Le temps des sondages n’est pas celui de l’élection. Dominique Strauss-Kahn
Je ne recherche pas l’impopularité comme une sorte de décoration. Mais c’est quelquefois le prix que doit payer un dirigeant. Le coût de ses convictions. Tony Blair
Rocard en 81, Delors puis Balladur en 95, Jospin en 2002, la liste est longue des « victimes des sondages ».
Et, comme le rappelait déjà un article prémonitoire du Figaro il y a un an pour « l’effet Ségolène », nombreux sont les espoirs décus et les dangers de « bulle » présentés par les sondages.
D’autant que cette impression est confirmée par la journaliste du Monde Raphaelle Bacqué (auteure, avec sa collègue Ariane Chemin, d’un livre à paraitre aujourd’hui sur la campagne de la candidate socialiste: « La femme fatale », déjà menacé de poursuites, pour atteinte à la vie privée, par Royal et Hollande) dans un débat en ligne, où il apparaît que la candidate PS semble avoir été, comme Lionel Jospin avant elle, victime d’une trop grande foi dans les sondages.
Conforté par des années de relativement bons indices de popularité et assuré par les sondages unanimes (mais aussi toutes les élections précédentes et la sortie des affaires judiciaires de l’ex-maire de Paris) d’une place au second tour, le Premier Ministre avait, on s’en souvient, largement encouragé la dangereuse multiplication (comme autant de réservoirs de voix pour le dit second tour) des candidatures à gauche.
Mais si cette fois le PS évita bien ce risque de dispersion et profita à fond du réflexe du vote utile, il ne s’en laissa pas moins (ou du moins ses militants) imposer sa candidate par l’opinion, via une série de sondages qui suivirent un premier sondage du magazine « Elle » (IFOP) en janvier 2006.
Soit près d’un an et demi avant le scrutin et donc à un moment où, on le sait, les opinions n’étant pas encore mobilisées, de tels résultats sont largement fictifs (59 % de Français disaient alors être prêts à voter pour elle).
Puis, confortée par lesdits sondages (qui la faisaient règulièrement prendre l’avantage sur son rival de droite mais avec des écarts statistiquement insignifiants (du fait des marges d’erreur) et entourée de spécialistes des sondages, de sociologie et de marketing auxquels on doit probablement l’idée des « forums participatifs » (inspirés vraisemblablement des « panels qualitatifs » de consommateurs du marketing ou des « focus groups » américains), la candidate elle-même semble s’être coupée de plus en plus de l’expérience de son propre parti et des experts en politique ou d’économie qui auraient pu donner, face à la formidable machine de guerre que s’était construit pendant des années le candidat de l’UMP, plus de crédibilité à son projet.
Même s’il est vrai que les divisions internes dudit parti et le refus de faire un choix clair, pendant les cinq années qui avaient suivi la déroute de Jospin, entre son aile socio-démocrate et son aile dure rendaient la tâche particulièrement difficile, face à nouveau au formidable travail de rénovaton idéologique et politique que Sarkozy avait, malgré la résistance des chirakiens, réussi à imposer à son parti.
Mais on pourrait probablement en dire autant de l’artefact sondagio-médiatique d’un François Bayrou qui, lancé par des questions d’instituts de sondage elles aussi largement fictives sur son éventuelle victoire à un bien hypothétique 2e tour, eut vite fait, quand les choses sérieuses commencèrent et qu’il se fut bien coupé de ses soutiens à l’intérieur de son propre parti, de se dégonfler comme un soufflé trop vite levé pour se retrouver aujourd’hui bien seul …
Elle s’est beaucoup appuyée sur les sondages, sur des analyses sociologiques. Il y avait ainsi auprès d’elle un sémiologue, Alain Mergier, auteur d’un livre remarqué, Le Descenseur social, qui a été l’un des architectes de sa campagne et notamment du thème qui est devenu un gimmick : le « donnant/donnant ». Elle a aussi beaucoup compté sur les conseils de la publicitaire Natalie Rastoin, experte en marketing, qui lui a notamment imaginé cette campagne, et enfin sur Sophie Bouchet-Petersen, une très imaginative conseillère. Mais cela ne suffit pas. Face à la désorganisation, se sont ensuite greffés Jean-Pierre Chevènement, qui a beaucoup appuyé le côté autoritaire et nationaliste de Ségolène Royal, et, à l’inverse de Bernard-Henri Lévy, qui l’a aidé dans ses interventions médiatiques. Mais cela ne suffit pas à élaborer une ligne. Elle n’avait pas d’experts véritables pour bâtir sa politique fiscale, notamment, ou même pour élaborer sa critique en demi-teinte des 35 heures. Du coup, elle a souvent donné le sentiment de pointer avec justesse les problèmes, mais de ne pas suivre derrière, de ne pas proposer de solutions ou d’analyses plus étayées.
Raphaëlle Bacqué : « Ségolène Royal doit réfléchir à ses erreurs et corriger ses propres défauts si elle veut réussir en 2012… »
LEMONDE.FR | 07.05.07 |
L’intégralité du débat avec Dans un chat au Monde.fr, mercredi 9 mai, Raphaëlle Bacqué, grand reporter au « Monde » et co-auteur avec Ariane Chemin, grand reporter au même quotidien, revient sur les raisons de la défaites de Ségolène Royal, à l’occasion de la parution prochaine d’un ouvrage sur la campagne de la candidate socialiste., mercredi 9 mai, à 9 h 30.
XX : Que pensez-vous de son discours du 22 avril au soir ? N’a-t-elle pas aussi perdu là ?
Raphaëlle Bacqué : Le discours du 22 avril au soir était mal préparé et mal dit. Etonnamment, alors que Nicolas Sarkozy avait préparé son discours de soir de premier tour depuis la veille, Ségolène Royal s’y est attelée trop tard, avec ses conseillères Sophie Bouchet-Petersen et Natalie Rastoin. Cependant, si l’on regarde les résultats eux-mêmes, le retard de Mme Royal était déjà important : plus de cinq points. Ce discours n’a sans doute pas convaincu, mais elle avait déjà un gros handicap à rattraper.
PITCH : Est-il vrai que Ségolène Royal ait décidé de se porter à la candidature en réaction à une infidélité amoureuse de François Hollande ?
Raphaëlle Bacqué : Ségolène Royal a toujours eu une ambition politique, bien légitime, et une vraie popularité. Mais elle s’était jusque-là souvent effacée devant son compagnon, en tout cas pour ce qui concerne la présidentielle. Ce que nous racontons, dans notre enquête, c’est qu’en effet un conflit conjugal, comme il en existe dans beaucoup de couples, l’a d’une certaine façon libérée de ses réserves d’antan. Déçue sur le plan privé, elle a choisi de partir à la bataille sans plus se préoccuper de François Hollande mais aussi en faisant un constat : elle était plus populaire que lui, et il n’avait pas su rénover le PS malgré l’aspiration des militants et des électeurs socialistes.
sanchomill : Je suis belge et ici, nous avons été sidérés par le très piètre niveau général de la candidate socialiste, tant sur la forme que sur le fond. Utiliser le mot « incompétence » à son égard ne choque d’ailleurs aucun de mes compatriotes, homme ou femme. L’erreur du PS n’a-t-elle pas été de promouvoir une candidate surfant sur un effet de mode retombé comme un soufflé, plutôt qu’un candidat ayant la stature et la compétence d’un véritable chef d’Etat ?
Raphaëlle Bacqué : Il y avait un problème évident de leadership au PS : personne au fond ne s’imposait. Ni le premier secrétaire François Hollande, ni Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius ou Jack Lang. Ségolène Royal a donc représenté la nouveauté. Je ne parlerais pas d’incompétence en ce qui la concerne, mais la réalité évidente, que nous montrons par mille détails dans notre enquête, est qu’elle n’était pas prête. Peu expérimentée (elle n’avait occupé que des ministères « sociétaux », famille, éducation, environnement), très mal préparée et partie sans aucun doute trop tard. J’ajoute qu’elle a fait une très grosse erreur stratégique en ne réconciliant pas son camp. En voulant maintenir le PS à l’écart de sa campagne, elle s’est privée de compétences et d’expériences qui l’auraient pourtant grandement aidée dans une compétition de haut niveau comme la présidentielle.
Corto35 : Est-ce que la campagne de Ségolène Royal s’est réellement faite contre l’appareil du Parti socialiste ?
Raphaëlle Bacqué : Oui. Elle a, dans la primaire, rallié la plupart des cadres du PS, notamment les patrons des grandes fédérations. Mais ensuite, elle a sans cesse voulu maintenir le PS à l’écart. Non seulement elle s’est passée de l’apport que pouvait représenter un Strauss-Kahn, qui, sur les questions économiques notamment, aurait pu lui apporter une aide et une légitimité, mais elle a écarté tous les experts du PS. C’est aussi pour cela que la querelle du couple Hollande-Royal a eu de graves conséquences politiques. Ils auraient dû être imbattable : lui à la tête du parti, elle candidate. Au lieu de cela, on a vu deux équipes en incessante compétition. Je n’ai jamais entendu de mots plus durs sur Hollande que dans l’équipe de Ségolène Royal et réciproquement.
Thierry34 : Pensez-vous que Mme Royal va remplacer M. Hollande à la tête du PS ? Pensez-vous qu’elle devrait le faire ?
Raphaëlle Bacqué : C’est une partie difficile qui se joue. Car si elle reste contestée par les « éléphants », ces derniers restent eux-mêmes relativement impopulaires. Elle est donc difficile à contourner. Dimanche soir, son conseiller Julien Dray affirmait qu’elle voulait prendre le parti. Si c’est le cas, elle va trouver face à elle des adversaires coriaces, dont Hollande lui-même. Elle ne dispose pour sa part d’aucun courant. Elle peut en revanche choisir d’incarner l’opposition à l’Assemblée nationale et, encore une fois, de contourner le parti en restant l’opposante dans les médias. Une chose est certaine, cette bataille politique prend un tour particulier du fait du désaccord politique profond entre Royal et Hollande. Hollande veut préserver le parti et sa propre position à sa tête. Elle veut poursuivre sur sa lancée et être la candidate en 2012…
climacus : Depuis janvier, tous les sondages donnaient la candidate battue. Pourquoi rien de significatif n’a-t-il été tenté pour relancer la campagne ?
Raphaëlle Bacqué : Elle a fait effectivement plusieurs erreurs stratégiques. D’abord, elle a sous-estimé la percée de Bayrou et n’a pas voulu voir que s’il montait dans les sondages, c’est aussi parce que le doute sur elle n’était pas levé. Elle a toujours renvoyé les critiques à la misogynie, ce qui était assez habile mais lui a interdit de les prendre en compte. Elle ne voulait pas non plus faire ce qui ressortait pourtant de toutes les enquêtes qualitatives : rappeler Dominique Strauss-Kahn pour incarner au moins le pôle économique de sa campagne. Enfin, elle a cru ardemment à sa victoire et n’a compris que très tard que c’était perdu.
HERO : Y a-t-il eu oui ou non des pressions de la part des proches de Ségolène Royal sur les journalistes pour que sa vie privée ne soit pas évoquée par les médias avant l’élection présidentielle ?
Raphaëlle Bacqué : C’est un sujet passablement tabou en France et tous les médias, d’une certaine façon, n’abordent qu’avec réticence cette question, même lorsque cela a d’évidentes implications politiques. Ce que nous racontons, c’est qu’il y a eu effectivement des pressions très directes sur un hebdomadaire. Le fils aîné de Ségolène Royal, Thomas Hollande, puis son frère Gérard Royal, ancien agent des services secrets, sont directement intervenu auprès de la direction de ce magazine pour faire déplacer une journaliste.
monzul : Pour ma part, l’amateurisme de l’équipe de Mme Royal était flagrant par rapport à celle de l’UMP dans le reportage de M. Moati. Ce n’est qu’un reportage, mais les approximations de Mme Royal lors du débat et tout au long de sa campage l’ont prouvé. Qu’en pensez-vous ?
Raphaëlle Bacqué : C’est tout à fait vrai. Ségolène Royal avait pourtant compris beaucoup de choses sur l’évolution de la société, elle avait fait venir autour d’elle une armée de sociologues et de sondeurs qui l’ont sans cesse renseignée sur l’état de l’opinion. Mais elle n’avait pas une équipe expérimentée sur l’économie (notamment après le départ fracassant d’Eric Besson), et surtout sur la présidentielle. La désorganisation de l’équipe de campagne aura été un fait majeur. Interviews annulées, déplacements improvisés, des centaines de demandes de rendez-vous laissées en souffrance. Face à l’organisation implacable de l’UMP de Sarkozy, le contraste était saisissant.
Julien_Paris : Mme Bacqué, Ségolène Royal a-t-elle prononcé le mot » défaite » depuis dimanche 20 heures ? Si la réponse est non, ne pensez-vous pas que les raisons de sa chute sont son incapacité à reconnaître ses faiblesses et encore plus ses échecs ?
luigi04 : Sa réaction après la défaite (aucune autocritique) et son attitude durant la campagne ne démontrent-elles pas chez Ségolène une incapacité à prendre en compte la réalité, ce qui la discrédite quant à un rôle de premier plan dans le futur ?
Raphaëlle Bacqué : Je crois qu’il s’agit là aussi d’une tactique. Le soir du second tour, cette façon un peu surréaliste de faire la « fête » de la défaite a d’une certaine façon tué dans l’œuf les critiques. Lors de la réunion des dirigeants du parti, mardi, cela a été la même chose. Il a fallu un bon moment de discussion pour savoir si on allait prononcer le mot de défaite. Mais sa façon toute personnelle de ne pas reconnaître les erreurs est aussi une façon efficace de se protéger psychologiquement. Sans doute, un peu plus tard, faudra-t-il qu’elle fasse la véritable analyse de ses propres erreurs. Si elle ne fait pas cette analyse, elle risque fort de ne pas être mieux préparée pour la suite.
mm : Vous dites : « elle a écarté tous les experts ». Sur qui s’appuyait-elle donc ? Peut-on faire une campagne présidentielle sans experts ?
Raphaëlle Bacqué : Elle s’est beaucoup appuyée sur les sondages, sur des analyses sociologiques. Il y avait ainsi auprès d’elle un sémiologue, Alain Mergier, auteur d’un livre remarqué, Le Descenseur social, qui a été l’un des architectes de sa campagne et notamment du thème qui est devenu un gimmick : le « donnant/donnant ». Elle a aussi beaucoup compté sur les conseils de la publicitaire Natalie Rastoin, experte en marketing, qui lui a notamment imaginé cette campagne, et enfin sur Sophie Bouchet-Petersen, une très imaginative conseillère. Mais cela ne suffit pas. Face à la désorganisation, se sont ensuite greffés Jean-Pierre Chevènement, qui a beaucoup appuyé le côté autoritaire et nationaliste de Ségolène Royal, et, à l’inverse de Bernard-Henri Lévy, qui l’a aidé dans ses interventions médiatiques. Mais cela ne suffit pas à élaborer une ligne. Elle n’avait pas d’experts véritables pour bâtir sa politique fiscale, notamment, ou même pour élaborer sa critique en demi-teinte des 35 heures. Du coup, elle a souvent donné le sentiment de pointer avec justesse les problèmes, mais de ne pas suivre derrière, de ne pas proposer de solutions ou d’analyses plus étayées.
mt : N’y a-t-il rien eu de positif dans cette campagne ? Qu’a-t-elle réussi ?
Raphaëlle Bacqué : Bien sûr que si ! D’abord, elle a ré-intéressé l’électorat de gauche, lui a redonné de l’espoir et c’est beaucoup. Dans ces meetings, une vraie ferveur s’est souvent exprimée que l’on n’avait pas vue depuis François Mitterrand. Son absence de tabou politique, notamment dans l’entre-deux-tours, lors de sa tentative d’ouverture au centre, aura fait progresser le PS dans sa réflexion sur les alliances et son tournant éventuel vers la social-démocratie. Enfin, elle a montré qu’une femme pouvait arriver au deuxième tour de la présidentielle en France. De ce point de vue, c’est une petite révolution
mikelou : Ségolène Royal n’est-elle pas plus proche de Bayrou que du PS ?
Raphaëlle Bacqué : Non, je ne dirais pas cela. Elle a beaucoup de références, notamment sur l’économie et les services publics, qui sont très typiquement de gauche. Mais c’est le PS tout entier qui doit s’interroger sur ses alliances et sa ligne. Avec un PC qui disparaît et une extrême gauche affaiblie, doit-il encore courir sur sa gauche ? Doit-il prendre le chemin de la social-démocratie comme les autres socialistes européens ? Enfin, Bayrou est-il capable d’accepter une alliance qui le priverait de sa propre aventure personnelle ? C’est cette recomposition politique qui va être passionnante, ces prochaines années, à gauche. Au fond, Sarkozy a réussi à la mener à droite, la gauche doit le faire à son tour.
parajanov : Comment résoudre le problème de légitimité évidente au PS depuis le départ de Jospin ?
Raphaëlle Bacqué : L’idée de faire des primaires était une réponse possible et intelligente. Mais ces primaires sont venues trop tard. Le PS doit choisir son candidat trois ou quatre ans avant l’échéance, puis tout le PS doit se mettre à travailler derrière lui. Il faut aussi susciter une nouvelle génération d’élus, faire émerger des personnalités différentes. Il faut enfin rassembler son camp. Mitterrand détestait Rocard et se méfiait de Delors. Mais en 1981, il les avait placés tous deux sur ces affiches de campagne…
Ségotose : A votre avis, comment Ségolène Royal va-t-elle réagir à votre ouvrage ? Quel est, selon vous, son avenir politique ?
Raphaëlle Bacqué : Elle réagira mal, probablement, car elle a voulu maintenir le secret sur sa campagne et notre enquête s’attache à lever une part de ce secret. Notre enquête est pourtant très nuancée, car nous pensons franchement qu’il y avait beaucoup d’intuitions intéressantes et une formidable volonté. Sur son avenir politique, je ne doute pas qu’elle en ait un. Elle est populaire, elle est tenace. Mais elle doit vraiment réfléchir à ses erreurs et corriger ses propres défauts de caractère notamment. Elle va aussi avoir fort à faire avec des adversaires qui la haïssent au sein même du parti et qu’elle n’a pas ménagés. Mais après tout, elle peut parfaitement réussir en 2012…
Modéré par Gaïdz Minassian
Voir aussi :
En matière d’espoirs déçus, l’ancien premier ministre est une sorte de précurseur. Un an avant l’élection présidentielle de 1981, il apparaissait comme le candidat du Parti socialiste. Il n’était pas encore candidat, mais les sondages le croyaient déjà élu. Jeunesse, nouveauté, accessibilité, enthousiasme – pour toutes ces qualités, les médias se l’arrachaient. Et renvoyaient François Mitterrand au statut peu enviable de candidat du passé. Il a suffi d’une déclaration de candidature ratée en direct de Conflans-Sainte-Honorine, un 19 octobre 1980, pour que le PS commence à douter, que Mitterrand se réveille et que Rocard cède la place au premier secrétaire. Lequel allait être élu, comme on le sait, le 10 mai suivant.
L’«effet Ségolène» en apesanteur dans la bulle des sondages précoces
L’analyse de Myriam Levy
Le Figaro
Le 16 mai 2006
Pour commencer, jouons un peu aux devinettes. Tentons d’identifier de qui l’on parle dans les propos suivants. Il y est question d’une personnalité – nous l’appellerons «X» – «que la majorité de ses concitoyens souhaitent voir postuler à la présidence». La phrase débute ainsi : «On nous a certes avertis que les sondages d’opinion sont approximatifs ou versatiles. Sans doute. Mais ceux-là sont têtus. La courbe ne dévie guère, les conclusions se recoupent. On a susurré à nos naïves oreilles que la technique n’est pas innocente, ni exempte de souterraines manipulations. Peut-être… Mais nous observons que M. Y. et M. Z, pour ne citer que les membres les moins obscurs du personnel majoritaire, ne se hissent point en tête du hit-parade.» Et voici comment elle se poursuit : «Cela nous incite à penser que l’effet «X» existe bel et bien. Cette première constatation en appelle une autre, apparemment déroutante : loin de se réjouir de l’ascension d’un des siens, l’appareil du Parti socialiste met le drapeau en berne et, pour un peu, se plaindrait que l’ennemi le trahit.»
Vous avez perdu : ces lignes n’ont pas été écrites récemment et Ségolène Royal n’est pas madame «X». Ces lignes sont extraites d’un livre publié au printemps 1980 aux Editions Grasset par Patrick Rotman et Hervé Hamon sous le titre L’Effet Rocard. Elles devraient inciter à traiter aujourd’hui encore les sondages avec prudence.
En matière d’espoirs déçus, l’ancien premier ministre est une sorte de précurseur. Un an avant l’élection présidentielle de 1981, il apparaissait comme le candidat du Parti socialiste. Il n’était pas encore candidat, mais les sondages le croyaient déjà élu. Jeunesse, nouveauté, accessibilité, enthousiasme – pour toutes ces qualités, les médias se l’arrachaient. Et renvoyaient François Mitterrand au statut peu enviable de candidat du passé. Il a suffi d’une déclaration de candidature ratée en direct de Conflans-Sainte-Honorine, un 19 octobre 1980, pour que le PS commence à douter, que Mitterrand se réveille et que Rocard cède la place au premier secrétaire. Lequel allait être élu, comme on le sait, le 10 mai suivant.
Dans la catégorie «victime des sondages», d’autres ont suivi. C’est probablement lors de la campagne en vue de la présidentielle de 1995 que le phénomène a atteint son paroxysme. Vous souvenez-vous de Jacques Delors ? Comme aujourd’hui pour Lionel Jospin, la presse scrutait la moindre de ses déclarations, persuadée que celui qui était encore président de la Commission européenne se présenterait à la magistrature suprême. En août 1994, il avait beau dire que son rêve était d’«aller en février à la montagne avec sa femme», personne ne le croyait. Ségolène Royal, à qui la dernière édition du New York Times magazine consacre un dossier de six pages intitulé «la Femme», se souvient certainement que personne ne croyait non plus le deloriste François Hollande, alors président du Club Témoin, lorsqu’il disait, à Lorient le 28 août : «Delors pourrait renoncer : pourquoi voudrait-il être la victime expiatoire d’une gauche qui ne l’a jamais adoré ?»
Aujourd’hui, entend-on Mme Royal lorsqu’elle répète : «Si je suis la mieux placée, je ne reculerai pas devant mes responsabilités» ? Est-ce à dire qu’elle n’est prête à se lancer dans ce combat que si elle est sûre de gagner ? En tout cas, début décembre 1994, selon la Sofres, 84% des Français étaient sûrs que Jacques Delors se présenterait. Comme quoi, tout le monde peut se tromper… Et ne pas être rancunier : même après son retrait, sa «cote d’avenir», selon le même institut, continue de monter pour atteindre, en avril 1995, un maximum de 71% de personnes souhaitant le voir jouer un rôle important dans les mois qui viennent, au moment même du scrutin auquel il a renoncé à participer cinq mois plus tôt.
Avant même que Delors ait disparu du paysage, un autre prétendant se hisse tout en haut des sondages : Edouard Balladur. Au point que Jérôme Jaffré, alors directeur de la Sofres, affirme dans Le Monde que son élection est «comme déjà faite». Partisan de Jacques Chirac, Philippe Séguin dénonce alors cette campagne dans un discours prononcé à Bondy : «Arrêtez donc de croire qu’il va y avoir une élection présidentielle.» Et il ajoute : «Le vainqueur a déjà été désigné. Proclamé. Fêté. Encensé. Adulé. Il est élu. Il n’y a pas à le choisir, il y a à le célébrer. Ça n’est plus la peine de vous déranger. Circulez, y a rien à voir.»
Il est dommage qu’à l’époque Jérôme Jaffré ne nous ait pas révélé ce qu’il devait dire au lendemain de l’élection de Jacques Chirac, lors d’un séminaire de l’Institut national des études démographiques (Ined) consacré aux enquêtes d’intentions de vote en France et en Grande-Bretagne : «L’indécision a été exceptionnelle, puisque le nombre d’hésitants entre Chirac et Balladur s’est pratiquement maintenu de janvier à la veille de l’élection (baisse de 3 millions d’électeurs à 2,5 millions)».
Et s’il fallait compléter la liste des victimes du trompe-l’oeil des sondages précoces, on pourrait bien sûr y ajouter Lionel Jospin, qui, le 3 mai 2001, était donné gagnant au deuxième tour par 52 à 48 contre Jacques Chirac dans un sondage BVA pour Paris-Match. Enfin, pour que le tableau soit complet, n’oublions pas qu’un an avant le référendum de 2005, la Constitution européenne, disaient les sondages, serait adoptée avec un score plébiscitaire. Entre-temps, il s’était écoulé cette période toute faite de surprises qu’on appelle campagne électorale, dont on dit qu’elle ne peut pas faire élire un mauvais candidat mais qu’elle peut fort bien en faire battre un bon.
* Journaliste au service politique du Figaro.
Voir aussi:
J’ai été frappée par le degré extraordinaire de désorganisation du dispositif de Ségolène Royal. Au « 282 », son QG, régnait une parfaite anarchie : personne n’était au courant de ce que faisait la candidate, ni du reste son voisin de bureau ; parmi les membres de son staff, personne n’avait l’expérience d’une campagne présidentielle, à part celle, lointaine, de Jean-Louis Bianco. Quant aux jeunes de la ségosphère, ils faisaient preuve d’une absence complète de culture politique. Dans ces conditions, ne pas avoir su ou voulu de réconciliation avec un état-major socialiste expérimenté et aguerri apparaît comme une erreur incompréhensible. Vue de près, l’impréparation de la candidate et de sa campagne étaient saisissantes, surtout par contraste avec les dix années de préparation méthodique de Nicolas Sarkozy.
Le secret de Ségolène
Le Point
09/05/2007 – Propos recueillis par Fabien Roland-Levy – Rubrique coordonnée par Valérie Peiffer –
À peine, la campagne terminée, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin évoquent, dans « La femme fatale » (1), les secrets politiques et intimes de la folle aventure de Ségolène Royal. Raphaëlle Bacqué raconte.
Lepoint.fr : Au terme de votre enquête, qu’avez-vous découvert sur les coulisses de la campagne de Ségolène Royal ?
Raphaëlle Bacqué : J’ai été frappée par le degré extraordinaire de désorganisation du dispositif de Ségolène Royal. Au « 282 », son QG, régnait une parfaite anarchie : personne n’était au courant de ce que faisait la candidate, ni du reste son voisin de bureau ; parmi les membres de son staff, personne n’avait l’expérience d’une campagne présidentielle, à part celle, lointaine, de Jean-Louis Bianco. Quant aux jeunes de la ségosphère, ils faisaient preuve d’une absence complète de culture politique. Dans ces conditions, ne pas avoir su ou voulu de réconciliation avec un état-major socialiste expérimenté et aguerri apparaît comme une erreur incompréhensible.
Vue de près, l’impréparation de la candidate et de sa campagne étaient saisissantes, surtout par contraste avec les dix années de préparation méthodique de Nicolas Sarkozy.
Qu’avez-vous découvert sur la psychologie de la candidate ?
On ne s’est pas rendu compte de l’extérieur du degré de méfiance et de violence au sein du couple Royal-Hollande et entre leurs entourages. Ségolène et François se dissimulaient leurs stratégies respectives, comme de vrais adversaires politiques.
Pourquoi les commentateurs n’ont-ils pas relaté ces dysfonctionnements avant la défaite du second tour ?
Beaucoup d’observateurs ont été des aveugles consentants. Ils espéraient depuis longtemps un renouvellement de la vie politique. L’irruption de Ségolène les a comblés. Songez que, la semaine dernière encore, beaucoup la donnaient victorieuse du débat avec Sarkozy ! Quant à ceux qui regardaient les choses avec lucidité, sans doute étaient-ils intimidés par les procès en misogynie de la candidate.
Votre livre évoque entre Ségolène Royal et François Hollande une « querelle intime », un « conflit conjugal ». Les responsables socialistes que vous citez évoquent des « problèmes de couple ». Que pensez-vous de la thèse qui a circulé dans le microcosme : elle aurait été candidate par vengeance sentimentale ?
Disons plutôt que c’est pour la raison que vous évoquez qu’elle s’est sentie autorisée à être candidate, au détriment de son compagnon. Mais l’ambition était là depuis longtemps. Quoi qu’il en soit, ce conflit privé a pesé singulièrement dans un épisode capital de notre vie publique. Nous racontons dans le livre comment Ségolène Royal a fait intervenir des proches auprès d’un grand média pour tenter d’écarter une journaliste cause de ses tourments. Il est étonnant que la campagne ait été marquée par les problèmes de couple des deux finalistes ! Mais voilà, en France, la presse ne sait pas comment parler de ces choses-là…
(1) Albin-Michel, 18 euros. En vente le 9 mai.
Voir enfin :
Inscrit dans les résultats du premier tour, son échec arithmétique est la conséquence d’une défaite culturelle. Et d’une déculottée idéologique. Nicolas Sarkozy a gagné dans les têtes avant de triompher dans les urnes. Depuis 2002, il s’est imposé en référence incontournable, quasi unique, du débat public. Cinq années durant, ce sont ses actes place Beauvau et ses mots scandés depuis la présidence de l’UMP qui ont donné le ton. Tous, à droite comme à gauche, se sont positionnés par rapport à lui, à ses projets, à ses provocations. Certains de ses opposants ont même commis l’erreur de prétendre faire du scrutin élyséen un référendum sur sa personne.
La gauche en déroute identitaire
Elle n’a pas su se rénover à l’image d’une droite sarkozysée depuis 2002.
Par Renaud DELY
Libération
Le 7 mai 2007
Gauche, année zéro. Pour expliquer la sévère défaite subie hier, nombr e de voix vont s’élever, à gauche, pour faire le procès de la candidate, fustiger ses erreurs, ou pointer une stratégie erratique. Dominique Strauss-Kahn déjà pris la tête de ce choeur-là. Il n’a pas tardé à dénoncer la «très grave défaite» d’un camp «qui n’a toujours pas fait sa rénovation», en une sorte d’écho lointain à l’envolée de Michel Rocard contre une «certaine gauche archaïque» au soir des législatives de 1978.
Les fidèles de Ségolène Royal leur répliqueront en désignant tous ceux qui, au sein du PS, n’ont jamais reconnu sa légitimité et n’ont eu de cesse de la faire chuter pour ménager leurs médiocres intérêts futurs. Tous auront raison. Mais aucune de ces explications ne permet de mesurer l’ampleur de la crise d’identité de la gauche. Inscrit dans les résultats du premier tour, son échec arithmétique est la conséquence d’une défaite culturelle. Et d’une déculottée idéologique. Nicolas Sarkozy a gagné dans les têtes avant de triompher dans les urnes. Depuis 2002, il s’est imposé en référence incontournable, quasi unique, du débat public. Cinq années durant, ce sont ses actes place Beauvau et ses mots scandés depuis la présidence de l’UMP qui ont donné le ton. Tous, à droite comme à gauche, se sont positionnés par rapport à lui, à ses projets, à ses provocations. Certains de ses opposants ont même commis l’erreur de prétendre faire du scrutin élyséen un référendum sur sa personne. La lente «sarkozysation des esprits» qu’il avait menée au préalable lui assurait la victoire.
Pour la peaufiner, le candidat UMP a placé la joute électorale sur le terrain de valeurs qu’il pensait devenues dominantes. Il a fait de son sacre annoncé la revanche d’une droite «décomplexée» soucieuse de «liquider» l’héritage de Mai 68, un dessein qu’il a décliné hier en prônant la réhabilitation de l’ «effort», de l’ «autorité», et de la «fierté de la France». La droitisation de la société française n’est plus une hypothèse. Avec l’avènement de cette droite sarkozyenne inspirée des modèles espagnol ou italien, c’est une réalité criante. Certes, sous la Ve République, la gauche n’a remporté qu’exceptionnellement une majorité absolue de suffrages. Et il est vrai que Royal fut à la mode. C’est même parce que, du printemps 2006 à la mi-janvier 2007, de nombreux sondages en faisaient la seule capable de battre Sarkozy que les militants PS l’ont plébiscitée. Ce triomphe n’était qu’illusion d’optique. Il reposait sur des bases trop fragiles. Il y a deux ans, nul n’imaginait, à part peut-être l’intéressée, que Royal figurerait au second tour. Par la faute, notamment, du vrai faux-retrait de Jospin, la gauche n’avait pas fait l’expertise des causes du naufrage du 21 avril 2002. DSK a raison: il est temps qu’à l’instar de ses homologues européennes, elle s’attelle enfin à sa «rénovation». Royal l’a entamée dans l’urgence, souvent contre l’avis des siens, au fil d’une campagne tumulteuse. C’est parce qu’elle entend achever cette oeuvre qu’elle a semblé donner dès hier soir rendez-vous en 2012.
Et aussi:
« La force tranquille» (1981) avait fait causer; «Génération Mitterrand»(1988) tout autant, sinon plus. On n’en était qu’aux mises en bouche d’une authenttique révolution. Des formules toutes faites et refaites jusqu’à plus soif de banalité, de consternants truismes qui n’ont même pas le charme d’une «brève de comptoir», Ségo en a usé des kilos, alors même qu’elle n’était que candidate à la candidature. Il y a eu, très vite, le «désir d’avenir», puis le répétitif «ordre juste», mais aussi la promesse de «tirer la France vers le haut», et la volonté de «permettre à chacun de construire sa propre vie». Sans préjudice de cet époustouflant slogan: «Le progrès pour tous et le respect pour chacun ». Deux misanthropes à deux doigts du suicide exceptés, qui est contre?
Le pis est que ces bouleversifiantes expressions n’ont pas un instant été imaginées par la candidate, ni même par l’un ou l’autre de ses collaborateurs politiques. Elles sont le fait, dans un ouvrage intitulé «Le Descendeur social (2) », d’un dénommé Alain Mergier, socio-sémiologue qui n’en demandait peut-être pas tant, un garçon qui s’est un peu fait connaître — dans quelques cercles choisis tout de même — pour avoir, paraît-il, été dans les tout premiers à prédire un second tour Chirac-Le Pen en 2002 et un «non» massif au référendum européen d’avril 2005. Pour le tsunami, on hésite…
C’est ainsi : Ségolène aime à se réapproprier de «justes»paroles et pas seulement celles de Mergier d’ailleurs. Avec l’aide de son amie et conseillère («à titre gracieux») Nathalie Rastoin, patronne, pour la France, de la maison de pub américaine Ogilvy, notre amie, pour alimenter sa conscience et sa connaissance des besoins et sentiments profonds du pays, procède à la manière de tous les instituts de sondage: à leur façon, ses «débats participatifs»(les participants, des militants et sympathisants de base, étaient conviés à s’exprimer sur différents sujets de société, tels que la délinquance, l’éducation, etc.) ne sont rien d’autre que des «réunions qualitatives» de consommateurs.
Ségolène Royal, reine de la com’
Le blog Médias
03.04.2007
Ségolène Royal manie avec dextérité la communication et les sondages. Et cela ne date pas d’hier: on se souvient encore des photos de Match dans sa chambre à la maternité. Quant à ses «débats participatifs», ne ressemblent-ils pas à de banales «réunions qualitatives» de consommateurs?
Un texte de Patrice Lestrohan pour la revue Médias n°12
De quel grand politique nécessairement génial, cet aphorisme confondant et trop méconnu: «La communication doit précéder l’action et parfois même s’y substituer!(1)»? Histoire de vous épargner de fastidieuses recherches,on vous fournit tout de suite la réponse: du candidat à la présidentielle 2007 Nicolas Sarkozy, voilà très exactement quatorze ans, quelques jours après son entrée au ministère du Budget dans le gouvernement Balladur et devant les membres de son cabinet. Il aura été entendu au-delà de toute espérance, et d’abord au-delà de son propre camp. Même s’il apparaît cruel de le souligner, pour mener sa propre campagne, la candidate socialiste Ségolène Royal pourrait bien avoir adopté cette commode ligne de conduite. Jusqu’à plus ample informé, officiellement issu de la synthèse d’une foultitude de «débats participatifs», son «projet présidentiel», son programme politique si l’on préfère, ce qu’elle se propose en tout cas de mettre en œuvre, aura suivi de longs mois son propre lancement électoral, son «auto-mise» sur orbite, d’excellents sondages aidant. Si ce n’est pas placer la com’ avant et même à la place de «l’action»… Le procédé (à défaut de jacter de quelque chose, jactons pour jacter) l’aura amenée à friser des sommets d’ar- rogance creuse, type, au meeting de Toulon de la mi- janvier: «Je suis la candidate de la vérité et de la parole», forte et historique sentence qui eut le don de déchaîner l’ironie du chroniqueur télé du Monde. Légitimement. À cette date, Ségo, porte-flambeau de la Vérité, noie totalement le poisson sur les trente- cinq heures.
« La force tranquille» (1981) avait fait causer; «Génération Mitterrand»(1988) tout autant, sinon plus. On n’en était qu’aux mises en bouche d’une authenttique révolution. Des formules toutes faites et refaites jusqu’à plus soif de banalité, de consternants truismes qui n’ont même pas le charme d’une «brève de comptoir», Ségo en a usé des kilos, alors même qu’elle n’était que candidate à la candidature. Il y a eu, très vite, le «désir d’avenir», puis le répétitif «ordre juste», mais aussi la promesse de «tirer la France vers le haut», et la volonté de «permettre à chacun de construire sa propre vie». Sans préjudice de cet époustouflant slogan: «Le progrès pour tous et le respect pour chacun ». Deux misanthropes à deux doigts du suicide exceptés, qui est contre?
Le pis est que ces bouleversifiantes expressions n’ont pas un instant été imaginées par la candidate, ni même par l’un ou l’autre de ses collaborateurs politiques. Elles sont le fait, dans un ouvrage intitulé «Le Descendeur social (2) », d’un dénommé Alain Mergier, socio-sémiologue qui n’en demandait peut-être pas tant, un garçon qui s’est un peu fait connaître — dans quelques cercles choisis tout de même — pour avoir, paraît-il, été dans les tout premiers à prédire un second tour Chirac-Le Pen en 2002 et un «non» massif au référendum européen d’avril 2005. Pour le tsunami, on hésite…
C’est ainsi : Ségolène aime à se réapproprier de «justes»paroles et pas seulement celles de Mergier d’ailleurs.
Avec l’aide de son amie et conseillère («à titre gracieux») Nathalie Rastoin, patronne, pour la France, de la maison de pub américaine Ogilvy, notre amie, pour alimenter sa conscience et sa connaissance des besoins et sentiments profonds du pays, procède à la manière de tous les instituts de sondage: à leur façon, ses «débats participatifs»(les participants, des militants et sympathisants de base, étaient conviés à s’exprimer sur différents sujets de société, tels que la délinquance, l’éducation, etc.) ne sont rien d’autre que des «réunions qualitatives» de consommateurs. La manière est assez peu jauressienne, mais on aura garde de s’en étonner. Entre-temps, Sarko qui, après tout, ne fonctionne pas de manière si différente, a intégré le grand ancêtre dans le patrimoine UMP. Ségolène croit de longue date à la com’. Et même à la com’ pour la com’ : poser pour poser, se montrer pour se montrer. Ce que Catherine Deneuve ni aucune autre fameuse actrice française ne s’est jamais risquée à autoriser, Ségo l’a osé: ouvrir, dans une maternité, sa chambre de postparturiente à des photographes de
Match. Ministre déléguée, sous Jospin, à la petite enfance, elle entraîne leurs collègues de magazines féminins dans l’appartement familial. Et directement dans la salle de jeux de ses propres enfants. Élue, un peu plus tard, présidente du conseil régional de Poitou- Charentes, elle accorde la plus extrême attention à la fonction de directeur de la communication. La plus extrême et la plus tatillonne aussi. Une ex du cabinet Lang au ministère de la Culture ne tiendra pas plus de six mois dans la fonction. La pression de la patronne est trop forte. Elle a pourtant de quoi se diluer. Même si elle dispose de correspondants pas trop hostiles au Monde comme à L’Obset à France Info, Ségo ne cultive pas avec les journalistes les liens de complicité un peu ostensibles où se complaît un Sarko. Elle n’en tutoie qu’un strict minimum et n’est pas de l’école «petite tape sur l’épaule» et encore moins sur le ventre, manifestation publiquement réservée au premier secrétaire et compagnon François Hollande. Ce qui ne dissuade pas de vouloir gérer au mieux la meute, d’autant plus déchaînée que pour assurer une «couv’» de magazine, le sujet est au moins aussi vendeur que les francs-maçons ou la dernière hausse de l’immobilier. À son QG du boulevard Saint-Germain, la candidate dispose de deux attachés de presse personnels, cepedant que le député socialiste Julien Dray coordonne tant bien que mal les différents porte-parole officiels.
Tous les observateurs en conviennent, il n’est à la vérité qu’une seule dircom’ de Ségolène : Ségolène elle-même, vedette et impresario de la vedette à soi toute seule. A l’état-major électoral, nul ne pprendrait sur lui de répondre pour la candidate à l’invitation d’une chaîne, par exemple. Seuls avis autorisés en la matière, hors cadres et en comité restreint, sur ce type de sujets comme sur de plus faussement futiles (le maquillage à choisir par exemple): celui de l’indispensable Nathalie rastoin, encore elle, et celui de l’autre fidèle, Mère Joseph de l’impétrante, l’ex-trotskyste recentrée Sophie Bouchet-Petersen.
On vout voit venir : si le dispositif est tellement rôdé, la principale interessée tellement vigilante, comment peut-il se produire des couacs, façon Muraille (ou Duraille) de Chine (mal répéter le premier slogan inscrit sur les tee-shirts vendus à proximité, quand on est à ce point soucieux de bien communiquer…). Dangereu débat qui prête à des hypothèses audacieuses. Une supposition de la com’, ce ne soit ni la culture, ni la sensibilité, ni l’expérience, ni même l’intuition. Et que ça en soit peut-être même l’inverse?
Retour à des protagonistes de droite. Au Premier ministre Chirac de la première cohabitation qui lui reprochait « une mauvaise communication », son dircom’ Denis Baudouin, lui-même ex-porte-parole de Pompidou, répliquait : « Fais-moi une bonne politique et je te ferai une bonne communication. » C’est un « fondamental » qui n’est paut-être pas totalement infondé.
1. Justement exhumé par le journaliste William Emmanuel dans son « Nicolas Sarkozy, la fringale du pouvoir » (Flammarion).
2. » L’Age d’or des vaseux communicants », par Didier Hassoux, Le Canard enchaîné, 13 décembre 2006.