Histoire du français: Retour sur la naissance d’un pidgin qui a réussi (History of the French language: from Latin pidgin to universal lingua franca)

Pidgin BibleLe français, ce sont les cuirs que nos ancêtres gaulois faisaient en parlant latin. Proust
Mais cet idiome, admis dans les transactions politiques, usité dans plusieurs villes de l’Allemagne, de l’Italie, des Pays-Bas, dans une partie du pays de Liège, de Luxembourg, de la Suisse, même dans le Canada et sur les bords du Mississipi, par quelle fatalité est-il encore ignoré d’une très grande partie des Français ? (…) Il n’y a qu’environ 15 départements de l’intérieur où la langue française soit exclusivement parlée ; encore éprouve-t-elle des altérations sensibles, soit dans la prononciation des mots, soit dans l’emploi des termes impropres et surannés, surtout vers Sancerre, où l’on retrouve une partie des expressions de Rabelais, Amyot et Montaigne. Nous n’avons plus de provinces et nous avons encore 30 Patois qui en rappellent les noms. (…) On peut assurer sans exagération qu’au moins 6 millions de Français, surtout dans les campagnes, ignorent la langue nationale ; qu’un nombre égal est à peu près incapable de soutenir une conversation suivie ; qu’en dernier résultat, le nombre de ceux qui la parlent purement n’excède pas 3 millions, et probablement le nombre de ceux qui l’écrivent correctement est encore moindre. Ainsi, avec 30 patois différents, nous sommes encore pour le langage à la Tour de Babel, tandis que pour la liberté, nous formons l’avant-garde des nations. (…) On peut uniformer le langage d’une grande nation… Cette entreprise qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté. Abbé Grégoire (Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, 4 juin 1794)
La langue de la République est le français. Article 2 de la Constitution (révision du 25 juin 1992)

A l’heure où la patrie (ou notre langue, mais quelle est la différence?) est encore à nouveau gravement en danger suite à l’émergence du frananglais, belle occasion pour revenir, avec ce petit texte écrit il y a quelques années, sur la naissance de la « langue de Molière »…

Où l’on découvre que, dans ce pays de grammatomanes et de grammatolâtres (qui ne connait les fameuses dictées [1] de Bernard Pivot?) où la langue et l’orthographe sont devenues non seulement affaires d’Etat mais religion nationale [2], le français ne serait en fait… qu’un vulgaire pidgin* qui aurait réussi!

ET IL FALLUT APPRENDRE A ECRIRE A TOUS LES PETITS FRANCAIS …
(ou petite histoire d’une passion bien francaise)
JC Durbant

L’invention d’un pidgin qui a réussi

En fait, pendant des siècles, il n’y a tout simplement pas de français, puisque celui-ci n’a ni grammaire, ni normes, ni encore moins d’Académie. Il n’est même pas enseigné à l’école, l’enseignement se faisant exclusivement en latin. Et s’il a bien un passé, ce n’est pas un passé des plus recommandables. Il vient tout simplement du ruisseau, c’est-à-dire du plus bas, du plus vulgaire des latins. Pas celui des textes officiels, des grandes oeuvres littéraires ou même des instituteurs de l’Empire romain, mais plutôt celui des marchands, petits soldats, esclaves, souteneurs qui étaient en contact avec le peuple. C’est donc déjà un latin parlé, vulgaire, qui arrive en Gaule avec César et qui a peu de rapports avec la langue classique. Et puis, même lorsque vers la fin du XIIe siècle on peut commencer à parler de français comme langue à part entière, il n’y a pas un français, mais des français, comme le picard, le normand, le bourguignon, le parisien, c’est-à-dire la langue du roi (sans compter l’anglo-normand qui restera parlé par la cour anglaise pendant plusieurs siècles [2], les autres régions de la future France parlant d’autres langues comme l’occitan ou le provençal). Ce n’est que progressivement et à travers la multiplication des contacts entre le pouvoir royal et les serviteurs de l’État ou les parlementaires (ou, pour certains notables, par simple volonté de distinction sociale) que va se constituer une sorte de langue commune. Ce qui explique d’ailleurs que l’Ordonnance de Villers-Cotterêts de François Ier imposant le français en 1539 comme langue de la justice et de l’administration au détriment du latin, ne fera qu’entériner un état de fait.

Certes, il y avait déjà eu auparavant quelques textes écrits en français. D’abord, par souci d’évangélisation, on avait commencé par rajouter des gloses pour expliquer le latin biblique qui n’était plus bien compris (au Concile de Tours de 813, il sera d’ailleurs conseillé aux prédicateurs de traduire leurs homélies dans la langue locale). Puis, en 842, il y aura les fameux Serments de Strasbourg (une sombre histoire d’héritage entre les petits-fils de Charlemagne !) et, vers 880, la Séquence de Sainte Eulalie (une belle histoire de sainte martyrisée pour sa beauté !). Mais ces textes sont justement très rares, le latin restant la langue de référence, car langue de l’Église, de l’Université et du Parlement. Le français n’est donc qu’une sous-langue, un succédané de latin, juste bon pour griffonner quelques notes à usage individuel ou restreint (serments, cantiques, sermons), d’où l’anarchie des graphies utilisées jusqu’alors, livrées qu’elles étaient à la fantaisie individuelle.

Imprimeurs et littérateurs

C’est alors avec l’extraordinaire multiplication des textes suite à l’avènement de l’imprimerie (et de la Réforme protestante [1] ), que cette anarchie va justement poser le problème de l’orthographe. On va dès lors passer d’un système à peu près phonétique (qu’ont d’ailleurs à peu près conservé l’italien et l’espagnol d’aujourd’hui) à un système mixte d’où à l’ajout de nombreuses consonnes muettes ou doubles. La nouvelle langue avait en effet doublé le nombre de ses voyelles et acquis un grand nombre de diphtongues que ne pouvait plus transcrire efficacement l’alphabet latin. On s’est ainsi mis à « reconsonniser » le français pour séparer ces voyelles (le z de chez ou de nez indiquant la prononciation é du e avant que les accents soient inventés) et distinguer les nombreux homonymes (eg. sain, saint, cinq, sein, ceint, seing, etc.), étant donné l’insuffisance de l’alphabet latin pour transcrire le français . De même, pour distinguer le son u du son v pour lequel le latin n’avait pas de lettre, on a imaginé de faire précéder le u d’un h (huile, huis, huit, huître). Par ailleurs, le latin restant la référence, on a rajouté toutes sortes de consonnes pour rappeler l’étymologie latine des mots (dette devenant debte) et ainsi redignifier le français (en étoffant par là-même ses nombreuses monosyllabes).

Un peu plus tard, un second groupe qui va beaucoup faire pour la langue est celui des écrivains de la Renaissance (autour de Ronsard). Alliés à certains éditeurs et imprimeurs, ils vont proposer un système simplifié et allégé, remplaçant en particulier les rajouts de consonnes précédents par des accents.

Écrivains et grammairiens

Mais la langue française n’était pas encore tirée d’affaire et il faudra toute l’énergie des poètes de la Pléiade avec pour porte-parole Du Bellay pour l’imposer comme langue digne des belles-lettres (comme on appelait alors la littérature), et ce non seulement contre le latin mais aussi contre l’italien (tant le prestige de cette langue était alors important – Renaissance oblige). Puis, viendra la concentration du pouvoir monarchique avec Louis XIV et son ministre Richelieu. Le français n’avait toujours pas de grammaire à elle (ie. indépendante du latin) et Richelieu créa ainsi l’Académie française, dont le membre fondateur le plus actif sera le fameux Vaugelas avec ses Remarques. Pour ce dernier, la langue de référence sera celle de la plus saine partie de la cour et des meilleurs auteurs (définition dont apparemment le pauvre Corneille fera les frais ? cf. la querelle du Cid de nos bons vieux manuels de littérature) et l’Académie s’attellera à un Dictionnaire pour la codifier.

Philosophes et princes francophiles

L’époque des Lumières verra les philosophes s’emparer des postes-clés de la culture (y compris de l’Académie) et proposer leur Encyclopédie. Ils procéderont bien à un dépoussiérage de la langue : suppression des h prétendument grecs (autheur, authorité, throne) ainsi que des s muets marquant la prononciation du e qui précède (estre, descrire), ou des consonnes muettes intérieures (les d de adjouster, adveu ou les b de debvoir et febvrier) destinées à faire reconnaître les j et v qui suivaient [2] (consonnes qu’a d’ailleurs souvent conservées l’anglais). Mais il ne faut pas oublier non plus les princes européens francophiles et francophones [3] (le prussien Frédéric II, la tsarine Catherine II ou Gustave III de Suède) qui ne furent pas pour rien dans l’accession du français au statut de langue universelle de l’Europe (et de la diplomatie : notamment pour la rédaction des traités) en remplacement du latin. Et n’est-ce pas l’Académie de Berlin qui proposera pour son concours d’éloquence la question ô combien significative! : Qu’est-ce qui fait de la langue françoise la Langue universelle de l’Europe ?, le premier prix étant partagé entre un Allemand et un Français (l’impayable fils d’émigré piémontais Rivarol et son célèbre Discours sur l’universalité de la langue française aux paroles si ingénument méprisantes : « Ce qui n’est pas clair n’est pas français; ce qui n’est pas clair est encore anglais, italien, grec ou latin »).

Révolutionnaires et hussards de la République

Mais si nos chers philosophes avaient réussi (le très conservateur Voltaire en tête) à maintenir la langue dans sa pureté racinienne, c’était surtout parce que celle-ci restait l’apanage d’une toute petite élite. Avec la Révolution, on se mit donc en devoir de l’imposer à toute la nation, quand on se rendit compte que les décrets ne suffisaient pas et qu’à peine 20 % de la population pouvait le comprendre. Chargé d’étudier la question, le bon Abbé Grégoire ne lésinera pas sur les propositions pour mettre en application, sur le territoire national, le beau discours de Rivarol, (ne mâchant pas ses mots, il intitulera d’ailleurs son rapport : Sur la nécessité d’anéantir les patois …). Cependant, le manque d’enseignants et de moyens ne rendait pas la tâche aisée et, très vite, se posa l’épineuse question de la traduction des décrets en dialecte local : fallait-il la refuser au risque de ne pas être compris ou l’accepter et compromettre l’unité nationale que devait assurer la langue nationale ? Dans certaines régions comme l’Alsace, on alla même jusqu’à envisager les grands moyens, comme placer les enfants de force dans des familles de l’intérieur ! Il est vrai que les guerres patriotiques, puis napoléoniennes, feront beaucoup pour abaisser le taux de non-connaissance du français dans la population (par les brassages ou … l’élimination pure et simple de populations entières!).

Mais il faudra attendre près d’un siècle pour que la langue française commence enfin à devenir celle de tous les Français avec l’École obligatoire de Jules Ferry et ses fameux hussards de la République, sans oublier les interminables dictées de nos enfances [4]

______

Notes :

* Pour les spécialistes, le pidgin est, on le sait, une langue véhiculaire simplifiée dérivée d’une langue de base européenne comme l’anglais, le français ou l’espagnol, qui, devenant langue maternelle, prend le nom de créole – même si en pratique, on réserve généralement le premier pour les créoles de l’anglais et le second pour ceux du français.

[1] On peut d’ailleurs se demander si, à l’instar de beaucoup de nos jeux radio-diffusés ou télévisés, le goût des concours d’orthographe ne nous est pas plutot venu d’Outre-Atlantique (cf. la vogue des spelling bees à la radio et à la télé de l’Amerique des années 50, y compris, il y a quelques années, les misères faites aux insuffisances orthographiques d’un certain sénateur Dan Quayle …).

[2] Cette passion est loin d’être exclusivement francaise. Dès l’origine, en effet, et bien avant la naissance du français, la grammaire (du sanscrit notamment) n’était-elle pas l’oeuvre de prêtres chargés de fixer la prononciation correcte des formules de prière – condition essentielle de leur efficacité (eg. Panini, IVe siècle av. JC) ?

[3] Eh oui, la première grammaire du français sera destinée à une princesse anglaise! Mais il s’agissait en fait de l’apprentissage du francais en tant que langue seconde. Depuis quatre générations en effet, les souverains anglais n’utilisaient plus le francais comme langue maternelle, mais ils l’avaient fait pendant plus de trois siècles (de Guillaume à Richard II) – allant jusqu’à épouser au passage une ex-reine de France et lorgner sur l’ancienne couronne de celle-ci pendant (une guerre de) cent ans !

[4] cf. les premières traductions de la Bible en langue vulgaire que l’église catholique refusera longtemps par crainte d’encourager l’hérésie.

[5] Les consonnes j et v, inconnues du latin, n’intégreront officiellement l’alphabet français qu’au XIIIe siècle, le w, lui, devra attendre… 1964 !

[6] On se souvient que l’ambassadeur d’Autriche (le prince de Metternich) ne fit que 3 fautes (contre 75 pour Napoléon III) à la légendaire dictée de Mérimée – championnat d’orthographe avant la lettre.

[7] Et de nos concours d’administration (eh oui ! à l’heure des ordinateurs et de leurs correcteurs automatiques de fautes). On ne s’étendra pas non plus sur les sempiternelles propositions de réforme (et batailles) de l’orthographe, au point qu’on en oublie souvent les contenus – qui sait, par exemple (même parmi les enseignants) que, depuis 90, l’absence d’accent circonflexe est tolérée pour les mots abime, accroitre, aout, apparaitre, boite, bruler, chaine, couter, croute, diner, entrainer, flute, frais, gout, ile, maitre, mure, sure, surement, trainer, traitre, etc.

Voir enfin:

 Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française

L’abbé Grégoire : L’unité de langue (4 juin 1794)

Assemblée nationale

La langue française a conquis l’estime de l’Europe, et depuis un siècle elle y est classique. Mon but n’est point d’assigner les causes qui lui ont valu cette prérogative ; il y a dix ans qu’au fond de l’Allemagne (à Berlin) on discuta savamment cette question qui, suivant l’expression d’un écrivain, eût flatté l’orgueil de Rome, empressée à la consacrer dans son histoire comme une de ses belles époques.

On connaît les tentatives de la politique romaine pour universaliser sa langue ; elle défendait d’en employer d’autres pour haranguer les ambassadeurs étrangers, pour négocier avec eux, et malgré ses efforts elle n’obtint qu’imparfaitement ce qu’un assentiment libre accorde à la langue française. On sait qu’en 1774 elle servit à rédiger le traité entre les Turcs et les Russes ; depuis la paix de Nimègue, elle a été prostituée pour ainsi dire aux intrigues des cabinets de l’Europe, parce que dans sa marche éclairée et méthodique, la pensée s’exprime facilement, ce qui lui donne un caractère de raison, de probité, que les fourbes eux-mêmes trouvent plus propres à les garantir des fourberies diplomatiques.

Si notre idiome a reçu un tel accueil des tyrans et des cours, à qui la France monarchique donnait des théâtres, des pompons, des modes et des manières, quel accueil ne doit-il pas se promettre de la part des peuples à qui la France républicaine révèle leurs droits en leur ouvrant la route de la liberté. Mais cet idiome, admis dans les transactions politiques, usité dans plusieurs villes de l’Allemagne, de l’Italie, des Pays-Bas, dans une partie du pays de Liège, de Luxembourg, de la Suisse, même dans le Canada et sur les bords du Mississipi, par quelle fatalité est-il encore ignoré d’une très grande partie des Français ? {…].
Il n’y a qu’environ 15 départements de l’intérieur où la langue française soit exclusivement parlée ; encore éprouve-t-elle des altérations sensibles, soit dans la prononciation des mots, soit dans l’emploi des termes impropres et surannés, surtout vers Sancerre, où l’on retrouve une partie des expressions de Rabelais, Amyot et Montaigne.

Nous n’avons plus de provinces et nous avons encore 30 Patois qui en rappellent les noms. […] On peut assurer sans exagération qu’au moins 6 millions de Français, surtout dans les campagnes, ignorent la langue nationale ; qu’un nombre égal est à peu près incapable de soutenir une conversation suivie ; qu’en dernier résultat, le nombre de ceux qui la parlent purement n’excède pas 3 millions, et probablement le nombre de ceux qui l’écrivent correctement est encore moindre. Ainsi, avec 30 patois différents, nous sommes encore pour le langage à la Tour de Babel, tandis que pour la liberté, nous formons l’avant-garde des nations.
Quoiqu’il y ait possibilité et même probabilité de voir diminuer le nombre des idiomes reçus en Europe, l’état politique du globe bannit à jamais l’espérance de ramener les peuples à une langue commune. Cette conception formée par quelques écrivains est également hardie et chimérique. Une langue universelle est dans son genre ce que la pierre philosophale est en chimie.
Mais au moins on peut uniformer le langage d’une grande Nation de manière que tous les citoyens qui la composent puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale, et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté.

Sur le rapport de son comité de Salut public, la Convention nationale décréta, le 10 pluviôse, l’établissement d’instituteurs pour enseigner notre langue dans les départements où elle est moins connue. Cette mesure très salutaire, mais qui ne s’étend pas à tous ceux où l’on parle patois, doit être secondée par le zèle des citoyens. La voix douce de la persuasion peut accé­lérer l’époque où ces idiomes féodaux auront disparu. Un des moyens les plus efficaces peut-être pour les électriser, c’est de leur prouver que la connaissance et l’usage de la langue nationale importent à la conservation de la liberté, aux vrais principes républicains. Il suffit de montrer le bien, on est dispensé de le commander. […] La résurrection de la France s’est opérée d’une manière imposante ; elle se soutient avec majesté ; mais un peuple rendu à la liberté ne peut en consolider l’existence que par les moeurs et les lumières. Avouons qu’il nous reste prodigieusement à faire à cet égard.
Tous les membres du souverain sont admissibles à toutes les places ; il est à désirer que tous puissent successivement les remplir, et retourner à leur profession agricole ou mécanique. Cet état de choses nous présente l’alternative suivante : si ces places sont occupées par des hommes incapables de s’énoncer, d’écrire correctement dans la langue nationale, les droits des citoyens seront-ils bien garantis par des actes dont la rédaction présentera l’impro­priété des termes, la confusion des idées, en un mot tous les symptômes de l’ignorance ? Si au contraire cette ignorance exclut des places, bientôt renaîtra cette aristocratie qui jadis employait le patois pour montrer son affinité protec­trice à ceux qu’on appelait insolemment les petites gens. Bientôt la société sera réinfectée de gens comme il faut. La liberté des suffrages sera restreinte, les cabales seront plus faciles à nouer, plus difficiles à rompre, et, par le fait, entre deux classes séparées s’établira une sorte de hiérarchie. Ainsi l’ignorance de la langue compromettrait le bonheur social ou détruirait l’égalité.

Le peuple doit connaître les lois pour les sanctionner et leur obéir ; et telle était l’ignorance de quelques communes, dans les premières époques de la Révolution, que, confondant toutes les notions, associant des idées incohérentes et absurdes, elles s’étaient persuadées que le mot décret signifiait un décret de prise de corps. […] C’est surtout vers nos frontières que les dialectes communs aux peuples des limites opposées établissent avec nos ennemis des relations dangereuses, tandis que dans l’étendue de la République tant de jargons sont autant de barrières qui gênent les mouvements du commerce et atténuent les relations sociales par l’influence respective des moeurs sur le langage, du langage sur les moeurs ; ils empêchent l’amalgame politique et d’un seul peuple en font 30.
Cette observation acquiert un grand poids si l’on considère que, faute de s’entendre, tant d’hommes se sont égorgés, et que souvent les querelles sanguinaires des nations, comme les querelles ridicules des théologiens, n’ont été que de véritables logomachies.

Il faut donc que l’unité de langue entre tel et tel enfant de la même famille éteigne les restes des préventions résultant des anciennes divisions provinciales, et resserre les liens d’amitié qui doivent unir des frères. […] Il faut donc, en révolutionnant les arts, en uniformiser leur idiome : il faut que les connaissances disséminées éclairent toute la surface du territoire français, semblables à ces réverbères qui, sagement distribués dans toutes les parties d’une cité, répartissent la lumière […].

Quelques objections m’ont été faites sur l’utilité du plan que je propose. Je vais les discuter.

Pensez-vous, m’a-t-on dit, que les Français méridionaux se résoudront facilement à quitter un langage qu’ils chérissent par habitude et par sentiment ? Leurs dialectes, appropriés au génie d’un peuple qui pense vivement et s’exprime de même, ont une syntaxe où l’on rencontre moins d’anomalies que dans notre langue ; par leurs richesses et leurs prosodies éclatantes, ils rivalisent avec la douceur de l’italien et la gravité de l’espagnol ; et probablement, au lieu de la langue des trouvères, nous parle­rions celle des troubadours, si Paris, le centre du gouvernement, avait été situé par-delà la Loire.
Ceux qui nous font cette objection ne prétendent pas sans doute que Darros et Gondouli soutiendront le parallèle avec Pascal, Fénelon et Jean-Jacques. L’Europe a prononcé sur cette langue qui, tour à tour embellie par la main des Grâces, insinue dans les coeurs les charmes de la vertu, ou qui, faisant retentir les accents fiers de la liberté, porte l’effroi dans la tanière des tyrans. Ne faisons point à nos frères du Midi l’injure de penser qu’ils repousseront aucune idée utile à la patrie ; ils ont abjuré et combattu le fédéralisme politique, ils combattront avec la même énergie celui des idiomes. Notre langue et nos coeurs doivent être à l’unisson. […] Le régime républicain a opéré la suppression de toutes les castes parasites, le rapprochement des fortunes, le nivellement des conditions. Dans la crainte d’une dégénération morale des familles nombreuses, d’estimables campagnards avaient pour maxime de n’épouser que dans leur parenté. Cet isolement n’en a plus lieu, parce qu’il n’y a plus en France qu’une famille. Ainsi la forme nouvelle de notre gouvernement et l’austérité de nos principes repoussent toute parité entre l’ancien et le nouvel état des choses. La population refluera dans les campagnes, et les grandes communes ne seront plus ces foyers putrides d’où sans cesse la fainéantise et l’opulence exhalaient le crime. C’est là surtout que les ressorts moraux doivent avoir plus d’élasticité. Des moeurs, sans elles point de République et sans République point de moeurs.

Tout ce qu’on vient de dire appelle la conclusion que, pour extirper tous les préjugés, développer toutes les vérités, tous les talents, toutes les vertus, fondre tous les citoyens dans la masse nationale, simplifier le mécanisme et faciliter le jeu de la machine politique, il faut identité de langage. […] Je crois avoir établi que l’unité d’idiome est une partie intégrante de la Révolution, et dès lors plus on m’opposera de difficultés, plus on me prouvera la nécessité d’opposer des moyens pour les combattre. Dût-on n’obtenir qu’un demi-succès, mieux vaudrait encore faire un peu de bien que n’en point faire. Mais répondre par des faits, c’est répondre péremptoirement, et tous ceux qui ont médité sur la manière dont les langues naissent, vieillissent et meurent, regarderont la réussite comme infaillible. […] Encourageons tout ce qui peut être avantageux à la patrie ; que dès ce moment l’idiome de la liberté soit à l’ordre du jour, et que le zèle des citoyens proscrive à jamais les jargons qui sont les derniers vestiges de la féodalité détruite. Celui qui, connaissant à demi notre langue, ne la parlait que quand il était ivre ou en colère, sentira qu’on peut en concilier l’habitude avec celle de la sobriété et de la douceur […]. Si la Convention nationale accueille les vues que je lui soumets au nom du comité d’instruction publique, encouragés par son suffrage, nous ferons une invitation aux citoyens qui ont approfondi la théorie des langues, pour concourir à perfectionner la nôtre, une invitation à tous les citoyens pour universaliser son usage. La Nation, entièrement rajeunie par vos soins, triomphera de tous les obstacles et rien ne ralentira le cours d’une révolution qui doit améliorer le sort de l’espèce humaine.

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Un commentaire pour Histoire du français: Retour sur la naissance d’un pidgin qui a réussi (History of the French language: from Latin pidgin to universal lingua franca)

  1. […] où le soleil ne se couchait jamais, la langue de Shakespeare n’est en fait qu’un pidgin français qui a réussi au-delà de toutes les espérances […]

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