Musée du Quai-Branly: Chirac sanctuarise le… statu quo!

Cestlappeasex_1Notre démocratie extrême, qui enjoint le respect absolu des « identités », rejoint le fondamentalisme qui punit de mort l’apostat. Il n’y a plus de changement légitime, parce qu’il n’y a plus de préférence légitime. Sous le flash de son unité proclamée, l’humanité s’immobilise par une liturgie continuelle et interminable d’adoration de soi. Pierre Manent
Puisqu’en récusant dorénavant l’idée que les civilisations ne peuvent plus s’évaluer l’une l’autre, on les fige dans une forme censée les exprimer désormais définitivement ; comme si elles ne devaient plus évoluer; et ce afin de toujours correspondre à l’image fixée à jamais dans le négatif d’un classement perpétuel rangé dans une sorte d’herbier civilisationnel; un peu à la façon d’une restauration de chefs d’oeuvre qui chercherait à maintenir les monuments uniquement en l’état. LSA Oulahbib

Le statu quo (pardon: le « respect des différences »!) a trouvé son sanctuaire et Chirak est son prophète !

Inaugurant hier au Quai Branly sa dernière machine de guerre contre la mondialisation et l’hyperpuissance américaines, notre Grand Défenseur du respect des cultures et de la multipolarité a enfin et devant une France à nouveau unanime, donné une véritable incarnation à sa vision des relations internationales.

On pourrait appeler ça la Doctrine Chirak qui se résumerait, comme il l’a lui-même solennellement déclaré, à « rendre toute leur dignité à des peuples trop souvent rejetés, abaissés, parfois anéantis par l’arrogance, l’ignorance, la bêtise et l’aveuglement » et « marginalisés, fragilisés, menacés par l’avancée inexorable de la modernité ».

L’arrogance, tout le monde l’a compris, c’est bien sûr celle du christianisme (incarné par l’Amérique) qui n’a, comme le rappelait l’un de ses nombreux thuriféraires dans Libération, « ni l’ancienneté, ni la tolérance, ni la véritable profondeur mystique des grandes religions asiatiques ». Ni probablement non plus de l’islam, dont notre Génie de Corrèze nous rappelait il y a quelques années tout ce qu’il avait apporté à notre culture européenne.

Et « rendre sa dignité aux peuples », ce serait évidemment résister, toujours et encore, à ces ignorants d’Américains qui n’ont que le mot « changement de régime » et « démocratie » à la bouche et qui ne respectent rien. Ni l’authenticité d’un Saddam ou d’un Ben Ali, ni la générosité d’un Poutine ou d’un Hu. Ni encore la si forte singularité de tous ces grands démocrates africains ou de ces Chavez ou Morales qu’à chacun des sommets d’une longue et généreuse carrière notre grand homme s’épuise à défendre.

Petit florilège:

« Le multipartisme est une erreur politique, une sorte du luxe que les pays en voie de développement, qui doivent concentrer leurs efforts sur leur expansion économique n’ont pas les moyens de s’offrir. »

(Abidjan, février 1990)

« Si les valeurs des droits de l’homme sont universelles, elles peuvent s’exprimer sous des formes différentes. »

(Paris, 1996, visite de Li Peng)

« Ici, le message millénaire de l’islam rejoint l’héritage et les valeurs de la République. »

(Grande Mosquée de Paris, 9/4/02)

« La guerre … est toujours la pire des solutions » …

(Paris, 17 janvier 2003, au côté de Hans Blix, président exécutif de la commission de contrôle de vérification et d’inspection des Nations Unies en Irak et de Mohamed El Baradei, directeur de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique)

« Cette institution met la Russie au premier rang des démocraties, pour le respect dû aux peuples premiers, pour le dialogue des cultures et tout simplement pour le respect de l’autre. »

(Saint-Pétersbourg, juin 2003, inauguration de l’Académie polaire)

« Le premier des droits de l’homme, c’est de manger, d’être soigné, de recevoir une éducation et d’avoir un habitat. De ce point de vue, la Tunisie est très en avance sur beaucoup de pays. »

(Tunis, le 3 décembre 2003, jour où l’opposante Radhia Nasraoui entrait dans son 50e jour de grève de la faim)

« Je n’ai pas à juger les choix de politique intérieure d’un homme démocratiquement élu. Mais je sais une chose : il a rendu sa dignité à un peuple privé de ses droits et de son identité.» Il « a rendu sa dignité à son peuple ». « On ne peut pas vouloir des élections au suffrage universel et contester leurs résultats. »

(sur le président bolivien Evo Morales, Brasilia, 25 mai 2006)

*************************************************************************************************************************

Voir aussi l’excellente analyse qu’en fait
LSA Oulahbib sur son blog resiliencetv:

Arts Premiers : Jacques Chirac confond hiérarchie et émulation des cultures
LSA Oulahbib
Resiliencetv
le 20/06/2006

En inaugurant le Musée des Arts Premiers, Jacques Chirac n’a pas voulu se contenter d’un hommage aux arts, ceux de tous les peuples, il s’est fait anthropologue en avançant l’idée qu’il n’existe pas de hiérarchie entre les cultures. Sauf que cette idée ne peut pas signifier qu’il ne serait pas possible d’en évaluer universellement les oeuvres et les pratiques. Car autrement on sombrerait dans le relativisme, cet exact contre-pied du vieil universalisme uniformisant, puisque l’on basculerait d’une position ayant en effet prétendu détenir la meilleure forme de toutes les civilisations réelles à une position considérant que les oeuvres et les pratiques de ces dernières se valent toutes…

Jacques Chirac confond la nécessaire reconnaissance de l’autre, non occidental, voire l’autre tout court, au sein même d’une culture singulière d’ailleurs (cultures basques, occitanes, bretonnes…qui n’ont pas tellement été valorisées en…France…) et le fait que cette reconnaissance doit inclure aussi une critique de cet autre, de la même façon que ce dernier, surtout lorsqu’il est au Sud, le fait de plus en plus à l’encontre de la civilisation dite du Nord.

Cette remarque n’est ni anodine encore moins académique. Car les enjeux sont redoutables. Puisqu’en récusant dorénavant l’idée que les civilisations ne peuvent plus s’évaluer l’une l’autre, on les fige dans une forme censée les exprimer désormais définitivement ; comme si elles ne devaient plus évoluer; et ce afin de toujours correspondre à l’image fixée à jamais dans le négatif d’un classement perpétuel rangé dans une sorte d’herbier civilisationnel ; un peu à la façon d’une
restauration de chefs d’oeuvre qui chercherait à maintenir les monuments uniquement en l’état. Les cultures seraient ainsi tenues à distance, placées de manière distinctes les unes aux autres, on écarterait de ce fait tout fond commun ou universel, (non nécessairement uniformisant pourtant), qui permettrait de définir absolument des critères capables de développer effectivement tout potentiel humain, c’est-à-dire au-delà de sa réalité singulière, à la façon d’une invention, d’une oeuvre d’art, dont le caractère sublime forge l’unanimité (c’est ce que je nomme La condition néomoderne).

Or, en réifiant les cultures, en les choséifiant aux niveaux politiques et sociétaux dans les formes atteintes historiquement et ce sous prétexte de préserver celles-ci, on atteindrait le but exactement contraire à celui espéré. Jusqu’à par exemple suggérer à tel artiste africain ou sud-américain contemporain de travailler « son » art essentiellement dans le cadre de « sa » culture, plutôt que chercher à dire aussi quelque chose de « global » via l’art numérique ; plus encore,
on inciterait tel originaire de telle contrée à plutôt rester fidèle à « sa » religion, quitte à seulement le reconnaître par elle, proposant par exemple de nommer un préfet issu de cette religion, etc…

Ce faisant, on atteindrait le résultat que l’on devait pourtant éviter: formater les êtres humains dans une seule figure historique, un seul trait de culture, tout en se refusant d’en évaluer les résultats, y compris du point de vue des nécessités du développement humain, comme on le voit d’ailleurs et de plus en plus dans le monde, puisque, par exemple, les liberté de penser et d’entreprendre ne sont toujours pas considérées comme des fondamentaux par certains pays, mais juste des traits civilisationnels propres au Nord…

Il ne s’agit évidemment pas d’imposer ces fondamentaux, mais, à l’inverse, l’on n’a pas à les écarter sous le seul prétexte qu’il ne faille pas désormais hiérarchiser les civilisations qui les adopteraient et celles qui les écarteraient. Seulement, le problème n’est pas là, mais bien dans l’idée que leur adoption, dont l’expérience a prouvé par ailleurs l’efficacité, soit tout au moins laissée à l’appréciation de chaque peuple. Nous sommes loin du compte.

Jacques Chirac fait désormais sienne cette confusion entre hiérarchie et concurrence des oeuvres du faire dont certaines peuvent pourtant être meilleures que d’autres, ce qui n’amoindrit pas nécessairement le potentiel de tel peuple mais, au contraire, par cette émulation, le pousserait à s’affiner (critère par excellence de La condition néomoderne…). Pierre Manent avait bien vu ce pernicieux tournant dans La raison des nations (Gallimard, 2006, p.18) :

« Notre démocratie extrême, qui enjoint le respect absolu des « identités », rejoint le fondamentalisme qui punit de mort l’apostat. Il n’y a plus de changement légitime, parce qu’il n’y a plus de préférence légitime. Sous le flash de son unité proclamée, l’humanité s’immobilise par une liturgie continuelle et interminable d’adoration de soi « .

Pascal Bruckner avait dit à peu près la même chose dans Les sanglots de l’homme blanc, plus de vingt ans auparavant…

*************************************************************************************************************************

Voir enfin le seul commentaire un peu critique (que j’ai trouvé) dans notre presse merveilleusement unanime:

Par son principe, le musée du Quai-Branly purifie ses pièces de leur origine coloniale.
Un sanctuaire ethnologique
Henri-Pierre JEUDY
(sociologue au CNRS)
Libération
20 juin 2006

Une statue de l’île de Pâques sur la place de la Concorde, un gantelet de culture chinu sur la place Vendôme, telles sont les affiches qui présentent la mission octroyée au musée du quai Branly : les cultures sont faites pour dialoguer. Nous vivons désormais sous le règne de la virginité d’une esthétique universelle. Tous les objets des civilisations sont désormais assimilés à des oeuvres d’art. C’est la meilleure manière de conserver leur aura pour les temps présents et à venir. Dès la mise en place du futur musée, un conflit a éclaté entre une conception ethnographique de l’objet et le pouvoir abusif accordé à son aspect esthétique. La qualité esthétique de l’objet étant associée à la primauté de son appréhension, elle joue le rôle paradoxal de subsumer toutes les caractéristiques de l’objet et de l’en délivrer. Il y aurait ainsi un degré zéro de l’objet qui devrait permettre de lui accorder une autre vie dans un musée proposé comme un espace idéal de confrontation des savoirs et d’épiphanie des émotions. L’objet serait assigné, par la reconnaissance de sa singularité artistique, à transcender son appartenance culturelle, sa souveraineté devenant la garantie visible d’une pérennité des civilisations. Sa dimension sacrée ne viendrait plus de sa fonction religieuse. Elle ne serait pas niée en tant que telle, elle serait subsumée au pouvoir tenu pour surnaturel de la culture elle-même. L’esthétique devient donc l’origine et la finalité de toute culture. Mais comment un musée aurait-il le pouvoir de montrer ce que peut être l’essence des cultures ?

Cette invocation de la pureté culturelle présente un avantage indéniable, celui du règlement de toute dénotation coloniale. Les objets sont lavés de cette impureté qui a si longtemps marqué les modalités même de leur acquisition. Si le passé colonial qu’ils reflètent ne peut être définitivement effacé, il semblerait être épuré par un traitement muséographique qui laisserait croire qu’on puisse rendre à l’objet son intégrité première. Le musée des Arts premiers serait le lieu sacré des émotions premières. Pour offrir ce contact avec l’origine des origines, le musée du quai Branly doit être découvert par le visiteur après la traversée d’un univers végétal, presque caché comme une caverne. Rien à voir, pensera-t-on, avec les décors d’un Disneyland ! Aucun signe de régression kitsch ! La symbolique de la vie sauvage est, pour ainsi dire, revisitée, elle est servie au regard comme la quintessence de l’origine des cultures. Dans le jardin, la croissance, l’évolution des végétaux, ou ce qu’on appelle communément la vie des plantes, devrait parachever cette idée d’une complexité relationnelle qui se modifie presque naturellement. Explorer les temps premiers de la nature serait la finalité implicite d’un espace qui veut être d’abord le territoire d’une aventure de l’homme et de la nature. Cette mystique de l’exploration devrait montrer que le temple de l’ethnologie se consacre aussi à l’évolution des écosystèmes. L’ethnologie contemporaine trouve alors sa destinée dans une écologie libérée des pressions idéologiques. Une écologie qui redécouvre elle aussi la nature primitive.

Serait-ce la fin d’une certaine conception de l’ethnologie ? Si on considère combien cette science humaine, suite à la décolonisation, a perdu beaucoup de ses terrains d’investigation, force est de constater que son renouveau tient justement au changement de ses modes de recherche, provoqué par la montée en puissance de la mondialisation. Dans ce sens, le musée entérine la mort d’une certaine ethnologie dont le destin fut lié à l’histoire des colonies. Consacrant ce changement radical et irréversible, le musée du quai Branly devrait devenir le plus beau sanctuaire de l’ethnologie. Ce sera la première fois, dans l’histoire des sciences, qu’un temple somptueux sera érigé à la mémoire vivante d’une grande aventure de la connaissance humaine. En proposant de conjuguer la présentation symbolique de l’origine des civilisations à la rétrospection des démarches conceptuelles de l’ethnologie, le musée prétend proposer les conditions idéales d’une approche historique et ethnographique des sociétés. L’ethnologie se trouverait libérée de ses contradictions, de ses conflits dans un musée qui lui offre les conditions idéales pour l’accomplissement de sa réflexivité.

L’architecte Jean Nouvel se réfère à la «théorie de la complexité», laquelle, pour les temps à venir, serait la plus propice à traduire les finalités contemporaines et futures de l’évolution de l’humanité. On aurait pu croire le contraire et supposer qu’il existe plutôt une relation paradoxale entre «complexité» et «réflexivité». Lieu où la communion entre les cultures s’avère enfin possible, le musée ainsi conçu est une mise en miroir de toutes les cultures (sauf celles de l’Europe qui ne seront pas présentes) dont la pureté des reflets ferait de la complexité elle-même une écologie de l’esprit. Pensé comme un biotope pour le regard sur l’autre, il laisse aussi croire en une reconnaissance universelle et démocratique de l’altérité. La pacification qu’il représente désarme les passions politiques, en faisant de la diversité culturelle elle-même le pur produit d’une intelligibilité universelle et atemporelle. C’est bien au moment où la mort des cultures se trouve transcendée par la souveraineté de la forme architecturale contemporaine que l’invocation de la pureté des origines est rendue possible. Il ne s’agit plus de la question désuète d’une authenticité originaire qui a tant agité l’esprit des conservateurs, mais d’un retour définitif à la consécration de l’origine pour elle-même, dans son absolu, comme symbole ultime d’une transcendance de la mort. Ce sanctuaire du degré zéro des cultures devient la garantie future d’un nouveau moralisme esthétique pour ce qu’on appelle désormais le multiculturalisme. Toutes les cultures peuvent se renvoyer en miroir d’elles-mêmes la constellation in vitro de leurs singularités. N’est-ce pas plutôt le top model de la pensée unique ?

Dernier ouvrage paru : la Culture en trompe-l’oeil, éditions de la Lettre volée.

4 commentaires pour Musée du Quai-Branly: Chirac sanctuarise le… statu quo!

  1. […] lendemain de l’embaumement de première que vient d’offrir à l’ethnologie ou, plus exactement, à sa visionnaire approche des […]

    J'aime

  2. jcdurbant dit :

    ARE ANTHROPOLOGICAL MUSEUMS RACIST ? (The museum who inspired Picasso and much of modern art: As multicultural London gave up its antrhopological museum, Paris reopens its second one)

    The reopening of the Musée de l’Homme this week means that Paris now has two anthropological museums. The other is the newer Musée du Quai Branly, where the actual masks that inspired the modernists can be seen alongside art from Australia, north Africa and Asia.

    London has no anthropological museum. There used to be one, The Museum of Mankind. But it has gone and now all world art is included in the British Museum. Surely this is right. Human cultures are equal; they need to be seen together.

    Or is it? Are anthropological museums evil, racist places that harbour disgraceful exhibits like the Hottentot Venus and define African or Pacific art as “primitive” – or do they open eyes to the wonder of pre-modern cultures?

    http://www.theguardian.com/artanddesign/jonathanjonesblog/2015/oct/14/paris-musee-de-l-homme-museum-reopening

    J'aime

  3. jcdurbant dit :

    L’hommagite a encore frappé !

    Et on attend même plus qu’ils soient morts !

    Voir:

    Un président qui donne son nom de son vivant à un musée, c’est la première fois que cela arrive. C’était lundi 20 juin, à l’occasion des dix ans du musée des civilisations du quai Branly à Paris, désormais dédié à l’ancien président Jacques Chirac. Hommage en l’absence de l’intéressé, dont l’état de santé précaire rend les apparitions publiques rarissimes …

    http://www.rfi.fr/france/20160621-france-le-musee-quai-branly-est-desormais-dedie-jacques-chirac

    J'aime

  4. jcdurbant dit :

    Phrase du siècle:

    On a fait le plus difficile mais le plus dur nous attend.

    François Hollande

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :