussi:

    Tout le monde trouverait ridicule de dire qu’en étudiant les phénomènes climatiques, les chercheurs se rendent complices des tempêtes meurtrières. C’est pourtant bien le type de propos que tient Manuel Valls au sujet des explications scientifiques sur le monde social. Non, comprendre ou expliquer n’est pas excuser. Nous ne sommes ni des procureurs, ni des avocats de la défense, ni des juges, mais des chercheurs, et notre métier consiste à rendre raison, de la façon la plus rigoureuse et la plus empiriquement fondée, de ce qui se passe dans le monde social.

    il rompt avec l’esprit des ­Lumières, qui est pourtant au fondement de notre système scolaire, de l’école primaire à l’université  : doit-on demander aux professeurs d’histoire et de géographie, de sciences économiques et sociales ou de philosophie de cesser de mettre en question les évidences, de cesser d’argumenter, d’expliquer et de transmettre les connaissances accumulées sur la société  ? A écouter certains de nos responsables politiques, on pourrait en déduire qu’une démocratie a besoin de policiers, de militaires, d’entrepreneurs et de professeurs de morale mais en aucun cas de savants. Ceux qui sont censés nous gouverner ont bien du mal à se gouverner eux-mêmes. Du calme et de la raison  : voilà ce dont nous aurions besoin.»

    Bernard Lahire

    La deuxième position me paraît la plus étrange et incohérente. C’est celle de nombreux sociologues ou chercheurs en sciences sociales qui font un usage dépolitisant de leur pratique et leur savoir, et qui affirment ainsi que la tâche de connaître les phénomènes – qui relèverait de la « connaissance » – ne doit pas être confondue une prise de position critique sur les institutions – qui relève de l’engagement –, ou que comprendre un système relèverait de la science quand la responsabilité relèverait du droit, en sorte que nous aurions affaire ici à deux mondes différents. Expliquer ne serait pas excuser. Comment peut-on à ce point désamorcer la portée critique de la sociologie ?

    C’est d’autant plus légitime que le droit prévoit déjà des excuses – ce qui montre à quel point des deux côtés, le débat se fonde sur une ignorance du fonctionnement du droit contemporain.

    «On peut penser à « l’excuse de minorité » pour les enfants, mais aussi à l’irresponsabilité pénale pour les malades mentaux. Aujourd’hui, la justice utilise déjà un savoir (psychiatrique) pour lever, parfois, la responsabilité (dans les cas de troubles mentaux). Pourquoi ne pourrait-on pas utiliser de la même manière le savoir sociologique ? J’ai assisté à de nombreux procès d’assises pour mon dernier livre. A plusieurs d’entre eux, les accusés étaient des SDF : ils boivent, ils se battent, l’un d’entre eux tombe et meurt. Je pourrais très bien comprendre qu’on déclare ce SDF irresponsable de ces coups mortels, ou qu’on atténue sa responsabilité, en raison de la façon dont son geste fut prescrit et engendré par la situation dans laquelle il s’est trouvé pris. Ne serait-ce pas une conquête de la raison sociologique et politique sur les pulsions répressives et de jugement ?»

    Geoffroy de Lagasnerie

    «Contextualiser permet de combattre les différentes formes de radicalisation et d’examiner de quelle façon la société peut y parer. Plus que jamais, on devrait donc analyser plutôt que d’abandonner ces phénomènes à des impensés. Comprendre, c’est précisément restituer, pénétrer l’intentionnalité des acteurs. Empathie ne veut pas dire sympathie. Dire qu’expliquer, c’est en partie excuser équivaut à dire qu’il ne faut surtout pas chercher à comprendre. C’est faire des jihadistes des bêtes féroces, ou alors des fous. Cette ­seconde hypothèse existe en partie. J’ai d’ailleurs souligné les fragilités mentales de certains. Pour les autres, il ne reste que la première, celle des bêtes féroces, qui consiste à souligner leur inhumanité et dire «on les tue». D’ailleurs, à la suite à la récente attaque dans un commissariat du XVIIIe arrondissement de Paris, personne ne s’est interrogé sur la mort de l’assaillant.

    «Finalement, il n’est pas vraiment question de sociologie. Le Premier ministre cherche à prendre des positions électoralement rentables comme il le fait avec la déchéance de la nationalité. Il tente de flatter une opinion publique blessée, en plein désarroi. La réalité demeure qu’il existe en Europe une armée de réserve jihadiste dont les acteurs sont des jeunes Européens souffrant d’exclusion sociale ou ayant grandi en banlieues. Pour la neutraliser sur le long terme, la mort ou la prison ne suffiront pas. Il faudra la neutraliser par des mesures socio-économiques, faire sortir du ghetto ces jeunes et inventer un nouveau mode d’urbanisme et de socialisation. Et pour cela, mobiliser l’ensemble des sciences sociales.»

    Farhad Khosrokhavar

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  3. jcdurbant dit :

    C’EST TOUT DU FANTASME, IMBECILE ! (250 égorgés et abattus après, devinez qui vient nous démontrer l’intolérance culturelle ancienne de la République française ?)

    « Il existe une intolérance culturelle ancienne à la visibilité du religieux dans l’espace public en France. Contrairement à d’autres pays européens, le religieux catholique, qui a longtemps été dénoncé par les laïcs anticléricaux, s’est progressivement effacé dans les années 1970. En témoigne l’abandon du vêtement religieux, de la soutane et du voile par les curés et des bonnes sœurs, au bénéfice de signes plus discrets comme le col romain ou le pin’s en forme de croix épinglé au revers du manteau ou de la veste. La réapparition du vêtement religieux apparaît donc comme incongrue et archaïque. Il y a ensuite une lecture univoque faisant du voile le symbole du seul asservissement féminin à l’ordre patriarcal masculin. Enfin, un amalgame récent fait du signe religieux musulman, et donc de la piété religieuse publiquement exhibée, l’antichambre obligée de l’islam politique. Avec tous les fantasmes qui y sont attachés, mais aussi avec le souvenir de ses dérives meurtrières réitérées, en arrière-plan. Or, on ne peut pas penser que toutes les femmes voilées sont des porte-parole de l’islam politique. Elles ont leur autonomie, leurs raisons propres de se voiler. (…) En dépit de ses discours sur l’assimilation et l’égalité absolue entre les citoyens, la République française a toujours eu besoin d’un adversaire, de l’emprise duquel il fallait s’émanciper, afin de se légitimer. Cet adversaire a été la monarchie dite absolutiste sous la Révolution, puis le cléricalisme du parti légitimiste catholique sous la IIIe République. Aujourd’hui, l’adversaire, c’est une religion jugée incompatible avec les valeurs occidentales, comme l’islam. Le pouvoir de nuisance de ces différents ennemis et de leurs partisans a toujours été à la fois fantasmé et exagéré afin de justifier un discours de réaffirmation politique et de mobilisation républicaine. (…) Même si l’acceptation du voile simple dans l’espace public est en train de se banaliser, les incidents autour du hijab de course de Decathlon cet hiver ou la polémique autour du burkini pendant l’été 2016 ont montré que le sujet était toujours sensible. Cependant, les réactions à ce qui s’est passé au conseil régional de Dijon prouvent que la mobilisation pour dénoncer la stigmatisation de nos concitoyens de confession musulmane a enfin dépassé les seules sphères communautaires. L’opinion publique est certes divisée, mais on a l’impression qu’une étape a été franchie. Beaucoup s’aperçoivent que l’obsession qui consiste à vouloir interdire le voile islamique, sous prétexte d’intégration des citoyens de confession musulmane, cache, en réalité, un sentiment de peur qui mène à la stigmatisation raciste et à la relégation sociale effective des personnes en question. (…) Il faut voir la manière dont les questions sont posées car elle peut influencer les réponses. Je ne pense pas que la polémique soit terminée, mais il me semble qu’il y a un ras-le-bol, comme en témoigne la tribune [« Jusqu’où laisserons-nous passer la haine des musulmans ? »] signée dans Le Monde par un collectif de 90 personnalités. Parmi les signataires, des acteurs très populaires comme Omar Sy, qui revendiquent d’être des citoyens comme les autres et demandent qu’on en finisse avec cette stigmatisation perpétuelle des femmes ayant choisi de porter le voile, comme elles ont légalement le droit de le faire. »

    Valentine Zuber

    https://www.francetvinfo.fr/societe/religion/religion-laicite/pourquoi-le-debat-politique-s-echauffe-t-il-a-nouveau-autour-du-voile_3663055.html

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