Antisémitisme: Chassez le naturel… (Après De Gaulle et Mitterrand, Barre et Rocard rattrapés par le retour du refoulé?)

SecondhandsmokeJ’ai tellement entendu les propos de M. Gollnisch à Lyon que cela finissait par ne plus m’émouvoir. Quand on entend à longueur de journée tout ce qui se dit à droite et à gauche, à la fin on n’y porte plus attention. Raymond Barre

Après Edgar Morin, Jean Baudrillard, l’abbé Pierre, le syndrome aurait-il encore frappé?

Ou, comme pour la tabagie du même nom, les effets de l’antisémitisme passif (ou ses variantes ou avatars antisioniste et antiaméricains avec lesquels ils coexistent souvent) finissent-ils par être aussi nocifs que ceux de l’antisémitisme actif?

Et nos dirigeants ou personnalités publiques sont-ils condamnés, l’âge aidant (quoiqu’à 54 ans, Villepin semble un tantinet précoce!), à l’inévitable retour du refoulé ?

Du moins c’est ce qu’on pourrait croire à entendre les dernières déclarations de deux politiciens français qui, connus jusqu’alors non pour leur antisémitisme mais plutôt pour leur modération et leur parler vrai, viennent de se faire rattraper, à la Mitterrand avec sa francisque et ses amitiés très particulières, par leur inconscient et de rajouter leurs voix aux fameux propos de De Gaulle (alors âgé de 77 ans) sur le “peuple dominateur” “provoquant ou suscitant les malveillances”.

Ainsi l’ancien Premier Ministre et ex-« meilleur économiste de France » Raymond Barre (qui dans sa jeunesse n’avait apparemment pas fumé que de l’opium!) vient, à l’approche de son très prochain 83e anniversaire et de la sortie d’un livre de mémoires politiques, de se rappeler aux bons souvenirs de ses petits camarades en enchainant coup sur coup dans la même semaine et sur deux radios différentes (France Culture et RTL), un tonitruant soutien à un notoire négationniste (Gollnisch, du moins jusqu’au… 7 novembre dernier!*) et à un zélé prefet vichyssois (Papon), tout en persistant et signant son tristement célèbre lapsus de 1980 sur les « Français innocents » victimes de l’attentat de la rue Copernic ainsi que ses attaques sur le « lobby juif ».

Quant à l’autre ancien premier Ministre de référence Rocard qui va lui (aussi) sur ses 77 ans, il vient, lors d’un récent voyage en Egypte, d’accorder un entretien à un journal arabe où il se déchaine sur le bellicisme et l’ivresse de puissance supposés ainsi que le manque de culture, le cynisme et la brutalité tant des Israéliens que des Américains.

Morceaux choisis:

“un État d’Israël guerrier et résolu à s’agrandir” et “un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur” qui “en dépit du flot tantôt montant, tantôt descendant, des malveillances qu’ils provoquaient, qu’ils suscitaient plus exactement dans certains pays et à certaines époques” …

Charles De Gaulle (conférence de presse de nov. 67)

« Ah, Vichy, Ah Pétain (…) c’était un vieillard un peu dépassé mais… magnifique …

Une carrière ainsi brisée à trente-cinq ans, ce n’est pas supportable… Bousquet en souffrait cruellement. Imaginez cette cassure, cette carrière foudroyée …

François Mitterrand (sur Pétain et l’ancien secrétaire général de la police de Vichy René Bousquet)

Ce n’est pas une politique de tuer des enfants. Chirac (accueillant Barak à Paris, le 4 octobre 2000)

La situation est tragique mais les forces en présence au Moyen-Orient font qu’au long terme, Israël, comme autrefois les Royaumes francs, finira par disparaître. Cette région a toujours rejeté les corps étrangers.

Dominique de Villepin (Paris, automne 2001)

Pourquoi accepterions-nous une troisième guerre mondiale à cause de ces gens là?

