Présidentielle 2007: Avis de gros temps dans le ciel des idées à gauche

French intellectualsAvec une partie de la gauche devenue résolument anti-européenne, antimondialiste, antilibérale et qui s’accroche à la défense d’un « ordre » et d’une sécurité obtenus, certes, par la lutte mais qu’il est impossible de conserver tels quels dans un monde en évolution, les positions sont aujourd’hui inversées. (…) Cette inversion des postures et des valeurs remonte à 1995, quand la vieille gauche s’est arc-boutée contre les réformes sociales après quinze années de cogestion pendant lesquelles le couple Mitterrand-Chirac a confondu opération chirurgicale et anesthésie. Le débat sur le déclin nous oblige à ouvrir les yeux sur cette divergence qui s’installe entre le monde moderne et une France où l’immobilisme est en marche. Jacques Julliard
La France c’est le bien commun de tous les Français. (…) Pour moi il n’y a pas une histoire de France de gauche et une histoire de France de droite. Il n’y en a qu’une parce qu’il n’y a qu’une seule France. J’assume tout, je prends tout en partage et j’en suis fier. Je suis fier d’être un enfant de la patrie de Saint Louis, de Voltaire, de Victor Hugo, de Jaurès, de Blum, du Général de Gaulle, de Schuman, de Monnet. Nicolas Sarkozy

Après les décès à répétition des Bourdieu, Derrida et Vidal-Naquet, la gauche voit maintenant (la ligne de partage des eaux du 11/9 et l’intervention alliée en Irak aidant), la prise de distance critique, voire la désertion d’un certain nombre de ses intellectuels (sans parler des… « pétages de plomb« !).

D’où (les actuelles difficultés de leur candidate et la voracité idéologique d’un Sarkozy n’y sont peut-être pas non plus étrangères) la montée au créneau du Nouvel Obs de cette semaine avec cette (deuxième) couverture sur la « droitisation des intellos », ou du moins les « néoréacs » comme les Glucksmann, Bruckner ou Finkielkraut ou « néocons » comme les Taubmann, Goupil, Kouchner, Courtois ou Taguieff qui ont ou ouvertement rallié ou semblent montrer des sympathies pour le camp sarkoziste.

Ou les « experts » qui ne ménagent pas leurs critiques, les Baverez et Marseille ou Rosanvallon, Chauvel ou Pech.

Ceux qui basculent, ceux qui résistent
Les intellos virent-ils à droite?
Rien ne va plus à Saint-Germain-des-Prés. D’anciens gauchistes s’enflamment pour le candidat UMP pendant que d’autres ricanent ou doutent face au phénomène Royal. A quelques semaines de l’élection présidentielle, la gauche peine à rassembler ses soutiens traditionnels dans l’intelligentsia. Big-bang ou caprice de quelques divas ? Et si, derrière les ralliements spectaculaires ou les coups de gueule des têtes d’affiche, un nouveau paysage intellectuel était en train de naître ? Etat des lieux avant la bataille, par Aude Lancelin, Claude Askolovitch, Jean-Gabriel Fredet et François Bazin

Branle-bas de combat au « Figaro » le 31 janvier. Nicolas Beytout, directeur de la rédaction, mène l’enquête. Mail collectif aux troupes. Le matin même, « le Canard enchaîné » a annoncé la publication imminente d’un coming out sarkozyste d’Alain Finkielkraut dans les colonnes du quotidien de droite. Son détenteur est appelé à se signaler d’urgence. Mais non, rien à faire. Personne ne peut fournir la « pantoufle de vair » autorisant à célébrer les noces de Sarkozy et de son philosophe préféré, celui dont il assurait dans la foulée des émeutes de novembre 2005 qu’il faisait « honneur à l’intelligence française ». Une fusée éclairante lancée par l’hebdomadaire satirique pour obliger celui-ci à se découvrir ? Une semaine plus tard, Finkielkraut ne décolère toujours pas contre ce «journal de corbeaux». A peine atterri d’« une île lointaine », il dément violemment. «Il n’y aurait rien de monstrueux à rallier Sarkozy, qui n’est pas Ahmadinejad, tout de même… » Mais non, il ne le fera jamais, et interviendra dans la campagne sur ses seuls tourments de prédilection – l’apocalypse scolaire par exemple. Deux jours plus tard, le démenti se veut toutefois plus nuancé. Une interview passionnément anti-Royal accordée à « Libération » lui offre l’occasion de se reconnaître une «proximité de situation» avec un champion de l’UMP repeint en métèque hongrois. A l’heure du bouclage, on en est là de l’impossible idylle.

Donnés pour mort, laminés en termes d’impact électoral par les Thuram et autres Debbouze, lesintellectuels français « d’appellation contrôlée » pèseraient donc encore sur la campagne ? On cherche en tout cas à «faire parler le cadavre », assure Marcel Gauchet, qui dirige la prestigieuse revue « le Débat » aux côtés de Pierre Nora. Et quand il s’exprime, cela fait parfois une étrange musique. L’ex-« nouveau philosophe » André Glucksmann a cette fois franchi le pas. «Pourquoi je choisis Nicolas Sarkozy», expliquait-il dans « le Monde » du 30 janvier. Et d’autres encore n’hésitent plus à afficher les mêmes sympathies, de l’essayiste Pascal Bruckner à l’historien anciennement mitterrandiste Max Gallo. Alors cette fois ça y est, nous y serions bel et bien parvenus, à ce terminus de la droitisation continue d’une ex-« intelligentsia de gauche » ? Hormis quelques compagnons de dérive ou protecteurs amicaux, plus grand monde pour le nier.

Du côté des staffs politiques, un Franck Louvrier, conseiller en com de Sarkozy, nie toute «politique active de recrutement». Nombreux sont pourtant les essayistes qui ont été conviés à divers pince-fesses. Et côté PS aussi, des éditeurs comme Olivier Nora ou Maren Sell avouent avoir été dragués sans succès par téléphone. Pas vraiment de quoi retrouver le sentiment de son importance cependant, alors que chacun semble se féliciter grassement que l’engagement d’un Glucksmann ne pèse plus rien face à celui que susciterait un Zidane. A écouter l’avocat Jean-Pierre Mignard chargé par le PS d’organiser le grand raout « participatif » qui mêlera le 12 mars prochain saltimbanques, intellos et athlètes autour de Ségolène Royal, il y a même franchement de quoi être abattu. «Comment nier que le sportif a désormais un impact éthique et politique tout à fait capital sur la société?» C’est de longue date que les épigones des maîtres penseurs se sont de toute façon eux-mêmes condamnés aux strapontins face aux chanteurs défiscalisés de « Sarko » et aux acteurs de « Ségo ». Pourfendeur inlassable de la démocratie spectaculaire, Finkielkraut ne dissèque-t-il pas avec le plus grand sérieux les chansons d’une Diam’s, érigée par ses soins en nouvelle Beauvoir de l’antiracisme devenu fou ? A force de côtoyer le rappeur sur les plateaux au nom de l’urgence humanitaire et promotionnelle, l’« intello médiatique » subit les rudes lois de la concurrence, et se lumpenise gentiment à défaut de se lepéniser définitivement comme certains l’en accusent.

Auteur d’une remarquable réflexion sur le logiciel idéologique issu des années 1980 intitulée « la Décennie », François Cusset, 37 ans, se voit aujourd’hui confirmé dans son sombre pronostic : «Au fond, nous assistons à la première présidentielle de l’âge postintellectuel.» Fut un temps pas si éloigné, constate ce jeune prof de Sciences-Po et de l’Université Columbia, où de grandes voix politisées pouvaient encore peser sur une campagne autrement qu’à titre de symptôme déprimant. Seulement voilà, les Bourdieu, Derrida et Vidal-Naquet ont brutalement été emportés depuis 2002. Place désormais aux «humanistes réactionnaires», dit Cusset, ces essayistes issus de l’antitotalitarisme de la fin des années 1970, dont la densité des oeuvres est souvent inversement proportionnelle à la capacité d’indignation publique sur l’horreur tchétchène ou le « fascislamisme ».
Place aussi aux « experts », aux spécialistes tatillons de la « question sociale », ceux qui oeuvrent par exemple autour de Pierre Rosanvallon à la République des Idées. Très lus dans les cercles PS, ceux-là composent une figure à rebours de l’intellectuel sartrien à whisky et Boyard, qui ne méprisait rien tant que le pragmatisme technocratique, l’intervention chiffrée, et les costumes impeccables. Du spécialiste des « classes moyennes à la dérive » Louis Chauvel au fiscaliste Thierry Pech, on se tient toutefois à proximité « raisonnée » du pouvoir. Pas question de devenir l’usine à gaz de la gauche de gouvernement. Ce qui n’empêche pas d’ailleurs ce dernier, jeune bras droit de Rosanvallon, de moquer sèchement les ralliements à Sarkozy. «Un candidat bavard et bruyant dont je n’ai toujours pas trouvé le programme. Pas une phrase de Sarkozy qui ne commence par «je veux»…» Glucksmann et les autres «se cherchent un homme providentiel, comme en 1958», moyennant quoi «ils adhèrent au volontarisme dans ce qu’il a de plus naïf et de plus dangereux».

Lui estime que la «démocratie participative prônée par Royal est une direction vitale», et se dit favorable aux «comités de quartier, aux cénacles civiques où les élus devront rendre des comptes». Au terme de cela… l’idée horrifique que chacun pourrait bien être le meilleur « expert » de sa propre vie ? Un spectre qui saisit le politologue Pierre-André Taguieff d’un «sentiment océanique», assez proche du mal de mer à vrai dire. Le côté «projet in-progress» de Ségolène Royal déchaîne les sarcasmes de l’ex-anarcho-situationniste qui, après avoir soutenu Chevènement en 2002, s’est un peu tâté sur le cas Sarkozy avant de renoncer finalement à officialiser son intérêt. «Avec Chirac, c’était encore de la bonne vieille démagogie: je suis sympa, j’ai une belle gueule, faites-moi confiance, votez pour moi. Avec Ségolène Royal, c’est l’inverse, et c’est au fond plus pervers : voyez comme je vous fais confiance, votez pour moi.» Un «néopopulisme» dont Taguieff observe l’extension accélérée dans tout le champ politique. Notamment chez un Bayrou, «posant désormais à l’abbé Pierre, jouant à fond le côté «je suis la voix des sans-voix»».
Déconcertés par la « ségosphère » et ne revendiquant aucune compétence en matière de microcrédit ou de droits des femmes battues, de nombreux intellectuels en viennent quasiment à regretter le temps béni où la harangue universaliste supplantait dans les meetings la question du remboursement du patch par la Sécu. D’avant-garde éclairée des masses ou de vigie tocquevillienne des horreurs démocratiques, peu apprécient de se voir sommés de devenir les greffiers des récriminations populaires. Sous la transhumance vers le petit « faucon » français Sarkozy, c’est bien souvent la nostalgie de la rhétorique de cape et d’épée des années de guerre froide qui perce. L’angoisse d’un déclassement aussi, peut-être même celle de la castration.
Face à cela, la gauche de la gauche s’époumone à l’ombre du « Monde diplo », ou tourne carrément le dos et se remet à l’ontologie pure comme Alain Badiou, honni par une certaine gauche domestiquée qui voit en lui le dernier mammouth maoïste à abattre. Cité sur le site Desirsdavenir en avril 2006, plutôt pertinemment d’ailleurs, le philosophe Jacques Rancière s’est retrouvé bombardé en «penseur qui inspire Ségolène Royal» sur une pleine page de « Paris Match » pendant les vacances de Noël. Un choc pour cet ancien althussérien, devenu l’un des derniers penseurs politiques radicaux de l’Hexagone. Ses cibles usuelles : les pseudo-républicains, ceux-là mêmes qui rallient désormais Sarkozy ou hésitent à l’avouer avec des prudences de rosière. Reste que l’auteur de « la Haine de la démocratie », petit best-seller brillantissime, n’a aucunement l’intention de devenir «l’Emmanuel Todd de la campagne 2007». «Fournir de la pensée aux dominants» ne fait décidément pas partie de ses ambitions. S’il observe avec un réel intérêt la circulation inattendue de ses propres idées, Rancière ne prendra «aucune part d’aucune sorte dans cette campagne».
«Elections, piège à cons», selon le mot de Sartre dans « les Temps modernes » en 1973, on en est donc revenu là ? Chez les rares intellectuels « non alignés » qui veulent croire encore à l’isoloir, quelques curiosités. Le philosophe Michel Onfray, qui milite pour la candidature de José Bové. Ou, à l’opposé du spectre, un Alain Soral, essayiste agité passé d’un marxisme confusionnel au QG de campagne du Front national. «Si Marx était vivant, il appellerait à voter Le Pen.» Au milieu de cette désorganisation idéologique avancée, une poignée d’irréductibles prône encore la mobilisation et la fidélité contre le reniement de leurs camarades de brasero en 1968. Trotskiste de toujours, l’historien de la colonisation Benjamin Stora dénonce à travers Sarkozy une «berlusconisation» de la politique française (voir encadré p. 12). Et trouve grotesque de se poser ne serait-ce que la question de la « sincérité » républicaine du candidat UMP. Il n’en reste pas moins que Royal peine à mobiliser les troupes, et que le réflexe « Sarko no pasarán » demeure son seul vrai atout chez les mandarins de gauche, qui du philosophe Etienne Balibar à l’anthropologue Françoise Héritier appellent désormais à voter pour elle.

Que la dernière synthèse politique jugée un tant soit peu « cohérente » intellectuellement soit aujourd’hui incarnée par un Sarkozy ex-maire de Neuilly et enfant chéri du libéralisme balladurien, il y a là quelque chose d’au minimum cocasse. Atlantisme de joggeur occasionnel à Central Park, dénonciation d’une « pensée 68 » d’opérette, arrestation de clandestins à l’âge de la maternelle et aux soupes populaires, encouragement au sécessionnisme fiscal des classes supérieures, moralisme vague à fondement prétendument chrétien. Qu’il y ait là de quoi les décider à passer résolument « l’arme à droite » ne laisse pas de surprendre. Le psychanalyste Jacques-Alain Miller se livre à ce sujet à un petit mea culpa courageux. En 2002, quand paraît « le Rappel à l’ordre » de Daniel Lindenberg, un des premiers à avoir pointé la « tentation réactionnaire » chez nombre d’apostats de l’extrême-gauche,le gendre de Lacan pilonne joyeusement le livre. «C’est Lindenberg qui avait raison, je ne le voyais pas alors.» Concernant Glucksmann, en revanche, pas de surprise. C’est Miller qui reçoit en mains propres à la Gauche prolétarienne l’adhésion du jeune normalien prodige. «Après un «long détour», l’élève préféré d’Aron est revenu à la source.» De là à voter Royal, Miller n’y songe pas. «L’ordre juste, quelle loufoquerie! Un socialisme utopique, des niaiseries à la Saint-Simon. La gauche va dans le mur avec cette pouliche-là.» Souvent il s’engueule avec son frère Gérard à ce sujet.

Au premier rang des facteurs déclencheurs du sarkozysme militant de Glucksmann, l’Irak bien sûr. «Ceux qui ont tout cru pensent tout croyable», écrivait le décidément regretté Guy Debord. On ne s’étonnera donc pas de voir un ancien mao de longue date rallié au charme des fusées Pershing américaines fantasmer cette fois le copain d’Arnaud Lagardère et Serge Dassault en candidat de «la France du coeur »,inspiré sacralement par «le murmure des âmes innocentes» à Yad Vashem et hanté par le drame du Darfour. Assez instructif, aussi, l’entretien de Sarkozy recueilli par le même Glucksmann, Pascal Bruckner ou encore Yasmina Reza pour la revue « le Meilleur des mondes » à l’automne 2006. Entre considérations sur l’« antiaméricanisme » français et coups de menton anti-Poutine qu’une élection assagirait très vite, un éloge survolté de « la nation », le tout émaillé de citations pointues de Goldman (Jean-Jacques) et de Corneille (le chanteur). On n’est décidément pas loin de l’excellente formule de Philippe Cohen, coauteur de « la Face karchée de Sarkozy », récente BD-enquête à succès : «Sarkozy joue «la politique pour les nuls» à l’un des peuples les plus politisés du monde.» Et le pire, c’est qu’il trouve de grands garçons très instruits pour « faire mumuse » avec lui.
Une petite visite dans l’antre du « bushisme » français, « le Meilleur des mondes », rue du Cherche-Midi, chahute un peu la caricature. La réputation « néocons » de la revue énerve au plus haut point Michel Taubmann, l’ancien trotskiste qui l’a fondée avec Olivier Rubinstein, patron de Denoël. Il faut dire cependant que du cinéaste Romain Goupil en passant par Glucksmann, Bruckner ou Kouchner, tout l’état-major du désir de guerre inassouvi de 2003 parade au grand complet dans la revue. A cette revue de troupe s’ajoutent l’historien Stéphane Courtois, Pierre-André Taguieff et le romancier Marc Weitzmann, ancien des « Inrocks », à qui Sarkozy apparaît désormais comme «de loin le plus cohérent, le plus structuré, le plus ancré dans le monde réel».

Ce matin-là, on y trouve aussi Michaël Prazan, 36 ans, cuir noir, dix ans d’enseignement en banlieue et un livre sur le négationniste Garaudy à paraître. Lui se présente comme un déçu de l’antiracisme des années 1980. Mais aussi Mohamed Abdi, militant de la cause palestinienne, qui, lui, fait carrément partie de l’équipe de campagne de Ségolène Royal. Différents profils qui cherchent àse réchauffer dans le grand big-bang idéologique de l’après-11-Septembre. C’est Finkielkraut, présent à l’origine de l’aventure, qui suggère comme titre « le Meilleur des mondes ». Au début, il voulait l’appeler « Trop tard ». «Mais on m’a dit que ce n’était pas un titre de revue, ça… » Et puis, les menées irakiennes n’étant décidément pas son affaire et les hasards faisant, il s’écarte.

Le tropisme de Finkielkraut, on le sait, c’est le durcissement des vieux mythes républicains, à l’heure de Clichy-sous-Bois et de l’extrémisme banalisé, où les modalités de la République de demain seraient plutôt à repenser de fond en comble. Un point commun avec Max Gallo, qui, lui, affiche fièrement son enthousiasme sarkozyste. En 1983, le porte-parole du gouvernement Mitterrand interpellait les clercs de gauche, les accusant de ne pas se mobiliser contre le retour d’une droite décomplexée. «Où sont les Gide, les Malraux, les Alain d’aujourd’hui?», tonnait-il sur trois colonnes titrées « Le silence des intellectuels ». Aujourd’hui ils seraient à l’UMP, doit-on comprendre. «Ontologiquement, sociologiquement, culturellement, je reste un intellectuel de gauche, déclare-t-il. Il se trouve cependant qu’ayant choisi comme test la question de la nation, ce qu’en a dit Sarkozy lors de son discours de Nîmes ou à la porte de Versailles me satisfait pleinement.»

A ceux qui imaginaient encore que la première mission du clerc, a fortiori « de gauche », était une certaine vigilance face à la rhétorique des pouvoirs, bonsoir. Nul n’ignore désormais que la plume d’Henri Guaino, ex-membre de la Fondation du 2-Mars, contribue pour l’essentiel au saupoudrage socialo-gaulliste des récents discours du candidat de l’UMP. Peu importe, Max Gallo a déjà réinvesti sa flamme chevènementiste de 2002 dans la « résistance » sarkozyste de 2007. Et n’hésite plus à convoquer le fétiche du de Gaulle de 1940, qui lui aussi rassemblait «bien au-delà de son camp». Face à ce genre de transferts hallucinés, seuls quelques francs-tireurs et autres persifleurs donnent encore matière à s’amuser.

Auteur d’une tribune intitulée « la France moisie » en 2002, Philippe Sollers envisage deux hypothèses. «Ou la France est au stade terminal. Ou elle va en fait à ce point bien qu’elle peut se permettre n’importe quoi. Je pencherais plutôt pour la seconde option.» Ainsi imagine-t-il entre autres scénarios une Ségolène Royal entraînée par Chirac vers le bouton nucléaire sur le perron de l’Elysée au printemps prochain. «De l’érotisme de masse, enfin! Les Américains seraient vraiment vampés, là. Autrement que par un Sarko en cousin d’Amérique essayant de repriser une République effilochée.» Dans un autre registre, le démographe Emmanuel Todd se dit sous le choc. «Le vide intellectuel de cette campagne atteint des proportions ahurissantes», commente l’inspirateur de la « fracture sociale » de 1995, qui milite désormais pour un « protectionnisme européen ». «Je méprise ces intellectuels qui se rallient à un voyou comme Sarkozy. Mais on a atteint un tel point de désorganisation idéologique qu’il est normal que certains pètent les plombs.» L’apesanteur ne dure cependant jamais longtemps, poursuit-il. La réaction du corps social à ceux qu’il persiste à voir en «candidats du vide» l’effraie un peu, au point d’envisager «des phénomènes de violence». «En même temps, je me sens de plus en plus Groucho Marx, vous savez. Avec une réelle difficulté à me prendre au sérieux et à prendre au sérieux ceux qui prennent ça au sérieux.» En 2007, il n’y aura pas de Coluche pour recueillir les intentions de vote des Pierre Bourdieu, Jean-Pierre Faye ou Jean Baudrillard, comme en 1981. Même Nicolas Hulot vient de jeter l’éponge. Dommage, Alain Finkielkraut confiait le 6 février à l’AFP qu’il avait trouvé en l’ex-animateur de TF1 un candidat crédible.

Pierre-André Taguieff, André Glucksmann, Max Gallo et Alain Finkielkraut incarnent chacun à sa manière une certaine « droitisation » de l’intelligentsia. Partisans d’un nouvel atlantisme (Taguieff, Glucksmann) ou persuadés de la décadence du modèle républicain (Gallo, Finkielkraut), ils récusent néanmoins l’étiquette de « néoréactionnaires »…

Marc Weitzmann
Des « Inrocks » à Sarko
Romancier et ex-journaliste aux « Inrockuptibles », il collabore à la revue « le Meilleur des mondes » et soutient aujourd’hui la candidature de Nicolas Sarkozy, «le plus cohérent, le plus structuré», et dont les discours sont «les plus ancrés qui soient dans le monde réel et la société contemporaine».

Jacques-Alain Miller
Psy et anti-Ségo
Pilier de la psychanalyse française, le gendre de Lacan doute des capacités de Ségolène Royal. «Avec elle, la gauche va dans le mur», jure-t-il. Mais cet ancien gauchiste dénonce aussi la défection des « néoréactionnaires », ces intellos de gauche tentés par la droite.

Thierry Pech
Expert critique
Ce sociologue spécialiste de la justice est secrétaire général du nouveau think tank social-démocrate, la République des Idées. Partisan d’une «nouvelle critique sociale» et farouche partisan de l’indépendance des intellectuels, il a néanmoins dirigé un numéro de la revue « la Vie des idées » décryptant le populisme de Nicolas Sarkozy.

Daniel Lindenberg
Anti-néoréactionnaire
Dans son essai « le Rappel à l’ordre », ce philosophe, historien des idées, a dénoncé la dérive « néoréactionnaire » des anciens intellos de gauche. Une vive polémique s’en est suivie, notamment avec Jacques-Alain Miller, auteur d’une réfutation des thèses de Lindenberg (« le Neveu de Lacan »).

Emmanuel Todd
Boîte à idées
En 1995, la fracture sociale, c’était lui. Ce thème développé dans une note de la Fondation Saint-Simon avait été repris avec succès par le candidat Chirac. Aujourd’hui, le chercheur de l’Institut national d’Etudes démographiques (Ined) fait le tour des écuries présidentielles pour les convertir à un «protectionnisme européen».

Michel Onfray
A gauche toute !
Philosophe à succès de l’hédonisme et défenseur d’un athéisme radical, le fondateur de l’Université populaire de Caen prend parti pour la candidature de José Bové. «Je crois à la réalité et à la vérité de la lutte des classes, je n’accorde mes suffrages qu’à ceux qui savent que le monde des gens modestes n’est pas une fiction […] », écrit-il sur son blog.

Jacques Rancière
Il inspire Ségolène
Issu du séminaire Althusser, comme André Glucksmann, l’auteur de « la Haine de la démocratie » a été cité sur le site Desirsdavenir pour justifier l’approche « participative » de Ségolène Royal. Mais ce franc-tireur qui n’entend pas «fournir de la pensée aux dominants» ne prendra pas part à la campagne.

Aude Lancelin
Le Nouvel Observateur

Il se trouve que, moi, j’étais déjà de tous les combats de la gauche anti-autoritaire quand d’autres étaient « mao-stals ». (…) On ne peut pas laisser la jeunesse issue des immigrations postcoloniales sans voix, comme ça. Or ces « intellectuels médiatiques » ne peuvent pas se faire entendre d’elle ! Leur public, ce sont des enseignants de 50 ans qui ont peur des mômes de banlieue.

Trois questions à Benjamin Stora
Intellos de gauche, debout !
Le Nouvel Observateur. – Quel regard portez-vous sur la « droitisation » actuelle de nombreux intellectuels français ?
Benjamin Stora. – Le 21 avril a été tout autre chose qu’un problème de « dispersion électorale ». Il a révélé le glissement continu de la société française vers la droite, que j’observe pour ma part depuis quinze ans à travers mes travaux sur la colonisation. Tous ces débats sur « l’excès de repentance » sont proprement scandaleux. Il est devenu difficile de faire son travail d’historien sans donner l’impression d’attaquer la France. Quinze siècles d’islam ne peuvent pourtant être réduits à de telles déformations. Ce qui me donne du courage aujourd’hui, c’est toute une génération de jeunes chercheurs qui travaillent enfin sur ces problèmes cruciaux. Eux seuls permettront à la gauche de retrouver le rang intellectuel qu’elle a pour l’heure perdu.
N. O. – Comptez-vous vous engager dans cette campagne ?
B. Stora.- Ce n’est pas quand sa famille est en difficulté qu’on la quitte. Il se trouve que, moi, j’étais déjà de tous les combats de la gauche anti-autoritaire quand d’autres étaient « mao-stals ». Alors oui, je vais me battre publiquement. Depuis quelques semaines, j’ai entamé une discussion avec le PS. On ne peut pas laisser la jeunesse issue des immigrations postcoloniales sans voix, comme ça. Or ces « intellectuels médiatiques » ne peuvent pas se faire entendre d’elle ! Leur public, ce sont des enseignants de 50 ans qui ont peur des mômes de banlieue.

N. O. – Allez-vous jusqu’à considérer Nicolas Sarkozy comme une menace sérieuse?
B. Stora. – La « machine Berlusconi » est en marche. Même la presse de gauche se montre compréhensive. Accepterat-on de voir « les Guignols » devenir le dernier bastion où l’on peut critiquer Sarkozy ? S’il devait passer, on entrerait dans une tout autre histoire. Chacun retournerait à ses affaires privées, l’effet démoralisateur serait terrible.

Né à Constantine en 1950, Benjamin Stora est historien de la colonisation. Il est notamment l’auteur de« la Gangrène et l’Oubli »(La Découverte).

Contre la gauche antilibérale, qui sacrifie la liberté à l’égalité. Contre la gauche qui, dans les années 1970, tenait les dissidents pour des complices de la réaction et expliquait que les chars de Brejnev venaient sauver les Afghans du Moyen Age. Contre cette gauche qui, aujourd’hui, voit Israël comme un cancer et les Etats-Unis comme la maison du diable. Contre cette gauche qui accueille Tariq Ramadan et courtise les islamistes. Contre la gauche nationaliste et anti-européenne. Contre ces maurrassiens déguisés en hommes de gauche tel Chevènement, que je dénonçais déjà en 1981 dans « le Matin de Paris » et que je retrouve, hélas ! près de Ségolène Royal fustigeant le «capitalisme mondialisé» qu’incarnerait Sarkozy…

Je ne les ai pas entendus, eux, quand on massacrait les Bosniaques, ou les Tchétchènes, ou les femmes algériennes, ou les Irakiens anti-Saddam. Comme si la misère du monde, hors des frontières de la France ou hors des cadres rassurants de l’antiaméricanisme, ne les concernait plus…

Le cri de BHL
« Oui, je suis de gauche »
Le promoteur des « Nouveaux philosophes » revient sur le cas Glucksmann, défend Ségolène Royal malgré tout et refuse de diaboliser Nicolas Sarkozy

Le Nouvel Observateur. – Vous êtes toujours de gauche?
Bernard-Henri Lévy.- Oui, naturellement. La gauche est mon univers fondateur. Mon père a été jeune communiste. Il s’est engagé pour l’Espagne républicaine. On ne renie pas si facilement des choses comme cela. Alors, bien sûr, je dialogue avec la gauche. J’ai passé ma vie à batailler pour une gauche libérale, antitotalitaire. Mais bon, on ne se dispute vraiment qu’avec les siens. Mon rapport avec la gauche, c’est trente ans de guerres continuelles doublées d’une fidélité inentamable.

N. O. – Des guerres?
B.-H. Lévy. – Oui, bien sûr. Contre la gauche antilibérale, qui sacrifie la liberté à l’égalité. Contre la gauche qui, dans les années 1970, tenait les dissidents pour des complices de la réaction et expliquait que les chars de Brejnev venaient sauver les Afghans du Moyen Age. Contre cette gauche qui, aujourd’hui, voit Israël comme un cancer et les Etats-Unis comme la maison du diable. Contre cette gauche qui accueille Tariq Ramadan et courtise les islamistes. Contre la gauche nationaliste et anti-européenne. Contre ces maurrassiens déguisés en hommes de gauche tel Chevènement, que je dénonçais déjà en 1981 dans « le Matin de Paris » et que je retrouve, hélas ! près de Ségolène Royal fustigeant le «capitalisme mondialisé» qu’incarnerait Sarkozy…

N. O. – Vous comprenez le sarkozysme d’André Glucksmann?

B.-H. Lévy. – André Glucksmann est un ami. Et nous avons partagé trop de combats pour que je puisse traiter son acte avec désinvolture. Mais, non, je ne le comprends pas bien. Sarko n’est ni un salaud ni un facho – ça, c’est ce que dit la gauche quand elle n’a rien à dire. Mais, pour moi, l’engagement des intellectuels dans une campagne électorale suppose trois principes. Primo, on n’est pas des suiveurs, des godillots – on laisse ça à Doc Gynéco. Secundo, on s’engage par défaut, faute de mieux, et avec méfiance : je n’imagine pas Sartre sacrant un candidat avec la ferveur de ceux qui aujourd’hui rejoignent Sarkozy. Et puis il y a le timing : les intellectuels sont des flibustiers, des braqueurs, des gens qui posent des conditions, qui exercent une pression maximale et qui doivent se prononcer le plus tard possible, après avoir obtenu le maximum de butin : des gestes forts et des engagements sur l’essentiel. Nicolas Hulot a très bien compris ce principe.

N. O. – Que demandez-vous aux candidats ?
B.-H. Lévy . – Par exemple de remettre la France au coeur de l’Europe. Et des engagements forts sur la laïcité. L’assurance d’une fermeté absolue envers l’islamisme radical et l’Iran.

N. O. – C’est un programme «néoconservateur» à la française?
B.-H. Lévy. – C’est un programme de gauche minimum. Sauf si l’on trouve « progressiste » la complaisance envers l’islamisme, ou prometteuse l’alliance entre Chávez et Ahmadinejad…

N. O. – Glucksmann peut-il avoir raison de parier sur une droite moderne et atlantiste?
B.-H. Lévy. – Le Sarkozy ministre de l’Intérieur qui a notabilisé l’UOIF n’était pas d’une laïcité irréprochable… Et d’une manière générale je crois qu’un héritier de Blum comprendra mieux l’absolue priorité des droits de l’homme qu’un disciple d’Adam Smith, pour qui la loi du commerce prime sur la politique et sur la défense des persécutés. Je reconnais à Nicolas Sarkozy ses propos forts sur le Darfour ou la Tchétchénie. Mais Royal à Villepinte n’a pas été en reste. Et quand elle a évoqué l’assassinat, à Moscou, d’Anna Politkovskaïa, c’était un vrai moment d’émotion. Et puis, comment dire, j’ai de la mémoire. Au moment de la Bosnie, j’avais deux adversaires : Mitterrand, sans doute, mais plus encore Balladur et Juppé.

N. O. – Y a-t-il une continuité entre la naissance des nouveaux philosophes, leur critique du communisme, et le virage à droite d’un Glucksmann?
B.-H. Lévy. – Attendez ! Pour moi, la vraie gauche, c’est aussi le combat contre le communisme. C’est d’abord l’antitotalitarisme. Et « le Nouvel Observateur » a été à nos côtés dans ce combat. Alors, après, il y a les trajectoires, les inquiétudes individuelles… Un exemple : les banlieues incendiées de novembre 2005. J’ai des amis qui n’ont voulu y voir qu’un soulèvement de barbares sous-tendu par l’islamisme. Je ne les ai pas suivis. Oui, il y avait de la violence dans ces émeutes. Oui, il y avait de la barbarie. Mais pas tellement plus – et même finalement beaucoup moins ! – que dans d’autres mouvements insurrectionnels type Commune de Paris, où, je vous le rappelle, on a quand même incendié non pas la bagnole du voisin ou la maternelle du coin, mais la bibliothèque des Tuileries et ses 250 000 ouvrages ! Les mouvements sociaux ne prennent pas leurs ordres à la Fondation Saint-Simon. Ils n’en portent pas moins un vrai message.

N. O. – On vous a reproché votre silence social. Votre existence d’aristocrate des idées, insensible à la misère du monde.
B.-H. Lévy. – Qui m’a reproché cela ? Les amis de M. Bourdieu et du « Monde diplomatique » ? Alain Badiou ? Je ne les ai pas entendus, eux, quand on massacrait les Bosniaques, ou les Tchétchènes, ou les femmes algériennes, ou les Irakiens anti-Saddam. Comme si la misère du monde, hors des frontières de la France ou hors des cadres rassurants de l’antiaméricanisme, ne les concernait plus…

N. O. – Vous allez accompagner Ségolène Royal?

B.-H. Lévy. – Je vous le répète : un intellectuel est là pour interpeller, pas pour accompagner. Mais j’ai rencontré Ségolène Royal. Longuement. Les médias, après l’avoir idolâtrée, sont devenus très injustes à son endroit, et parfois même insultants. Cette phrase sur la justice chinoise, par exemple, tirée de son contexte, alors qu’elle s’est démenée pour mettre en avant la question des dissidents. Elle vaut mieux que sa caricature. Même si, naturellement, je reste circonspect, perplexe, face à son discours.

N. O. – Pourquoi perplexe?
B.-H. Lévy. – Parce qu’il y a deux Ségolène. Prenez cette question des droits de l’homme justement. Ce qui m’a frappé, quand je l’ai vue, c’est son obstination à parler des « droits humains » pour ne pas dire « droits de l’homme »… Or ce n’est pas une simple question de vocabulaire. Les droits de l’homme, c’est l’étendard de la gauche antitotalitaire. C’est notre drapeau. Et tout le bla-bla, dans une partie de son entourage, sur ces droits de l’homme qui seraient les droits d’un Occident repu qui chercherait à imposer ses Lumières au reste de la planète, sent son relativisme culturel, son tiers-mondisme rance, son altermondialisme, et au total sa méconnaissance de cette grande avancée que fut, dans l’histoire de la gauche, l’antitotalitarisme. Mais, là aussi, Ségolène Royal s’est démarquée à Villepinte en prononçant des mots forts – à propos de la Russie et de la Chine notamment – sur l’universalité des valeurs démocratiques.

N. O. – On voit plus Ségolène comme une «conservatrice» que comme une gauchiste…
B.-H. Lévy. – On peut être « conservatrice » et « gauchiste » à la fois. L’un des thèmes qui fait le lien, c’est l’opposition entre le « vrai peuple » et les « élites ». Ou la tonalité nauséabonde du texte du député PS Eric Besson qui présente Sarkozy comme un «néoconservateur américain avec un passeport français». Là encore, Chevènement n’est pas loin. On est au bord de l’« idéologie française », tout près de la matrice où s’enfantent les deux pétainismes, de gauche et de droite… De deux choses l’une : ou bien Ségolène Royal se sert de cette ambiguïté pour ramener l’électorat noniste vers la gauche moderne et vers l’Europe – et alors, bravo ! c’est de bonne guerre, et c’est surtout de la bonne politique ! Ou bien elle est dupe et adopte, au nom du PS, la vision du monde des antilibéraux, et alors elle fera perdre à la gauche l’acquis de trente ans de combat.

N. O. – Comment conjurer ce risque?
B.-H. Lévy. – Ne rien laisser passer. Et jusqu’au bout, de l’intérieur, harceler cette gauche qui balance entre ses deux identités.

Bernard-Henri Lévy
Intello star
Dans un récent « Bloc-notes » du « Point », l’homme à la chemise blanche narrait son dîner avec Ségolène Royal, «une femme qui ne ressemble guère à l’image qu’elle s’est donnée». De l’Afghanistan à la Bosnie en passant par Saint-Germain-des-Prés, il reste fidèle à son engagement pour la gauche antitotalitaire.

Claude Askolovitch
Le Nouvel Observateur

Difficile aussi de contester le diagnostic de Baverez, contempteur de vingt-cinq ans d’immobilisme : championne des réformes ajournées, la France réussit à cumuler l’économie la plus administrée, la plus forte dépense publique, l’une des dettes les plus colossales et l’un des taux de chômage les plus élevés de toute l’Europe.

Si le diagnostic sur cette France qui va mal passionne et dérange, c’est qu’en niant cette évidence ou en tentant de la réduire à une thématique réactionnaire l’intelligentsia de gauche révèle les désarrois et les contradictions d’un parti qui se vivait naguère comme celui de l’alliance du progrès scientifique et de la justice sociale, mais qui prend aujourd’hui le risque d’être celui de l’immobilisme.

Avec une partie de la gauche devenue résolument anti-européenne, antimondialiste, antilibérale et qui s’accroche à la défense d’un « ordre » et d’une sécurité obtenus, certes, par la lutte mais qu’il est impossible de conserver tels quels dans un monde en évolution, les positions sont aujourd’hui inversées, explique Jacques Julliard dans « le Malheur français ». La gauche refuse la réforme parce qu’elle est convaincue qu’elle se fera à son détriment. Mais du coup elle risque de tout perdre. Et, dans un même mouvement paradoxal, elle laisse à la droite, parfois la droite sarkozienne, le soin de défendre le droit d’entreprendre, l’ouverture, les bienfaits d’un changement inévitable, et de dénoncer les dangers de l’immobilisme, prélude à la vitrification. (…) cette inversion des postures et des valeurs remonte à 1995, quand la vieille gauche s’est arc-boutée contre les réformes sociales après quinze années de cogestion pendant lesquelles le couple Mitterrand-Chirac a confondu opération chirurgicale et anesthésie. Le débat sur le déclin nous oblige à ouvrir les yeux sur cette divergence qui s’installe entre le monde moderne et une France où l’immobilisme est en marche.

Selon eux, la France est au bord du gouffre…
Les oracles du déclin
Ils ne se reconnaissent pas dans l’archétype de l’« intello », mais leurs essais bourrés de chiffres sur la déglingue tricolore inspirent les politiques… de droite

Voter Sarkozy, moi? Je n’ai encore rien décidé. En défendant le travail, l’autorité et en dénonçant la carte scolaire, Ségolène Royal a montré sa sensibilité à une inquiétude que partagent deux Français sur trois. Ses gaffes n’y font rien : j’attendrai ses propositions pour prendre publiquement position.» Pas content, Nicolas Baverez. Historien, polémiste, bête noire de la gauche bien-pensante, l’auteur de « la France qui tombe », aronien bon teint, a beau rappeler que la description d’un pays qui s’affaisse – un travail de « déclinologue » – n’en fait pas pour autant un « décliniste » convaincu de sa chute inéluctable, rien n’y fait. Adversaires et lecteurs pressés l’assimilent uniformément à un imprécateur de droite. Et, postulant un lien entre le déclin – thématique de droite depuis Joseph de Maistre ou Maurice Barrès – et la « rupture » prescrite par Nicolas Sarkozy, ils jugent que ce prophète d’apocalypse roulerait pour le président de l’UMP. «Faux », tempête Baverez. Le déclin, thème central de sa trilogie (« les Trente Piteuses », « la France qui tombe » et « Nouveau Monde, vieille France »), s’est invité spontanément dans les débats au point de devenir le décor général des polémiques de la campagne.

Entre « la Société de la peur », « l’Agonie des élites », « le Crépuscule des petits dieux » ou « le Malheur français », difficile en effet dans une librairie d’échapper à la litanie des déclinologues-déclinistes qui font leurs choux gras du « mal français ». Difficile aussi de contester le diagnostic de Baverez, contempteur de vingt-cinq ans d’immobilisme : championne des réformes ajournées, la France réussit à cumuler l’économie la plus administrée, la plus forte dépense publique, l’une des dettes les plus colossales et l’un des taux de chômage les plus élevés de toute l’Europe. Ses contradicteurs peuvent bien railler la manie de Baverez de «débiter la France en statistiques à perte de vue et de sens», il s’en moque. Récusant le qualificatif d’« intellectuel » («réservé à une époque où le clivage intellectuel résumait les clivages politiques et reflétait les clivages idéologiques»…), il reconnaît volontiers avoir trop mis l’accent sur l’économie et sous-estimé le poids des idées, déterminantes en politique. Mais, conscient d’avoir cristallisé le problème central de notre société, il «accepte d’en payer le prix avec une étiquette qui n’a pas grand sens».

La déferlante des essais sur le sujet ? Le pandémonium que le thème du déclin déclenche dans les rangs de l’intelligentsia ? Une bonne chose. Ce brouhaha qui fait bouger les lignes et permet à certains opinion makers, naguère étiquetés de gauche (Alain Minc, François de Closets), de franchir le Rubicon du politiquement correct tandis que d’autres (Marcel Gauchet, Jacques Julliard) s’interrogent, a le mérite de faire apparaître en plein jour l’«inversion des polarités», le grand chambardement auquel est confronté la planète des intellectuels. Car la vraie découverte qui affleure à travers cet affrontement autour du déclin – relatif ou absolu, selon les auteurs -, c’est celle d’une France rétractée, repliée sur elle-même, en pleine régression. Si le diagnostic sur cette France qui va mal passionne et dérange, c’est qu’en niant cette évidence ou en tentant de la réduire à une thématique réactionnaire l’intelligentsia de gauche révèle les désarrois et les contradictions d’un parti qui se vivait naguère comme celui de l’alliance du progrès scientifique et de la justice sociale, mais qui prend aujourd’hui le risque d’être celui de l’immobilisme.

«Je crains pour ce qui existe», disait traditionnellement le conservateur. «J’espère pour ce qui va être», répondait l’homme de progrès. Avec une partie de la gauche devenue résolument anti-européenne, antimondialiste, antilibérale et qui s’accroche à la défense d’un « ordre » et d’une sécurité obtenus, certes, par la lutte mais qu’il est impossible de conserver tels quels dans un monde en évolution, les positions sont aujourd’hui inversées, explique Jacques Julliard dans « le Malheur français ». La gauche refuse la réforme parce qu’elle est convaincue qu’elle se fera à son détriment. Mais du coup elle risque de tout perdre. Et, dans un même mouvement paradoxal, elle laisse à la droite, parfois la droite sarkozienne, le soin de défendre le droit d’entreprendre, l’ouverture, les bienfaits d’un changement inévitable, et de dénoncer les dangers de l’immobilisme, prélude à la vitrification. Pour Julliard, cette inversion des postures et des valeurs remonte à 1995, quand la vieille gauche s’est arc-boutée contre les réformes sociales après quinze années de cogestion pendant lesquelles le couple Mitterrand-Chirac a confondu opération chirurgicale et anesthésie. Le débat sur le déclin nous oblige à ouvrir les yeux sur cette divergence qui s’installe entre le monde moderne et une France où l’immobilisme est en marche. Il est dur à entendre. Faut-il pour autant brûler le messager des mauvaises nouvelles au prétexte qu’il serait un « intellectuel libéral » ?

Nicolas Baverez

National-libéral
Ce normalien et énarque spécialiste de Raymond Aron a fait sensation en publiant « la France qui tombe » (2003). Le chroniqueur du « Point » y dresse « le constat clinique du déclin français ». Chef de file des « déclinistes », il fournit au courant libéral les arguments d’une rupture avec le modèle étatique et social français.

Jean-Gabriel Fredet

Le Nouvel Observateur

Aude Lancelin
Le Nouvel Observateur

Conférencier très prisé des chambres de commerce et du Medef, Marseille s’est mué en polémiste engagé. Trop loin de son camp d’origine ? Paradoxe : alors que Sarko, son champion, hésite à plaider la rupture brutale, Marseille, l’inspirateur de ce dernier, risque d’être déporté vers une droite radicale, populiste, qui n’est pourtant pas sa famille.

Jacques Marseille
L’artilleur de la rupture
Sur les présentoirs, les piles sont impressionnantes. A moins de soixante-dix jours de la présidentielle, « les Bons Chiffres pour ne pas voter nul », de Jacques Marseille, s’envolent. L’essai, qui pose directement la question du déclin français avec un appareillage statistique impeccable, dialectise plus qu’il ne vitupère. Mais le postulat comme les conclusions de ce professeur d’histoire de l’économie à la Sorbonne sont conformes à ses précédents livres : «Si les statistiques permettent de formuler des hypothèses sinon des convictions», celles qui sont rassemblées ici «invitent à la «rupture»», qu’elle soit «douce», «tranquille» ou «forte ». Cet universitaire qui a commencé à gauche, au Parti communiste, avoue aujourd’hui ouvertement sa détestation pour les socialistes.
Intellectuel, Marseille ? Plutôt « faiseur d’opinion ». Avant d’éditorialiser au « Point » et de dénoncer les innombrables gaspillages de la dépense publique (« le Grand Gaspillage ») ou de chroniquer la faillite de l’Education nationale, usine à chômage (« la Guerre des deux France »), il a étudié l’impact de la colonisation et des dynasties industrielles. Ce qui lui a permis d’identifier le défaut structurel de notre société : le goût pour la rente. Et son incapacité chronique à changer. Conférencier très prisé des chambres de commerce et du Medef, Marseille s’est mué en polémiste engagé. Trop loin de son camp d’origine ? Paradoxe : alors que Sarko, son champion, hésite à plaider la rupture brutale, Marseille, l’inspirateur de ce dernier, risque d’être déporté vers une droite radicale, populiste, qui n’est pourtant pas sa famille.

Jean-Gabriel Fredet
Le Nouvel Observateur

La semaine dernière, c’est des mêmes milieux qu’est partie une pétition, patronnée par Alternatives économiques et dont l’intitulé sonne comme un programme : « Vive l’impôt ! » Comme dit l’un des signataires, Thierry Pech, secrétaire général de la République des Idées : «En matière de fiscalité, la démagogie et le n’importe-quoi sont à l’évidence du côté de Sarkozy.»

Les cerveaux de la social-démocratie
Prudencitude
C’est sûr : les experts de la République des Idées rejettent Sarko et s’intéressent à Ségo. De là à l’adouber…

Puisque depuis une trentaine d’années, voter, c’est éliminer, mieux vaut ne plus parler d’élection mais de «désélection». La formule est de Pierre Rosanvallon, grand chef de la tribu de la République des Idées. Elle exprime un diagnostic. Et une posture intellectuelle : prudence, distance, vigilance. Au printemps dernier, à Grenoble, les intellos-experts avaient passé trois jours à ausculter la société française avec l’ambition de faire revivre une critique sociale digne de ce nom. «Si j’aperçois un leader politique dans la salle, je le vire», avait prévenu Rosanvallon. Dans le registre « eux c’est eux, nous c’est nous », les épigones de l’intelligentsia seconde gauche, mâtinée Fondation Saint-Simon, avaient rarement fait plus carré.
La semaine dernière, c’est des mêmes milieux qu’est partie une pétition, patronnée par Alternatives économiques et dont l’intitulé sonne comme un programme : « Vive l’impôt ! » Comme dit l’un des signataires, Thierry Pech, secrétaire général de la République des Idées : «En matière de fiscalité, la démagogie et le n’importe-quoi sont à l’évidence du côté de Sarkozy.» Ce même Sarkozy, cette fois-ci «vu de l’étranger», auquel « la Vie des idées » consacre sa dernière livraison mensuelle, dont la tonalité engagée, sinon militante, n’est pas passée inaperçue.

Il y a là, comme on dit dans la novlangue syndicale, comme l’esquisse d’un « bouger ». Ce n’est pas un mouvement collectif, conscient et organisé. Cette tribu-là fait peut-être école, mais ses membres ont pris l’habitude de gérer leurs engagements politiques de manière individuelle. Reste un tropisme de gauche, doublé d’un goût immodéré du débat public, qui tout à coup fait sens quand les clivages se reforment, au moins le temps d’une campagne présidentielle.
Pour les intellos-experts, Nicolas Sarkozy est un repoussoir absolu. François Bayrou dit trop peu de chose, sur le fond, pour véritablement séduire ou mériter, de leur part, autre chose qu’une attention passive. Et Ségolène Royal ? Depuis le début, la candidate socialiste pose à ce secteur de la planète intellectuelle une question embarrassante que Pierre Rosanvallon a bien exprimé, dès le mois de juin dernier, dans une mise au point qui se voulait définitive : «Nous n’avons avec elle aucune relation de travail.»
C’était à l’époque une réponse à tous ceux qui soulignaient les multiples emprunts de « la Dame blanche » aux notes de la République des Idées, notamment sur la question du travail. Mais comment en rester là dès lors qu’entre eux et elle se manifestait une similitude de regard sur l’état de la société française, une cohérence de diagnostic sur ses dysfonctionnements et même un parallélisme de méthode sur les conditions d’un renouveau démocratique, via « la démocratie participative » ? Pour beaucoup d’intellos-experts, l’intérêt porté au phénomène Royal n’a guère conduit au-delà d’une tentation prudente ou d’une adhésion raisonnée. Pour une Dominique Méda ou un Martin Véron, on compte encore aujourd’hui beaucoup de sceptiques ou même d’allergiques aux méthodes, voire à la personnalité d’une candidate socialiste qui s’est beaucoup inspirée de leurs travaux dans sa précampagne, mais les a peu associés à l’élaboration de son programme. Un rendez-vous manqué ?

François Bazin
Le Nouvel Observateur

Discours

Rassembler tous les Français

Nicolas SARKOZY
Président de l’Union pour un Mouvement Populaire
Maison de la Mutualité
Dimanche 11 février 2007

Mes chers amis,

Le 14 janvier à la Porte de Versailles, je me suis adressé à tous mes amis qui m’avaient accompagné jusque-là, à tous les militants dévoués et fidèles avec lesquels j’avais partagé tant de combats et je leur ai demandé, comme une nouvelle preuve de leur amitié, de me laisser libre, de me laisser libre d’aller vers les autres, vers celui qui n’avait jamais été mon ami, qui n’avait jamais appartenu à notre camp, à notre famille politique, qui parfois même nous avait combattu.
Je leur ai demandé à tous de faire cet effort de comprendre que je ne devais pas être le candidat de la seule UMP, qu’à partir du moment même où ils m’avaient choisi je devais me tourner vers tous les Français, quels que soient leurs parcours, quelles que soient leurs origines, quelles que soient leurs sensibilités politiques, parce je dois parler à tous les Français, parce que je dois les rassembler tous. Parce que nul ne doit se sentir exclu de la politique de renouveau que je veux impulser.
Mes valeurs sont celles de la droite républicaine. Ce sont des valeurs d’équité, d’ordre, de mérite, de travail, de liberté, de responsabilité. Je les assume. Mais dans les valeurs auxquelles je crois, il y a aussi le mouvement. Je ne suis pas un conservateur. Je ne veux pas d’une France immobile. Je veux l’innovation, la création, la lutte contre les injustices. J’ai voulu faire entrer ces idées dans le patrimoine de la droite républicaine alors même que la gauche les délaissait.
C’est parce que je suis sûr de mes convictions, sûr de mes valeurs, sûr de mon projet, que je crois à la nécessité de l’ouverture aux autres, que je n’ai aucune réticence à affronter des idées différentes, des opinions différentes, que cet échange peut être fécond, enrichissant.
C’est l’absence de véritables convictions qui rend sectaire. C’est celui qui a peur de confronter ses idées à celles des autres parce qu’il se sent fragile qui pratique le plus facilement l’anathème, le rejet, l’exclusion.

J’ai voulu aussi que la politique cesse de chercher dans l’idéologie les réponses toutes faites aux questions que lui posent les Français. J’ai voulu qu’elle soit ouverte au débat, aux idées neuves, qu’elle soit ouverte sur le monde, sur les expériences étrangères.

Je suis heureux de pouvoir m’adresser pour cette première réunion des comités de soutien à ma candidature, à tant de gens venus d’horizons si divers.
Je suis heureux et fier que vous tous différents par vos histoires, par vos engagements, vous vous soyez reconnus dans notre projet, dans les valeurs que je défends.
Je suis heureux et fier que vous y ayez reconnu les valeurs de la France, que vous ayez pu y trouver des raisons de penser que ce que nous avons en commun est finalement plus important que ce qui nous sépare.
Je suis heureux et fier que chacun d’entre vous, sans renoncer à ce qu’il est, c’est capital à mes yeux, sans se renier, ait pu remonter à travers ce que j’ai dit depuis le début de cette campagne à ce qui nous unit, à ce qui fait de nous les enfants d’une même nation, les héritiers d’une même culture et d’une même histoire. Que vous y ayez trouvé assez de force pour oublier les figures imposées de notre vie politique, les vieux clivages si difficiles à dépasser, les vieux réflexes conditionnés par l’éducation et par une longue habitude. Que cela ait pu être possible est pour moi une joie et une raison d’espérer dans l’avenir de notre démocratie.
Que l’on me comprenne bien : je ne cherche à débaucher personne. L’idée du débauchage est contraire à ma démarche et à mon état d’esprit. Il ne s’agit pas de compter les ralliements venus de l’autre camp, il ne s’agit pas de faire quelques opérations superficielles ou quelques combinaisons partisanes. Il ne s’agit pas de faire monter je ne sais quelles enchères pour attirer quelques personnalités emblématiques qu’on aurait attendues ailleurs.
Il s’agit plus simplement dans cette campagne de ne plus se poser la question des étiquettes, mais de parler seulement des convictions de chacun. De faire ce constat que sur certains sujets, dans certaines circonstances, les citoyens d’un même pays aimant profondément leur patrie peuvent avoir des choses à se dire, peuvent se sentir en accord, peuvent échanger, travailler, construire ensemble au nom des mêmes principes, des mêmes convictions pour lesquels ils ont pu se battre tout au long de leur vie.
Quand des hommes de gauche me parlent de la justice sociale, je veux les écouter.
Quand des syndicalistes me parlent de la condition ouvrière, je veux les entendre.
Quand un électeur du Front National m’explique les peurs, les angoisses, les révoltes qui l’ont conduit à ce choix, je veux prendre le temps de comprendre.
Quand un instituteur qui n’a jamais voté à droite m’explique la grande misère du métier d’enseignant, je veux lui donner l’attention qu’il mérite.
Quand André Glucksmann me parle de la tragédie tchétchène, je veux reprendre ce combat à mon compte.
Quand Alain Finkielkraut me parle de la faillite de la culture, je dois l’assurer que je réagirai.
Quand Max Gallo me parle de la nation et de la République, je veux qu’il sache que j’ai compris.
Quand Enrico Macias vient me voir avec tout son cœur, toute sa générosité, pour me parler de la détresse de certaines situations d’enfants de sans-papiers, je veux agir.
Quand la famille d’Ingrid Betancourt vient me dire sa douleur, je dois l’assurer que si je suis élu, je ferai de sa libération une priorité absolue. Parce que c’est une française qui est dans le malheur, parce que c’est une famille français qui est dans peine, parce que c’est une femme qui souffre depuis 5 ans.
Si l’on n’est pas capable de cet effort,
Si l’on n’a pas envie de faire cet effort,
Si l’on est convaincu que le but de l’élection présidentielle c’est de faire gagner un parti,
Si le sectarisme est la seule ligne de conduite,
Si l’on ne supporte pas que l’autre puisse se reconnaître lui aussi dans ce que l’on considère comme faisant partie de sa propre histoire, alors il ne faut pas être candidat à la présidence de la République.
Car lorsqu’il s’agit de l’élection présidentielle, il s’agit de la France.
Et lorsqu’il s’agit de la France, il n’y a plus de camp.
Lorsqu’il s’agit de la France il n’y a plus de parti.
La France c’est le bien commun de tous les Français.
C’est le fondement de notre fraternité et de notre solidarité.
C’est le cadre de notre démocratie.
C’est le socle de notre République.
C’est le nom que nous donnons à notre volonté de vivre ensemble, à nos valeurs partagées, à l’idée de l’homme qui nous réunit.
Je me fais une haute idée de la France, de ce qu’elle incarne aux yeux du monde, de son intelligence, de sa culture, de sa vocation universelle.
J’ai fait mienne son histoire. Pour moi il n’y a pas une histoire de France de gauche et une histoire de France de droite. Il n’y en a qu’une parce qu’il n’y a qu’une seule France.
J’assume tout, je prends tout en partage et j’en suis fier. Je suis fier d’être un enfant de la patrie de Saint Louis, de Voltaire, de Victor Hugo, de Jaurès, de Blum, du Général de Gaulle, de Schuman, de Monnet.
Quand Jaurès parle du travail dont la gauche ne parle plus, quand il propose une politique de l’éducation qui est le contraire de ce que la gauche prône depuis 40 ans, je me sens proche de Jaurès.
Quand je cite Léon Blum, ce visionnaire qui avait compris dès le début des années 20 que le communisme mènerait au stalinisme, je n’ai pas le sentiment de trahir mes valeurs.
Quand je dis que mes valeurs sont celles de la droite républicaine je ne me sens pas l’héritier des antidreyfusards ni des partisans de la collaboration avec les nazis. Quand je parle de l’histoire de France je ne dis pas que toutes les erreurs sont imputables à des hommes qui se réclamaient de la gauche et tous les succès à des hommes qui se réclamaient de la droite, contrairement à ceux qui font semblant de croire que tous les antidreyfusards étaient de droite et tous les résistants de gauche.

Je suis fier d’être l’enfant d’un pays où les hommes sont libres, où la conscience est libre, où l’intelligence est libre, où la parole est libre.
Je suis fier d’être l’enfant d’un pays qui a tant donné à la civilisation, à l’art, à la pensée.

Je me fais une haute idée de la fonction présidentielle, de ce qu’elle représente, des responsabilités qui lui incombent, des devoirs qu’elle implique.
Le Président de la République n’a de devoirs qu’envers la France. Il l’incarne. Il incarne sa souveraineté, son idéal. Il en est la voix, le visage.
Le Président de la République n’a de responsabilité que vis-à-vis du peuple. Il porte ses aspirations, sa volonté.
Le Président de la République représente l’Etat. Il en garantit l’impartialité, l’autorité, la continuité.
Il est l’homme de la nation, de la nation tout entière.
Si je suis élu, je serai un Président pour tous les Français y compris celui qui ne m’aura pas choisi.
Je ne serai pas là pour moi-même, je n’agirai pas pour moi-même et ne parlerai pas pour moi-même.
Je serai là pour la France, je n’agirai que pour elle, je ne parlerai que pour elle.
Je ne parlerai pas en mon nom mais au nom de tous les Français.
Je serai leur porte-voix, leur porte-parole, et d’abord de ceux que l’on n’entend jamais, de ceux dont la voix est trop faible, des plus humbles, des plus vulnérables.
Je ne serai pas le Président d’une France contre une autre. Je ne serai pas le Président d’une faction. Je ne serai pas le Président d’un clan.
Pour moi la fonction présidentielle, c’est d’abord une grande exigence.
Je veux être à la hauteur de cette exigence.
J’ai voté pour l’Union Européenne. J’ai proposé l’Union Méditerranéenne. Je ferai l’union de la nation. Je mettrai toute mon énergie à dénouer les conflits, à réparer les injustices, à éviter les tragédies, à empêcher que naissent des haines inexpiables.
L’union de l’Europe, l’union de la Méditerranée, l’union de tous les Français, telle sera l’exigence de ma politique si les Français me font confiance. Je veux être le Président de l’union de tous les Français.
Je veux être le Président de la réconciliation.
Je veux être le Président qui réconcilie les Français avec la France.
Je veux être le Président qui réconcilie les Français avec la République.
Je veux être le Président qui réconcilie les Français avec le monde, avec l’Europe, avec la Méditerranée.
Je veux être le Président qui réconcilie les Français avec leur Etat.
Je veux être le Président qui réconcilie les Français avec leur école et avec leur université.
Je veux être le Président qui réconcilie la France de la fonction publique avec la France du privé.
Je veux être le Président qui réconcilie les croyants avec la laïcité et les laïcs avec les croyants.
Je veux être le Président qui réconcilie la France qui souffre avec la France qui réussit.
Je veux être le Président qui réconcilie les Français entre eux, quelles que soient leurs origines, leur couleur de peau, leur religion.
Je veux être le Président d’une France qui donne sa chance à chacun, qui redécouvre le vrai sens du mot « fraternité ».
Pour pouvoir être demain le Président de tous et pas seulement de quelques-uns, il me faut aller tout au long de cette campagne à la rencontre de l’ensemble des Français, il me faut leur parler à tous, il me faut les entendre tous.
L’exigence qu’un Président de la République doit s’imposer à lui-même, je veux me l’imposer dès maintenant.
Je veux aller voir ceux que l’on ne va jamais voir. Voici pourquoi je vais dans les usines.
Je veux rencontrer que l’on ne rencontre jamais. Voici pourquoi j’ai été à la prison pour femmes de Rennes.
Je veux rencontrer les paysans que l’on oublie.
Je veux rencontrer ceux qui travaillent dans les services et dont on oubli trop souvent les servitudes et les faibles revenus, les ouvriers que l’on avait passés par pertes et profits depuis que certains s’étaient mis à rêver d’une France sans usine.
Je veux aller dans les usines, dans les ateliers, où la droite n’allait jamais, où la gauche n’allait plus.
Je veux aller à la rencontre des femmes dont la situation dans notre société est si peu enviable.
Je veux aller parler à ceux qui se sentent abandonnés, à ceux qui se sentent victime de discrimination.
Je veux aller voir, écouter, parler à ceux auxquels on ne parle jamais parce qu’on a depuis longtemps renoncé à chercher des solutions à leurs problèmes, ceux dont on ne parle jamais parce qu’ils ne font pas parler d’eux, parce qu’ils ne se plaignent pas, parce qu’ils ont trop de fierté pour demander de l’aide, parce qu’ils ont trop de dignité pour accepter de devoir quelque chose à d’autres qu’à eux-mêmes.
Je veux être le candidat de la France qui travaille dure et qui pourtant n’arrive pas à s’en sortir.
Je veux rencontrer ceux qui ne sont pas d’accord avec moi et qui peut-être ne voteront jamais pour moi.
Je veux écouter leur point de vue, leurs arguments, leurs raisons.
Parce que eux aussi ils sont la France. Parce que eux aussi ils ont quelque chose à m’apprendre. Parce que si je suis élu, je parlerai aussi en leur nom. Parce que pour être Président de la République il faut assumer toute la diversité française. Parce qu’il faut que dans la politique de la France, chaque Français puisse retrouver une part de lui-même.
Dans l’idée que je me fais de la fonction présidentielle, le Président de la République, sans rien renier de sa propre histoire, de ses valeurs, de ses engagements, doit être en mesure de prendre en compte toutes les opinions, tous les sentiments, toutes les souffrances, tous les refus, toutes les aspirations.
C’est justement parce qu’il est sûr de ses convictions qu’il doit être l’homme de bonne volonté dans lequel tous les hommes de bonne volonté savent qu’ils peuvent trouver une attention, une écoute, une compréhension, un respect.
Quand on est sûr de son identité on n’a pas besoin de la rigidité qui n’est que l’instrument des faibles.
Il doit être l’homme capable de faire autant pour celui qui partage ses opinions et pour celui qui ne les partage pas.
Dans l’idée que je m’en fais, la fonction présidentielle exige de dépasser ses préventions, ses a priori, d’ouvrir son esprit et de le rendre accueillant à des idées différentes.
Dans l’idée que je m’en fais, la fonction présidentielle exige plus qu’une forme de dévouement. Elle exige une forme d’ascèse.
Je veux être un Président qui fera ce qu’il a dit qui montre la voie et qui gouverne, et en même temps un Président qui rassemble.
Je veux être un Président qui prend ses responsabilités au grand jour et qui en même temps reste un ultime recours.

J’ai une très haute opinion de la fonction présidentielle parce que j’ai une très haute opinion de la France.
Derrière l’abaissement de la fonction présidentielle il y a très souvent l’abaissement de la France.
L’abaissement de la fonction présidentielle c’est l’Etat sans direction, abandonnant tout le pouvoir à la bureaucratie. Ne cédons pas à la facilité de reprocher aux fonctionnaires d’assumer un pouvoir que tant de politiques ont renoncé à exercer.
C’est l’Etat soumis aux groupes de pression, aux corporatismes et aux clientèles.
C’est l’Etat laissant le champ libre aux féodalités.
C’est le risque plus grand de l’impuissance publique.
C’est la responsabilité diluée.
C’est l’abaissement de la République.
Derrière la dévalorisation de la fonction présidentielle il y a la méfiance envers le peuple.
Il y a cette conviction – qui est une trahison de la démocratie – qu’il est souhaitable de tenir la politique à l’abri de ce qu’on appelle avec mépris « les passions populaires ». Il y a cette idée, qui est inacceptable, qui est scandaleuse, que le peuple est trop déraisonnable, trop aveuglé par ses pulsions, trop influençable pour que l’on puisse lui faire confiance.
Il y a cette conviction que le peuple est dangereux, parce que le peuple seront toujours à la recherche de l’homme providentiel, toujours prêt au plébiscite.
Je ne partage pas cet opinion. Je crois en la démocratie. J’ai confiance dans la lucidité de notre peuple.
C’est la vieille histoire des élites qui ont peur du peuple. C’est la vieille histoire des oligarchies qui confisquent le pouvoir.
Mais que reste-t-il de la démocratie si l’on a peur du peuple ? Si l’on se méfie de la politique quand elle exprime la souveraineté du peuple ? Si l’on retire au peuple le droit de décider lui-même de son avenir pour le confier à des experts, à toutes sortes de gens qui n’ont de comptes à rendre à personne, qui s’autojustifient, qui s’autoévaluent, qui s’autosatisfont ?
L’élection du Président de la République au suffrage universel n’affaiblit pas la démocratie. Elle l’a renforcé.
Parce qu’elle dispose de la légitimité populaire, parce que nul ne peut y être élu en restant enfermé dans son camp, dans son parti, parce qu’elle lui impose une obligation de rassemblement au-delà des clivages, la fonction présidentielle ne doit pas être abaissée.
Elle ne doit pas être abaissée par des comportements sectaires, intolérants ou claniques.
Le Président de la République n’a pas le droit d’être l’homme d’un intérêt puisqu’il doit être celui de l’intérêt national.
Elle ne doit pas être abaissée par des comportements qui ne seraient pas dignes ou par des abus de pouvoir.
Ce n’est pas dans la réforme de la Constitution que se trouve la réponse au risque d’une excessive concentration des pouvoirs. Ce n’est pas par le changement de Constitution que sera écarté le risque d’un déséquilibre des pouvoirs au profit du pouvoir exécutif.
C’est dans les comportements et la pratique que se trouve la réponse.
Les porteurs de pancartes qui en 1958 criaient : « Le fascisme ne passera pas ! » en ont été pour leurs frais. Le Général de Gaulle n’a pas mis la République en danger, il l’a sauvée.
Et depuis un demi-siècle que la Ve République existe, ni la démocratie ni les libertés individuelles n’ont été mises en danger par quiconque.
Je veux être un Président qui gouverne mais je veux être un Président qui gouverne dans un esprit d’ouverture.
Je veux être un Président qui donne au Parlement des moyens de contrôle supplémentaires parce qu’en vérité, il ne peut y avoir de pouvoirs républicains sans un équilibre des pouvoirs. C’est tout particulièrement vrai en ce qui concerne les nominations à certains postes à hautes responsabilités. Je souhaite que les candidats soient entendus par des commissions parlementaires, que leur nomination soit ratifiée par un vote. Je souhaite que ce vote soit à la majorité qualifiée pour que l’opposition ait son mot à dire.
Je veux une démocratie irréprochable où le critère de la compétence l’emporte sur celui des amitiés et des connivences.
Je veux une démocratie irréprochable qui utilise toutes les compétences sans en exclure aucune pour des raisons politiques.
Je veux une démocratie irréprochable qui soit capable d’utiliser tous les talents, toutes les énergies, toutes les capacités.
Je veux une démocratie irréprochable où les garanties apportées aux libertés individuelles soient renforcées par l’adoption d’un habeas corpus à la française.
Je veux une démocratie irréprochable fondée sur le principe de l’équilibre des pouvoirs. Mais je ne souhaite pas que l’Etat soit paralysé par un jeu de contre-pouvoirs dont le seul but serait de se contrecarrer les uns les autres. Je ne souhaite pas que par démagogie l’on revienne à ces situations qui jadis ont rendu l’Etat impuissant, affaibli la République et fait le malheur de la France.
Après y avoir longuement réfléchi, je suis convaincu que la France n’a pas besoin d’un bouleversement institutionnel mais d’un nouveau rapport au pouvoir et à la politique fait de davantage de sincérité, de tolérance et de respect, d’honnêteté.
On n’affaiblit jamais la démocratie en donnant la parole au peuple. On affaiblit la démocratie quand on tient le peuple à l’écart. Quand on reste indifférent à ses attentes, quand on reste sourd à ses cris, quand on traite par le mépris ses peurs, ses angoisses, ses frustrations, quand on ne cherche même plus à lui donner des raisons d’espérer.
Ce ne sont pas les institutions de la Ve République qui menacent la démocratie et la république, mais l’attitude de ceux qui prétenderaient tout savoir et qui veulent faire la leçon à tous les autres alors qu’ils n’ont cessé d’échouer à résoudre les problèmes des Français.
Ce ne sont pas les institutions de la Ve République qui poussent un nombre toujours plus grand de Français à se réfugier dans l’abstention ou dans le vote extrême, mais le sentiment de plus en plus fort chez la plupart d’entre eux de ne pas avoir d’autre moyen pour se faire entendre.
Ce ne sont pas les institutions de la Ve République qui ont rendu la France du non majoritaire, mais la conviction de beaucoup de Français que la seule possibilité qu’il leur restait pour reprendre la maîtrise de leur destin était de dire non.
Notre démocratie, notre République ne souffrent pas d’une crise institutionnelle mais d’une crise morale.
Elles ne souffrent pas de trop de politique mais de pas assez de politique.
Elles ne souffrent pas d’un trop-plein de projets politiques mais d’un manque de projets politiques.
Elles ne souffrent pas d’un abus de volonté politique mais d’un affaiblissement de la volonté politique.
Elles ne souffrent pas d’un excès d’action mais d’un déficit d’ambition.
On a trop proclamé l’impuissance publique pour servir d’alibi à tous les abandons.
On a trop proclamé la fin de la politique pour servir d’excuse au fait de ne plus croire dans la politique.
On a trop dilué les responsabilités pour ne plus avoir à les assumer.
On a trop accusé l’économie, la mondialisation, les marchés financiers, l’Europe, quand c’étaient nos propres choix collectifs qui étaient responsables, quand c’était notre manque de volonté, notre manque de rigueur, notre manque de courage, notre manque de clairvoyance qui étaient en cause.
Comment s’étonner qu’à force de répondre « je n’y peux rien » à chaque fois que le peuple demande des comptes, la défiance se soit installée ?
Qui ne voit que dès lors que l’on prend le problème de la délinquance à bras-le-corps au lieu de le nier, les résultats sont au rendez-vous et la confiance revient ?
Qui ne voit que dès lors que l’on décide de s’attaquer vraiment au problème de la sécurité routière, le nombre d’accident diminue très vite et la confiance revient ?
Qui ne se souvient qu’en 1958 la crise politique, morale, financière qui paraissait inextricable s’est trouvée résolue en quelques mois et que la confiance est aussitôt revenue parce que le Général De Gaulle avait voulu ce que le personnel politique de la IVe République, empêtré dans le régime des partis, n’arrivait plus à vouloir ?
Qui ne comprend, au regard de l’histoire et de l’expérience, que la politique ne peut rien surtout quand elle ne veut rien ?
On dit qu’il est impossible d’apprendre à lire, à écrire et à compter correctement à tous les enfants de notre pays. Mais nos aïeux y parvenaient quand dans les campagnes la plupart des parents ne parlaient pas le Français. Quels moyens avaient-ils que nous n’avons pas ?
On me dit qu’il est impossible d’atteindre le plein emploi. Mais les autres y parviennent. Pourquoi pas nous ?
On me dit qu’il est impossible d’augmenter le pouvoir d’achat des Français. Mais depuis 25 ans les salaires ont augmenté plus vite ailleurs. Pourquoi pas en France ?
On me dit qu’il est impossible de maîtriser le libre-échange. Mais l’Amérique le fait. Pourquoi pas l’Europe ?
On me dit qu’il est impossible de permettre à toutes les mères de faire garder leurs enfants pour pouvoir travailler. Mais le Danemark le fait. Pourquoi pas la France ?
On me dit qu’il est impossible de rendre effectif le droit opposable au logement. Mais l’Ecosse y arrive. Pourquoi pas la France ?
On me dit que cela coûte cher de garder les enfants en étude surveillés pour qu’ils fassent leurs devoirs au lieu d’être livrés à eux-mêmes à une heure où les parents travaillent, on me dit que cela coûte cher de construire des internants d’excellence pour les enfants de milieux modestes qui ne peuvent pas étudier chez eux, on me dit que c’est cher de créer des écoles de la deuxième chance dans tous les départements. Mais cela coûte beaucoup plus cher de ne pas le faire car alors on laisse nos enfants à la loi de la rue. Qui osera un jour dire le gâchis que cela représente.
On me dit que le service civique obligatoire c’est trop cher. Mais la désocialisation de la jeunesse, cela coûte beaucoup plus cher.
On me dit que la réforme de l’enseignement supérieur et de la recherche va coûter cher. Mais laisser notre université et notre recherche dans l’état où elles sont nous coûte beaucoup plus cher si on veut bien considérer l’avenir en regardant ce que font nos concurrents
On me dit que cela coûte cher d’exonérer les heures supplémentaires d’impôts et de charges sociales. Mais c’est le travail qui crée le travail. Ceux qui travailleront plus pour gagner plus dépenseront plus, en dépensant plus ils créeront de l’activité et cette activité supplémentaire fera entrer des recettes dans les caisses de l’Etat.
Crois-t-on qu’on gagnera plus de croissance en restant les bras croisés à travailler moins alors que le monde ne cesse de travailler plus.
On me dit qu’une allocation familiale dès le premier enfant c’est cher et que ce n’est pas incitatif pour la natalité. Mais avant d’avoir un troisième enfant il faut d’abord en avoir un, et il ne suffit pas d’avoir des enfants, il faut aussi avoir les moyens de les élever correctement. Pour les jeunes ménages c’est souvent le premier enfant qui représente l’effort financier le plus important. Et cet enfant, c’est notre avenir à tous.
Et quand il s’agit d’avenir, il faut avoir de l’ambition.
On me dit que le droit à la formation tout au long de la vie, cela coûte cher. Mais ne pas l’instaurer quand le monde entre dans l’économie de la connaissance, cela ravagera les Français qui ne sauront exercer que les métiers qui n’existaient plus.
On me dit que les finances publiques ne laissent aujourd’hui aucune marge de manœuvre. Mais c’est en travaillant plus que la France remboursera sa dette publique et paiera ses retraites, pas en mettant en œuvre le énième plan d’austérité.
Il manque à la France un point de croissance par an. Elle ne résoudra aucun de ses problèmes si elle ne retrouve pas ce surcroît de croissance.
Pour avoir plus de croissance la France doit investir.
Alléger la fiscalité sur le travail, c’est un investissement.
Réformer l’Etat c’est un investissement.
Réformer l’enseignement supérieur et la recherche, c’est un investissement.
Donner aux parents les moyens de mieux élever leurs enfants, c’est un investissement.
Créer des écoles de la deuxième chance, c’est un investissement.
Donner un droit à la formation tout au long de la vie, c’est un investissement.
Apprendre à lire, écrire et compter à tous les enfants, c’est un investissement.
On a trop confondu le courage politique avec la politique des sacrifices.
On a trop cherché le salut collectif dans la vertu du sacrifice.
Les sacrifices sont parfois nécessaires. Mais dans ce cas tout le monde doit en faire. Je trouve que la morale de la politique c’est d’abord de ne pas imposer aux autres des sacrifices que l’on est incapable de s’imposer à soi-même.
Cela fait 25 ans que les Français font des sacrifices. Je veux proposer aux Français non une politique de sacrifice, mais une politique d’effort.
Le sacrifice c’est moins pour tout le monde.
L’effort c’est la récompense du mérite. Donc davantage pour ceux qui veulent s’en sortir.
Le sacrifice c’est travailler plus pour gagner moins. L’effort c’est travailler plus pour gagner plus.
Le sacrifice c’est la flexibilité sans contrepartie.
L’effort c’est moins protéger l’emploi et davantage protéger les personnes.
Le sacrifice c’est la baisse des allocations chômage.
L’effort c’est d’être obligé de reprendre un travail qui correspond à ses qualifications et bénéficier en même temps d’une assurance salaire.

Je crois à la politique, je crois à la capacité de la politique à changer les choses.
Je crois que lorsqu’il n’y a plus de politique, l’homme se trouve livré à des déterminismes sur lesquels il n’a aucune prise.
La fin de la politique c’est l’homme soumis à des forces qu’il ne peut pas contrôler, c’est la loi du plus fort et la sélection naturelle.
La politique c’est l’union qui fait la force et c’est le projet collectif. La politique c’est ce qui rend possible la civilisation. C’est ce qui donne la parole aux hommes, qui leur donne un droit de regard sur leur destinée, pour le meilleur ou pour le pire.
Je crois à la politique comme l’expression d’une volonté humaine face à la nature des choses.
C’est bien pour cela que je suis candidat. Pour changer les choses. Pour dresser une volonté humaine contre la fatalité. Pour combattre la tentation du renoncement. Je ne comprends pas que l’on puisse être candidat seulement pour accompagner le mouvement sans vouloir à aucun moment l’infléchir. Je ne comprends pas que l’on puisse être candidat en ayant chevillée au corps l’idée que la politique ne peut plus rien et en ayant comme idéal la démocratie d’opinion, parce que la démocratie d’opinion c’est l’ultime renoncement de la politique.
Pour moi la politique c’est de la volonté. C’est aussi des valeurs. Car la volonté en politique ne va pas au hasard. Le choix politique est d’abord un choix de valeurs. La crise actuelle est d’abord une crise des valeurs.
C’est une crise morale.
Je veux faire campagne sur les valeurs, sur la morale.
Je veux mettre la morale au cœur de mon projet politique.
Je veux réunir les Français sur des valeurs.
Je veux remettre à l’honneur des valeurs dont on ne parlait plus, des valeurs qui avaient disparu du débat politique mais dont je suis convaincu qu’elles demeurent bien vivantes dans le cœur des Français.

Je veux parler de la liberté.
La liberté de l’homme, on n’a pas cessé de la réduire en décidant de plus en plus à sa place comme s’il n’était plus capable de décider pour lui-même, de choisir son destin, d’assumer ses risques. On l’a privé de la liberté de choisir son rythme de travail. On lui a interdit de travailler plus quand il avait besoin de gagner davantage. On lui a interdit de travailler plus longtemps quand il n’avait pas envie de prendre sa retraite. On lui a interdit de choisir l’école de ses enfants. On lui a interdit de transmettre librement à ses enfants le fruit de son travail.
On l’a privé des moyens d’être libre. Car l’on n’est pas libre quand l’impôt prend plus de la moitié du revenu.
On n’est pas libre quand on ne peut pas loger décemment sa famille en travaillant.
On n’est pas libre quand on se lève tôt, quand on travaille dur et qu’on ne peut même pas offrir des vacances à ses enfants.
On n’est pas libre quand on ne peut pas mener de pair sa vie professionnelle et l’éducation de ses enfants. On n’est pas libre quand on n’a pas les moyens de faire garder ses enfants. On n’est pas libre quand il n’y a pas d’étude surveillée pour que les devoirs soient faits à l’école pendant que la mère travaille.
On n’est pas libre quand on n’a pas le droit d’emprunter lorsqu’on a été malade.
On n’est pas libre quand on ne peut pas financer ses projets parce que l’on n’a pas des parents assez riches pour apporter des garanties ou parce que l’on n’a pas de relations.
On n’est pas libre quand on a un diplôme qui ne vaut rien parce qu’on l’a dévalorisé pour pouvoir le donner à tout le monde.
On n’est pas libre quand l’école ne transmet plus les savoirs, ne donne plus accès à la culture et aux grandes œuvres de l’esprit, parce que l’ignorant n’est pas libre.
On n’est pas libre quand on est soumis au chantage des délocalisations, quand on vit dans l’angoisse de l’exclusion ou du déclassement, quand on vit avec au ventre la peur de la précarité.
On n’est pas libre quand on a 50 ans et qu’on est exclu du marché du travail.
On n’est pas libre quand, quoi que l’on fasse, on ne peut plus progresser.
On n’est pas libre quand on est privé des moyens d’accomplir ses rêves.

Je veux parler de la responsabilité.
L’homme n’est pas libre s’il n’est pas responsable de ses actes.
La responsabilité c’est la dignité.
La responsabilité c’est la condition de l’estime de soi.
L’égalitarisme c’est le contraire de la responsabilité parce qu’avec l’égalitarisme il n’y a plus de rapport entre les actes et les résultats.
L’assistanat c’est le contraire de la responsabilité parce qu’avec l’assistanat l’homme subit au lieu de vouloir.
L’égalitarisme et l’assistanat sont dégradants pour la personne humaine. Ils empêchent ceux qui veulent réussir de réussir. Ils démoralisent ceux qui se donnent du mal. Ils rendent toujours plus dépendants et plus vulnérables ceux qui en bénéficient. Ils tirent tout le monde vers le minimum au lieu de tirer chacun vers le maximum.

Je veux être le Président d’une France dans laquelle l’Etat aide ceux qui en ont besoin, ceux que les accidents de la vie ont abîmés au point qu’ils n’arrivent plus à se tenir debout tout seuls. Ma France, c’est celle où l’Etat ne laisse personne dans la détresse, où l’Etat tend la main à l’enfant pauvre, au malade, au handicapé, à la personne âgée qui est dépendante, où l’Etat accompagne ceux qui veulent s’en sortir, ceux qui sont prêts à faire un effort sur eux-mêmes, où l’Etat donne à ceux qui n’ont plus la force de vouloir, l’énergie de vouloir de nouveau.
Car vouloir pour soi-même, c’est espérer encore. Et toute la grandeur de l’homme est dans cette espérance qui le pousse à se dépasser, qui fait de sa vie une aventure dans laquelle rien n’est écrit par avance, qui le fait acteur et non spectateur de sa propre histoire.
Je veux être le Président d’une France où la politique aura pour but que brûle toujours dans le cœur de chacun la flamme de l’espérance qui indique à l’homme qu’il est maître de sa destinée.
Si je souhaite qu’il n’y ait plus aucun revenu d’assistance sans une activité d’intérêt général qui en soit la contrepartie, c’est parce que je veux que celui qui est secouru retrouve l’estime de lui-même dans la reconnaissance de son utilité sociale.

Je veux parler de l’ordre.
L’ordre, c’est le principe selon lequel tout ne se vaut pas. C’est le contraire de ce système de pensée et de valeurs dans lequel l’élève est l’égal du professeur, dans lequel le délinquant compte autant que la victime, dans lequel celui qui ne se donne aucun mal est autant considéré que celui qui s’en donne beaucoup.
L’ordre, c’est l’échelle des valeurs qui est reconnue, les devoirs qui sont inséparables des droits.
C’est l’honnêteté. C’est le civisme. C’est la confiance. C’est l’Etat de droit. C’est quand chacun sait ce qu’il a à faire et ce qu’il peut raisonnablement attendre des autres.
L’ordre, c’est quand l’autorité du maître est respectée, c’est quand l’école apprend à l’enfant à faire la différence entre le bien et le mal, à distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux, à apprécier ce qui est beau et ce qui est grand.
L’ordre, c’est quand la loi est la même pour tous, quand le crime est puni et le mérite récompensé.
L’ordre, c’est quand la victime compte plus que le délinquant. C’est quand le travail paye plus que l’inactivité, quand on cesse de s’appauvrir en travaillant et de s’enrichir en spéculant.
L’ordre, c’est quand le capitalisme est régulé, quand la concurrence est loyale, c’est quand l’entrepreneur est davantage valorisé que le prédateur, c’est quand les gains sont équitablement répartis entre le capital et le travail, c’est quand le dialogue prévaut sur la violence, c’est quand personne n’est obligé de descendre dans la rue pour faire valoir son point de vue, c’est quand les usagers ne sont pas pris en otages par les grévistes, c’est quand chacun peut circuler sans craindre de se faire agresser.

Je veux parler du mouvement.
Le mouvement, c’est l’audace, c’est l’innovation, c’est le progrès, c’est l’appel de la justice. C’est la conviction que l’intelligence et le travail des hommes peuvent améliorer le sort des générations futures. C’est l’optimisme des Lumières. C’est Condorcet poursuivi par les agents de la Terreur qui veulent l’assassiner et qui trouve encore en lui la force d’écrire : « La contemplation de l’espèce humaine marchant dans la route de la vérité, de la vertu et du bonheur est un asile pour le philosophe où le souvenir de ses persécuteurs ne peut le poursuivre ». Le mouvement c’est la liberté de l’esprit. C’est la raison critique dressée contre la folie des hommes. C’est la foi dans la science et dans l’éducation.

Je veux parler de la vie.
Cette vie qui est devenue plus dure, plus lourde parce qu’on est plus isolé que jadis, parce que les solidarités se sont distendues, parce qu’il y a moins de solidarité familiale, moins de solidarité de voisinage, moins de solidarité de métier. Jadis le niveau de vie était moins élevé mais l’homme n’était pas seul, il était entouré, il était pris en charge, il était protégé. Il était moins libre, mais il pouvait partager les fardeaux de l’existence. Il pouvait s’appuyer sur une trame de relations humaines et sociales parfois étouffante mais qui lui permettait d’échapper à l’angoisse de la solitude. Cette solitude paradoxale qui fait nos villes surpeuplées et tant de ceux qui y vivent des êtres isolés les uns des autres.
Aujourd’hui le voilà seul ou presque dans un monde de stress, d’incertitude, confronté à la peur de perdre son emploi, à la dégradation de ses conditions de travail, à la pression de la concurrence, à l’exigence de compétitivité, de performance. Les grandes maladies du siècle s’appellent aussi le mal de vivre, le malaise existentiel de la jeunesse, le suicide. On n’en parle jamais. On en a honte. Je veux parler de cela aussi. A côté de la misère, de la pauvreté, je veux parler de la maladie, de la dépression, de ce qui atteint la personne au plus profond de son être, du regard que la société porte sur ces fléaux, sur cette souffrance qui n’est pas matérielle mais qui est humaine, qui est physique, qui est morale. La vie est devenue si lourde pour certains de nos compatriotes. Je veux engager puissamment la recherche médicale Française vers le soulagement de ce mal dont on parle si peu mais qui est si présent pour les jeunes comme les moins jeunes et qui n’est rien d’autre que le mal de vivre.

L’histoire de France avance non par un impossible consensus ou une médiocre politique du juste milieu mais par la synthèse qui dépasse les contradictions.
C’est le miracle de la France de conjuguer une identité si forte avec une aspiration si grande à l’universalisme.
C’est le miracle de la France d’être une grande patrie faite d’une multitude de petites patries unies par une formidable volonté de vivre ensemble, de partager une langue, une histoire, une façon d’être et de penser, où chacun se reconnaît dans un idéal et un destin communs sans que soient effacés les histoires personnelles et les destins particuliers.
C’est le miracle de la France d’avoir forgé de l’unité sans jamais fabriquer de l’uniformité.
C’est le miracle de la France de combiner une aussi haute idée de l’Etat avec une passion aussi grande de la liberté.
C’est le miracle de la France d’être aussi fortement attachée à l’idée de nation et en même temps aussi ouverte sur le monde.
C’est le miracle de la France d’aimer d’une même passion l’égalité et le mérite, le sentiment et la raison.
Notre pays qui a construit son identité sur la synthèse entre l’Ancien Régime et la Révolution, son Etat sur la synthèse entre l’Etat capétien et l’Etat républicain qui a permis à ceux qui croient au Ciel de cohabiter avec ceux qui n’y croient pas grâce à la synthèse laïque ; notre pays qui n’en aura jamais fini avec les Girondins et les Jacobins, mais qui entre le drapeau rouge et le drapeau blanc a choisi le drapeau tricolore et l’a couvert de gloire, notre pays attend une nouvelle synthèse pour épouser ce siècle et se réconcilier avec lui-même. Et pour espérer de nouveau.
C’est cette nouvelle synthèse que je veux proposer à tous les Français entre la liberté et la responsabilité, entre l’ordre et le mouvement, entre l’Etat et le marché, entre la République et la démocratie, entre la nation et l’Europe, entre la France et la Méditerranée.

Rien n’est encore joué. Je me sens l’esprit d’un challenger. Il appartient aux Français de décider. Je connais la difficulté de ma tâche. Je sais qu’il convient d’être humble face aux jugements des Français. Cette campagne ne fait que commencer. Je m’en tiendrai à la ligne de conduite que je me suis fixée : présenter mon projet, mes idées, mes propositions, ma vision de la France, ma conception de la République, l’idée que je me fais de la fonction présidentielle.
Je sais que les Français écoutent. Je veux qu’ils m’entendant. Tout peut devenir possible si j’arrive à construire ce rassemblement dont la France a tant besoin.
Rassembler autour de ce projet le plus grand nombre de Français qui, sans renoncer à ce qu’ils sont, y reconnaîtront une conception de l’homme qui est aussi la leur, des valeurs qui sont aussi les leurs et y trouveront le socle d’une ambition commune capable de redonner à la France l’énergie, l’enthousiasme, la force qui lui permettront de nouveau d’étonner le monde.

Ceux qui ne disent rien me reprochent d’en dire trop !
Je continuerai.
Je continuerai à dire ce que je ferai si je suis élu.
Je continuerai à dire sur quoi je m’engage.
Je ne mentirai pas, je ne tricherai pas.
Je prendrai le risque de la vérité parce qu’on le doit à la France.
J’assumerai tous mes choix.
J’ai dit dés le début de la campagne que je voulais bâtir avec tous les Français un nouveau pacte républicain fondé sur la confiance et sur le respect.
Ce pacte, c’est mon engagement. Si je suis élu, il sera ma règle, mon exigence.
C’est sur ce pacte que je demande à être jugé.
Les Français décideront.
Les Français diront quel débat ils veulent au second tour.
Que chacun dise ce qu’il veut. Ce que sont ses valeurs.
Que le débat prenne de la hauteur. Qu’il contribue à réconcilier les Français avec la politique, avec la démocratie.

J’ai confiance dans la sagesse de notre peuple.

Vive la République !
Vive la France !

La sociologie dès ses origines, parce que son père fondateur, Durkheim, était fils de rabbin, fut traitée de «science juive».

Sur les dérapages de Jean-Claude Milner.
Après Bourdieu, à qui le tour ?
Jacques BOUVERESSE, Jean-Pierre CHANGEUX, Christophe CHARLE, Roger CHARTIER
Libération

8 février 2007
Premiers signataires : Jacques Bouveresse (Collège de France), Jean-Pierre Changeux (Collège de France), Christophe Charle (Paris-I, IUF), Roger Chartier (Collège de France, EHESS), Gérard Fussman (Collège de France), Jacques Glowinski (Collège de France), François Héritier (Collège de France), Jacques Lagroye (Paris-I), Danièle Lochak (Paris-X) Daniel Roche (Collège de France), Fanette Roche-Pézard (Paris-I)…

Le 13 janvier 2007, dans l’émission de France Culture animée par Alain Finkielkraut, Jean-Claude Milner déclarait : «J’ai ma thèse sur ce que veut dire « les héritiers » chez Bourdieu : « les héritiers », c’est les Juifs […]. Je crois que c’est un livre antisémite.»
Ces propos ne mériteraient pas qu’on les relève tant ils sont absurdes et ridicules. Reste qu’il faut quand même prendre le temps d’y répondre. Tout d’abord parce qu’il en va de la mémoire d’un homme. Ensuite parce qu’il en va du sort des sciences sociales en France, et plus généralement de celui du débat intellectuel.
Ce n’est pas un hasard si ces propos visent un sociologue, et, qui plus est, un sociologue critique. Il serait piquant si le sujet prêtait à rire de rappeler que la sociologie dès ses origines, parce que son père fondateur, Durkheim, était fils de rabbin, fut traitée de «science juive». Sociologue antisémite, science juive, ces anathèmes ne révèlent qu’une chose : les sciences sociales, dès lors qu’elles dévoilent la réalité des mécanismes sociaux, sont dérangeantes.
Au-delà, l’usage de cette injure, qui atteint également la personne de Jean-Claude Passeron, coauteur des Héritiers, est le symptôme de la vacuité du débat intellectuel et politique. Faute d’arguments, on injurie. Mais, à force de manier l’injure n’importe comment, ce sont les actes et les paroles réellement antisémites ou racistes que l’on banalise.

Voir enfin la prise de position de Glucksmann:

Extraits :

Curieux avatar du « gaullisme », le fétichisme conservateur cultive le primat des Etats, quoi qu’ils fassent. Cette Realpolitik sacrifie notre histoire et notre rayonnement aux intérêts à courte vue de ventes d’armes et de contrats pétroliers. A la chute du mur de Berlin, nos dirigeants firent la moue, puis soutinrent leurs alliés génocidaires du Rwanda et décorèrent Vladimir Poutine de la grand-croix de la Légion d’honneur. Curieuse évolution qui fit de la patrie des droits de l’homme l’apôtre des ordres établis.

Nicolas Sarkozy est le seul candidat aujourd’hui à s’être engagé dans le sillage de cette France du coeur. (…)« Je ne crois pas à ce qu’on appelle la Realpolitik qui fait renoncer à ses valeurs sans gagner un seul contrat. Je n’accepte pas ce qui se passe en Tchétchénie, parce que 250 000 Tchétchènes morts ou persécutés ce n’est pas un détail de l’histoire du monde. Parce que le général de Gaulle a voulu la liberté pour tous les peuples et la liberté, ça vaut aussi pour eux… Le silence est complice et je ne veux être complice d’aucune dictature »

la gauche professionnelle s’est endormie sur ses lauriers. Elle méprisa les discussions allemandes (autour de Bad Godesberg) ou anglaises (à propos du New Labour), elle ignora l’explosion spirituelle de la dissidence à l’Est, elle se fiche des « révolutions de velours » de Prague à Kiev et Tbilissi.

Marinant dans son narcissisme, elle se trouve fort dépourvue, lorsque Nicolas Sarkozy, prenant à contre-pied son camp, se réclame des révoltés et des opprimés, du jeune résistant communiste Guy Môquet, des femmes musulmanes martyrisées, de Simone Veil abolissant la souffrance des avortements clandestins, de Frère Christian à Tibéhirine comme des républicains espagnols. Au lieu de crier à la captation d’héritage, permettez que je me réjouisse. En retrouvant dans le discours du candidat Hugo, Jaurès, Mandel, Chaban, Camus, je me sens un peu chez moi.

Fils de juifs autrichiens qui combattirent les nazis en France, ce pays est mon choix et la gauche ma famille d’origine. C’est pour elle que, depuis quarante ans, je ferraille contre ses pétrifications idéologiques (soutien à Soljenitsyne, aux dissidents antitotalitaires de l’Est, critique des oeillères marxistes).

J’ai un temps rêvé d’une candidature de Bernard Kouchner, restituant à la gauche française une dimension internationale perdue. (…) J’aurais aimé un ticket Sarkozy-Kouchner.

Je ne partage pas toutes les options du candidat UMP. (…) Voter n’est pas entrer en religion, c’est opter pour le projet le plus proche de ses convictions.

Pourquoi je choisis Nicolas Sarkozy
André Glucksmann
Le Monde
Le 30.01.07

La gauche est repliée sur l’Hexagone. Lassé, le philosophe décide de soutenir le candidat de l’UMP
La surprise de la présidentielle a eu lieu. Avant d’aller voter, les Français vivent une mutation mentale. Les sondages varient, le score reste imprévisible, mais partout perce le rejet d’une France figée en musée-hôpital et livrée aux infections nosocomiales : égoïsmes, discrimination, fureurs, dépression.

Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ont peu de chose en commun, sinon l’âge, mais furent tous deux plébiscités par une base réfractaire aux encadrements traditionnels et aux doctrines surannées. On ne vote plus socialiste ou gaulliste, on veut élire un sursaut. A Paris, les SDF gèlent en hiver depuis un quart de siècle. Soudain ils apparaissent, les tentes crèvent les yeux, l’opinion s’en mêle et le gouvernement s’y met. Pourquoi pas avant ? Comme en février 1954, les Français sentent qu’il n’est plus temps de donner du temps au temps. « Il a suffi qu’un homme agisse en dehors des chemins officiels pour que les Français marchent, mais il a fallu aussi le froid. Sans le froid, pas d’abbé Pierre !… Quand la France aura froid, je pourrai agir, moi aussi. » (De Gaulle). Une France lucide a de nouveau « froid », moment gaullien où il convient d’oser penser, fût-ce contre ses propres certitudes, puis d’oser entreprendre.

La bataille des idées est un fait accompli… A droite étrangement. Le débat Sarkozy-Villepin, plus qu’une querelle d’ego, illustre l’affrontement de deux visions de la France et du monde. Mouvement contre conservatisme. Sarkozy rompt clairement avec cette droite habituée à cacher son vide derrière de grands concepts pontifiants. Exemple : en prônant la discrimination positive, qui contrevient à l’égalité virtuelle pour éradiquer les réelles inégalités dues à la couleur de la peau, au domicile et au nom de famille. Ou encore : en théorisant l’aide publique à la construction de mosquées pour éviter aux fidèles de la deuxième religion de France de prier dans des caves ou des locaux offerts par de riches intégristes. Quitte à froisser une conception figée de la laïcité, rappelons qu’en 1905 la France aux dizaines de milliers de clochers ignorait les minarets. La demande a changé, l’offre est restée la même. La société évolue, les principes doivent évoluer avec elle.

La rupture à droite embrasse la politique internationale non moins que l’intérieure. Curieux avatar du « gaullisme », le fétichisme conservateur cultive le primat des Etats, quoi qu’ils fassent. Cette Realpolitik sacrifie notre histoire et notre rayonnement aux intérêts à courte vue de ventes d’armes et de contrats pétroliers. A la chute du mur de Berlin, nos dirigeants firent la moue, puis soutinrent leurs alliés génocidaires du Rwanda et décorèrent Vladimir Poutine de la grand-croix de la Légion d’honneur. Curieuse évolution qui fit de la patrie des droits de l’homme l’apôtre des ordres établis.

Une France généreuse pourtant n’oubliait pas les opprimés : boat people vietnamiens fuyant le communisme, syndicalistes embastillés de Solidarnosc, « folles de Mai » sous le fascisme argentin, Algériennes en butte au terrorisme, torturés chiliens, dissidents russes, Bosniaques, Kosovars, Tchétchènes… Dans nul autre pays, on ne parla autant de ces monstruosités et de ces résistances. La possibilité de s’ouvrir fraternellement au monde est inscrite dans notre patrimoine culturel, voyez Montaigne, voyez Hugo, voyez les French doctors et leurs émules. Aucune fatalité ne condamne nos compatriotes à bouder tous azimuts, à vitupérer le « plombier polonais », à se couper du monde.

Nicolas Sarkozy est le seul candidat aujourd’hui à s’être engagé dans le sillage de cette France du coeur. Il dénonce le martyre des infirmières bulgares condamnées à mort en Libye, les massacres au Darfour et l’assassinat des journalistes, puis énonce une règle de gouvernance fort éloignée de celle de Jacques Chirac. « Je ne crois pas à ce qu’on appelle la Realpolitik qui fait renoncer à ses valeurs sans gagner un seul contrat. Je n’accepte pas ce qui se passe en Tchétchénie, parce que 250 000 Tchétchènes morts ou persécutés ce n’est pas un détail de l’histoire du monde. Parce que le général de Gaulle a voulu la liberté pour tous les peuples et la liberté, ça vaut aussi pour eux… Le silence est complice et je ne veux être complice d’aucune dictature », a déclaré le président de l’UMP le 14 janvier.

Que répond la gauche ? Peu de chose malheureusement. Où se niche le combat d’idées qui fut si longtemps son privilège ? Où s’est égaré l’étendard de la solidarité internationale, fierté autrefois du socialisme français ? Pas question d’incriminer une candidate que je respecte – même si je n’avale pas sa justice chinoise élevée en modèle de célérité. Elle se trouve aux prises avec un vide plus grand qu’elle, n’en déplaise aux commentateurs ou aux jaloux qui fustigent à bon compte sa démarche ou sa personne. La leçon d’avril 2002 n’a débouché sur aucun renouveau conceptuel au PS.

La gauche officielle se croit moralement infaillible et mentalement intouchable. Le Mouvement et la République, c’est elle. Voilà qui était relativement exact jusqu’en 1945. La gauche avait osé les remises en question et mené les combats d’où naquit notre démocratie laïque et sociale. Mais depuis 1945, Vichy ayant enterré la bien-pensance de droite, la gauche professionnelle s’est endormie sur ses lauriers. Elle méprisa les discussions allemandes (autour de Bad Godesberg) ou anglaises (à propos du New Labour), elle ignora l’explosion spirituelle de la dissidence à l’Est, elle se fiche des « révolutions de velours » de Prague à Kiev et Tbilissi.

Marinant dans son narcissisme, elle se trouve fort dépourvue, lorsque Nicolas Sarkozy, prenant à contre-pied son camp, se réclame des révoltés et des opprimés, du jeune résistant communiste Guy Môquet, des femmes musulmanes martyrisées, de Simone Veil abolissant la souffrance des avortements clandestins, de Frère Christian à Tibéhirine comme des républicains espagnols. Au lieu de crier à la captation d’héritage, permettez que je me réjouisse. En retrouvant dans le discours du candidat Hugo, Jaurès, Mandel, Chaban, Camus, je me sens un peu chez moi.

Dans une campagne présidentielle, il est utile d’aligner les confrontations impitoyables. Normal aussi de rappeler les candidats à leurs limites. A condition de ne pas éliminer celui que l’on combat en le rayant de la nation. Comme le fait ce député PS qui vitupère le « néoconservateur américain à passeport français ». L’ostracisme et la stigmatisation de l’anti-France furent longtemps l’apanage d’une droite qui n’avait guère d’arguments à opposer aux conquêtes de Blum ou de Salengro. La gauche mérite mieux que cela.

Jamais au cours d’une vie longue et pleine d’engagements, je n’ai pris publiquement parti pour quelque candidat, sauf au deuxième tour de mai 2002. Fils de juifs autrichiens qui combattirent les nazis en France, ce pays est mon choix et la gauche ma famille d’origine. C’est pour elle que, depuis quarante ans, je ferraille contre ses pétrifications idéologiques (soutien à Soljenitsyne, aux dissidents antitotalitaires de l’Est, critique des oeillères marxistes).

J’ai un temps rêvé d’une candidature de Bernard Kouchner, restituant à la gauche française une dimension internationale perdue. Veto d’un PS effrayé par l’audace de l’électron libre. J’aurais aimé un ticket Sarkozy-Kouchner. En prenant position pour le premier, je vais perdre des amis. Ma décision, faite de douleurs anciennes et de perspectives nouvelles, est réfléchie. Je ne partage pas toutes les options du candidat UMP. Exemple : les « sans-papiers », je souhaite une régularisation plus ample, fondée sur des critères d’humanité mieux respectés. Voter n’est pas entrer en religion, c’est opter pour le projet le plus proche de ses convictions.

L’humanisme du XXIe siècle s’abstient d’imposer une idée parfaite de l’homme. Garde-fou contre l’inhumain, en nous et autour de nous, il ne peut se satisfaire de déplorer les victimes et de recenser morts ou laissés-pour-compte. Récusant l’indifférence coupable et la manie doctrinaire, l’humaniste s’obstine – lutte sans cesse recommencée – à « faire barrage à la folie des hommes en refusant de se laisser emporter par elle » (discours du 14 janvier). Le « murmure des âmes innocentes » que Sarkozy entendit à Yad Vashem lui dicte cette définition de la politique. Depuis toujours, c’est ce murmure qui porte ma philosophie.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :