Antiaméricanisme: A quand un manuel d’histoire commun… franco-américain? (World’s first two-country history textbook: Guess at whose expense French and German former archenemies are now reconciling ?)

Backstabberchiraq_6La manière dont nous voyons le monde et essayons de le comprendre aura un effet sur ce qu’il deviendra. Monique Canto-Sperber (« Le Bien, la guerre et la terreur, 2005)
Une bonne partie de ce que nous observons dans les relations entre la France et les Etats-Unis est le produit d’une structure de relations que l’on doit penser comme la confrontation entre deux impérialismes de l’universel. (…) La France est une sorte d’idéologie réalisée: être français, c’est se sentir en droit d’universaliser son intérêt particulier, cet intérêt particulier qui a pour particularité d’être universel. Et doublement en quelque sorte: universel en matière de politique, avec le modèle pur de la révolution universelle, universel en matière de culture, avec le modèle de chic (de Paris). On comprend que, bien que son monopole de l’universel soit fortement contesté, en particulier par les Etats-Unis, la France reste l’arbitre des élégances en matière de radical chic, comme on dit outre-Atlantique ; elle continue à donner le spectacle des jeux de l’universel, et, en particulier, de cet art de la transgression qui fait les avant-gardes politiques et/ou artistiques, de cette manière (qui se sent inimitable) de se sentir toujours au-delà, et au-delà du delà, de jouer avec virtuosité de tous les registres, difficile à accorder, de l’avant-gardisme politique et de l’avant-gardisme culturel (…) C’est dire que nombre des choses qui s’écrivent ou se disent, à propos de la France ou des USA ou de leurs rapports, sont le produit de l’affrontement entre deux impérialismes, entre un impérialisme en ascension et un impérialisme en déclin, et doivent sans doute beaucoup à des sentiments de revanche ou de ressentiment, sans qu’il soit exclu qu’une partie des réactions que l’on serait porté à classer dans l’antiaméricanisme du ressentiment puissent et doivent être comprises comme des stratégies de résistance légitime à des formes nouvelles d’impérialisme… (…) En fait, on ne peut attendre un progrès vers une culture réellement universelle – c’est-à-dire une culture faite de multiples traditions culturelles unifiées par la reconnaissance qu’elles s’accordent mutuellement – que des luttes entre les impérialismes de l’universel. Ces impérialismes, à travers les hommages plus ou moins hypocrites qu’ils doivent rendre à l’universel pour s’imposer, tendent à le faire avancer et, à tout le moins, à le constituer en recours susceptible d’être invoqué contre les impérialismes mêmes qui s’en réclament. Pierre Bourdieu (1992)
Si aujourd’hui la France devait écrire un manuel binational à des fins d’apaisement des tensions, ne serait-ce pas plutôt avec les Etats-Unis? Barbara Lefèbvre et Eve Bonnivard
Nous avions anticipé des différends sur le chapitre consacré aux «mémoires de la seconde guerre mondiale» qui traite de la Shoah, de Vichy et du problème de la culpabilité. En réalité, nous étions sur la même longueur d’onde. A notre grande surprise, le principal point de friction a porté sur la présentation du rôle des Etats-Unis dans l’après-guerre. A la vision allemande des Etats-Unis, champion de la démocratie ayant permis la reconstruction de l’Allemagne, les historiens français répondaient hyperpuissance américaine et dangers de l’impérialisme culturel US. (…) Les Allemands trouvaient nos textes trop anti-américains et nous trouvions les leurs trop atlantistes. Je ne me suis jamais considéré comme anti-américain. Mais après avoir parlé aux Allemands, je me suis rendu compte qu’il y avait une culture française de l’anti-américanisme. Guillaume Le Quintrec

Eclairant commentaire du WSJ d’hier (merci Diogenes) sur une conséquence, relativement inattendue et assez largement passée inaperçue, de la première partie du projet complétée au début du mois du manuel d’histoire commun franco-allemand : la prise de conscience des historiens français du projet de… leur anti-américanisme !

Confirmation, s’il en fallait encore, de la pertinence de la boutade de l’historienne Barbara Lefèbvre et de la journaliste Eve Bonnivard dans leur important ouvrage de l’an dernier « Elèves sous influence »:

« Si aujourd’hui la France devait écrire un manuel binational à des fins d’apaisement des tensions, ne serait-ce pas plutôt avec les Etats-Unis? »

Surtout si, avec la philosophe Monique Canto-Sperber, on est convaincus que « la manière dont nous voyons le monde et essayons de le comprendre aura un effet sur ce qu’il deviendra » …


(Re-)Writing History

The WSJ
May 12, 2006

The venue was highly symbolic — l’Historial de la Grande Guerre, the Museum of the Great War in Peronne, France. Surrounded by gas masks, machine guns and uniforms from the ferocious Battle of the Somme, French and German government officials last week unveiled the world’s first history textbook jointly written by authors from two countries.

This historic reconciliation between two former archenemies comes, alas, at the expense of their American ally. The Yanks, who crossed the Atlantic some 90 years ago to stop the carnage in the trenches, only to return a couple of decades later to save Europe again, are cast as the villains in this new version of history.

As every script writer knows, a good story needs a hero as well. That role — surprise, surprise — goes to the European Union. Listen to this educational gem from « Histoire/Geschichte: Europe and the World Since 1945, » intended for students in their last year of high school: « Through its voluntary cooperation with the South [Third World], its attachment to multilateralism, its dialogue with other regions, the EU appears as a model on the international scene. » While acknowledging that Europe’s farm policy is judged by some as protectionist, and quite harmful to that « South, » the book insists that the EU « represents for many an alternative to the globalization under American hegemony. »

Substituting subjective value judgments for rigorous historical analysis strikes us more as indoctrination than education. The Iraq war is criticized as American « unilateralism, » while France’s single-handed intervention in Ivory Coast isn’t mentioned. The book contains the usual accusations of cultural imperialism at the hands of American multinationals, allegedly « the main beneficiaries of the free trade. » On this topic, though, the book stresses that the fear of cultural imperialism is more a French preoccupation than a German concern, Peter Geiss, the German co-publisher, told us.

Had it not been for the intervention of the historians from Germany, a country not exactly overflowing with fuzzy feelings for the U.S. these days, the America-bashing would have been even harsher. « The Germans found our texts too anti-American and we found theirs too Atlanticist, » Guillaume Le Quintrec, the French co-publisher, told us.

Villifying the U.S. in French schools is nothing new, and goes a long way toward explaining Gallic resentment of America. In a study published last autumn, Barbara Lefebvre and Éve Bonnivard write that French textbooks reflect « an ideological weakness that leads to the denunciation of a single guilty party [America] in the eyes of the world. »

That « ideological weakness » seems to be deeply imbedded in the Gallic subconscious. « I never considered myself anti-American, » Mr. Le Quintrec said. « But after talking to the Germans, I realized there was a French culture of anti-Americanism. » So at least Mr. Le Quintrec seems to have learned something valuable from this book project. The same will be harder to say for the students who’ll be taught to view America as a threat.

Voir aussi:

Un manuel d’histoire commun pour les lycées de France et d’Allemagne
Catherine Rollot
Le Monde
06.05.06

Le projet, lancé il y a trois ans, est devenu réalité le 4 mai. Les éditions Nathan et Ernst Klett proposent aux classes de terminale un premier ouvrage qui traite de l’après-guerre
ne couverture rouge illustrée de la célèbre photographie de François Mitterrand et Helmut Kohl main dans la main à Verdun en 1984, dix-sept chapitres où, pour la première fois, Allemands et Français livrent une vision croisée de l’Histoire. Le premier manuel d’histoire franco-allemand, destiné aux lycéens de terminale, est en librairie depuis le 4 mai. L’Europe et le monde depuis 1945 constitue une première éditoriale. Il est aussi l’illustration d’une volonté politique de faire vivre concrètement un couple franco-allemand parfois assoupi…

L’idée a surgi le 23 janvier 2003, lors de la réunion d’un parlement franco-allemand des jeunes convoqué à Berlin, en présence du chancelier Schröder et du président Chirac, à l’occasion des célébrations du quarantième anniversaire du traité de l’Elysée. La barre est placée très haut. La finalité du projet est d’aboutir à une histoire de l’Europe et du monde conçue en commun par des historiens allemands et français, à des manuels en deux versions, une française et une allemande, avec un contenu et une présentation absolument identiques.

Le 13 mai 2004, lors du conseil des ministres franco-allemand, l’idée se concrétise avec la constitution d’un groupe de pilotage chargé d’élaborer un cahier des charges. Il comprend des historiens de renom comme le professeur allemand Rudolf von Thadden, les historiens français Gérald Chaix et Pierre Monnet, mais aussi des fonctionnaires, comme l’inspecteur général de l’éducation nationale Pierre Nembrini. Cette équipe remet son projet, le 10 mars 2005, à Berlin, à François Fillon, alors ministre de l’éducation nationale, et Peter Müller, ministre-président de la Sarre, alors chargé pour les Länder des relations culturelles franco-allemandes. Il est décidé de préparer trois manuels correspondant aux programmes des classes de terminale, première et seconde.

Sur le papier, tout paraît simple. Mais les auteurs doivent concilier les programmes français et allemands et composer avec le fédéralisme d’une Allemagne qui compte seize Länder et autant de programmes d’histoire ! Autre obligation, le projet doit être porté par un tandem d’éditeurs, un français et un allemand. La réalisation de ces ouvrages coûte cher ; la cartographie, les crédits photos, le travail de maquette font grimper les coûts. Pour rentrer dans leurs frais, les éditeurs doivent vendre plus de 20 000 exemplaires. Deux poids lourds de l’édition scolaire s’y lancent : le français Nathan, qui propose déjà deux collections d’histoire, et l’allemand Ernst Klett.

Une course contre la montre s’engage. Il faut faire vite, très vite, pour que le premier manuel, consacré à la période d’après-guerre, soit disponible pour la rentrée 2006. Une équipe éditoriale franco-allemande de dix professeurs d’histoire est constituée autour de Peter Geais, professeur au Friedrich Ebert Gymnasium de Bonn, et Guillaume Le Quintrec, professeur au lycée Fénelon, à Paris, et déjà responsable de collection chez Nathan. « Des binômes d’auteurs franco-allemands se sont constitués pour chaque chapitre », témoigne Guillaume Le Quintrec. Echanges de mails, discussions enflammées, débats parfois passionnés rythment ces dix mois de travail.

Les points de désaccord ne sont pas toujours là où les deux parties les attendaient. « Nous avions anticipé des différends sur le chapitre consacré aux «mémoires de la seconde guerre mondiale» qui traite de la Shoah, de Vichy et du problème de la culpabilité, explique Guillaume Le Quintrec. En réalité, nous étions sur la même longueur d’onde. A notre grande surprise, le principal point de friction a porté sur la présentation du rôle des Etats-Unis dans l’après-guerre. » A la vision allemande des Etats-Unis, champion de la démocratie ayant permis la reconstruction de l’Allemagne, les historiens français répondaient hyperpuissance américaine et dangers de l’impérialisme culturel US.

« Au final, après de multiples discussions, où chaque terme a été pesé, nous sommes arrivés à un texte jugé équilibré », poursuit M. Le Quintrec. Pour lui, la confrontation des regards constitue la valeur ajoutée de l’ouvrage. « Les élèves peuvent percevoir comment s’écrit l’histoire, et les professeurs s’enrichir des différences dans la façon d’enseigner l’histoire en France et en Allemagne, en essayant d’en prendre ce qu’il y a de mieux. » Hubert Tison, secrétaire général de l’Association des professeurs d’histoire-géographie, y voit la poursuite d’une longue tradition commencée dès les années 1930 pour expurger les manuels des clichés nationalistes. « C’est, estime-t-il, un bon ouvrage, notamment pour les classes de sections européennes, qui permettra aux élèves, mais aussi aux professeurs, d’avoir accès à une vision plus large de leur programme d’histoire. »

2 commentaires pour Antiaméricanisme: A quand un manuel d’histoire commun… franco-américain? (World’s first two-country history textbook: Guess at whose expense French and German former archenemies are now reconciling ?)

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