Daniel Bernard (ambassadeur de France, après avoir qualifié Israël de « petit pays de merde », Londres, décembre 2001)

Les Israéliens se sont surarmés et en faisant cela, ils font la même faute que les Américains, celle de ne pas avoir compris les leçons de la deuxième guerre mondiale, car il n’y a jamais rien de bon à attendre d’une guerre. Et la force peut détruire, elle ne peut jamais rien construire, surtout pas la paix. Le fait d’être ivre de puissance et d’être seul à l’avoir, si vous n’êtes pas très cultivé, enfant d’une longue histoire et grande pratique, vous allez toujours croire que vous pouvez imposer votre vision. Israël vit encore cette illusion, les Israéliens sont probablement dans la période où ils sont en train de comprendre leurs limites. C’était Sharon le premier général qui s’est retiré de la bande de Gaza car il ne pouvait plus la tenir. Nous défendons absolument le droit à l’existence d’Israël et à sa sécurité, mais nous ne défendons pas son droit à se conduire en puissance occupante, cynique et brutale …

Michel Rocard (Al Ahram, 2006)

Cet attentat odieux a voulu frapper les israélites qui se rendaient à la synagogue, il a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic.

Raymond Barre (le 3 octobre 1980, TFI, suite à l’attentat de la synagogue parisienne de la rue Copernic, 4 morts, 20 blessés)

« c’était des Français qui circulaient dans la rue et qui se trouvent fauchés parce qu’on veut faire sauter une synagogue. Alors, ceux qui voulaient s’en prendre aux Juifs, ils auraient pu faire sauter la synagogue et les juifs. Mais pas du tout, ils font un attentat aveugle et y a 3 Français, non juifs, c’est une réalité, non juifs. Et cela ne veut pas dire que les Juifs, eux ne sont pas Français. »

C’est « une campagne » « faite par le lobby juif le plus lié à la gauche » (…) « je considère que le lobby juif – pas seulement en ce qui me concerne – est capable de monter des opérations qui sont indignes et je tiens à le dire publiquement. »

(le 20 février 2007 sur France Culture diffusée le 1er mars)

Il y a une clique qui depuis 1979 me poursuit pour me faire apparaître antisémite.

(le 6 mars 2007 sur RTL)

Est-ce que tous les fonctionnaires de l’Etat qui étaient en fonction à l’époque auraient dû abandonner leurs responsabilités? (…) Quand on a des responsabilités essentielles dans un département, une région ou à plus forte raison dans le pays on ne démissionne pas. On démissionne lorsqu’il s’agit vraiment d’un intérêt national majeur» (…)«car il fallait faire fonctionner la France» (…) «ils ont essayé tant bien que mal de limiter ce drame qu’a été la persécution des Juifs». «Et n’oublions pas quand même qu’en France, c’est le pays où le nombre de Juifs sauvés a été le plus élevé »

Raymond Barre

Voir aussi le commentaire de Jacques Lanzmann:

Que les terroristes massacrent des juifs à l’intérieur d’une synagogue n’a, pour M. Barre, rien de contraire à l’ordre du monde et au train des choses. Ce qu’il reproche aux auteurs de l’attentat, c’est de ne pas avoir assez «ciblé» l’assassinat, c’est la bavure qui a transformé l’explosion en «attentat aveugle» puisque trois «Français innocents», «pas du tout liés à cette affaire» (sic) y ont laissé leur vie. «Ce qui était la caractéristique de ceux qui faisaient l’attentat, c’était de châtier des juifs coupables» ( sic ), poursuit-il. Coupables de quoi ? Nul ne le sait, M. Barre ne le dit pas, mais on infère aisément : ontologiquement coupables. Tuer, comme ce fut le cas, mon amie l’Israélienne Aliza Shagrir, qui passait, elle aussi par hasard, rue Copernic, tuer des femmes juives, des enfants juifs, des vieillards juifs, comme cela arrive ailleurs dans les cafétérias et les autobus, ce n’est pas une action aveugle, mais ciblée et méditée au contraire, puisque, coupables, les juifs attirent un juste châtiment.

