Affaire Rosenberg: Les sorcières ont vraiment existé (Looking back on a great soviet disinformation success)

Qui_veut_noyer_son_chienLes communistes ne peuvent se fier à la légalité bourgeoise. Il est de leur devoir de créer partout, parallèlement à l’organisation légale, un organisme clandestin capable de remplir au moment décisif son devoir envers la révolution. (3e Condition de la Troisième Internationale, juillet 1920)
Attention, l’Amérique a la rage (…) La science se développe partout au même rythme et la fabrication des bombes est affaire de potentiel industriel. En tuant les Rosenberg, vous avez tout simplement esayé d’arrêter les progrès de la science. JP Sartre (« Les animaux malades de la rage », Libération, 22 juin 1953)

En ces temps de révisonnisme et de négationnisme renouvelés où, face cette fois à la nouvelle menace du totalitarisme islamiste, les anti-américains font feu de tout bois pour alimenter leur hystérie, petit retour (merci Florin Aftalion et Dossiers secrets de l’Histoire) sur un grand succès de la désinformation soviétique du début de la Guerre froide: l’Affaire des époux Rosenberg.

Cinquante ans après et contre toute évidence, Julius et Ethel Rosenberg restent en effet, avec cet autre duo de victimes fétiches que furent pour les années 20 les anarchistes Sacco et Vanzetti, les innocentes victimes du racisme et de l’hystérie anticommuniste américains pour une majorité de Français (le MRAP doit encore avoir dans ses cartons une campagne pour la révision du procès signée par les plus grands noms de la politique et de la science comme Emmanuelli ou Bourdieu! *).

Et pourtant, qui se souvient qu’ il s’agissait, en pleine guerre froide, d’une campagne mondiale de désinformation orchestrée par les services secrets soviétiques qui avaient infiltré, dès les années 40, tous les échelons de la société américaine? Depuis le secrétaire au Trésor puis directeur du FMI Harry Dixon White et, excusez du peu, le conseiller de Roosevelt à Yalta jusqu’aux petites mains qui, notamment avec le réseau Rosenberg, les avait aidés à faire main basse sur des centaines de programmes militaires et industriels, dont la bombe atomique (qu’ils pourront ainsi faire exploser dès aout 1949, soit des années plus tôt que prévu), mais aussi toutes sortes de systèmes de détection liés au radar et à la micro-électronique.

Sans compter bien entendu qu’elle permettait de marquer des points du point de vue politique et de faire commodément oublier, après les grands procès de Moscou des années 30, ceux qui au même moment servaient à éliminer les dirigeants juifs d’Europe centrale, notamment celui de Rudolf Slansky à Prague. Tout comme, pour nos antiaméricains français, l’Amérique « enjuivée » devenait – l’antiaméricanisme n’est jamais à une contradiction près et, c’est bien connu, quand on hait, on ne compte pas -… l’Amérique antisémite!

D’où l’intérêt de ces deux livres de l’économiste Florin Aftalion (La trahison des Rosenberg, 2003 et Alerte rouge sur l’Amérique, 2006), dont nos médias se sont largement gardés de parler (aucune trace, notamment, dans les archives du Monde !) alors qu’ils avaient justement été écrits pour tenter de faire connaitre les nombreux ouvrages d’historiens américains (toujours pas traduits en français!) qui, avec l’ouverture des archives américaines et russes des années 90 (notamment la déclassification en 1995 du projet ultrasecret Venona de décryptage des messages de l’espionnage russe comme la confession en 1997 d’Alexander Feklisov, l’officier traitant du réseau Rosenberg qui… ne voulait pas mourir sans réhabiliter la mémoire de ces « héros désintéressés du socialisme!), ont amplement démontré la culpabilité de Julius Rosenberg et du réseau dont il était à la tête.

Florin Aftalion : « La trahison des Rosenberg »
Editions Jean-Claude Lattès (2003)

Florin Aftalion est économiste et professeur de finances à l’ESSEC. Il a publié de nombreux livres dont « L’économie de la Révolution française » qui fait autorité. Il a également co-fondé et dirigé la prestigieuse collection « Libre échange » aux Presses universitaires de France. Son dernier livre publié n’a rien à voir avec l’économie puisqu’il est consacré à « l’affaire » Rosenberg qui a donné lieu à un véritable psychodrame au début des années 50.

En 1950, deux citoyens américains juifs sont accusés par le FBI d’espionnage au profit de l’URSS. Julius et Ethel Rosenberg puisque c’est d’eux qu’il s’agit, auraient transmis aux Soviétiques des informations concernant les recherches sur la bombe atomique qui étaient alors menées à Los Alamos au Nouveau-Mexique. Protestant de leur innocence, les époux Rosenberg seront jugés en 1951, condamnés à mort et finalement exécutés en 1953.

L’histoire pourrait être presque banale si cette affaire n’avait été utilisée par les communistes et leurs alliés pour une de ces campagnes de désinformation dont ils avaient alors le secret. Tout au long des années 1952 et 1953, une campagne mondiale va être menée pour exiger la grâce des condamnés et pour fustiger les Etats-Unis. On prétendra que les Rosenberg sont innocents, que cette affaire révèle l’antisémitisme latent des Américains (alors que le juge qui les a condamnés est lui-même juif), que les Etats-Unis sont devenus fascistes, bref, tout sera bon pour salir l’image de ce pays. En France, un grand rassemblement organisé au Vélodrome d’Hiver à Paris sera le point d’orgue de cette campagne.

Le livre de Florin Aftalion a le mérite de rappeler tout cela à la lumière des nouveaux documents de l’époque aujourd’hui disponibles tels les archives du FBI rendues publiques en 1975 et les archives du KGB que des historiens ont pu consulter de 1993 à 1996. D’autres documents sont utilisés comme les archives de la NSA et les livres de mémoires rédigés par plusieurs anciens espions soviétiques.

Il apparaît que les Rosenberg étaient bien des espions, qu’ils étaient bien membres du Parti communiste américain (le « CPUSA ») et que les informations qu’ils ont transmises à leurs maîtres soviétiques ont été appréciées et utilisées.

Plusieurs éléments très intéressants de la mentalité communiste sont bien mis en évidence dans cette affaire. Et d’abord l’incroyable entêtement des Rosenberg. S’ils avaient parlé, ils auraient très probablement sauvé leur vie. Dans le cas d’Ethel, quand même moins impliquée, le fait est certain. Il ne faut pas oublier qu’ils avaient deux enfants qu’ils ont ainsi d’une certaine façon en choisissant la mort, abandonnés…

Ce n’est que plusieurs mois après leur arrestation et rassurés sur leur volonté de garder le silence à tout prix que les communistes américains et les soviétiques prendront la tête de l’incroyable campagne anti-américaine dont je parlais plus haut.

Intéressant aussi, le comportement des autorités américaines après la Seconde Guerre Mondiale. Les services de renseignement américains ont été très efficaces dans la lutte contre les Allemands et contre les Japonais. En revanche, les Etats-Unis ont été une véritable passoire pour les espions communistes. Ce n’est que peu à peu dans les années d’après-guerre que les Américains vont réaliser l’ampleur de la pénétration communiste sur leur territoire.
La lutte contre l’espionnage soviétique sera malgré tout entravée par les sympathies que beaucoup d’Américains éprouvent pour l’URSS de Staline et par la volonté des administrations démocrates de ne pas reconnaître qu’elles ont pendant des années péché par naïveté…

Florin Aftalion a écrit là un livre très intéressant et utile en ces temps où la réhabilitation de l’URSS est à la mode et où la « Guerre froide » est couramment vue comme l’expression d’une prétendue hystérie anticommuniste des Américains.

Sylvain

P.S. : quand les éditeurs français se décideront-ils à mettre systématiquement un index à la fin des livres qu’ils publient ?

Liens :

Présentation de ce livre dans le magazine « Historia » par Eduardo Mackenzie.
Les excellentes « Chroniques américaines » de Florin Aftalion.

Autres références :

1 : « Les Rosenberg devaient-ils mourir ? » par Schofield Coryell in « Le Monde diplomatique » de mai 1996. Article extraordinaire et représentatif de ce que peuvent dire encore de nos jours des gens qui se sont trompés pendant cinquante ans, qui se sont fait manipulés, qui ont aimé ça et qui sont incapables de le reconnaitre aujourd’hui.
2 : « Les Rosenberg étaient coupables » par Rémi Kauffer in Historia Spécial n°44 : « Révélations des archives soviétiques » (Novembre/Décembre 1996) ;
3 : « Culpabilité des Rosenberg : la fin du doute », une présentation du livre de Florin Aftalion par Eduardo Mackenzie, in Historia n°682 (Octobre 2003).
– Sylvain, 8:25 AM

La principale certitude aujourd’hui est que Julius Rosenberg a bien conspiré pour commettre des actes d’espionnage. C’est ce dont il était accusé, le jury l’a cru et il a eu raison. Les témoins de l’accusation n’ont pas menti, le procès n’a pas été truqué.

L’ouverture des dossiers du FBI sous la Freedom of Information Act dans les années 1970, celle des archives du KGB vingt ans plus tard, les révélations du projet Venona en 1995 et, enfin, les Mémoires des protagonistes côté soviétique, tout confirme que non seulement Julius Rosenberg était coupable mais que Max Elitcher, Harry Gold, Elizabeth Bentley ont dit la vérité.

Les Américains qui ont adhéré au parti communiste puis espionné pour le compte de l’Union soviétique semblent appartenir à deux groupes ethniques ou culturels.

D’une part celui des Alger Riss, Elizabeth Bentley, Duncan Lee ou Whittaker Chambers, formé de protestants de vieille souche (Chambers s’est converti au catholicisme) dont les familles sont implantées depuis des génération sur la côte Est et qui ont fait leurs études supérieures dans les universités les plus prestigieuses.

D’autre part celui des juifs issus de familles pauvres originaires de Russie, de Pologne ou de Lituanie, immigrants de seconde voire de première génération, et qui ont fait des études, souvent d’ingénieurs, dans des universités moins prestigieuses. C’est le groupe des Nathan Silvermaster, Victor Perlo, Harry Dexter White et les membres du réseau Rosenberg (à l’exception d’Alfred Sarant)

Dès que l’Allemagne attaqua l’URSS, Staline comprit l’utilité de séduire les Juifs américains. Son but était de leur soutirer de l’argent, d’avoir leur appui politique, et d’obtenir des savants juifs des informations sur le projet Manhattan. Quel meilleur moyen de s’attirer leur sympathie que de se prétendre adversaire résolu des antisémites nazis?

Un Comité antifasciste juif vit le jour en avril 1942 avec sa tête un acteur célèbre, directeur du théâtre yiddish de Moscou, Salomon Mikhoels, secondé par Itzik Fefer, un poète moins connu, mais vieil indicateur de la police secrète. Les personnalités juives les plus médiatiques faisaient partie du nouveau comité. Mikhoels et Fefer entreprirent une tournée aux États-Unis, au Canada, au Mexique et en Grande-Bretagne. Ils rencontrèrent tous ceux qui portaient un nom, d’Albert Einstein à Charlie Chaplin, parlèrent devant des foules atteignant jusqu’à 50 000
personnes et collectèrent des millions de dollars. Derrière l’objectif officiel de la tournée, le soutien de l’effort de guerre de l’URSS, s’en cachaient deux autres: séduire les Juifs occidentaux en leur montrant que l’antisémitisme avait été totalement éradiqué en Union soviétique et souffler aux savants atomistes juifs
l’idée qu’ils devaient «aider» le pays qui vaillamment tenait tête aux hordes nazies. La tournée dura sept mois, et fut un succès phénoménal sur tous les plans.

L’Affaire Rosenberg

Florin Aftalion

Economiste libéral. Professeur de finances à l’ESSEC, d’économie aux universités de New York, de Northwesterne et de Tel-Aviv.
Auteur, notamment, de Socialisme et Economie, PUF, Paris, 1978 ; de L’Economie de la Révolution française, Hachette/PUF, Paris, 1987/1996 ; La trahison des Rosenberg, JC Lattès, Paris, 2003.

1
Il peut sembler paradoxal qu’en étudiant l’histoire, des événements lointains soient mieux compris que d’autres beaucoup plus récents. Les premiers s’éclairent au fur et à mesure des ouvertures de nouvelles archives, tandis que les autres sont encore obscurcis par les passions partisanes qui dénaturent les faits.

C’est exactement ce qui est arrivé dans l’affaire Rosenberg.

Le couple fut condamné à mort puis exécuté pour espionnage, mais ses partisans ont inlassablement mené une vigoureuse campagne pour obtenir d’abord leur pardon, puis leur réhabilitation. En ralliant à leur cause tous les intellectuels qui comptaient dans le monde occidental, c’est-à-dire ceux qui se voulaient de gauche, ils ont, en un premier temps, accrédité l’idée de l’innocence des Rosenberg.

Même un historien de la qualité d’Alain Decaux écrivit une pièce de théâtre dans ce sens (Alain Decaux, Les Rosenberg ne doivent pas mourir, Librairie Académique Perrin, 1968) qui connut un grand succès (il devait par la suite reconnaître s’être trompé et en faire interdire la représentation). Puis la connaissance des faits l’a, petit à petit, emporté sur leur présentation gauchie. Il y eut d’abord l’ouverture des archives du FBI en 1975. Les documents rendus publics à cette occasion, au lieu d’apporter de l’eau au moulin des défenseurs des Rosenberg comme ils l’espéraient, ont étayé la cause de l’accusation.

Ronald Radosh (en collaboration avec Joyce Milton), parti plein d’a priori favorables, a ainsi mené une enquête approfondie et édifiante en utilisant les dossiers du FBI. L’ouvrage qu’il a publié en 1983 a constitué un tournant dans l’histoire de l’affaire Rosenberg (Ronald Radosh et Joyce Milton, The Rosenberg File, Yale University Press, 2ème édition, 1997).
La trahison des Rosenberg, JC Lattès, Paris, 2003, p. 9-10

2
En 1935, l’Union soviétique changea radicalement sa politique étrangère, et avec elle celle des partis du Komintern. Elle abandonnait la tactique consistant à combattre à la fois l’extrême droite et la social-démocratie qui avait valu en 1933 à Hitler sa victoire électorale. Son nouvel objectif devenait le front anti-hitlérien avec les grandes démocraties et les partis de gauche.

Le parti communiste américain, comme ceux des autres pays, avait reçu l’ordre de former des alliances dites de «front populaire» avec les partis bourgeois opposés au fascisme.

Pour faciliter ces alliances, les intellectuels progressistes étaient systématiquement courtisés et faisaient l’objet d’attentions flatteuses. De nombreuses organisations de front populaire ou « frontistes » devaient attirer compagnons de route et sympathisants et les mobiliser autour des thèmes les plus divers, mais exprimant toujours la ligne du parti.
Ibidem, p. 36-37

3
Afin que le public américain approuve la politique de son gouvernement, tous les efforts pour présenter l’Union soviétique sous une lumière favorable furent encouragés. Hollywood se distingua avec des films comme le célèbre Mission à Moscou réalisé par Michael Curtiz (auquel nous devons le non moins célèbre Casablanca) d’après les Mémoires de Joseph E. Davies, l’ancien ambassadeur en Union soviétique ou le moins connu Song of Russia, qui diffusaient à longueur de pellicule des images angéliques du «paradis des travailleurs ».

La presse, de son côté, répétait à l’envi que les Russes, au fond, ne différaient pas des Américains et que leur régime était celui qui leur convenait le mieux.

Enfin, les organisations « frontistes » étaient mobilisées pour parer toute attaque visant l’URSS sous prétexte qu’elle affaiblirait l’alliance antifasciste.

Un programme d’aide américaine dit lend-lease fut approuvé par le Congrès. Il revenait à laisser les Soviétiques se servir dans l’économie américaine comme dans un immense supermarché.

Des milliers de Soviétiques entrèrent officiellement aux États-Unis pour l’administrer. Parmi eux, se trouvaient de nombreux membres des services secrets chargés de développer l’espionnage communiste sur le sol américain.
Ibidem, p. 39-40

4
La mise en place des réseaux communistes

L’implantation des réseaux soviétiques dont une partie allait être découverte après la guerre avait été préparée depuis longtemps.

Dès 1920, le parti communiste des États-Unis s’affilia à la Troisième Internationale. Les règles de l’appartenance à cette organisation mieux connue sous le nom de Komintern, strictes et précises, devaient imposer «une discipline de fer confinant à la discipline militaire». Elles obligeaient les partis membres à accepter vingt et une conditions qui les asservissaient entièrement aux intérêts de l’URSS. Moscou leur dictait la conduite à tenir, souvent jusque dans les moindres détails, les finançait secrètement et leur imposait la ligne officielle à suivre.

Le CPUSA fut depuis le début l’un des plus dociles parmi les partis frères. Lors de son troisième congrès tenu en 1921, le Komintern l’enjoignit de former une branche clandestine. Cet ordre était conforme à la troisième des conditions de la Troisième Internationale qui dit que «les communistes ne peuvent se fier à la légalité bourgeoise. Il est de leur devoir de créer partout, parallèlement à l’organisation légale, un organisme clandestin capable de remplir au moment décisif son devoir envers la révolution».

En attendant le «moment décisif» le parti communiste américain clandestin devait surtout entreprendre des actions illicites qui, si elles étaient découvertes, ne pourraient jamais être imputées aux organisations officielles.

La principale de ces actions était l’espionnage et la collecte d’informations utiles à l’URSS, ce qui demandait des organisations et des méthodes adéquates auxquelles les partis communistes clandestins devaient se préparer. Une autre des actions exigées du parti communiste clandestin et de ceux de ses membres en position privilégiée était d’influencer la politique américaine.
Ibidem, p. 45-46

5
La chute d’un réseau

Poussés par leur zèle, les époux Rosenberg se sont montrés imprudents dans leur carrière d’espions. Ils avaient continué leurs activités illégales même après que le KGB en eut ordonné l’arrêt, suite aux révélations d’Elizabeth Bentley.

Mais ils n’auraient probablement jamais été arrêtés, jugés et condamnés si un autre agent soviétique, un savant ayant collaboré au projet Manhattan, n’était tombé d’abord et si l’un des espions soviétiques les plus productifs n’avait commis des fautes professionnelles impardonnables. Cet espion s’appelait Harry Gold. Nous verrons son histoire plus loin. Le savant était Klaus Fuchs et ses aveux conduisirent à la chute en cascade d’une série de dominos, et finalement à celle des époux Rosenberg.
Ibidem, p. 63

6
Julius Rosenberg venait d’une famille d’émigrants juifs polonais pauvres. Enfant, il avait suivi avec ferveur des cours d’instruction religieuse au point que ses parents voyaient en lui un futur rabin. Mais très vite, leur fils manifesta plus d’intérêt pour les activités politiques que pour le judaïsme.

Entré au City College de New York, il obtint son diplôme d’ingénieur électricien en 1939 alors qu’il avait consacré davantage de temps à la politique qu’à ses études, notamment en montant sur le campus une «société de réflexion» affiliée à la Jeune Ligue Communiste dont plusieurs membres allaient devenir des recrues de son réseau.

Son diplôme en poche, il s’empressa de se marier et d’adhérer au parti communiste. Il obtint son premier emploi en 1940 avec un organisme gouvernemental, la Army Signal Corps. Son travail consistait à inspecter les équipements électriques produits sous contrats pour la défense. Après avoir réussi à plusieurs reprises à tromper les services de sécurité qui enquêtaient sur la loyauté des employés du gouvernement, Julius Rosenberg dut quitter son poste. Il en trouva immédiatement un autre avec Emerson Radio, société qu’il connaissait bien puisqu’il en avait inspecté les produits.

Vers la fin de la guerre, Julius décida de quitter Emerson et de créer sa propre entreprise, un atelier de réparations mécaniques. Il y prit comme associés David Greenglass et son frère Bernie.

La femme de Julius, Ethel Greenglass, de trois ans son aînée, venait également d’un milieu modeste de juifs d’Europe centrale. Tout en rêvant à une carrière sur les planches, elle avait dû se résoudre à apprendre la sténographie. Devenue secrétaire dans une firme du quartier du textile de New York, elle s’y consacra à organiser les travailleurs de son secteur et à fomenter des grèves.
Ibidem, p. 85-86

7
Le procès

Le procès des époux Julius et Ethel Rosenberg et de Morton Sobell s’ouvrit le 6 mars 1951. Tous trois étaient accusés d’avoir conspiré pour commettre des actes d’espionnage (donc pas nécessairement de les avoir commis). Contre eux se dressait la figure imposante du procureur – ou US Attorney -, Irving Saypol. Comme les accusés fils d’immigrants juifs pauvres d’Europe de l’Est, il était généralement décrit comme antipathique, dur avec les accusés et peu enclin à l’indulgence. Dans sa carrière il s’était forgé une réputation de chasseur de communistes. N’avait-il pas, entre autres, requis contre Alger Riss?

De leur côté, les Rosenberg avaient Emmanuel Bloch connu comme défenseur des libertés civiles et son père Alexandre Bloch, spécialiste en droit commercial. Morton Sobell était défendu par Harold Phillips et Edward Kuntz.

Enfin, Irving Kaufman, à quarante et un ans – jeune pour un juge fédéral-, présidait les débats. Fils d’un artisan, juif lui aussi, il était connu pour son peu de sympathie et de clémence à l’égard des communistes.
Ibidem, p. 97-98

8
La campagne pour sauver les Rosenberg

Condamnés le 5 avril 1951, les époux Rosenberg auraient dû être exécutés pendant la semaine du 5 mai de la même année. Ils ne le furent que plus de deux ans plus tard, le 19 juin 1953.

Ce délai est dû aux efforts de la défense pour obtenir la cassation du procès ou la grâce présidentielle. Il permit aux adversaires de la condamnation des époux Rosenberg et de Morton Sobell d’organiser une campagne mondiale de protestations de longue haleine, suscitée au début par de simples citoyens.

Le parti communiste ne se résolut à en prendre la tête qu’une fois assuré que les condamnés n’allaient pas se «confesser» et révéler leurs liens avec le CPUSA, et surtout, lorsqu’il devint nécessaire d’allumer un contre-feu à l’élimination des dirigeants juifs d’Europe centrale.
Ibidem, p. 121

9
Deux ans après la mort des Rosenberg paraissait à Paris un livre, Le Chant interrompu, réunissant les signatures du gratin des intellectuels français. Compte rendu du procès, preuves de l’innocence du couple ou de la duplicité du FBI, ressentiments à l’égard des États Unis, attaques contre l’antisémitisme des autorités de ce pays, témoignages de la vie de famille d’Ethel et de Julius, leur portraits par Picasso et même… un poème de Prévert.

Malheureusement pour tous les beaux esprits parisiens, un demi-siècle plus tard, leur argumentaire s’est entièrement volatilisé. Les chapitres suivants vont montrer pourquoi.
Ibidem, p. 139

10
Martyrs ou idiots utiles?

Que savons-nous un demi-siècle après l’exécution des époux Rosenberg? Des questions restent-elles en suspens? Peut-on expliquer leur inflexible engagement? Quels rôles ont joué la crise des années 1930 et l’antisémitisme dans leur adhésion au communisme stalinien? Ce sont quelques-unes des questions auxquelles nous devons maintenant donner une réponse.

La culpabilité

La principale certitude aujourd’hui est que Julius Rosenberg a bien conspiré pour commettre des actes d’espionnage. C’est ce dont il était accusé, le jury l’a cru et il a eu raison. Les témoins de l’accusation n’ont pas menti, le procès n’a pas été truqué.

L’ouverture des dossiers du FBI sous la Freedom of Information Act dans les années 1970, celle des archives du KGB vingt ans plus tard, les révélations du projet Venona en 1995 et, enfin, les Mémoires des protagonistes côté soviétique, tout confirme que non seulement Julius Rosenberg était coupable mais que Max Elitcher, Harry Gold, Elizabeth Bentley ont dit la vérité. Les quelques hésitations dont paraissaient souffrir leurs témoignages et dont on a fait grand cas s’expliquent par l’imprécision de souvenirs évoqués six ou sept ans après les faits jugés.

Le cas d’Ethel Rosenberg est différent. Une incertitude subsiste. Elle connaissait certainement les activités de son mari et y participait. Venona nous apprend que ses avis sur les nouvelles recrues du réseau de son mari étaient pris en compte.
Les archives soviétiques montrent qu’au moins une fois elle a participé activement à une rencontre entre son mari et son agent traitant Feklissov. Dans le sens de la loi américaine, elle avait bien conspiré pour commettre des actes d’espionnage. Seul le degré de son implication reste flou.
Ibidem, p. 197-198

11
Les motivations des Rosenberg

Les Américains qui ont adhéré au parti communiste puis espionné pour le compte de l’Union soviétique semblent appartenir à deux groupes ethniques ou culturels.

D’une part celui des Alger Riss, Elizabeth Bentley, Duncan Lee ou Whittaker Chambers, formé de protestants de vieille souche (Chambers s’est converti au catholicisme) dont les familles sont implantées depuis des génération sur la côte Est et qui ont fait leurs études supérieures dans les universités les plus prestigieuses.

D’autre part celui des juifs issus de familles pauvres originaires de Russie, de Pologne ou de Lituanie, immigrants de seconde voire de première génération, et qui ont fait des études, souvent d’ingénieurs, dans des universités moins prestigieuses. C’est le groupe des Nathan Silvermaster, Victor Perlo, Harry Dexter White et les membres du réseau Rosenberg (à l’exception d’Alfred Sarant) , et c’est lui qui nous intéresse.

Pourquoi cette communauté d’engagements et de destins?
En dehors du constat, rien n’est certain. Nous ne pouvons qu’essayer de deviner ce qui a pu se passer dans leurs esprits. Fantasmaient-ils en imaginant qu’ils auraient pu faire la glorieuse Révolution d’octobre si seulement leurs parents n’avaient pas fui ? Dans cette hypothèse ils contribuaient comme ils le pouvaient, par l’espionnage, à la poursuite de la «lutte». Transplantaient-ils sur le terrain séculaire le millénarisme de leur religion? Accordaient-ils à Staline le rôle d’un nouveau messie? Le judaïsme les avait-il formés à adopter une idéologie, c’est-à-dire une vue du monde par laquelle tout s’explique, le bon et le mal, les ennemis et les alliés sont bien identifiés et facilement reconnaissables ? Ou, un système fondé sur des «principes» dont résultent des actions sans que la réalité soit prise en compte?
Ibidem, p. 203-204

12
Après l’invasion de la Pologne par les années nazies, de nombreux Juifs tentèrent de fuir en URSS. Les gardes-frontière soviétiques leur tirèrent dessus et les repoussèrent vers le feu des mitrailleuses allemandes. Un peu plus tard une fois que les communistes eurent occupé leur part de la Pologne, Staline remplit les engagements pris envers Hitler en lui livrant les Juifs allemands, dont de nombreux communistes, qui s’étaient réfugiés chez lui. Parmi ces réfugiés communistes juifs allemands se trouvait Margaret Bubber-Neumann, l’épouse de Heinz Neumann, membre du bureau politique du PC allemand que Staline fit tuer.
Après avoir survécu au goulag elle réussit à sortir vivante des camps nazis pour venir témoigner au procès de Kravtchenko contre les Lettres françaises en 1949 et écrire ses propres Mémoires au titre explicite: Prisonnière de Staline et de Hitler.

Dès que l’Allemagne attaqua l’URSS, Staline comprit l’utilité de séduire les Juifs américains. Son but était de leur soutirer de l’argent, d’avoir leur appui politique, et d’obtenir des savants juifs des informations sur le projet Manhattan. Quel meilleur moyen de s’attirer leur sympathie que de se prétendre adversaire résolu des antisémites nazis? En envahissant la Pologne, les Soviétiques avaient capturé deux intellectuels juifs, Alter et Erlich, qui envisageaient la création d’un «Comité juif mondial anti-hitlérien». Ils furent relâchés de prison, leur idée plaisant à Staline. Mais celui-ci préférant créer son propre comité, ils furent finalement liquidés.

Un Comité antifasciste juif vit le jour en avril 1942 avec sa tête un acteur célèbre, directeur du théâtre yiddish de Moscou, Salomon Mikhoels, secondé par Itzik Fefer, un poète moins connu, mais vieil indicateur de la police secrète. Les personnalités juives les plus médiatiques faisaient partie du nouveau comité. Mikhoels et Fefer entreprirent une tournée aux États-Unis, au Canada, au Mexique et en Grande-Bretagne. Ils rencontrèrent tous ceux qui portaient un nom, d’Albert Einstein à Charlie Chaplin, parlèrent devant des foules atteignant jusqu’à 50 000 personnes et collectèrent des millions de dollars. Derrière l’objectif officiel de la tournée, le soutien de l’effort de guerre de l’URSS, s’en cachaient deux autres: séduire les Juifs occidentaux en leur montrant que l’antisémitisme avait été totalement éradiqué en Union soviétique et souffler aux savants atomistes juifs l’idée qu’ils devaient «aider» le pays qui vaillamment tenait tête aux hordes nazies. La tournée dura sept mois, et fut un succès phénoménal sur tous les plans.
Ibidem, p. 210-211

Voir aussi cette rare recension du Figaro où, dès le titre, l’auteur ne peut s’empêcher de sacrifier au culte de l’idée reçue de l’hystérie anticommuniste injustifiée du gouvernement américain de l’époque et partant de celle de la minoration de la menace soviétique

Quand l’Amérique voyait rouge
Eric Roussel
09 mars 2006
Le Figaro Littéraire
Enquêtant sur la chasse aux «rouges» dans les années 40-50, l’historien analyse les motivations de McCarthy, d’Edgar Hoover et des principaux responsables du contre-espionnage américain.

DANS L’HISTOIRE des Etats-Unis, le maccarthysme reste un épisode sombre. Personne, en dehors de quelques extrémistes, ne songe à défendre le fameux sénateur du Wisconsin qui, au tout début des années 50, sema la panique dans les milieux intellectuels, en débusquant partout des agents communistes ou supposés tels. Aujourd’hui encore, le spectre de McCarthy est souvent utilisé par ceux qui s’opposent au moindre renforcement des mesures antiterroristes. Entre le laxisme ou la naïveté des uns et l’obsession sécuritaire des autres, l’Amérique a toujours du mal à trouver un point d’équilibre, comme le souligne Florin Aftalion dans l’ouvrage lucide qu’il consacre à la chasse aux communistes il y a un peu plus d’un demi-siècle.

Contrairement à une idée fort répandue, l’infiltration d’agents soviétiques au coeur même de la puissance américaine n’était pas un mythe. A Hollywood, dès les années 30, il était de bon ton et surtout de bonne tactique professionnelle d’afficher des sentiments compréhensifs à l’égard de la révolution d’Octobre.

Un mouvement orchestré

En réalité, ce mouvement de sympathie, loin d’être né spontanément, avait été orchestré avec soin par un fidèle compagnon de Lénine, le producteur de films Willy Münzenberg, passé maître dans l’art de l’agit-prop : l’un de ses exploits les plus éclatants fut de métamorphoser, au lendemain de la signature du pacte germano-soviétique, la Hollywood Anti Nazi League en Hollywood League for Democratic Action, chargée de défendre la nouvelle ligne du Kremlin. Seuls quelques bons esprits comme Thomas Mann flairèrent la manoeuvre et refusèrent de la cautionner. «Les autres, la grande majorité, souligne Florin Aftalion, épousèrent sans rechigner la nouvelle ligne du parti. Ils se faisaient un devoir d’expliquer pourquoi l’URSS avait bien fait d’envahir la Finlande ou comment, grâce au pacte, l’URSS avait sauvé un million de Juifs allemands.» Dans les cercles officiels et parfois à un très haut niveau, de bonnes âmes toutes dévouées aux intérêts du camp socialiste pullulaient aussi. L’une des recrues les plus célèbres fut Harry White, haut fonctionnaire du Trésor, qui devint, en 1945, l’un des patrons du Fonds monétaire international: on sait maintenant qu’il rendit à l’Union soviétique de multiples services. Il est également établi que certains savants, responsables du programme nucléaire, eurent à coeur de faire partager leurs découvertes, ce qui permit à Moscou de combler son retard en la matière.

Pourtant, la campagne hystérique menée par McCarthy était non seulement injustifiable mais, à bien des égards, contre-productive, et Florin Aftalion explique très bien pourquoi. En bonne logique, le FBI et le département de la Justice auraient dû pouvoir prévenir les activités dommageables à la sécurité des Etats-Unis et de leurs alliés, mais, pour des raisons inhérentes au contexte américain, il en alla autrement. En fin de compte, la commission parlementaire dirigée par le sénateur du Wisconsin prit le relais, hélas en employant des moyens inadmissibles et à contre-temps, puisqu’au début des années 50 la plupart des suspects avaient été identifiés et mis hors d’état de nuire. L’action désordonnée de McCarthy aboutit ainsi à créer des martyrs, à donner des armes aux contempteurs non désintéressés de l’Amérique, acharnés, dès lors, à dénoncer ceux qui avaient fini par voir clair. Entre autres le cinéaste Elia Kazan, victime d’une vindicte inouïe jusqu’à la fin de son existence pour avoir osé enfreindre la loi du silence.

* Le Comité français de défense des Rosenberg, devenu Groupe d’initiative pour le réexamen de l’affaire Rosenberg, puis association pour le réexamen de l’affaire Rosenberg:

En 1993, le Comité devient le Groupe d’initiative pour le réexamen de l’affaire Rosenberg ; en 1995, il prend le nom d’Association pour le réexamen de l’affaire Rosenberg (le nom d’Association pour l’étude et l’information concernant l’affaire de Julius et Ethel Rosenberg, qui avait été tout d’abord envisagé, est finalement abandonné). C’est une association de type loi 1901, déclarée le 17 novembre 1995 (JO du 13 décembre 1995, p. 4998) ; son siège social est d’abord sis au 89, rue Oberkampf, dans le onzième arrondissement de Paris, puis, en mai 1998, dans les locaux du Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP), 43, boulevard Magenta, dans le dixième arrondissement de Paris. En 1993, le groupe d’initiative adresse une lettre au président américain Clinton, afin d’obtenir le réexamen de l’affaire Rosenberg, mais il n’obtient pas de réponse positive ; aussi, une nouvelle lettre est-elle rédigée le 5 mars 2000 et envoyée le 19 juin à l’ambassade américaine en France, accompagnée d’une pétition. Suite à l’aveu de Greenglass, le 5 décembre 2001, d’avoir produit un faux témoignage, l’association adresse une requête au président Bush en janvier 2003, pour le réexamen du procès Rosenberg. L’association est en relation suivie avec ses homologues américaines, en particulier le National Committee to Reopen the Rosenberg Case, présidé par Aaron Katz (113, University Place, 8th floor, New York, Etats-Unis).

Si l’innocence des Rosenberg semble acquise, l’action de l’association pour les innocenter est néanmoins régulièrement confrontée à des remises en cause : le New York Times publie ainsi les révélations faites par Khrouchtchev dans les années 1970, dans lesquelles il remercie les Rosenberg d’avoir fourni à l’URSS le secret de la bombe atomique; le journaliste américain Ronald Radosh publie un article dans Forward traitant les Rosenberg d’espions ; en 1995, la National Security Agency (N.S.A.) rend publics 40 messages codés (nom de code Venona) échangés entre les services secrets russes et américains : Julius Rosenberg serait désigné sous les noms de code “ antenne ” et “ libéral ”.
Autres actions de l’association contre la peine de mort: Les Rosenberg rejoignent dans la légende Sacco et Vanzetti, ouvriers anarchistes italiens exécutés le 23 août 1927. L’Association pour le réexamen de l’affaire Rosenberg lutte contre les exécutions capitales d’innocents : à ce titre, elle défend également Mumia Abu-Jamal, accusé d’avoir tué un policier le 9 décembre 1981 et condamné à mort aux Etats-Unis, où il est toujours emprisonné.
Magali Lacousse
Conservateur aux Archives nationales
Octobre 2004

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6 Responses to Affaire Rosenberg: Les sorcières ont vraiment existé (Looking back on a great soviet disinformation success)

  1. fonjallaz dit :

    Monsieur JCDURBANT,

    A propos de campagne de désinformation pourriez-vous effacer “notoirement antisémite” ce qui est à la fois faux, calomnieux et pervers.

    Envoyez un mail quand cela sera fait où vous savez.

    Julien FONJALLAZ

    13.12.09

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  2. […] des campagnes de désinformation (guerre de Corée, “Ridgway la peste”, Affaire Rosenberg, “Appels” et “Mouvements pour la Paix”) à l’espionnage au plus haut niveau (Hernu) […]

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  3. […] américaine comme la ségrégation raciale ou les affaires judiciaires à la Sacco et Vanzetti ou Rosenberg) établie au VIIe Congrès de l’Internationale communiste de 1935, de prise de contrôle de […]

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  4. […] En tuant les Rosenberg, vous avez tout simplement esayé d’arrêter les progrès de la science. Jean-Paul Sartre ("Les animaux malades de la rage", Libération, 22 juin […]

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  5. […] En tuant les Rosenberg, vous avez tout simplement esayé d’arrêter les progrès de la science. Jean-Paul Sartre ("Les animaux malades de la rage", Libération, 22 juin […]

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  6. jcdurbant dit :

    L’AMERIQUE A LA RAGE !

    Attention, l’Amérique a la rage (…) La science se développe partout au même rythme et la fabrication des bombes est affaire de potentiel industriel. En tuant les Rosenberg, vous avez tout simplement esayé d’arrêter les progrès de la science.

    JP Sartre (« Les animaux malades de la rage », Libération, 22 juin 1953)

    Cette Amérique qui a la rage
    L’Amérique des grandes villes, des jeunes et des minorités, n’est qu’une partie de ce grand pays. Elle cache une autre Amérique, plus continentale, plus blanche, qui remâche des haines recuites. Trump a été acclamé par les hommes blancs sans diplômes, souvent laissés pour compte de la mondialisation, et qui ont le sentiment d’être déclassés.
    Par Pap Ndiaye, professeur à Sciences Po
    Libération
    9 novembre 2016

    L’élection de Donald Trump est la plus grande surprise politique de l’histoire américaine depuis 1948, lorsque Truman avait été élu en déjouant tous les pronostics. L’entrée prochaine à la Maison Blanche de ce milliardaire malhonnête et incompétent est une catastrophe pour son pays et pour le monde, dont l’ampleur est encore inconnue. Comment en est-on arrivé-là ?

    D’un point de vue historique, deux grands phénomènes sont à l’œuvre depuis cinquante ans, qui permettent de tracer les contours de cet effondrement. Depuis les années 1960, la société américaine a profondément changé : l’ouverture des portes du pays à l’immigration, surtout hispanique et asiatique, ainsi que la mobilisation politique des groupes historiquement dominés, en premier lieu les Noirs, mais aussi les femmes, les homosexuels, etc., ont façonné un pays nouveau, multiculturel, plus démocratique. Ce qui était auparavant normal, à savoir l’exercice de toutes les formes de pouvoir par des hommes blancs, a été en partie remis en cause jusqu’à l’apogée symbolique de l’élection de Barack Obama en 2008.

    Ces changements ont cependant masqué la résistance conservatrice d’une partie importante de la société, arc-boutée sur ses privilèges culturels et raciaux. Cette Amérique-là s’était déjà fait entendre fortement en élisant Richard Nixon en 1968 ou Ronald Reagan en 1980. Nous oublions souvent que l’Amérique océanique, celle des grandes villes, des jeunes et des minorités, n’est qu’une partie de ce grand pays, certes bien plus visible et attirante pour le reste du monde. Elle cache une autre Amérique, plus continentale, plus blanche, plus sudiste, celle des petites villes, dont une partie s’est tournée vers le fondamentalisme chrétien, en remâchant des haines recuites, en ayant le sentiment d’être abandonnée, en exécrant Obama. Lorsque Trump promet de «rendre l’Amérique grande de nouveau», il envoie un message à cette société : un retour symbolique à l’Amérique blanche des années 1950, une Amérique hiérarchisée, conduite par un président autoritaire et viril. Au moyen de nominations de juges ultra-conservateurs à la Cour suprême, l’héritage politique des années 1960 est menacé de démantèlement.

    Le second phénomène est économique : depuis les années 1970, la classe ouvrière américaine a été laminée par les fermetures de mines et d’usines. Les millions d’ouvriers américains très bien payés ont été remplacés par des millions de travailleurs pauvres précarisés. Les inégalités de revenu et de patrimoine ont pris des proportions sidérantes. Elles sont précisément aujourd’hui du même ordre qu’avant le New Deal. En 1929, le 1 % des Américains les plus riches possédaient plus de 50 % du patrimoine national, avant de tomber à 25 % dans les années 1970. Aujourd’hui, nous en sommes de nouveau à 50 %. Il n’est pas étonnant, dès lors, que le populisme de gauche, incarné par Bernie Sanders, ait resurgi avec tant de force, en faisant écho aux discours enflammés du sénateur de Louisiane Huey Long, dans les années 1930.

    Avec beaucoup d’intuition, Trump s’est également emparé du déclassement du monde ouvrier américain, en promettant de dénoncer les traités internationaux, de construire des murs et de rouvrir les mines et les usines. Trump a été acclamé par les hommes blancs sans diplômes, souvent laissés pour compte de la mondialisation, dont la situation n’est pas toujours précaire, loin s’en faut, mais qui ont néanmoins le sentiment d’être déclassés. Cette Amérique-là a la «rage», pour reprendre une formule célèbre de Sartre.

    Ce puissant mouvement populaire est donc, au sens très précis du terme, réactionnaire. Il a pris des formes inquiétantes au cours de la campagne, en réveillant tous les groupes suprématistes et racistes du pays, y compris le Ku Klux Klan, qui ne s’était pas mobilisé pour un candidat à la présidence depuis George Wallace dans les années 1960, grand partisan de la ségrégation.

    Lors des meetings de Trump, les plus excités ont hurlé leurs menaces à l’encontre des Clinton, et ont fait le coup de poing contre les opposants et les Noirs. Ce n’est peut-être que l’écume de cette vague réactionnaire, mais elle est significative, et très visible. Aucun homme politique américain depuis Reagan n’avait réussi à incarner aussi efficacement la réaction politique. Les candidats n’ont pas manqué (par exemple Pat Buchanan dans les années 1990), mais c’est Trump, nouveau venu en politique, qui vient de remporter la mise, en déjouant toutes les règles de la science politique. Sa campagne, d’une brutalité inouïe, laisse un pays sonné, effaré. Mais la société civile américaine a des ressources démocratiques. Elle saura opposer une résistance forte aux foucades autoritaires du nouveau président.

    http://www.liberation.fr/planete/2016/11/09/cette-amerique-qui-a-la-rage_1527276

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