France/Amérique: La confrontation entre deux impérialismes de l’universel (A confrontation between two imperialisms of the universal)

VivendiLa soi-disant exception culturelle franco-française est morte. (…) Nous avons planté le drapeau français aux Etats-Unis. Et pas l’inverse. Jean-Marie Messier (New York, décembre 2001)
Une bonne partie de ce que nous observons dans les relations entre la France et les Etats-Unis est le produit d’une structure de relations que l’on doit penser comme la confrontation entre deux impérialismes de l’universel. (…) La France est une sorte d’idéologie réalisée: être français, c’est se sentir en droit d’universaliser son intérêt particulier, cet intérêt particulier qui a pour particularité d’être universel. Et doublement en quelque sorte: universel en matière de politique, avec le modèle pur de la révolution universelle, universel en matière de culture, avec le modèle de chic (de Paris). On comprend que, bien que son monopole de l’universel soit fortement contesté, en particulier par les Etats-Unis, la France reste l’arbitre des élégances en matière de radical chic, comme on dit outre-Atlantique ; elle continue à donner le spectacle des jeux de l’universel, et, en particulier, de cet art de la transgression qui fait les avant-gardes politiques et/ou artistiques, de cette manière (qui se sent inimitable) de se sentir toujours au-delà, et au-delà du delà, de jouer avec virtuosité de tous les registres, difficile à accorder, de l’avant-gardisme politique et de l’avant-gardisme culturel (…) C’est dire que nombre des choses qui s’écrivent ou se disent, à propos de la France ou des USA ou de leurs rapports, sont le produit de l’affrontement entre deux impérialismes, entre un impérialisme en ascension et un impérialisme en déclin, et doivent sans doute beaucoup à des sentiments de revanche ou de ressentiment, sans qu’il soit exclu qu’une partie des réactions que l’on serait porté à classer dans l’antiaméricanisme du ressentiment puissent et doivent être comprises comme des stratégies de résistance légitime à des formes nouvelles d’impérialisme… (…) En fait, on ne peut attendre un progrès vers une culture réellement universelle – c’est-à-dire une culture faite de multiples traditions culturelles unifiées par la reconnaissance qu’elles s’accordent mutuellement – que des luttes entre les impérialismes de l’universel. Ces impérialismes, à travers les hommages plus ou moins hypocrites qu’ils doivent rendre à l’universel pour s’imposer, tendent à le faire avancer et, à tout le moins, à le constituer en recours susceptible d’être invoqué contre les impérialismes mêmes qui s’en réclament. Pierre Bourdieu (1992)

Parmi les tentatives d’explication de la prégnance particulière de l’antiaméricanisme en France, il faut aussi bien sûr évoquer ce que Bourdieu appelait la « confrontation de deux impérialismes de l’universel » *.

Et ce dans une « lutte pour le monopole de l’universel » au niveau politique (Révolution française contre Declaration of independence, 1789 vs. 1776, Droits de l’homme et du citoyen vs. The US Constitution, etc.).

Mais aussi aux niveaux artistique et des styles de vie en général ou, de plus en plus, scientifique et technologique (Renoir vs. Pollock, Paris vs. New York ou LA, art de vivre vs. the American way of life, Chanel vs. Calvin Klein, Gault & Millau vs. Mc Donald’s, l’Académie française vs. rap music, l’Institut Pasteur vs. the MIT, Prix Nobel de littérature vs. de science, Légions d’honneur vs. Harvard MBA’s, la Rive gauche vs. the Heritage Foundation, José Bové vs. Bill Gates, etc.).

Sauf qu’avec la fin du deuxième conflit mondial, cet affrontement est marqué par une inégalité toujours plus grande, entre un impérialisme en ascension et un second en déclin, d’où pour ce dernier la tentation constante du ressentiment et notamment de cette forme régressive et nationaliste de protectionnisme de marchés culturels jusqu’ici protégés que l’on nomme justement… anti-américanisme.

Autrement dit, comme le rappelait un article du Monde de l’après-11/9, si « en Europe, ce sont les Français qui manifestent le plus d’hostilité envers les Américains », c’est bien que les deux pays ont « la volonté de jouer un rôle universel », mais surtout… que ça devient de plus en dur pour le second !

ce discours se distingue par son ancienneté, sa constante virulence et sa formidable immunité au réel. Il n’est pas nécessairement lié à des mécomptes historiques précis, et, d’ailleurs, il n’est ni de droite ni de gauche. Sous sa forme tiers-mondiste ou dans sa variante souverainiste, il s’agit d’abord d’une croisade de clercs, si bien que, pour un intellectuel français, c’est presque une obligation de service!

Aucun pays européen n’est obsédé par les Etats-Unis comme la France, c’est fascinant. Et si l’antiaméricanisme y est plus irrationnel qu’ailleurs, c’est qu’au fond l’Amérique représente un peu, pour les Français, le frère jumeau qui a mal tourné : les deux pays parlent le même langage, c’est-à-dire celui de l’universel, tous deux agissent au nom d’abstractions moralisantes comme les droits de l’homme ou la démocratie, tous deux surtout ont la prétention de décrire le monde comme un projet universel.

Enquête sur une détestation française
Jean Birnbaum
Le Monde du 25.11.01

En Europe, ce sont les Français qui manifestent le plus d’hostilité envers les Américains. La raison pourrait résider dans la volonté des deux pays de jouer un rôle universel

Crétinisme puritain, arrogance barbare, capitalisme déchaîné et pulsion hégémonique : on connaît les thèmes privilégiés dont se nourrit l’exécration de l’Amérique. Il n’en reste pas moins difficile de saisir les ressorts spécifiquement français de cette passion aussi complexe que diffuse, même si l’obscure satisfaction qu’ont fait naître, çà et là, les événements du 11 septembre, vient aujourd’hui donner une nouvelle actualité au questionnement sur l’antiaméricanisme à la française. « Il y a effectivement un regain de ce phénomène, et même si on ose rarement l’écrire, on entend souvent dire quelque chose comme «Ils ne l’ont pas volé !» », note Denis Lacorne, spécialiste des Etats-Unis et coauteur d’une étude pionnière intitulée L’Amérique dans les têtes (Hachette, 1986). Mais ce regain était perceptible bien avant le 11 septembre : en juillet 2000, par exemple, une étude réalisée par la Sofres et la French American Foundation montrait déjà que les Français avaient une image extraordinairement négative des Etats-Unis. Qu’il soit économique (l’Amérique tire les ficelles de la globalisation marchande), politique (l’Amérique détruit la démocratie à l’extérieur et la singe à l’intérieur), ou culturel (l’Amérique impose partout sa langue et ses productions de masse), « l’antiaméricanisme recoupe une critique légitime et même souhaitable, mais il renvoie aussi à une facilité qui fait de l’Amérique une métaphore de tout ce qui nous inquiète dans la modernité. Chez nous, il exprime surtout une ignorance massive des réalités états-uniennes et une forme d’autodéfense nationale dans un pays qui a vu décliner son rayonnement ».

C’est précisément ce sentiment de déclin culturel qui rend nécessaire une réflexion toute particulière sur le rôle moteur des intellectuels dans la production du discours « en défense » qui traverse peu ou prou l’ensemble de la société – « Nous passons à la défensive », écrivait déjà le philosophe Emmanuel Mounier (1905-1950) -, et on retrouve ici la figure bien connue de l’antiaméricanisme des clercs : « En France, explique Philippe Roger, qui dirige la revue Critique et prépare au Seuil une enquête généalogique sur l’antiaméricanisme, ce discours se distingue par son ancienneté, sa constante virulence et sa formidable immunité au réel. Il n’est pas nécessairement lié à des mécomptes historiques précis, et, d’ailleurs, il n’est ni de droite ni de gauche. Sous sa forme tiers-mondiste ou dans sa variante souverainiste, il s’agit d’abord d’une croisade de clercs, si bien que, pour un intellectuel français, c’est presque une obligation de service ! »

A trop vouloir figer les discours, comme à trop systématiser leurs structures, on risquerait pourtant de passer à côté des déplacements qui font glisser la rhétorique antiaméricaine d’un courant de pensée à un autre en bouleversant son contenu. Il y a quelques années encore, par exemple, certains intellectuels étaient porteurs d’une critique de l’Amérique adossée à la défense des valeurs républicaines contre le communautarisme : « Mais avec le pacs et la parité, remarque l’américaniste Eric Fassin (Ecole normale supérieure), l’émergence d’une politique française des minorités a contribué à affaiblir ce type de discours, si bien que la rhétorique antiaméricaine est devenue disponible pour d’autres acteurs et d’autres usages, comme par exemple la critique de la mondialisation néolibérale. »

Et, de fait, depuis ses origines, le mouvement « antiglobalisation » se voit accusé de propager la haine de l’Amérique, alors même que ses militants ne cessent de proclamer que leur véritable cible n’est que la globalisation du monde sous sa forme marchande. Pourtant, la puissance d’attraction et l’effet consensuel du discours antiyankee sont tels que « cet anti-impérialisme est constamment menacé par l’ambiguïté, explique encore Eric Fassin, s’il joue la carte de l’antiaméricanisme, il ratisse plus large, mais c’est au prix d’un éloignement de la perspective internationaliste ».

Plus encore, pour certains, ce serait justement la diabolisation de l’Amérique qui constituerait la marque distinctive des militants français au sein de la nébuleuse antiglobalisation. Economiste proche de cette mouvance et directeur de la revue Multitudes, Yann Moulier-Boutang va jusqu’à y débusquer « le cocorico du coq gaulois qui gratte ses ergots dans le désert ». « Il y a une partie du mouvement qui représente des militants sérieux, de type anglo-saxon, mais je m’agrippe toujours avec les gens d’Attac qui représentent une très nette dominante antiaméricaine, avec un côté essentiellement dénonciateur qui sous-estime les forces transformatrices de la mondialisation, y compris et surtout américaines. D’ailleurs, je me souviens avoir vu des Cubains sidérés de constater que les militants français étaient encore plus antiaméricains qu’eux ! »

De ce point de vue, les attentats du 11 septembre devraient inciter à plus de prudence, comme le signale Eric Fassin : « Il me semble que la rhétorique antimondialisation va être amenée à faire plus attention à la confusion des genres, et à bien marquer la différence entre le symbole de la globalisation et un pays particulier, entre la critique d’un système international et d’une culture nationale. Après tout, auparavant, ça ne coûtait pas cher de maintenir l’ambiguïté ! »

Cependant, cet appel au discernement risque de rester lettre morte, tant qu’on n’aura pas pris la mesure de la formidable charge symbolique dont la référence américaine est constamment investie dans l’Hexagone, et dont le secret réside peut-être – on y revient toujours – dans la volonté des deux pays de jouer un rôle universel. « Aucun pays européen n’est obsédé par les Etats-Unis comme la France, c’est fascinant, observe l’historien anglais Tony Judt, spécialiste des intellectuels français. Et si l’antiaméricanisme y est plus irrationnel qu’ailleurs, c’est qu’au fond l’Amérique représente un peu, pour les Français, le frère jumeau qui a mal tourné : les deux pays parlent le même langage, c’est-à-dire celui de l’universel, tous deux agissent au nom d’abstractions moralisantes comme les droits de l’homme ou la démocratie, tous deux surtout ont la prétention de décrire le monde comme un projet universel. Mais l’Amérique a tourné le dos au modèle républicain français et son modèle libéral a sombré dans l’ ubris (la démesure). D’où la satisfaction de voir puni ce frère dévoyé… »

L’Amérique mal-aimée
Le Monde du 25.11.01

De Bogota à Pékin, l’antiaméricanisme se porte toujours bien. Après les attentats du 11 septembre, une fois le premier moment d’émotion passé, l’opinion publique internationale a de nouveau fait passer les Américains du statut de victimes à celui d’accusés

Oxford, Chelsea déprime. Ce ne sont pas les études. La fille de Bill et d’Hillary Clinton travaille sa maîtrise de relations internationales sur les bords de la Tamise, dans le confort studieux d’University College. C’est une certaine ambiance européenne : « Il ne se passe guère de jour sans que je ne sois confrontée à telle ou telle forme de sentiment antiaméricain, écrit Chelsea dans le magazine américain Talk (décembre-janvier) ; tantôt la remarque d’un étudiant ou bien un éditorial dans le journal ou encore des manifestants pour «la paix». » Chelsea, vingt et un ans, vit pour la première fois à l’étranger. Elle découvre, avec autant de stupeur que de chagrin, qu’on y pense parfois du mal de l’Amérique. Même en Grande-Bretagne.

A Washington, au 1600 Pennsylvania Avenue, George W. Bush s’interroge. Le président des Etats-Unis, cinquante-cinq ans, n’a jamais séjourné plus de trois semaines à l’étranger. Mais, depuis la Maison Blanche, il éprouve les mêmes sentiments que la fille de son prédécesseur. « On me pose tout le temps cette question, et je me pose cette question : qu’ai-je à répondre quand je vois que, dans certains pays musulmans, il y a une haine au vitriol contre l’Amérique ? » Il s’interroge lors d’une conférence de presse le 11 octobre, un mois après les attentats de New York et Washington. « Je vais vous dire comment je réponds : je suis impressionné qu’il y ait une telle incompréhension de ce qu’est notre pays et que des gens puissent nous détester. Comme la plupart des Américains, je ne peux pas le croire car je sais combien nos intentions sont bonnes. »

Chelsea Clinton, la démocrate, et George W. Bush, le républicain, partagent le même étonnement, sincère, attristé, affligé. Ils ont apprécié les élans de solidarité venus de l’étranger au lendemain du 11 septembre. Ils comprennent mal que, le deuil à peine passé, les opérations militaires en Afghanistan à peine engagées, une partie de l’opinion internationale se soit retournée. Après la compassion est venue la réaction critique, très vite. A la compréhension manifestée pour le drame vécu par les New-Yorkais a succédé, presque dans le même souffle, la dénonciation de la politique étrangère américaine, tout particulièrement dans la région concernée, le monde arabo-musulman. Dans la presse, l’Amérique passe souvent, d’un éditorial à l’autre, du statut de victime à celui d’accusée. L’antiaméricanisme se porte plutôt bien. Il faudrait parler au pluriel. Il y a des antiaméricanismes. Mécanisme d’interprétation globale, à la fois système de pensée et grille de lecture, l’antiaméricanisme politique relie les attentats du 11 septembre à la guerre froide. Dans La Jornada (Mexique), l’écrivain Eduardo Galeano exprime ce qu’on a pu lire ailleurs en Amérique du Sud ou en Asie ces dernières semaines. Les Etats-Unis prétendent dénoncer le terrorisme, observe-t-il, mais ils ont eux-mêmes appuyé le terrorisme d’Etat qui a sévi « en Indonésie, au Cambodge, en Iran, en Afrique du Sud (…) et dans les pays d’Amérique latine qui ont connu la sale guerre du plan Condor ». La singularité des situations est gommée au profit de la dénonciation d’une responsabilité globale de l’Amérique. Technique de l’amalgame ?

L’antiaméricanisme économique attribue à l’économie de marché et au libre-échangisme que prônent les Etats-Unis une partie de la misère du monde. Certains des plus grands économistes le contestent vigoureusement. James Tobin et Amartya Sen, par exemple, jugent que la libéralisation des échanges, commerciaux et financiers, a été, ces vingt-cinq dernières années, l’un des facteurs essentiels ayant assuré le décollement économique, et la sortie de la misère, d’une partie de l’Asie. Egalement répandu à droite et à gauche, l’antiaméricanisme culturel stigmatise les succès d’une culture populaire triomphante. Promue par une demi-douzaine de majors conquérantes, la culture populaire américaine nivellerait par le bas et étoufferait les autres. Vieille histoire, passablement teintée de la rancoeur ou de la jalousie de certaines élites européennes.

Chelsea Clinton et le président Bush ont découvert que les Etats-Unis, au lendemain du 11 septembre, n’attiraient pas toujours la compassion. Ou plutôt qu’on pouvait, tout en les plaignant, exprimer une sorte de satisfaction honteuse à voir la puissante Amérique essuyer, pour une fois, un gros malheur chez elle. C’est l’antiaméricanisme des damnés de l’histoire. L’écrivain turc Orhan Pamuk raconte qu’il se trouvait dans un café populaire, sur une petite île près d’Istanbul, au moment des attentats du 11 septembre. Il était, dit-il, « entouré de gens simples, de palefreniers, de cochers, bref de gens plutôt pauvres (…). Ils étaient à la fois consternés et puis contents » (cité dans Les Inrockuptibles, 30 octobre – 5 novembre).

Le commentaire médiatique non stop qui accompagne l’actualité depuis le 11 septembre charrie un peu de tous ces antiaméricanismes-là. Le monde arabo-musulman a ses propres griefs. Le régime de Pékin laisse ouverts des sites web véhiculant un ultranationalisme chinois qui démonise, écran après écran, « l’orgueilleuse » Amérique. L’ancien premier ministre japonais Yasuhiro Nakasone appelle les Etats-Unis « à renoncer à une arrogance qui les fait se comporter comme s’ils étaient les maîtres du monde » ( Asahi shimbum ). Hugo Chavez, le populiste président vénézuélien, refuse l’oukase washingtonien : « Ceux qui ne sont pas avec nous [dans la bataille contre le terrorisme] sont contre nous. » Sur le Vieux Continent, l’Amérique trouve certains de ses plus solides soutiens à l’Est, du Polonais Bronislaw Geremek au Tchèque Vaclav Havel ; là, plus que partout ailleurs en Europe, on est attaché au maintien d’un lien transatlantique très fort.

Mais l’antiaméricanisme marche à un carburant composite, mélange de détestation et de fascination, de répulsion et d’attraction. Dans le monde arabo-musulman, là où l’antiaméricanisme fut, ces dernières semaines, le plus virulent, Hollywood remplit toujours les salles de cinéma. Début octobre, le Los Angeles Times publiait une enquête significative. Du Caire à Djakarta, en tête des grands succès du moment, s’affichent Titanic, Le Masque de Zorro, Godzilla, Independence Day, Jurassic Park, Le Chacal, La Momie, etc. Bombardements sur l’Afghanistan ou pas. On veut bien manifester contre l’Amérique, pas boycotter son cinéma. Chelsea pourrait retrouver le sourire.

ALAIN FRACHON

La rancoeur ambiguë des Latinos
Jean-Michel Blanquer, juriste
Le pire moment : la fin du XIXe siècle
Le Monde du 25.11.01

A quand faites-vous remonter les origines de l’antiaméricanisme en Amérique centrale et en Amérique du Sud ?

– On pourrait dire qu’elles précèdent l’Amérique elle-même et que l’opposition entre Amérique anglo-saxonne et Amérique latine est la projection de l’opposition entre Anglais et Espagnols, Europe du Nord et Europe du Sud, catholiques et protestants. Au début du XIXe siècle, les Etats-Unis se présentaient comme un modèle aux pays d’Amérique latine qui accédaient à l’indépendance. Ils montraient qu’il était possible de se détacher de la métropole et de s’organiser de façon fédérale dans un vaste territoire. La doctrine Monroe a été un tournant. Bien reçue au début, comme la façon de se défendre collectivement contre un retour du colonialisme, elle est vite apparue comme davantage destinée à créer une zone de sécurité autour des Etats-Unis. Bolivar l’a vu dans les dernières années de sa vie, écrivant en 1826 : « Faites attention, si les Etats-Unis le peuvent, ils vendront la Colombie pour un real. » » Le pire moment a été la fin du XIXe et le début du XXe : la diplomatie du big stick (« gros bâton ») de Theodore Roosevelt lors de la guerre hispano-américaine, un hégémonisme interventionniste et sans contrepoids, a marqué les esprits.

– Quels sont les moteurs de cet antiaméricanisme ?

– Concrètement, il est lié aux pratiques de la politique étrangère de Washington. L’expansion des Etats-Unis aux dépens du Mexique a suscité du ressentiment. La même chose avec le Panama, qui faisait partie de la Colombie : Washington a suscité un mouvement d’indépendance artificiel quand il a réalisé l’importance stratégique de l’isthme. Encore aujourd’hui, les billets de 500 pesos colombiens incluent le Panama parmi les provinces du pays. Depuis leur entrée au Texas en 1821, les Etats-Unis sont intervenus plus de 150 fois en Amérique centrale et dans les Caraïbes. » L’antiaméricanisme est aussi abstrait, fondé sur une opposition culturelle aux Etats-Unis. Il se base sur un ressentiment de ceux qui se sentent écartés du développement. Au XXe siècle, la théorie dominante était celle de la dépendance, en vertu de laquelle l’Amérique latine était une périphérie des Etats-Unis, qui en exploitaient les ressources, ce qui l’empêchait de se développer. Il y avait un antiaméricanisme de gauche qui contestait le modèle capitaliste et libéral, et un antiaméricanisme plus culturel, le plus enraciné et personnifié autant par Peron que par Castro.

– Quelle est la dimension de cet antiaméricanisme qui l’emporte : la culturelle ou l’économique ?

– Les Latino-Américains sont d’autant plus antiaméricains qu’ils se trouvent dans une situation économique difficile. Prenons l’exemple de l’Argentine, qui a une tradition politique de philo-américanisme depuis son retour à la démocratie. L’ancien ministre des affaires étrangères a parlé de « relacion de carne » (« relation charnelle »). Elle a joué le jeu de cet américanisme, suivi à 150 % la politique d’ouverture économique et de privatisation préconisée par Washington. Aujourd’hui que la conjoncture s’est retournée contre elle, la solidarité des Etats-Unis ne se manifeste pas, ou avec une certaine morgue. L’opposition culturelle entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud n’est pas restée figée. Elle évolue forcément avec l’hispanisation des Etats-Unis, qui a fait comprendre à de nombreux Latino-Américains qu’ils en faisaient aussi partie du fait de leurs liens avec les nouveaux immigrants. L’antiaméricanisme est donc très ambigu, fondé sur des rapports amour-haine. Nombre de membres des classes moyennes essaient de vivre à l’américaine tout en rejetant les Etats-Unis.»

PROPOS RECUEILLIS PAR PATRICE DE BEER

*voir Pierre Bourdieu, « Deux impérialismes de
l’universel » in L’Amérique des Français, dir. Christine Fauré et Tom
Bishop, 1992.

7 commentaires pour France/Amérique: La confrontation entre deux impérialismes de l’universel (A confrontation between two imperialisms of the universal)

  1. […] Une bonne partie de ce que nous observons dans les relations entre la France et les Etats-Unis est le produit d’une structure de relations que l’on doit penser comme la confrontation entre deux impérialismes de l’universel. (…) La France est une sorte d’idéologie réalisée: être français, c’est se sentir en droit d’universaliser son intérêt particulier, cet intérêt particulier qui a pour particularité d’être universel. Et doublement en quelque sorte: universel en matière de politique, avec le modèle pur de la révolution universelle, universel en matière de culture, avec le modèle de chic (de Paris). On comprend que, bien que son monopole de l’universel soit fortement contesté, en particulier par les Etats-Unis, la France reste l’arbitre des élégances en matière de radical chic, comme on dit outre-Atlantique ; elle continue à donner le spectacle des jeux de l’universel, et, en particulier, de cet art de la transgression qui fait les avant-gardes politiques et/ou artistiques, de cette manière (qui se sent inimitable) de se sentir toujours au-delà, et au-delà du delà, de jouer avec virtuosité de tous les registres, difficile à accorder, de l’avant-gardisme politique et de l’avant-gardisme culturel (…) C’est dire que nombre des choses qui s’écrivent ou se disent, à propos de la France ou des USA ou de leurs rapports, sont le produit de l’affrontement entre deux impérialismes, entre un impérialisme en ascension et un impérialisme en déclin, et doivent sans doute beaucoup à des sentiments de revanche ou de ressentiment, sans qu’il soit exclu qu’une partie des réactions que l’on serait porté à classer dans l’antiaméricanisme du ressentiment puissent et doivent être comprises comme des stratégies de résistance légitime à des formes nouvelles d’impérialisme… (…) En fait, on ne peut attendre un progrès vers une culture réellement universelle – c’est-à-dire une culture faite de multiples traditions culturelles unifiées par la reconnaissance qu’elles s’accordent mutuellement – que des luttes entre les impérialismes de l’universel. Ces impérialismes, à travers les hommages plus ou moins hypocrites qu’ils doivent rendre à l’universel pour s’imposer, tendent à le faire avancer et, à tout le moins, à le constituer en recours susceptible d’être invoqué contre les impérialismes mêmes qui s’en réclament. Pierre Bourdieu […]

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  2. […] Une bonne partie de ce que nous observons dans les relations entre la France et les Etats-Unis est le produit d’une structure de relations que l’on doit penser comme la confrontation entre deux impérialismes de l’universel. (…) La France est une sorte d’idéologie réalisée: être français, c’est se sentir en droit d’universaliser son intérêt particulier, cet intérêt particulier qui a pour particularité d’être universel. Et doublement en quelque sorte: universel en matière de politique, avec le modèle pur de la révolution universelle, universel en matière de culture, avec le modèle de chic (de Paris). On comprend que, bien que son monopole de l’universel soit fortement contesté, en particulier par les Etats-Unis, la France reste l’arbitre des élégances en matière de radical chic, comme on dit outre-Atlantique ; elle continue à donner le spectacle des jeux de l’universel, et, en particulier, de cet art de la transgression qui fait les avant-gardes politiques et/ou artistiques, de cette manière (qui se sent inimitable) de se sentir toujours au-delà, et au-delà du delà, de jouer avec virtuosité de tous les registres, difficile à accorder, de l’avant-gardisme politique et de l’avant-gardisme culturel (…) C’est dire que nombre des choses qui s’écrivent ou se disent, à propos de la France ou des USA ou de leurs rapports, sont le produit de l’affrontement entre deux impérialismes, entre un impérialisme en ascension et un impérialisme en déclin, et doivent sans doute beaucoup à des sentiments de revanche ou de ressentiment, sans qu’il soit exclu qu’une partie des réactions que l’on serait porté à classer dans l’antiaméricanisme du ressentiment puissent et doivent être comprises comme des stratégies de résistance légitime à des formes nouvelles d’impérialisme… (…) En fait, on ne peut attendre un progrès vers une culture réellement universelle – c’est-à-dire une culture faite de multiples traditions culturelles unifiées par la reconnaissance qu’elles s’accordent mutuellement – que des luttes entre les impérialismes de l’universel. Ces impérialismes, à travers les hommages plus ou moins hypocrites qu’ils doivent rendre à l’universel pour s’imposer, tendent à le faire avancer et, à tout le moins, à le constituer en recours susceptible d’être invoqué contre les impérialismes mêmes qui s’en réclament. Pierre Bourdieu […]

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  3. […] Une bonne partie de ce que nous observons dans les relations entre la France et les Etats-Unis est le produit d’une structure de relations que l’on doit penser comme la confrontation entre deux impérialismes de l’universel. (…) La France est une sorte d’idéologie réalisée: être français, c’est se sentir en droit d’universaliser son intérêt particulier, cet intérêt particulier qui a pour particularité d’être universel. Et doublement en quelque sorte: universel en matière de politique, avec le modèle pur de la révolution universelle, universel en matière de culture, avec le modèle de chic (de Paris). On comprend que, bien que son monopole de l’universel soit fortement contesté, en particulier par les Etats-Unis, la France reste l’arbitre des élégances en matière de radical chic, comme on dit outre-Atlantique ; elle continue à donner le spectacle des jeux de l’universel, et, en particulier, de cet art de la transgression qui fait les avant-gardes politiques et/ou artistiques, de cette manière (qui se sent inimitable) de se sentir toujours au-delà, et au-delà du delà, de jouer avec virtuosité de tous les registres, difficile à accorder, de l’avant-gardisme politique et de l’avant-gardisme culturel (…) C’est dire que nombre des choses qui s’écrivent ou se disent, à propos de la France ou des USA ou de leurs rapports, sont le produit de l’affrontement entre deux impérialismes, entre un impérialisme en ascension et un impérialisme en déclin, et doivent sans doute beaucoup à des sentiments de revanche ou de ressentiment, sans qu’il soit exclu qu’une partie des réactions que l’on serait porté à classer dans l’antiaméricanisme du ressentiment puissent et doivent être comprises comme des stratégies de résistance légitime à des formes nouvelles d’impérialisme… (…) En fait, on ne peut attendre un progrès vers une culture réellement universelle – c’est-à-dire une culture faite de multiples traditions culturelles unifiées par la reconnaissance qu’elles s’accordent mutuellement – que des luttes entre les impérialismes de l’universel. Ces impérialismes, à travers les hommages plus ou moins hypocrites qu’ils doivent rendre à l’universel pour s’imposer, tendent à le faire avancer et, à tout le moins, à le constituer en recours susceptible d’être invoqué contre les impérialismes mêmes qui s’en réclament. Pierre Bourdieu […]

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  4. […] Une bonne partie de ce que nous observons dans les relations entre la France et les Etats-Unis est le produit d’une structure de relations que l’on doit penser comme la confrontation entre deux impérialismes de l’universel. (…) La France est une sorte d’idéologie réalisée: être français, c’est se sentir en droit d’universaliser son intérêt particulier, cet intérêt particulier qui a pour particularité d’être universel. Et doublement en quelque sorte: universel en matière de politique, avec le modèle pur de la révolution universelle, universel en matière de culture, avec le modèle de chic (de Paris). On comprend que, bien que son monopole de l’universel soit fortement contesté, en particulier par les Etats-Unis, la France reste l’arbitre des élégances en matière de radical chic, comme on dit outre-Atlantique ; elle continue à donner le spectacle des jeux de l’universel, et, en particulier, de cet art de la transgression qui fait les avant-gardes politiques et/ou artistiques, de cette manière (qui se sent inimitable) de se sentir toujours au-delà, et au-delà du delà, de jouer avec virtuosité de tous les registres, difficile à accorder, de l’avant-gardisme politique et de l’avant-gardisme culturel (…) C’est dire que nombre des choses qui s’écrivent ou se disent, à propos de la France ou des USA ou de leurs rapports, sont le produit de l’affrontement entre deux impérialismes, entre un impérialisme en ascension et un impérialisme en déclin, et doivent sans doute beaucoup à des sentiments de revanche ou de ressentiment, sans qu’il soit exclu qu’une partie des réactions que l’on serait porté à classer dans l’antiaméricanisme du ressentiment puissent et doivent être comprises comme des stratégies de résistance légitime à des formes nouvelles d’impérialisme… (…) En fait, on ne peut attendre un progrès vers une culture réellement universelle – c’est-à-dire une culture faite de multiples traditions culturelles unifiées par la reconnaissance qu’elles s’accordent mutuellement – que des luttes entre les impérialismes de l’universel. Ces impérialismes, à travers les hommages plus ou moins hypocrites qu’ils doivent rendre à l’universel pour s’imposer, tendent à le faire avancer et, à tout le moins, à le constituer en recours susceptible d’être invoqué contre les impérialismes mêmes qui s’en réclament. Pierre Bourdieu […]

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  5. […] du fait d’une certaine et longue tradition d’arrogance culturelle et d’anti-américanisme de toute la société française dont on ne voit effectivement pas […]

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