Le mensonge de l’antiaméricanisme (Fouad Ajami: There was never any sympathy to squander)

US flag burningIl n’y a jamais eu de sympathie à dilapider. L’anti-américanisme était déjà enraciné dans la psyché mondiale – réaction brutale contre une nation qui apporte le modernisme à ceux qui le veulent mais qui aussi le craignent et le méprisent. (…) Apporter le modernisme à ceux qui le veulent mais, en même temps, s’insurgent contre lui, représenter et incarner tant de choses que le monde désire et craint – tel est le fardeau américain. Les Etats-Unis se prêtent à des interprétations contradictoires. Pour les Européens, et pour les Français en particulier, amoureux de leur laïcité, les Etats-Unis sont religieux à l’excès, au point d’en être presque embarrassants, tant leur culture est imprégnée de symbolisme sacré. Dans le monde islamique, le fardeau est exactement inverse: là, les Etats-Unis scandalisent les dévots (…) Tant de peuples ont les Etats-Unis dans la peau. Leur fureur est curieusement dérivée de cette même attraction. Le destin d’une civilisation à l’ombre portée tellement immense, est d’être à la fois imitée et mal aimée. Les Etats-Unis sont voués à figurer dans la politique – et dans l’imagination – des étrangers même quand les Américains croient (à juste titre) ne pas être impliqués dans les affaires d’autres pays. (…) Il est très difficile de comprendre le mécanisme de la haine, parce qu’on finit par recourir à la logique. Mais essayer de comprendre cela par la logique revient à mesurer une distance en kilogrammes… Ceux [qui critiquent] sont des jaloux. Pour eux, la vie est un fardeau insupportable. Le modernisme est la seule issue. Mais le modernisme effraye. Il signifie que nous devons affronter la compétition. Il signifie que nous ne pouvons pas tout expliquer par des théories de conspiration. (…) Le modernisme s’accompagne des Juifs. Ils en ont été les vecteurs et les bénéficiaires, et ils l’ont payé cher. Aujourd’hui, les Juifs jouent un rôle spécial dans la vie publique et dans la culture des Etats-Unis, et l’antiaméricanisme va de pair avec l’antisémitisme. Dans le monde islamique, et aussi dans certains cercles européens, la puissance des Etats-Unis est considérée comme asservie à l’influence juive. Les néo-conservateurs avaient répondu : présent pour sauver les Bosniaques et les Kosovars (musulmans), mais les réactionnaires des pays musulmans ne l’avaient pas remarqué. Cette lecture n’est rien d’autre qu’une version modernisée de la vision du monde du faux infâme que constituent les Protocoles des Sages de Sion. Mais cette vision des choses est celle d’hommes et de femmes qui insistent sur leur identification au monde moderne. (…) On a fait grand cas de la sympathie pour les Etats-Unis, exprimée par les Français immédiatement après les attaques du 11 septembre, telle qu’incarnée dans le fameux éditorial du rédacteur en chef du Monde, Jean-Marie Colombani, «Nous sommes tous Américains». On a également fait grand cas de la rapidité avec laquelle les Etats-Unis ont dilapidé ce capital de sympathie dans les mois qui ont suivi. Mais même la tribune de Colombani, écrite en un jour aussi brûlant, n’était pas le pur message de sympathie que suggère son titre. Même ce jour-là, Colombani écrivit que les Etats-Unis récoltaient la tempête que leur avait attirée leur «cynisme» ; il ressassait l’accusation éculée selon laquelle Osama ben Laden avait été créé et nourri par les services secrets des Etats-Unis. Colombani rétracta rapidement le peu de sympathie qu’il avait exprimé quand, en décembre 2001, il revint avec une lettre ouverte à «nos amis américains» et, peu après, avec un petit livre, Tous Américains ? Le monde après le 11 septembre 2001. Àlors, déjà, la sympathie s’était dissipée, et le ton était celui d’un jugement et d’une désapprobation agressifs. Il n’y avait rien à admirer chez les Etats-Unis de Colombani, qui s’étaient moqués du monde et avaient été indifférents à la primauté de la loi. Colombani décrivait la république des Etats-Unis comme une entreprise chrétienne fondamentaliste, ses magistrats, comme trop profondément attachés à la peine de mort, sa police comme cruelle envers sa population noire. Une république de ce genre ne pouvait pas entreprendre une campagne contre l’islamisme avec bonne conscience. On ne peut pas, écrivait Colombani, se battre contre les Talibans et, en même temps, essayer d’introduire des prières dans ses écoles ; on ne peut pas s’efforcer de réformer l’Arabie saoudite et, en même temps, refuser d’enseigner le darwinisme dans les écoles de la «Bible Belt»; on ne peut pas non plus dénoncer les exigences de la sharia (loi islamique) et, en même temps, refuser de mettre hors la loi la peine de mort. Sans aucun doute, ajoute-t-il, les Etats-Unis ne peuvent pas se battre contre les Talibans avant de se battre contre la bigoterie qui fait des ravages au cœur même des Etats-Unis. En réalité, les Etats-Unis n’avaient pas épuisé le capital de sympathie de Colombani ; jamais, depuis le début, le journaliste n’avait éprouvé cette sympathie. (…) La jalousie envers la puissance des Etats-Unis et leur universalisme est la passion principale de la vie intellectuelle française. Ce n’est pas «essentiellement Bush» qui a retourné la France contre les Etats-Unis. L’ancien ministre des affaires étrangères socialiste, Hubert Védrine, avait la même tendance antiaméricaine que son successeur, le grandiloquent et creux Dominique de Villepin. C’est Védrine, il faut le rappeler, qui, à la fin des années 1990, avait surnommé les Etats-Unis «hyper-puissance». Il l’avait fait avant la guerre contre le terrorisme, avant la guerre en Irak. Il l’avait fait sur la toile de fond d’un ordre international plus préoccupé d’économie et de marchés que de puissance militaire. (…) Son successeur donna au ressentiment de la France des prétentions hautement morales. A un certain moment, Villepin apparut même évasif sur le point de savoir s’il préférait une victoire des Etats-Unis ou de l’Irak dans l’affrontement entre le régime de Saddam Hussein et celui des Etats-Unis. L’antiaméricanisme laisse libre cours au fantasme français de grandeur passée, et permet aux enfants musulmans non désirés de la France des exigences à l’égard de la vie politique d’un pays qui ne sait pas quoi faire d’eux. (…) Dominique Moïsi racontait récemment l’histoire d’un simple paysan qui était mélancolique devant la chute de la statue de Saddam Hussein, le 9 avril, sur la place Firdos de Bagdad. La France s’était opposée à cette guerre, mais ce Français exprimait un sentiment de frustration de ce que son pays était resté en dehors de cette histoire grisante de libération politique. Une société comme la France, avec son histoire révolutionnaire, aurait dû aider à renverser la tyrannie à Bagdad, mais elle n’en fit rien. Au lieu de cela, un câble attaché à un tank des Etats-Unis avait renversé la statue, provoquant le délire de la foule. La nouvelle histoire en train de s’écrire était clairement une création américaine (et britannique). Fouad Ajami

A l’occasion de la publication d’un énième sondage international sur la mauvaise image des Etats-Unis dans le monde, retour sur la magistrale déconstruction de ce type de sondages et surtout des utilisations politiques dont ils sont le prétexte qu’avait fait il y a deux ans le grand spécialiste libano-américain du Moyen-Orient Fouad Ajami.

D’ailleurs, devant un tel unanimisme, d’un bout de la planète à l’autre, on peut se demander, comme disait Bebel pour l’antisémitisme, si l’antiaméricanisme n’est pas devenu à son tour… « le socialisme des imbéciles » ?


La fausseté de l’anti-américanisme

Fouad Ajami
Foreign Policy
3 septembre 2003

Les sondeurs d’opinion font état d’une augmentation de l’anti-américanisme dans le monde entier. Les Etats-Unis, suggèrent-ils, ont dilapidé, par leur unilatéralisme arrogant, la sympathie générale qui avait suivi les attaques terroristes du 11 septembre. À dire vrai, il n’y a jamais eu de sympathie à dilapider. L’anti-américanisme était déjà enraciné dans la psyché mondiale – réaction brutale contre une nation qui apporte le modernisme à ceux qui le veulent mais qui aussi le craignent et le méprisent.

« L’Amérique est partout », observa un jour le romancier italien Ignazio Silone. Elle est à Karachi et à Paris, à Jakarta et à Bruxelles. Une idée d’Amérique, un fantasme d’Amérique plane sur des pays éloignés. Et partout, on trouve aussi un anti-américanisme obligatoire, une couverture et une apologie pour l’envoûtement que les Etats-Unis exercent sur des peuples et des lieux éloignés. Sur les terres enflammées du monde musulman et de sa périphérie, les ambassades des Etats-Unis et leur destin de ces dernières années témoignent de la dualité [de la perception] des Etats-Unis : à la fois Satan et sauveur. Les ambassades visées par les maîtres de la terreur et par les jusqu’au-boutistes sont assiégées par des gens à la recherche d’un visa, rêvant du pays doré et séducteur. Si seulement la foule de Téhéran, qui offre son chant rythmé mais fatigué «marg bar amrika» (mort à l’Amérique), le pensait vraiment ! Mais c’est de visas et de cartes vertes, de maisons entourées de pelouses et du monde ‘glamour’ de Los Angeles, loin des mollahs et de leur tyrannie culturelle, que la foule rêve vraiment. La frénésie avec laquelle les islamistes radicaux se battent contre les ordres de déportation du territoire des Etats-Unis – redoutant la perspective de retourner à Amman, à Beyrouth et au Caire – révèle le mensonge de l’anti-américanisme qui souffle à travers les pays musulmans.

Le monde se répand en injures contre les Etats-Unis, mais embrasse leur protection, leurs potins et leurs modes. Regardez un débat sur la chaîne satellitaire, farouchement anti-américaine, Al-Jazira, et vous assisterez à une parodie des méthodes et techniques américaines se déployant sur l’écran de télévision. Le journaliste en gilet pare-balles, irrévérencieux et décontracté, avec Kaboul ou Bagdad en arrière-plan, adopte une attitude mise au point dans le pays dont les péchés et les folies font l’objet de sa chronique.

À Doha, au Qatar, le cheikh Yusuf al-Qaradawi, sans doute le religieux le plus influent de l’Islam sunnite, prononce une khutba, sermon du vendredi, à la mosquée Omar ibn al-Khattab, non loin du quartier-général du commandement central des Etats-Unis. C’est le 13 juin 2003. Le grand sujet du jour abordé par le religieux est l’arrogance des Etats-Unis et la cruauté de la guerre qu’ils ont déclenchée en Irak. Ce religieux, d’origine égyptienne, politicien jusqu’au bout des ongles, maîtrisant pleinement son art et la sensibilité de ses adeptes, est particulièrement agité pendant son sermon. Une opération et une convalescence l’ont tenu éloigné de sa chaire pendant trois mois, période pendant laquelle il y a eu une grande guerre dans le monde arabe, qui a renversé le régime de Saddam Hussein en Irak, avec une rapidité et une efficacité remarquables. Les Etats-Unis «agissaient comme un dieu sur terre», dit al-Qaradawi à ses fidèles. En Irak, les Etats-Unis s’étaient érigés en juge et en jury. La puissance d’invasion a eu beau utiliser le langage de la libération et de l’esprit éclairé, cette invasion de l’Irak a été une version XXIe siècle de ce qui était arrivé à Bagdad, au milieu du XIIIe siècle, en 1258 pour être exact, quand Bagdad, la ville de l’étude et de la culture, avait été saccagée par les Mongols.

Le prédicateur avait ses thèmes, mais beaucoup de l’Amérique était passé dans son art. Examinons son site Web, Qaradawi.net, où le croyant peut cliquer et lire ses fatwas (édits religieux) – de l’arabe entremêlé de texte html – sur tous les aspects de la vie moderne, depuis la vie dans des pays non-islamiques jusqu’à la possibilité d’acheter des maisons avec hypothèque pour satisfaire les caprices des dirigeants arabes qui ont capitulé devant la puissance des Etats-Unis. Ou encore, que dire de son attitude à propos de la télévision ? Al-Qaradawi est une star médiatique, et Al-Jazira a diffusé un programme immensément populaire de son cru. Cette forme d’art est sans aucun doute redevable aux «télévangélistes» américains, vu que rien, dans l’éducation traditionnelle reçue par le cheikh à l’université d’Al-Azhar, au Caire, ne l’a préparé à cette religion câblée et portable. Et puis, il y a aussi les enfants du prédicateur : une de ses filles est entrée à l’University du Texas, où elle a obtenu une maîtrise en biologie, un de ses fils est titulaire d’un doctorat de l’University of Central Florida, à Orlando, et un autre a entrepris, à l’American University du Caire, les études pour l’obtention du diplôme américain par excellence qu’est le MBA. Al-Qaradawi personnifie l’anti-américanisme comme le revers de la médaille de l’américanisation.

Une nouvelle orthodoxie

Dernièrement, les sondeurs d’opinion ont apporté des nouvelles et des chiffres sur l’antiaméricanisme dans le monde entier. Les rapports sont unilatéraux et extrêmement alarmistes. En juin dernier, le Pew Research Center for the People and the Press publiait un sondage d’opinion réalisé dans 20 pays et dans les territoires palestiniens, qui témoignait d’une animosité croissante envers les Etats-Unis. Le même mois, la BBC brandissait un sondage similaire qui incluait 10 pays et les Etats-Unis. En surface, l’antiaméricanisme est un fleuve débordant de ses rives. En Indonésie, les Etats-Unis sont réputés comme étant plus dangereux que Al-Qaida. En Jordanie, en Russie, en Corée du Sud et au Brésil, les Etats-Unis sont considérés comme plus dangereux que l’Iran, «État-voyou» des mollahs.

Inutile d’aller si loin de chez nous uniquement pour dénombrer les chats au Zanzibar. Ces réactions à l’égard des Etats-Unis ne sont ni surprenantes, ni sérieuses. Les sondeurs d’opinion et ceux qui ont brandi leurs conclusions voient, dans ces résultats, une sorte de verdict concernant les Etats-Unis eux-mêmes – et la performance de la présidence Bush en politique étrangère –, mais les résultats pourraient se lire comme une mesure rudimentaire et, à vrai dire, limitée de la mauvaise humeur dans certains endroits instables de la planète. Les sondeurs d’opinion ont mis en avant des tableaux pour légitimer une légende populaire : ce ne sont pas les Américains que les gens haïssent à l’étranger, mais les Etats-Unis ! Mais ce sont quand même des Américains qui sont tombés sous les coups du terrorisme, le 11 septembre 2001, et c’est à propos des Américains et de leurs actions, et du type d’ordre social et politique qu’ils défendent, que des récits sordides courent à Karachi et à Athènes, au Caire et à Paris. On ne peut professer de l’amitié envers les Américains et en même temps attribuer les plus noirs desseins à leur patrie.

Les sondeurs d’opinion du Pew ont ignoré la Grèce, où la haine des Etats-Unis est maintenant un facteur déterminant de la vie politique. Les Etats-Unis ont offensé la Grèce en sauvant les Bosniaques et les Kosovars. Puis, les mêmes Grecs, qui ont salué la conquête de Srebrenica par les Serbes en 1995 et le massacre en masse de Musulmans qui y a été perpétré, se sont rapidement dits scandalisés par la campagne militaire des Etats-Unis en Iraq. Dans un sondage d’opinion grec, les Américains figuraient, aux côtés des Albanais, des Tziganes et des Turcs, parmi les peuples les plus méprisés.

Takis Michas, un écrivain grec courageux, qui garde un œil sur la mentalité de son pays, fait remonter ce nouvel antiaméricanisme à l’Église orthodoxe elle-même. Une histoire de solitude vertueuse et harcelée et d’aliénation du christianisme occidental a toujours fait partie intégrante de la psyché grecque ; la fusion de l’Église et de la nation est naturelle dans la conception grecque du monde. Dans les années 1990, les guerres yougoslaves ont donné libre cours à ce sentiment. L’Église sanctionna et alimenta la croyance selon laquelle les Etats-Unis étaient Satan qui voulait à tout prix détruire la «vraie foi», explique Takis Michas, et qui soutenait la Turquie et les Musulmans dans les Balkans. Une idéologie néo-orthodoxe se répandit, qui découpait la foi en tranches et simplifiait l’histoire. Là où les Églises balkaniques – qu’elles soient bulgares ou serbes – s’étaient constituées en rébellion contre l’hégémonie du clergé grec, la nouvelle histoire voua un culte à la fidélité de la Grèce envers ses «frères» orthodoxes. Des unités paramilitaires grecques combattirent aux côtés des Serbes de Bosnie dans le Corps Drina, sous le commandement du criminel de guerre inculpé, le général Ratko Mladic. Le drapeau grec fut hissé sur les ruines de l’église orthodoxe de Srebrenica quand cette ville condamnée tomba. Les crimes de guerre serbes ne provoquèrent aucun sentiment d’indignation en Grèce ; bien au contraire, la sympathie pour la Serbie et l’identification avec ses buts et ses méthodes de guerre ne connurent pas de limite.

Au-delà des guerres yougoslaves, la vision du monde néo-orthodoxe rendit sacré l’ethno-nationalisme de la Grèce, tissant un récit des persécutions helléniques par les Etats-Unis, en tant que porte-drapeau de l’Occident. La Grèce fait partie de l’OTAN et de l’Union européenne (UE), mais un vieux schisme – celui de la revendication de l’orthodoxie orientale contre le monde latin – a plus de puissance et une plus profonde résonance. Dans la ‘vulgate’ de l’antiaméricanisme grec, cette animosité résulte du soutien des Etats-Unis à la junte qui dirigea le pays de 1967 à 1974. Cette fureur plus profonde permet aux mécontents de glisser sur le rôle joué par les Etats-Unis dans la défense et la réhabilitation de la Grèce après la Seconde Guerre mondiale. De plus, elle leur permet de passer sous silence la bouée de sauvetage qu’a représentée l’émigration pour des quantités phénoménales de Grecs, qui figurent parmi les communautés les plus prospères des Etats-Unis.

La Grèce aime l’idée de son «occidentalité» – un lieu et une civilisation où se termine l’Occident et où un autre monde étranger (l’Islam) commence. Mais une culture politique empreinte de nationalisme religieux a isolé la Grèce des courants plus larges du libéralisme occidental. Le mince vernis moderne utilisé pour décorer l’antiaméricanisme grec n’est qu’un faux-semblant. La maladie est ici, paradoxalement, une variante grecque de ce qui se passe dans le monde musulman : une culture politique agressive qui se sert de la foi comme d’une arme politique, une abdication de la responsabilité politique envers son propre milieu, et la recherche de «démons» étrangers».

De crainte d’être battus par leurs rivaux grecs détestés, les Turcs expriment maintenant le même antiaméricanisme. C’est un sentiment curieux chez les Turcs, étant donné leur pragmatisme. Ils n’ont aucun penchant pour la kyrielle de griefs qui légitime l’antiaméricanisme en France ou dans l’intelligentsia du monde en voie de développement. Dans les années 1920, Mustafa Kemal Atatürk donna à la Turquie un rêve de modernité et la volonté de se débrouiller seule, en orientant son pays vers l’Occident, l’éloignant des pays arabo-musulmans du sud et de l’est. Mais le rêve séculier et moderniste de la Turquie s’est fissuré, et étrangement, le vent de l’antiaméricanisme, qui vient des pays arabes, ainsi que de Bruxelles et de Berlin, s’engouffre dans ces fissures.

La vilolence des protestations turques contre les Etats-Unis, dans les mois qui ont précédé la guerre en Irak, révéla une pathologie particulière. Ce fut, parfois, la nature imitant l’art. Dans les rues, les manifestants brûlaient des drapeaux américains, en apparence, dans l’espoir que les Européens (c’est-à-dire les ‘vrais’ Européens) introduiraient finalement la Turquie et les Turcs dans leur bercail. La présence des Etats-Unis sur les terres turques avait été légère, et les Américains avaient été les plus ardents défenseurs de l’entrée de la Turquie – qui le désirait tant – dans l’Union européenne. Mais soudain, cette relation, qui avait si bien servi les Turcs, ne les intéressait plus désormais. Quand les islamistes «modérés» (chose qui n’existe pas, comme on devrait le comprendre maintenant) se révoltèrent contre la Pax Americana, les séculiers regardèrent ailleurs et autorisèrent ce nouvel antiaméricanisme. Les sondeurs d’opinion qui s’adressèrent aux Turcs trouvèrent un peuple en détresse, avec une économie dans les cordes, et un régime politique contraint d’affronter un monde qu’il connaissait mal, loin des certitudes simples du kémalisme, mais sans nouveaux instruments ni boussole politiques. Les Turcs réaliseront bientôt qu’aucune dose d’antiaméricanisme ne convaincra les gardiens de l’Europe de les laisser entrer.

NOUS ETIONS TOUS AMÉRICAINS

L’introduction du rapport Pew donne le ton de l’étude toute entière. La guerre en Iraq, soutient-il, «a élargi la faille entre les Américains et les Européens de l’Ouest» et «enflammé encore davantage le monde musulman». Les implications sont claires : les Etats-Unis étaient dans une meilleure situation avant «l’unilatéralisme» de Bush. Dans leur hubris [démesure], les Etats-Unis auraient provoqué cet antiaméricanisme. Telles sont les utilisations politiques de ce nouveau sondage.

Mais ces sentiments prévalent depuis longtemps en Jordanie, en Égypte et en France. Durant les années 1990, personne, en Égypte, ne parlait favorablement des Etats-Unis. C’est à cette époque que les islamistes égyptiens prirent la route de Hambourg et de Kandahar, pour tramer une horrible conspiration contre les Etats-Unis. Et c’est dans les années 1990, pendant la ruée sur la Bourse, quand les prophètes de la globalisation prêchaient le triomphe du modèle économique des Etats-Unis sur les versions protectionnistes du marché dans des pays comme la France, que l’anti-américanisme devint l’idéologie incontestée de la vie publique française. Les Américains étaient des barbares, ils constituaient une menace pour la cuisine française et pour leur chère langue. Les fonds de pension américains acquéraient leurs actions et les spéculateurs de Wall Street en raflaient les gains. Les Etats-Unis emprisonnaient bien trop de gens et exécutaient trop de criminels. Toutes ces opinions se développèrent au cours d’une décennie où les Américains sont aujourd’hui censés avoir été aimés et incontestés sur les rivages étrangers.

On a fait grand cas de la sympathie pour les Etats-Unis, exprimée par les Français immédiatement après les attaques du 11 septembre, telle qu’incarnée dans le fameux éditorial du rédacteur en chef du Monde, Jean-Marie Colombani, «Nous sommes tous Américains». On a également fait grand cas de la rapidité avec laquelle les Etats-Unis ont dilapidé ce capital de sympathie dans les mois qui ont suivi. Mais même la rubrique de Colombani, écrite en un jour aussi brûlant, n’était pas le pur message de sympathie que suggère son titre. Même ce jour-là, Colombani écrivit que les Etats-Unis récoltaient la tempête que leur avait attirée leur «cynisme» ; il ressassait l’accusation éculée selon laquelle Osama ben Laden avait été créé et nourri par les services secrets des Etats-Unis.

Colombani rétracta rapidement le peu de sympathie qu’il avait exprimé quand, en décembre 2001, il revint avec une lettre ouverte à «nos amis américains» et, peu après, avec un petit livre, Tous Américains ? Le monde après le 11 septembre 2001. Àlors, déjà, la sympathie s’était dissipée, et le ton était celui d’un jugement et d’une désapprobation agressifs. Il n’y avait rien à admirer chez les Etats-Unis de Colombani, qui s’étaient moqués du monde et avaient été indifférents à la primauté de la loi. Colombani décrivait la république des Etats-Unis comme une entreprise chrétienne fondamentaliste, ses magistrats, comme trop profondément attachés à la peine de mort, sa police comme cruelle envers sa population noire. Une république de ce genre ne pouvait pas entreprendre une campagne contre l’islamisme avec bonne conscience. On ne peut pas, écrivait Colombani, se battre contre les Talibans et, en même temps, essayer d’introduire des prières dans ses écoles ; on ne peut pas s’efforcer de réformer l’Arabie saoudite et, en même temps, refuser d’enseigner le darwinisme dans les écoles de la «Bible Belt»; on ne peut pas non plus dénoncer les exigences de la sharia (loi islamique) et, en même temps, refuser de mettre hors la loi la peine de mort. Sans aucun doute, ajoute-t-il, les Etats-Unis ne peuvent pas se battre contre les Talibans avant de se battre contre la bigoterie qui fait des ravages au cœur même des Etats-Unis. En réalité, les Etats-Unis n’avaient pas épuisé le capital de sympathie de Colombani ; jamais, depuis le début, le journaliste n’avait éprouvé cette sympathie.

Colombani était loin d’être le seul intellectuel français à éprouver de l’hostilité envers les Etats-Unis. Le 3 novembre 2001, l’écrivain et expert Jean Baudrillard se laissait aller à l’expression d’une pensée d’un cynisme stupéfiant. Il voyait dans les auteurs des attaques du 11 septembre les exécutants de ses rêves et des rêves d’autres comme lui. Il attribuait à ces attaques une sorte de mandat universel : «Comme nous avons rêvé de cet événement! écrivait-il. Et comme le monde entier sans exception a rêvé de cet événement! Car personne ne peut s’empêcher de rêver de la destruction d’une puissance qui est devenue hégémonique… C’est eux [les terroristes] qui ont agi, mais c’est nous qui avons voulu leur acte.» [1]. Précaution et fausse sympathie mises à part, Baudrillard voyait dans les terribles attaques contre les Etats-Unis un «objet de désir». Les terroristes avaient su exploiter une «complicité profonde», sachant parfaitement bien qu’ils réalisaient les aspirations cachées d’autres, opprimés par l’autorité et la puissance des Etats-Unis. Pour lui, la moralité du type de celle des Etats-Unis était une imposture, et le terrorisme dont ils avaient été la cible était une réponse légitime aux injustices de la «globalisation».

Dans le paysage intellectuel de son pays, Baudrillard n’était pas un solitaire. Tout au long des années 1990, une lutte avait fait rage, opposant la globalisation, dirigée par les Etats-Unis – (avec ses dépenses gouvernementales peu élevées : un axe Wall Street–Secrétariat au trésor, tricheur et sans pitié, ardent partisan d’une plus grande discipline du marché et d’horaires de travail relativement longs pour les ouvriers) -, à la politique économique protectionniste de la France. La priorité que les Etats-Unis donnaient à la liberté [d’entreprise] livrait une féroce bataille à l’engagement français en faveur de la justice.

Pour garder la sympathie de la France, et celle du Monde, les Etats-Unis auraient dû tendre l’autre joue aux meurtriers de Al-Qaida, épargner les Talibans et entrer dans un dialogue culturel de haut niveau avec le monde musulman. Mais qui a besoin d’un taux élevé d’approbation à Marseille ? La jalousie envers la puissance des Etats-Unis et leur universalisme est la passion principale de la vie intellectuelle française. Ce n’est pas «essentiellement Bush» qui a retourné la France contre les Etats-Unis. L’ancien ministre des affaires étrangères socialiste, Hubert Védrine, avait la même tendance antiaméricaine que son successeur, le grandiloquent et creux Dominique de Villepin. C’est Védrine, il faut le rappeler, qui, à la fin des années 1990, avait surnommé les Etats-Unis «hyper-puissance». Il l’avait fait avant la guerre contre le terrorisme, avant la guerre en Iraq. Il l’avait fait sur la toile de fond d’un ordre international plus préoccupé d’économie et de marchés que de puissance militaire. Contrairement à son successeur, Védrine avait au moins l’honnêteté de reconnaître qu’il n’y avait rien d’extraordinaire dans la façon dont les Etats-Unis exerçaient leur puissance à l’étranger, ou dans la réponse de la France à cette primauté. La France, observait-il, aurait pu également être aussi dominatrice si elle avait le poids et les moyens des Etats-Unis.

Son successeur donna au ressentiment de la France des prétentions hautement morales. A un certain moment, Villepin apparut même évasif sur le point de savoir s’il préférait une victoire des Etats-Unis ou de l’Iraq dans l’affrontement entre le régime de Saddam Hussein et celui des Etats-Unis. L’antiaméricanisme laisse libre cours au fantasme français de grandeur passée, et permet aux enfants musulmans non désirés de la France des exigences à l’égard de la vie politique d’un pays qui ne sait pas quoi faire d’eux.

LE FARDEAU DE LA MODERNITÉ

Apporter le modernisme à ceux qui le veulent mais, en même temps, s’insurgent contre lui, représenter et incarner tant de choses que le monde désire et craint – tel est le fardeau américain. Les Etats-Unis se prêtent à des interprétations contradictoires. Pour les Européens, et pour les Français en particulier, amoureux de leur laïcité (sécularisme), les Etats-Unis sont religieux à l’excès, au point d’en être presque embarrassants, tant leur culture est imprégnée de symbolisme sacré. Dans le monde islamique, le fardeau est exactement inverse: là, les Etats-Unis scandalisent les dévots. Leur message représente rien moins qu’un affront aux gens pieux et une tentation pour les jeunes, crédules et impressionnables. Selon le sondage de la BBC, en juin, 78% des Français interrogés définissent les Etats-Unis comme un pays «religieux», alors qu’à peine 10% des Jordaniens leur décernent ce label. Religieux pour les partisans de la laïcité, infidèles pour les dévots – telle est la manière dont les Etats-Unis sont perçus dans les pays étrangers.

Tant de peuples ont les Etats-Unis dans la peau. Leur fureur est curieusement dérivée de cette même attraction. Prenons le cas du royaume saoudien, un pays où l’antiaméricanisme est virulent. Les Etats-Unis ont aidé à inventer le monde saoudien moderne. La Arabian American Oil Company – qui est pratiquement un État dans l’État – tira l’enclave désertique de son insularité, lui donna des compétences et la fit entrer dans le XXe siècle. Tout au fond de l’antiaméricanisme de l’Arabie saoudite d’aujourd’hui, un observateur peut facilement discerner la dépendance de l’élite saoudienne de sa relation avec les Etats-Unis. C’est à l’image des faubourgs et des agglomérations urbaines des Etats-Unis que les villes saoudiennes sont dessinées. C’est sur les campus de Harvard, de Princeton et de Stanford que l’élite dirigeante est formée et éduquée.

Après le 11 septembre 2001, les élites saoudiennes ont pris peur à la pensée que leurs liens avec les Etats-Unis pourraient être ébranlés et que leur monde serait relégué à ce qu’ils ont chez eux. Des éléments américains ont été adoptés avec ardeur par une portion influente de la société saoudienne. Pour beaucoup, c’était l’Amérique qu’ils trouvaient lorsqu’il étaient détachés de leur maison, de leur famille et de prohibitions séculaires. Aujourd’hui, une sortie à Riyad est moins un voyage au désert qu’au centre commercial et chez Starbucks.

Au milieu d’une tirade antiaméricaine sur les attitudes des Etats-Unis, un universitaire de Riyad était tout heureux de me faire savoir que son fils cadet, né aux Etats-Unis, avait soudain déclaré ne plus vouloir fréquenter les MacDonalds, à cause du soutien des Etats-Unis à Israël. Le message était plaintif et peu convaincant ; la résolution donnée pour justifier le boycott avait toutes les chances de ne pas tenir la route. Le destin d’une civilisation à l’ombre portée tellement immense, est d’être à la fois imitée et mal aimée. Les Etats-Unis sont voués à figurer dans la politique – et dans l’imagination – des étrangers même quand les Américains croient (à juste titre) ne pas être impliqués dans les affaires d’autres pays.

Dans une série de remarques à l’astuce lancinante faites au New Yorker, dans les jours qui suivirent les attaques terroristes du 11 septembre, le dramaturge égyptien Ali Salem – un esprit libre, en conflit avec la classe intellectuelle de son pays, et un non-conformiste qui a voyagé en Israël, écrit sur le séjour qu’il y fit et sur son acceptation de ce pays – a pénétré au cœur du phénomène antiaméricain. Il pensait sans aucun doute à la réaction de son pays à l’égard des Etats-Unis, mais ce qu’il dit est valable bien au-delà de l’Égypte.

Les gens disent que les Américains sont arrogants, mais ce n’est pas vrai. Les Américains profitent de la vie, ils sont fiers de leur existence, et ils se vantent de leurs inventions merveilleuses, qui ont rendu la vie tellement plus facile et commode. Il est très difficile de comprendre le mécanisme de la haine, parce qu’on finit par recourir à la logique. Mais essayer de comprendre cela par la logique revient à mesurer une distance en kilogrammes… Ceux [qui critiquent] sont des jaloux. Pour eux, la vie est un fardeau insupportable. Le modernisme est la seule issue. Mais le modernisme effraye. Il signifie que nous devons affronter la compétition. Il signifie que nous ne pouvons pas tout expliquer par des théories de conspiration. Bernard Shaw l’a très bien dit, vous le savez. Dans la préface de «Sainte Jeanne d’Arc», il affirme que la seule raison pour laquelle Jeanne d’Arc fut brûlée, c’est parce qu’elle était douée. Le talent suscite l’envie dans les cœurs de ceux qui n’en ont pas.

Ce type de jalousie ne peut être calmé. Par exemple, il n’y a pas moyen de faire démordre les Jordaniens de leur antiaméricanisme. Dans le sondage de la BBC, 71% des Jordaniens pensaient que les Etats-Unis étaient plus dangereux pour le monde que Al-Qaida. Mais la Jordanie a été l’un des rares bénéficiaires, aux plans politique et économique, d’un accord de libre [échange] commercial avec les Etats-Unis, privilège qu’ils n’accordent qu’à une poignée de nations. Un nouveau monarque, le roi Abdallah II, ayant accédé au trône, l’accord de libre échange commercial était un investissement de la Pax Americana sur son règne et sur la modération de son régime. Mais ce marché avec la dynastie hachémite n’a pas influencé la classe intellectuelle ni n’a fait évoluer les masses jordaniennes. Sur les questions irakienne et palestinienne, depuis plus d’une génération, les Jordaniens n’ont rien trouvé d’aimable à dire à propos des Etats-Unis. Si l’on considère la Jordanie sous l’angle des rapports de bon voisinage, le royaume est bienveillant et indulgent, mais la vie politique y est étouffante et tendue.
S’agissant des Etats-Unis, les Jordaniens se sont souvent adressés à leurs dirigeants pour exprimer leur insatisfaction de la qualité de la vie publique et des performance de l’économie du pays. Un sondeur d’opinion qui s’aventure en Jordanie doit comprendre l’humeur du pays, cerné par la pauvreté et éclipsé par des puissances qui disposent de davantage de ressources, tout autour de lui : l’Iraq à l’est, Israël à l’ouest, et la Syrie et l’Arabie saoudite à l’horizon. La Jordanie s’est toujours sentie déshéritée. La trinité Dieu-pays-roi fait qu’une bonne partie de la vie politique du pays échappe à tout examen et à toute discussion. L’antiaméricanisme émane de cette situation politique et se confond avec elle.

Le modernisme s’accompagne des Juifs. Ils en ont été les vecteurs et les bénéficiaires, et ils l’ont payé cher. Ils ont été taxés de cosmopolitisme : l’historien Isaac Deutscher avait raison quand il disait que les autres peuples ont des racines, mais que les Juifs ont des jambes. Aujourd’hui, les Juifs jouent un rôle spécial dans la vie publique et dans la culture des Etats-Unis, et l’antiaméricanisme va de pair avec l’antisémitisme. Dans le monde islamique, et aussi dans certains cercles européens, la puissance des Etats-Unis est considérée comme asservie à l’influence juive. Il suffit de voir, par exemple, l’obsession des médias arabes basés à Londres concernant les origines des néo-conservateurs – comme l’ancien président du Defense Policy Board, Richard Perle et le vice-secrétaire à la défense Paul Wolfowitz – dans l’élaboration de la politique étrangère des Etats-Unis. Les néo-conservateurs avaient répondu : présent pour sauver les Bosniaques et les Kosovars (musulmans), mais les réactionnaires des pays musulmans ne l’avaient pas remarqué. Selon ce commentaire arabe, si les Etats-Unis étaient laissés à eux-mêmes, ils seraient impartiaux et ils en viendraient à une approche équilibrée du monde arabo-musulman. Cette lecture n’est rien d’autre qu’une version modernisée de la vision du monde du faux infâme que constituent les Protocoles des Sages de Sion. Mais cette vision des choses est celle d’hommes et de femmes qui insistent sur leur identification au monde moderne.

Il y a un siècle, dans une nouvelle intitulée «Jeunesse», le grand auteur britannique Joseph Conrad saisit, dans son style incomparable, le tumulte qui s’élève lorsqu’un monde moderne s’oppose à de plus anciennes civilisations et trouble leur paix. Dans le récit, Marlowe, double littéraire et voix de Conrad, parle de la frénésie [qui anime ceux qui] se jettent sur l’Orient et le perturbent. «Et alors, avant que je puisse ouvrir la bouche, l’Orient me parla, mais c’était avec une voix occidentale. Un torrent de mots se répandait dans le silence énigmatique, fatidique, des mots étrangers, chargés de colère, mêlés de mots, et même des phrases entières en bon anglais, chose moins étrange mais encore plus surprenant. La voix jurait et maudissait avec violence ; elle trouait la paix solennelle de la baie d’une volée d’injures. Elle commença par me traiter de porc…»

Aujourd’hui, les Etats-Unis apportent les troubles de la modernité dans des lieux antiques – en Orient et dans des régions de l’ancienne Europe. Il y a, chez les Etats-Unis, énergie et force. Et il y a de la résistance et du ressentiment – et aussi de l’émulation – dans des régions plus anciennes, accrochées à la délicate recherche d’équilibre des Etats-Unis, plus jeunes, qui ne se contentent pas encore de faire la paix avec les peines, les limitations et les tyrannies traditionnelles. L’interprète sensible de son pays, qu’est le Français Dominique Moïsi, racontait récemment l’histoire d’un simple paysan qui était mélancolique devant la chute de la statue de Saddam Hussein, le 9 avril, sur la place Firdos de Bagdad. La France s’était opposée à cette guerre, mais ce Français exprimait un sentiment de frustration de ce que son pays était resté en dehors de cette histoire grisante de libération politique. Une société comme la France, avec son histoire révolutionnaire, aurait dû aider à renverser la tyrannie à Bagdad, mais elle n’en fit rien. Au lieu de cela, un câble attaché à un tank des Etats-Unis avait renversé la statue, provoquant le délire de la foule. La nouvelle histoire en train de s’écrire était clairement une création américaine (et britannique). Ce sont des soldats de Burlington dans le Vermont, de Linden dans le New Jersey, et de Bon Aqua dans le Tennessee – je mentionne nommément ces villes parce qu’elles sont les villes natales de trois soldats qui ont été tués dans la guerre d’Irak – qui ont traversé le désert pour écrire cette nouvelle histoire et en payer le prix.

Les Etats-Unis ne doivent pas se soucier des états d’âme et d’sprit dans les pays étrangers. Si les Allemands veulent utiliser l’antiaméricanisme pour s’absoudre – eux et leurs parents – des grands crimes de la deuxième Guerre mondiale, ils le feront, quoi que disent ou fassent les Etats-Unis. Si les Musulmans croient vraiment que leur long hiver de déclin est la faute des Etats-Unis, aucune campagne de diplomatie publique ne les délivrera de cette incohérence. À l’âge de la Pax Americana, il est écrit, décrété par le destin, ou maktoub (comme diraient les Arabes) que les comploteurs et les prêcheurs se lèveront contre les Etats-Unis – avec des phrases entières en bon argot américain.

Fouad Ajami *

* Fouad Ajami est professeur titulaire de la chaire Majid Khadduri à la School of Advanced International Studies de la Johns Hopkins University. Il contribue à l’édition du U.S. News & World Report.

——————-

Note de la Rédaction d’upjf.org

[1] Ce passage choquant figure dans les 4ème et 5ème alinéas du texte de l’article, qu’on trouve mis en ligne sur pas mal de sites Web, dont, entre autres :
http://www.egs.edu/faculty/baudrillard/baudrillard-the-spirit-of-terrorism-french.html;
http://www.homme-moderne.org/societe/philo/baudril/espriter.html;
http://www.patricksimon.com/esprit%20du%20terrorisme.pdf;
http://www.dmi.ubi.pt/Modernismo/Jean.htm;
humanities.psydeshow.org/political/baudrillard.htm;
http://www.mafhoum.com/press2/72P9.htm;
textz.gnutenberg.net/textz/baudrillard_jean_l-esprit_du_terrorisme.txt).

——————-

Traduction française de Claude Detienne, revue et corrigée par Menahem Macina, pour upjf.org.

Voir aussi le texte original:

The Falseness of Anti-Americanism
Foreign Report
Sep.Oct. 2003

Pollsters report rising anti-Americanism worldwide. The United States, they imply, squandered global sympathy after the September 11 terrorist attacks through its arrogant unilateralism. In truth, there was never any sympathy to squander. Anti-Americanism was already entrenched in the world’s psyche—a backlash against a nation that comes bearing modernism to those who want it but who also fear and despise it.

By Fouad Ajami

“America is everywhere, » Italian novelist Ignazio Silone once observed. It is in Karachi and Paris, in Jakarta and Brussels. An idea of it, a fantasy of it, hovers over distant lands. And everywhere there is also an obligatory anti-Americanism, a cover and an apology for the spell the United States casts over distant peoples and places. In the burning grounds of the Muslim world and on its periphery, U.S. embassies and their fate in recent years bear witness to a duality of the United States as Satan and redeemer. The embassies targeted by the masters of terror and by the diehards are besieged by visa-seekers dreaming of the golden, seductive country. If only the crowd in Tehran offering its tired rhythmic chant « marg bar amrika » (« death to America ») really meant it! It is of visas and green cards and houses with lawns and of the glamorous world of Los Angeles, far away from the mullahs and their cultural tyranny, that the crowd really dreams. The frenzy with which radical Islamists battle against deportation orders from U.S. soil— dreading the prospect of returning to Amman and Beirut and Cairo— reveals the lie of anti-Americanism that blows through Muslim lands.

The world rails against the United States, yet embraces its protection, its gossip, and its hipness. Tune into a talk show on the stridently anti-American satellite channel Al-Jazeera, and you’ll behold a parody of American ways and techniques unfolding on the television screen. That reporter in the flak jacket, irreverent and cool against the Kabul or Baghdad background, borrows a form perfected in the country whose sins and follies that reporter has come to chronicle.

In Doha, Qatar, Sheik Yusuf al-Qaradawi, arguably Sunni Islam’s most influential cleric, at Omar ibn al-Khattab Mosque, a short distance away from the headquarters of the U.S. Central Command, delivers a khutba, a Friday sermon. The date is June 13, 2003. The cleric’s big theme of the day is the arrogance of the United States and the cruelty of the war it unleashed on Iraq. This cleric, Egyptian born, political to his fingertips, and in full mastery of his craft and of the sensibility of his followers, is particularly agitated in his sermon. Surgery and a period of recovery have kept him away from his pulpit for three months, during which time there has been a big war in the Arab world that toppled Saddam Hussein’s regime in Iraq with stunning speed and effectiveness. The United States was « acting like a god on earth, » al-Qaradawi told the faithful. In Iraq, the United States had appointed itself judge and jury. The invading power may have used the language of liberation and enlightenment, but this invasion of Iraq was a 21st-century version of what had befallen Baghdad in the middle years of the 13th century, in 1258 to be exact, when Baghdad, the city of learning and culture, was sacked by the Mongols.

The preacher had his themes, but a great deal of the United States had gone into the preacher’s art: Consider his Web site, Qaradawi.net, where the faithful can click and read his fatwas (religious edicts)— the Arabic interwoven with html text— about all matters of modern life, from living in non-Islamic lands to the permissibility of buying houses on mortgage to the follies of Arab rulers who have surrendered to U.S. power. Or what about his way with television? He is a star of the medium, and Al-Jazeera carried an immensely popular program of his. That art form owes a debt, no doubt, to the American « televangelists, » as nothing in the sheik’s traditional education at Al Azhar University in Cairo prepared him for this wired, portable religion. And then there are the preacher’s children: One of his daughters had made her way to the University of Texas where she received a master’s degree in biology, a son had earned a Ph.D. from the University of Central Florida in Orlando, and yet another son had embarked on that quintessential American degree, an MBA at the American University in Cairo. Al-Qaradawi embodies anti-Americanism as the flip side of Americanization.

A NEW ORTHODOXY
Of late, pollsters have come bearing news and numbers of anti-Americanism the world over. The reports are one dimensional and filled with panic. This past June, the Pew Research Center for the People and the Press published a survey of public opinion in 20 countries and the Palestinian territories that indicated a growing animus toward the United States. In the same month, the BBC came forth with a similar survey that included 10 countries and the United States. On the surface of it, anti-Americanism is a river overflowing its banks. In Indonesia, the United States is deemed more dangerous than al Qaeda. In Jordan, Russia, South Korea, and Brazil, the United States is thought to be more dangerous than Iran, the « rogue state » of the mullahs.

There is no need to go so far away from home only to count the cats in Zanzibar. These responses to the United States are neither surprising nor profound. The pollsters, and those who have been brandishing their findings, see in these results some verdict on the United States itself— and on the performance abroad of the Bush presidency— but the findings could be read as a crude, admittedly limited, measure of the foul temper in some unsettled places. The pollsters have flaunted spreadsheets to legitimize a popular legend: It is not Americans that people abroad hate, but the United States! Yet it was Americans who fell to terrorism on September 11, 2001, and it is of Americans and their deeds, and the kind of social and political order they maintain, that sordid tales are told in Karachi and Athens and Cairo and Paris. You can’t profess kindness toward Americans while attributing the darkest of motives to their homeland.

The Pew pollsters ignored Greece, where hatred of the United States is now a defining feature of political life. The United States offended Greece by rescuing Bosnians and Kosovars. Then, the same Greeks who hailed the Serbian conquest of Srebrenica in 1995 and the mass slaughter of the Muslims there were quick to summon up outrage over the U.S. military campaign in Iraq. In one Greek public opinion survey, Americans were ranked among Albanians, Gypsies, and Turks as the most despised peoples.

Takis Michas, a courageous Greek writer with an eye for his country’s temperament, traces this new anti-Americanism to the Orthodox Church itself. A narrative of virtuous and embattled solitude and alienation from Western Christendom has always been integral to the Greek psyche; a fusion of church and nation is natural to the Greek worldview. In the 1990s, the Yugoslav wars gave this sentiment a free run. The church sanctioned and fed the belief that the United States was Satan, bent on destroying the « True Faith, » Michas explains, and shoring up Turkey and the Muslims in the Balkans. A neo-Orthodox ideology took hold, slicing through faith and simplifying history. Where the Balkan churches— be they the Bulgars or the Serbs— had been formed in rebellion against the hegemony of the Greek priesthood, the new history made a fetish of the fidelity of Greece to its Orthodox « brethren. » Greek paramilitary units fought alongside Bosnian Serbs as part of the Drina Corps under the command of indicted war criminal Gen. Ratko Mladic. The Greek flag was hoisted over the ruins of Srebenica’s Orthodox church when the doomed city fell. Serbian war crimes elicited no sense of outrage in Greece; quite to the contrary, sympathy for Serbia and the identification with its war aims and methods were limitless.

Beyond the Yugoslav wars, the neo-Orthodox worldview sanctified the ethnonationalism of Greece, spinning a narrative of Hellenic persecution at the hands of the United States as the standard-bearer of the West. Greece is part of NATO and of the European Union (EU), but an old schism— that of Eastern Orthodoxy’s claim against the Latin world— has greater power and a deeper resonance. In the banal narrative of Greek anti-Americanism, this animosity emerges from U.S. support for the junta that reigned over the country from 1967 to 1974. This deeper fury enables the aggrieved to glide over the role the United States played in the defense and rehabilitation of Greece after World War II. Furthermore, it enables them to overlook the lifeline that migration offered to untold numbers of Greeks who are among the United States’ most prosperous communities.

Greece loves the idea of its « Westernness »— a place and a culture where the West ends, and some other alien world (Islam) begins. But the political culture of religious nationalism has isolated Greece from the wider currents of Western liberalism. What little modern veneer is used to dress up Greece’s anti-Americanism is a pretense. The malady here is, paradoxically, a Greek variant of what plays out in the world of Islam: a belligerent political culture sharpening faith as a political weapon, an abdication of political responsibility for one’s own world, and a search for foreign « devils. »

Lest they be trumped by their hated Greek rivals, the Turks now give voice to the same anti-Americanism. It is a peculiar sentiment among the Turks, given their pragmatism. They are not prone to the cluster of grievances that empower anti-Americanism in France or among the intelligentsia of the developing world. In the 1920s, Mustafa Kemal Ataturk gave Turkey a dream of modernity and self-help by pointing his country westward, distancing it from the Arab-Muslim lands to its south and east. But the secular, modernist dream in Turkey has fractured, and oddly, anti-Americanism blows through the cracks from the Arab lands and from Brussels and Berlin.

The fury of the Turkish protests against the United States in the months prior to the war in Iraq exhibited a pathology all its own. It was, at times, nature imitating art: The protesters in the streets burned American flags in the apparent hope that Europeans (real Europeans, that is) would finally take Turkey and the Turks into the fold. The U.S. presence had been benign in Turkish lands, and Americans had been Turkey’s staunchest advocates for coveted membership in the EU. But suddenly this relationship that served Turkey so well was no longer good enough. As the « soft » Islamists (there is no such thing, we ought to understand by now) revolted against Pax Americana, the secularists averted their gaze and let stand this new anti-Americanism. The pollsters calling on the Turks found a people in distress, their economy on the ropes, and their polity in an unfamiliar world beyond the simple certainties of Kemalism, yet without new political tools and compass. No dosage of anti-Americanism, the Turks will soon realize, will take Turkey past the gatekeepers of Europe.

WE WERE ALL AMERICANS
The introduction of the Pew report sets the tone for the entire study. The war in Iraq, it argues, »has widened the rift between Americans and Western Europeans » and « further inflamed the Muslim world. » The implications are clear: The United States was better off before Bush’s « unilateralism. » The United States, in its hubris, summoned up this anti-Americanism. Those are the political usages of this new survey.

But these sentiments have long prevailed in Jordan, Egypt, and France. During the 1990s, no one said good things about the United States in Egypt. It was then that the Islamist children of Egypt took to the road, to Hamburg and Kandahar, to hatch a horrific conspiracy against the United States. And it was in the 1990s, during the fabled stock market run, when the prophets of globalization preached the triumph of the U.S. economic model over the protected versions of the market in places such as France, when anti-Americanism became the uncontested ideology of French public life. Americans were barbarous, a threat to French cuisine and their beloved language. U.S. pension funds were acquiring their assets and Wall Street speculators were raiding their savings. The United States incarcerated far too many people and executed too many criminals. All these views thrived during a decade when Americans are now told they were loved and uncontested on foreign shores.

Much has been made of the sympathy that the French expressed for the United States immediately after the September 11 attacks, as embodied by the famous editorial of Le Monde’s publisher Jean-Marie Colombani, « Nous Sommes Tous Américains » (« We are all Americans »). And much has been made of the speed with which the United States presumably squandered that sympathy in the months that followed. But even Colombani’s column, written on so searing a day, was not the unalloyed message of sympathy suggested by the title. Even on that very day, Colombani wrote of the United States reaping the whirlwind of its « cynicism »; he recycled the hackneyed charge that Osama bin Laden had been created and nurtured by U.S. intelligence agencies.

Colombani quickly retracted what little sympathy he had expressed when, in December of 2001, he was back with an open letter to « our American friends » and soon thereafter with a short book, Tous Américains? le monde après le 11 septembre 2001 (All Americans? The World After September 11, 2001). By now the sympathy had drained, and the tone was one of belligerent judgment and disapproval. There was nothing to admire in Colombani’s United States, which had run roughshod in the world and had been indifferent to the rule of law. Colombani described the U.S. republic as a fundamentalist Christian enterprise, its magistrates too deeply attached to the death penalty, its police cruel to its black population. A republic of this sort could not in good conscience undertake a campaign against Islamism. One can’t, Colombani writes, battle the Taliban while trying to introduce prayers in one’s own schools; one can’t strive to reform Saudi Arabia while refusing to teach Darwinism in the schools of the Bible Belt; and one can’t denounce the demands of the sharia (Islamic law) while refusing to outlaw the death penalty. Doubtless, he adds, the United States can’t do battle with the Taliban before doing battle against the bigotry that ravages the depths of the United States itself. The United States had not squandered Colombani’s sympathy; he never had that sympathy in the first place.

Colombani was hardly alone in the French intellectual class in his enmity toward the United States. On November 3, 2001, in Le Monde, the writer and pundit Jean Baudrillard permitted himself a thought of stunning cynicism. He saw the perpetrators of September 11 acting out his own dreams and the dreams of others like him. He gave those attacks a sort of universal warrant: « How we have dreamt of this event, » he wrote, « how all the world without exception dreamt of this event, for no one can avoid dreaming of the destruction of a power that has become hegemonic . . . . It is they who acted, but we who wanted the deed. » Casting caution and false sympathy aside, Baudrillard saw the terrible attacks on the United States as an « object of desire. » The terrorists had been able to draw on a « deep complicity, » knowing perfectly well that they were acting out the hidden yearnings of others oppressed by the United States’ order and power. To him, morality of the U.S. variety is a sham, and the terrorism directed against it is a legitimate response to the inequities of « globalization. »

In his country’s intellectual landscape, Baudrillard was no loner. A struggle had raged throughout the 1990s, pitting U.S.-led globalization (with its low government expenditures, a « cheap » and merciless Wall Street-Treasury Department axis keen on greater discipline in the market, and relatively long working hours on the part of labor) against France’s protectionist political economy. The primacy the United States assigned to liberty waged a pitched battle against the French commitment to equity.

To maintain France’s sympathy, and that of Le Monde, the United States would have had to turn the other cheek to the murderers of al Qaeda, spare the Taliban, and engage the Muslim world in some high civilizational dialogue. But who needs high approval ratings in Marseille? Envy of U.S. power, and of the United States’ universalism, is the ruling passion of French intellectual life. It is not « mostly Bush » that turned France against the United States. The former Socialist foreign minister, Hubert Védrine, was given to the same anti-Americanism that moves his successor, the bombastic and vain Dominique de Villepin. It was Védrine, it should be recalled, who in the late 1990s had dubbed the United States a « hyperpower. » He had done so before the war on terrorism, before the war on Iraq. He had done it against the background of an international order more concerned with economics and markets than with military power. In contrast to his successor, Védrine at least had the honesty to acknowledge that there was nothing unusual about the way the United States wielded its power abroad, or about France’s response to that primacy. France, too, he observed, might have been equally overbearing if it possessed the United States’ weight and assets.

His successor gave France’s resentment highly moral claims. Villepin appeared evasive, at one point, on whether he wished to see a U.S. or an Iraqi victory in the standoff between Saddam Hussein’s regime and the United States. Anti-Americanism indulges France’s fantasy of past greatness and splendor and gives France’s unwanted Muslim children a claim on the political life of a country that knows not what to do with them.

THE BURDEN OF MODERNITY
To come bearing modernism to those who want it but who rail against it at the same time, to represent and embody so much of what the world yearns for and fears— that is the American burden. The United States lends itself to contradictory interpretations. To the Europeans, and to the French in particular, who are enamored of their laïcisme (secularism), the United States is unduly religious, almost embarrassingly so, its culture suffused with sacred symbolism. In the Islamic world, the burden is precisely the opposite: There, the United States scandalizes the devout, its message represents nothing short of an affront to the pious and a temptation to the gullible and the impressionable young. According to the June BBC survey, 78 percent of French polled identified the United States as a « religious » country, while only 10 percent of Jordanians endowed it with that label. Religious to the secularists, faithless to the devout— such is the way the United States is seen in foreign lands.

So many populations have the United States under their skin. Their rage is oddly derived from that very same attraction. Consider the Saudi realm, a place where anti-Americanism is fierce. The United States helped invent the modern Saudi world. The Arabian American Oil Company— for all practical purposes a state within a state— pulled the desert enclave out of its insularity, gave it skills, and ushered it into the 20th century. Deep inside the anti-Americanism of today’s Saudi Arabia, an observer can easily discern the dependence of the Saudi elite on their U.S. connection. It is in the image of the United States’ suburbs and urban sprawl that Saudi cities are designed. It is on the campuses of Harvard, Princeton, and Stanford that the ruling elite are formed and educated.

After September 11, 2001, the Saudi elite panicked that their ties to the United States might be shattered and that their world would be consigned to what they have at home. Fragments of the United States have been eagerly embraced by an influential segment of Saudi society. For many, the United States was what they encountered when they were free from home and family and age-old prohibitions. Today, an outing in Riyadh is less a journey to the desert than to the mall and to Starbucks.
An academic in Riyadh, in the midst of an anti-American tirade about all policies American, was keen to let me know that his young son, born in the United States, had suddenly declared he no longer wanted to patronize McDonald’s because of the United States’ support of Israel. The message was plaintive and unpersuasive; the resolve behind that « boycott » was sure to crack. A culture that casts so long a shadow is fated to be emulated and resented at the same time. The United States is destined to be in the politics— and imagination— of strangers even when the country (accurately) believes it is not implicated in the affairs of other lands.

In a hauntingly astute set of remarks made to the New Yorker in the days that followed the terrorism of September 11, the Egyptian playwright Ali Salem— a free spirit at odds with the intellectual class in his country and a maverick who journeyed to Israel and wrote of his time there and of his acceptance of that country— went to the heart of the anti-American phenomenon. He was thinking of his own country’s reaction to the United States, no doubt, but what he says clearly goes beyond Egypt:

People say that Americans are arrogant, but it’s not true. Americans enjoy life and they are proud of their lives, and they are boastful of their wonderful inventions that have made life so much easier and more convenient. It’s very difficult to understand the machinery of hatred, because you wind up resorting to logic, but trying to understand this with logic is like measuring distance in kilograms….These are people who are envious. To them, life is an unbearable burden. Modernism is the only way out. But modernism is frightening. It means we have to compete. It means we can’t explain everything away with conspiracy theories. Bernard Shaw said it best, you know. In the preface to ‘St. Joan,’ he said Joan of Arc was burned not for any reason except that she was talented. Talent gives rise to jealousy in the hearts of the untalented.

This kind of envy cannot be attenuated. Jordanians, for instance, cannot be talked out of their anti-Americanism. In the BBC survey, 71 percent of Jordanians thought the United States was more dangerous to the world than al Qaeda. But Jordan has been the rare political and economic recipient of a U.S. free trade agreement, a privilege the United States shares only with a handful of nations. A new monarch, King Abdullah II, came to power, and the free trade agreement was an investment that Pax Americana made in his reign and in the moderation of his regime. But this bargain with the Hashemite dynasty has not swayed the intellectual class, nor has it made headway among the Jordanian masses. On Iraq and on matters Palestinian, for more than a generation now, Jordanians have not had a kind thing to say about the United States. In the scheme of Jordan’s neighborhood, the realm is benign and forgiving, but the political life is restrictive and tight. When talking about the United States, Jordanians have often been talking to their rulers, expressing their dissatisfaction with the quality of the country’s public life and economic performance. A pollster venturing to Jordan must understand the country’s temper, hemmed in by poverty and overshadowed by more resourceful powers all around it: Iraq to the east, Israel to the west, and Syria and Saudi Arabia over the horizon. A sense of disinheritance has always hung over Jordan. The trinity of God, country, and king puts much of the political life of the land beyond scrutiny and discussion. The anti-Americanism emanates from, and merges with, this political condition.

With modernism come the Jews. They have been its bearers and beneficiaries, and they have paid dearly for it. They have been taxed with cosmopolitanism: The historian Isaac Deutscher had it right when he said that other people have roots, but the Jews have legs. Today the Jews have a singular role in U.S. public life and culture, and anti-Americanism is tethered to anti-Semitism. In the Islamic world, and in some European circles as well, U.S. power is seen as the handmaiden of Jewish influence. Witness, for instance, the London-based Arab media’s obsession with the presumed ascendancy of the neoconservatives— such as former chairman of the Defense Policy Board Richard Perle and Deputy Secretary of Defense Paul Wolfowitz— in the making of U.S. foreign policy. The neocons had been there for the rescue of the (Muslim) Bosnians and Kosovars, but the reactionaries in Muslim lands had not taken notice of that. Left to itself, the United States would be fair-minded, this Arab commentary maintains, and it would arrive at a balanced approach to the Arab-Islamic world. This narrative is nothing less than a modernized version of the worldview of that infamous forgery, The Protocols of the Learned Elders of Zion. But it is put forth by men and women who insist on their oneness with the modern world.

A century ago, in a short-story called « Youth, » the great British author Joseph Conrad captured in his incomparable way the disturbance that is heard when a modern world pushes against older cultures and disturbs their peace. In the telling, Marlowe, Conrad’s literary double and voice, speaks of the frenzy of coming upon and disturbing the East. « And then, before I could open my lips, the East spoke to me, but it was in a Western voice. A torrent of words was poured into the enigmatical, the fateful silence; outlandish, angry words mixed with words and even whole sentences of good English, less strange but even more surprising. The voice swore and cursed violently; it riddled the solemn peace of the bay by a volley of abuse. It began by calling me Pig . . . . »

Today, the United States carries the disturbance of the modern to older places— to the east and to the intermediate zones in Europe. There is energy in the United States, and there is force. And there is resistance and resentment— and emulation— in older places affixed on the delicate balancing act of a younger United States not yet content to make its peace with traditional pains and limitations and tyrannies. That sensitive French interpreter of his country, Dominique Moïsi, recently told of a simple countryman of his who was wistful when Saddam Hussein’s statue fell on April 9 in Baghdad’s Firdos Square. France opposed this war, but this Frenchman expressed a sense of diminishment that his country had sat out this stirring story of political liberation. A society like France with a revolutionary history should have had a hand in toppling the tyranny in Baghdad, but it didn’t. Instead, a cable attached to a U.S. tank had pulled down the statue, to the delirium of the crowd. The new history being made was a distinctly American (and British) creation. It was soldiers from Burlington, Vermont, and Linden, New Jersey, and Bon Aqua, Tennessee— I single out those towns because they are the hometowns of three soldiers who were killed in the Iraq war— who raced through the desert making this new history and paying for it.

The United States need not worry about hearts and minds in foreign lands. If Germans wish to use anti-Americanism to absolve themselves and their parents of the great crimes of World War II, they will do it regardless of what the United States says and does. If Muslims truly believe that their long winter of decline is the fault of the United States, no campaign of public diplomacy shall deliver them from that incoherence. In the age of Pax Americana, it is written, fated, or maktoob (as the Arabs would say) that the plotters and preachers shall rail against the United States— in whole sentences of good American slang.

Fouad Ajami is the Majid Khadduri professor at Johns Hopkins University’s School of Advanced International Studies and a contributing editor at U.S. News & World Report.

Un commentaire pour Le mensonge de l’antiaméricanisme (Fouad Ajami: There was never any sympathy to squander)

  1. […] cette nouvelle saison, avec la publication annuelle de l’enquête mondiale Pew (Pew survey report), de flagellation et d’autoflagellation contre l’Amérique […]

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :