Multiculturalisme: La croyance au bon sauvage est peut-être congénitale de l’ethnologie (Looking back on multiculturalism’s master Claude Lévi-Strauss)

Le mythe du "bon sauvage"... - lettres-lpa.overblog.comAhutoru, le bon sauvage - Tahiti Heritage https://img.over-blog-kiwi.com/1/43/11/43/20150310/ob_1a6e06_rousseau-dream.jpghttps://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/23/War_deaths_caused_by_warfare.svg/900px-War_deaths_caused_by_warfare.svg.png
Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par géhennes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé. Il ne faut pas juger à l’aune de nos critères. (…) Il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vray il semble que nous n’avons autre mire de la verité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du païs où nous sommes. Là est tousjours la parfaicte religion, la parfaicte police, perfect et accomply usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de mesmes que nous appellons sauvages les fruicts que nature, de soy et de son progrez ordinaire, a produicts : là où, à la verité, ce sont ceux que nous avons alterez par nostre artifice et detournez de l’ordre commun, que nous devrions appeller plutost sauvages. En ceux là sont vives et vigoureuses les vrayes, et plus utiles et naturelles vertus et proprietez, lesquelles nous avons abastardies en ceux-cy, et les avons seulement accommodées au plaisir de nostre goust corrompu. Et si pourtant la saveur mesme et delicatesse se treuve à nostre gout excellente, à l’envi des nostres, en divers fruits de ces contrées-là, sans culture. Ce n’est pas raison que l’art gaigne le point d’honneur sur nostre grande et puissante mere nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions, que nous l’avons du tout estouffée. Si est-ce que, par tout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprinses. (…) il s’en faut tant que ces prisonniers se rendent, pour tout ce qu’on leur fait, qu’au rebours, pendant ces deux ou trois mois qu’on les garde, ils portent une contenance gaye ; ils pressent leurs maistres de se haster de les mettre en cette espreuve ; ils les deffient, les injurient, leur reprochent leur lacheté et le nombre des batailles perdues contre les leurs. J’ay une chanson faicte par un prisonnier, où il y a ce traict : qu’ils viennent hardiment trétous et s’assemblent pour disner de luy : car ils mangeront quant et quant leurs peres et leurs ayeux, qui ont servy d’aliment et de nourriture à son corps. Ces muscles, dit-il, cette cher et ces veines, ce sont les vostres, pauvres fols que vous estes ; vous ne recognoissez pas que la substance des membres de vos ancestres s’y tient encore : savourez les bien, vous y trouverez le goust de vostre propre chair. Invention qui ne sent aucunement la barbarie. Ceux qui les peignent mourans, et qui representent cette action quand on les assomme, ils peignent le prisonnier crachant au visage de ceux qui le tuent et leur faisant la moue. De vray, ils ne cessent jusques au dernier souspir de les braver et deffier de parole et de contenance. Sans mentir, au pris de nous, voilà des hommes bien sauvages ; car, ou il faut qu’ils le soyent bien à bon escient, ou que nous le soyons : il y a une merveilleuse distance entre leur forme et la nostre. (…) Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant d’excuse et de beauté que cette maladie humaine en peut recevoir ; elle n’a d’autre fondement parmi eux que la seule jalousie de la vertu. (…) Tout cela ne va pas trop mal : mais quoy, ils ne portent point de haut de chausses. Montaigne
Ces indiens, qui nous apparaissent sous un jour si féroce, ont néanmoins été à l’origine du mythe du ‘bon sauvage’. Alfred Métraux
Certains spécialistes avancent le chiffre de vingt mille victimes par an au moment de la conquête de Cortès. Même s’il y avait beaucoup d’exagération, le sacrifice humain n’en jouerait pas moins chez les Aztèques un rôle proprement monstrueux. Ce peuple était constamment occupé à guerroyer, non pour étendre son territoire, mais pour se procurer les victimes nécessaires aux innombrables sacrifices recensés par Bernardino de Sahagun. Les ethnologues possèdent toutes ces données depuis des siècles, depuis l’époque, en vérité, qui effectua les premiers déchiffrements de la représentation persécutrice dans le monde occidental. Mais ils ne tirent pas les mêmes conclusions dans les deux cas. Aujourd’hui moins que jamais. Ils passent le plus clair de leur temps à minimiser, sinon à justifier entièrement, chez les Aztèques, ce qu’ils condamnent à juste titre dans leur propre univers. Une fois de plus nous retrouvons les deux poids et les deux mesures qui caractérisent les sciences de l’homme dans leur traitement des sociétés historiques et des sociétés ethnologiques. Notre impuissance à repérer dans les mythes une représentation persécutrice plus mystifiée encore que la nôtre ne tient pas seulement à la difficulté plus grande de l’entreprise, à la transfiguration plus extrême des données, elle relève “modernes sont surtout obsédés par le mépris et ils s’efforcent de présenter ces univers disparus sous les couleurs les plus favorables. (…) Les ethnologues décrivent avec gourmandise le sort enviable de ces victimes. Pendant la période qui précède leur sacrifice, elles jouissent de privilèges extraordinaires et c’est sereinement, peut-être même joyeusement, qu’elles s’avancent vers la mort. Jacques Soustelle, entre autres, recommande à ses lecteurs de ne pas interpréter ces boucheries religieuses à la lumière de nos concepts. L’affreux péché d’ethnocentrisme nous guette et, quoi que fassent les sociétés exotiques, il faut se garder du moindre jugement négatif. Si louable que soit le souci de « réhabiliter » des mondes méconnus, il faut y mettre du discernement. Les excès actuels rivalisent de ridicule avec l’enflure orgueilleuse de naguère, mais en sens contraire. Au fond, c’est toujours la même condescendance : nous n’appliquons pas à ces sociétés les critères que nous appliquons à nous-mêmes, mais à la suite, cette fois, d’une inversion démagogique bien caractéristique de notre fin de siècle. Ou bien nos sources ne valent rien et nous n’avons plus qu’à nous taire : nous ne saurons jamais rien de certain sur les Aztèques, ou bien nos sources valent quelque chose, et l’honnêteté oblige à conclure que la religion de ce peuple n’a pas usurpé sa place au musée planétaire de l’horreur humaine. Le zèle antiethnocentrique s’égare quand il justifie les orgies sanglantes de l’image visiblement trompeuse qu’elles donnent d’elles-mêmes. Bien que pénétré d’idéologie sacrificielle, le mythe atroce et magnifique de Teotihuacan porte sourdement témoignage contre cette vision mystificatrice. Si quelque chose humanise ce texte, ce n’est pas la fausse idylle des victimes et des bourreaux qu’épousent fâcheusement le néo-rousseauisme et le néo-nietzschéisme de nos deux après-guerres, c’est ce qui s’oppose à cette hypocrite vision, sans aller jusqu’à la contredire ouvertement, ce sont les hésitations que j’ai notées face aux fausses évidences qui les entourent. René Girard
Two billion war deaths would have occurred in the 20th century if modern societies suffered the same casualty rate as primitive peoples, according to anthropologist Lawrence H Keeley, who calculates that two-thirds of them were at war continuously, typically losing half of a percent of its population to war each year.  (…) Primitive peoples, it appears, were nasty, brutish, and short, not at all the cuddly children of nature depicted by popular culture and post-colonial academic studies. (…) That raises the question: Why, in the face of overwhelming evidence to the contrary, does popular culture portray primitives as peace-loving folk living in harmony with nature, as opposed to rapacious and brutal civilization? Jared Diamond’s Guns, Germs and Steel, which attributes civilization to mere geographical accident, made a best-seller out of a mendacious apology for the failure of primitive society. Wade reports research that refutes Diamond on a dozen counts, but his book never will reach the vast audience that takes comfort in Diamond’s pulp science. Why is it that the modern public revels in a demonstrably false portrait of primitive life? Hollywood grinds out stories of wise and worthy native Americans, African tribesmen, Brazilian rainforest people and Australian Aborigines, not because Hollywood studio executives hired the wrong sort of anthropologist, but because the public pays for them, the same public whose middle-brow contingent reads Jared Diamond. (…) What brought about civilization, that is, large-scale communication and political organization? Conquest is too simple an explanation. We have from Latin five national languages and dozens of dialects, but no comparable development out of the Greek of the earlier Alexandrian empire. Latin and its offshoots dominated Europe because Latin was the language of the Church. The invaders who replenished the depopulated territories of the ruined Roman Empire, Goths, Vandals and Celts, learned in large measure dialects of Latin because Christianity made them into Europeans. Even in Christianity’s darkest hours, when the Third Reich reduced the pope to a prisoner in the Vatican and the European peoples turned the full terror of Western technology upon one another, they managed to kill a small fraction of the numbers that routinely and normally fell in primitive warfare. (…) In primitive warfare « casualty rates were enormous, not the least because they did not take prisoners. That policy was compatible with their usual strategic goal: to exterminate the opponent’s society. Captured warriors were killed on the spot, except in the case of the Iroquois, who took captives home to torture them before death, and certain tribes in Colombia, who liked to fatten prisoners before eating them. » However badly civilized peoples may have behaved, the 100 million or so killed by communism and the 50 million or so killed by National Socialism seem modest compared with the 2 billion or so who would have died if the casualty rates of primitive peoples had applied to the West. (…) Guiding the warlike inclinations of primitive peoples is genetic kinship, and the micro-cultures (such as dialect) that attend it. Christianity called out individuals from the nations, and gave them a new birth through baptism in a new people, whose earthly pilgrimage led to the Kingdom of God. Christians began with contempt for the flesh of their own origins; post-Christians envy the « authenticity » of the peoples who never were called out from the nations, for they have left the pilgrimage in mid-passage and do not know where they are or where they should go. Spengler
La thèse assez généralement admise jusqu’au début des années 1990, selon laquelle les sociétés dites « primitives » ou « préhistoriques » étaient pacifiques, est désormais battue en brèche par une série d’études et de publications dont les auteurs adoptent tous un point de vue « néo-hobbesien » selon lequel ces sociétés n’étaient pas moins violentes et guerrières que nos sociétés modernes. Les découvertes de charniers contenant de nombreuses victimes de massacres comme celui de Djebel Sahaba en Nubie égyptienne, qui remonte à la fin du Paléolithique, ou ceux d’Offnet et de Talheim en Allemagne, ou encore de Fontbrégoua en France du sud-est, qui datent du Néolithique, ont contribué à répandre cette idée. La période « pré-Contact » des États-Unis n’est pas en reste avec les traces de massacre de Norris Farm, Illinois central (xiiie siècle), ou de Crew Creek, Dakota du Sud (xive siècle). Si, à l’appui de cette thèse, les monographies relatives à une période précise ou à une région déterminée sont nombreuses (en général l’Europe mésolithique et néolithique et l’Ouest américain), les études synthétiques sont plus rares. War before Civilization, paru en 1996 et qui a connu un grand succès aux États-Unis et en Angleterre, vient combler cette lacune. Son auteur, Lawrence Keeley, professeur d’anthropologie à Chicago, a fouillé des sites néolithiques en Belgique ainsi que des sites d’Indiens sédentaires « pré-Contact » sur la côte nord-ouest des États-Unis. (…) Disons d’abord que le titre pose un problème, aussi bien dans sa version anglaise que dans sa traduction. En effet, l’auteur a de l’histoire, et donc de la préhistoire, une conception restrictive, la première naissant seulement à ses yeux avec l’apparition de l’écriture. « Before Civilization » renvoie aux « sociétés primitives » qu’il définit comme les sociétés « d’avant l’écriture », ou « sociétés prélettrées » ou encore « pré-étatiques ». C’est là une position que les américanistes accepteront difficilement, d’autant plus que Keeley ne considère comme véritable État, parmi les sociétés précolombiennes, que les Aztèques. On pourra également lui reprocher de ne pas définir clairement ce qu’il entend par « guerre primitive », ce qui l’amène à assimiler automatiquement les guerres tribales préhistoriques et celles relevées par l’ethnographie. Par ailleurs, la quasi-totalité des sociétés « préhistoriques » qu’il étudie sont des sociétés agricoles, donc déjà parvenues à un certain degré de complexité sociale. Les références aux chasseurs-cueilleurs, elles, sont pratiquement absentes, ce qui est très limitatif, puisque précisément les positions « hobbesienne » ou « rousseauiste » sur le thème se réfèrent à ces dernières. Pour les chasseurs-cueilleurs, l’auteur pose, il est vrai, le problème de la difficulté de prouver la présence ou l’absence de guerre, faute des deux principaux témoins matériels de son existence (fortifications et sépultures). « Absence de preuve n’est pas preuve de l’absence » et, inversement, on ne peut pas en déduire, comme le fait Keeley, que la guerre existait. La thèse principale de l’ouvrage est que la guerre dans les sociétés primitives était plus fréquente, plus destructrice et plus violente que la guerre moderne, que l’homicide était largement pratiqué : « tous les témoignages confirment la pratique de l’homicide depuis l’apparition de l’homme moderne et les traces de l’activité guerrière sont archéologiquement décelables partout depuis dix mille ans » (p. 115). Au passage, est rejetée la thèse de Ferguson selon laquelle les massacres dans les sociétés primitives seraient dus au contact avec les Européens ou d’autres civilisations. Entre le mythe de l’âge d’or et celui du progrès perpétuel, entre les néo-rousseauistes et les néo-hobbesiens, l’auteur choisit donc clairement son camp. Keeley commence par critiquer fermement la position de deux polémologues nord-américains des années 1950, Quincy Wright et Harry Turney-High, selon lesquels la guerre primitive était un aimable jeu, un passe-temps peu dangereux. Remarquons que l’auteur s’est facilité la critique en prenant pour cibles des auteurs aussi extrémistes et en omettant de passer en revue les œuvres d’anthropologues comme Service, Cohen, Sahlins, surtout Carneiro et Hass, pourtant adeptes d’un « passé pacifié », du moins chez les chasseurs-cueilleurs. Il est vrai que les recherches de ces derniers étaient axées sur le passage des sociétés de chasseurs-cueilleurs aux sociétés complexes alors que, comme nous l’avons vu, l’auteur évoque à peine les premières. Sa critique est dure aussi pour les préhistoriens : « les préhistoriens n’ont cessé « d’angéliser » le passé humain », par action ou par omission ; « l’implication est évidente : le phénomène « guerre » est inconnu ou insignifiant avant l’apparition de la civilisation » (p. 45). D’après Keeley, les archéologues, ingénus, sont tombés dans le piège des anthropologues idéalistes et néo-rousseauistes (p. 49). Cependant, sa démonstration a le mérite de rejeter tout évolutionnisme néo-darwinien en posant que « les peuples primitifs et préhistoriques étaient aussi intelligents, aussi moralement ambigus et aussi complexes psychologiquement que [les peuples modernes] » (p. 250), ce qui n’est pas tout à fait la position des anthropologues néo-évolutionnistes cités plus haut. Pour défendre sa position, l’auteur met en avant divers critères (fréquence de l’activité guerrière, taux de mobilisation, taux d’attrition, taux de morts par combat, taux de morts annuels par type de sociétés), en prenant surtout ses exemples dans les guerres modernes (les deux guerres mondiales, celle du Vietnam, etc.), ethnologiques (dans toutes les parties du monde) et historiques (Grèce, Rome, guerres napoléoniennes, etc.). Le premier intérêt de l’étude tient sans doute à l’imposant travail de compilation de la documentation utilisée, aux très nombreuses données chiffrées, aux statistiques que l’auteur a réussi à rassembler ou à construire et à présenter sous forme de graphiques clairs, mais aussi à la justesse de la plupart des arguments avancés. La somme de connaissances réunies est encyclopédique, et on ressort convaincu, si on ne l’était pas déjà, que, un peu partout dans le monde et au moins depuis le Néolithique, la violence et la guerre ont fait partie du quotidien des peuples et que, en matière de raffinement dans la cruauté, notre époque moderne n’a rien inventé. Le passage le plus fort de sa démonstration est évidemment celui où il s’appuie sur ses propres données de fouille. Mais on est déjà au Néolithique et les populations concernées sont toutes agricoles. Vincent Chamussy
Le premier des droits, c’est celui de manger à sa faim. Jacques Chirac
Etrange destinée, étrange préférence que celle de l’ethnographe, sinon de l’anthropologue, qui s’intéresse aux hommes des antipodes plutôt qu’à ses compatriotes, aux superstitions et aux mœurs les plus déconcertantes plutôt qu’aux siennes, comme si je ne sais quelle pudeur ou prudence l’en dissuadait au départ. Si je n’étais pas convaincu que les lumières de la psychanalyse sont fort douteuses, je me demanderais quel ressentiment se trouve sublimé dans cette fascination du lointain, étant bien entendu que refoulement et sublimation, loin d’entraîner de ma part quelque condamnation ou condescendance, me paraissent dans la plupart des cas authentiquement créateurs. (…) Peut-être cette sympathie fondamentale, indispensable pour le sérieux même du travail de l’ethnographe, celui-ci n’a-t-il aucun mal à l’acquérir. Il souffre plutôt d’un défaut symétrique de l’hostilité vulgaire que je relevais il y a un instant. Dès le début, Hérodote n’est pas avare d’éloges pour les Scythes, ni Tacite pour les Germains, dont il oppose complaisamment les vertus à la corruption impériale. Quoique évoque du Chiapas, Las Casas me semble plus occupé à défendre les Indiens qu’à les convertir. Il compare leur civilisation avec celle de l’antiquité gréco-latine et lui donne l’avantage. Les idoles, selon lui, résultent de l’obligation de recourir à des symboles communs à tous les fidèles. Quant aux sacrifices humains, explique-t-il, il ne convient pas de s’y opposer par la force, car ils témoignent de la grande et sincère piété des Mexicains qui, dans l’ignorance où ils se trouvent de la crucifixion du Sauveur, sont bien obligés de lui inventer un équivalent qui n’en soit pas indigne. Je ne pense pas que l’esprit missionnaire explique entièrement un parti-pris de compréhension, que rien ne rebute. La croyance au bon sauvage est peut-être congénitale de l’ethnologie. (…) Nous avons eu les oreilles rebattues de la sagesse des Chinois, inventant la poudre sans s’en servir que pour les feux d’artifice. Certes. Mais, d’une part l’Occident a connu lui aussi la poudre sans longtemps l’employer pour la guerre. Au IXe siècle, le Livre des Feux, de Marcus Graecus en contient déjà la formule ; il faudra attendre plusieurs centaines d’années pour son utilisation militaire, très exactement jusqu’à l’invention de la bombarde, qui permet d’en exploiter la puissance de déflagration. Quant aux Chinois, dès qu’ils ont connu les canons, ils en ont été acheteurs très empressés, avant qu’ils n’en fabriquent eux-mêmes, d’abord avec l’aide d’ingénieurs européens. Dans l’Afrique contemporaine, seule la pauvreté ralentit le remplacement du pilon par les appareils ménagers fabriqués à Saint-Étienne ou à Milan. Mais la misère n’interdit pas l’invasion des récipients en plastique au détriment des poteries et des vanneries traditionnelles. Les plus élégantes des coquettes Foulbé se vêtent de cotonnades imprimées venues des Pays-Bas ou du Japon. Le même phénomène se produit d’ailleurs de façon encore plus accélérée dans la civilisation scientifique et industrielle, béate d’admiration devant toute mécanique nouvelle et ordinateur à clignotants. (…) Je déplore autant qu’un autre la disparition progressive d’un tel capital d’art, de finesse, d’harmonie. Mais je suis tout aussi impuissant contre les avantages du béton et de l’électricité. Je ne me sens d’ailleurs pas le courage d’expliquer leur privilège à ceux qui en manquent. (…) Les indigènes ne se résignent pas à demeurer objets d’études et de musées, parfois habitants de réserves où l’on s’ingénie à les protéger du progrès. Étudiants, boursiers, ouvriers transplantés, ils n’ajoutent guère foi à l’éloquence des tentateurs, car ils en savent peu qui abandonnent leur civilisation pour cet état sauvage qu’ils louent avec effusion. Ils n’ignorent pas que ces savants sont venus les étudier avec sympathie, compréhension, admiration, qu’ils ont partagé leur vie. Mais la rancune leur suggère que leurs hôtes passagers étaient là d’abord pour écrire une thèse, pour conquérir un diplôme, puisqu’ils sont retournés enseigner à leurs élèves les coutumes étranges, « primitives », qu’ils avaient observées, et qu’ils ont retrouvé là-bas du même coup auto, téléphone, chauffage central, réfrigérateur, les mille commodités que la technique traîne après soi. Dès lors, comment ne pas être exaspéré d’entendre ces bons apôtres vanter les conditions de félicité rustique, d’équilibre et de sagesse simple que garantit l’analphabétisme ? Éveillées à des ambitions neuves, les générations qui étudient et qui naguère étaient étudiées, n’écoutent pas sans sarcasme ces discours flatteurs où ils croient reconnaître l’accent attendri des riches, quand ils expliquent aux pauvres que l’argent ne fait pas le bonheur, – encore moins, sans doute, ne le font les ressources de la civilisation industrielle. À d’autres. Roger Caillois (1974)

Au lendemain de l’embaumement de première que vient d’offrir à l’ethnologie ou, plus exactement, à sa visionnaire approche des relations internationales et de la géopolitique* l’infatigable président Chirac …

Petit retour sur l’un de ses principaux inspirateurs (qui a d’ailleurs donné son nom à l’amphithéâtre où se tenait la cérémonie), la sommité de l’anthropologie mondiale et, du haut de ses vénérables 98 ans, grand pourfendeur de l’ethnocentrisme occidental Claude Lévi-Strauss.

Celui-même, champion de la fascination du « lointain » et de « la pensée sauvage », à qui, ne l’oublions pas, nous devons (pour une bonne part) l’actuel triomphe du multiculturarisme et de l’équivalence morale, et cette vision apaisée des cultures et de l’Histoire que ne s’est jamais lassé de nous rappeler son plus assidu disciple et très prochain ex-locataire de l’Elysée.

Même si la paix à tout prix, c’est aussi le refus de l’Histoire, car l’histoire, c’est la guerre et la guerre, on le sait, … « toujours la pire des solutions » !

D’où l’intérêt de cette mémorable « Réponse » qu’avait faite, au discours (il y a trente ans déjà!) de réception à l’Académie française du père du structuralisme, l’un de ses plus éminents critiques, le sociologue Roger Caillois:

* qui a bien dû lire “Race et histoire” à sa sortie en… 52 !

Extraits:

Sur les paradoxes de l’ethnographie:

Elle se présente comme la seule science qui contribue à détruire son objet, car elle envoie dans les derniers refuges où subsistent encore les hommes de nature les enquêteurs les mieux préparés qui soient et les mieux pourvus d’un matériel enviable, de sorte qu’une population sauvage ne sera étudiée qu’une fois en son état d’innocence quant à l’univers technique. La présence de l’ethnographe le plus précautionneux annonce ou consacre la contamination sans retour de la tribu où il séjourne. Le domaine de l’ethnographie ressemble à une peau de chagrin au bout de sa diminution progressive. Chaque jour l’exténue. Demain, il n’existera plus que dans les rayons des bibliothèques. Rien ne distinguera plus l’ethnographie de l’archéologie et de l’histoire. Les ethnographes, s’il en existe encore, en sont conscients et sont partagés entre l’orgueil de compter parmi les derniers représentants d’une illustre lignée et la certitude du tarissement inévitable des sources humaines qui alimentent leur discipline. Car les sujets de l’étude ne peuvent pas ne pas rejoindre les savants qui les étudient.

Sur l’Occident criminel:

… vous avez combattu avec une rare persévérance cet ethnocentrisme dont les civilisés sont communément affligés à l’égard de ceux qu’ils appellent « sauvages ». À cette occasion, je me plais à saluer, Monsieur, votre bonheur d’expression et à admirer le double sens d’un de vos titres, La pensée sauvage, qui restitue d’un coup à une pensée dont la cohérence et la complexité étaient hier ignorées, les grâces et les séductions des fleurs de la nature, avant que l’horticulture ne les aient traitées. Il ne s’ensuit pas qu’il faille pour autant maudire le travail des jardiniers.

L’Occident des pêcheurs d’âmes et des commerçants d’épices, bientôt des négriers et des factoreries, puis des conquêtes militaires et des services administratifs, l’Occident criminel, technicien, aventureux et hygiénique introduit partout laboratoires, écoles et usines, maladies et vaccins, fléaux et universités, bordels et dispensaires. Peu importe qu’il pratique la ségrégation ou l’assimilation, le résultat est partout identique. L’indigène, parfois demeuré au stade néolithique, abandonne ses ustensiles, ses armes, sa quasi-nudité, ses institutions. Il n’en subsiste pratiquement plus aujourd’hui qui n’ait eu aucun contact avec la civilisation industrielle. Ceux qui en restent indemnes ne jouissent que d’un bref sursis. Les ethnographes justement alarmés par la disparition de l’objet de leurs études s’affairent à préserver ce qui peut être sauvé des mythes et des mœurs, des structures familiales et sociales. Mais oublient-ils qu’ils descendent de sauvages eux-aussi ?

Qu’auraient dit, à l’époque Romaine, les ancêtres de ces savants généreux, qui appartenaient peut-être aux tribus les plus rudes des Gaules et de la Germanie, si des ethnographes de l’époque avaient exigé qu’on les confinât dans leurs singularités remarquables, qu’on prît les mesures nécessaires pour que ne fût ni détruite ni saccagée l’originalité de leur culture, qu’on les retint de s’initier aux nouveautés apportées par l’envahisseur, afin qu’ils ne se réveillent pas absorbés dans une civilisation uniforme, utilitaire et sans âme ? S’il en avait été ainsi, Monsieur, où serions-nous ?

Je m’étonne dans ces conditions qu’ils se montrent surpris de l’ingratitude, de l’humeur des peuples dits pudiquement en voie de développement, quand ceux-ci entendent les habitants privilégiés des métropoles modernes s’extasier sur le sûr instinct qui fait persévérer dans leur être les hommes de nature. Ils les félicitent même de récuser le devenir. Je ne crois pas pour ma part à ce refus de l’histoire dont les « sauvages » sont parfois crédités. Je suis plutôt convaincu par les pages où vous décrivez ces mêmes sages avides des outils métalliques, qui pourtant mettent en péril l’ensemble de leur culture et leurs institutions. Nulle part, comme vous le savez, la hache de pierre n’a été préférée à la hache d’acier aussitôt apparue. Comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, plus sûrement encore le meilleur outil élimine le moins efficace. Ce qui vaut pour les ustensiles ne vaut pas moins pour les animaux d’élevage, pour les cultures vivrières, pour les innovations techniques, – et ceci à tous les niveaux, de la roue à l’énergie nucléaire. Il n’y a jamais dédain, mais fascination.

Sur l’ingratitude des objets d’étude:

Nous avons eu les oreilles rebattues de la sagesse des Chinois, inventant la poudre sans s’en servir que pour les feux d’artifice. Certes. Mais, d’une part l’Occident a connu lui aussi la poudre sans longtemps l’employer pour la guerre. Au IXe siècle, le Livre des Feux, de Marcus Graecus en contient déjà la formule ; il faudra attendre plusieurs centaines d’années pour son utilisation militaire, très exactement jusqu’à l’invention de la bombarde, qui permet d’en exploiter la puissance de déflagration. Quant aux Chinois, dès qu’ils ont connu les canons, ils en ont été acheteurs très empressés, avant qu’ils n’en fabriquent eux-mêmes, d’abord avec l’aide d’ingénieurs européens. Dans l’Afrique contemporaine, seule la pauvreté ralentit le remplacement du pilon par les appareils ménagers fabriqués à Saint-Étienne ou à Milan. Mais la misère n’interdit pas l’invasion des récipients en plastique au détriment des poteries et des vanneries traditionnelles. Les plus élégantes des coquettes Foulbé se vêtent de cotonnades imprimées venues des Pays-Bas ou du Japon. Le même phénomène se produit d’ailleurs de façon encore plus accélérée dans la civilisation scientifique et industrielle, béate d’admiration devant toute mécanique nouvelle et ordinateur à clignotants.

Je déplore autant qu’un autre la disparition progressive d’un tel capital d’art, de finesse, d’harmonie. Mais je suis tout aussi impuissant contre les avantages du béton et de l’électricité. Je ne me sens d’ailleurs pas le courage d’expliquer leur privilège à ceux qui en manquent.

Les indigènes ne se résignent pas à demeurer objets d’études et de musées, parfois habitants de réserves où l’on s’ingénie à les protéger du progrès.

Étudiants, boursiers, ouvriers transplantés, ils n’ajoutent guère foi à l’éloquence des tentateurs, car ils en savent peu qui abandonnent leur civilisation pour cet état sauvage qu’ils louent avec effusion. Ils n’ignorent pas que ces savants sont venus les étudier avec sympathie, compréhension, admiration, qu’ils ont partagé leur vie. Mais la rancune leur suggère que leurs hôtes passagers étaient là d’abord pour écrire une thèse, pour conquérir un diplôme, puisqu’ils sont retournés enseigner à leurs élèves les coutumes étranges, « primitives », qu’ils avaient observées, et qu’ils ont retrouvé là-bas du même coup auto, téléphone, chauffage central, réfrigérateur, les mille commodités que la technique traîne après soi. Dès lors, comment ne pas être exaspéré d’entendre ces bons apôtres vanter les conditions de félicité rustique, d’équilibre et de sagesse simple que garantit l’analphabétisme ? Éveillées à des ambitions neuves, les générations qui étudient et qui naguère étaient étudiées, n’écoutent pas sans sarcasme ces discours flatteurs où ils croient reconnaître l’accent attendri des riches, quand ils expliquent aux pauvres que l’argent ne fait pas le bonheur, – encore moins, sans doute, ne le font les ressources de la civilisation industrielle. À d’autres.

Réponse de M. Roger Caillois
au discours de M. Claude Lévi-Strauss

DISCOURS PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE
le jeudi 27 juin 1974

PARIS PALAIS DE L’INSTITUT

Monsieur,

Lorsque vous remontiez les fleuves impassibles pour vous interner dans la moiteur de ces tropiques dont vous avez dit la tristesse, vous ne vous attendiez pas, du moins je le présume, à siéger un jour parmi nous en ce costume non moins chargé d’ornements que de peintures et de tatouages les corps des Indiens que vous vous appliquiez à mieux connaître et de qui vous avez eu l’humilité de déclarer recevoir des leçons – l’humilité ou peut-être la secrète satisfaction d’en donner une, par ce biais, à vos auditeurs.

Voici que vous inaugurez en ce jour votre broderie tribale. Elle est d’élection, je veux dire que, si vous ne pouvez plus la déposer, vous l’avez du moins choisie. Elle n’est pas de naissance, et ne résulte pas d’implications dérivées des structures de la parenté que vous avez magistralement élucidées. Cette adoption réciproque, la vôtre par notre Compagnie, celle que vous nous avez d’avance consentie, peut apparaître comme une énigme, sinon comme un symbole et, par conséquent, demander quelques éclaircissements. Je vais m’y employer.

Mais il me faut, avant de regagner avec vous l’Europe aux anciens parapets, vous suivre jusqu’au moment où vous ne vous êtes plus senti guidé par les haleurs. Vos parents étaient cousins issus de germains, de sorte que, dès avant votre naissance, vous vous trouviez comme destiné à devoir reconnaître dans la parenté un système complexe et impérieux d’interrelations culturelles, tout autant qu’une sorte d’unité biologique constituée par les géniteurs et leur descendance. De votre famille, vous avez retrouvé les traces jusqu’au XVIIIe siècle. Toutes les branches en sont originaires d’Alsace. Vos ancêtres se sont consacrés les uns au négoce, les autres au sacerdoce. Un de vos grands-pères fut successivement rabbin de Verdun, grand-rabbin de Bayonne, puis de Versailles. Je suis frappé davantage par la vocation artistique de plusieurs de vos ascendants. Vous notez à juste titre le prestige durable dont jouissait autour de vous Isaac Strauss, aïeul maternel de votre père. Violoniste et compositeur, il collabora avec Offenhach, reçut Rossini, protégea Chabrier. Napoléon III, en villégiature à Vichy, séjourna chez lui. Il fut l’un des fondateurs de la Société des Concerts du Conservatoire et dirigea l’orchestre des bals de la Cour. Il fut un collectionneur passionné. À sa mort, les antiquités judaïques qu’il avait réunies entrèrent au Musée de Cluny, groupées dans une salle qui portait son nom.

Vous n’avez pas connu Isaac Strauss, mais vous en avez beaucoup entendu parler. Vous avez attiré mon attention sur cette personnalité remarquable qui est à l’origine de l’importance de la musique dans vos traditions familiales. On vous mène dès l’enfance écouter Wagner aux cinquièmes loges de l’Opéra, car de ces places, précisez-vous : « On voyait très peu, mais on entendait très bien. » De là naquit votre goût pour la musique, puis pour les structures musicales dont le vocabulaire au moins vous a fourni la composition de la première série des Mythologiques.

Votre père devait travailler à la Bourse. Il préféra l’École des Beaux-Arts. Il devint peintre, de sorte que la fréquentation des ateliers d’artistes s’ajouta pour vous à celle de l’Opéra. Vous avez conservé un souvenir vague des fêtes qu’on y organisait à l’occasion. La guerre de 1914 balaya cette frivolité. Vint pour votre famille une période d’épreuves. Votre père faisait de trop rares portraits de notabilités provinciales. L’appartement de vos parents était transformé en atelier où l’on décorait des tables basses chinoises et de polygonales lanternes japonaises.

Vous avez toujours montré une certaine réticence à l’égard des audaces de l’art contemporain. Je n’en attribue pas l’origine à l’admiration de votre père pour Quentin-Latour ni à vos menues besognes de décorateur de pacotille pseudo-orientale. Je crois plutôt que les recherches aventureuses des écoles nouvelles s’accordaient mal avec un goût pour la représentation précise, qui vous portait vers plus de robustesse et de simplicité. Vous n’avez jamais condamné l’art moderne, mais on perçoit bien que vous lui marchandez votre enthousiasme. Quand je feuillette vos ouvrages, je ne remarque pas sans émotion et avec quelque sentiment de complicité les illustrations que vous empruntez aux vieux livres de sciences naturelles.

C’est tardivement et peu à peu que l’homme découvre sa propre enfance et c’est encore plus lentement qu’il se risque à en révéler, fût-ce avec une pudeur extrême, les situations et les épisodes qui l’identifient aux autres et qui, en même temps, lui dévoilent l’abîme parfois imperceptible, mais toujours infranchissable, qui l’en sépare. Vous n’avez pas fait exception à cette règle.

Comme en peinture et en musique, votre père avait un goût classique en littérature. Il vous fit présent, quand vous étiez en classe de sixième, du dictionnaire Hatzfeld et Darmesteter, le plus sûr, celui auquel nous nous référons le plus pour la paresseuse confection du nôtre. Il vous transmit aussi le goût du travail manuel, plus exactement du bricolage. Surtout il vous rapportait des boutiques de brocanteurs et de bouquinistes des livres souvent insolites et jusqu’à des armes africaines, dont je n’ai pas l’impression que ce soient elles qui vous aient donné la vocation de l’ethnographie. Il puisait dans un carton empli d’estampes japonaises pour augmenter une collection que vous aviez soin d’enrichir vous-même de bibelots d’Extrême-Orient. Cette passion a dominé votre enfance. Vous n’en êtes pas cependant devenu orientaliste.

Le milieu familial vous mettait en contact permanent avec des écrivains et des artistes qui éveillèrent en vous mille curiosités. Ils dirigeaient votre jeune appétit sur le panorama entier du vaste univers, sur la délectable diversité des cultures et des styles. Vous avez été apprivoisé très jeune à l’opulence du monde.

Vous écrivez alors des vers, vous courez les antiquaires (aujourd’hui encore, votre distraction préférée consiste en une tournée rapide, mais tri-hebdomadaire, à l’Hôtel Drouot). Vous pouvez réciter par cœur telle ou telle page de l’édition abrégée du Quichotte. Vous fabriquez des postes à galène pour capter les émissions en morse de la Tour Eiffel. Vous dessinez des costumes de théâtre. Vous vous essayez à la plupart des instruments de musique et même à la composition musicale. Vous entraînez vos camarades dans les quartiers inconnus de Paris et jusqu’au fond des banlieues. Une expédition plus hardie vers Rouen s’achève par la déconfiture de la petite troupe : vous aviez suivi un méandre de la Seine et vous vous êtes retrouvés non loin de votre point de départ. J’admire cet éparpillement d’énergie insatiable et juvénile. Paul Valéry écrit : « Il n’y a pas de travail inutile. Sisyphe se faisait les muscles. » Il n’y a pas non plus d’errements improductifs. Chacun d’eux accroît l’ouverture d’esprit et la sensibilité de celui qui s’y hasarda. Vos années de formation en fournissent la preuve.

Cependant, vos devoirs de français, vos rédactions comme on disait alors, sont suivies chez vous avec la même inquiétude qui vous avait précocement pourvu du Hatzfeld et Darmesteter. Les notes que vous obtenez provoquent suivant les cas des réactions de fierté ou d’alarme. De l’école et de la famille, vous recevez en proportions inégales deux éducations concurrentes et complémentaires, la tradition et la saisie directe des choses ; l’assimilé et le surprenant, le cru et le cuit, mais assurément plus de miel que de cendres, en tout cas avec l’apprentissage des lois rigoureuses de la syntaxe et de la rhétorique, les premières et séduisantes gambades de l’agilité intellectuelle. J’ai insisté plus qu’il n’est coutume, Monsieur, sur cet aspect de votre adolescence, sinon de votre enfance, car il est clair que le cercle de famille vous a, dans un premier temps au moins, beaucoup plus apporté que les salles de classe. Vous avez presque tout recueilli à domicile. Je n’oublierai pas l’essentiel : l’exemple du courage et de l’abnégation, de la modestie et de la ténacité montrées par votre mère dans les années difficiles. Vous ne m’en voudrez pas,– bien au contraire, j’en suis sûr –, de l’associer aujourd’hui, comme elle le mérite, à votre gloire.

Vos études, à l’école primaire de Versailles, puis aux lycées Janson de Sailly et Condorcet pour la préparation, que vous abandonnez, de l’École Normale Supérieure, sont celles de tout un chacun. Votre professeur de philosophie, André Cresson, qui fut aussi le mien, homme à la fois d’une grande honnêteté et d’un grand scepticisme (deux choses qui d’ordinaire se composent mal), vous conseilla l’étude du Droit. Vous préparez donc la licence de Droit, concurremment toutefois avec celle de philosophie. Vous vous décidez finalement pour cette dernière discipline et vous voilà reçu à l’agrégation dans les trois premiers en 1931.

De l’enseignement universitaire, vous retenez surtout le caractère technique et quasi passe-partout d’argumentations où s’ébroue votre ingéniosité : « Une forme unique, écrivez-vous, toujours semblable, à condition d’y apporter quelque correctif élémentaire, un peu comme la musique qui se réduirait à une seule mélodie, dès qu’on a compris que celle-ci se lit tantôt en clé de sol et tantôt en clé de fa. » Je suis frappé par la critique comme par la comparaison. Ces variations flexibles, déterminées par un code, si on les transpose dans l’univers des images et des usages, si on les applique avec méthode comme instruments d’analyse, non plus comme une gymnastique purement formelle, mais comme la détection de chassés-croisés d’éléments à la fois autonomes et solidaires, ne vont-elles pas, de façon obscure, agissant tour à tour comme modèles et comme repoussoirs, aboutir à la méthode d’interprétation par les différences en quoi consiste en partie le déchiffrement structural ? Ce ne serait pas la première fois qu’une méfiance justifiée envers une virtuosité trop mécanique aurait donné à celui qui l’éprouvait l’idée d’une application mieux dirigée, plus scrupuleuse et surtout plus contrôlée par son objet.

Peut-être convient-il de reconnaître dans une telle démarche l’un des chemins fréquents de la découverte féconde. Je retiens à tout hasard votre réaction envers la philosophie d’enseignement et je la préfère même comme origine très lointaine de votre systématique à la confidence que vous m’avez faite non sans humour : on vous a conté qu’à l’âge de deux ou trois ans, vous vous sentiez déjà capable de lire, puisque, vous semblait-il, la présence d’une syllabe identique « bou » dans les mots boucher, boulanger et d’autres ne pouvait évidemment signifier que bou. Je remarque que la même syllabe existe également dans « boutade » et me contente de prendre bonne note de l’heureuse et fondamentale hantise d’invariance que l’anecdote révèle dans votre jeune esprit. Vous concluez ainsi votre plaisant récit : « En vérité, toute l’analyse structurale pourrait se réduire à cela. » Sans doute. Encore faut-il savoir déceler dans un domaine inextricable les invariants réels et leur identité persistante sous des apparences ou des fonctions souvent inverties.

Je cesse d’anticiper. Vous voici agrégé. Vous vous acquittez de vos obligations militaires, puis entrez dans l’enseignement, toujours avec la même imperturbable indifférence à l’égard de l’ethnologie. Quand Frazer, alors en pleine gloire, donne à la Sorbonne une conférence-testament, vous n’avez pas l’idée d’y assister. Vous préférez suivre le cours de Saint-Anne où Georges Dumas, le dimanche matin, conversait avec ses déments : ce cours, je le suivais aussi en compagnie d’un autre explorateur de l’imaginaire : Henri Michaux. Je comprends que vous ayez été impressionné par ces êtres à l’intelligence hallucinée plus que vous ne le serez ensuite par les indigènes les plus énigmatiques que vous aurez l’occasion d’observer. En effet, les fabulations d’un esprit égaré le retranchent de ses semblables, celles d’une société ne traduisent que les fictions et les règles qui en assurent chaque fois la continuité.

En même temps, vous vous passionnez pour la géologie. De cette fascination nouvelle, je dirai seulement que vous en avez très bien parlé et que, contrairement à l’objet de ma propre inclination, la minéralogie, qui est descriptive et classificatoire, la tectonique est science de glissements, d’équilibres, de résurgences, en un mot de structures. Ce n’est peut-être qu’une coïncidence.

À part une brochure publiée par le Parti Ouvrier Belge, Gracchus Babeuf et le Communisme, seule relique de votre intérêt d’alors pour la politique, vous n’avez encore rien publié quand, un dimanche matin de l’automne 1934, le Directeur de l’École Normale Supérieure vous demande par téléphone si vous avez toujours le désir de faire de l’ethnographie (vous vous y intéressiez donc tout de même un peu !). Il vous conseille de poser votre candidature à la chaire de Sociologie de l’Université de São Paulo. Il est nécessaire de donner une réponse positive avant midi, ce que vous faites.

Rarement décision importante fut plus précipitée. Aucune vocation impérieuse ne vous poussait. Elle vous attendait plutôt de l’autre côté de l’Océan, où elle allait devenir jalouse, sinon exclusive.

Je serai bref sur les effets du dépaysement, le même que je devais ressentir quelques années plus tard et qui, selon moi, tient essentiellement à la noblesse de l’espace et au changement d’échelle des sites, à la rareté des hommes, à la précarité de leurs efforts, à la simplicité des choses et des émotions. Je crois que l’un et l’autre, très différemment sans doute, avons ressenti cette sorte de baptême comme une bénédiction. À vous, une métamorphose plus particulière était réservée : non pas seulement la découverte d’une nature vaste et vindicative, mais celle d’hommes qui n’avaient pas encore été touchés, je devrais plutôt dire, pour mieux vous suivre, atteints, au sens à la fois spatial et médical du mot, par la civilisation. Mon laconisme a pour excuse que je ne pourrais guère ici que paraphraser pauvrement les meilleures pages de l’ouvrage qui vous a valu la notoriété. On a écrit qu’il renouvelait la tradition du voyage philosophique. Je n’en suis pas assuré, ni que vous-même vous réjouissiez de vous voir rangé sous la même étiquette, d’ailleurs flatteuse, qu’un Keyserling par exemple.

Car vous n’avez pas été un philosophe en voyage, mais un homme de métier désireux de tirer les conséquences de ses expériences et dont les responsabilités intellectuelles s’étendaient et se modifiaient avec le savoir quotidiennement acquis. L’originalité de Tristes Tropiques, le secret de son influence ne tiennent pas au pittoresque des lieux ni aux péripéties du parcours, ni même aux informations recueillies, que vous réservez aux publications savantes. Il vient de la mise en question de la vie que vous avez menée jusqu’alors par une autre sorte d’existence, qui vous est soudain révélée et que vous allez désormais vous consacrer à décrire, à connaître, à faire reconnaître et dont la vision du monde, devinée ou conjecturée, inspire bientôt la vôtre. Quelques randonnées de vacances à partir de São Paulo, puis, à la veille de la guerre, une mission d’un an suffit à vous marquer de façon décisive, au moins à changer durablement votre optique.

Vous quittez les « sauvages » au début de 1939, mais c’est pour les défendre, pour défendre l’homme naturel, c’est-à-dire celui dont les institutions et les techniques sont accordées à la nature et en demeurent proches. Vous entreprenez cette apologie avec plus de science que Jean-Jacques Rousseau, mais avec autant de fougue que lui et, en tout cas, d’une aussi grande distance, car vous n’irez plus revoir vos modèles ni partager leur vie (si j’excepte une courte mission dans les hautes vallées de l’Inde), ne fût-ce qu’à l’instar d’Antée qui avait besoin de toucher la terre pour y reprendre des forces.

En 1936, vous avez publié votre premier travail ethnographique d’observation directe. Dans votre abondante bibliographie, ce genre de mémoires décroît rapidement et disparaît assez vite. L’ethnographe cède la place à l’anthropologue. La guerre éclate. Vous êtes mobilisé, réintégré dans l’enseignement, puis frappé par les lois raciales. Alfred Métraux et Robert Lowie, qui se souviennent de votre étude de 1936 sur l’organisation tribale des Bororo, vous procurent une invitation de la New School for Social Research dans le cadre du plan de sauvetage des savants européens financé par la fondation Rockefeller. Engagé dans les Forces Françaises Libres, vous êtes maintenu sur place pour participer aux émissions vers la France, où il vous arrive de donner la réplique à un autre lecteur, André Breton.

Vous vous liez alors avec les peintres surréalistes. Vous contribuez à fonder avec Henri Focillon, Jean Perrin, Jacques Maritain, Henri Grégoire, l’École libre des Hautes Études, où vous remplissez les fonctions de secrétaire général. Dans la revue Renaissance, organe de l’École, vous publierez un peu plus tard une étude déjà caractéristique de votre manière, « Le dédoublement de la représentation dans les arts de l’Asie et de l’Amérique », qui est le premier travail que j’ai lu de vous.

Après un court séjour à Paris, vous retournez à New York pour succéder à Henri Seyrig comme conseiller culturel. Vous aviez commencé d’écrire en 1943 l’ouvrage rigoureux et stimulant qui devait établir votre renom scientifique, Les Structures élémentaires de La parenté. Vous l’achevez alors. Il paraîtra en 1949 et vous vaudra le Prix Paul Pelliot. Vous êtes sous-directeur du Musée de l’Homme. L’année suivante, vous voici directeur à l’École pratique des Hautes Études, où je m’honore d’avoir été pour ma part l’élève de Marcel Mauss et de Georges Dumézil et qui est bien, après le Collège de France, auquel elle sert d’ailleurs de pépinière, le centre par excellence de la recherche désintéressée, celle qui n’est assujettie à aucun programme et qui ne prépare à aucun concours ou examen.

Dès lors, commence pour vous une vie de labeur ininterrompu et de gloire croissante. Vous ne jouissez pas seulement de l’estime et de l’admiration de vos pairs. Par de nombreux articles, par des réponses à de multiples enquêtes portant sur les sujets les plus divers, par le retentissement de Tristes Tropiques, par les qualités d’expression que vous démontrez, vous acquérez en même temps une audience anormalement étendue pour l’universitaire brillant que vous êtes. Vous participez activement aux débats et soubresauts de la vie des Lettres. J’en sais quelque chose.

En 1952, vous écrivez, à la demande de l’Unesco et trop rapidement peut-être, un opuscule Race et Histoire où vous avancez sur l’équivalence des cultures des thèses qui vous deviendront familières et qui ne vont pas sans ingratitude à l’égard des traditions et des disciplines qui vous ont formé. Il provoqua entre nous une querelle, dont je reconnais avoir pris l’initiative. Je rendais hommage à la justesse de chacun de vos arguments, mais j’avouais qu’ils ne me paraissaient guère compatibles entre eux, de sorte qu’il arrivait à votre raisonnement d’en souffrir. Vous m’avez répondu sur un ton, avec une abondance, une véhémence et en usant de procédés polémiques si peu habituels dans les controverses d’idées, que j’en suis, à l’époque, resté pantois.

L’accrochage est aujourd’hui si bien prescrit des deux côtés que j’ai été un partisan ardent de votre entrée dans notre Compagnie et que vous m’avez demandé de vous y accueillir aujourd’hui. Pour le faire, je me suis gardé de relire votre texte et le mien. Je n’aurai même pas évoqué cette chamaille, si elle ne restait pas de notoriété publique et s’il ne m’avait semblé que, les écrits par nature demeurant, mieux valait déclarer l’affaire depuis longtemps enterrée. Voilà qui est fait.

En 1959, vous êtes élu au Collège de France à la chaire d’anthropologie sociale, créée spécialement pour reconnaître l’originalité et la portée de vos recherches. Vous accumulez désormais récompenses et honneurs. Vous êtes, à titre étranger membre de l’Académie Royale des Pays-Bas, de l’Académie des Sciences et Lettres de Norvège, de l’Académie Britannique, de l’Académie Nationale des Sciences des États-Unis. Je ne puis nommer toutes les sociétés illustres qui vous ont appelé à siéger en leur sein. Je suis assuré toutefois de vous faire plaisir en choisissant parmi elles l’Académie de Dijon, qui couronna Rousseau dont vous vous proclamez volontiers le disciple et que vous tenez avec quelque injustice à l’égard de Montesquieu (qui est mon maître à moi), pour le fondateur des sciences de l’homme.

Vous êtes docteur Honoris causa de plusieurs universités étrangères des plus prestigieuses, telles qu’Oxford, Yale, Columbia, d’autres encore. I1 vous a été décerné la médaille du « Huxley Memorial » du Royal Anthropological Institute, la médaille d’or et le prix du Viking Fund, celle du Centre National de la Recherche Scientifique français, enfin, il y a treize mois, le Prix international Erasme. J’en oublie, comme je passe sous silence les ouvrages, les études et les articles qui sont consacrés à votre œuvre.

Votre célébrité est telle que, lorsque vous vous présentez aux suffrages de cette Académie, il ne se trouve personne pour se mettre sur les rangs et oser vous disputer le fauteuil que vous briguez.

Votre œuvre est si riche, si diverse, si complexe, par nature si labyrinthique, que vous comprendrez sans peine que je ne me hasarde pas à en entreprendre l’analyse. D’ailleurs venant d’un semi-profane, la réticence serait négligeable et la louange peu flatteuse. Ma modestie, qui n’est pas innée, aime à se souvenir de la répartie de Delacroix (si je ne me trompe) à un admirateur qui lui assurait qu’il était un grand peintre : « Qu’en savez-vous, Monsieur ? »

Mais vous êtes aussi humaniste, vous parlez de peinture, justement, et du sexe des astres, des jeux et des jouets, de maint problème d’actualité où votre opinion est sollicitée, – et vous ne refusez pas de la donner. C’est sur ce terrain vague, sur ce « domaine de personne », que je vous rejoindrai. Si vous le permettez, j’aborderai plusieurs caractères de l’ethnographie et des sciences humaines, sur lesquels même le premier venu est appelé à réfléchir.

Etrange destinée, étrange préférence que celle de l’ethnographe, sinon de l’anthropologue, qui s’intéresse aux hommes des antipodes plutôt qu’à ses compatriotes, aux superstitions et aux mœurs les plus déconcertantes plutôt qu’aux siennes, comme si je ne sais quelle pudeur ou prudence l’en dissuadait au départ. Si je n’étais pas convaincu que les lumières de la psychanalyse sont fort douteuses, je me demanderais quel ressentiment se trouve sublimé dans cette fascination du lointain, étant bien entendu que refoulement et sublimation, loin d’entraîner de ma part quelque condamnation ou condescendance, me paraissent dans la plupart des cas authentiquement créateurs.

À ce premier paradoxe de l’ethnographie s’en ajoute un second. Elle se présente comme la seule science qui contribue à détruire son objet, car elle envoie dans les derniers refuges où subsistent encore les hommes de nature les enquêteurs les mieux préparés qui soient et les mieux pourvus d’un matériel enviable, de sorte qu’une population sauvage ne sera étudiée qu’une fois en son état d’innocence quant à l’univers technique. La présence de l’ethnographe le plus précautionneux annonce ou consacre la contamination sans retour de la tribu où il séjourne. Le domaine de l’ethnographie ressemble à une peau de chagrin au bout de sa diminution progressive. Chaque jour l’exténue. Demain, il n’existera plus que dans les rayons des bibliothèques. Rien ne distinguera plus l’ethnographie de l’archéologie et de l’histoire. Les ethnographes, s’il en existe encore, en sont conscients et sont partagés entre l’orgueil de compter parmi les derniers représentants d’une illustre lignée et la certitude du tarissement inévitable des sources humaines qui alimentent leur discipline. Car les sujets de l’étude ne peuvent pas ne pas rejoindre les savants qui les étudient.

Presque tous les hommes sont naturellement ethnocentristes. Ils estiment que ceux de leur tribu ou de leur nation sont les seuls humains, et les autres des sous-hommes, des demi-animaux, dans les meilleurs cas des barbares, c’est-à-dire des bègues, des balbutiants, ignorant le langage articulé, dont l’emploi définit les hommes véritables. Nul n’est ethnographe, s’il n’a d’abord extirpé de soi ces préjugés et idoles domestiques et s’il ne s’efforce de se substituer et identifier à ceux dont il essaie de comprendre les croyances, les usages et l’organisation. Il abandonne tout sentiment de supériorité, il garde sans doute celui de la différence, mais en estimant que cette différence est compensée et qu’elle prend place dans une totalité indivisible dont il ne convient pas d’isoler tel ou tel terme. Il serait en effet imprudent, trompeur, j’ajouterai inhumain, de juger, encore plus de condamner tel ou tel genre de vie de l’extérieur, à partir de critères étrangers. Mieux encore, ceux qui demeurent convaincus qu’il existe néanmoins une hiérarchie objective, universelle, des valeurs, doivent en faire abstraction pour le temps et dans le domaine de leur enquête, afin que de l’antipathie ou quelque suffisance ne vienne à leur insu entamer une impartialité nécessaire.

Personnellement, vous avez combattu avec une rare persévérance cet ethnocentrisme dont les civilisés sont communément affligés à l’égard de ceux qu’ils appellent « sauvages ». À cette occasion, je me plais à saluer, Monsieur, votre bonheur d’expression et à admirer le double sens d’un de vos titres, La pensée sauvage, qui restitue d’un coup à une pensée dont la cohérence et la complexité étaient hier ignorées, les grâces et les séductions des fleurs de la nature, avant que l’horticulture ne les aient traitées. Il ne s’ensuit pas qu’il faille pour autant maudire le travail des jardiniers.

Peut-être cette sympathie fondamentale, indispensable pour le sérieux même du travail de l’ethnographe, celui-ci n’a-t-il aucun mal à l’acquérir. Il souffre plutôt d’un défaut symétrique de l’hostilité vulgaire que je relevais il y a un instant. Dès le début, Hérodote n’est pas avare d’éloges pour les Scythes, ni Tacite pour les Germains, dont il oppose complaisamment les vertus à la corruption impériale. Quoique évoque du Chiapas, Las Casas me semble plus occupé à défendre les Indiens qu’à les convertir. Il compare leur civilisation avec celle de l’antiquité gréco-latine et lui donne l’avantage. Les idoles, selon lui, résultent de l’obligation de recourir à des symboles communs à tous les fidèles. Quant aux sacrifices humains, explique-t-il, il ne convient pas de s’y opposer par la force, car ils témoignent de la grande et sincère piété des Mexicains qui, dans l’ignorance où ils se trouvent de la crucifixion du Sauveur, sont bien obligés de lui inventer un équivalent qui n’en soit pas indigne. Je ne pense pas que l’esprit missionnaire explique entièrement un parti-pris de compréhension, que rien ne rebute. La croyance au bon sauvage est peut-être congénitale de l’ethnologie.

L’Occident des pêcheurs d’âmes et des commerçants d’épices, bientôt des négriers et des factoreries, puis des conquêtes militaires et des services administratifs, l’Occident criminel, technicien, aventureux et hygiénique introduit partout laboratoires, écoles et usines, maladies et vaccins, fléaux et universités, bordels et dispensaires. Peu importe qu’il pratique la ségrégation ou l’assimilation, le résultat est partout identique. L’indigène, parfois demeuré au stade néolithique, abandonne ses ustensiles, ses armes, sa quasi-nudité, ses institutions. Il n’en subsiste pratiquement plus aujourd’hui qui n’ait eu aucun contact avec la civilisation industrielle. Ceux qui en restent indemnes ne jouissent que d’un bref sursis. Les ethnographes justement alarmés par la disparition de l’objet de leurs études s’affairent à préserver ce qui peut être sauvé des mythes et des mœurs, des structures familiales et sociales. Mais oublient-ils qu’ils descendent de sauvages eux-aussi ? Qu’auraient dit, à l’époque Romaine, les ancêtres de ces savants généreux, qui appartenaient peut-être aux tribus les plus rudes des Gaules et de la Germanie, si des ethnographes de l’époque avaient exigé qu’on les confinât dans leurs singularités remarquables, qu’on prît les mesures nécessaires pour que ne fût ni détruite ni saccagée l’originalité de leur culture, qu’on les retint de s’initier aux nouveautés apportées par l’envahisseur, afin qu’ils ne se réveillent pas absorbés dans une civilisation uniforme, utilitaire et sans âme ? S’il en avait été ainsi, Monsieur, où serions-nous ? Et l’ethnographie tout entière ? J’estime que les ethnographes et anthropologues d’aujourd’hui ne se mettent pas assez à la place de leurs aïeux, auxquels ils ont cessé de ressembler et qui furent en leur temps des sauvages aussi près de la nature que ceux qu’ils ont aujourd’hui loisir d’observer.

Je m’étonne dans ces conditions qu’ils se montrent surpris de l’ingratitude, de l’humeur des peuples dits pudiquement en voie de développement, quand ceux-ci entendent les habitants privilégiés des métropoles modernes s’extasier sur le sûr instinct qui fait persévérer dans leur être les hommes de nature. Ils les félicitent même de récuser le devenir. Je ne crois pas pour ma part à ce refus de l’histoire dont les « sauvages » sont parfois crédités. Je suis plutôt convaincu par les pages où vous décrivez ces mêmes sages avides des outils métalliques, qui pourtant mettent en péril l’ensemble de leur culture et leurs institutions. Nulle part, comme vous le savez, la hache de pierre n’a été préférée à la hache d’acier aussitôt apparue. Comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, plus sûrement encore le meilleur outil élimine le moins efficace. Ce qui vaut pour les ustensiles ne vaut pas moins pour les animaux d’élevage, pour les cultures vivrières, pour les innovations techniques, – et ceci à tous les niveaux, de la roue à l’énergie nucléaire. Il n’y a jamais dédain, mais fascination.

Nous avons eu les oreilles rebattues de la sagesse des Chinois, inventant la poudre sans s’en servir que pour les feux d’artifice. Certes. Mais, d’une part l’Occident a connu lui aussi la poudre sans longtemps l’employer pour la guerre. Au IXe siècle, le Livre des Feux, de Marcus Graecus en contient déjà la formule ; il faudra attendre plusieurs centaines d’années pour son utilisation militaire, très exactement jusqu’à l’invention de la bombarde, qui permet d’en exploiter la puissance de déflagration. Quant aux Chinois, dès qu’ils ont connu les canons, ils en ont été acheteurs très empressés, avant qu’ils n’en fabriquent eux-mêmes, d’abord avec l’aide d’ingénieurs européens. Dans l’Afrique contemporaine, seule la pauvreté ralentit le remplacement du pilon par les appareils ménagers fabriqués à Saint-Étienne ou à Milan. Mais la misère n’interdit pas l’invasion des récipients en plastique au détriment des poteries et des vanneries traditionnelles. Les plus élégantes des coquettes Foulbé se vêtent de cotonnades imprimées venues des Pays-Bas ou du Japon. Le même phénomène se produit d’ailleurs de façon encore plus accélérée dans la civilisation scientifique et industrielle, béante d’admiration devant toute mécanique nouvelle et ordinateur à clignotants.

Je déplore autant qu’un autre la disparition progressive d’un tel capital d’art, de finesse, d’harmonie. Mais je suis tout aussi impuissant contre les avantages du béton et de l’électricité. Je ne me sens d’ailleurs pas le courage d’expliquer leur privilège à ceux qui en manquent. J’exagère, je caricature, je le sais. Quelquefois cependant, j’ai vu l’ethnocentrisme se muer, si je puis dire en ethnographocentrisme. Les indigènes, une fois informés, et quand l’indépendance est venue, s’y montrent très sensibles et en éprouvent une irritation qui tourne parfois à la haine déclarée. Ils souffrent de leur retard et d’une situation qu’ils ressentent comme une infériorité vitale et qu’on leur présente comme une bonne fortune philosophique. Ils voudraient combler l’écart au plus vite. Ils ne se résignent pas à demeurer objets d’études et de musées, parfois habitants de réserves où l’on s’ingénie à les protéger du progrès.

Étudiants, boursiers, ouvriers transplantés, ils n’ajoutent guère foi à l’éloquence des tentateurs, car ils en savent peu qui abandonnent leur civilisation pour cet état sauvage qu’ils louent avec effusion. Ils n’ignorent pas que ces savants sont venus les étudier avec sympathie, compréhension, admiration, qu’ils ont partagé leur vie. Mais la rancune leur suggère que leurs hôtes passagers étaient là d’abord pour écrire une thèse, pour conquérir un diplôme, puisqu’ils sont retournés enseigner à leurs élèves les coutumes étranges, « primitives », qu’ils avaient observées, et qu’ils ont retrouvé là-bas du même coup auto, téléphone, chauffage central, réfrigérateur, les mille commodités que la technique traîne après soi. Dès lors, comment ne pas être exaspéré d’entendre ces bons apôtres vanter les conditions de félicité rustique, d’équilibre et de sagesse simple que garantit l’analphabétisme ? Éveillées à des ambitions neuves, les générations qui étudient et qui naguère étaient étudiées, n’écoutent pas sans sarcasme ces discours flatteurs où ils croient reconnaître l’accent attendri des riches, quand ils expliquent aux pauvres que l’argent ne fait pas le bonheur, – encore moins, sans doute, ne le font les ressources de la civilisation industrielle. À d’autres.

Je me souviens de la parabole où Jorge Luis Borgès met en scène une jeune argentine, riche et cultivée, enlevée par les Indiens lors d’un malon et qui, délivrée nombre d’années plus tard, préfère finir son existence parmi ses ravisseurs et partager leur misère. Il l’oppose à un guerrier lombard hypnotisé par les inscriptions et les cités romaines. Celui-ci déserte et abandonne les siens pour vivre en réprouvé dans le décor incompréhensible qui l’éblouit. Borgès lui prête le nom barbare d’Aligher, qui avec les siècles deviendra Alighieri, afin de pouvoir conjecturer que l’arrière-arrière-petit fils du barbare sera l’auteur de la Divine Comédie.

Je ne me prononce pas. J’ai ressenti l’une et l’autre des deux sollicitations. S’il est pourtant une cause à notre présence ici, une explication à cette voûte et à cette institution, elles me paraissent associées aux motifs du transfuge plutôt qu’à ceux de la captive.

La déchirure n’en est pas moins vivace, nostalgie inhérente à l’entreprise générale d’enrichissement, de diversification, de rigueur concertée, de choix difficiles, où vous aussi, comme nous tous, avez été partie prenante et active. À ce dilemme, comme nous tous encore, vous continuez sans y parvenir à chercher l’impossible solution. Avec émotion, vous avez énuméré des noms d’ethnographes issus des tribus qui firent ou font ou feront l’objet d’enquêtes ethnographiques. Ce sont, rien que pour les Indiens de l’Amérique du Nord, un Omaha, un Pawnee, un Kwakiutl, un Tsimshian. Vous vous en réjouissiez à juste titre. Il reste qu’ils ont été formés par des universités occidentales. Ils sont, eux aussi, des transfuges. Ils sont passés de l’autre côté du microscope.

Vous avez précisé très heureusement la condition du passage : se fixer des buts et adopter des méthodes « comparables à ceux et à celles qui, depuis la Renaissance, ont prouvé leur valeur pour ce qui est de la connaissance de notre propre culture ». En ce point, se situe l’abîme. Il est provisoire et il n’est aucune ethnie qui ne le franchira inévitablement, si éloignée qu’elle en paraisse encore. Voici ce que j’entendais préciser sur l’épuisement de la matière ethnographique, je ne dis pas anthropologique, là où s’inscrit la presque totalité de votre apport.

Je ne reviens pas sur les Structures élémentaires de la Parenté. C’est le moment, toutefois, d’évoquer les deux recueils intitulés Anthropologie structurale, qui montrent avec éclat l’étendue et la diversité de vos intérêts, La Pensée sauvage où vous illustrez, en pénétrant dans les moindres détails, comme il convenait de le faire, la vocation classificatoire et concrète de la pensée spontanée, c’est-à-dire non soumise encore à ces disciplines et rigueurs dont vous venez d’admettre la précellence, enfin les quatre volumes monumentaux des Mythologiques où, autour de catégories à la fois inattendues et familières, dont on ne soupçonnait pas avant vous la fécondité, vous bâtissez la morphologie et la syntaxe du second langage que constituent pour l’homme le traitement de sa nourriture et l’ensemble des usages alimentaires : le cru, le cuit et le plus-que-cru : le pourri ; le miel et le plus-que-cuit, le tabac réduit en cendres et en fumée ; le rôti qui appartient à la nature et au rustique, tandis que le bouilli, qui exige un récipient, relève de la culture et de l’élaboré ; le code enfin des bienséances mineures bénéficie d’une lecture nouvelle : les manières de table, les croyances et conduites relatives à la préparation et à la consommation des aliments comme à leur digestion et excrétion.

Les contrastes ainsi élucidés apparaissent comme des réseaux de significations spécifiques, adaptés à chaque société et que traduisent les mythes. Ils s’articulent avec bien d’autres oppositions, de nature sociale, économique, esthétique, religieuse, puisqu’il est entendu que le tissu des relations se montre si serré qu’aucun élément ne peut exister dans une société qu’il ne s’y répercute sur tous les autres et ne les détermine pour une part.

Au terme du dernier volume de votre tétralogie, après une plaidoirie à la fois fière et mesurée en faveur de l’analyse structurale, vous semblez dire adieu, non sans nostalgie, presque avec désespérance, à tout un pan des recherches qui ont fondé votre juste renommée. Vous écrivez alors sur la caducité inévitable de toute entreprise humaine plusieurs pages que j’ai plaisir à compter, littérairement parlant, parmi les plus émouvantes qui soient sorties de votre plume.

Elles placent votre œuvre tout entière dans une perspective nouvelle et métamorphosent les jeux de transformations auxquels se plaît votre méthode en je ne sais quel divertissement funèbre dont l’inanité paraît tout à coup vous saisir. Je ne suis pas indemne d’une pareille morosité. Il m’est arrivé d’user presque des mêmes termes pour signifier les mêmes choses. Mieux : j’ai déjà eu l’occasion de remarquer ici-même que les artistes et les poètes qui sont la proie de pareil avertissement sont aussi ceux qui investissent alors dans leurs ouvrages le plus de savoir et de talent comme pour leur conférer malgré tout cette longévité qu’ils désespèrent de leur assurer.

Que vous comptiez parmi leur troupe vous honore. Peut-être d’ailleurs n’êtes-vous pas aussi désabusé qu’il m’a paru. En tout cas, il me faut bien porter quelque attention à la singularité de l’analyse structurale, à sa place parmi les méthodes des sciences humaines, puisque vous avez attaché votre nom à cette démarche et qu’il en demeure inséparable.

Elle repose sur la conviction que les relations qui unissent entre elles les données concrètes sont plus simples, plus aisément intelligibles et plus stables que les éléments mêmes, toujours mystérieux, sinon insondables (l’adjectif est de vous) qu’elles composent. On peut passer d’un ensemble à un autre par une série de transformations où se retrouvent les invariants, mais autrement distribués, quoique obéissant à une cohérence analogue. Le modèle est influencé par l’histoire, modelé par le site et le climat, par l’organisation politique et le niveau technique, par tout ce qui marque le faciès d’une société et commande les solutions qu’elle a dû apporter aux défis qu’elle a rencontrés. Il s’agit donc de reconnaître l’armature déformable qui reste identique à elle-même sous les apparences contradictoires qu’elle revêt. Elle maintient solidaires les points articulés dont elle démontre la connivence secrète à partir de lois immuables de symétrie et de substitution.

Les critiques n’ont pas manqué à une conception au premier abord presque exclusivement formelle qui, d’une part, met l’accent sur le cadre sans d’ailleurs négliger le contenu et qui, d’autre part, semble faire bon marché de la dimension historique, de l’évolution des croyances et des institutions. Il ne convient pas de méconnaître ce double danger, mais ce n’est là qu’un danger, nullement une fatalité inscrite dans le principe même de l’investigation. Une étude des corrélations remarquables à un instant donné peut en effet être complété par un travail perpendiculaire portant sur la genèse et le devenir de la cohérence à la fois fluide et tenace qui est mise en lumière. Celle-ci – la structure – est décelée par une perspicacité combinatoire qui découvre oppositions et congruences, connivences et exclusives, affinités et allergies, isomorphismes et… Je suis contraint de m’arrêter. Je n’ai trouvé nulle part de mot qui s’opposerait à celui-là. Hétéromorphisme n’a de sens que dans les sciences de la nature. Dans les complaisantes sciences humaines, isomorphisme paraît nécessairement pouvoir, sinon devoir, désigner toute forme apparentée de quelque manière à la référence choisie. Dès lors, il devient clair que l’épithète ne saurait avoir de contraire. C’est grave dans pareille économie. Peut-être inexpiable.

De fait, les ouvrages de l’École, à seulement les feuilleter, se distinguent des autres par l’abondance des schémas, des tableaux, des diagrammes à vecteurs, à flèches bipolaires mimant les valences des molécules et dont les symétries sont si complètes que je ne me souviens guère d’y avoir aperçu des lacunes. Il devrait pourtant s’en produire à l’occasion : à la suite d’un accident ou d’un trou dans l’information. Dans vos propres ouvrages, il est sans doute des réseaux où il manque des mailles. Il vous arrive alors d’assurer le lecteur qu’une « analyse plus poussée, incorporant d’autres mythes », permettrait de meubler ça et là les alvéoles déserts, tout en prolongeant le réseau dans des directions nouvelles. Serait-ce pas que le système accorde au départ trop de facilités pour combler le moindre vide ? Vous avez prévu « des structures qui offrent le caractère de réponses, de remèdes, d’excuses, ou même de remords ». On voit que le champ est largement (trop largement ?) ouvert. Aucune distorsion – en un sens, il convient d’ailleurs de s’en féliciter – ne se trouve finalement exclue d’avance.

De cette manière, vous avez plus d’une fois prêté le flanc aux objections que vous semblez en même temps le plus désireux de prévenir. Tant d’aisance pour l’auteur entraîne fatalement chez le lecteur une contrepartie de scepticisme. En l’occurrence, pareille rançon confirme seulement que la méthode structurale n’échappe pas par grâce merveilleuse au péché originel des sciences humaines qui est de passer peu à peu de la conjecture plausible à une sorte de « déductivité » irrécusable, infaillible en toute circonstance. Structure risquait ainsi de devenir un vocable argument ou pavillon, ayant valeur indépendamment de la marchandise qu’il couvre et dont il constitue à lui seul la garantie. Il en fut de même pour le terme dialectique dans l’exégèse marxiste ou pour le mot complexe dans la sophistique des disciples de Freud. Dans chaque cas : même confusion détestable entre l’ordre initial de la prospection et celui, combien glissant, de l’application de plus en plus mécanique d’un principe tenu pour d’avance assuré. Le procédé me répugne si fort, il me paraît si périlleux et inextricable que, rédacteur en chef d’une revue, je retourne d’emblée, par hygiène, à leur auteurs les articles où ces deux vocables se trouvent employés avec valeur démonstrative.

J’ignorais en me traçant cette règle que, dans un ouvrage magistral, Karl. A. Popper avait établi que la véritable ligne de démarcation entre la science et l’idéologie est moins tracée par la possibilité d’une vérification que par l’impossibilité de prouver la fausseté d’une assertion. Une théorie qui se présente comme science l’affirme en vain à partir du moment où la structure même du système le rend irréfutable. Aussi, tout en reconnaissant au marxisme et à la psychanalyse un grand nombre d’intuitions pénétrantes et d’apports remarquables, le critère de démarcation auquel Popper a recours contraint de les apparenter à l’astrologie plutôt qu’à l’astronomie. Pareilles constructions, en effet, assimilent tout : événements et observations. Ce n’est affaire que d’ingéniosité. La capacité d’absorption dont elles font preuve est infinie et irrémédiable. En quoi, elles ne seront jamais que para-scientifiques.

Ai-je raison d’apercevoir en cette absence de garde-fou la tare constitutionnelle des sciences de l’homme, qui pour l’instant n’ont de science que l’ambition de le devenir ? Depuis leur début, je n’en distingue aucune qui en paraisse exempte et dont les systèmes successifs n’aient pas péri à cause de cette capacité de remplir les cases d’un modèle, en utilisant aussi bien la présence que l’absence, en sachant faire flèche de tout bois, en imaginant sans fin ni déplaisir un détour ou une subtilité surnuméraire pour que l’anomalie vienne confirmer la règle.

Une enquête attentive et novatrice découvre dans un domaine donné une solution qui s’impose jusqu’à l’évidence. L’auteur en essaie sur une plus vaste échelle le principe, qui en demeure efficace, moyennant des adaptations qui l’enrichissent. Un entraînement imperceptible amène bientôt à rectifier jusqu’aux données qui ne s’y plient qu’imparfaitement. On les interprète, on les corrige jusqu’à ce qu’elles présentent l’aspect attendu. Interpréter est maintenant plier au code de déchiffrement ce qui semblait d’abord s’en écarter. Il n’est pas de situation si pauvre qu’on ne puisse y isoler un détail prétendu révélateur, autour duquel, comme autour d’un fragment de poterie, un esprit acrobate, émerveillé de sa propre ingéniosité, parvient aisément à reconstituer l’édifice entier qui vérifie la doctrine.

Dans un passage souvent commenté du Contrat social, Rousseau après une formule, de fait un peu obscure, sur celui qui refuserait d’obéir à la volonté générale, l’explique en ces termes : « Ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera à être libre. » Redoutable oxymoron, qui n’énonçait au fond que l’obligation de se soumettre à la loi, mais que sa vigueur d’expression destina assez vite à ne pas demeurer seulement rhétorique. Je me demande s’il ne se passe pas quelque chose du même genre, dans leur domaine, avec les sciences humaines. Le branle une fois donné, et justement parce qu’elles ne sont pas véritablement sciences, les voici entraînées en toute innocence et, s’il le faut, contre toute apparence ou raison, à forcer d’être, non pas libre, mais conforme, chaque élément rebelle qui vient au travers de la doctrine.En effet, à moins d’une vigilance, elle inhumaine, les sciences de l’homme sont constamment menacées de verser dans une arithmosophie où le petit nombre des chiffres et quelques opérations simples permettent de retrouver dans n’importe quelle provision de nombres les séries, les coïncidences, les progressions, les symétries souhaitées.

Aucun miracle n’a préservé l’analyse structurale de cette malédiction. Le prodige est plutôt que vous-même vous en soyez très vite montré conscient. D’où votre fréquente préoccupation de persuader que votre méthode souffrait confrontation objective, qu’elle était contrôlable, sœur de la linguistique, que des données inédites pouvaient venir la corroborer a posteriori, un peu comme la planète Neptune exacte au rendez-vous fixé par Le Verrier. Il me semble cependant que le doute n’a jamais cessé de vous tourmenter. Vous avez été de moins en moins enclin à sortir de la description pure. Vous avez morigéné ceux de vos émules dont les excès vous alarmaient. L’expansion du structuralisme n’allait pas sans vous effrayer. Certains de vos propos incitent même à supposer que vous avez senti que le principe de votre démarche vous consentait, et surtout qu’il consentait à d’autres moins circonspects, plus de marge que vous n’osiez lui demander. Quand je me souviens à quel point il est commun que ces systèmes conjecturaux, d’un même mouvement, se diluent et s’exaspèrent, je vous admire davantage encore pour avoir tenté de régler l’usage de votre découverte que pour en avoir défini le ressort et affirmé la portée.

Vous ne renoncez pas pour autant à la spéculation la plus hardie, aux hypothèses les plus aventureuses, mais c’est désormais en marge, en appendice, presque sous le signe de la rêverie, ou, du moins, de l’analogie téméraire. De telles échappées, même le vétilleux Popper, auquel je me référais tout à l’heure, non seulement les admet, mais les tient pour indispensables à l’invention. C’est qu’elles ne prétendent pas à faire partie de la science, si elles la nourrissent et la fécondent. Ainsi, de votre souci de réhabiliter les classifications concrètes, de votre certitude de la cohérence intime de l’univers qui se reflète (je dirai : qui se prolonge) dans la pensée, de votre attention à la botanique, à la zoologie ; ainsi de la logique secrète (et unitaire) que vous présumez gouverner les mythes éparpillés et disparates (je dirai : l’imaginaire tout entier) ; enfin de votre ambition de « réconcilier le sensible avec l’intelligible, le qualitatif avec le géométrique ».

Voici un ensemble d’intuitions ou d’aspirations, de postulations plutôt que de postulats, qui ne sont pas en effet la science, mais sans qui la science ne serait guère concevable ; qui ne sont nullement religieuses encore qu’aucune religion ne les ignore ; qui ne coïncident pas non plus avec la philosophie, plus abstraite et plus limitée qu’elles ; mais qui me paraissent dériver de notre appartenance au monde et en même temps définir un groupe d’esprits partagés entre le songe et le savoir, constamment à l’affût des échos, des reflets, des harmoniques qu’ils pressentent constituer la trame de l’univers.

À plus d’une de vos réactions d’enfant et d’adolescent, à votre goût pour la composition musicale, pour la cueillette des champignons, pour les objets insolites des magasins d’antiquités, pour les motifs caduveo qui, par leur disposition ressemblent aux cartes à jouer et pour leurs volutes aux ferronneries de la place Stanislas, à une certaine façon d’écrire qui n’est pas d’un anthropologue et qui s’empare parfois de vous, je m’assure que vous avez place dans la confrérie imaginaire des hommes sensibles, aimantés, que je viens d’essayer de définir.

En tout cas, c’est à ce titre que j’ai choisi, comme vous vous en êtes aperçu, de vous accueillir dans la nôtre pour y succéder à un très grand écrivain.

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COMPLÉMENT:

Au moment où les immigrationnistes ont demandé au président de faire un « geste » pour empêcher l’expulsion des enfants africains, en tant que «les
descendants » des créateurs de ces arts premiers », il faut rappeler que Claude Lévi-Strauss n’a pas toujours été nécessairement d’accord avec cette version vulgarisée de ses (vieux) écrits:

Voir:

« Ce que les pays insuffisamment développés reprochent aux autres n’est pas de les occidentaliser, mais de ne pas leur donner assez vite les moyens de s’occidentaliser. Il ne servirait à rien de vouloir défendre l’originalité des cultures humaines contre elles-mêmes ».» (« Bloc-Notes » du 27 mars 2004)

Ou ses célèbres pages de « Tristes tropiques » sur l’islam:

« Si un corps de garde pouvait être religieux, l’Islam paraîtrait sa religion idéale: stricte observance des règlements (prières cinq fois par jour, chacune exigeant cinquante génuflexions); revues de détail et soins de propreté (les ablutions rituelles); promiscuité masculine dans la vie spirituelle comme dans l’accomplissement des fonctions religieuses; et pas de femmes. »

« En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une “néantisation” d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite. La fraternité islamique est la converse d’une exclusive contre les infidèles qui ne peut s’avouer, puisque, en se reconnaissant comme telle, elle équivaudrait à le reconnaître eux-mêmes comme existants. »

« Plus précisément encore, il m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane » …

Ou dans une lettre à Raymond Aron en 1967:

“Je ne puis évidemment pas ressentir comme une blessure fraîche à mon flanc” écriviez-vous, “la destruction des Peaux-Rouges, et réagir à l’inverse quand des Arabes palestiniens sont en cause, même si (comme c’est le cas) les brefs contacts que j’ai eus avec le monde arabe m’ont inspiré une indéracinable antipathie.”

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Note:

« Un effort n’est jamais perdu. Sisyphe se faisait les muscles. » Paul Valéry (Fragments des mémoires d’un poème, 1937)

Voir par ailleurs:

The fraud of primitive authenticity
Spengler

Asia Times

Jul 4, 2006

Two billion war deaths would have occurred in the 20th century if modern societies suffered the same casualty rate as primitive peoples, according to anthropologist Lawrence H Keeley, who calculates that two-thirds of them were at war continuously, typically losing half of a percent of its population to war each year. [1]

This and other noteworthy prehistoric factoids can be found in Nicholas Wade’s Before the Dawn, a survey of genetic, linguistic and archeological research on early man. [2] Primitive peoples, it appears, were nasty, brutish, and short, not at all the cuddly children of nature depicted by popular culture and post-colonial academic studies. The author writes on science for the New York Times and too often wades in where angels fear to tread. [3] A complete evaluation is beyond my capacity, but there is no gainsaying his representation of prehistoric violence.

That raises the question: Why, in the face of overwhelming evidence to the contrary, does popular culture portray primitives as peace-loving folk living in harmony with nature, as opposed to rapacious and brutal civilization? Jared Diamond’s Guns, Germs and Steel, which attributes civilization to mere geographical accident, made a best-seller out of a mendacious apology for the failure of primitive society. Wade reports research that refutes Diamond on a dozen counts, but his book never will reach the vast audience that takes comfort in Diamond’s pulp science.

Why is it that the modern public revels in a demonstrably false portrait of primitive life? Hollywood grinds out stories of wise and worthy native Americans, African tribesmen, Brazilian rainforest people and Australian Aborigines, not because Hollywood studio executives hired the wrong sort of anthropologist, but because the public pays for them, the same public whose middle-brow contingent reads Jared Diamond.

Nonetheless the overwhelming consensus in popular culture holds that primitive peoples enjoy a quality – call it authenticity – that moderns lack, and that by rolling in their muck, some of this authenticity will stick to us. Colonial guilt at the extermination of tribal societies does not go very far as an explanation, for the Westerners who were close enough to primitives to exterminate them rarely regretted having done so. The hunger for authenticity surges up from a different spring.

European civilization arose by stamping out the kind of authenticity that characterizes primitive peoples. It is a construct, not a « natural » development. One of the great puzzles of prehistory is the proliferation of languages. Linguists believe, for credible reasons too complex to review here, [4] that present-day languages descend from a small number of early prototypes, and splintered into many thousands of variants. Wade says (p 204):This variability is extremely puzzling given that a universal, unchanging language would seem to be the most useful form of communication. That language has evolved to be parochial, not universal, is surely no accident. Security would have been far more important to early human societies than ease of communication with outsiders. Given the incessant warfare between early human groups, a highly variable language would have served to exclude outsiders and to identify strangers the moment they opened their mouths.

What brought about civilization, that is, large-scale communication and political organization? Conquest is too simple an explanation. We have from Latin five national languages and dozens of dialects, but no comparable development out of the Greek of the earlier Alexandrian empire. Latin and its offshoots dominated Europe because Latin was the language of the Church. The invaders who replenished the depopulated territories of the ruined Roman Empire, Goths, Vandals and Celts, learned in large measure dialects of Latin because Christianity made them into Europeans.

Even in Christianity’s darkest hours, when the Third Reich reduced the pope to a prisoner in the Vatican and the European peoples turned the full terror of Western technology upon one another, they managed to kill a small fraction of the numbers that routinely and normally fell in primitive warfare.

Native Americans, Eskimos, New Guinea Highlanders as well as African tribes slaughtered one another with skill and vigor, frequently winning their first encounters with modern armed forces. « Even in the harshest possible environments [such as northwestern Alaska] where it was struggle enough just to keep alive, primitive societies still pursued the more overriding goal of killing one another, » Wade notes.

A quarter of the language groups in New Guinea, home to 1,200 of the world’s 6,000 languages, were exterminated by warfare during every preceding century, according to one estimate Wade cites. In primitive warfare « casualty rates were enormous, not the least because they did not take prisoners. That policy was compatible with their usual strategic goal: to exterminate the opponent’s society. Captured warriors were killed on the spot, except in the case of the Iroquois, who took captives home to torture them before death, and certain tribes in Colombia, who liked to fatten prisoners before eating them. »

However badly civilized peoples may have behaved, the 100 million or so killed by communism and the 50 million or so killed by National Socialism seem modest compared with the 2 billion or so who would have died if the casualty rates of primitive peoples had applied to the West. The verdict is not yet in, to be sure. One is reminded of the exchange between Wednesday Addams (played by the young Christina Ricci in the 1993 film Addams Family Values) and a girl at summer camp, who asks, « Why are you dressed like someone died? » to which Wednesday replies, « Wait! »

Guiding the warlike inclinations of primitive peoples is genetic kinship, and the micro-cultures (such as dialect) that attend it. Christianity called out individuals from the nations, and gave them a new birth through baptism in a new people, whose earthly pilgrimage led to the Kingdom of God. Christians began with contempt for the flesh of their own origins; post-Christians envy the « authenticity » of the peoples who never were called out from the nations, for they have left the pilgrimage in mid-passage and do not know where they are or where they should go.

It is difficult to be a Christian, for the faith that points to the Kingdom of God conflicts with the Gentile flesh whence Christians come; but it is oppressive, indeed intolerable to be an ex-Christian, for it is all the harder to trace one’s way back. Europeans have less difficulty, for the Italians never quite gave up their pagan gods whom the Church admitted as saints, and the Germans never quite gave up their heathen religion, which lived on as a substratum of myth and magic beneath the veneer of Christianity.

If the United States of America is the Christian nation par excellence – as I have argued on numerous occasions – then the predicament of an American ex-Christian is especially miserable. Americans do not have close at hand the Saints Days of Italian villages incorporating heathen practice predating Rome, or the Elf-ridden forest of the German north celebrated in Romantic poetry. They have suburban housing developments and strip malls, urban forests of steel and glass, Hollywood and Graceland, but nothing « authentic ».

An overpowering nostalgia afflicts the American post-Christian, for whom the American journey has neither goal nor purpose. He seeks authenticity in nature and in the dead customs of peoples who were subject to nature, that is, peoples who never learned from the Book of Genesis that the heavenly bodies were lamps and clocks hung in the sky for the benefit of man. Even more: in their mortality, the post-Christian senses his own mortality, for without the Kingdom of God as a goal, American life offers only addictive diversions interrupted by ever-sharper episodes of anxiety.

With 90% of the world’s more than 6,000 languages likely to disappear during the next hundred years, the search for authenticity will turn from an exercise in frustration into a source of horror. For those upon whom mortality weighs heavily, the object lessons in mortality from the disappearing peoples of the world will be a terrifying form of instruction indeed.

Notes
1. Lawrence H Keeley, War Before Civilization, Oxford University Press, 1996.
2. Before the Dawn, by Nicholas Wade. Penguin: New York 2006.
3. Most irritating is Wade’s repetititon of the standard academic anthropologist’s attempt to explain away religion as a natural phenomenon.
4. Wade’s book contains a good summary and exhaustive notes on the state of linguistic research.

Voir encore:

Book Review
War Before Civilization
Lawrence H. Keeley
Oxford University Press, 1996, 245 pages

It is sometimes claimed that warfare among primitive (or to use the currently fashionable term, « preliterate ») peoples, when it occurs, is usually short in duration, more like a feud that ends after only a few deaths, after which the natives return to their natural state of harmony with each other and grooving with Mother Nature. Many recent attempts at studying war, in elaborating this myth, are in reality little more than disguised Western civilization-bashing. This important book by Lawrence H. Keeley, a cultural anthropologist, provides evidence that thoroughly and devastatingly debunks the popular myth of the peaceful preliterate society.Dr. Keeley’s studies of war in preliterate societies have led him to challenge several beliefs that, for one reason or another, have become extremely widespread:

Myth 1: Modern warfare is more deadly to the combatants than primitive warfare, because of technology. In fact, says Keeley, the attrition rate of numerous close-quarter clashes, which characterize primitive war, produces casualty rates of up to 60%, compared to 1% of the combatants as is typical in modern warfare. Despite the undeniable carnage and effectiveness of modern warfare, the evidence shows that primitive warfare is on average 20 times more deadly than 20th century warfare, whether calculated as a percentage of total deaths due to war or as average deaths per year from war as a percentage of the total population.
Myth 2: Primitive warfare was infrequent. In fact, Keeley says, even among the supposedly peaceful North American Indians, only 13% did not engage in wars with their neighbors at least once per year. This is about the same rate as for the most bellicose of modern states. The average modern state is at war, in contrast, only one year out of five.
Myth 3: Warfare was introduced to previously peaceful primitive societies by Western colonizers. This view is associated with scholars such as Brian Ferguson and others who argued, implausibly, that warfare was unknown until contact with the West. Keeley shows convincingly that nothing could be farther from the truth.
Myth 4: Precivilized war was conducted in a fitful, amateurish way, using ineffectual tactics, and usually ended after a handful of casualties. This view, says Keeley, began with ethnographers such as Quincy Wright and Harry Turney-High, who created the concept of the benign primitive war distinguished as being amateurish, undisciplined and not particularly bloody. While there was the occasional use of bizarre and quaint tactics, such as the use of giant flying whoopie cushions that the Inuit used to drive the Vikings from Vinland (page 72), in general the tactics used were brutally efficient; and because of their more precarious situation with regard to food, war often led to tribal annihilation.
Myth 5: Modern organized military strategy is more effective than the guerrilla strategies employed by primitive societies. In fact, Keeley argues that the greater success of Western military campaigns has been largely due to their greater resources, not to any tactical advantages.
Keeley also dispels several other popular myths, such as the pernicious myth that « scalping » was a practice learned by American Indians from the Europeans. In fact, although some colonists encouraged scalping among the Indians, and some colonists tried to adopt the practice, there is no doubt that scalping was an Indian invention.

The norm for the vast majority of prehistoric and primitive societies was not peace, says Keeley, but periodic warfare that, in proportion to their populations, was far more bloody and brutal than that of any modern society. For example, at the Gebel Sahaba site in Nubia, 40% of all skeletons of men, women, and children contained stone projectile points embedded in their bones that likely caused their death. The Yellowknife tribe in Canada was effectively obliterated by massacres committed by Dogrib Indians, and disappeared from history shortly thereafter. Similar massacres occurred among the Eskimos, the Crow Indians, and countless others. These mass killings occurred well before any contact with the West.

Nowhere is the brutality of the primitive way of war in evidence as in the recent discovery (widely reported in the press) that the Aztecs performed ritual cannibalism, over a period of months, on a group of hundreds of captured European men, women, and children. Similarly, Iroquois Indians routinely slowly tortured to death and cannibalized captured enemy warriors. Yet the palisaded enclosures filled with human bones mixed with arrowheads found in archaeological sites throughout the world are often written off by anthropologists as ordinary « burial sites » instead of admitting the manifestly obvious implication that their beloved subjects produced mass graves and committed mass genocide.

The falseness of the Noble Savage myth can be summed up by a quote from a 19th century writer quoted by Keeley on page 167: « The nobility of `savages’ is directly proportional to one’s geographic distance from them. » To modern ethnologists, idolization of primitive man and his supposedly harmonious and peaceful nature has grown in inverse proportion to the opportunity for direct observation of such cultures.

Some readers may object that Keeley has simply chosen those rare examples of primitive warfare and mass slaughter that are the exception, not the rule. Where are the examples of warfare among Arctic Eskimos or Lapps, for example? In fact, says Keeley, it is peaceful societies that are the exception. About 90-95% of known societies engage in war. Those that did not are almost universally either isolated nomadic groups (for whom flight is an option), groups of defeated refugees, or small enclaves under the protection of a larger modern state.

War is an important aspect of our modern lives, and as such it is important to understand its origins and its social function. The question of why and how precivilized humans conducted warfare has a direct bearing on how we see ourselves as a civilization and indeed, on whether we view civilization itself as something worth preserving. Even the most intelligent and conscientious anthropologists must find it difficult to refrain from moralizing and making value judgments instead of finding explanations for war. But subscribing to false myths about the past will only make the task of understanding the causes of war more difficult.

Voir enfin:

1Il en va de la guerre primitive et/ou préhistorique comme de beaucoup de domaines étudiés par les scientifiques : l’idée dominante est régulièrement contestée par une nouvelle mode qui tient le haut du pavé pendant une décennie ou deux, avant d’être elle-même remplacée par une nouvelle idée, ou par la première remise au goût du jour. La thèse assez généralement admise jusqu’au début des années 1990, selon laquelle les sociétés dites « primitives » ou « préhistoriques » étaient pacifiques, est désormais battue en brèche par une série d’études et de publications dont les auteurs adoptent tous un point de vue « néo-hobbesien » selon lequel ces sociétés n’étaient pas moins violentes et guerrières que nos sociétés modernes1.

2Les découvertes de charniers contenant de nombreuses victimes de massacres comme celui de Djebel Sahaba en Nubie égyptienne, qui remonte à la fin du Paléolithique, ou ceux d’Offnet et de Talheim en Allemagne, ou encore de Fontbrégoua en France du sud-est, qui datent du Néolithique, ont contribué à répandre cette idée. La période « pré-Contact » des États-Unis n’est pas en reste avec les traces de massacre de Norris Farm, Illinois central (xiiie siècle), ou de Crew Creek, Dakota du Sud (xive siècle). Si, à l’appui de cette thèse, les monographies relatives à une période précise ou à une région déterminée sont nombreuses (en général l’Europe mésolithique et néolithique et l’Ouest américain), les études synthétiques sont plus rares. War before Civilization, paru en 1996 et qui a connu un grand succès aux États-Unis et en Angleterre, vient combler cette lacune. Son auteur, Lawrence Keeley, professeur d’anthropologie à Chicago, a fouillé des sites néolithiques en Belgique ainsi que des sites d’Indiens sédentaires « pré-Contact » sur la côte nord-ouest des États-Unis. L’intérêt, suscité par l’ouvrage original ainsi que la vigueur avec laquelle l’auteur y défendait sa position, justifiait largement qu’il fût traduit en français.

3Quelques erreurs d’impression (p. 271, note 38, lire « Ferguson 1984a et b » au lieu de « 1922a et b » ; même erreur note 39) et de traduction (p. 202, on trouve « pilleurs » au lieu de « pillards » ; p. 249, « anthropologiste » au lieu de « anthropologue » ; à la page 196, il convient de comprendre que la population des Maricopa est passée de trois mille à quatre cents âmes, et non à quatre mille âmes, ce qui rend le texte incompréhensible) ne gâtent pas vraiment l’intérêt du volume. On regrettera cependant que le lecteur francophone soit privé, sans doute pour des raisons d’économie, des illustrations photographiques car ces clichés se rapportent directement au texte. Le plus parlant d’entre eux, qui représente une scène de bataille chez les Danis de Nouvelle-Zélande, est heureusement repris dans le livre de Guilaine et Zamit (planche 3).

4Disons d’abord que le titre pose un problème, aussi bien dans sa version anglaise que dans sa traduction. En effet, l’auteur a de l’histoire, et donc de la préhistoire, une conception restrictive, la première naissant seulement à ses yeux avec l’apparition de l’écriture. « Before Civilization » renvoie aux « sociétés primitives » qu’il définit comme les sociétés « d’avant l’écriture », ou « sociétés prélettrées » ou encore « pré-étatiques ». C’est là une position que les américanistes accepteront difficilement, d’autant plus que Keeley ne considère comme véritable État, parmi les sociétés précolombiennes, que les Aztèques. On pourra également lui reprocher de ne pas définir clairement ce qu’il entend par « guerre primitive », ce qui l’amène à assimiler automatiquement les guerres tribales préhistoriques et celles relevées par l’ethnographie. Par ailleurs, la quasi-totalité des sociétés « préhistoriques » qu’il étudie sont des sociétés agricoles, donc déjà parvenues à un certain degré de complexité sociale. Les références aux chasseurs-cueilleurs, elles, sont pratiquement absentes, ce qui est très limitatif, puisque précisément les positions « hobbesienne » ou « rousseauiste » sur le thème se réfèrent à ces dernières. Pour les chasseurs-cueilleurs, l’auteur pose, il est vrai, le problème de la difficulté de prouver la présence ou l’absence de guerre, faute des deux principaux témoins matériels de son existence (fortifications et sépultures). « Absence de preuve n’est pas preuve de l’absence » et, inversement, on ne peut pas en déduire, comme le fait Keeley, que la guerre existait.

5La thèse principale de l’ouvrage est que la guerre dans les sociétés primitives était plus fréquente, plus destructrice et plus violente que la guerre moderne, que l’homicide était largement pratiqué : « tous les témoignages confirment la pratique de l’homicide depuis l’apparition de l’homme moderne et les traces de l’activité guerrière sont archéologiquement décelables partout depuis dix mille ans » (p. 115). Au passage, est rejetée la thèse de Ferguson selon laquelle les massacres dans les sociétés primitives seraient dus au contact avec les Européens ou d’autres civilisations. Entre le mythe de l’âge d’or et celui du progrès perpétuel, entre les néo-rousseauistes et les néo-hobbesiens, l’auteur choisit donc clairement son camp.

6Keeley commence par critiquer fermement la position de deux polémologues nord-américains des années 1950, Quincy Wright et Harry Turney-High, selon lesquels la guerre primitive était un aimable jeu, un passe-temps peu dangereux. Remarquons que l’auteur s’est facilité la critique en prenant pour cibles des auteurs aussi extrémistes et en omettant de passer en revue les œuvres d’anthropologues comme Service, Cohen, Sahlins, surtout Carneiro et Hass, pourtant adeptes d’un « passé pacifié », du moins chez les chasseurs-cueilleurs. Il est vrai que les recherches de ces derniers étaient axées sur le passage des sociétés de chasseurs-cueilleurs aux sociétés complexes alors que, comme nous l’avons vu, l’auteur évoque à peine les premières. Sa critique est dure aussi pour les préhistoriens : « les préhistoriens n’ont cessé « d’angéliser » le passé humain », par action ou par omission ; « l’implication est évidente : le phénomène « guerre » est inconnu ou insignifiant avant l’apparition de la civilisation » (p. 45). D’après Keeley, les archéologues, ingénus, sont tombés dans le piège des anthropologues idéalistes et néo-rousseauistes (p. 49). Cependant, sa démonstration a le mérite de rejeter tout évolutionnisme néo-darwinien en posant que « les peuples primitifs et préhistoriques étaient aussi intelligents, aussi moralement ambigus et aussi complexes psychologiquement que [les peuples modernes] » (p. 250), ce qui n’est pas tout à fait la position des anthropologues néo-évolutionnistes cités plus haut.

7Pour défendre sa position, l’auteur met en avant divers critères (fréquence de l’activité guerrière, taux de mobilisation, taux d’attrition2, taux de morts par combat, taux de morts annuels par type de sociétés), en prenant surtout ses exemples dans les guerres modernes (les deux guerres mondiales, celle du Vietnam, etc.), ethnologiques (dans toutes les parties du monde) et historiques (Grèce, Rome, guerres napoléoniennes, etc.). Le premier intérêt de l’étude tient sans doute à l’imposant travail de compilation de la documentation utilisée, aux très nombreuses données chiffrées, aux statistiques que l’auteur a réussi à rassembler ou à construire et à présenter sous forme de graphiques clairs, mais aussi à la justesse de la plupart des arguments avancés. La somme de connaissances réunies est encyclopédique, et on ressort convaincu, si on ne l’était pas déjà, que, un peu partout dans le monde et au moins depuis le Néolithique, la violence et la guerre ont fait partie du quotidien des peuples et que, en matière de raffinement dans la cruauté, notre époque moderne n’a rien inventé. Le passage le plus fort de sa démonstration est évidemment celui où il s’appuie sur ses propres données de fouille. Mais on est déjà au Néolithique et les populations concernées sont toutes agricoles.

8D’où viennent finalement l’agacement et le sentiment diffus d’insatisfaction que l’on éprouve à la lecture de l’ouvrage ? D’abord peut-être du fait que l’on reste un peu sur sa faim en ce qui concerne les causes de la guerre. L’auteur démontre certes que la guerre a existé de tous temps, au moins depuis la sédentarisation, mais il demeure flou sur les raisons de la violence : les causes véritables semblent éludées, et Keeley ne prend pas partie entre les diverses théories qui existent sur ce point3. Qu’est-ce qui explique le mieux l’existence des « chiens de guerre » (p. 54) et autres « pommes pourries » (p. 193) ? Des facteurs d’ordre sociologique et biologique ou bien d’ordre économique ? Keeley ne choisit pas vraiment, même si la cause économique semble souvent avoir sa faveur : « les motifs et les objectifs de la guerre des États et des non-États sont substantiellement les mêmes et […] les raisons économiques prédominent dans les deux catégories » écrit-il (p. 177). Cependant, il met aussi en avant des raisons d’ordre biologique et sociologique comme le prouve cet extrait : « l’état de guerre n’est pas une dénégation de la capacité de l’être humain à coopérer socialement mais l’expression la plus destructrice de cette capacité » (p. 234). Ce serait donc la capacité innée de l’homme à coopérer socialement, sa sociabilité dans ses excès, qui imposerait l’agressivité et la guerre… Pour reprendre la comparaison de l’auteur, ce n’est pas notre « hardware », c’est la façon dont nous sommes « programmés » qui nous impose notre conduite, ce qu’il appelle le « stimulus social et environnemental ». C’est un peu revenir au débat entre culture et nature, ou entre acquis et inné, et aux positions antagonistes de Leroi-Gourhan et de Clastres. On ne peut pas vraiment dire que ce livre nous fasse progresser dans ce débat ; on reste dans l’anecdotique ; des digressions fréquentes nuisent au fil du raisonnement, et le flou des arguments ne permet pas d’aller plus loin dans la recherche des racines profondes de la violence et de la guerre.

9Par ailleurs, l’usage immodéré de comparaisons entre sociétés ou populations peu ou non comparables finit par nuire à la crédibilité de l’ouvrage. Qu’on en juge par ces quelques exemples. Dès l’introduction (p. 14), l’auteur compare le pourcentage de morts violentes dans un village préhistorique californien qu’il a fouillé et celui des Américains et des Européens pendant tout le xxe siècle… Comment également comparer (p. 60 et note 10, p. 272) les taux de mortalité de la guerre du Vietnam (Américains et Vietnamiens réunis) et les taux d’homicides chez les Gebisi, une société de 450 personnes vivant dans les basses terres du Centre-Sud de la Nouvelle Guinée ? Et cela culmine avec l’affirmation de la page 148 : « 100 millions d’êtres humains sont morts des conséquences multiples et variées liées à la guerre […] au cours du xxe siècle. Ce chiffre est vingt fois inférieur4 aux pertes qu’aurait subies la population du monde si ce dernier était encore organisé en bandes, tribus et chefferies ». Enfin, et dans le même ordre d’idées, la généralisation sur laquelle Keeley appuie tout son raisonnement – « à de très rares exceptions près, l’écrasante majorité des sociétés humaines connues (90 à 95%) se sont livrées à cette activité [la guerre] » (p. 57) – n’est-elle pas trop rapide ? Sous la plume de l’auteur, l’expression « sociétés humaines connues » se réfère, il faut le rappeler, aux sociétés historiques et ethnologiques et aux rares sociétés préhistoriques pour lesquelles des témoins matériels prouvent qu’elles ont pratiqué la guerre. Est ainsi laissée de côté l’immense majorité des sociétés préhistoriques.

10L’ouvrage se termine sur un vibrant plaidoyer en faveur d’un « plus » de civilisation, mais il est entaché par des réflexions moralisantes hors de propos et parfois ingénues, comme celle de proposer « de traiter nos partenaires commerciaux les plus proches avec des égards particuliers » pour éviter les conflits (p. 262) !

Notes

1 Voir en particulier l’excellent livre de Jean Guilaine et Jean Zammit, 2001, Le sentier de la guerre, ou le point de vue, déjà plus ancien, de Pierre Clastres, Archéologie de la violence. La guerre dans les sociétés primitives. Du côté nord-américain on pourrait citer, par exemple, George Millner et al., « Warfare in Late Prehistoric West Central Illinois », American Antiquity, 56 (4), 1991, pp. 581-603.
2 Par « taux d’attrition » il faut entendre le rapport du nombre de personnes tuées ou blessées au nombre total de combattants.
3 Hass définit bien dans l’introduction de The Anthropology of War (1990), les trois écoles de pensée : matérialiste/écologique, représentée par B. Ferguson, R. Carneiro et lui-même, bioculturelle défendue par N. Chagnon et R. Dyson-Hudson, historique enfin avec C. Robarcheck, T. Gibson, T. Gregor et N. Whitehead.
4 Souligné dans le texte.

10 Responses to Multiculturalisme: La croyance au bon sauvage est peut-être congénitale de l’ethnologie (Looking back on multiculturalism’s master Claude Lévi-Strauss)

  1. […] attendri des riches, quand ils expliquent aux pauvres que l’argent ne fait pas le bonheur … Roger Caillois (Réponse à Claude Lévi-Strauss, 1974) Retour, à l’occasion de la sortie d’une compilation […]

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  2. ilestcinqheures dit :

    Chirac « qui a bien dû lire “Race et histoire” à sa sortie en… 52 ! » dites-vous. Sans doute. Une chose est sûre : Sarko, lui, ne l’a jamais lu. La preuve :
    Il est cinq heures
    Bien à vous

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  3. […] encore moins, sans doute, ne le font les ressources de la civilisation industrielle. À d’autres. Roger Caillois […]

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  4. louis dit :

    bonjour,
    ce n’ezt peut-être qu’un détail mais sur Sisyphe et les muscles la formule exacte est de Paul Valéry, vous la trouverez dans Fragments des mémoires d’un poème (1937): « Un effort n’est jamais perdu. Sisyphe se faisait les muscles. » On sait que Valéry aimait travailler inlassablement ses vers ; le travail d’exécution de l’oeuvre d’art lui semblait oeuvre d’art même.
    Roger Caillois se contente de citer approximativement le poète qu’il admire.

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  5. jcdurbant dit :

    Merci, je vais voir comment repréciser ça.

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  6. jcdurbant dit :

    ARE ANTHROPOLOGICAL MUSEUMS RACIST ? (The museum which inspired Picasso and much of modern art: As multicultural London gave up its antrhopological museum, Paris reopens its second one)

    The reopening of the Musée de l’Homme this week means that Paris now has two anthropological museums. The other is the newer Musée du Quai Branly, where the actual masks that inspired the modernists can be seen alongside art from Australia, north Africa and Asia.

    London has no anthropological museum. There used to be one, The Museum of Mankind. But it has gone and now all world art is included in the British Museum. Surely this is right. Human cultures are equal; they need to be seen together.

    Or is it? Are anthropological museums evil, racist places that harbour disgraceful exhibits like the Hottentot Venus and define African or Pacific art as “primitive” – or do they open eyes to the wonder of pre-modern cultures?

    http://www.theguardian.com/artanddesign/jonathanjonesblog/2015/oct/14/paris-musee-de-l-homme-museum-reopening

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  7. […] Multiculturalisme: La croyance au bon sauvage est peut-être congénitale de l’ethnologie (Looking… […]

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