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Histoire du français: La longue marche des réformes de l’orthographe en France

Tu éviteras toute orthographie superflue et ne mettras aucunes lettres en tels mots si tu ne les prononces en les lisant; au moins tu en useras le plus sobrement que tu pourras, en attendant meilleure réformation: tu é(s)criras écrire et non escripre, cieus et non cieulx. Ronsard (1572)
Et n’est-ce pas une espece d’attentat à des particuliers, de défigurer ainsi les mots les plus saints & les plus sacrez. Régnier-Desmarais, (Secrétaire perpétuel de l’Académie, 1706)

Réformez, réformez, il en restera toujours quelque chose !

Au moment où le français est à nouveau victime, via l’Afrique, des perfides attaques de son ennemi héréditaire d’outre-Manche, il faut rappeler les temps héroïques des grands concours d’orthographe, dont les fameuses dictées de Bernard Pivot (les Dicos d’or) qui ont finalement rendu l’âme il y a maintenant deux ans, après 20 ans de bons et loyaux services.

Et notamment la longue histoire, inséparable de l’histoire proprement dite de la patrie de Molière et Voltaire, de la codification et des (tentatives de) réformes de l’objet de tant de passion,… l’orthographe du français.

DE LA RÉFORMATION AUX RECTIFICATIONS
La longue marche des réformes de l’orthographe en France
Jean-Claude Durbant

avr. 99

Querelle de l’orthographe, crise de l’orthographe, réformes de l’orthographe, championnats d’orthographe, l’orthographe en France, on le sait, est un sport national et même une véritable passion. Mais le plus étonnant, c’est l’ancienneté de cette passion : du Moyen Age à la Renaissance, du Grand Siècle à l’époque des Lumières, de la Révolution à la République, l’histoire de l’orthographe de Ronsard, Molière ou Voltaire n’est, semble-t-il, que réformes, contreréformes et batailles.

Une difficulté notoire

Mais comment expliquer un tel acharnement, une telle obsession de la correction? La première réponse qui vient à l’esprit est bien sûr la difficulté notoire du système graphique français. Loin de la transparence des écritures purement alphabétiques (on pense au turc ou au serbo-croate où un signe correspond à un son) ou même la simplicité et le petit nombre des règles du grec ou du latin, le français présente, comme le dit une spécialiste, une écriture de compromis, une écriture à plusieurs niveaux, qui tient compte à la fois du son et du sens. Mais il ne faudrait pas voir là une quelconque malédiction française car c’est ainsi que fonctionnent la plupart des langues. Pourtant, à l’intérieur même de sa propre famille romane, comment expliquer une telle complexité par rapport à des langues aussi voisines (ne parle-t-on pas de langues-soeurs ?) que l’italien ou l’espagnol ? C’est donc à l’histoire qu’il nous faut revenir pour comprendre qu’une bonne part de la complexité de l’orthographe française ne tient pas tant au fait qu’elle n’est pas purement phonétique, mais qu’elle est tout à la fois (ou tour à tour) phonétique et phonologique, discriminative et morphologique, historique et étymologique.

Le poids de l’histoire

Phonétique et surtout phonologique (étant donné les différences régionales et dialectales), c’est en effet ce qu’est grosso modo au départ la graphie de la future langue du roi, système qu’ont d’ailleurs à peu près conservé les autres langues romanes. Mais, très vite, elle devra prendre une fonction discriminative (et morphologique) pour assurer la distinction graphique (et grammaticale) des homophones qui se multiplient. En effet, les premiers transcripteurs avaient naturellement repris l’alphabet latin (le français n’était après tout que du mauvais latin !), sans trop se préoccuper qu’avec le temps, la nouvelle langue avait doublé le nombre de ses voyelles (vs. une seule, brève ou longue, en latin) et acquis un grand nombre de diphtongues (et même des triphtongues !) que ne pouvait plus que difficilement transcrire l’alphabet de Cicéron. Certains clercs se mirent alors en tête de relatiniser à tour de bras (ie. rajouter des consonnes muettes ou doubles comme en latin), multipliant les astuces pour séparer les voyelles (eg. l’ajout d’un z pour marquer le é fermé) ou distinguer les nombreux homophones (eg. sain, saint, cinq, sein, ceint, seing, etc.). De même, pour différencier le son u du son v pour lequel le latin n’avait pas de lettre, on imagina de faire précéder le u d’un h (eg. huile, pour éviter la confusion avec vile vs. le latin oleum), d’un d (advenir) ou d’un b (debvoir, febvrier). Pareillement, pour distinguer le i du j, également absent de l’alphabet latin, on inséra aussi un d devant le j qui sera conservé par la suite quand le j sera inventé (adjuger). D’où, avec le passage du temps, la forte dimension historique de cette orthographe, due à la conservation et à l’accumulation de graphies correspondant à des états antérieurs du système. Ainsi s’explique la survivance, dans notre orthographe actuelle, de toutes ces lettres vestigiales telles que le z de nez ou chez, le h de huile ou le i de oignon (pour rendre le son [h] ). Mais, emportés par le mouvement et la volonté (compréhensible) de redignifier ce succédané de latin qu’était alors le français, nos valeureux scribes se mirent aussi en devoir de donner une dimension étymologique à leur transcription de la langue vulgaire. D’où le nouvel ajout de toutes sortes de consonnes pour rappeler l’étymologie latine ou grecque (réelle ou supposée) des mots (le b de debte; le p de corps ; le x de voix, six et paix ; et jusqu’à deux h pour certains mots d’origine grecque : rhéthorique, phtihsie ! ).

Les premières réformes

Pendant un temps, les graphies seront ainsi livrées, si l’on peut dire, à la fantaisie individuelle des divers clercs ou ateliers de copistes (souvent à l’intérieur du même manuscrit !). Ce qui ne portait pas trop à conséquence tant que le français écrit se limitait au griffonnage de notes à usage individuel ou restreint (serments, cantiques, sermons – dans une civilisation, il faut le rappeler, essentiellement orale). Mais une telle instabilité (pour ne pas dire anarchie !) va commencer à poser d’énormes problèmes face à la véritable explosion des textes que suscitera l’avènement de l’imprimerie (et de la Réforme protestante). D’où la première grande tentative de réforme de l’orthographe (mais aussi la première grande controverse entre ce qu’on peut appeler les phonétistes et les étymologistes !) qui verra le célèbre groupe d’écrivains de la Pléiade (autour de Ronsard et de certains éditeurs et imprimeurs) proposer un système simplifié et allégé, notamment le remplacement des ajouts de consonnes précédents par des signes auxiliaires (accents, tréma, cédille – petit z d’origine espagnole – trait d’union). Puis, avec Richelieu, la langue deviendra affaire d’Etat, lequel chargera l’Académie de sa codification (le fameux Dictionnaire de l’Académie), suivie un peu plus tard par un nouveau dépoussiérage de la part des encyclopédistes (qui provoqua à nouveau la controverse !) : suppression des h grecs (autheur, authorité, throne), ainsi que des s muets marquant la prononciation du e qui précède (estre, descrire) ou des consonnes muettes intérieures destinées à faire reconnaitre les j et v qui suivaient (consonnes qu’a d’ailleurs souvent conservées l’anglais).

Le serpent de mer des réformes

Mais la langue de Racine restait l’apanage d’une toute petite élite (à peine 20% de la population) et l’on se rendra vite compte qu’elle était loin d’avoir perdu ses complexités, quand il s’agira, avec la Révolution et surtout avec l’Ecole obligatoire de Jules Ferry, de l’imposer à toute la nation, d’où la multiplication des tentatives de réforme à partir de cette époque. Sans compter qu’avec la part importante des épreuves de dictées dans les concours administratifs et autres examens scolaires (jusqu’à aujourd’hui), l’importance des enjeux du point de vue de la promotion professionnelle et sociale (et par conséquent de la démocratisation de la société) ne pouvait que croître. On voit ainsi que, contrairement à l’impression (fausse) de formes graphiques éternelles et donc immuables que nous donne la présentation régulièrement modernisée (mais rarement signalée en tant que telle par les éditeurs ou concepteurs de manuels) des ouvrages classiques, l’orthographe du français n’a cessé d’être modifiée (dans un sens ou dans l’autre) au cours de son histoire.

Les réformes sont mortes, vive les rectifications !

C’est donc à la suite et dans la continuité de ces multiples (projets de) réformes qu’il faut situer les rectifications de l’orthographe de 1990. Pourtant, une première différence nous apparait dès le départ. En effet, derrière la modestie (ou timidité ?) affichée de la terminologie (on ne parle plus de réforme mais de simples rectifications, voire de recommandations ou tolérances ! ), il faut bien voir que ce n’est plus l’Académie qui en prend l’initiative mais le pouvoir politique lui-même. De plus, la tâche n’est pas non plus confiée à l’auguste assemblée mais à une commission d’experts (professeurs, grammairiens, linguistes, correcteurs, éditeurs de dictionnaires) sous l’égide du Conseil supérieur de la langue française, même si, pour ménager les susceptibilités des Immortels, celle-ci devait être consultée et l’un de ses membres se voyait attribuer la présidence du groupe de travail. De même, il faut noter la prise en compte officielle, pour la première fois, d’autorités linguistiques extrahexagonales (le Conseil de la langue française du Québec et le Conseil de la Communauté française de Belgique), devant être aussi tenues informées des travaux et même, pour certains de leurs membres, y participer. Autre nouveauté : l’apparition d’une nouvelle motivation à la volonté de réforme qui s’inscrit dorénavant dans le cadre de la défense de la langue contre les emprunts de l’anglais. Ainsi s’explique l’attention particulière accordée aux lexicographes (auteurs de dictionnaires, dont il s’agit aussi de réduire les divergences) et des créateurs de néologismes, en France aussi bien qu’à l’étranger, à côté, naturellement, du traditionnel public des enseignants (pour les élèves desquels il s’agit de permettre un apprentissage plus aisé et plus sûr). Enfin, quant aux principes avancés par le groupe de travail pour justifier ses choix , ils sont tout à fait dans la ligne de la légendaire prudence de l’Académie (incarnée par son secrétaire perpétuel qui fait aussi office de rapporteur). Il fallait en effet tout le doigté de l’Immortel pour justifier le choix du premier principe (double et contradictoire, s’il en est !) de la fermeté et de la souplesse à la fois pour imposer une nouvelle norme à travers l’école et pour ne pas traumatiser les générations antérieures (en clair, les nouvelles normes doivent être enseignées à l’école mais en même temps l’orthographe actuelle reste admise). Le deuxième principe, celui de l’utilité, se révèle guère moins équivoque : priorité aux problèmes, aux incohérences impossibles à enseigner de façon méthodique, mais aussi, dans le même temps, abandon de l’ambition de rendre l’orthographe (dans son ensemble) simple et rationnelle. Le troisième est plus convaincant mais fleure aussi bon la prudence : s’appuyer sur les usages, tendances et évolutions déjà repérables. Quant au dernier (la mesure), il est un peu le résumé des trois autres, mais sur le mode quantitatif : il ne fallait pas entrainer trop de bouleversements, les modifications dans une page de roman, fût-elle de Proust, devant pouvoir se compter sur les doigts d’une seule main. Enfin, ces modifications se répartissent autour de cinq points particuliers (selon les voeux mêmes du Premier Ministre) que l’on peut résumer dans le principe fondamental de toujours privilégier la forme la plus simple, c’est-à-dire, selon les cas, sans circonflexe, soudée, à pluriel régulier, à consonne simple ou à graphie la plus proche de la graphie française.

Les cinq points :

1. Le trait d’union
Le premier cas est celui de la régularisation de l’usage du trait d’union dans les mots composés. La tendance est à l’extension systématique de sa suppression (par soudure ou agglutination) pour un certain nombre de mots très courants (portemonnaie, portefeuille) ou formés à partir de prépositions (contre, entre : ex. à contrecourant) ou de préfixes latins (extra, intra, ultra, infra, supra : ex. extraconjugal) . Sont inclus aussi les mots d’origine latine (statuquo) ou étrangère (cowboy, weekend) mais exclus, les cas où il y aurait risque de prononciations défectueuses (comme, par exemple, celui de voyelles risquant de former diphtongue : extra-utérin). En revanche, il y a extension de son usage au niveau des numéraux complexes en deça et au-delà de cent (cent-deux, cent-soixante-et-onze).

2. Le pluriel des mots composés
Le deuxième cas est celui du pluriel des mots composés où la régularisation proposée est étendue au singulier : il s’agit tout simplement de leur appliquer la règle des mots simples, à savoir la marque du pluriel à la fin (un pèse-lettre, des pèse-lettres, des après-midis). Sont néanmoins exclus les cas où le deuxième composant est un nom propre (des prie-Dieu) ou précédé d’un article au singulier (des trompe-l’oeil).

3. Les accents
Le cas suivant est celui des accents. Le premier est le circonflexe, source de nombreuses difficultés. Il est conservé sur a, e et o, mais n’est plus obligatoire sur i (plaire comme déjà taire) et u (voute comme route), sauf dans les cas où il est utile comme dans les terminaisons verbales (passé simple ou subjonctif imparfait et plus-que-parfait : qu’il fût) ou pour éviter les homographies (jeûne, mûr, sûr ou croître – pour cause de conjugaison partiellement homographe avec croire). Le deuxième est le tréma, où la règle générale (placement sur la voyelle prononcée : aigüe, ambigüe) est cette fois étendue pour permettre d’éviter des prononciations erronées (argüer, gageüre). Quant aux accents grave et aigu sur le e, ils sont de même appliqués plus systématiquement, c’est-à-dire tour à tour rajoutés (asséner, réfréner), modifiés (allègrement, évènement) ou régularisés dans les futurs et conditionnels de certains verbes (du type céder: je cèderai, j’allègerai, je considèrerais) ou de certaines tournures (aimè-je, puissè-je). On généralise aussi l’accent grave pour les verbes en -eler et -eter sur le modèle de peler et acheter ( elle ruissèle, il étiquète) sauf pour appeler et jeter (car les mieux stabilisées dans l’usage: j’appelle, il jette), ainsi que pour leurs dérivés en -ment (amoncèlement, cliquètement).

4. Le participe passé des pronominaux
Pour le participe passé des verbes pronominaux, la réforme se limite au cas de « laisser » suivi d’un infinitif où l’on généralise l’invariabilité (elle s’est laissé mourir/séduire, je les ai laissé partir).

5. Les anomalies
Enfin, pour ce qui est des anomalies, il s’agit d’abord de l’accentuation et du pluriel des mots empruntés (ie. d’origine étrangère) qui sont alignés sur les règles des mots français (des matchs, des imprésarios) et surtout de l’harmonisation (ie. régularisation) de séries désaccordées ou familles de mots du type charriot (s’alignant sur charrette). Il s’agit aussi de l’élimination de suites graphiques exceptionnelles (eczéma Æ exéma comme examen, sorgho Æ sorgo) ou enfin de correction d’erreurs d’étymologie (nénuphar Æ nénufar, d’origine non grecque mais persane et orthographié ainsi par l’Académie jusqu’en 1935 ; dessiller Æ déciller, de cil et ciller, de l’habitude de coudre les paupières des oiseaux de proie pour les dresser).

Remarques

Une fois n’est pas coutume, cette énième réforme avait réussi l’exploit de réunir l’unanimité (sur presque tous les points) de l’ensemble des parties prenantes (y compris l’Académie). Pourtant, dès la publication du rapport, une campagne de dénigrement se déclencha (en pleine guerre du Golfe !), poussant l’Académie à demander qu’il n’y ait pas de circulaire impérative pour les enseignants et confortant ainsi la sous-information chronique des professeurs sur le contenu précis des textes officiels. Néanmoins, ladite Académie a commencé à appliquer les nouvelles graphies dans sa 9e édition (en cours de publication), mais surtout leur prise en compte par les principaux dictionnaires (y compris, il faut l’espérer, par les correcteurs orthographiques de nos ordinateurs !) laisse en espérer une adoption progressive, même si la presse traine encore les pieds.

Parmi les causes des résistances, il y a bien sûr le conservatisme ou le chauvinisme, la confusion orthographe/langue, la crainte d’occulter la lecture de la littérature nationale ou la peur d’une réaction en chaine, que l’on retrouve souvent du côté de l’Académie et de la bourgeoisie traditionaliste, mais aussi des professions de l’édition. De leur côté, les réformistes (dont de nombreux enseignants – surtout du primaire – et linguistes) font valoir que l’on sous-estime souvent les difficultés des enfants et des familles, mais reconnaissent qu’il vaut mieux éviter de bousculer les habitudes visuelles ou graphiques de l’adulte instruit, d’où la relative modération de leurs propositions : régularisation du pluriel en x de mots tels que bijou par remplacement par s – proposée depuis 1905 ! -, suppression des consonnes doubles ou parasites internes comme dans sculpteur et des anomalies les plus criantes du type oignon, ainsi que simplification des lettres grecques comme rh, th, ph, ch, y.

Par ailleurs, l’analyse des erreurs des usagers ne manquent pas de confirmer largement le bienfondé et l’urgence de ces réformes, les plus gros pourcentages revenant aux accents circonflexes (25%) et aux consonnes doubles (8-17%), suivis des consonnes étymologiques (5%), du s (2,5-6,4%), des consonnes finales et des lettres grecques (3,2%), du e parasite (2,4%) et de la confusion d’homonymes (4 %), sans compter le trait d’union des mots composés et les accents aigus ou graves qui sont aussi souvent négligés ou oubliés.

Quant à la fameuse crise de l’orthographe, les enquêtes montrent que les enfants de maintenant ne sont pas plus mauvais, statistiquement parlant, que ceux d’autrefois. Le problème viendrait plutôt de la surévaluation des exigences des exercices et des critères et barèmes de correction (les dictées à moins 20 sur 20 !). Comme le demandent de nombreux experts, il serait temps de mettre à la disposition des enseignants des listes de fréquence de mots par ordre de difficulté croissante pour un étalonnage plus objectif et équitable des exercices et dictées et de leur évaluation.

Malgré tout, ces rectifications sont importantes, en particulier pour le nouveau regard sur la langue qu’elles rendent possible, pour les usagers mais aussi pour les enseignants et les élèves. En effet, au-delà des simplifications utiles en elles-mêmes, l’introduction de la cohérence et la révèlation des convergences que permet le travail sur des séries de mots (au lieu des traditionnels mots isolés de l’Académie et des sempiternelles exceptions des manuels de grammaire) peuvent redonner intérêt et motivation (et confiance) à tous les intéressés. A condition, bien sûr, que ces rectifications soient réellement prises au sérieux par les autorités compétentes si l’on ne veut au contraire ajouter au désarroi des maitres et des élèves.

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