Mort de l’Abbé Pierre: L’antisémitisme tranquille d’un curé rouge (The quiet antisemitism of a radical priest)

Les révisionnistes et les négationnistes français (…) ont une spécificité, qui les distingue des Italiens ou des Américains : leur filiation n’est pas d’extrême droite. Leur public, ceux qui les entendent et les suivent, est celui de Le Pen, pour appeler les choses par leur nom. Mais les intellectuels qui fournissent à ce public des denrées viennent en fait de l’ultra-gauche. Rassinier, cet ancien député socialiste devenu le père du révisionnisme, a fait, dans les années 50, le pont entre l’extrême droite et l’ultra-gauche. Pierre Vidal-Naquet

Chapelle ardente où défile la foule éplorée à l’Hôpital militaire du Val de Grace (l’hôpital des présidents), déluge d’éloges de toute la classe politique, matraquage en boucle des extraits de la vie du saint sur nos petits écrans, surenchère dans l’hagiographie des titres de la presse écrite (« Révolté de la misère »: L’Humanité, « Pape des pauvres »: Le Parisien, « Saint domicile fixe »: Libération), hommage national demain à Notre-Dame …

L’unanimisme qui entoure, dans cette France si fière de sa laïcité et de sa mécréance, la mort de l’ancien curé rouge n’est pas sans étonner.

A l‘heure où, comme il y a trois ans contre l’intervention alliée en Irak, la France entière se retrouve comme un seul homme, unie et unanime derrière l’actuel squatter de l’Elysée et délinquant muti-récidiviste, pour pleurer la disparition de l’abbé Pierre, comment ne pas avoir envie, sans nier le véritable réconfort qu’il a apporté à tant de démunis, de rappeler (grâce à des blogs comme celui de Denis Touret ou wikipedia) certains des faits passés sous silence ou expédiés en une phrase (ce qui revient un peu au même) au sujet du défenseur des « sans » (logis, papiers, travail, Etat) et « personnalité la plus aimée des Français »?

Comme… son tranquille antijudaïsme de vieux catho et son antisionisme très extrême-gauche qui lui feront défendre les Brigades Rouges italiennes mais aussi jusqu’au bout le négationniste Garaudy traduit en justice pour son livre Les mythes fondateurs de la politique israélienne, ce qui lui vaudra l’exclusion du Comité d’honneur de la LICRA.

Ou… la véritable « vocation génocidaire » qu’il attribuait au peuple juif (« que reste-t-il d’une promesse lorsque ce qui a été promis, on vient de le prendre en tuant par de véritables génocides des peuples qui y habitaient, paisiblement, avant qu’ils y entrent ? »).

Ou encore… ses chipotements sur les « détails » du génocide des Juifs par les Nazis (« sur la question des chambres à gaz, il est vraisemblable que la totalité de celles projetées par les nazis n’ont pas été construites »).

Ou ses… petites phrases digne d’un José Bové ou d’un Edgar Morin (« Je constate qu’après la formation de leur Etat, les Juifs, de victimes, sont devenus bourreaux. Ils ont pris les maisons, les terres des Palestiniens », 1991).

Voir aussi, toujours sur Denis Touret:

L’abbé Pierre à Bernard Kouchner : Alors là, je trouverai le fond du problème de la sensibilité d’un Juif, en lui disant : toutes vos énergies se trouvent mobilisées par la réinstallation du grand temple de Salomon à Jérusalem, bref, de l’ancienne cité du roi David et du roi Salomon. Or vous vous basez pour cela sur tout ce qui dans la Bible parle de Terre promise. Or, je ne peux pas ne pas me poser cette question : que reste-t-il d’une promesse lorsque ce qui a été promis, on vient de le prendre en tuant par de véritables génocides des peuples qui y habitaient, paisiblement, avant qu’ils y entrent ? Les jours … Quand on relit le livre de Josué, c’est épouvantable ! C’est une série de génocides, groupe par groupe, pour en prendre possession ! Alors foutez-nous la paix avec la parole de Terre promise ! Je crois que – c’est çà que j’ai au fond de mon coeur – que votre mission a été – ce qui, en fait, s’est accompli partiellement – la diaspora, la dispersion à travers le monde entier pour aller porter la connaissance que vous étiez jusqu’alors les seuls à porter, en dépit de toutes les idolâtries qui vous entouraient, etc.

(passage censuré dans Dieu et les Hommes, publié dans Le secret de l’abbé Pierre de Michel-Antoine Burnier et Cécile Romane, Mille et une nuits).

Pourquoi les Français se reconnaissent-ils en lui ? 1) Parce que c’est Astérix et David à la fois. C’est le petit barbichu qui résiste contre la Rome immobilière et le Goliath propriétaire. Sa potion magique ? Son eau de bénitier révolutionnaire. Sa fronde ? Les micros qui se tendent à ses appels. Ses qualités ? La malice, la ruse, la dissuasion du faible au fort. 2) Parce qu’il se charge des B.A. à notre place. On peut écouter Kouchner : «L’abbé, c’est la bonté, la fraternité. C’est un homme droit. On ne se trompe pas avec lui, malgré ses excès» ; ou Bourdieu : «Le prophète est un personnage extraordinaire (…) qui surgit en temps de disette, de crise, de pénurie. Le prophète alors parle et dit des choses refoulées. L’abbé Pierre est quelqu’un qui prend la parole avec véhémence, indignation.»

Voir aussi la presse étrangère et notamment italienne:

ROME, 23 jan 2007 (AFP) – L’Abbé Pierre et les Brigades rouges italiennes : un épisode méconnu

Plusieurs journaux italiens ont évoqué mardi un épisode méconnu de la vie de l’Abbé Pierre, lorsque le défenseur des exclus décédé lundi en France a pris la défense de membres présumés des Brigades Rouges poursuivis dans leur pays pendant les « années de plomb ».

Dans le Corriere della Sera, un ancien juge au tribunal de Venise, Carlo Mastelloni, se souvient comment « dans les années 1980 », l’Abbé Pierre « était venu de France pour témoigner spontanément en faveur du groupe d’Italiens de Paris qui tournaient autour de l’école de langues Hypérion ».

Cet institut de langue, dirigé par l’Italien Vanni Mulinaris, a été soupçonné par la justice italienne d’être lié aux « cerveaux » des Brigades Rouges qui ont enlevé et tué Aldo Moro en 1978. Rien n’a jamais pu être prouvé en ce sens et La Repubblica rappelle que tous les inculpés ont été acquittés.

En 1983, l’Abbé Pierre était allé chez le président de la République italienne Sandro Pertini plaider la cause de Vanni Mulinaris, incarcéré sous l’inculpation d’assistance aux BR, et en mai 1984 il avait même observé huit jours de grève de la faim pour dénoncer les conditions de détention des « brigadistes » dans les prisons de la Péninsule.

Le juge Mastelloni rappelle qu’une nièce de l’Abbé Pierre était secrétaire à Hypérion et mariée à l’un des Italiens alors recherchés par la justice de son pays.

L’agence Ansa a de son côté évoqué lundi soir l’intervention de l’Abbé Pierre en faveur d’un de ses médecins, Michele D’Auria, ancien membre d’un autre groupe d’extrême gauche italien, Prima Linea, accusé d’avoir participé à des hold-up en 1990, et qui avait trouvé refuge en France.

L’Abbé Pierre avait jeûné 48 heures en juin 2005 pour soutenir Michele d’Auria, poursuivi en France pour exercice illégal de la médecine. Le Dr d’Auria, que la justice française a finalement acquitté, s’était servi du nom d’un autre médecin italien, Antonio Canino, en vue de travailler pour l’association Emmaüs.
la-Croix.com, 23/01/2007 16:25 ROME, 23 jan 2007

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Voir également Vidal-Naquet:

Ce qui est grave dans le texte de l’abbé Pierre, c’est quand il parle de la Shoah de Josué. C’est abominable. Bien entendu, les textes sur Josué sont effrayants, mais ce sont des textes qui sont absolument courants dans la littérature de l’époque. Si vous prenez inversement la stèle de Mesha, roi de Moab*, qui est au Louvre, vous avez les mêmes appels à l’extermination du voisin… On est donc dans cet univers-là. Alors parler de la Shoah à ce sujet est extrêmement grave.

Les révisionnistes et les négationnistes français existent depuis les années 50. Ils ont une spécificité, qui les distingue des Italiens ou des Américains : leur filiation n’est pas d’extrême droite. Leur public, ceux qui les entendent et les suivent, est celui de Le Pen, pour appeler les choses par leur nom. Mais les intellectuels qui fournissent à ce public des denrées viennent en fait de l’ultra-gauche. Rassinier, cet ancien député socialiste devenu le père du révisionnisme, a fait, dans les années 50, le pont entre l’extrême droite et l’ultra-gauche.

Pierre Vidal-Naquet:
Analyse des relais dont disposent les négationnistes
Entretien avec François Bonnet et Nicolas Weill

Le Monde daté du 4 mai 1996

Dans un entretien au « Monde », l’historien, auteur des Assassins de la mémoire, revient sur la polémique déclenchée par le soutien de l’abbé Pierre à Roger Garaudy. « Des verrous ont sauté au moment où l’extrême droite a eu 15% des voix », estime-t-il.

L’historien Pierre Vidal-Naquet a été l’un des premiers à considérer que, face aux thèses des négationnistes, exposées à la fin des années 70, il convenait, sans débattre avec eux, d’allumer des contre-feux. Tel est l’objectif assigné aux Assassins de la mémoire (éditions La Découverte, 1987), recueil d’articles sur la question de la négation de la Shoah. Né en 1930, Pierre Vidal-Naquet est, depuis 1969, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et dirige le laboratoire Centre Louis Gernet de recherches comparées sur les sociétés anciennes. Ce spécialiste de la Grèce ancienne a été très engagé dans la lutte contre la torture à l’époque de la guerre d’Algérie. Il a publié l’année dernière, en coédition au Seuil et à La Découverte, le tome 1 de ses mémoires (La Brisure et l’Attente). Son dernier livre s’appelle Réflexions sur le génocide, publié à La Découverte en 1995.

Comment analysez-vous la situation du négationnisme aujourd’hui, après les déclarations de l’abbé Pierre soutenant Roger Garaudy ?

Un mot d’abord, sur Roger Garaudy. Voila un homme, agrégé de philosophie qui s’est converti de façon multiple, d’abord au protestantisme, puis au communisme, puis au catholicisme, puis à l’Islam. Ce n’est donc pas exactement un exemple de stabilité intellectuelle. Deuxièmement, il a toujours travaillé de façon extraordinairement légère. Pour oser soutenir une thèse sur « La liberté à l’université de Moscou, sous Staline », il faut quand même avoir une sacrée dose ! En fait, Roger Garaudy ne travaille pas, n’a jamais travaillé. Son livre « Les sources françaises du socialisme scientifique » est un pillage d’autres travaux. Il a toujours été ce qu’on appellera en termes modérés un emprunteur de textes. Dans cet ouvrage négationniste, on lit des choses incroyables. Il confond, par exemple, Roosevelt et Eisenhower. Il cite les Diaries de Herzl et, dans la même page, le Tagebuch, c’est-à-dire le même livre, mais une édition anglaise dans un cas, une édition allemande dans l’autre ! Il confond le procès Eichmann, en 1961, et le procès Kastner, qui date de 1953… il confond le nombre de morts d’Auschwitz et le nombre de morts de la Shoah.
C’est un livre accablant, fait de contresens historiques effrayants. Pas un mot dans le livre sur ce fait capital : la sélection des déportés sur la rampe d’Auschwitz.

Malgré tout, voyez-vous une cohérence dans son itinéraire intellectuel ?

Une cohérence dans l’incohérence, oui. Il a toujours été un spécialiste du n’importe quoi !

Au-delà du livre de M. Garaudy, que pensez-vous de cette nouvelle éruption de négationnisme qui, après Robert Faurisson à la fin des années 70, continue malgré tout ?

C’est le problème de la secte que Weber opposait avec raison à l’Eglise. Nous avons une secte pratiquement religieuse. Et justement Roger Garaudy est un esprit religieux. C’est sa seule constante : il est profondément religieux dans son adhésion au marxisme comme à l’Islam. Les sectes religieuses ne disparaissent pas comme ça… Les révisionnistes et les négationnistes français existent depuis les années 50. Ils ont une spécificité, qui les distingue des Italiens ou des Américains : leur filiation n’est pas d’extrême droite. Leur public, ceux qui les entendent et les suivent, est celui de Le Pen, pour appeler les choses par leur nom. Mais les intellectuels qui fournissent à ce public des denrées viennent en fait de l’ultra-gauche. Rassinier, cet ancien député socialiste devenu le père du révisionnisme, a fait, dans les années 50, le pont entre l’extrême droite et l’ultra-gauche.

L’écho que donne l’abbé Pierre à ces thèses n’en fait-il pas autre chose qu’un phénomène de secte ?

Bien sûr, l’effet de masse est certain. Mais cela est vrai depuis le « détail » de Le Pen. Dans la mesure où un parti comme le Front National réunit 15% des électeurs et reprend sotto vocce ces thèses, il est évident que ce n’est plus de l’ordre de la secte. Le groupe des révisionnistes proprement dit reste exactement le même. Mais l’écho est différent. Que l’abbé Pierre s’acoquine avec ces gens-là est absolument lamentable.

Certains ont vu dans cette prise la résurgence d’un vieux fond antijuif dans la culture catholique ?

Il faut distinguer les choses. Que l’Eglise soit contre le judaïsme religieux, c’est tout à fait normal. Ce qui est grave dans le texte de l’abbé Pierre, c’est quand il parle de la Shoah de Josué. C’est abominable. Bien entendu, les textes sur Josué sont effrayants, mais ce sont des textes qui sont absolument courants dans la littérature de l’époque. Si vous prenez inversement la stèle de Mesha, roi de Moab, qui est au Louvre, vous avez les mêmes appels à l’extermination du voisin… On est donc dans cet univers-là. Alors parler de la Shoah à ce sujet est extrêmement grave.

La société française est-elle plus prête aujourd’hui qu’il y a vingt ans à entendre ce genre de thèses ?

Des verrous ont sauté au moment où l’extrême droite a eu 15% des voix. S’il n’y avait pas eu ce fait-là, je crois que le livre de Garaudy et la prise de position de l’abbé Pierre auraient été à peine remarqués. Mais je pense qu’un autre facteur pèse, celui d’une certaine lassitude de la société française envers une historiographie qui s’est trop concentrée sur la Shoah. Il y a en somme, trois périodes. Une première, où l’on ne s’est pas intéressé du tout à la déportation juive : à la Libération, les déportés étaient une seule et même catégorie. Cela a duré une quinzaine d’années. Ensuite, on s’est intéressé au caractère absolument spécifique de la déportation juive. Aujourd’hui, à mon avis fort heureusement, on reconsidère aussi l’autre déportation. Il y a eu une sacralisation de la Shoah, et cela me semble extraordinairement dangereux. La Shoah n’est pas une affaire de culte. Elle n’a pas à s’adapter aux variations de la politique israélienne. Il faut que les historiens travaillent et continuent à travailler.

Pensez-vous que l’historiographie française a fait son travail sur le sujet ?

L’historiographie française est restée longtemps médiocre, pour deux raisons. La première, c’est le syndrome de Vichy, qui commence à être levé depuis les déclarations du président de la République. Ensuite, en France, nous avons toujours une sorte de panique devant l’histoire contemporaine. Même les travaux, pour la plupart excellents, de l’Institut d’histoire du temps présent n’ont pas complètement pu la dissiper.

Cette faiblesse a-t-elle laissé le champ libre aux négationnistes?

Sans le moindre doute. Encore qu’en Allemagne ou aux Etats-Unis, où il n’y a pas cette faiblesse de l’historiographie, le négationnisme a prospéré. Mais en France il a pu plus aisément se développer.

A-t-il une plus grande audience aujourd’hui ?

Intellectuellement non, c’est mort. Mais politiquement et socialement, grâce au relais que donnent à ce genre de théories aussi bien Le Pen que l’abbé Pierre, c’est effectivement en poussée. Cela traduit peut-être une sorte d’inconscient de la société française. N’y a-t-il pas dans notre société française une vieille tradition qui empêche de mesurer la profondeur de cette histoire ? Je crains que la prise de position de l’abbé Pierre ouvre les vannes d’une poussée antisémite.

La demande de l’abbé Pierre d’un colloque d’historiens ne risque-t-elle pas d’introduire le négationnisme dans le débat public ?

Bien sûr, et cela, je le refuse de la façon la plus absolue. Le jour où l’on accepte un de ces messieurs dans un débat public à la télévision ou dans un colloque d’historiens, ils ont gagné la partie. Ils sont considérés comme une école. Il faut le leur refuser impitoyablement.

Êtes-vous favorable à la loi Gayssot, qui permet de condamner des personnes pour « négationnisme de crimes contre l’humanité » ?

J’ai toujours été absolument contre cette loi, avec d’ailleurs la grande majorité des historiens. Elle risque de nous ramener aux vérités d’État et de transformer des zéros intellectuels en martyrs. L’expérience soviétique a montré où menaient les vérités d’État. La loi de 1972 contre le racisme suffit amplement.

Voir aussi l’Humanité:

L’Humanité
du 30 avril 1996

L’abbé Pierre persiste et s’exclut de la LICRA

Les dernières déclarations du fondateur d’Emmaüs appelant à « lever un tabou » sur la Shoah sont jugées très graves et suscitent de vives réactions.

Le soutien de l’abbé Pierre à Roger Garaudy n’était ni une faiblesse d’amitié ni un dérapage d’octogénaire. Dans une interview à « Libération » d’hier, le fondateur des communautés d’Emmaüs estime que les écrits qui valent à Roger Garaudy d’être mis en examen pour contestation de crimes contre l’humanité (la négation du génocide des juifs commis par les nazis) touchent à « un sujet sur lequel le débat n’est pas clos ».

Plus grave encore, l’abbé Pierre s’estime « convaincu » qu’en remettant en cause l’holocauste, « il y a une espèce de ouf ! Le tabou est levé ». Il raconte avec enthousiasme qu’à l’occasion d’un voyage récent en Belgique, « dès que je suis sorti de voiture à l’aéroport de Bruxelles, des gens sont venus vers moi (…) pour me dire : merci, parce que vous avez eu le courage de remettre en cause un tabou ». Au point d’en éprouver un soulagement : « On ne se laissera plus traiter d’antijuif ou d’antisémite si on dit qu’un juif chante faux. »

Evidemment, l’abbé Pierre se défend toujours de s’aligner sur les révisionnistes. C’est pourtant aux responsables d’une association de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, la LICRA, qu’il s’en prend le plus durement. Car, dit-il, « ils n’acceptent absolument pas le dialogue, contrairement à Garaudy. Ils considèrent que le débat (sur le génocide des juifs) est clos. Qu’oser le rouvrir n’est pas possible. Par exemple sur la question des chambres à gaz, il est vraisemblable que la totalité de celles projetées par les nazis n’ont pas été construites ».

Et alors ? En quoi cette relativisation, aussi macabre que douteuse, change quoi que ce soit à la réalité et à la signification de l’horreur ? « Rien du tout », concède l’abbé Pierre. Avant d’ajouter toutefois : « Mais mes amis de la LICRA me disent qu’avancer de telles affirmations, c’est contester la Shoah. Ce n’est pas sérieux. » Et d’enfoncer le clou le plus rouillé du révisionnisme : « Croyez-vous qu’avec quarante ans de recherche, on a épuisé, mesuré toutes les dimensions d’un pareil événement ? » Quant au risque de voir une aussi sale affaire briser un lien affectif avec l’opinion, l’abbé Pierre n’y croit pas. Au contraire : « Une fois la tornade passée, beaucoup de Français moyens diront : il nous a aidés à y voir plus clair. »

En attendant, la tornade n’a pas faibli. La LICRA a réagi très vite et très fermement en indiquant « qu’en se rangeant ainsi aux côtés des négationnistes, l’abbé Pierre doit tirer les conséquences de ses choix, et quitter de lui-même l’association où sa présence ne se justifie plus ». Le président de Radical, Jean-Michel Baylet, dénonce des propos qui « ouvrent la porte de l’antisémitisme ». Et Bernard Kouchner reproche à un ami personnel « d’absoudre l’intolérable ».

La mise au point du grand rabbin

Du côté de la communauté juive, après quelques hésitations et paroles approximatives, les réactions sont désormais très fermes. Une évolution particulièrement nette chez le grand rabbin de France. Dimanche matin, sur Radio Judaïque FM, Joseph Sitruk défendait l’idée que pour opposer les faits aux falsifications, il fallait « réunir les historiens pour débattre de la Shoah ». Aussitôt, Faurisson et Roques, chefs de file des falsificateurs, se déclaraient prêts au débat. Le trouble était tel que dimanche, à 0 h 30, le grand rabbin Sitruk devait adresser une mise au point à l’AFP : « Je refuse clairement toute idée de débat contradictoire sur la Shoah, dont la réalité n’est plus à démontrer. » Il ajoute craindre « un réveil de la haine antisémite ».

GILLES SMADJA

Voir enfin la revue de presse européenne de Courrier international:

Courrier international – 23 janv. 2007
Revue de presse
HOMMAGE À L’ABBÉ PIERRE – La presse étrangère dénonce l' »indécente récupération » de son combat

Le fondateur d’Emmaüs est mort lundi 22 janvier à l’âge de 94 ans. La presse européenne médite sur le rôle joué dans une France laïque par l’homme à la soutane coiffé d’un béret, qui a marqué ses concitoyens par ses engagements et ses coups de gueule en faveur des pauvres. Elle souligne aussi l’hypocrisie de certains hommages officiels.
« Mes amis au secours… Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol. » A l’âge de 94 ans, l’abbé Pierre s’est éteint mais son appel de l’hiver 1954 résonne encore. « Combien de temps avait alors duré l’inoubliable et historique coup de gueule de l’abbé Pierre, appelant à la radio les Français à agir pour aider les pauvres gens ? » se demande 24 Heures. « Une minute, un peu plus ou un peu moins, et cela avait suffi pour qu’un pays se lève et s’aperçoive que, devant ses maisons, dans ses rues, des vies s’épuisaient puis s’éteignaient vaincues par la solitude et la misère », souligne le journal suisse dans son éditorial.

De la fondation de la première communauté d’Emmaüs en 1949, l’organisation d’aide aux mal-logés et aux plus démunies, à l’établissement à l’étranger de plus de 400 communautés dans plus de 40 pays, l’abbé Pierre, Henri Grouès de son vrai nom, a marqué profondément les Français, qui lui ont régulièrement témoigné leur sympathie avant qu’il ne soit récemment détrôné dans leurs cœurs par d’autres personnalités médiatiques.

« Ave Pierre », salue Le Soir de Bruxelles. « Le président des pauvres s’en est allé », titre La Libre Belgique. Avec la disparition de cet « homme bon qui était la conscience du pays », la France « s’est sentie orpheline », note El País. Pourtant, « l’abbé Pierre n’était pas l’image de la perfection. Il s’est trompé. Il a dit des bêtises. Il les a quelquefois regrettées. Mais, parce qu’il n’était qu’un homme, il rendait espoir à ceux qui doutent de tout, à commencer d’eux-mêmes », note Le Temps. Le journal suisse romand retrace ainsi « une vie d’engagements », celle du « caritatif », du « résistant », du « député », de « l’homme d’Eglise » et de « l’homme médiatique », mais coupable d' »un faux pas ».

Pour la Frankfurter Rundschau, « l’abbé Pierre a réussi à réconcilier la France révolutionnaire avec ses racines catholiques. Il était aussi le premier curé médiatique. Très conscient de l’impact de son apparence, avec sa barbe, sa canne, sa soutane et son béret, il a fait de sa personne un symbole, une promesse pour les pauvres. Même son soutien au négationniste Roger Garaudy n’a pu entamer cette image », observe le journal allemand.

Vu d’Italie, l’abbé Pierre était un homme courageux pour ses opinions. Et un homme proche de l’extrême gauche, ce qui est beaucoup moins connu. Une facette que rappelle le quotidien italien Corriere della Sera : « C’est grâce à la détermination de l’abbé que les intellectuels français se sont mobilisés pour soutenir les Italiens. L’abbé Pierre serait celui qui aurait convaincu le président Mitterrand de protéger les brigadistes rouges ayant fui l’Italie. » Le juge Carlo Mastelloni, interviewé par le quotidien, se souvient de l’abbé Pierre au tribunal de Venise au milieu des années 1980, venu prendre la défense du groupe de terroristes italiens réfugiés à Paris, parce que, disait-il, « ils sont persécutés par la droite ».

On dit de lui qu’il est « un saint François d’Assise moderne », note John Lichfield dans The Independent. Pour le journaliste britannique, l’abbé Pierre « était un saint de notre temps : un saint séculier qui a détesté sa popularité mais savait l’exploiter. Il représentait pour beaucoup de Français tout ce qu’il y a de mieux dans l’Eglise catholique, tout en dénonçant les positions de celle-ci sur la contraception, l’homosexualité et le célibat des prêtres. »

« Pourquoi était-il aussi populaire ? » poursuit Lichfield. « Seul un peu plus de la moitié des Français se disent catholiques. Parmi eux, seul un sur douze va à l’église. L’Eglise catholique française est essentiellement conservatrice et conventionnelle. Et pourtant, l’abbé Pierre a réussi à être populaire auprès des catholiques traditionnels comme des militants non catholiques. Les Français aiment ce rebelle passionné. Pour les non-catholiques, il a révélé l’hypocrisie de l’Eglise qui censure. Aux catholiques, il a donné de la chair et du sang à leur foi. »

Dans l’éditorial du Soir, Joëlle Meskens s’interroge sur « les limites d’un cri », car la mort de l’abbé Pierre met au jour les faillites de la société qui l’érige en héros. « A quoi renvoie cette icône ? Et que traduit l’hommage que l’on s’apprête déjà à rendre aux Enfants de Don Quichotte, que l’on s’empresse de voir comme les héritiers de l’abbé ? Aux carences d’une société qui a perdu sa capacité globale d’indignation. Et aux limites d’un pouvoir politique qui attend désormais d’être acculé par les médias pour réagir. » En voulant l’ériger en héros, voire en saint, on peut se dédouaner à bon compte de notre incapacité à agir par compassion. Pour l’éditorialiste du Soir, « tous les citoyens, et parmi eux les politiques plus que les autres, ne devraient-ils pas être des abbés Pierre ? »

Tout aussi intransigeant « envers les politiques de tous bords », Jean-Paul Duchâteau dénonce, dans l’éditorial de La Libre Belgique, « une indécente récupération ». « A gauche bien sûr, on se présente comme les héritiers naturels de son combat. » Mais « la droite a fait plus fort encore ; qui – Giscard – en proposant immédiatement des funérailles nationales ; qui – Sarkozy – en affirmant que ‘sa foi et son charisme nous ont entraînés sur les chemins de la bonté et de l’action’. Pas moins. » Le président Jacques Chirac a même annoncé que la loi d’urgence sur le logement, qui a suivi l’installation médiatique de campements de sans-domicile-fixe en plein cœur de Paris à l’initiative de l’association les Enfants de Don Quichotte, porterait son nom.

Philippe Randrianarimanana

Voir enfin l’excellent billet de Guy Sorman:

Le secret de l’abbé Pierre

La soutane de l’abbé Pierre était loin d’être immaculée . Comme l’a rappelé Michel -Antoine Burnier dans Le secret de l’abbé Pierre ( Livre de Poche 1997 ) , notre héros national était un sacré antisémite pur jus, dans la grande tradition catho antérieure à Vatican II . Il allait répétant que les juifs avaient tué le petit Jésus et que c’était très mal . À la rigueur, ça , on aurait pu pardonner : les effets de l’âge , la remontée d’une éducation bourgeoise et antisémite à Lyon.
Mais l’abbé n’en resta pas là : quand Roger Garaudy, philosophe de comptoir communiste puis islamiste , devenu négationniste , écrivit qu’il n’y avait eu ni camps de concentration, ni holocauste des juifs, que fit l’abbé ? Il vola au secours de son ami Garaudy. Bernard Kouchner qui avait écrit un livre à deux voix avec l’abbé , fut bien embêté . La hiérarchie catholique expédia l’abbé se ressourcer dans le silence , provisoire , d’une retraite dans un monastère de Normandie
L’épatant et le plus troublant dans cette affaire furent tout de même le silence des médias et la confiance indestructible des Français dans le bon abbé. Mais il avait le look , l’abbé : prêtre-ouvrier , gaulliste et communiste, moitié à droite , moitié à gauche , l’unanimisme donc.
L’abbé au Panthéon comme le suggère Laurent Fabius dans un délire de surenchères ? Immédiatement après les Justes ? Soit l’abbé entre , soit les Justes sortent .Dans le même caveau , on risque le tapage nocturne au Panthéon.

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* J’attaquai la ville et je la pris. Je tuai tout le peuple de la ville pour réjouir Kamosh et Moab. J’emportai de là l’autel de Dodoh et je le traînai devant la face de Kamosh à Qeriyot où je fis demeurer l’homme de Saron et celui de Maharot. Et Kamosh me dit : “Va, prends Neboh sur Israël”. J’allai de nuit et je l’attaquai depuis le lever du jour jusqu’à midi. Je la pris et je tuai tout, à savoir sept mille hommes et garçons, femmes, filles et concubines parce que je les avais voués à “Ashtar-Kamosh.”

Stèle de Mesha, Roi de Moab (c. 850 av. J.-C.)

5 Responses to Mort de l’Abbé Pierre: L’antisémitisme tranquille d’un curé rouge (The quiet antisemitism of a radical priest)

  1. […] que, derrière les grands sourires et ses contacts haut placés (Tatie Mitterrand, Chevénement, l’Abbé Pierre), ce bizarroïde hybride entre secte islamiste et groupuscule marxiste que sont les jihadistes du […]

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  2. Jean-Pierre Gaillard dit :

    Lorsque je lis dans « lecellent billet de Guy Sorman » que « quand Roger Garaudy, philosophe de comptoir communiste puis islamiste , devenu négationniste , écrivit qu’il n’y avait eu ni camps de concentration, ni holocauste des juifs »…
    Je me dis que ce Guy Sorman n’a jamais lu le livre incriminé. Pas de surprise, c’est le lot de tous ceux qui parlent du révisionnimse sans savoir ce qu’il raconte.

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  3. […] Sur la question des chambres à gaz, il est vraisemblable que la totalité de celles projetées par les nazis n’ont pas été construites.Abbé Pierre […]

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  4. Balchoy dit :

    Je suis dégouté par votre article sur l’abbé Pierre, un flot de calomnies, comme d’ailleurs ce qu’on a écrit contre Roger Garaudy. qui réclame qu’on ne transforme pas l’histoire qui recherche libre et objective avec des dogmes historiques.

    Cela dit, je crois à l’horrible génocide des juifs, des homosexuels, des gitans et dans une perspective un peu différente des communistes par l’Allemagne nazie.

    Une doctrine qui enseigne qu’on a le droit de s’installer sur les terres où vivent depuis des siècles des habitants ou qu’un argentin riche mais juif a le droit de s’y installer en détruisant les exploitations agricoles des Palestiniens, c’est rejoindre sous un certain angle l’esprit qui régna en Allemagne au milieu du XX ème siècle. Le sionisme tel qu’il est appliqué en Israël est criminel et viole la Thora.

    Bien sûr la politique d’Israël n’est pas une nouvelle shoa’h mais elle n’est pas moins criminelle, raciste en violant jour après jour les droits de l’homme .

    Les enfants de Palestiniens assassinés à Gaza n’ont rien à voir, c’est vrai avec le crime abominable de Toulouse mais ils n’en sont pas moins un crime contre l’humanité et ceux qui sont responsables de ces 1400 meurtres (enfants, civils et patriotes) devraient être jugés aux Pays Bas.

    Pour terminer, l’Abbé Pierre, était un homme, avec comme vous et comme moi sa grandeur et ses faiblesse, mais quand, au lieu de distiller votre venin, vous aurez fait un tout petit peu de ce qu’il a fait, vous aurez le droit de parler. Mais alors, j’en suis sûr, avec humilité vous serez plus modéré et surtout plus juste.

    Yvan Balchoy
    http://www.poesie-action.com
    yvanbalchoy13@gmail.com

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    • oubien@free.fr dit :

      1400 enfants palestiniens ? Vous êtes sûr que ce n’est pas 14.000 ou 140.000…A lire certains, c’est curieux comme chez les palestiniens on a l’impression qu’il n’y a que des femmes et des enfants…

      Sinon, vous pouvez nous dire combien d’enfants afghans, irakiens et libyens ont été tué par l’armée française ?… Hein ? plus fort ! je n’entends rien…

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