Cyberjihadisme: Have computer, will travel

Kozo OkamotoC’est quand les phénomènes vont mourir qu’ils s’exaspèrent. René Girard
Le « bazar » qu’est Al-Qaida – on ne peut en effet plus y distinguer une quelconque structure hiérarchique – est composé d’un cercle mondial de personnes qui commettent des attentats tout simplement nihilistes, puisqu’on ne décèle plus aucun objectif définissable pour lesquels ces acteurs se battent. (…) Ces gens sont complètement détachés des conflits: il s’agit d’une secte ou du moins d’une entité qui a le bagage idéologique d’une secte. Ce qui est dangereux, c’est qu’Internet permet justement à ces fanatiques de se regrouper, de s’organiser et de s’auto-encourager. (…) Cette situation est pire qu’une guerre civile dans la mesure où il n’y a pas de fronts clairs du fait de la présence américaine. Les groupes ne peuvent se mesurer les uns aux autres et frappent là où ils peuvent frapper, mais il n’y a pas de zones pacifiées. Une guerre civile aurait pour conséquence qu’après un ou deux mois, certains territoires seraient maîtrisés par certaines factions: ce n’est pas le cas étant donné que les Américains interviennent pour briser cette maîtrise. Christoph Reuter
Intéressant entretien du chercheur sur le terrorisme allemand Christoph Reuter sur les terroristes-suicide et, dans le cas de la secte Al Qaeda (décapitation de sa hiérarchie oblige), de sa toujours plus grande désintégration avec la croissante déterritorialisation, voire la totale dématérialisation des « objectifs ».

Arrivant à la limite à une situation où les groupes n’auraient plus besoin ni d’ordres ou de justification (ie. d’instructions venant d’instances supérieures), ni de camps d’entraînement, mais iraient chercher eux-mêmes sur Internet les prêches pour se radicaliser comme le mode d’emploi pour fabriquer leurs explosifs.

Avec, dans le cas irakien, l’hostilité croissante des terroristes locaux du fait de leurs attaques aveugles, y compris contre des sheiks et personnalités locales.

Et la mafiosisation généralisée des attaques et des enlèvements (qui, faute de riches, atteignent maintenant les chauffeurs de taxi), la religion ne servant plus que de pur prétexte.

Ce qui laisse espérer à terme (à l’instar du phénomène des attentats anarchistes du début XXe ou des différentes « brigades rouges » allemande, italienne, française ou japonaise des années 70 et confirmant les thèses de nos islamologues qui annoncent depuis des années l’échec de l’islamisme politique) un certain essoufflement du phénomène (du fait bien sûr des meilleures mesures de protection comme la barrière de sécurité israélienne ou les fouilles dans nos aéroports, mais même en Irak où ils ont réussi à s’attirer l’hostilité toujours plus grande des terroristes locaux), sans exclure bien sûr des retours de feu occasionnels.

Autres morceaux choisis:

Le Ministère de la Défense du Gouvernement Islamique d’Irak dont personne ne sait exactement de qui il s’agit (…) a édicté un certain nombre de règles à Mossoul: par exemple que les femmes n’ont plus le droit d’acheter des concombres puisqu’il s’agit de légumes pour les hommes, qu’elles n’ont plus le droit de manger des glaces, alors que hommes n’ont plus le droit d’écouter de la musique ou de regarder la télévision à l’exception de récits coraniques, les coiffeurs n’ont plus le droit de couper les barbes et les retraités n’ont plus le droit de recevoir leur pension de l’Etat, mais leur argent doit être mis à disposition du Gouvernement Islamique d’Irak qui va ensuite le répartir selon une clé de répartition « islamique et juste ».

Ces édits n’ont plus de rapport avec une autorité religieuse du fait que, d’une part, les gens n’y connaissent rien et que, d’autre part, cela n’est plus nécessaire, du fait que ces milices sortent simplement dans la rue et tirent autour d’elle: c’est leur seule légitimitation, la terreur. En d’autres termes, ces gens défendent une attitude selon laquelle « l’Islam c’est moi » et se déclarent interprètes de l’Islam et autorité religieuse.

Attentats-suicides: analyse et perspectives – un entretien avec Christoph Reuter

Jean-Marc Flükiger – Terrorisme.net
18 mai 2007

Dans son ouvrage Mein Leben ist eine Waffe (« Ma vie est une arme »), paru en 2002, Christoph Reuter dressait pour la première fois un portrait et une histoire du phénomène moderne de l’attentat-suicide. Journaliste pour Stern Magazin, GEO et Die Zeit, Christoph Reuter nous livre ici une analyse incisive du phénomène de l’attentat-suicide et de son avenir. Ayant voyagé à de nombreuses reprises dans l’Irak post-Saddam Hussein, Reuter dresse également un tableau de la situation endurée quotidiennement par ses habitants.

Christoph Reuter en Irak (© Christoph Reuter).

Terrorisme.net – Depuis la première publication de votre livre « Mein Leben ist eine Waffe », réédité sous le nouveau titre « Selbstmordattentäter. Warum Menschen zu lebenden Bomben werden », 4 jeunes musulmans qui avaient grandi au Royaume-Uni se sont fait exploser à Londres, tuant plus de 50 personnes. L’année passée, 17 jeunes jihadistes qui avaient grandi au Canada ont été arrêtés avant de pouvoir passer à l’acte. Dans une (éventuelle) réédition de votre ouvrage, comment analyzeriez-vous ces événements: comme un nouveau chapitre de votre livre ou comme une partie du chapitre déjà existant sur Al-Qaida?

Christoph Reuter – Dans la version de poche de mon livre Mein Leben ist eine Waffe (disponible en anglais sous le titre My Life Is a Weapon: A Modern History of Suicide Bombing), j’esquisse déjà la thèse selon laquelle Al-Qaida tend à devenir une secte détachée de toute perspective nationale. En effet, ni les objectifs, ni le recrutement des acteurs ne sont limités à certains cercles. Si vous prenez le Hamas ou le Hezbollah, il ne viendrait jamais à l’idée de ces groupes de recruter des étrangers, à quelques exceptions près (dans la mesure où ces organisations auraient besoin d’un passeport). Il ne viendrait par exemple jamais à l’idée de ces groupes de recruter des Tchétchènes, alors que le « bazar » qu’est Al-Qaida – on ne peut en effet plus y distinguer une quelconque structure hiérarchique – est composé d’un cercle mondial de personnes qui commettent des attentats tout simplement nihilistes, puisqu’on ne décèle plus aucun objectif définissable pour lesquels ces acteurs se battent. En ce qui concerne l’attentat commis à Londres le 7 juillet 2005 ou dans le cas des motifs des personnes arrêtées l’an passé en Allemagne ou au Canada, il s’agit de personnes qui n’ont plus aucun contact avec des cadres d’Al-Qaida. Dans tous les cas, la police n’a pu prouver aucun lien entre ces derniers et les deux libanais arrêtés pour leur tentative d’attentat en Allemagne ou les kamikazes de Londres.

Dans ce dernier cas, des investigations très poussées ont été menées: il s’agissait d’un petit groupe qui existait déjà avant de se radicaliser, dont les membres se sont rendus au Pakistan. Dans cette perspective, il n’a pas été possible de prouver qu’ils aient rencontré des membres de cercles radicaux. De plus, ceux-ci n’ont pas eu besoin d’instruction venant d’instances supérieures, mais sont allés eux-mêmes chercher sur Internet les prêches qui les ont radicalisés ainsi que le mode d’emploi pour fabriquer l’explosif qu’ils ont utilisé, le TATP (triacétone tri-péroxyde) qu’ils ont obtenu en mélangeant des produits de ménage tout à fait usuels. Ce qui veut dire que l’attentat, de sa justification à l’acquisition des matériaux, était entièrement autochtone. Les acteurs n’avaient donc besoin ni de camps d’entraînement, ni d’ordres.

Cela correspond parfaitement aux observations du psychiatre américain Marc Sageman, selon lesquelles les nouvelles cellules d’Al-Qaida ne sont pas dirigées par les recruteurs du réseau, mais qu’il s’agit de groupes qui existaient déjà auparavant, de personnes qui se connaissaient et se sont radicalisées ensemble et qui sont de ce fait si difficiles à détecter avant de passer à l’acte.

Ce qu’on peut déduire de cela, c’est qu’Al-Qaida est devenue une sorte d’agrégat dans lequel les relations personnelles avec les cadres ne sont plus nécessaires: il s’agit d’une pure idéologie, une idée selon laquelle le monde doit être « nettoyé » des infidèles et qu’il est en guerre, même dans des régions comme Casablanca, Madrid, Paris ou Londres où les gens n’ont pas le sentiment de vivre dans une situation de conflit. Si l’on considère Mohammed Siddique Khan et son message vidéo, on n’a l’impression qu’il se trouvait dans un autre pays qui s’appellerait par hasard « Angleterre ». Le monde est en guerre, et il s’agit de continuer la lutte.

Ces gens sont complètement détachés des conflits: il s’agit d’une secte ou du moins d’une entité qui a le bagage idéologique d’une secte. Ce qui est dangereux, c’est qu’Internet permet justement à ces fanatiques de se regrouper, de s’organiser et de s’auto-encourager.

Terrorisme.net – Que pensez-vous alors de la thèse défendue par Robert A. Pape dans son ouvrage « Dying to Win: The Strategic Logic of Suicide Terrorism », où il affirme que les attentats-suicides que l’on connaît à l’heure actuelle ont tout de même un rapport avec des notions telles que le « territoire » ou l' »état »?

Christoph Reuter – Il s’agit là de sa grande erreur. On distingue plusieurs formes d’attentats-suicides: il est vrai que par le passé, on a pu observer par exemple, à Karachi, au Pakistan comment un groupe composé de radicaux sunnites implanté localement et qui tuait essentiellement des chiites a été « retourné » par des combattants d’Al-Qaida sur le retour pour acquérir une dimension internationale en tuant des étrangers. Ce groupe avait à l’origine effectivement des visées « nationales ». Mais si l’on prend les attentats qui ont eu lieu ces derniers temps, comme en 2004 à Casablanca, comme à Madrid, à Londres, ou les préparatifs découverts en Allemagne ou au Canada, on constate que ceux-ci n’ont rien à voir avec des territoires. Les recherches menées par Marc Sageman le démontrent également: il y a une « branche » des personnes qui pratiquent l’attentat-suicide qui ne s’intéressent pas à des gains territoriaux.

Terrorisme.net – Ne pourrait-on pas cependant dire que ces terroristes se battent pour que des troupes soient retirées de pays musulmans, comme par exemple en Irak?

Christoph Reuter – Les kamikazes récents n’avaient rien à voir avec l’Irak, ils n’y sont jamais allés. Les kamikazes de Casablanca, par exemple, sont allés à pied pour rejoindre le lieu de leur attentat: ils n’avaient pas les moyens de payer un taxi. Comment s’imaginer alors qu’ils aient eu suffisamment d’argent pour entreprendre un voyage en Irak? Je crois qu’il s’agit d’une erreur d’affirmer que les attentats d’Al-Qaida soient liés à une notion de territoire. Même en Irak, on observe depuis environ une année des combats massifs entre la résistance sunnite et des militants qui se sont établis comme Al-Qaida, du fait que sur place, Al-Qaida a assassiné tellement de sheiks, de personnalités locales dans les cercles radicaux que même leurs alliés se sont retournés contre eux plutôt que de perpétrer des attentats sur les Américains.

Je crois que pour cette raison, Pape se trompe: il s’est appuyé en grande majorité sur des chiffres mais ne connaît pas bien les différentes scènes locales. Les différences sont déjà très marquées si l’on prend en considération les différentes scènes que sont la Palestine, le Liban, la Tchétchénie du point de vue de l’impact auprès des populations, du recrutement etc. Pour prendre un exemple, il a fallu des mois pour que soit diffusé le message vidéo de Mohammed Siddique Khan, monté ultérieurement avec un message d’Ayman Al-Zawahiri. Il a donc fallu longtemps pour pouvoir rassembler les vidéos.

Par contre si vous prenez la situation en Palestine, il faut environ une heure pour chauffer les rotatives et placarder les affiches après un attentat-suicide. Les différences sont très importantes, et pour cela il faut connaître les spécificités locales et la provenance des kamikazes.

Terrorisme.net – Dans votre ouvrage, vous parlez souvent de l’influence du Hezbollah (que ce soit sur le LTTE tamoul, le Hamas, le Djihad islamique ou Al-Qaida). L’année dernière, ce même Hezbollah a initié une nouvelle tactique, celle « d’arroser » la population israélienne avec des roquettes, tactique qui a également été adoptée par le Hamas (qui a pris pour cible la ville de Sderot), alors que le LTTE utilise maintenant des drones. Si l’on regarde vers l’avenir, ne pensez-vous pas que ce développement pourrait signifier un abandon de l’attentat-suicide et que la campagne actuelle en Irak ne serait qu’une sorte de champ du cygne du phénomène?

Christoph Reuter – Si l’on compare le Hezbollah et le LTTE à d’autres groupes qui pratiquent l’attentat-suicide, on constate qu’ils ont été couronnés de succès: le Hezbollah a réussi à repousser les Israéliens hors du Liban sud et le LTTE a contraint le gouvernement sri-lankais à s’asseoir à la table des négociations. Ce que l’on observe au niveau de ces groupes qui ont recours à de nouvelles stratégies, c’est qu’il s’agit de groupes qui ont utilisé de manière très ciblée l’attentat-suicide par le passé. Il s’agit de groupes très organisés hiérarchiquement et qui n’envoient pas leurs combattants au hasard, mais les préparent très bien et connaissent également la valeur ambivalente de l’arme qu’est l’attentat-suicide. Si ceux-ci sont trop nombreux, sa logique s’en trouve dévaluée. Cette logique est la suivante: « je me tue, mais par cet acte je m’assure une postérité et ne serai pas oublié ». Il s’agit donc d’assurer une postérité à ces combattants. C’est pourquoi l’attentat-suicide n’est utilisé que de manière très sélective et dès le moment où celui-ci n’est plus nécessaire, parce que les objectifs sont atteints ou qu’un groupe est respecté, il n’est plus nécessaire de sacrifier des gens et il est alors possible d’avoir recours à d’autres moyens, comme construire des drones ou placer des mines au bord de la route pour tuer des officiels de rang du camp adverse (comme l’a pratiqué le Hezbollah par le passé). En d’autres termes, si ces groupes deviennent suffisamment forts, ils peuvent y renoncer, pour y avoir recours par la suite seulement si cela devait s’avérer nécessaire.

L’attentat-suicide constitue l’ultima ratio de la lutte, mais peut perdre sa valeur s’il est utilisé de manière indiscriminée, comme ce fut le cas durant la guerre Iran-Irak où des centaines de milliers d’enfants ont été envoyés à la mort. Dans ce dernier cas, presque la moitié des familles des quartiers pauvres de Téhéran pourraient prétendre au titre de familles de martyrs. Mais cela crée des conflits puisqu’il n’y pas assez d’argent et qu’il est difficile d’honorer la mémoire de 50.000 personnes chaque année, alors que dans le cas du LTTE et du Hezbollah, il existe des reliquaires pour les martyrs dont on fête l’anniversaire et dont on se souvient. Mais cela ne peut fonctionner que si l’on sacrifie une trentaine de personnes en l’espace de 25 ans, comme dans le cas du Hezbollah.

Ce qui se passe en Irak est lié à la désintégration générale d’Al-Qaida. Même dans ce cas où il existerait une raison bien concrète pour la lutte – le retrait des troupes américaines ou le combat contre les chiites – les militants qui brandissent la bannière d’Al-Qaida sont devenus des adversaires de leurs alliés, du fait qu’ils frappent de manière indiscriminée et brutale toutes les personnes qui ne se soumettent pas à leur autorité. Dans le cas de l’Irak, le cœur de l’idéologie d’Al-Qaida se résume à « nous avons raison et toutes les personnes qui ne se soumettent pas à notre autorité ont tort ». Pour les militants d’Al-Qaida ceux qui ne se soumettent pas à leur autorité sont des munafiqin, des hypocrites qui peuvent être sacrifiés, même s’ils sont musulmans radicaux, même s’ils se réfèrent à Ibn Taymiyya et se battent contre les Américains et les chiites. Concrètement, cette façon de penser a mené à l’assassinat, même au sein des cercles radicaux, de sheiks et de personnalités locales. Par rapport à des groupes comme le Hezbollah ou le LTTE, Al-Qaida agit de manière totalement irrationnelle.

Dans le cas d’Al-Qaida et de sa façon arbitraire et indiscriminée de frapper, ceci aura probablement pour conséquence que l’attrait de l’attentat-suicide va diminuer. On a assisté à un phénomène similaire en Iran après les vagues de kamikazes durant le conflit avec l’Irak: il n’y a plus jamais eu de kamikazes iraniens du fait que la valeur du phénomène a été complètement dévaluée. On peut observer une baisse de l’attrait, mais dans une proportion moindre, dans la société palestienne, où l’on a assisté à d’énormes fluctuations que ce soit au niveau de l’approbation des attentats ou de leur nombre. Par exemple, après le début de la seconde Intifada, les attaques étaient presque quotidiennes, alors que maintenant où l’on assiste à une certaine lassitude, leur nombre a baissé de manière drastique. Dans le cas d’Al-Qaida, cette « réaction à retardement » fonctionne de manière ralentie puisqu’il ne s’agit pas d’un groupe militants limité, mais de ce qu’on pourrait qualifier de « crème de la crème » des ultra-radicaux de toutes les sociétés musulmanes.

Terrorisme.net – En d’autres termes, on peut effectivement parler d’un « chant du cygne »des attentats-suicides?

Christoph Reuter – Effectivement, leur nombre va diminuer. Prenez par exemple le Hezbollah qui n’a pas eu recours à l’attentat-suicide depuis 1997, même pendant la guerre contre Israël durant l’été 2006: cette organisation a eu tellement de succès qu’elle n’a pas eu besoin d’y recourir. Dans le cas d’une population et d’un conflit limités, cela s’arrête toujours. C’est un phénomène tellement paradoxal qu’on ne peut le maintenir indéfiniment. Mais le moyen en soi est maintenu connu et ne disparaîtra probablement jamais complètement. Même en Irak, le nombre d’attentats-suicides va probablement baisser du fait qu’ils vont votre perdre leur attrait. Il y aura peut-être un problème avec ce qu’on appelle « Al-Qaida », du fait qu’elle opère comme une secte isolée et que malgré son manque de succès, elle trouvera toujours des gens pour se faire sauter, peut-être moins en Irak, mais en Allemagne ou dans des endroits où les mesures de sécurité sont beaucoup plus faibles et que l’on peut facilement se mélanger à des foules nombreuses. En principe, rien ne serait plus facile que de perpétrer un attentat-suicide en Allemagne où dans tous les endroits où il est possible de s’approcher d’une foule avec une camionnette remplie d’explosifs, ce qui est devenu impossible en Irak puisqu’il y a partout ces barrières de béton.

Terrorisme.net – L’un des aspects les plus fascinants de votre ouvrage est incontestablement son côté personnel, c’est-à-dire vos rencontres avec les familles des kamikazes ou avec les survivants des vagues d’attentats-suicides iraniennes. Vous avez beaucoup voyagé en Irak et y avez consacré un ouvrage, « Cafe Bagdad. Der ungeheure Alltag im neuen Irak ». Y avez-vous également rencontré des familles de kamikazes?

Christoph Reuter – Non pour la simple et bonne raison que les familles ne savent souvent pas ce qui est arrivé à leur(s) fils. J’ai rencontré en Arabie Saoudite des proches de personnes qui se sont probablement fait exploser en Irak et qui ont déclaré ne pas savoir où étaient leurs enfants. Ils disparaissent tout simplement et c’est seulement avec beaucoup de chance que l’on trouve sur les sites correspondants de petits communiqués où sont cités les kamikazes et leur lieu d’origine. Les combattants sur le retour qui annoncent parfois qu’un tel ou un tel s’est fait sauter constituent une autre source possible. Il faut également signaler que ces attentats ne soulèvent aucune réaction positive: il n’existe aucune région du monde où on fête les personnes qui se sont fait exploser en Irak – même en Irak.

Même dans les cas de personnes qui se sont fait sauter contre les troupes américaines, je n’ai découvert aucune annonce de joie, comme ça a été le cas au Liban ou en Palestine avec ces festivités où on félicite les familles et les proches de manière officielle.

Terrorisme.net – La fierté que l’on retrouve dans certaines familles en Palestine ou au Liban n’existe donc pas?

Christoph Reuter – La fierté – qui est en fait également très ambivalente puisqu’il s’agit d’une fierté officielle, mais qu’au niveau privé les familles sont souvent accablées – que l’on retrouve dans les familles palestiniennes n’a pas été observé dans les familles irakiennes du fait que les familles ne sont souvent pas au courant et qu’une telle approbation publique n’existe pas en Irak.

Terrorisme.net – On parle parfois du calme presque héroïque de certaines populations (comme les Israéliens ou les Anglais) après des attentats-suicides. Qu’en est-il de la population irakienne?

Christoph Reuter – C’est difficile à dire étant donné que la situation ressemble au jet d’un cocktail Molotov dans une mer de flammes, c’est-à-dire que les attentats-suicides ne constituent qu’une partie de la situation qui perturbe beaucoup la population. A cela s’ajoutent les nettoyages ethniques, c’est-à-dire qu’on assiste à de véritables chasses contre les sunnites, les chiites, les chrétiens. Les escadrons de la mort des groupes de confession sunnite et chiite font la chasse aux membres des autres confessions. Les enlèvements ont atteint un niveau tel que même de pauvres chauffeurs de taxi sont kidnappés, étant donné que tous les gens riches ont déjà été enlevés.

Cette situation est pire qu’une guerre civile dans la mesure où il n’y a pas de fronts clairs du fait de la présence américaine. Les groupes ne peuvent se mesurer les uns aux autres et frappent là où ils peuvent frapper, mais il n’y a pas de zones pacifiées. Une guerre civile aurait pour conséquence qu’après un ou deux mois, certains territoires seraient maîtrisés par certaines factions: ce n’est pas le cas étant donné que les Américains interviennent pour briser cette maîtrise.

Les attentats-suicides ne représentent qu’une partie de l’horreur, pas comme à Londres ou à Madrid où il s’agit d’un événement qui survient au sein d’une société pacifiée et dans cette mesure, il est difficile de déterminer l’impact traumatique des attentats-suicides. Les 3,8 millions d’Irakiens qui ont choisi de quitter leur domicile pour se réfugier au Nord ou au Sud ou les 2 millions d’Irakiens qui ont choisi de quitter le pays en disent beaucoup sur le thème du « calme ». Il n’est tout simplement plus possible de séjourner en Irak. Les gens comme les médecins, les professeurs sont traqués dans une campagne d’anéantissement contre les intellectuels. Les coiffeurs, les promoteurs immobiliers et les vendeurs de légumes sont également abattus pour avoir vendu ensemble des tomates et des concombres.

Terrorisme.net – Vous avez beaucoup voyagé en Irak, comment avez-vous personnellement vécu la situation?

Christoph Reuter – J’étais effectivement en Irak, mais je ne peux plus m’y rendre, mon dernier voyage à Bagdad remontant à 2005. Même si l’on voyage déguisé en Irakien, c’est-à-dire avec une longue barbe, des lentilles de contact en parlant l’arabe avec un accent irako-syrien, cela ne fonctionne plus. Je forme des journalistes sur place, dans le nord de l’Irak où la situation est relativement paisible. Ces journalistes ont tous un second travail et font leurs recherches de manière plus ou moins clandestine, et par ce biais je reçois des informations assez précises sur ce qui se passe. Certains journalistes ont dû quitter leur appartement, ne peuvent se maintenir plus de deux jours consécutifs dans certains endroits, travaillent beaucoup par téléphone, parce que c’est trop dangereux pour eux. Pour des raisons de sécurité, personne ne fait plus de photos.

Il est devenu impossible de voyager à travers le pays: il y a partout des check-points contrôlés par différents escadrons de la mort qui travaillent en partie avec le gouvernement ou plutôt sont associés avec des partis gouvernementaux, comme les brigades de Badr ou d’Abdulaziz Al-Hakim. Pour ce qui est du parti de Sadr, même s’il est sorti du gouvernement, il dispose encore d’un certain nombre de postes au sein des ministères et ses escadrons font des sélections aux check-points, par exemple en fonction des accents des personnes ou de leur origine. Les personnes sont ensuite simplement abattues.

Terrorisme.net – Quelles sont les sources religieuses des kamikazes en Irak?

Christoph Reuter – La situation est telle que ces groupes ne se réfèrent plus à aucune source puisqu’ils n’en ont plus besoin. Il y a par exemple les communiqués du Ministère de la Défense du Gouvernement Islamique d’Irak dont personne ne sait exactement de qui il s’agit. Ce parti a – de manière similaire à Martin Luther et ses thèses de Wittenberg – édicté un certain nombre de règles à Mossoul: par exemple que les femmes n’ont plus le droit d’acheter des concombres puisqu’il s’agit de légumes pour les hommes, qu’elles n’ont plus le droit de manger des glaces, alors que hommes n’ont plus le droit d’écouter de la musique ou de regarder la télévision à l’exception de récits coraniques, les coiffeurs n’ont plus le droit de couper les barbes et les retraités n’ont plus le droit de recevoir leur pension de l’Etat, mais leur argent doit être mis à disposition du Gouvernement Islamique d’Irak qui va ensuite le répartir selon une clé de répartition « islamique et juste ».

Ces édits n’ont plus de rapport avec une autorité religieuse du fait que, d’une part, les gens n’y connaissent rien et que, d’autre part, cela n’est plus nécessaire, du fait que ces milices sortent simplement dans la rue et tirent autour d’elle: c’est leur seule légitimitation, la terreur. En d’autres termes, ces gens défendent une attitude selon laquelle « l’Islam c’est moi » et se déclarent interprètes de l’Islam et autorité religieuse. Alors que l’ancienne Al-Qaida a encore fait référence à Ibn Taimiyya et à d’autres autorités, en principe saoudiennes, qui ont invoqué des hadiths (tout en ne citant que ceux du temps de Médine qui déclarent qu’il faut combattre les juifs, alors que les autres hadiths de la même époque qui exhortent à la tolérance religieuse ont volontairement été mis de côté), ce n’est plus le cas maintenant.

Quant aux partis qui font encore référence à des autorités religieuses, on peut citer certains partis chiites. Il faut cependant signaler dans ce contexte ce que j’appelle les instant ayatollahs (« ayatollahs instantanés ») qui déclarent avoir rêvé que Fatima en personne leur avait parlé et leur avait signifié qu’ils avaient été choisi par Ali, comme « lumière de Dieu ». Ces instant ayatollahs s’entourent alors de plusieurs milliers de combattants armés et plus personne n’ose alors les contredire, comme par exemple, As-Sarkhi qui se trouve actuellement à Najaf et s’est déclaré ayatollah ou Dhia Abdul Zahra al-Garawi, le leader de ce groupe appelé « Jund al-Samaa », « les Soldats du Ciel » qui a été massacré cette année à Zarka. Al-Garawi a écrit un livre intitulé Juge du Ciel dans lequel il déclarait être l’Imam caché. Selon lui, un ovule fertilisé par Ali Bin-Abitalib, le premier Imam, aurait été placé dans l’utérus de sa mère ce qui ferait de lui le Messie, l’Imam caché.

La différence avec les sunnites est que ces groupes chiites s’efforcent encore de se donner l’apparence d’une légitimité religieuse même s’ils ne respectent plus le curriculum classique du clergé chiite qui prévoit normalement qu’après 10 ou 15 ans on devienne mujhtahid, puis ensuite marja, un « exemple religieux ».

Terrorisme.net – Mais qu’en est-il d’autorités religieuses plus traditionnelles?

Christoph Reuter – Certains font encore référence à l’ayatollah Khomeini. On constate également des références des partisans de Moqtada as-Sadr à l’ayatollah Haeri en Iran et les représentants de Velayat e-Faqih, c’est-à-dire le concept de Khomeini de l’autorité des jurisconsultes, en d’autres termes de la domination du politique par le clergé. Certaines autres autorités comme Sayed Hadi Mudarresi ne se mêlent pas du conflit pour pouvoir rester simplement en vie à Najaf.

Terrorisme.net – Les religieux irakiens n’ont donc pas cette relation spéciale avec le pouvoir, comme en Egypte par exemple?

Christoph Reuter – Non, pour la simple et bonne raison qu’il n’y a plus de pouvoir. Il y a encore des milices, dont les personnalités les plus importantes sont Al-Hakim et Sadr. Pour ce qui est de ce dernier, il se réfère à son père et à Haeri mais n’a lui-même aucune légitimité religieuse. Quand il était plus jeune, il portait le surnom de « Nintendo », parce qu’il était trop occupé par son gameboy. Saddam Hussein ne l’a laissé en vie au contraire de son père et de ses frères parce qu’il le considérait comme trop stupide et ne représentait pas une menace. Les autorités religieuses ne peuvent jouer un rôle que dans la mesure où il existe un cadre où ils disposent effectivement d’une autorité. Si au contraire, chacun peut clamer son autorité dès le moment où il rassemble suffisamment de combattants armés autour de lui, la nécessité d’une autorité baisse. L’Irak se trouve dans un tel état de dissolution qu’à part Al-Sistani dans une certaine mesure, les autorités religieuses n’ont plus aucune influence. Et même si l’on considère Sistani qui a toujours prêché une solution pacifique, celui-ci a pu freiner les escadrons de la mort chiite, mais pas les arrêter et la plupart des morts en Irak sont à mettre sur le compte de ces escadrons de la mort chiites.

L’entretien a eu lieu à Hambourg le mardi 15 mai 2007. Entretien et traduction: Jean-Marc Flükiger.

2 Responses to Cyberjihadisme: Have computer, will travel

  1. […] Le “bazar” qu’est Al-Qaida – on ne peut en effet plus y distinguer une quelconque structure hiérarchique – est composé d’un cercle mondial de personnes qui commettent des attentats tout simplement nihilistes, puisqu’on ne décèle plus aucun objectif définissable pour lesquels ces acteurs se battent. (…) Ces gens sont complètement détachés des conflits: il s’agit d’une secte ou du moins d’une entité qui a le bagage idéologique d’une secte. Ce qui est dangereux, c’est qu’Internet permet justement à ces fanatiques de se regrouper, de s’organiser et de s’auto-encourager. Christian Reuel […]

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