« Indigènes »: La face cachée des libérateurs (Days of glory, but please don’t tell the Marocchinates!)

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On sort de ce documentaire abasourdi, mais guère surpris, la violence sexuelle ayant longtemps été considérée comme un inévitable dommage de guerre. Il aura fallu soixante ans pour qu’un livre et un film dévoile la face cachée de la libération de l’Europe, quelques mois ont suffi pour que le monde entier apprenne, et condamne, les exactions commises lors de la « libératon » de l’Irak. Ce sera notre seule raison d’éspérer. Christian Sorg, « La Face cachée des libérateurs », Télérama, p. 145, 15/3/06)

Exemplaire illustration de l’objectivité de Télérama qui, il y a six mois à peine (dans sa critique d’un documentaire de France 3: « La face cachée des libérateurs ») déblatérait sur la « face noire de la Libération » et la « liste noire » des exactions des troupes américaines en Europe et notamment sur les « viols et violences sexuelles sur femmes et enfants » (« quelque 17 000, excusez du peu ») et sur, aggravation suprême, les pendaisons de soldats « essentiellement noirs » par des « tribunaux essentiellement blancs » (« l’Armée américaine n’a pas oublié sa tradition raciste en traversant l’Atlantique »).

Et qui maintenant s’extasie si politiquement correctement et comme si de rien n’était, sur le film « Indigènes », « remise en cause en douceur », comme il l’appelle, « d’une image d’Epinal ».

Remise en cause qui, contrairement au documentaire sur les GI’s, fait pourtant largement l’impasse sur les dizaines de milliers de femmes violées que nos valeureux « indigènes » ont laissé derrière eux (notamment en Italie) ou de l’habitude, largement, il est vrai, tolérée voire encouragée par l’Etat-major français (du moins hors d’Europe), de la razzia systématique des villages traversés.

N’hésitant pas non plus à reprendre, après le film et les acteurs, l’éculé cliché des « indigènes » « chair à canon » alors que, même si c’est Le Pen qui a dû le rappeler, les chiffres des pertes ne le confirment pas du tout (sauf qu’à certains moments et certains endroits, il n’y avait tout simplement plus de soldats français de souche disponibles) …

Cinq soldats d’Afrique du Nord se battent pour la France. Au-delà de l’hommage, la guerre au plus intime.

Etre français, c’est quoi ? Etre un « bougnoule » et être prêt à mourir pour la France, par exemple. Cette vérité, il a fallu du temps pour la dire. Elle correspond à une page d’histoire occultée que Rachid Bouchareb (l’auteur de Little Sénégal) exhume et brandit au grand jour dans un beau geste de dignité retrouvée. La réalité est donc celle-là : ce ne sont pas moins de 130 000 « indigènes » d’Afrique du Nord et d’Afrique noire qui ont combattu, souvent aux premières lignes, pour libérer l’Europe du joug nazi. Bouchareb honore leur mémoire et c’est déjà beaucoup.

La caméra suit quatre hommes venus du Maroc ou d’Algérie, qui s’engagent en 1943 pour sauver la « mère patrie ». Quatre hommes aux parcours et aux motivations différents, encadrés par un sergent pied-noir, l’ambivalent Martinez (Bernard Blancan). Il y a Yassir (Samy Naceri), mercenaire entêté en sandales qui n’hésite pas à détrousser les cadavres ; Saïd (Jamel Debbouze), un grand enfant qui quitte les jupons de sa mère pour devenir un homme ; Messaoud (Roschdy Zem), un amoureux de la France qui veut fuir la misère de son pays ; et Abdelkader (Sami Bouajila), le plus instruit, tout jeune gradé assoiffé de revanche sociale.
Voilà pour la psychologie différentielle, certes sommaire, mais qu’importe puisque au fond ce sont leurs similitudes, leur sort commun de chair à canon qui priment ici. En Italie, en Provence puis dans les Vosges, ces « indigènes » qui parlent arabe entre eux vont devoir se battre doublement, en se montrant parfois plus français que les Français. C’est une guerre dans la guerre que filme Bouchareb, en pointant notamment certaines différences de traitement injustes (repas, permissions, pensions…). Mais cet aspect de réquisitoire, non dépourvu d’effets démonstratifs, ne doit pas faire oublier qu’Indigènes est aussi et peut-être surtout un film de guerre réaliste et poignant, une sorte de Soldat Ryan à la française.

Pas si fréquentes en effet ces scènes de bataille, manœuvres d’envergure ou combats isolés, mises en scène avec efficacité et sobriété. Les balles sifflent, les corps s’écroulent ou sautent, déchiquetés. Le réalisateur filme au plus près des soldats, de leur frayeur et de leur violence. Nul héroïsme ici, mais simplement des hommes qu’on a oubliés, des tirailleurs d’autant plus courageux que déracinés.
Rien ne symbolise mieux leur lutte forcenée que le dernier tiers du film, de loin le plus intense. L’action se resserre sur une unité de temps et de lieu. Seuls survivants de leur bataillon décimé, les quatre et leur sergent gravement blessé atteignent un village isolé d’Alsace, à la lisière de la forêt. Ils s’y installent pour défendre la position. Malgré la présence de quelques habitants terrés là, le coin tient du village fantôme. L’atmosphère fébrile d’attente, de menace suspendue n’est pas sans rappeler Les Sept Mercenaires ou même le roman de Julien Gracq Un balcon en forêt. On ne dira rien de la fin sinon qu’elle contribue à la force émotionnelle de la fresque, justement et audacieusement récompensée par un prix d’interprétation masculine décerné aux cinq acteurs.

Indigènes tombe enfin à pic dans le contexte de débat national autour de l’intégration. La sagesse de Bouchareb est de vouloir éclairer tout un pan d’histoire en cherchant moins à accuser qu’à pacifier. D’où aussi des plages d’accalmie ou de recueillement qui ponctuent à bon escient l’histoire. Ainsi, cette maison silencieuse, typiquement alsacienne, où l’on entend juste le balancier d’une horloge. Deux soldats maghrébins harassés avalent la soupe fumante apportée par une vieille ménagère. Belle séquence à l’image du film : ni plus ni moins que la remise en cause, en douceur, d’une image d’Epinal.

Jacques Morice

Illustration: l’image du « soldat musulman pilleur, violeur et pédophile » que vous ne verrez pas dans « Indigènes », tirée du film de 1962 de Vittorio De Sica, lui-même adapté du roman d’Alberto Moravia (« La Ciociora ») – voir les autres.

2 commentaires pour « Indigènes »: La face cachée des libérateurs (Days of glory, but please don’t tell the Marocchinates!)

  1. […] qui prend la peine de rappeler, sans parler des viols massifs de nos “indigènes” en Italie ou en Allemagne, que si 80% des GI’s condamnés pour viols étaient noirs sur un total de 8% […]

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  2. […] non content d’avoir fait sauver la France a ses Indigenes, justifie a l’avance leurs exactions dans son dernier film (Hors la loi) en présentant la […]

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