Présidentielle 2007: Ces classes moyennes que pourrait bien perdre la gauche

Chronos devouring his childrenLa difficulté est de vivre avec un revenu égalitaire de pays socialiste dans un pays qui ne l’est pas. Louis Chauvel

Au moment où la Mère Royal nous ressort les restes réchauffés du mitterrandisme et les mêmes fausses recettes qui sont largement responsables du marasme actuel …

Il faut relire le livre du sociologue de Sciences Po Louis Chauvel sur « les classes moyennes à la dérive », électorat naturel de la gauche justement et qui, après les coups de semonce du 21 avril 2002, du référendum européen ou du CPE, pourrait bien lui faire défaut cette fois.

Il faudrait reparler de cette génération des premiers-nés du boum démographique de l’après-guerre qui a profité de l’exception historique des Trente Glorieuses avec sa forte croissance et ses recrutements massifs des bureaucraties publiques et privées sans jamais se poser la question de la durabilité ou « soutenabilité » à long terme d’un tel modèle de développement.

Enfants gâtés de la croissance que nous sommes et qui en sont ainsi venus à sacrifier l’avenir de nos enfants (et petits-enfants) en imposant, lorsque l’inévitable ralentissement de la croissance est venu, la conservation de nos acquis sous la forme d’un Etat-providence surdimensionné, au détriment des générations suivantes, les privant à la fois d’emplois ou d’emplois à la hauteur de leurs aspirations et diplomes dévalués (produits d’universités elles-mêmes dévaluées) et partant d’accès au logement par l’explosion des prix de l’immobilier.

Sans parler du mensonge qu’il y a à vouloir faire croire que les innovations « sociétales » qu’avait permis la parenthèse historique de la croissance des années 60-70, comme les nouvelles formes familiales (familles recomposées), n’avaient pas un coût et ne supposaient pas un minimum de moyens dont on a progressivement privé les classes populaires et maintenant les classes moyennes inférieures et intermédiaires.

Mais aussi de la stigmatisation systématique des valeurs dites traditionnelles (autorité, hiérarchie, ordre, famille, travail) ainsi que des politiciens qui avaient le malheur de vouloir les défendre, pour les remplacer par un relativisme généralisé et des aberrations sociales mais si « tendance » du mariage homosexuel ou de « l’homoparentalité »- sans parler, au niveau de la politique étrangère, du refus de l’histoire et de la responsabilité qu’implique la défense de la démocratie, y compris sur notre propre sol avec les populations récemment immigrées et leurs enfants) qui ne pouvait que déstabiliser l’ensemble de la société et d’abord les plus fragiles.

Avec en scénario possible et de plus en plus proche si un Sarkozy n’y met pas le hola, une inévitable… argentinisation ?

Extraits:

Depuis vingt ans, les jeunes ont servi de variable d’ajustement. Le chômage dans les deux ans qui suivent la fin des études oscille entre 20 % et 33 %. En cas de ralentissement, on stoppe le recrutement, puis on licencie les derniers embauchés. Les jeunes se retrouvent avec des vides sur leurs CV que n’ont jamais connus leurs aînés. La France les a sacrifiés depuis vingt ans pour conserver son modèle social, qui profite essentiellement aux baby-boomers. Sauf que les jeunes des années 1980 sont maintenant à la moitié de leur vie et n’ont pas rattrapé leur retard. En continuant sur cette voie, le système s’effondrera de lui-même.

Il n’empêche qu’un retournement est inscrit, demain ou dans quinze ans. Plus il sera tardif, plus il sera violent.

La France a oublié l’accompagnement des jeunes vers le monde du travail. Elle n’a pas voulu mettre en place une intégration par l’apprentissage et a préféré les retenir hors du monde du travail dans un système universitaire bon marché. Un étudiant français coûte 6 500 euros contre 10 000 euros pour un apprenti allemand. La généralisation du bac a conduit à sa dévalorisation mais n’est pas responsable de tout. En Suède, 100 % d’une classe d’âge étudie jusqu’à 18 ans. Sauf qu’avant l’université, les jeunes ont une expérience professionnelle qui leur permet de mieux choisir leurs études et d’aller au-delà de la théorie dans laquelle les pays latins s’enferment.

Les titulaires d’un mandat syndical ou politique à temps plein avaient 45 ans en 1982 et 57 ans en 2000. Douze ans de vieillissement en dix-huit ans ! L’âge médian du député de 1997 était de 52 ans ; en 2002, il était de 57 ans. Aucun renouvellement. Les rares jeunes qui rentrent dans le système sont hyper-sélectionnés par les concours ou par l’héritage. Il existe maintenant un vide politique jusqu’à 45 ans. Le retournement viendra lorsque la génération au pouvoir verra fléchir ses forces. D’où la révolte des jeunes socialistes contre leur direction qui autorise les députés sortants à se représenter et impose sinon des femmes. C’est la façon dont les éléphants masculins de 55-65 ans du Parti socialiste font payer la parité aux nouvelles générations.

Louis Chauvel, professeur à Sciences-Po Paris : « La France a sacrifié les jeunes depuis vingt ans »

LE MONDE | 06.03.06

A la veille de la manifestation contre le contrat première embauche (CPE), mardi 7 mars, les ingrédients d’une révolte des jeunes sont-ils réunis ?

Un sentiment d’injustice général existe mais ne trouve pas pour l’instant de lieu pour s’exprimer. Un CPE n’est pas plus scandaleux qu’un stage payé au tiers du smic. Mais les émeutes de novembre 2005 ont montré ce que la société française peut subir du jour au lendemain. Tout faux pas peut déclencher une mobilisation massive. Les nouvelles générations connaissent une désespérance profonde et leur soutien au système se délite progressivement : les adolescents des banlieues voient qu’ils n’ont rien à attendre ; les étudiants en licence constatent que leurs diplômes ne leur donnent pas la place que leurs parents auraient eue avec un baccalauréat. Les 30-35 ans voient que la promesse d’accéder à un niveau social plus élevé n’a jamais été tenue.

Comment en est-on arrivé là ? Depuis vingt ans, les jeunes ont servi de variable d’ajustement. Le chômage dans les deux ans qui suivent la fin des études oscille entre 20 % et 33 %. En cas de ralentissement, on stoppe le recrutement, puis on licencie les derniers embauchés. Les jeunes se retrouvent avec des vides sur leurs CV que n’ont jamais connus leurs aînés. La France les a sacrifiés depuis vingt ans pour conserver son modèle social, qui profite essentiellement aux baby-boomers. Sauf que les jeunes des années 1980 sont maintenant à la moitié de leur vie et n’ont pas rattrapé leur retard. En continuant sur cette voie, le système s’effondrera de lui-même.

Ce sacrifice des jeunes s’explique-t-il par la démographie – les baby-boomers monopolisent les emplois – ou par le chômage dû à la faible croissance ? Ni l’un ni l’autre. Des pays ayant une croissance en berne et une démographie comparable ne connaissent pas une telle éviction des jeunes. La France a oublié l’accompagnement des jeunes vers le monde du travail. Elle n’a pas voulu mettre en place une intégration par l’apprentissage et a préféré les retenir hors du monde du travail dans un système universitaire bon marché. Un étudiant français coûte 6 500 euros contre 10 000 euros pour un apprenti allemand. La généralisation du bac a conduit à sa dévalorisation mais n’est pas responsable de tout. En Suède, 100 % d’une classe d’âge étudie jusqu’à 18 ans. Sauf qu’avant l’université, les jeunes ont une expérience professionnelle qui leur permet de mieux choisir leurs études et d’aller au-delà de la théorie dans laquelle les pays latins s’enferment.

La solidarité intergénérationnelle compense-t-elle l’éviction des jeunes ? La société française n’aurait pas tenu vingt ans si la solidarité familiale, très importante, n’avait pas servi d’amortisseur. Cette solidarité est très inégalitaire : les ruptures familiales sont plus nombreuses en milieu populaire et un jeune élevé par une mère seule au RMI a une espérance d’aide faible. Surtout, cette solidarité sape la valeur du travail. Entre les jeunes qui n’ont que leur salaire comme ressource et sont confrontés à un coût du logement prohibitif et ceux pour qui ce salaire constitue de l’argent de poche parce que leurs parents ont mis à leur disposition un appartement, les conditions de vie sont en décalage radical. Au contraire, les salaires d’embauche élevés des années 1970 permettaient une rapide autonomie vis-à-vis des parents et suscitaient une énorme motivation au travail. L’aide familiale a permis de ne pas voir le mal : le travail des jeunes ne rapporte plus et chacun s’en accommode.

Au lieu de créer le CPE, ne fallait-il pas favoriser le licenciement dans les contrats à durée déterminée ? Je ne pense pas que la guerre des générations soit la question la plus pertinente. Toutefois, en 1977, les quinquagénaires gagnaient 15 % de plus que les trentenaires. En 2000, l’écart atteignait 40 %. Les quinquagénaires, qui ont fait carrière souvent au détriment de nouvelles générations non embauchées ou mal payées, ont très peur : en cas de licenciement, leur espoir de retrouver un emploi au même salaire serait très limité. Le système tient par l’espoir des jeunes de rattraper un jour le salaire des seniors. C’est un marché de dupes, une promesse qui n’engage pas ceux qui la formulent : ils ne seront plus là dans dix ans. Parallèlement, les seuls en mesure d’épargner pour leur retraite sont les retraités. Mais je doute qu’il soit possible de renégocier les retraites des seniors et les salaires des quinquas. Il n’empêche qu’un retournement est inscrit, demain ou dans quinze ans. Plus il sera tardif, plus il sera violent.

Y a-t-il une prise de conscience politique de la jeunesse ? Il existe une conscience implicite que cela ne va plus, mais aucune conscience structurée. Les jeunes ont autre chose à faire qu’animer leurs problèmes de génération. Les titulaires d’un mandat syndical ou politique à temps plein avaient 45 ans en 1982 et 57 ans en 2000. Douze ans de vieillissement en dix-huit ans ! L’âge médian du député de 1997 était de 52 ans ; en 2002, il était de 57 ans. Aucun renouvellement. Les rares jeunes qui rentrent dans le système sont hyper-sélectionnés par les concours ou par l’héritage. Il existe maintenant un vide politique jusqu’à 45 ans. Le retournement viendra lorsque la génération au pouvoir verra fléchir ses forces. D’où la révolte des jeunes socialistes contre leur direction qui autorise les députés sortants à se représenter et impose sinon des femmes. C’est la façon dont les éléphants masculins de 55-65 ans du Parti socialiste font payer la parité aux nouvelles générations.

Propos recueillis par Arnaud Leparmentier

Classes moyennes : l’angoisse d’une génération SOPHIE FAY. Le Figaro le 12 octobre 2006

Les classes moyennes sont de plus en plus déstabilisées par l’évolution du marché du travail, la hausse des prix de l’immobilier et les changements démographiques.

SEPT MOIS avant l’élection présidentielle de 2007, la France ne s’ennuie pas, mais elle s’angoisse. Ses « classes moyennes » – ces deux Français sur trois chers à Valéry Giscard d’Estaing – sont « anxieuses ». C’est en tout cas le diagnostic du sociologue Louis Chauvel, professeur à Sciences po, qui publie aujourd’hui dans la célèbre collection à couverture orange de La République des idées et du Seuil un essai intitulé : Les Classes moyennes à la dérive. On est très loin de cette époque, où cette partie de la population pouvait être décrite comme « les aventuriers du quotidien », selon l’expression de la sociologue, Catherine Bidou.

Les racines de cette inquiétude sont en grande partie économiques. Louis Chauvel fournit plusieurs séries de données à ce sujet. Le pouvoir d’achat tout d’abord. Jusqu’en 1975, le salaire réel augmentait chaque année de 3,5 % en moyenne. A ce rythme, le pouvoir d’achat double en une vingtaine d’années. « C’était l’assurance d’une promotion sociale tout au long de la carrière dans toutes les catégories de la société, et, en particulier pour les classes populaires, la quasi-certitude que leurs enfants connaîtraient une situation mécaniquement meilleure que la leur. » Mais tout cela a changé au milieu des années 1970, avec une croissance moyenne des salaires réels qui ralentit à moins de 0,5 % par an. A ce nouveau rythme, il faut 140 ans pour doubler son pouvoir d’achat. A l’échelle d’une vie, on serait donc plutôt dans la stagnation.

Certains pourtant ont le sentiment de s’être enrichis, d’autres de s’être appauvris. Tout dépend de la situation patrimoniale des uns et autres. Ceux qui sont propriétaires de leur logement, voire d’une résidence secondaire, peuvent avoir le sentiment de s’être enrichis malgré la quasi-stagnation de leur pouvoir d’achat. En revanche, ceux qui n’ont pas cette chance ont un fort sentiment d’appauvrissement. Depuis 1998, rappelle Louis Chauvel, « les jeunes familles en installation ont fait face à une hausse des prix d’achat des appartements en euros constants de 68,7 % à Paris et de 58 % dans les agglomérations de plus de 10 000 habitants, prix qui avaient déjà doublé au cours des 15 années précédentes ». Conséquence : le salaire annuel d’un trentenaire lui permettait en 1984 de s’offrir 9 mètres carrés à Paris contre 4 seulement aujourd’hui.

Un risque de «repatrimonialisation»

Cela crée un sentiment très fort d’inégalité, entre ceux qui ont un patrimoine et ceux qui n’en ont pas. « Dans une société où le salaire perd de sa valeur par rapport à l’accumulation », Louis Chauvel identifie un risque de « repatrimonialisation de l’accès aux classes moyennes ». En outre, plus les études s’allongent, plus le soutien financier des parents compte. Au risque de mettre à mal le modèle méritocratique.

D’ailleurs les classes moyennes sont de moins en moins « moyennes », mais de plus en plus polarisées soit vers le bas, soit vers le haut de la catégorie, telle que la définit Louis Chauvel (voir ci-dessous).

Un grand écart se crée aussi au sein des générations, entre les jeunes et leurs aînés. « Devant le chômage de masse et la concurrence, note Louis Chauvel, les nouvelles générations ont dû réduire leurs prétentions salariales. » Ainsi en 1975, les salariés masculins de 50 ans gagnaient 15 % de plus que les salariés de 30 ans. En 2002, cet écart s’était nettement creusé pour atteindre 40 %. Il est de 29 % entre femmes.

Pour lui, la crise des classes moyennes aujourd’hui est « moins celle des quinquas et des sexagénaires que celui de leurs enfants, qui font face à un risque de déclassement social ». Avec de nouvelles craintes. Si, en façade, le taux de pauvreté est stable en France, on constate en fait qu’il s’est déplacé des personnes âgées vers les jeunes. Un phénomène forcément plus angoissant pour la société.

Ces évolutions, qui rendent les classes moyennes plus imprévisibles politiquement, comme le montrent les résultats différents des référendums européens de 1992 et de 2005, pourraient finir par remettre en question le compromis sur le modèle social français et le financement des retraites et des dépenses de santé par une dette croissante. De nombreux auteurs en sont convaincus, de Bernard Spitz (qui publie Le Papy-krach aux éditions Grasset) à Denis Jeambar (Nos enfants nous haïront, Seuil).

Le grand retour des  »fils de » et des  »filles de » S. F.. Le Figaro le 12 octobre 2006

On ne les compte plus au cinéma. On les croise dans la chanson, à la télévision, dans la littérature, parmi les intellectuels, les politiques ou les grands patrons… Mais les « filles de » ou « fils de » célèbres ne sont que la face visible de l’iceberg. « C’est un phénomène très large, en particulier dans les métiers de prestige », constate le sociologue Louis Chauvel. Sans surprise, selon lui. « Dans les années 1960, explique-t-il, la multiplication par trois du recrutement des médecins et des enseignants du supérieur; et celle, par cinq, des journalistes, et de bien d’autres professions situées dans le haut de la hiérarchie sociale, avait ouvert des perspectives exceptionnelles de mobilité, les propres enfants de ces professions ne suffisant pas à combler toutes les places ». Aujourd’hui, au contraire, « les candidats sont plus nombreux que les places libérées par les départs à la retraite », ce qui conduit « les familles à développer d’intenses stratégies de solidarité », souvent sans discrétion. Au risque de désespérer ceux qui misent sur leurs seuls travail et talent. Ce qui s’ajoute au fait que les enfants de cadres supérieurs ont toujours plus de chances de prendre les filières scolaires qui débouchent sur les écoles de commerce ou d’ingénieurs.

S. F.  »J’ai le sentiment que mes parents vivaient mieux que moi » ANNE SALOMON. Publié le 12 octobre 2006

Rares sont les Français qui croient encore en l’idéal des classes moyennes : gagner plus que ses aînés et être certains que ses enfants progresseront encore. Témoignages.

_ Marie-Hélène, infirmière dans le Sud-Ouest.

Marie-Hélène Vormus (1) a 45 ans. Elle est infirmière dans un hôpital public du sud-ouest de la France. Son salaire, de 1 630 euros pour un quatre-cinquième de temps, lui permet de mener une existence sans folie, mais correcte, avec son fils de 8 ans. Mais elle s’inquiète : « Je n’aurais pas de quoi lui payer des études longues. J’espère juste qu’il sera assez malin pour s’en sortir quand même et qu’il pourra choisir un métier qui lui permettra de vivre. » Sa chance est en fait d’avoir hérité un petit capital de ses parents. Celui-ci lui a permis de racheter, il y a cinq ans, à ses frères et soeurs, leurs parts de la maison familiale.

Mais Marie-Hélène Vormus sait déjà aujourd’hui qu’elle devra revendre sa maison. Elle espère quand même ne pas « tout croquer » trop vite. Pour le reste, elle estime avoir plutôt régressé socialement depuis l’époque de sa grand-mère qui, elle, était propriétaire d’un magasin de meubles. Mais elle trouve qu’elle a de la chance lorsqu’elle compare sa situation à celle de ses amies célibataires sans enfants auxquelles les impôts prennent beaucoup.

_ Valérie, cadre bancaire en Lorraine.

Valérie Bouché (1) est une optimiste. Elle est cadre bancaire en Lorraine. Avec dix-neuf ans d’expérience professionnelle, son salaire net est de 25 000 euros par an. Elle sait, bien sûr, que si elle était restée à Paris, celui-ci serait sans doute supérieur, de 20 % à 25 %. Mais Valérie Bouché reconnaît qu’elle a la chance d’avoir un époux cadre dirigeant dans le secteur du BTP. Grâce à lui, elle a le sentiment d’avoir progressé socialement par rapport à ses propres parents, cadres moyens.

C’est aussi en raison des revenus de son époux qu’elle ne nourrit aucune angoisse pour ses trois enfants. « Nous leur apprenons qu’il faut travailler régulièrement et que la vie n’est pas toujours facile. J’espère qu’avec ces notions de travail, ils arriveront toujours à se débrouiller, je ne m’inquiète pas pour eux. » Il reste que l’entreprise que dirige son époux traverse une période compliquée. Et cela, en revanche, est de nature à inquiéter Valérie Bouché : « Mon salaire ne permettrait pas de faire vivre ma famille. »

_ Alain, artisan électricien.

Alain Mahnana (1) est électricien. Il a 51 ans et a débuté dans son métier à 15 ans, comme apprenti. Il mesure parfaitement bien la progression sociale qui a été la sienne et qu’il attribue exclusivement à son travail : « Je vais au charbon. Il faut y aller… »

Il considère que sa situation s’est améliorée par rapport à celle de ses parents. Son père était mineur puis peintre en bâtiment. L’explication est simple à ses yeux: «Je bosse deux fois plus que mes parents. »

Alain Mahnana se consacre à son métier douze heures par jour là ou d’autres, dit-il, se contentent de huit heures… Mais il en a assez de « payer pour ceux qui ne font rien et demandent des aides ». Il sait aussi que son fils, qui va prendre sa succession, aura beaucoup plus de difficultés à réussir dans cette profession que lui : « Dans six ans, il ne sera plus compétitif avec l’arrivée des Slovaques et des Polonais que l’on peut déjà trouver aujourd’hui sur les chantiers en Savoie. » Il emploie aujourd’hui un seul salarié, mais il constate, bougon, que « dès qu’il a fait huit heures, il est fatigué ». Pas étonnant dans ces conditions, estime-t-il, que les jeunes ne réussissent pas…

_ Jeanine, institutrice.

Jeanine Blanchard (1) a 48 ans. Elle est institutrice à Orléans, une profession qu’elle exerce depuis vingt-huit ans. Elle s’estime « ni pauvre ni riche » avec un salaire de 1 800 à 1 900 euros net. Mais elle constate que son pouvoir d’achat a diminué et qu’elle s’est en réalité appauvrie avec les années. Sa situation, comparée à celle de ses parents, vignerons, est nettement moins confortable : « J’ai le sentiment qu’ils vivaient mieux que moi, au quotidien. » Quant à ses espoirs de progression, ils sont maigres : « Si je reste institutrice encore vingt ans, les augmentations de salaire très faibles, voire nulles, qui me sont promises par la fonction publique ne devraient pas me permettre d’améliorer notablement ma situation. »

Si elle ne s’inquiète pas spécialement pour ses fils qui ont une vingtaine d’années, elle se dit quand même préoccupée : « Même avec un BTS, lorsque vous êtes payé au smic, vous ne pouvez pas louer un logement, acheter une voiture et payer vos impôts. »

(1) Certains noms ont été changés.

Les classes moyennes à la dérive Louis Chauvel Le Seuil / République des idées /livraison 12 octobre 2006 / 10,50€

Les classes moyennes font face à un grand renversement. S’il est trop tôt pour dire que leur crépuscule s’annonce ou pour pronostiquer leur fin, elles sont confrontées aujourd’hui à des incertitudes croissantes. 21 avril 2002, « Non » au référendum Européen de mai 2005, mouvement contre le CPE, etc. les signes de ce malaise ne manquent pas, où s’exprime un profond refus. Rien de commun avec les temps heureux du sacre des classes moyennes, à l’époque où elles voulaient « changer la vie ». « Classe moyenne » n’est pas une appellation d’origine contrôlée. Le mot est incertain et signifie, dans différents pays et dans le temps, des groupes concrets clairement disjoints. Cette incertitude terminologique est une grande force en période d’expansion, comme dans les années 1970 : chacun peut s’y reconnaître. Les sources d’une hétérogénéité appelée à exploser en temps de crise sont dévoilées par un nouveau cadastre des classes moyennes, qui explique comment l’espoir d’y accéder se change en angoisse panique d’en être déchu. La crise des classes moyennes a avant tout des sources objectives, réelles, inscrites dans les grandes tendances de changement de la société française. La crise économique, renforcée depuis 1984, remet en cause le cercle vertueux des trente glorieuses (1945-1975). Stagnation économique, inégalités croissantes, incertitudes et illisibilité de l’avenir contribuent ensemble à corroder le modèle objectif d’une société de classes moyennes, faute d’enrichissement, d’homogénéité, de visibilité du lendemain. Pour affiner le diagnostic, il faut surtout saisir la dynamique générationnelle à l’oeuvre, à la fois complexe et tragique. Le problème objectif est en effet moins celui des quinquas et sexagénaires que celui de leurs propres enfants, dont une masse grandissante fait face aujourd’hui à un véritable déclassement social. Même si les jeunes adultes de 2006 disposent en moyenne de deux années d’études en plus, ils sont la première génération qui, en période de paix, fait moins bien que ses parents au même âge. Cette interruption du modèle de mobilité sociale ascendante de génération en génération est le point névralgique de la crise des classes moyennes, dont beaucoup seront exclus. Les jeunes générations font face à une tension nouvelle, souvent invivable, entre le flot croissant des candidats (par les diplômes et les origines sociales) et un nombre déclinant de places. Chômage, précarisation, déclassement, dépendance de la famille, incapacité à s’assumer, sont des soucis qui ne s’arrêtent pas quand les enfants ont 25 ans. Même si les familles développent d’intenses stratégies de solidarité, le résultat collectif est que la méritocratie régresse et que l’effet « fils à papa » s’impose dans de nombreux secteurs d’activité. Mais souvent, les problèmes des enfants deviennent ceux des parents. Cette crise objective se double de difficultés peut-être plus graves encore, à terme, car elles concernent le modèle d’individualisme typique de 1968, dans son idéal prométhéen d’émancipation égalitaire. Cet individualisme hédoniste et solidaire, qui avait constitué pendant trente ans la colonne vertébrale idéologique des classes moyennes, et qui avait servi de repère à la société française dans son entier, est confronté à de profondes contradictions. Dire que la liberté est faire ce que l’on veut, et non ce dont on a les moyens, est irresponsable, tout comme imposer un modèle d’autodétermination radicale à ceux qui ne disposent pas des ressources culturelles et moins encore des moyens économiques nécessaires. Tel quel, le modèle d’individualisme de 1968 est obsolète, et sans son renouvellement, les classes moyennes devront renoncer à donner à la société ses idéaux, à la stabiliser, et à assumer un rôle déterminant dans la démocratie telle que nous la connaissons. Il s’agit de fonder un nouvel humanisme, sans lequel un autre livre devra être écrit : « le cauchemar des classes moyennes », qui sera aussi celui de la société française.

Louis Chauvel, sociologue, est Professeur à Sciences Po, Chercheur à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et à l’Observatoire sociologique du changement (OSC). Il est aussi membre de l’Institut universitaire de France (IUF). Spécialiste des inégalités et des dynamiques générationnelles, il est aussi l’auteur du Destin des générations (PUF 1998 et 2002)

La grande injustice de la taxe d’habitation LAURENCE CHAVANE. le Figaro le 16 octobre 2006

Selon le classement du Figaro, l’impôt varie d’un à trois entre les grandes villes. Les contribuables ne s’y retrouvent pas : ils ont déposé plus d’un million de réclamations en 2005.

LA TAXE d’habitation confirme sa réputation d’impôt le plus injuste. Au moment où les avis d’imposition sont adressés dans toute la France aux 26,8 millions de foyers concernés, locataires ou propriétaires, le classement réalisé par Le Figaro fait éclater les différences. Pour une famille semblable, occupant le même genre de logement, l’écart va d’un à trois dans les soixante grandes villes de France.

Aux extrêmes, selon nos calculs, les Nîmois paient trois fois plus cher que les habitants de Courbevoie. 1 177 euros à Nîmes pour 386 euros à Courbevoie. Pour saisir la réalité, nous ne nous sommes pas contentés de comparer, comme cela se fait souvent, les taux d’imposition car ils sont trompeurs : avec un taux de 24 %, Calais ponctionne pourtant peu ses ménages grâce à une valeur locative faible. Nous avons donc choisi de calculer la taxe d’habitation d’un foyer type qui devra la régler d’ici le 15 novembre pour sa résidence principale. Celle sur les résidences secondaires est perçue le 15 décembre.

Cette méthode fait sauter aux yeux les écarts entre des communes voisines de même importance comme Calais (5e) et Dunkerque (55e) ; entre des métropoles rivales comme Toulouse (20e) et Bordeaux (54e), Metz et Nancy, Grenoble et Lyon. Et Paris creuse la différence avec ses banlieues les plus gourmandes comme Créteil, Rueil, Saint-Maur-des-Fossés et Champigny-sur-Marne.

En revanche, la politique fiscale à l’égard des ménages n’apparaît pas nettement différente entre la droite et la gauche. Certes, il y a trois mairies communistes (Nanterre, Saint-Denis, Calais) dans les cinq de tête. Mais la première et la dernière commune du palmarès ont, l’une comme l’autre, un maire UMP. Et quand les soixante premières villes de France ont à leur tête exactement trente maires de droite et trente de gauche, quatorze élus de droite et seize de gauche se retrouvent dans la première moitié du classement.

Une taxe contestée

Si l’importance des écarts d’une ville à l’autre ne dépendait que de la bonne gestion municipale et des tramways, stades et piscines, ce serait équitable et la population s’y reconnaîtrait. Ce n’est pas toujours le cas. Déjà, les agglomérations qui ont une forte activité économique récupèrent la taxe professionnelle prélevée sur les entreprises et mettent moins à contribution leurs habitants. Cela répond à une vraie logique mais crée des distorsions importantes entre les contribuables à travers le territoire.

Quand ces différences se cumulent avec l’extrême opacité du calcul d’un impôt qui progresse chaque année plus que l’inflation (de 3,5 % en moyenne pour chaque foyer en 2006 et également en fonction de l’accroissement du nombre de logements), cela nourrit un sentiment d’injustice. Car cette taxe dynamique est très contestée. En 2005, l’année où cet impôt sur les ménages a rapporté 13,4 milliards d’euros, il a fait l’objet de 1 122 000 réclamations dont 857 000 contentieux sur le fond.

En effet, les valeurs locatives à la base des calculs datent des années 1970. Les critères de confort de l’époque (modernité de la salle de bains, chauffage central, disposition des pièces, etc.) sont totalement désuets. À l’époque, les HLM neufs étaient d’ailleurs plus taxés que les immeubles anciens du centre-ville. Cette situation se complique encore par des dégrèvements multiples, différents ici et là, et selon la situation de famille. Du coup, la moitié des foyers sont exonérés, en tout ou en partie, de cet impôt.

Des réactualisations ont été simulées mais elles seraient si impopulaires qu’aucun gouvernement n’a osé y toucher. Comme en 2002, les candidats à la présidentielle annoncent une réforme de la taxe d’habitation. Ségolène Royal veut la rendre proportionnelle aux revenus et Nicolas Sarkozy réévaluer la valeur locative à chaque changement de propriétaire ou locataire pour limiter les hausses intempestives. À voir.

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