Le 1er mars, sur France Culture, l’ex-Premier ministre a défendu Papon et Gollnisch.
J’accuse Raymond Barre d’être un antisémite
Par Claude LANZMANN
Libération
Le 6 mars 2007

Par Claude Lanzmann historien et cinéaste, directeur des Temps modernes.

Premier ministre, M. Raymond Barre était tout en rondeurs : on pouvait aisément le regarder comme le paradigme du Français innocent, il en avai les airs, les allures, l’onction, le patelin, le débonnaire, il exsudait le bon droit, la légitimité, la satisfaction et la sûreté de soi. Même si, aujourd’hui Raymond Barre a gagné en minceur, sa francité n’en a souffert nulle atteinte, on serait presque tenté d’ajouter «hélas». Ce qui fait problème s’agissant de lui, c’est la confluence des deux prédicats : «Français» et «innocent». M. Barre en effet récidive : interrogé sur France Culture, le 1e mars, dans une émission intitulée le Rendez-vous des politiques, l’ex- «meilleur économiste de France» tombe carrément le masque, remplace ses rondeurs anciennes par la hargne têtue, laisse libre carrière à une vindicte qui lui fait réitérer, le jabot gonflé des satisfecit qu’il s’octroie, les proférations sinistres d’il y a vingt-sept ans.

La différence, c’est qu’en 1980, quand, après l’attentat de la synagogue de la rue Copernic, Raymond Barre déplorait la mort de «Français innocents», il le faisait «innocemment» si l’on peut dire, parlant selon sa pente naturelle, ne comprenant rien au scandale et à la condamnation unanimes qu’allaient susciter ses propos. Aujourd’hui, il sait, il ne peut pas ne pas savoir, il n’a pas un mot de regret et, voulant mettre les points sur les i, il s’enferre d’une façon aussi révoltante que comique. Que les terroristes massacrent des juifs à l’intérieur d’une synagogue n’a, pour M. Barre, rien de contraire à l’ordre du monde et au train des choses. Ce qu’il reproche aux auteurs de l’attentat, c’est de ne pas avoir assez «ciblé» l’assassinat, c’est la bavure qui a transformé l’explosion en «attentat aveugle» puisque trois «Français innocents», «pas du tout liés à cette affaire» ( sic ) y ont laissé leur vie. «Ce qui était la caractéristique de ceux qui faisaient l’attentat, c’était de châtier des juifs coupables» ( sic ), poursuit-il. Coupables de quoi ? Nul ne le sait, M. Barre ne le dit pas, mais on infère aisément : ontologiquement coupables. Tuer, comme ce fut le cas, mon amie l’Israélienne Aliza Shagrir, qui passait, elle aussi par hasard, rue Copernic, tuer des femmes juives, des enfants juifs, des vieillards juifs, comme cela arrive ailleurs dans les cafétérias et les autobus, ce n’est pas une action aveugle, mais ciblée et méditée au contraire, puisque, coupables, les juifs attirent un juste châtiment.

Ayant dit, l’ex-Premier enfile les perles dans un très cohérent délire. Après avoir longuement exonéré Maurice Papon de toute faute (la déportation des Juifs n’était pas pour lui «d’un intérêt national majeur» ; son problème, c’était de «faire fonctionner la France» ), il reprend à son compte, en la portant à son acmé, l’antienne de la collaboration : Pétain et de Gaulle étaient l’avers et le revers de la médaille France, tous deux concouraient, chacun à sa façon, à maintenir la Nation en ordre de marche. La Nation, c’est-à-dire les «grands commis» à la Papon et la sacro-sainte administration. Une extraordinaire division du travail et un génie certain de la communication font, selon Barre, que de Gaulle, dès la Libération, maintient en place et en France les fonctionnaires de Vichy pas trop compromis, tandis qu’il expédie au contraire en Allemagne, pour administrer les vaincus, «ceux qui s’étaient trop manifestés dans les voies de la collaboration» (sic). On n’avait encore jamais entendu cela, le général Pierre Koenig, vainqueur de Bir-Hakeim et premier gouverneur militaire français en Allemagne occupée, doit frémir dans son sépulcre…

Après Papon, l’ex-Premier ministre exonère Bruno Gollnisch, son ancien collègue d’université et son conseiller municipal quand il était maire de Lyon, bien connu comme négateur obstiné et pinailleur de la Shoah : «Moi, je suis quelqu’un qui considère que les gens peuvent avoir leur opinion, c’est leur opinion», ( sic ). Raymond Barre, on le voit, est large d’esprit. A la fin des fins, conclusion de tout, il nous livre à deux reprises la clé universelle des attaques portées contre lui et des maux du monde : «le lobby juif» ! Le lobby juif est un fait de nature : de même que le soleil se lève et que l’eau bout à 100 °C, il y a un lobby juif, et c’est lui le responsable. «Je vous ai parlé très franchement, dit-il à Raphaël Enthoven, le présentateur de l’émission. Que vous me fassiez passer pour un antisémite, pour quelqu’un qui ne reconnaît pas la Shoah, j’ai entendu cela cent fois et cela m’est totalement égal.» Diantre ! Entre le «lobby juif», la «conspiration des sages de Sion», la «juiverie internationale», il faut un trébuchet ultrasensible pour déceler une différence de nature.

Même si cela lui est «totalement égal», j’accuse M. Raymond Barre d’être un antisémite. Plus encore : je l’accuse de se faire le héraut de cette passion immonde, de la propager, de s’en glorifier, délit qui tombe sous le coup de la loi.

Accusé d’antisémitisme, Barre réplique
GUILLAUME PERRAULT.
Le Figaro
le 07 mars 2007

Très critiqué par plusieurs associations et par François Bayrou pour avoir évoqué « un lobby juif », l’ancien premier ministre a maintenu hier ses propos sur RTL.

« Il Y A une clique qui, depuis 1979, me poursuit pour me faire passer pour antisémite, a déclaré hier Raymond Barre sur RTL. Les procédés sont très singuliers, mais cela me laisse indifférent. Et c’est cette indifférence qui les outrage », a poursuivi l’ancien premier ministre. Raymond Barre réagissait à l’accusation d’antisémitisme lancée contre lui le matin même dans Libération par le réalisateur Claude Lanzmann, auteur du documentaire Shoah. La polémique est née des déclarations de l’ancien chef du gouvernement sur France Culture le 1er mars. Évoquant les réactions aux propos qu’il avait tenus le 3 octobre 1980 après l’attentat de la rue Copernic, Raymond Barre a dénoncé une « campagne » qu’aurait déclenchée à l’époque contre lui « le lobby juif le plus lié à la gauche ». Il a ajouté : « Je considère que le lobby juif – pas seulement en ce qui me concerne – est capable de monter des opérations qui sont indignes et je tiens à le dire publiquement. »

L’ancien hôte de Matignon avait par ailleurs de nouveau défendu la mémoire de Maurice Papon, qui fut ministre du Budget dans son gouvernement. Il avait enfin critiqué la condamnation de Bruno Gollnisch pour propos négationnistes au nom de la liberté d’expression, tout en « blâmant » ses déclarations.

Bayrou : «Inacceptable»

Dès vendredi, le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) avait réagi et estimé que l’ancien premier ministre avait « rejoint l’extrême droite ». Plusieurs associations proches de l’extrême gauche – le Mrap, la Ligue des droits de l’homme – ont à leur tour évoqué hier « des déclarations déshonorantes ». Le porte-parole du PS, Julien Dray, a demandé « à la droite et en premier lieu à la famille politique d’origine de Raymond Barre une condamnation sans appel de ces propos ». Peu après, François Bayrou a déclaré qu’« il n’y a rien à commenter, rien à discuter, rien à expliquer » dans les propos de Raymond Barre, qui « sont purement et simplement inacceptables ».

« Israël doit comprendre que la force ne construit pas la paix »
Interview de Michel Rocard

Les Israéliens se sont surarmés et en faisant cela, ils font la même faute que les Américains, celle de ne pas avoir compris les leçons de la deuxième guerre mondiale, car il n’y a jamais rien de bon à attendre d’une guerre. Et la force peut détruire, elle ne peut jamais rien construire, surtout pas la paix. Le fait d’être ivre de puissance et d’être seul à l’avoir, si vous n’êtes pas très cultivé, enfant d’une longue histoire et grande pratique, vous allez toujours croire que vous pouvez imposer votre vision.
Israël vit encore cette illusion, les Israéliens sont probablement dans la période où ils sont en train de comprendre leurs limites. C’était Sharon le premier général qui s’est retiré de la bande de Gaza car il ne pouvait plus la tenir. Nous défendons absolument le droit à l’existence d’Israël et à sa sécurité, mais nous ne défendons pas son droit à se conduire en puissance occupante, cynique et brutale …

Voir aussi:

cet intéressant commentaire d’un blogueur (Harry) sur Autheuil qui rappelle avec raison le « substrat idéologique maurrassiste qui subsiste dans une frange de la population française », même si j’ai du mal à voir quel « mérite » il peut bien y avoir à dire tout haut des « conneries » sur un sujet aussi grave …

il ose dire tout haut ce que pense une grande partie de la bonne bourgeoisie française bien-comme-il-faut. En toute innocence. Comme De Gaulle et le peuple sûr de lui et dominateur. Quand je sors dîner en ville, ça ne manque jamais : une fois sur le deux, la discussion débordera sur Israël, la double patrie des juifs, leur pouvoir, leur argent, leur contrôle de la politique américaine et des media,… quand on ne vous ressort pas carrément des extraits de l’Apocalypse « prouvant » que le projet sioniste provoquera la fin du monde, ou qu’en ’40 les Allemands se sont bien comportés (« contrairement à 14-18 »). Et ce dans la bouche de monsieurs propres-sur-eux ou de vieilles dames de 75 ans n’ayant aucun souci avec les juifs (j’en connais même qui apprécient beaucoup leurs bijouteries à Anvers). Tout ça pour rappeler que subsiste un substrat idéologique maurrassiste dans une frange de la population française, et qu’il n’est pas inutile de s’interroger sur le personnage de Raymond Barre compte tenu de ses propos et de son parcours. Après, je me garderais bien de proclamer que Barre a dit tout haut ce que beaucoup de gens de droite pensent tout bas…

– cet intéressant commentaire sur primo-Europe qui, derrière l’impression de minimisation par le gâtisme (« ces vieux qui pestent contre tout et rien, le temps qu’il fait, les programmes de télé et les lobbys ») me semble au contraire la dénoncer en insistant sur l’idée de choix (« il est des naufragés volontaires qui décident de déverser le plus mauvais »):

Même si, au-delà du fait qu’arriver au soir de sa vie peut agir comme facilitateur, il est effectivement important de ne pas réduire ça à une histoire de vieux, comme le montre la fameuse phrase de Villepin (50 ans à l’époque) sur la « parenthèse »:

Barre: le crépuscule des vieux
Jean-Paul de Belmont
Primo-Europe

«La vieillesse est un naufrage» aurait confié un jour le Général de Gaulle.

Rien n’est plus faux. Nous connaissons tous des «vieux» parfaitement épanouis qui sont loin d’être des vieillards et qui offrent les bienfaits de leur sagesse aux autres, conscients de ce que leur expérience, même s’ils ne sont pas toujours écoutés, reste néanmoins fort utile.

Mais il est des naufragés volontaires, ceux qui, se sachant au crépuscule de leur vie, décident de déverser ce qu’ils ont accumulé de plus mauvais en eux plutôt que de réorganiser leurs souvenirs dans une structure de pensée positive et bienfaisante aux plus jeunes générations.

C’est un bien mauvais exemple qu’a donné un de ces «vieux-là», ancien Premier ministre, à l’occasion d’une interview sur France-Culture : de la graine de violence lui sortait de la bouche, une haine pure drapée dans un semblant de droit à la liberté d’expression.

Ce n’est pas tant la défense de Maurice Papon, qu’il avait lui-même nommé Ministre du Budget, que l’on trouve choquante. Considérer que le Préfet de Gironde, sous Vichy, n’a fait que «faire fonctionner la France», est certes, plutôt suspect mais après tout, la Justice française a prouvé son désaccord avec cette façon de voir les choses en condamnant Papon à dix ans d’emprisonnement ; et c’est cela qui compte. Le fait que la peine n’ait pas été appliquée comme elle aurait dû l’être est relativement secondaire, tant l’impact pédagogique d’un tel procès compte davantage que la sentence proprement dite.

Ce ne sont pas non plus ses louanges à Bruno Gollnisch, «quelqu’un de bien» et «bon conseiller municipal» qui nécessitent que l’on prenne la peine de vous alerter, chers lecteurs. Là aussi, les propos négationnistes du triste sire ont été désignés indignes par notre justice. Et, encore une fois, l’essentiel a été assuré.

Non, c’est dans le reste de l’interview que le vieil ex-Premier ministre offre l’image la plus hideuse et la plus choquante qui soit, indigne de quelqu’un qui a représenté la République au plus haut sommet.

Rappel des faits :

Le 3 octobre 1980, se tenait, dans un arrondissement huppé de Paris, une réunion d’anciens Auvergnats dans une salle publique. Un illuminé vouant une haine irrationnelle aux Auvergnats avait placé une bombe réglée pour exploser à la sortie de la réunion, programmée pour tuer une centaine d’Auvergnats. En raison du retard de trente minutes pris par la réunion, l’explosion ne tuera finalement «que» quatre personnes dont trois non-Auvergnats qui passaient dans la rue.

Le Premier ministre de l’époque, Raymond Barre donc, avait déploré la mort de «Français innocents» en parlant des passants tués, déniant ce statut d’innocence à la seule victime auvergnate. On se rappelle que ses déclarations avaient choqué la communauté auvergnate, découvrant qu’elle était, dans l’esprit du Premier ministre, déconnectée de la nation française. Mais cette offuscation n’avait pas dépassé les limites du Puy-de-Dôme et de l’Allier.

Vingt-sept ans après, il persiste et signe. Au journaliste qui lui demande s’il regrettait ses propos, il choisit de dénoncer la machination du «lobby auvergnat [de l’époque] le plus lié à la gauche» en période préélectorale. Il confirme également la pertinence de la distinction entre «Français innocents» et Auvergnats coupables, au moins aux yeux de l’auteur de l’attentat, ce qui suffit, selon lui :
– à prouver une part de culpabilité des Auvergnats.
– à en faire des sous-Français moins estimables que les non-Auvergnats.

D’ailleurs, rappelle-t-il, «les Français n’étaient pas du tout liés à cette affaire… Aucun de mes amis auvergnats – et j’en compte – ne m’a fait grief là-dessus».

Et de rebondir sur «le lobby auvergnat capable de monter des opérations qui sont indignes et je tiens à le dire publiquement».

Cet homme politique presque oublié aurait pu profiter de cette interview pour panser une des vieilles blessures dont ont eu à souffrir les Auvergnats de France. Il choisit, au contraire, l’incitation au repli communautaire des Auvergnats, laissant à d’autres le soin de les accuser de ce communautarisme dont ils se seraient justement passé.

C’est à cela qu’on reconnaît les «bons vieux», ceux avec lesquels on passerait bien un après-midi ensoleillé, sur un banc à l’ombre d’un platane, de ceux qui pestent contre tout et rien, le temps qu’il fait, les programmes de télé et les lobbys.

Jean-Paul de Belmont © Primo-Europe, 3 mars 2007

PS. L’informatique a de ces mystères… Une erreur de logiciel a perturbé les touches de clavier de l’auteur de cet article. Il faut lire «Juif» en lieu et place de «Auvergnat». Normalement, cela ne devrait rien changer à l’impression ressentie par le lecteur.

– et l’étrange tribune d’Alain Duhamel dans Le Point sur le « courage » de Barre (sauf, ce qui est vraisemblable d’après les dates, s’il n’a pas encore eu le temps d’entendre l’entretien de Barre qu’il ne mentionne d’ailleurs même pas, auquel cas, il s’agirait d’une simple et malencontreuse coïncidence?), car s’il est important de rappeler qu’il a été un homme de courage et conviction dans sa carrière, il n’est pas sérieux de faire l’impasse sur le fait qu’en toutes ces années il n’a rien compris sur le fait historique le plus important du siècle, à savoir Auschwitz:

Les leçons de courage de Raymond Barre
Alain Duhamel
Le Point
01/03/2007

Raymond Barre n’a jamais été, n’a jamais voulu être un homme politique comme les autres. Avant tout grand universitaire de vocation et de tempérament, avec ce que cela suppose de tocs, de toges et d’épitoges à trois bandes d’hermine, il a placé au-dessus du reste l’indépendance d’esprit, la compétence et le courage, fût-ce électoralement sacrificiel, fût-ce exprimé avec un brin de provocation. L’ancien Premier ministre est un cas rare de sens de l’Etat quasi stoïque, mâtiné d’une liberté personnelle d’ordinaire introuvable à ce niveau-là du pouvoir. Ce sont ces caractéristiques atypiques que l’on retrouve tout au long du livre de conversations avec Jean Bothorel qu’il vient de publier sous un titre d’une sobriété toute barriste, « L’expérience du pouvoir » (1). Avec Raymond Barre, inutile d’espérer pénétrer dans un jardin secret ou d’ailleurs de franchir en quelque point que ce soit l’enceinte de la vie privée. Personne n’est moins « people » que lui, personne n’est cependant aussi direct, aussi clair et aussi probe sur les sujets qui comptent. Pour mieux comprendre les trente dernières années du destin politique et économique de la France, cette « expérience du pouvoir »-là vaut toutes les autres.

La nomination de Raymond Barre comme Premier ministre par Valéry Giscard d’Estaing en 1976 a sans doute été la plus surprenante de la Ve République. Elle a aussi été l’une des plus hardies et des plus judicieuses. Si l’éminent professeur d’économie politique (auteur du fameux manuel Barre sur lequel pâlirent plusieurs générations d’étudiants) n’était pas un inconnu dans les cercles du pouvoir, il était en revanche un débutant dans l’arène politique. En pleine double crise pétrolière, face à une inflation redoutable, à un taux de chômage grimpant comme jamais et à l’obstruction politique du RPR de Jacques Chirac, le professeur Barre manifeste une détermination, une résolution, une obstination sans pareilles. Cela ne l’empêche pas de bien juger les hommes et de dire ce qu’il en pense avec une franchise tranquille. Pour lui, Valéry Giscard d’Estaing est à la fois un authentique homme d’Etat et un homme privé narcissique, Jacques Chirac un homme privé chaleureux et sympathique mais le contraire d’un homme d’Etat, François Mitterrand un aventurier de très haut vol. Quant à lui-même, Raymond Barre le reconnaît, n’aimant pas les partis, bousculant les journalistes, jetant ses vérités au visage des Français sans condescendre à la moindre précaution, il n’a pas fait un bon candidat à la présidence en 1988. C’est d’autant plus dommage qu’à le lire on se persuade aisément qu’il aurait fait un excellent président, avec une vision de la France, de fortes convictions et plus de pragmatisme qu’on ne le croit. Ce centriste gaullien aura ainsi été une chance française qui est passée. A lire le nouveau petit livre d’Hubert Védrine, « Continuer l’Histoire » (2), impérieux, limpide et sarcastique, on se dit qu’il y a du Raymond Barre chez l’ancien ministre des Affaires étrangères, avec ce goût si caractéristique de démythifier, de baliser, de proposer, par sens du devoir beaucoup plus que par espérance…
1. « L’expérience du pouvoir. Conversations avec Jean Bothorel », de Raymond Barre (Fayard, 347 pages, 20 E).
2. « Continuer l’Histoire », d’Hubert Védrine, avec la collaboration d’Adrien Abécassis et Mohamed Bouabdallah (Fayard, 150 pages, 10 E).

* Sur le négationnisme de Gollnisch qui en fait a bluffé tout son monde en jouant sur les mots (chambres à gaz « homicides » ou pas, conclusions de Nuremberg incluant Katyn ou pas, nombre de victimes établi par les historiens ou pas) pendant toutes ces années pour finalement confirmer qu’il ne l’est pas… le 7 novembre dernier:

Bruno Gollnisch reconnaît que « l’extermination des Juifs d’Europe par le régime national-socialiste, pendant la Seconde Guerre mondiale, constitue un crime contre l’humanité incontestable, qui a été commis notamment par l’utilisation de chambres à gaz dans des camps d’extermination. », approuvant les termes du président de la LICRA, qui s’est alors désisté du procès, estimant que « c’est une frustration de quitter ce procès. Mais cela m’a paru plus important d’entendre le numéro 2 du Front national reconnaître publiquement l’holocauste et l’utilisation des chambres à gaz. Je considère qu’on a gagné ce procès. »

Gollnisch cède et «reconnaît» l’extermination
Le leader frontiste était jugé hier pour des propos sur les chambres à gaz.
Olivier BERTRAND
Libération
Le 8 novembre 2006
Lyon de notre correspondant

La voix de Bruno Gollnisch a résonné dans la salle d’audience, au moment de reconnaître «l’extermination des Juifs d’Europe par le régime national-socialiste» par «l’utilisation de chambres à gaz». Le leader frontiste n’a pas prononcé les mots, mais les a repris à son compte, hier en fin d’après-midi, devant le tribunal de Lyon. Il était jugé pour des propos tenus en 2004 au sujet des chambres à gaz. Le tribunal avait consacré la journée aux questions de procédure, puis à une interminable autojustification du prévenu. Le coup de théâtre est intervenu en toute fin d’après-midi, lorsque le président a cédé la parole aux parties civiles.
Alain Jakubowicz, avocat de la Licra, a commencé à interroger Bruno Gollnisch sur la Shoah, mais il n’a recueilli que des réponses vagues. Alors il l’a secoué : «Pourquoi ne pouvez-vous pas dire : « Oui, effectivement, on a éliminé des Juifs dans les camps, dans des chambres à gaz » ?» Bruno Gollnisch a d’abord refusé de répondre à cette question «inquisitoriale», puis il a lancé, comme un défi : «Si je le dis, vous vous désistez ?» L’avocat s’est rassis, a reproché à l’homme politique d’éluder la question. Puis s’est relevé brutalement pour dire que oui, il se désisterait, si le numéro 2 du Front national reprenait à son compte cette phrase : «L’extermination des Juifs d’Europe par le régime national-socialiste, pendant la Seconde Guerre mondiale, constitue un crime contre l’humanité incontestable, qui a été commis notamment par l’utilisation de chambres à gaz dans des camps d’extermination.» Quelques secondes de silence se sont étirées. Sur une mezzanine surplombant les débats, des crânes rasés qui souriaient quelques instants plus tôt au mot «Shoah» sont restés suspendus. Puis ils ont entendu Bruno Gollnisch prononcer très distinctement : «Ma réponse est affirmative.»
Alain Jakubowicz est sorti pour annoncer à la Licra la décision de se retirer. «C’est une frustration de quitter ce procès. Mais cela m’a paru plus important d’entendre le numéro 2 du Front national reconnaître publiquement l’holocauste et l’utilisation des chambres à gaz. Je considère qu’on a gagné ce procès.» Celui-ci se poursuit cependant aujourd’hui.

8 commentaires pour Antisémitisme: Chassez le naturel… (Après De Gaulle et Mitterrand, Barre et Rocard rattrapés par le retour du refoulé?)

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  4. […] J’ai tellement entendu les propos de M. Gollnisch à Lyon que cela finissait par ne plus m’émouvoir. Quand on entend à longueur de journée tout ce qui se dit à droite et à gauche, à la fin on n’y porte plus attention. Raymond Barre […]

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  5. joda akbar dit :

    joda akbar

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